Vive la drogue, nom de Dieu !

Oui c’est vrai, on aime ça. C’est du reste un peu pour cette raison qu’on en a pris, qu’on en prend et qu’on en prendra. Oui, nous sommes des fétichistes du matin glauque où la paupière est lourde et la langue chargée des turpitudes de la veille. Oui, nous appartenons à cette race de chacals (que soit mille fois maudit le jour où leur mère les a conçus) qui voient la modification de conscience comme un continent inexploré, un dieu primitif aux exigences bornées et au pouvoir thaumaturge. Voilà, c’est dit. C’est bon de soulager sa conscience.

Maintenant, s’agit-il vraiment d’un scoop ? Depuis sa créa­tion, Asud est le journal des gens qui en prennent. Notre slogan des années 2000, « le journal des drogués heureux », est une provocation au 180e degré, pas une profession de foi. En fait, comme tous les acteurs de la réduction des risques, nous nous cachons derrière notre petit doigt sanitaire. On nous accuse d’être prosélytes, on répond « sida » et on murmure « hépatite ». Mais ça, c’était avant.

C’était avant que la substitution, le matériel stérile, les conseils pour shooter à moindres risques, bref la politique défendue depuis le premier jour dans ce journal, ne permettent de sortir les drogués des statistiques du sida. Pourtant, si l’on se réfère aux attendus de la loi de 2004 qui légalise la réduction des risques, la menace virale reste la justification officielle. Un changement de cap qui autorise par exemple les usagers à venir piquer du zen dans un Caarud.

Alors, c’est quoi le sujet ? Le sujet, c’est l’ivresse posée comme un problème et non comme la solution qu’elle est de fait pour la plupart d’entre nous. Et là, on diverge. Et gravement. Autant il est vain d’être pour ou contre la drogue (on n’est pas pour ou contre les chaussons ou la saucisse), autant l’ivresse présentée comme une valeur qui honore la condition humaine est une cause qui mérite d’être défendue. Sommes-nous prêts à mou­rir pour cette cause ? Non, justement pas. Nous pensons au contraire que l’ivresse est une valeur de vie, pas de mort. Ne balayez pas cet argument, nous disons tout haut ce que beau­coup de gens pensent tout bas (et vive la marine !). L’ivresse est un état recherché depuis toujours pour explorer les chemins les plus chaotiques de l’existence et nous défendons TOUTES LES IVRESSES, les grandes, les petites, les vulgaires, les raco­leuses, les licites, les illicites, toutes. L’ivresse est un état qui honore l’être humain, une révolte contre la fatalité. L’ivresse est à l’origine de milliers de bonnes actions, de gestes d’ami­tié, de partages, de mots d’amour, de rires surtout. Supprimez l’ivresse, ne serait-ce qu’un instant, vous entendrez un silence étrange, celui qui sert dans l’expression « silence de mort ». Oui, je sais que ce n’est pas bien d’écrire des choses pareilles. Nous sommes l’association des gens qui en prennent, mais nous n’avons pas le droit de dire qu’en prendre, la plupart du temps, ça nous fait rire.

Qui sommes nous ?

La publication récente des premiers numéros de notre journal sur asud.org renvoie à des interrogations identitaires sur le devenir de notre mouvement. En effet, qui somme-nous ? Des usager de drogues ? Des consommateurs de substances interdites ? Des toxico ? Les patients d’un système de soins. L‘avenir reste opaque et nous sommes inquiets du peu de progrès accomplis par l’auto-support sur le terrain de la citoyenneté.

Qui sommes-nous ?

Cette question était le titre d’une brochure que nous utilisions pour nous présenter aux yeux d’un public, le plus souvent incrédule. A l’époque la réponse paraissait simple, des toxicos qui ne veulent pas mourir du sida, ou plutôt, qui avaient décidé de ne pas disparaître dans le silence et la culpabilité. 20 ans après, non seulement nous ne sommes pas morts, mais le combat que nous avons mené a porté ses fruits au-delà de nos espérances. La méthadone et la buprénorphine sont des outils reconnus (peut-être même les seuls en matière d’héroïne) et les usagers de drogue sont sortis des statistiques du sida en France. Pour autant le nombre de consommateurs ne cesse d’augmenter, tout au moins si l’on se fie aux statistiques d’interpellations au point même que la « banalisation » de l’usage de drogues est une tarte à la crème de la presse à sensation. En effet, la consommation s’est faufilée dans tous les milieux, dans toutes les classes sociales, et touche un volant de génération de plus en plus étendu. Les « djeuns » sont bien plus habiles pour se procurer du matos que nous l’étions au même âge. La caricature raciste du méchant dealer à la sortie des collèges a la vie dure même si dans neuf cas sur dix les méchants dealers ce sont nos gamins. A l’autre bout du spectre, les toxicos ayant cessé de mourir jeunes, ils commencent à embouteiller les maisons de retraites. De nouvelles rubriques vont s’imposer dans ce journal : ménopause et cocaïne, l’opium et ma prostate…Oui , les cassandres anti-drogue voient juste,  prendre des drogues c’est…banal.

Asud basching

Au- delà de l’anecdote, si en 1992 la parution du n°1 d’ASUD fut une anomalie et tout laisse penser que son caractère scandaleux reste d’actualité. Le principe de voir des drogués groupés au sein d’une association agrée par l’État, représentée à la commission des stupéfiants et financée par des fonds publics, est contesté et combattue par des forces que nous avons vues à l’œuvre l’année dernière au cours d’un ASUD basching particulièrement offensif. A cette occasion Madame la Ministre de la Santé a su exprimer publiquement le soutien consenti par l’Etat à notre association depuis 20 ans (lire sa déclaration). Ce partenariat ancien mérite d’être examiné d’un point de vue politique, car si nous sommes plus que jamais sollicités comme représentants des patients – c’est à dire les malades en soins pour des problèmes d’addiction – notre audibilité dans le concert cacophonique de la réforme de la loi reste quelque peu incertaine.

La feuille de vigne du sidaasud-journal-54 Adam et Eve

L’épidémie de sida est heureusement derrière nous, et l’on peut espérer que grâce à la nouvelle génération de traitements combinés qui arrivent sur le marché, l’hépatite C ne représentera bientôt qu’une péripétie due aux mauvaises habitudes des années 80. Fondamentalement, la menace virale, qui sert aujourd’hui encore de justification théorique à la politique de réduction des risques est en passe de disparaître, nous devons nous poser la question de notre identité. La lutte contre le sida est un peu la feuille de vigne de la réduction des risques. Elle sert depuis longtemps à cacher ses parties honteuses mais elle a aussi accouché de principes citoyens venus irriguer toute la question du soin. Un jour viendra où l’on pourra mesurer toutes les avancées citoyennes consécutives de ce désastre sanitaire. Mais pour l’heure les usagers de drogues sont loin d’avoir obtenu leur mariage gay. Ils doivent absolument prolonger le souffle citoyen qui anime le secteur de la santé qui a pour nom démocratie sanitaire.

Vive la démocratie sanitaire

La démocratie sanitaire c’est tout et rien à la fois. Un concept foucaldien révolutionnaire et un attrape bobo pour médecin généraliste en formation continue. La démocratie sanitaire est une nécessité due au nouveau règne de la religion de la santé dirigée par des grands prêtres disposant du droit de vie et de mort. C’est aussi un gimmick qui sert de tartes à la crème dans toutes les conférences. On place l’usager au centre, on fait de la prise en charge globale, jamais on a autant parler des droits du patients et de l’éducation thérapeutique. Cet espace démocratique nouveau fait débat dans nos associations. Nous nous sommes déjà exprimé depuis longtemps sur les limites du report terme à terme des marques de l’addictologie à celles de l’usage de drogues illicites. Pour autant, nous devons investir cet espace pleinement, sans complexe et avec l’idée d’en repousser les limites jusqu’à faire coïncider démocratie sanitaire avec la démocratie tout court.

De grands changements vont être opéré dans le statut légal des drogues ces prochaines années. L’horizon de 2016, est un premier test avec la session extraordinaire sur les stupéfiants organisée à l’assemblée générale de l’ONU. De nouveaux rapports de forces opèrent au niveau international entre les réseaux du changement et les crispations réactionnaires. Dans cette gigantesque partie, la voix de usagers peut être entendue comme celles des véritables victimes de la drogue, les citoyens persécutés depuis 40 ans au nom d’une croisade morale que nous devons dépouiller de ses alibis sanitaires. Mais cette espérance repose sur une nécessaire évolution, pour ne pas dire révolution de la santé publique en matière de drogues. Au-delà de la feuille de vigne sida-hépatites, au delà même de la réduction des risques passe partout, au-delà du gimmick de la démocratie sanitaire, c’est bien de la place du citoyen dans la prise en charge de sa propre santé qu’il s’agit. Nous ne militons pas pour le droit des malades, nous militons pour le droit à rester bien portant. Notre révolution c’est celle de la santé qui suppose d’admettre enfin et sans restriction qu’en matière de drogues c’est la contrainte qui est une maladie. Notre révolution est bien celle du plaisir, mais pas celui de l’hédonisme des années 70, celui du plaisir contrôlé, adapté, informé. Plus que jamais nous savons que la solution de toutes les addictions, se trouvent entre l’abstinence et la dépendance, dans un graal mythique appelé consommation récréative. Cette révolution est en marche du côté du cannabis où le bon sens commence à s’imposer dans la zone pan américaine. Elle a peine à affleurer du côté du soin ou pourtant elle a toute sa place dès que l’on parle des drogues que l’on prend, que l’on ne prend plus, que l’on prend moins ou différemment. Cette révolution nous la ferons parce qu’elle sauve des vies, qu’elle plus juste, et qu’elle est beaucoup beaucoup plus agréable.

L’ASUD basching, un petit cousin du mariage pour tous

L’époque est propice aux réajustement tactiques, aux alliances de revers, aux retours paradoxaux sur investissement. Depuis presque 10 ans un groupe de parlementaires plutôt de droite, plutôt marqués par un discours ostentatoire sur les valeurs morales, plutôt soucieux d’affirmer un patrimoine culturel chrétien, s’en prend directement à notre publication et à travers nous à ce qu’il nomment « le discours de banalisation à l’égard de la drogue ».

Ce groupe était particulièrement influent auprès du précédent président de la MILDT, il est aujourd’hui bien représenté dans les cercles divers de Jour de colère, manif pour tous et autres résurgences de la droite populiste. Nous avons déjà consacré plusieurs pages dans des précédentes parution  à définir ce qui fait de nous ASUD journal le chiffon rouge idéal (N° 31 et 32). Nous avions même réussi à être reçu par Madame Boutin figure centrale  du lobby en question, laquelle ne nous a pas semblé être la plus fermée à la discussion. Peu importe.

L’humour, les drogues et les censeurs

Aujourd’hui nous avons la tentation de crier que nous avions vu le loup avant qu’il sorte du bois, le « printemps français » et ses clameurs sur le genre et le mariage gay est régulièrement tenté par le débat sur les « salles de shoot », l’ordre moral s’est mis en bataille sur plusieurs fronts. La politique des drogues est passionnante  surtout pour ce qu’elle ne dit pas. Les proximités évidentes qui existent entre toutes les entreprises de discrimination et la guerre à la drogue sont perçues de façon particulièrement vives pas nos associations car nous les vivons au quotidien. Le sexisme, le racisme de couleur et de classe, l’homophobie sont à l’œuvre tous les jours dans la démarche absurde qui consiste à interdire la consommation d’un produit justement parce que cette absurdité conduit mécaniquement la répression vers les zones de fractures de nos sociétés. L’alibi de la norme sanitaire abrite des ambitions normatives moins avouables…

Bloodi-sympaASUD est le journal-des-drogués-zeureu, le journal de Bloodi, un canard qui dans la tradition de Charlie Hebdo  ou du regretté Actuel,  aime traiter les sujets graves avec légèreté ce qui est une garantie de sérieux.  L’humour est un véhicule tout- terrain qui permet de s’aventurer là ou le pesant appareillage du pathos est condamné à s’embourber dans ces deux ornières que sont le ridicule et l’ennui. On peut prendre toutes sortes de drogues, mais pas avec n’importe qui disait quelqu’un… Je cite de mémoire… L’humour et les drogues partagent le délicat privilège d’attirer mécaniquement les censeurs et aujourd’hui il sont plus que jamais à l’affut, remontés comme des coucous, prêts à fourbir les armes classiques de l’intimidation morale et la loi.

Nouvelle assise idéologique

Mais au-delà du prurit anti-drogue,  la haine – c’est le mot – qui sourd des propos reproduits ci-dessous est aujourd’hui à l’œuvre sur de multiples terrains. La charge anti Asud a débuté  en  janvier 2013 dans le numéro spécial de  Valeurs Actuelles  (dit« Arnaques du passé »)qui appelait à manifester contre le mariage pour tous.  Notre existence est donc mis en cause par ceux-là même qui sont aux avant-postes d’une croisade morale étrangement parallèle à celle menée aux Etats Unis dans le cadre du Tea-Party

En face de cela ASUD est l’une de ces voix impertinentes, non conformes, irritantes souvent mais certainement de moins en moins en plus politiquement correcte. Il faut donc saluer le soutien manifesté par les pouvoirs publics à travers le communiqué de Marisol Touraine. Certes,la page du sida est tournée le statut d’exception dont nos associations ont bénéficié depuis les années 90 est en passe de se résorber au travers du nouveau conformisme de l’addictologie, mais plaçons un espoir dans les nouvelles normes exigées par la démocratie sanitaire. Des projets comme l’observatoire du droit des usagers, notre place à la commission nationale des stupéfiants, le rôle de contre pouvoir joué par ASUD tout au long de son parcours doivent nous garantir une nouvelle assise idéologique. Nous avons souvent dit que nous ne sommes ni pour ni contre les drogues mais avec, attention à tous ceux qui prétendent faire sans.

Extraits du bashing 2013

Jérôme DubusJérôme DUBUS , conseiller de Paris UMP (Vœu au Conseil de Paris du 16 janvier 2013)

Jérôme Dubus et son groupe, soutenu par Serge Lebigot, président de l’association Parents contre la drogue, ont déposé un vœu au Conseil de Paris intitulé « ASUD ou la promotion inquiétante de l’usage de drogue » dans lequel ils demandent « l’arrêt des subventions versées par le département à l’association ASUD qui lui permettent notamment la publication de son journal ».

Jean Frédéric PoissonJean-Frédéric Poisson député UDI (J.O. du 5 mars 2013)

alerte, par sa question n°20055, Mme la ministre des affaires sociales et de la santé sur la dérive du lobby de la drogue qui s’amplifie de jour en jour. Le sommet a été atteint par l’association Asud (Autosupport des usagers de drogues) qui réclame l’ouverture des salles de shoot, la légalisation du cannabis, la dépénalisation voire la légalisation de toutes les drogues… Dans un courrier adressé à François Hollande le 27 novembre 2012, l’association Asud a demandé au Gouvernement que « l’on cesse la guerre aux drogues »… Mais comment l’État peut-il continuer à soutenir cette association ? Le Gouvernement n’est-il pas en train de céder et de se ranger du côté des associations pro légalisation ?… Il lui demande quelles démarches elle compte engager pour exiger l’arrêt des subventions à l’association Asud, dont l’action contrevient à l’article L. 3421-4 du code de la santé publique qui interdit l’incitation à l’usage de stupéfiants et sa présentation sous un jour favorable…

Bernard Debré

Bernard Debré, député UMP, (J.O. du 15 janvier 2013)

M. Bernard Debré attire par 2 fois ce jour-là l’attention de Mme la ministre des affaires sociales et de la santé sur les subventions accordées par ses services à l’association ASUD en précisant que « dans le numéro n° 50 de la revue publiée par cette association en août 2012, un dossier spécial est consacré au test de cinquante produits stupéfiants et aux bénéfices d’une telle consommation. Or l’ours de cette publication précise que ce numéro a pu paraître entre autres grâce au soutien de la direction générale de la santé. »

Question 15418

Il souhaite savoir quel est le montant des subventions accordées par le Gouvernement à cette association et si ce dernier entend les remettre en cause dans la mesure où cette association fait une apologie de la consommation de produits stupéfiants.

Question 15419

Cette association fait l’apologie de la consommation de produits stupéfiants, il souhaite savoir si le Gouvernement met à disposition des moyens matériels ou humains à cette association en dehors des financements.

Marc le FurMarc Le Fur, député UMP (J.O. du 19 mars 2013)

attire, par sa question N°21056, l’attention de M. le Ministre sur le financement des associations Asud (auto-support des usagers de drogue) et Techno +. Ces associations propagent des messages qui vont à l’encontre des objectifs poursuivis en matière de lutte contre la toxicomanie. L’association Asud a ainsi pour logo une seringue et évoque dans son journal, « le plaisir que chacun retire d’une prise de drogue »…Dans son n° 50, cette association, a même publié un test comparatif de 50 produits stupéfiants !

Observatoire du Droit des Usagers : le bilan au bout d’un an

L’ODU s’est fait connaître au travers du nouveau site Internet d’Asud où se trouve le formulaire permet­tant un recueil national d’informa­tions. Nous avons diffusé 1 000 affiches et 15 000 flyers à notre réseau d’abonnés au journal d’Asud. Nous avons reproduit l’affiche en 4e de couverture du numéro 51, en 3e de couverture du numéro 52, en rappel en 2e de couverture dans le numéro 53, avec une rubrique régulière depuis le numéro 51.

contact ODUTout lecteur un tant soit peu attentif de ce journal ne peut donc ignorer l’exis­tence de l’ODU. Pourtant, les signale­ments ne sont pas très nombreux, et le dispositif n’est pas encore intégré, ni par les usagers ni par les intervenants.

Doléances via le formulaire

Nous avons reçu assez peu de signale­ments : 49 en un an, dont beaucoup de messages « coup de gueule » sans suite et de contacts erronés. De nombreux cas sont à la limite du droit et relèvent davantage de l’assistance psychologique. Les signalements proviennent de sept régions, majoritairement de Midi-Pyré­nées et de région parisienne. Une pre­mière analyse montre que le formulaire est bien plus exploitable quand il est rem­pli par un intervenant avec une structure référente, malgré deux disparitions d’usa­gers dans ce cas.

Doléances par téléphone

Environ 35 signalements et encore beau­coup d’assistance psychologique. Le télé­phone a fait émerger de nombreux cas liés à l’usage de cannabis au volant, hors du champ du soin mais en plein dans celui du droit au sens où les usagers de dro­gues l’entendent. Du côté des patients, se trouvent beaucoup d’usagères en galère de médecin-prescripteur et d’usagers avec des soucis de délivrance en pharmacie, qui disparaissent après avoir bénéficié d’une solution d’urgence. Si cette der­nière tarde à venir le jour même, ils ont recours au marché noir, surtout en région parisienne et dans les grandes villes. Il est très difficile de pousser les usagers utili­sant le téléphone à remplir le formulaire ou à envoyer un témoignage par mail.

Doléances par emails

Nous avons reçu huit mails exclusivement pour des cas signalés par des intervenants de structures, des médecins et des asso­ciations. Les requêtes ont une portée plus générale : Dossier médical partagé, RdR en prison, accès aux traitements en garde à vue (GAV), internement psychiatrique et poursuite du traitement de substitu­tion (TSO), conditions de prescription des gélules de méthadone.

Principaux signalements par les usagers

Avant tout, c’est le refus de prescription par un médecin généraliste qui est le plus fréquent, surtout en période de vacances quand les usagers imprudents cherchent à se faire dépanner en l’absence de leur généraliste attitré. Le refus de délivrance en pharmacie ou l’indisponibilité du produit long à commander reviennent encore trop souvent.

Dans le cadre du traitement, c’est le dosage qui provoque des frictions récurrentes. Le changement de TSO ou de référent est parfois difficile, et la volonté de pas­ser en médecine de ville peut créer des tensions avec les Csapa.

Dans le cadre commun, la question de la discrimination et/ou stigmatisation dans le parcours de soins revient souvent. L’at­tente aux urgences est très longue pour tous les usagers, plus encore pour les usa­gers de drogues, surtout issus des mino­rités visibles. Le refus de laisser l’usager prendre de la morphine prescrite en TSO en garde à vue, y compris après la visite du médecin, démontre le besoin de rap­peler les décrets de la RdR à une nouvelle génération de policiers et de médecins.

Dernier cas exemplaire : le rembourse­ment des TSO par le Régime social des indépendants et sans mutuelle, comme beaucoup d’auto-entrepreneurs/travail­leurs pauvres. Le taux est tellement bas qu’un usager toulousain m’a démontré que le marché noir était plus avanta­geux, ce qui entraîne une rupture dans le suivi médical dommageable à long terme. L’usager au RSA/CMU est mieux protégé que le travailleur indépendant.

Un cas typique : médecin sous influence ou dealer en blouse blanche ?

Plusieurs signalements concernent le même médecin, bien connu des autorités de tutelle pour sa pratique peu académique déjà souvent dénoncée. Certains usagers s’en plaignent auprès de nous, d’autres le vénèrent car il peut « dépanner » facile­ment dans une ville où les médecins sont très frileux. Voilà vraiment un cas délicat d’un point de vue Asudien. Le dossier est chargé : changement arbitraire de molécule ou de dosage, salle d’attente squattée par les chiens, bières, clopes, etc. Ordon­nance à la chaîne, dépassement d’honoraires injustifié, pas de dialogue, d’examen ou de suivi du patient. La réponse adéquate est à l’étude en liaison avec nos partenaires locaux.

Médiation dans les régions-tests

Ce médecin est un cas typique de médiation engagée depuis le niveau national vers la région. Apporté par nos partenaires au projet initial d’Asud, cet objectif de médiation matérialise notre volonté commune de dépasser l’observation et de forma­liser la médiation déjà pratiquée empiriquement par Asud avec les partenaires de l’ODU depuis des années.

La restriction à quatre régions vient de la crainte d’un afflux énorme de plaintes par rapport aux moyens mobilisables pour les traiter. D’où la décision de restreindre le nombre de régions-tests. Le projet initial ne comporte pas de budget pour finan­cer le recrutement des médiateurs locaux et l’animation régio­nale et locale. Cela a constitué un frein majeur au déploiement local de l’ODU.

Médiation individuelle et actions pour la communauté

D’un autre coté, la grande majorité des doléances concrètes a donné lieu à une résolution grâce à l’information et à l’orienta­tion vers d’autres structures ou professionnels de santé, parfois après consultation des relais locaux, sans plus de formalisme.

Les droits des usagers en GAV devaient être évoqués lors d’un ren­dez-vous à la Mission de lutte antidrogue (Milad), un organisme dépendant de l’Intérieur auquel nous comptions demander une note d’information rappelant aux services la législation en vigueur. Il a été reporté puis annulé, nous devons solliciter une autre date.

Nous avons eu la confirmation de toute la difficulté à fonc­tionner en prison, ce qui a amené à une réflexion autour d’une procédure d’intervention pour l’ODU en milieu carcéral et à des contacts avec des intervenants spécialisés. Le droit bafoué de l’usager est un sujet très sensible en prison.

Le manque de signalements est un handicap majeur pour avoir assez de poids statistique face aux institutions. Nos observations sur les pratiques douteuses en psychiatrie ou au Samu social sont trop anecdotiques pour avoir un poids réel.

Les blocages identifiés

  • La notion de droit des usagers n’est pas intégrée. Il existe une culture du « pas vu pas pris », la majorité des usa­gers sont des fantômes invisibles exclusivement en quête de services.
  • Mauvaise synchronisation entre les partenaires au lan­cement : effet ovni, l’ODU est une surcharge de travail pour des équipes déjà saturées. Crainte de la nouveauté, fichiers de structures parcellaires, pas assez de présence sur le terrain faute de budget, mauvais ciblage trop anglé première ligne.
  • Difficulté à communiquer avec les usagers intégrés, les médecins de ville, les pharmaciens.
  • Nécessité de faire des présentations aux dirigeants et leaders régionaux, aux équipes de centres puis aux usagers (encore un problème de budget et de personnel).
  • Crainte de la médiation sous l’égide d’Asud, l’idée que des usagers se mêlent des affaires de soignants constituant un frein majeur.
  • Crainte que la notion de doléance et la revendication de droits imaginaires ne détériorent la relation patient/soignant.

Les solutions proposées

  • Renforcer l’observation avec une étude sociologique du droit des usagers ciblée sur les intervenants médicaux et sociaux (intérêt statistique, stratégique et promotionnel) et utiliser les résultats pour potentialiser le dispositif.
  • Créer une vraie structure régionalisée avec référent régio­nal chargé de la présentation du dispositif aux structures et aux usagers, de la coordination de la médiation, et de l’animation du dispositif (autre envergure budgétaire).
  • Créer un groupe chargé d’élaborer une stratégie d’inter­vention en détention et en psychiatrie.
  • Créer un groupe chargé d’élaborer une campagne de com­munication vers les cibles cachées, principalement les usa­gers en médecine de ville et les usagers de drogues hors TSO.
  • Évaluer la nécessité d’une assistance juridique, notamment pour le cannabis mais aussi pour les professionnels, face aux tutelles ou aux assureurs.

L’ingénierie du high : un nouveau champ de spécialistes

La défonce n’est pas une pulsion pavlovienne qui draine des bataillons de lycéens vers l’abrutissement, la folie, puis la mort. Ça c’est la Drogue avec un grand D. Dans la vraie vie, consommer des produits psychotropes suppose l’acquisition de techniques sophistiquées qui allient savoir médical, expérimentation et ouï dire. Nous avons consacré une partie de ces VIIIe États Généraux des Usagers de Substances (EGUS 8) à faire les point des connaissances acquises en matière d’injection et de techniques alternatives à ce mode de conso tellement décrié. 

Récemment, lors d’une réunion internationale, le président d’ASUD s’étonnait du maintien d’une haute prévalence de contamination sida chez les hommes ayant des relations sexuelles avec les hommes (HSH). En réponse, un militant lui a fait une remarque pertinente :

« Crois-tu que si l’usage d’une seringue neuve à chaque injection avait diminué le plaisir éprouvé pour le consommateur, l’usage de matériel stérile aurait eu un tel succès chez les héroïnomanes ? »

La réponse est évidemment non. Et pourtant, l’argument du plaisir est loin d’être le seul moteur de l’univers tellement fantasmé de l’usage des drogues.

Un savoir qu’il est interdit d’acquérir

Les VIIIe États généraux des usagers de Substances (EGUS 8) furent l’occasion de nous rappeler que la défonce c’est aussi et peut être d’abord un appareillage technique.

Fumer un joint n’est pas une vue de l’esprit, ni une pulsion. C’est d’abord l’apprentissage – quelque fois douloureux- de la bonne vieille feuille à rouler. File donc un bout de shit à un quidam pris au hasard dans la rue et regarde s’il est si facile de se transformer en drogué.

egus8 V3Quant à fumer de l’héro, notre atelier « travaux pratiques » animé par Mr Hunt, le bien-nommé, a prouvé à tous que le dragon est un animal qui se laisse difficilement appréhendé ou tout au moins que sa traque répond à des critères précis qui garantissent ensuite le succès de ce mode de consommation alternatif du shoot. Il est troublant de constater l’énorme espace occupé par l’appareillage de la défonce dans l’économie stupéfiante. Se procurer des feuilles de bonne qualité, expérimenter des modèles de filtre, savoir inhaler à plein poumon, le bon vieux cannabis n’échappe pas à cette équation paradoxale, la défonce est exercice dont le degré de risque est fonction de l’acquisition d’un savoir qu’il est interdit d’acquérir. Le fond du dilemme toujours pas résolu de la réduction des risques est là : comment concilier l’impératif du « high » avec les objectifs rigoureusement sanitaires ? Comment éviter l’argumentaire hédoniste, alors que l’on sait qu’il constitue la clé du succès en matière de communication en direction des usagers. Ce gap entre la lettre de la loi et la réalité des pratiques concerne plusieurs dossiers innovant que nous avons voulu traiter lors de ces États généraux, et principalement dans tout ce qui est relatif à l’injection, le mode de conso à la fois le plus technique, le plus dangereux, le plus décrié et… pourquoi ne pas l’écrire, le plus puissant en termes de défonce.

La science addicto s’est jusqu’à présent bien gardée d’explorer ce terrain miné qui est pourtant le véritable champs d’expansion d’une réduction des risques bien comprise, c’est à dire au service des objectifs élémentaires de l’usage. La pharmacologie est cependant condamnée à faire des incursions dans ce jardin secret, notamment parce que l’injection reste une source importante de risques sanitaires majeurs et que la jouissanSlam AIDES rapportce, le plaisir escompté, constituent toujours le moteur essentiel de l’acte d’injecter.

Chassez le dragon…

Nous avons donc sollicité Marie Debrus, docteure en pharmacie pour qu’elle nous relate comment cette injection paradoxale est vécue dans le programme ERLI (Éducation aux risques liés à l’injection) mis en place par Médecins du Monde depuis trois ans et dont les conclusions vont être publiées prochainement. Nous avons également interrogé Nicolas Authier, psychiatre, pharmacien et esprit inquisiteur, qui fournit aux usagers des informations fiables sur le degré de concentration du principe actif selon que l’on injecte du Skénan ou de la burpénorpphine,selon que l’on chauffe, un peu, beaucoup, pas du tout, que l’on utilise un stérifilt, un filtre toupie, un Stéribox ? Bref tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le shoot sans jamais oser le demander.

Enfin, nous avons invité Fred et …. de AIDES pour les entendre sur une pratique située pile…poil (?!) à l’épicentre de notre sujet : le slam. Non et non pas Grand Corps Malade !!! Le Slam est un nouveau phénomène repéré depuis quelques années qui réunit des amateurs de relations sexuelles hard à partenaires multiples, qui dans le même temps injectent des substances achetées sur le net. Plaisir, drogue, homosexualité, mais aussi, injection, techniques de shoot, prophylaxie bref le cocktail idéal pour illustrer notre propos.

chasser_le_dragon_couv[1]Ces trois intervenants ont été suivi par Neil – Dragoons – Hunt. Célèbre des deux côtés du Channel pour son action Break the Cycle. Le cycle en question c’est le rituel de la shooteuse que l’on peut quitter à condition d’avoir maitriser une technique qui peut s’aligner sur la pompe du seul point de vue qui n’est jamais traité dans les brochures de réduction des risques: le kif!! Peut-on raisonnablement se mettre à chasser le dragon à plein poumon et en attendre des effets comparables à ceux obtenus avec une arbalète ? Une démonstration technique en direct nous a convaincu grâce à Neil Hunt, Laurent Appel et Miguel Velazquez qui ont rivalisé sur le terrain de chasse.

Voilà la véritable nature de l’alliance que nous les usagers devront développer demain, avec des partenaires qui comme lot de ces journées ne sont pas tétanisés par la crainte de passer une alliance avec le diable en parlant de dope , de défonce, du high, qui reste ne l’oublions pas l’horizon indépassable de toutes consommation psychotrope.

L’injection paradoxale

Injecter, c’est d’abord et avant tout prendre son pied. Avec tous nos manuels de réduction des risques, techniques du shoot et autres considérations sanitaires, on finit presque par l’oublier. Pourtant, même en matière de nirvana, il y a des règles. En marge des Cahiers de l’injection, un partenariat initié avec Aides et l’Association française de réduction des risques (AFR), Asud vous propose de revenir sur ce geste qui représente toujours la forme archétypale de la drogue.

Du point de vue des usagers, l’injection de substances psychoactives est un acte qu’il convient à la fois de démystifier et de ne pas banaliser. C’est un objet qui s’inscrit dans un parcours de consommation avec comme finalité, la recherche d’une ivresse spécifique, la quête d’un ressenti précis. Un champ pratiquement inexploré par la science, car suspect de connivence avec les drogués. Pour autant, l’analyse des motivations hédonistes d’un injecteur est cruciale pour comprendre les mécanismes qui structurent l’usage des drogues dans toutes ses dimensions. Quel que soit le mode de consommation (injection, inhalation, fumée), la recherche du « high » – l’ivresse spécifique aux drogues selon les Anglo-Saxons – est depuis toujours l’objet de discussions où se mêlent considérations techniques et légendes urbaines. D’autre part, l’injection reste la méthode la plus efficace pour maximiser les effets avec le minimum de substance. C’est pourquoi elle apparaît souvent dans des situations de pénurie, de pauvreté ou de très mauvaise qualité des produits. À titre d’exemple, les Pays-Bas, longtemps pourvoyeurs d’héroïne de bonne qualité, n’ont historiquement jamais compté beaucoup d’injecteurs locaux.

L’acte d’injecter reste le grand producteur de mythes « junkies », moteur principal d’une bonne part de la littérature fantasmagorique consacrée à la Drogue. Il existe pourtant une dimension rationnelle du shoot, notamment en ce qui concerne les effets attendus. Second paradoxe : si la recherche de sensations est le cœur du sujet, ce domaine reste en dehors des investigations de la science. Un injecteur, au même titre qu’un cuisinier ou qu’un amateur de cocktails, s’efforce d’effectuer un certain nombre de gestes précis, compilés, analysés et transmis par l’expérience communautaire, le tout pondéré par les informations sanitaires dont il dispose. L’objectif final est parfaitement assumé, notamment sur le plan des effets recherchés et ressentis. Pour comprendre ce point de vue, il faut rompre avec les caricatures qui dépeignent l’univers de l’injection comme un objet strictement pathologique, marqué par l’autodestruction et les pulsions de mort. À la stupéfaction de nombreux spécialistes, c’est en s’appuyant sur la rationalité des injecteurs que la réduction des risques infectieux a connu un succès immédiat dans les années 1990, et c’est également cette soif d’informations concrètes qui motive les discussions entre injecteurs pour évaluer le meilleur ratio entre technique et effets attendus.

Quelles drogues ?

Toutes les drogues peuvent théoriquement être injectées (sauf peut-être le cannabis, à la différence de la nicotine[1]) mais finalement, très peu le sont de manière courante. Pour ressentir le « high » de l’injection, toutes les drogues ne se valent pas. Une évidence en ce qui concerne le cannabis, mais d’autres drogues comme l’alcool, les solvants ou même le LSD n’ont jamais eu de réelle carrière de drogues « shootées ». Ce qui prouve que malgré l’absence de littérature scientifique consacrée au sujet, les usagers font preuve de bon sens. Ils expérimentent, puis transmettent des « savoirs profanes », lesquels passent le cap des générations, nonobstant toutes les réserves inhérentes à la clandestinité de ces informations. Cette permanence de l’injection comme mode usuel de consommation est en soi une information. L’injection d’opiacés persiste partout dans le monde malgré le sida, les hépatites et le stigmate qui pèse sur ce geste. Ce constat, pour dramatique qu’il soit, possède sa propre logique liée au ratio fait par les usagers entre les effets attendus rapportés aux risques encourus.

Nomenclature et lexique

En l’absence d’étude scientifique sur le sujet, le ressenti des usagers s’exprime avec un vocabulaire communautaire, transmis par la tradition orale, dont le sens reste souvent obscur pour les non-initiés. « High », « défonce », « montée », « descente », « flash »… : on accumule les expressions approximatives, stéréotypées et sujettes à interprétation. Il serait pourtant faux de croire que ce vocabulaire repose uniquement sur le folklore et la subjectivité. Il est au contraire vraisemblable que cette expérience partagée et issue de processus à la fois physiologique et pharmacologique fasse sens commun pour les usagers lorsqu’elle est employée dans un contexte de consommation. Il est donc plus que souhaitable que la recherche s’intéresse au phénomène du ressenti des consommateurs de substances illicites, et particulièrement à la manière dont ils s’expriment sur ce sujet, afin de mieux comprendre les processus de transmission des informations entre usagers ainsi que les mécanismes neurobiologiques qui expliquent la prévalence de certains gestes techniques a priori énigmatiques.

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Flash

Ressenti spécifique lié à l’injection de certaines drogues, caractérisé par un pic intense – pas forcément agréable pour les primo-injecteurs – qui ne dure pas mais reste dans la mémoire des usagers comme étant la part déterminante du processus d’injection2. Le « flash » est consécutif à l’invasion soudaine du cortex cérébral par la substance. La sensation est forte, c’est ce court moment – de quelques secondes à plusieurs minutes – où le cerveau ressent les premiers effets de l’injection. Le « flash » est une particularité de l’injection de cocaïne, d’amphétamines, de méthamphétamines et de morphine. Dans le cas de l’héroïne, les avis sont partagés : il est parfois admis que certains brown sugars, dont le raffinage succinct a conservé une forte teneur en morphine-base, peuvent provoquer un flash.

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Montée

La montée correspond à l’installation progressive du « high » suite à l’injection. C’est la phase qui permet de mesurer la qualité d’un produit et ses caractéristiques. La montée est presque aussi recherchée que le « flash », et les deux sensations sont parfois difficiles à différencier. Elle se reconnaît au sentiment d’ivresse qui envahit lentement, jusqu’à une phase plateau. Selon les produits, elle est suivie d’une phase de descente plus ou moins éprouvante.

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Héroïne brune (brown sugar)

Sensation intense de chaleur et bien-être sous une forme aiguë durant quelques minutes, picotements, suivis de l’installation du « high » pendant 3 à 6 heures.

Coke

Coke

pic d’euphorie et d’emballement intellectuel, sentiment de surpuissance paroxystique qui dure 5 à 20 mn selon la qualité du produit, immédiatement suivi d’un sentiment de dépression.

Descente de coke

Sentiment insurmontable d’effondrement, de dépression intellectuelle et morale qui succède sans transition à l’euphorie du flash. Ce phénomène existe avec d’autres modes de consommation de la cocaïne (sniff et surtout cocaïne basée). C’est la « descente de coke » qui provoque l’augmentation exponentielle des doses pour retrouver le bien-être du flash, ce qui a pour effet d’augmenter parallèlement les risques d’overdoses. Généralement, une session d’injection de cocaïne dure jusqu’à épuisement de la ressource disponible car – contrairement aux opiacés – plus on absorbe de produit actif, plus la « descente » prend le pas sur « le flash » et débouche sur l’incapacité à le retrouver.

Smiley

Amphétamines

Assez voisin du flash de coke en plus puissant, plus physique, la différence majeure c’est la montée qui succède et qui installe l’injecteur d’amphétamine dans un « high » qui dure plusieurs heures.

Morphine

La morphine provoque un flash d’une grande intensité, à base de picotements qui envahissent tout le corps accompagnés d’une sensation d’euphorie propre à l’usage d’opiacés.

asud-journal-54 Heroin Bayer

Héroïne blanche

Pas de « flash », lente installation du « high » et montée progressive. Une overdose peut survenir après.

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Les RC, Legal High, Designer Drugs etc…

Dans la grande majorité des cas, ces psychostimulants, achetés principalement sur Internet ne sont pas injectés. Cependant, quelques expériences repérées dans certains groupes communautaires (« slameurs ») laissent entrevoir la possibilité de pratiques d’injection, en dehors de toute transmission de savoirs profanes issus de la communauté des usagers.

Précision Technique : la Tirette

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La tirette consiste à faire remonter un tout petit peu de sang dans le corps de la pompe, dès que l’on a réussi à trouver la veine. Théoriquement, cela sert surtout à vérifier qu’après avoir desserré son garrot ou simplement après avoir planté l’aiguille, on est toujours dans la veine, l’objectif étant de ne rien envoyer à côté. Malheureusement, beaucoup pensent que ce flux sanguin est également chargé de produit et pouvoir réinjecter du produit au moyen d’une tirette est une croyance qui persiste.

En résumé, « la tirette » n’est pas une pratique à risque dans son principe. Pour faire durer la sensation, d’autres usagers injectent le produit le plus lentement possible, voire font une pause de quelques secondes après avoir injecté la moitié de la substance, ce qui permet de surcroît de limiter un peu plus les risques de surdoses.

Vérifier que l’aiguille est toujours dans la veine avant d’injecter est nécessaire et cela évite les complications liées aux « shoots ratés », à savoir les substances injectées à côté de la veine qui provoquent abcès et œdèmes. Ce qu’il faut combattre c’est la légende qui voudrait que la « tirette » soit un booster de sensation qui amplifie l’effet des produits ( notamment  le « flash » de coke) . Une croyance qui ne résiste pas à l’analyse scientifique des pratiques d’injection.

Tableau indicatif des effets ressentis pour les principales substances injectées

Substances Flash Montée Descente Ressentis avant overdose Symptômes physiques et comportements
Héroïne brune (brown, rabla etc…) OuiPicotement du à un raffinement succinct de la substance, qui le rapproche de la morphine OuiLe « high » : sensation de « défonce » qui s’installe progressivement NonAbsence de « descente »avec les opiacés NéantAbsence de ressenti précurseur de l’overdose Chaleur corporelleDémangeaison (codéine)

Vomissements pour les non-intoxiqués

Paupières lourdes

Rétrécissement des pupilles

Héroïne blanche (blanche, thaïlandaise…) NonPas de sensation spécifique immédiate juste après l’injection OuiSensation de « défonce » qui s’installe progressivement NonIdem Néantidem
Morphine ou morphinique (Skénan) OuiPicotements caractéristiques de l’injection de morphine (durée quelques minutes) Ouiidem Nonidem Néantidem idem
Cocaïne et crack OuiSentiment de bien-être et d’extrême lucidité

Craving du à la recherche frénétique du « flash »à la faveur de nouvelles injections

Non OuiSentiment de déprime qui succède immédiatement au flash. OuiLe sentiment de panique qui précède une overdose sert d’avertissement et en même temps aggrave le risque d’accident Accélération du rythme cardiaqueChaleur

Bouche sèche

Rares vomissements

Pupilles dilatées

Amphétamines et méthamphétamines (speed) OuiSensation aigüe de sentiment de surpuissance

Hallucinations auditives (chuintement électrique)

oui oui OuiIdem Idem
Catinones ( RC) oui oui oui oui Idem
BenzodiazépinesAnti-épileptiques : Zolpidem(Stilnox),
Diazepam (Valium), Clonazepam (Rivotril)
ouiEuphorie

Désinhibition

Certaines benzodiazépines sont recherchées pour leur effet stimulant (Stilnox)

oui non néant Perte de mémoireViolence physique

Chutes

LSD non NonOn entre d’un seul coup dans un trip d’acide oui néant Hallucinations visuelles
Kétamine non OuiMontée extrêmement forte oui Hallucinations« K-hole »
MDMA non oui oui
Méthadone non oui non ouiFort « piquage de nez » avec perte de conscience temporaire Symptômes opiacés

[1] L’injection de nicotine est pratiquée dans quelques rares essais thérapeutiques (dosage au microgramme).

[2] Certains assimilent le flash au « kiff » que l’on ressent en basant de la coke, mais il s’agit d’une approximation, faute de vocabulaire approprié pour définir l’infinie variété des sensations provoquées par l’usage des drogues.

 

2C-P, 25i, 25c, MXE… les nouvelles arnaques aux hallucinogènes

C’était l’une des tendances de 2013. De plus en plus d’usagers se plaignent d’arnaques après avoir acheté du LSD ou de la kétamine, deux produits plutôt épargnés par ces problèmes auparavant. Selon Techno+ et Not for Human, des molécules aux effets et/ou dosages différents sont désormais vendues en teuf à la place de ces produits. S’il y a fort à parier que ce ne sont pas les seules « contrefaçons » qui circulent, abordons déjà les plus courantes.

25I-NBOMe / 25C-NBOMe

Ce sont des dérivés de la famille des 2C, sauf que ces substances psychédéliques sont vraiment très récentes et beaucoup plus puissantes. Ils se présentent le plus souvent sous forme de buvards pré-dosés et plus rarement sous forme de poudre blanche. Dans ce cas, seule la dilution volumétrique (voir encadré) permet de mesurer la quantité exacte à utiliser.

La dilution volumétrique

Alors que les produits habituels peuvent se doser à l’œil, les dosages de RC se comptent en millièmes de gramme et une erreur de dosage peut entraîner des conséquences graves…
Pour mesurer précisément une quantité de produit, il existe la dilution volumétrique.

  1. Vérifier avec une balance de précision le poids total de la quantité de produit à diluer et la solubilité de la molécule (la plupart le sont). Ne pas se fier au poids annoncé par le vendeur.
  2. exemple : 100 milligramme de la substance mis dans 1 litres d’un solvant (ex : alcool à 40° ou plus type vodka) = 100 microgramme par millilitre.
  3. Il suffit alors à l’aide d’une seringue ou d’une éprouvette graduée de remplir le nombre de millilitres souhaités pour obtenir le nombre de microgrammes.

Effets

Les NBOMe ont des effets psychédéliques : hallucinations (surtout visuelles), altération du temps, modification de la conscience. Stimulants, ils peuvent provoquer euphorie mais aussi confusion et angoisse, selon l’état d’esprit, le dosage, etc. Beaucoup d’usagers rapportent une sécheresse de la bouche (parfois une sensation d’anesthésie) et le goût d’aliments modifié et/ou étrange, ainsi qu’une vasoconstriction importante (lèvres ou doigts qui bleuissent).

Très imprévisibles d’une fois à l’autre, ces effets durent généralement de 4 à 10 heures. D’autres produits de la même famille existant (b, d, NBOH, etc.), toujours se renseigner sur le produit exact, le dosage et les effets (qui varient selon la molécule) !

Dosage

Les dosages varient généralement de 200 MICROgrammes (léger) à 1 000 MICROgrammes (fort), par voie sublinguale. Les buvards sont uniquement actifs par cette voie : il faut généralement les laisser 20 à 30 minutes sous la langue ou contre la gencive. Sous forme de gouttes, certains préfèrent la voie nasale : après dissolution dans l’alcool, ils sniffent le liquide ! Attention, c’est très abrasif pour les muqueuses nasales, et les effets sont plus violents (montée plus rapide). Les accidents et décès rapportés avec ces molécules étaient souvent liés à ce mode de prise. Il est fortement conseillé de diminuer les doses par voie nasale, ou de mettre la goutte sur un buvard et d’utiliser la voie sublinguale.

Risques

Bad trip, tachycardie, hypertension, convulsions, insuffisance rénale aiguë, maux de tête, paranoïa et dans les cas les plus graves, décès. Les risques physiques sont bien plus importants avec ces molécules qu’avec des psychédéliques classiques, et le nombre de décès survenus est anormalement haut pour ces substances. Plusieurs usagers de 25C et 25I ont été victimes de vasoconstriction importante nécessitant une prise en charge médicale. Les premiers symptômes se manifestent généralement par des picotements, des engourdissements et une sensation de froid (parfois un bleuissement) au niveau des extrémités (pieds, mains, nez). Des gonflements ont aussi étés signalés.

Ces molécules étant très récentes, les connaissances des interactions dangereuses et de leur fonctionnement sont assez limitées. Mais tout comme la MDMA, les amphétamines et certains antidépresseurs, elles semblent agir très puissamment sur la sérotonine.

Comment les reconnaître ?

Buvards Fraises 25c-NBOMe
Ceci n’est pas de la fraise.
C’est du 25c-NBOH.
buvards hofmann 25i-NBOMe
Ceci n’est pas du LSD.
C’est du 25i-NBOMe.

Buvard à garder sous la langue (ou contre la gencive), gouttes « à sniffer » : CE N’EST PAS DU LSD !!! En cas de doute, avaler le buvard directement permet de faire le tri (le LSD est actif par voie orale, contrairement au 25I et 25C).

Attention néanmoins, d’autres molécules sont vendues sur des buvards pour du LSD : DOC, DOB, DOI, des substances de très longue durée (24 heures), très stimulantes (speed-like) et actives par voie orale !

Des buvards sandwich (2 buvards collés avec une couche de poudre au milieu) circulent aussi avec d’autres produits (tryptamines, par exemple). Très déstabilisant si on s’attend aux effets de l’acide et que c’est autre chose…

La « règle du quart de buvard » pour commencer est plus que jamais d’actualité !

Méthoxétamine

MXE Méthoxétamine
Ceci n’est pas de la Kétamine.
C’est de la Méthoxétamine.

La MXE est une molécule de la famille des arylcyclohexylamines (comme le PCP et la kétamine) mise au point et vendue par des chimistes début 2010. Étant vendue sous la forme d’une poudre cristalline (comme la kétamine), les deux sont impossible à différencier visuellement.

Effets et dosage

Agissant comme un dissociatif à fortes doses, elle peut aussi être sédative et euphorisante selon la quantité consommée. Les effets (et dosages) diffèrent de ceux de la kétamine et surtout, durent beaucoup plus longtemps. Désinhibante et euphorisante à petite dose (+ ou – 20 milligrammes), les effets dissociatifs prédominent à partir de 40-50 milligrammes. La confusion n’est pas rare avec cette molécule, et peut vraiment déstabiliser et désorienter.

Les premiers effets se manifestent 10 à 20 minutes après la prise, progressent pendant une vingtaine de minutes pour se stabiliser pendant 2 heures environ, avant de diminuer progressivement en 1 ou 2 heures. Des effets résiduels peuvent parfois durer jusqu’à 48 heures (surtout en cas de prises répétées, ce qui arrive vite car la molécule peut s’avérer compulsive).

Risques

Les effets secondaires désagréables comprennent : nausée, transpiration (donc bien s’hydrater régulièrement et à petites gorgées), maux de tête, troubles du sommeil, étourdissements, douleurs au niveau des reins, saignements du nez (en sniff), hypertension artérielle, augmentation du rythme cardiaque, bad trip, perte de conscience…

Le risque majeur survient lorsqu’un habitué de kétamine prend la même quantité de méthoxétamine en pensant à tort que les produits sont identiques ou en cas d’arnaque.

Conseils

  • Ne pas re-doser rapidement, d’abord tester avec la plus petite dose possible et attendre suffisamment pour ne pas se faire surprendre par la montée !
  • Contrairement à la kétamine, la MXE agit sur la sérotonine, donc ne pas mélanger avec la MDMA (risque de syndrome sérotoninergique) !
  • Le cannabis peut intensifier les effets et rendre le trip plus confus.
  • Il est fortement déconseillé de mélanger la méthoxétamine avec les dépresseurs du système nerveux (comme l’alcool ou les opiacés) qui favorisent la dépression respiratoire.

2CP

2C-P poudre

Ceci n’est pas de la mescaline.
C’est 2C-P (Bon OK c’est marqué dessus !)

Phénéthylamine psychédélique inventée par Alexander Shulgin, le 2C-P est une variante plus forte du 2C-E.

 

Effets et dosages

Cette substance a des effets psychédéliques : hallucinations auditives et/ou visuelles, altération du temps plus ou moins marquée, modification de la conscience. Stimulante, elle peut provoquer une certaine euphorie. Le 2C-P est plus puissant/déstabilisant, plus introspectif (mental) et plus long que le 2C-E.

Les effets se font ressentir à partir de 2 mg. À 10 mg, ça devient costaud, et à partir de 16 mg, plusieurs personnes ont été hospitalisées (souvent à cause de tachycardie et de battements cardiaques anormalement élevés).

Les dosages doivent être très précis, car une différence de quelques milligrammes peut faire basculer le trip dans un délire cauchemardesque.

Risques

Cette molécule génère souvent des effets secondaires physiques assez puissants pendant le trip (crampes, douleurs abdominales, maux de tête, transpiration excessive, vomissements, tensions musculaires fortes, stimulation physique et mentale importante pouvant être inconfortable, etc.) et peut donner lieu à des hallucinations intenses. Beaucoup d’usagers rapportent des effets mentaux très « dark » (visions effrayantes) et indiquent que cette expérience peut s’avérer assez écrasante et intense.

Arnaque à la mescaline

La vente de mescaline synthétique en teuf est bien souvent un argument commercial (celle-ci étant connue et réputée). Quand on en trouve (ce qui est rare), elle est presque toujours vendue sous forme de poudre (sulfate ou chlorhydrate et non pas en gouttes !) et nécessite 200 à 500 milligrammes pour une expérience psychédélique… De telles quantités ne tiennent pas dans une goutte. La vente de « gouttes de mescaline » doit donc avant tout inspirer de la méfiance. Car au-delà de savoir quel produit est réellement contenu dans le liquide, il s’avère souvent impossible de connaître sa concentration (ce qui risque d’entraîner des accidents).

Tant que la possibilité d’analyse de produit ne sera pas généralisée, la vigilance s’impose !


Article écrit par Sébastien, Président-fondateur de l’association Not for Human qui mène des actions de prévention et de réduction des risques liés aux nouvelles drogues de synthèse au sein de communautés virtuelles de consommateurs (psychonaut.com, lucid-state.org, psychoactif.fr, facebook…).
Plus d’infos sur notforhuman.fr.Plus d »infos sur notforhuman.fr
.

Logo et titre Not for human

Neuro/géno/bio/psycho : le paradigme artificiel

Elles aspirent les budgets de recherche, servent de référence aux politiques gouvernementales, diffusent leurs résultats jusque dans les médias les plus généralistes. Les nouvelles sciences ont pris une importance considérable dans le champ des drogues. Pour le meilleur… Et pour le pire !

Télé, presse écrite, cinéma ou café du commerce, dès lors qu’il s’agit d’expliquer la consommation de drogues, les nouveaux champs d’exploration de l’Homme (bio-psychologie, génétique, et neurosciences) sont partout. Pourtant les résultats ne sont pas au rendez vous : les recherches en génétique n’ont identifié que quelques anomalies qui n’expliquent qu’un faible nombre de cas et uniquement pour les troubles psychiatriques les plus sévères9. Quant aux neurosciences elles n’ont abouti ni à la mise au point d’indicateurs biologiques pour le diagnostic des maladies psychiatriques, ni à de nouvelles classes de médicaments psychotropes10. Elles comptent par contre parmi les domaines de recherche les plus touchés par des rétractations d’articles11.

La grande illusion

En effet, de l’aveu même d’un neuro-biologiste, « on croit toujours s’approcher de la réalité et celle-ci ne cesse de reculer »12. Ajoutons à cela l’enthousiasme des chercheurs face aux potentialités de ces nouvelles sciences et l’on obtient un programme grandiose13 caractérisé par une « inflation de promesses irréalistes »14.

On assiste ainsi depuis une quinzaine d’années à la multiplication d’annonces de grandes avancées qui ne sont finalement jamais suivi d’effets… A l’exception de l’impact social de ces annonces elles mêmes ! Car la sur-médiatisation de pseudos découvertes comme le gène de l’addiction/assassin/altruisme ou les spécificités du cerveau des homosexuels/drogués/personnes violentes, diffuse une vision déterministe et essentialiste qui n’engendre pas la tolérance et laisse penser qu’un monde meilleur est à portée d’éprouvette et de bistouri.

Pourtant, neuro-biologistes et généticiens n’ont pas pour objectif de stigmatiser encore plus les populations qu’ils étudient, au contraire ! Avant de basculer vers des conceptions eugénistes qui firent le terreau du nazisme, le naturalisme dont relève la conception neurobiologique des déviances (et notamment de l’alcoolisme), fût au XIXe un courant progressiste. Cesare Lombroso lui même (le père de la phrénologie et de l’idée de criminel-né) n’était pas un précurseur du fascisme mais un socialiste, voire un homme d’extrême gauche. Comme le rappelle M. Valleur, « faire de l’addiction un phénomène naturel, l’assimiler à une intoxication du corps était un moyen de soustraire les intempérants à la stigmatisation morale et aux foudres de l’église »15.

Médiatisation et présentation des résultats

Plusieurs chercheurs ont remarqué que des termes comme « rôle », implication, sous-tendus, reposer sur, avoir une base etc reviennent sans cesse dans les conclusions des articles de neurosciences. Sans affirmer clairement de causalité, ils en suggèrent la possibilité alors que les faits observés sont le plus souvent des corrélations7. Il en va de même de l’utilisation du conditionnel qui permet de laisser entendre des choses sans prendre le risque de les affirmer. Ces petites techniques sont courantes et pas que dans les sciences « dures », les lecteurs à l’esprit critique acéré auront d’ailleurs constaté que ce texte n’en est pas exempt !

La dépendance aux médias

Mais depuis les choses ont changé. Les enquêtes de terrain aux États-Unis montrent ainsi que les personnes partageant une conception neuro-biologique des troubles psychiques (y compris les dépendances) sont de plus en plus nombreuses16, qu’elles ont une plus forte réaction de rejet vis à vis des malades et sont plus pessimistes quant aux possibilités de guérison17.

Si les chercheurs semblent regretter cette inversion, la plupart s’en lavent les mains. Ils pointent du doigt la médiatisation de leurs travaux et les déformations sensationnalistes qui en découlent, accusant les journalistes de « mettre en porte à faux les scientifiques qui se trouvent confrontés aux drôles de lièvres qu’ils ont eux même levés »18. Ils accusent aussi le système qui produit ces erreurs : le conditionnement du financement des recherches à la publication dans des journaux populaires19, le fait que les études avec des résultats positifs sont toujours plus médiatisées que les éventuels démentis qui peuvent suivre, et la simplification systématique de leur travaux par les médias. C’est un peu facile.

Arnaque à l’imagerie cérébrale

Depuis la structure des révolutions scientifiques de T. Kuhn (1970) que l’on sait que la science n’évolue pas dans le vide et qu’elle est plus encline à confirmer la vision du monde qui a cours là où elle est produite, qu’à la remettre en question. Ainsi, le sociologue P. Cohen montre que dans de nombreux travaux, les notions culturelles se rapportant à la dépendance sont utilisées comme des évidences et « confirmées » par la suite dans des descriptions neurologiques qui sont en fait « totalement tautologiques. »20. Il remarque d’ailleurs qu’il est « tout simplement impossible de diagnostiquer la dépendance par des techniques d’imagerie cérébrale. La place de la neurologie dans le domaine de la dépendance est donc purement post hoc. L’imagerie cérébrale offre une forme de fausse promesse destinée non pas à obtenir un meilleur diagnostic, mais à suggérer un fondement scientifique et médical au concept de dépendance »21.

Outch ! Entre ce genre de critiques, les attaques méthodologiques, l’aspiration des financements de recherche etc, on comprend que depuis une dizaine d’années, le dézinguage de ces nouvelles sciences soit devenu un exercice de style pour les chercheurs en sciences sociales et que même les journaux d’habitude avides de brain-porn22 relaient ces critiques.

Ne seraient les financements pharaoniques (trois milliards de dollars sur dix ans pour cartographier le cerveau humain aux Etats-Unis, un milliard sur dix ans pour le brain human project européen) de ces branches de recherche, on aurait presque l’impression de tirer sur l’ambulance. Mais ces critiques sont nécessaires car la conception biologique de l’esprit tend à supplanter toute autre grilles de compréhension. Nous avons ainsi entendu un médecin addictologue expliquer très sérieusement que les mécanismes des flashbacks (vous savez, les remontées, comme celles de Jean Paul Sartre, poursuivi par des langoustes pendant six mois après une prise de mescaline) étaient dues au fait que le LSD et/ou le cannabis se dissolvait dans les graisses du cerveau et pouvait être « relargué » lors de privations de nourriture ou d’efforts physiques intenses. Non non, posez ces baskets et restez avec nous, en réalité les remontées sont souvent liées à des stimuli extérieurs rappelant les conditions d’un bad trip antérieur, ce qui fait plutôt pencher pour une explication d’ordre psychologique.

Do you speak scientific8 ?

Si vous lisez :

Comprenez :

On sait depuis longtemps..

Je n’ai pas pris la peine de chercher la référence

Bien qu’il n’ait pas été possible de donner des réponses définitives à ces questions..

L’expérience n’a pas marché, mais j’ai pensé que je pourrais au moins en tirer une publication

Trois des échantillons ont été choisis pour une étude détaillée..

les résultats des autres n’avaient aucun sens et ont été ignorées

D’une grande importance théorique et pratique…

Intéressant pour moi

On suggère que.. ; On sait que… Il semble…

Je pense

On croit généralement que…

D’autres types le pensent aussi

(Tableau tiré de : G. Nigel Gilbert, Michael Mulkay Opening Pandora’s Box : A Sociological Analysis of Scientists’ Discourse Cabridge University press, 1984.)

La nicotine ? Une intox

Physiologique ou psychologique, cette opposition divise les chercheurs. Considérons un instant la polémique sur la dépendance au tabac. En 2009 une recherche israélienne23 démontre que la dépendance à la nicotine est un mythe développé « à partir d’un mélange malsain d’intérêts politiques, économiques et de considérations morales » qui a donné « un énorme élan financier à l’industrie pharmaceutique en fournissant à la fois l’explication rationnelle et le marché pour les produits de substitution ». Vous n’en croyez pas vos yeux ? Pourtant réfléchissez à ces trois choses que confirment toutes les études : les fumeurs n’aiment pas la nicotine, les substituts nicotiniques ne diminuent pas plus l’envie de fumer que des placebos et les antagonistes de la nicotine ne provoquent pas de syndrome de sevrage.

Bien que peu médiatisés, ces résultats ont forcé les scientifiques de tout bord à admettre que la nicotine n’était pas responsable de la dépendance au tabac. Mais ensuite les avis divergent. Dar et Frenk, les deux psychologues auteurs de l’étude, en concluent que la dépendance au tabac est en réalité une « routine comportementale » qui pourrait s’assimiler à une addiction sans drogues. Les neuro-scientifiques concluent que si ce n’est pas la nicotine, la cigarette contient forcément une autre substance responsable ou co-responsable de l’addiction24. Pourtant en l’état actuel des connaissances on ne peut pas trancher cette question : psychologues ou neuro-scientifiques se contentent finalement de prêcher pour leur paroisse : les positions qu’ils défendent ne reflètent que leur idéologie.

Dans quelle étagère ?

Psychologique ou physiologique… Cette opposition a t-elle encore un sens dans un monde où l’on ne croit plus en la dualité du corps et de l’âme. C’est justement la question que posent les neurosciences en essayant de comprendre comment le cerveau produit la pensée et donc comment de la matière peut avoir conscience d’elle même ?

Pour s’attaquer à ces mystères, les substances psychoactives sont un outil incontournable. En effet, elles constituent un pont qui relie la matière à la pensée : des substances matérielles, tangibles, dont l’absorption agit sur l’esprit, la conscience. Au delà des enjeux sanitaires c’est la véritable raison pour laquelle les neuro-biologistes travaillent si souvent sur les drogues. Malheureusement, devant la difficulté d’obtenir des financements pour des recherches fondamentales, leurs recherches doivent être appliquées et concerner des points d’attention de la société (par exemple le traitement de la dépendance). Le problème étant que les obligations de résultats auxquels ils sont soumis leur imposent ces effets d’annonce dont on a vu la nocivité.

Ainsi F. Gonon (neurobiologiste de renom, très critique envers sa discipline), estime que la recherche en neurosciences est bridée par des objectifs thérapeutiques à court terme. Nous ne pouvons qu’abonder dans son sens en ajoutant qu’une recherche détachée de ses applications, peut paradoxalement s’avérer très productive. De nombreuses découvertes se sont faites de façon inattendue. C’est ce que l’on appelle la sérendipité, l’art de trouver autre chose que ce que l’on cherchait et, en matière thérapeutique, on lui doit entres autres le Lithium, le Viagra, le Valium, la Péniciline, la vaccination anti variolique… Sans oublier le LSD !

Les méthodes et leurs limites

L’imagerie cérébrale

carte-phrenoL’idée est simple, cartographier le cerveau en mesurant ses émissions magnétiques et électriques ou encore en suivant un « traceur » préalablement injecté dans le système sanguin. Mais les critiques sont nombreuses. D’abord l’irrigation sanguine du cerveau produit un « bruit de fond » électro-magnétique qui constitue une limite irréductible à la précision de ces techniques. Ensuite le manque de rigueur des protocoles de recherche de beaucoup d’études par imagerie cérébrale a fait scandale en 2009 avec la parution d’un article initialement titré « voodoo correlations in social neurosciences »1 qui montra qu’un grand nombre d’études par imagerie cérébrale étaient faussées par un biais de « non-indépendance ». Quelques mois plus tard, un second article2 enfonce le clou : sur 134 études testées, 56% sont bel et bien fausses !

Mais au delà de ces critiques, certains s’interrogent sur la capacité de l’imagerie cérébrale (qui consiste à observer des taches colorées représentant « l’activation » d’ensembles complexes de millions de neurones interagissant ensemble) à déchiffrer quoique ce soit de l’esprit humain. Pour eux3 cela revient à peu près à essayer de comprendre les dynamiques politiques de l’Île de France en regardant Paris du hublot d’un avion !

Les comparaisons de jumeaux

twinsLes études visant à démontrer l’hérédité de certaines déviances ne sont pas nouvelles. Mais bien que l’existence de familles de délinquants, de consommateurs de drogues, de suicidés etc soit avérée, la part d’influence des gènes et de l’environnement reste difficile à estimer. En effet comment savoir si le fils d’un délinquant a plus de chance de faire de la prison parce qu’il a hérité de particularités génétiques ou parce qu’il a baigné dans un environnement favorisant les conduites délinquantes ? Pour trancher on compare les comportements de vrais jumeaux (qui ont exactement les mêmes gènes) avec ceux d’autres individus pour voir si ils sont plus susceptibles d’adopter les mêmes comportements.

Mais l’interprétation des résultats pose problème car pour plusieurs raisons la ressemblance elle même peut être acquise : il y a par exemple plus de similitudes comportementales entre des vrais jumeaux à 80 ans qu’à 8 ans4 ! De même, la plupart des études trouvent aussi des similitudes comportementales plus fortes entre faux jumeaux qu’entre frères et sœurs alors qu’ils n’ont pas plus de gènes en commun.

Autre méthode plus prometteuse : la comparaison de vrais jumeaux séparés dans l’enfance et placés dans des environnements différents. Mais les critiques existent aussi : d’abord parce que la ressemblance physique entre les jumeaux peut déclencher des réactions similaires de la part de leurs interlocuteurs. Ensuite parce que ces expériences reposent sur le fait que les deux jumeaux aient des vécus totalement différents alors que les services sociaux veillent à placer les fratries dans des familles équivalentes sur le plan socio-culturel et qu’ils partagent au moins le vécu de leur séparation. De plus, le recrutement de ces jumeaux se fait généralement par voie de presse et favorise donc ceux qui ont une conscience aiguë de leur gémellité. « Au final les travaux sur les jumeaux apparaissent peu convaincants même si on continue de se baser sur leurs résultats pour quantifier la part de l’hérédité et donc des gènes dans le comportement »5.

L’expérimentation animale

banmonkeyAutre méthode très utilisée : celle qui consiste à utiliser des animaux et notamment des rats pour expliquer les comportements humains. On reprochera d’abord que le cerveau d’un rat et à fortiori son esprit ont probablement trop peu à voir avec ceux d’un humain pour pouvoir extrapoler (saviez-vous que chez les rats il est désormais établi que « le sucre raffiné a un pouvoir attractif plus fort que celui de la cocaïne »6 ?). D’autre part, comme les humains, les rats sont des animaux sociaux dont les esprits sont modelés pour interagir les uns avec les autres. Un rat isolé dans sa cage n’a donc rien d’un rat « normal » et son comportement nous en apprend aussi peu sur celui de ses congénères que celui d’un enfant sauvage sur le notre…

Reste que ces études concordent sur le fait que des rats placés dans des environnements exactement semblables peuvent avoir des comportements différents (l’un va par exemple développer une addiction à la cocaïne, l’autre non). Cela semble montrer qu’il existe bien des particularités d’ordre génétique qui influent sur la consommation de drogues… Mais en aucun cas cela ne permet d’affirmer quoique ce soit sur la part de l’innée et de l’acquis dans le développement de telles conduites. On a d’ailleurs récemment prouvé que le passage d’une petite cage vers un environnement plus stimulant (cage plus grande et équipée de jeux) peut suffire à réduire voire à faire disparaître la consommation de drogues de nos amis rongeurs.

Errements et égarements de la science d’antan

balzacRéédité chez Babel cette année, le « Traité des excitants modernes » de Balzac fût publié en 1839 dans un ouvrage au titre évocateur (pathologies de la vie sociale). Au delà de son intérêt historique le lecteur moderne y trouvera surtout un divertissant bêtisier d’erreurs de compréhension des mécanismes d’action des drogues. Difficile en effet de ne pas sourire en lisant qu’un « certain vin de Touraine fortement alcoolisé, le vin de Vouvray combat un peu les influences du tabac » ou que la consommation de café majore les risques de combustion spontanée ! Surtout que tout cela est affirmé avec le plus grand sérieux, expériences scientifiques à l’appui.

Ainsi à Londres, pour étudier les effets de ces trois substances, on a proposé à trois condamnés à mort de choisir entre la pendaison ou de vivre exclusivement de thé, de café ou de chocolat « sans y joindre aucun autre aliment ni boire d’autre liquide ». Les trois prisonniers choisirent évidemment la vie mais n’y gagnèrent qu’un sursis : celui qui dut se contenter de chocolat mourut au bout de deux ans « dans un effroyable état de pourriture », celui qui tira le thé vécu trois ans avant de succomber « maigre et quasi diaphane, à l’état de lanterne : on voyait clair à travers son corps ». Mais celui qui tomba sur le café eût moins de chance encore : on n’en retrouva qu’un petit tas de cendres, « comme si le feu de Gomorrhe l’eût calciné »… Inquiétant, n’est-ce pas ? On en vient nous aussi à se demander si « le chocolat n’est pas pour quelque chose dans l’avilissement de la nation espagnole ? ».

Et tout est du même genre. Un véritable ramassis de foutaises assénées avec une parfaite assurance scientifique. Mais derrière les tanins, les humeurs et les « transferts de forces » d’un organe vers l’autre, c’est un système primitif de compréhension du corps qui se dévoile et qui interroge : dans 150 ans, lesquelles des évidences d’aujourd’hui apparaîtront comme d’amusantes métaphores ?

Car si la pensée scientifique se caractérise en théorie par sa propre remise en question, en pratique elle apparaît souvent comme porteuse d’une vérité absolue. On lui demande alors d’éclairer la société sur des sujets complexes, avec une véritable foi dans sa capacité à tout expliquer. Pourtant l’Histoire montre bien que – particulièrement lorsqu’il s’agit de domaines de recherche encore naissants – le risque d’erreurs est important.

Remerciements

Isabelle Michot (documentation OFDT)

Maud Martin (documentation Stendhal)

Notes

1 Rebaptisé ensuite Puzzlingly High Correlations in fMRI Studies of Emotion, Personality, and Social Cognition, Edward Vul, Christine Harris, Piotr Winkielman, & Harold Pashler in perspectives in psychological sciences 4:274-290

2 KRIEGESKORTE N., SIMMONS W., BELLGOWANN P. & BAKER C., Circular analysis in systems neuroscience: the dangers of double dipping., Nature Neuroscience, 2009.

3 MARCUS G. Neuroscience fiction, The New Yorker, 2012, USA

4 LAMBERT G., Génétique et addictions, in Addiction aux opiacés et traitements de substitution, dir Lowenstein W., ed John Libbey Eurotext, Paris 2003

5 Ibid.

6AHMED S. Tous dépendants au sucre, Les dossiers de La Recherche N°6, oct nov 2013

7A. Ehrenberg, Le cerveau social, chimère épistémologique et vérité sociologique, Esprit, janvier 2008.

8Tableau tiré de : G. Nigel Gilbert, Michael Mulkay Opening Pandora’s Box : A Sociological Analysis of Scientists’ Discourse Cabridge University press, 1984.

9. EVANS J. P., MESLIN E. M., MARTEAU T. M. et al., Deflating the Genomic Bubble, Science, 2011, vol. 331.

10F. GONON, La psychologie biologique, une bulle spéculative ?, Esprit, nov 2011.

11Cf www.retractationwatch.com

12B. BIOULAC, Exploration du cerveau : avancées scientifiques, enjeux éthiques, Audition publique à l’Assemblée Nationale, 26/03/2008.

13A. EHRENBERG, Le cerveau social, chimère épistémologique et vérité sociologique, Esprit, janvier 2008.

14F. GONON, La psychologie biologique, une bulle spéculative ?, Esprit, novembre 2011.

15VALLEUR M., Les addictions, la science et les approches de sens : pour un dialogue avec J. Tassin, Psychotropes vol 18 n°1.

16PESCOSOLIDO A., MARTIN J.K., LONG J.S. et al., A Disease Like any Other ?

17 HINSHAW P., STIER A.S., Stigma as Related to Mental Disorders, Annual Review of Clinical Psychology, 2008, vol. 4, p. 367-393

18 BESNIER J.M. Exploration du cerveau : avancées scientifiques, enjeux éthiques, Audition publique à l’Assemblée Nationale, 26/03/2008.

19 HALL W., CARTER L., MORELY K.I., Neuroscience research on the addictions: A prospectus for

future ethical and policy analysis, Addictive Behaviors 29 (2004)

20COHEN P. , L’impératrice nue. Les neurosciences modernes et le concept de dépendance. Wiener Zeitschrift für Suchtforschung, Jg. 32, Nr. 3/4, 2009.

21 Ibid.

22 QUART A., Neuroscience : Under attackThe New York Times, 23 novembre 2012

23Pour une version française : FRENK H., DAR R., L’addiction à la nicotine in Les nouvelles addictions, ed Scalli, 2007.

24ABADIE J. Pourquoi il est si difficile d’arrêter de fumer Les dossiers de la Recherche, oct-nov 2013.

Les aventures françaises du cannabis médical (suite)

Chère lectrice, cher lecteur, vous arrive-t-il de fouiner dans Légifrance, le site officiel du gouvernement français pour la diffusion des textes législatifs et réglementaires ? Non ? Eh bien vous avez tort, comme le montre la belle histoire du cannabis médical en France et son dernier épisode, le Sativex®1.

L’article R.5181 du 28 novembre 1956 du CSP interdit toute utilisation du cannabis à des fins médicales. Cette date ne doit rien au hasard : c’est l’année où le Maroc acquiert son indépendance. Deux ans auparavant, la Régie française des kifs et tabacs créée en 1906 et qui, pendant un demi-siècle a promu et vendu du kif au Maroc, disparaît. Il n’est donc plus interdit d’interdire… le cannabis !

THC de synthèse

Cette version de l’article ne sera modifiée que le 31 décembre 1988 puis quatre autres fois jusqu’à la version du 8 août 2004. En effet, en juin 2001, Bernard Kouchner, qui avait fait de la lutte contre la douleur un axe fort de sa politique, annonce qu’il est favorable aux utilisations médicales du cannabis et des cannabinoïdes et charge l’Afssaps (Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé) du dossier. Que se passe-t-il alors ? Une nouvelle version de l’article, en date du 8 août 2004, est alors rédigée. Le diable se cachant dans les détails, ce texte interdit toujours le cannabis et ses dérivés à des fins médicales mais, et c’est la nouveauté, à l’exception du THC de synthèse. Le détail, c’est « de synthèse ».

asud-journal-54 Marinol

L’Afssaps met alors en place une Autorisation temporaire d’utilisation (ATU) pour le Marinol® (dronabinol), un THC de synthèse précisément, qui se présente sous la forme de gélules dosées à 2,5 mg, 5 mg et 10 mg. Habituellement, une ATU concerne des médicaments qui n’ont pas encore d’Autorisation de mise sur le marché (AMM) mais qui pourraient déjà être utiles à certains patients. Ainsi, dans le cadre du sida, où les avancées thérapeutiques sont constantes, de nombreux médicaments disposent d’ATU « de cohorte », c’est-à-dire pour un nombre plus ou moins important de patients. Mais il existe une autre ATU, bien plus contraignante, l’ATU dite « nominative » : après examen du dossier concernant un seul patient et pour une période limitée, l’Afssaps donnait ou ne donnait pas d’autorisation.

Il y avait deux manières de mettre en œuvre cette ATU nominative. La première aurait consisté à donner un minimum d’informations sur son existence aux médecins hospitaliers, seuls habilités à prescrire, et aux pharmaciens hospitaliers, seuls habilités à délivrer. À élaborer et rendre publique une liste de maladies dont cette ATU pouvait éventuellement relever. À faciliter, autant qu’il était possible, le travail des prescripteurs tant ces dossiers d’ATU nominative sont chronophages.

Une centaine d’ATU nominatives

asud-journal-54 sativex spray

C’est l’exact contraire qui fut fait : absence de publicité, opacité des décisions (souvent négatives), demandes concernant les médicaments dont le patient avait déjà bénéficié, voire de bibliographie justifiant l’indication. Autant dire que le dispositif visait à décourager les (rares) prescripteurs. Il y parvint parfaitement : en dix ans, une centaine d’ATU nominatives de Marinol® fut attribuée…

Naïvement, certains tentèrent de savoir pourquoi un autre médicament, le Sativex® dont on parle tant aujourd’hui, ne pouvait pas être prescrit, même dans le cadre contraint de l’ATU nominative. Contrairement au Marinol®, il associe deux cannabinoïdes, le THC, principe psychoactif du cannabis, et le cannabidiol (CBD), qui n’est pas psychoactif. La principale raison de cette association est que le THC seul provoque souvent une anxiété que vient heureusement contrebalancer le CBD. La raison du refus de l’Afssaps était simple mais habituellement ignorée tant l’affaire avait été habilement ficelée : seul le THC de SYNTHÈSE, comme l’indiquait la version du 8 août 2004, pouvait être prescrit. Or le THC et le CBD du Sativex® sont des cannabinoïdes NATURELS, c’est-à-dire extraits de la plante. Bien que n’étant pas psychoactif, le CBD, était en outre exclu de l’ATU !

En février 2013, Marisol Touraine fit connaître son intérêt pour le Sativex® et confia à l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM, qui a succédé à la défunte Afssaps trop compromise dans le scandale du Médiator®) le soin de mettre en œuvre les conditions d’une AMM pour ce médicament. Le décret du 5 juin 2013 donc l’article R.5181 du CSP qui interdisait l’utilisation du cannabis en médecine depuis cinquante-sept ans.

asud-journal-54 tête cannabis

Une nouvelle usine à gaz ?

Quelle est la morale de cette histoire ? Tout d’abord, on se demande bien pourquoi ce n’est pas Bernard Kouchner, signataire de l’appel du 18 joint de 1976 et sensible à l’utilisation du cannabis dans la douleur, qui a abrogé l’article qui bloquait tout. Ensuite, et l’essentiel est là, on peut poser la question suivante : l’AMM du Sativex® ouvre-t-elle enfin de vraies perspectives pour le cannabis médical, tant sur le plan de la recherche clinique que des indications ou est-on face à une nouvelle usine à gaz qui permettra, tout comme l’ATU nominative du Marinol®, de geler la situation pour les dix prochaines années ?

Le Sativex® n’a actuellement en Europe qu’une seule indication : les contractures douloureuses de la sclérose en plaques et en deuxième intention, c’est-à-dire après que les autres traitements aient échoué. En France, seuls des neurologues hospitaliers pourront en prescrire à des patients adultes avec la possibilité de déléguer la prescription au médecin traitant entre deux consultations hospitalières. Le médicament, qui aura le statut de stupéfiant et dont l’autorisation de prescription sera renouvelée tous les six mois, pourra être délivré en pharmacie de ville2. Et sans entrer dans les détails, le Sativex® sera cher, très cher 3.

Mais les recherches se poursuivent en Europe pour d’autres indications du Sativex®, en particulier dans les douleurs cancéreuses, actuellement en phase 3 d’essais cliniques c’est-à-dire à un stade avancé. Notre beau pays étendra-t-il, au terme du processus, l’indication du Sativex® ? D’une manière plus générale, se contentera-t-il d’un service minimum en queue de peloton ou participera-t-il, sans avoir peur de son ombre, à l’aventure du cannabis et des cannabinoïdes en médecine ? Une déclaration du ministère de la Santé rapportée par Le Monde du 9 janvier 2014 n’est, à cet égard, pas rassurante :

« Il ne s’agit pas de légalisation du cannabis thérapeutique (…) juste d’une autorisation accordée à un médicament. »

Bref, on n’est pas rendu ! Espérons que le ministère fera preuve d’un peu de courage et l’ANSM d’un tout petit peu plus de transparence (Les débats des commissions de mise sur le marché des médicament- et notamment la commission des stupéfiants- sont mis en ligne par le site de l’ANSM à l’adresse suivante : ansm.sante.fr, ce qui est déjà, reconnaissons-le, lui demander beaucoup.


Notes :

1/  Le ministère français de la Santé vient de faire savoir que le Sativex®, un spray sublingual contenant du THC (tétrahydrocannabinol) et du CBD (cannabidiol) avait obtenu une AMM en France (voir les délibérations de la Commission nationale des stupéfiants du 20 juin 2013). Mis au point à la fin des années 1990 par la société britannique GW Pharmaceuticals et commercialisé au Royaume-Uni en 2005, ce spray est déjà prescrit dans 23 pays, dont 17 en Europe. En France, il pourrait être prescrit de manière très restrictive à partir de 2015 dans les contractures douloureuses de la sclérose en plaques.

2/  L’AMM obtenue, restent 3 étapes à franchir : celle de la Commission de la transparence de la Haute autorité de santé (HAS) qui déterminera le Service médical rendu (SMR). Le SMR permettra au Comité économique des produits de santé (CEPS) de fixer le prix du médicament. Enfin, l’Union nationale des caisses d’Assurance maladie (UNCAM) déterminera le niveau de remboursement. Au terme de ce processus, le Sativex® pourrait être prescrit à partir du début 2015. Comme je vous le dis !

3/  La question du prix du Sativex® a été l’occasion d’un bras de fer entre GW Pharmaceuticals et Almirall, le laboratoire espagnol qui le commercialise en Europe continentale. Puis d’âpres négociations entre Almirall et la Sécurité sociale allemande. L’ANSM considère que le Sativex® concernera 2000 patients, Almirall, 5000. Il n’est pas impossible que cette question du prix soit l’occasion de relations tendues entre les acteurs français du médicament et le laboratoire espagnol.

THC à THS : la désillusion biarrote

« On y allait pour montrer à des professionnels de santé qui travaillent dans la réduction des risques que le cannabis est aussi un outil de réduction des risques » : en participant au colloque Toxicomanie Hépatite Sida (THS) à Biarritz, l’association Principes actifs pensait surfer sur la vague de légalisation outre-Atlantique et sur l’arrivée timide du Sativex® en France pour asseoir la place du cannabis dans les outils thérapeutiques et de réduction des risques. C’était sans compter sur la diatribe prohibitionniste servie dès l’ouverture par deux «experts » américains. Petit reportage réalisé à chaud sur les paradoxes de ce congrès historique dans le paysage de la politique de réduction des risques liée aux usages des drogues.

THS est une conférence emblématique du changement de politique des drogues en France. Les premières éditions dans les années 90 furent le lieu de controverses au couteau entre « les anciens», partisans du sevrage et de la psychanalyse et « les modernes » militants la substitution et l’échange de seringues. THS est depuis l’origine, un allié de l’auto support et des usagers, en invitant systématiquement ASUD , mais aussi le CIRC, l’association phare des partisans de la légalisation du cannabis.

Cette année nous avions proposé un focus sur le cannabis du fait de l’actualité internationale avec notre partenaire Principes Actifs.

 « Pour certains le cannabis c’est une aide »

Principes actifs est une association créée en 2012 qui rassemble des personnes atteintes de diverses pathologies et faisant usage de cannabis pour soulager leurs symptômes ou diminuer leur consommation de médicaments, Fabienne la présidente raconte :

« On s’est rendu compte que le cannabis pouvait aussi être utilisé comme une aide à la substitution ou comme outil de substitution. Or si certains professionnels sont assez briefés sur le cannabis, nombre de centres de soins « menacent » ou « punissent » leurs usagers pour usage de cannabis, alors que pour eux, c’est une aide Et quand ils l’expliquent, ils ne sont pas écoutés. »

« Pour certains, poursuit-elle, le cannabis est une aide, soit en leur évitant de consommer de l’alcool, soit en leur permettant de maintenir leur sevrage d’alcool tout en réduisant leur consommation de médicaments. Et si on les oblige à arrêter, ils se reportent souvent vers l’alcool, c’est une réalité statistique. »

Et de marteler :

« Il faut tenir compte de ce que disent les gens (je n’aime pas le terme « patients »). Nous voulions porter cette parole et des études lors d’un atelier organisé avec l’aide de Laurent Appel, présenter ce qui se fait actuellement dans certains pays comme la Colombie avec le bazuco, témoigner et débattre. »

« Je suis allé à THS pour témoigner de l’aide que le cannabis m’a apportée dans mon servage d’opiacés, explique Jérôme de con côté. En tant que patient et en tant que vice-président de Principes actifs (PA) pour parler et informer sur le cannabis thérapeutique. Je m’attendais à assister à une conférence sérieuse sur les dernières études scientifiques réalisées aux États-Unis mais je ne connaissais pas ces deux Alzheimer de Ricains qui n’ont sorti que des vieux trucs du XIXe siècle, un discours de prohibitionniste. »

Désinformation débilitante

En l’occurrence, Herbert Kleber et Robert Booth, de New York et Denver, en vraies vedettes américaines de la cérémonie d’ouverture. Et avec eux, une salve en règle contre l’usage de cannabis, y compris thérapeutique qui aurait, selon Robert Booth, « entraîné une explosion de l’usage récréatif ». Florilège du seul Kleber :

« intoxication plus rapide avec des quantités moindres »,
« déclin neuropsychologique dès 25 ans »,
« peut déclencher une schizophrénie même chez personnes qui ne sont pas à risque »,
« les anecdotes ne sont pas des études scientifiques »,

« les médecins qui en prescrivent peuvent être accusés de mauvaise pratique car ils ne connaissent pas la puissance et la quantité absorbée. J’ai essayé de les avertir de ces dangers, mais c’est une activité très lucrative dans les États où les prescriptions sont autorisées. Certains ne se cachent pas de gagner plus d’un million de dollars par an ». Seules quelques rares indications auraient ainsi valeur à ses yeux, en tant qu’antiémétique, lors de chimiothérapies ou pour lutter contre la cachexie, le Sativex® étant pour sa part réservé à la sclérose en plaques ou à la gestion de la douleur. « Pour le reste, il n’y a pas d’étude scientifique. L’usage médical a servi de prétexte à légalisation de l’usage récréatif. Cela a ouvert la boîte de Pandore et il est très difficile de la refermer. »

Jérôme commente :

« C’était vraiment de la désinformation débilitante tout le contraire de ce que nous nous efforçons de faire à PA. En tant que patient usager thérapeutique, j’ai vraiment été choqué par la manière dont le cannabis a été présenté à des professionnels en contact direct avec des patients usagers et qui venaient à THS pour avoir des informations sérieuses. Au lieu de ça, ils ont pu assister à un grand sketch prohibitionniste de la part de dinosaures anticannabis qui sont sûrement payés par les lobbies pharmaceutiques. »

« Je n’ai vraiment pas compris ce qu’ils faisaient là, renchérit Fabienne. Et eux ouvraient, alors que nous n’avions droit qu’à un atelier en toute fin de congrès. Relégués en bout de course parce que nous n’étions pas des professionnels de santé ou peut-être parce que nous étions trop novateurs pour eux. En tout cas, pas à la bonne place. »

Pallier au manque d’informations intelligentes et consistantes

Pour le vice-président de PA,

« cela rappelle qu’il y a encore beaucoup à faire pour faire circuler l’information sur les applications du cannabis et de ses dérivés. Je pensais vraiment en tirer du positif mais je n’ai vu que des dealers légaux vantant les derniers produits sortis sur le marché. Avec des addictologues qui fument et qui boivent un litre de pinard en mangeant, qui est addict à quoi ? »

« Pour moi, poursuit-il, assister à ce genre de congrès était une première et je pensais que ça serait plus sérieux. Mais dès que j’essayais de discuter avec un addictologue, quand il réalisait que j’étais usager, la discussion s’arrêtait net. On n’a rien pu dire, il n’y a eu aucun débat. »

Plus tempérée, Fabienne en retire quand même quelques points positifs :

« Finalement, il y avait des gens intéressés qui sont restés jusqu’au bout pour assister à l’atelier, mais on a forcément subi le fait d’être positionnés le dernier jour de congrès. Une quinzaine de personnes au total, des gens qui sont directement dans le soin avec les usagers, des éducateurs mais surtout des infirmières. »

Leurs demandes ? « De vraies questions sur le cannabis car il y a encore énormément de gens qui ne sont pas suffisamment informés. Une infirmière travaillant en consultation jeunes me disait par exemple qu’elle était « ennuyée car les jeunes en savent toujours plus que moi sur le cannabis ». Il y a donc tout un travail à faire à ce niveau-là, pour pallier au manque d’informations intelligentes et consistantes sur le cannabis. »

Pour la présidente de Principes actifs, il faudrait donc

« arriver à entrer dans les structures pour informer sur le cannabis, que ce soit au niveau des effets, de l’usage thérapeutique, de la substitution ou de l’aide au sevrage. Aller directement voir les centres pour en parler et toucher directement les gens, plutôt que de passer par ce genre de congrès. Mais c’est vrai que c’est compliqué. »

Cette réelle divergence de fond entre certains professionnels de santé, et le secteur plus militant de la Réduction des risques, n’est pas une nouveauté au Congrès THS. On pourrait même dire que c’est un peu une marque de fabrique. Ce que nous pouvons déplorer c’est l’absence de mise en scène de ces oppositions. Le débat est nécessaire, particulièrement dans le domaine qui nous occupe où sous des airs faussement scientifiques le poids des idéologies est déterminant. Aujourd’hui que l’addictologie a remplacé la réduction des risques comme concept de référence il serait profitable à tous de ne pas laisser croire que la science a permis de dépasser les oppositions de…classe entre pauvres et riches, blancs et noirs, femme et hommes qui consomment. Peut-être est-il nécessaire de mieux poser les enjeux qui se cachent derrière le faux consensus addictologique du slogan : sortons des idéologies et laissons parler la science ! Rien de plus faux ! Dans une autre session le DR Carl Hart, neurobiologiste africain américain anticonformiste invité pour parler de la méthamphétamine a déclaré :

« le problème ce n’est pas les drogues mais la guerre à la drogue ».

Ce propos subversif aurait du provoquer un tollé dans la communauté scientifique présente. Il est passé quasiment inaperçue. Cherchez l’erreur !

Circ’s story – épisode 5

Résumé des épisodes précédents en quelques dates

1994

Descente de police au local du Circ, Garde-à-vue musclé et procès en perspective.

Suivie de près par les caméras de l’agence Capa, la fine équipe du Circ participe à la première Cannabis Cup européenne.

1995

Le 3 février, jour de la Saint-Blaise, je suis condamné au nom du Circ à une amende et à une peine de prison avec sursis.

Le 1er  avril, la  « Société Nationale des Chemins de Fer » se transforme en « Soutien National aux Cannabinophiles Français ».

En 1995, le Circ n’est pas au mieux de sa forme. La brigade des stups a saisi une partie de son stock et poussé France Télécom à fermer les tuyaux du 36 15, sa principale source de revenus, mais il en faut plus pour entamer le moral des troupes et nous choisissons d’investir toute l’énergie qu’il nous reste dans un « Appel du 18 joint » furieusement festif et politique.

« Cannabistrot, mythe ou réalité ? »

Hasard du calendrier, le18 juin tombe un dimanche et nous décidons de consacrer le week-end entier au cannabis. D’abord, en mettant à l’épreuve de la réalité notre concept de Cannabistrot, ensuite en mettant l’accent sur les vertus du  chanvre agricole, enfin en mettant le feu le 18 juin sur la grande pelouse du parc de La Villette.

Pour mener à bien notre projet, nous soldons quasiment notre compte et louons pour deux jours l’Espace Voltaire, une salle sise dans le onzième arrondissement de la capitale.

Pas de problèmes pour trouver de la beuh. La culture indoor en étant à ses balbutiements, nous avons dans nos relations quelques jardiniers en herbe  généreux et prêts à céder une part de leur récolte pour alimenter un cannabistrot éphémère.

Après de longs et tumultueux débats, nous optons pour une soirée payante sur réservation. Nous voulons donner du Circ une autre image que celle de clowns passant le plus clair de leur temps à tirer sur de gros pétards et éviter que la soirée soit squattée par des zonards.

asud-journal-54 cannabistrotEn moins de temps qu’il ne faut pour le concevoir, Phix nous pond un carton d’invitation : « Cannabistrot, mythe ou réalité » que nous imprimons et envoyons à des artistes, à des journalistes, à des personnalités politiques…

Alors que l’un travaille sur la programmation musicale, qu’un autre se charge de la déco, voilà qu’un arrêté préfectoral du 9 juin interdit la soirée du 17 et dans l’élan le salon du chanvre prévu le lendemain.

On avait évidemment envisagé l’interdiction, mais sans trop y croire. Pour le Circ, c’est une douche froide. Ne nous reste plus qu’à contacter les médias et souhaiter qu’ils nous soutiennent.

Rassemblement maintenu

Nous sommes le 15 juin et il est environ 19 heures. Je suis encore au local lorsque deux personnes se présentent à mon domicile. Ma copine les reçoit, leur propose de m’attendre et les invite à partager un pétard qu’ils refusent poliment. Après avoir interdit nos manifestations du vendredi et du samedi, voilà que le préfet de police envoie ces sbires me signifier l’interdiction de l’Appel du 18 joint, manifestation qui selon lui « présente sous un jour favorable l’usage du cannabis ».

Je le prends mal. nous avons distribué des milliers de tracts, collé des centaines de stickers, certains médias ont relayé l’événement. Le Circ n’a pas l’intention d’obéir  aux ordres du préfet et maintient le rassemblement.

Nous voilà 16 juin, une rangée de CRS protège l’entrée du cannabistrot et quelques dizaines de militants protestent, des jeunes écolos et des jeunes socialos, des militants de Limiter la Casse et d’Asud, les activistes du Circ et en vedette américaine, Jean-François Hory le président de Radical, mais aussi des responsables d’associations européennes venus soutenir leurs camarades français dans la mouise.

Le lendemain, les militants du Circ et leurs amis européens se retrouvent aux Buttes-Chaumont, un lieu hautement symbolique puisque c’est là comme chacun sait que s’est déroulé l’Appel du 18 joint originel. On se détend échangeant des pétards et des idées.

C’est dimanche. Sous un beau soleil et sous la surveillance discrète de la brigade des stups nous sommes un bon millier à revendiquer une autre politique pour le cannabis.

Régulièrement, je rappelle par mégaphone que le rassemblement est interdit invitant sur un ton ironique celles et ceux qui sont là pour soutenir le Circ à quitter les lieux. Quant aux autres, que rien ne les empêche de s’informer sur notre stand et d’applaudir aux interventions dénonçant la politique de Jacques Chirac. notre nouveau Président de la république !

Bienvenue en Chiraquie

Le rassemblement de l’Appel du 18 joint (le premier à être interdit) s’étant déroulé en toute convivialité et en présence de médias plus ou moins acquis à notre cause, nous étions rassurés.

Par pour longtemps car nous attendait une épreuve douloureuse qui allait gâcher nos vacances.

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À peine élu président, Jacques Chirac s’en prend violemment à la politique des Pays-Bas en matière de cannabis, rétablit les contrôles aux frontières et avertit ses partenaires européens qu’il signera les accords de Schengen sur la libre circulation des personnes le jour où la Hollande renoncera à ses Coffee-shops.

C’est le début d’un feuilleton sur lequel nous reviendrons plus longuement, un moment difficile pour les touristes Français à Amsterdam car à l’arrogance de Jacques Chirac sur la politique des drogues bataves, s’ajoutait  la reprise des essais nucléaires !

La première visite de Jacques Chirac en tant que chef d’État fut pour son ami Hassan II. Nous espérions qu’après ses vitupérations sur la tolérance batave en matière de cannabis, notre président interpellerait le roi du Maroc sur ce qu’il compte entreprendre pour ne plus être le plus gros producteur de haschich au monde dont une grande partie nourrit le marché français, un sujet qui  ne sera pas abordé officiellement.

A very bad trip

Enhardi par l’arrivée de la droite au pouvoir, fort des positions intransigeantes sur le cannabis du nouveau président, l’inspecteur chargé de liquider le Circ se frotte les mains. Le moment est venu d’oublier ce jour cuisant de novembre où, à deux doigts de nous écraser, la sortie inopinée du rapport du Comité national d’Éthique a ruiné son projet.

Tour à tour, il a convoqué Fabienne (présidente du Circ-Paris), Jean-René (président d’Asud) Stéphane (responsable d’Écolo-J) qui se fera accompagner par Dominique Voynet, Anne Coppel (présidente de Limiter la Casse) et moi-même.

l’inspecteur a tenu aux uns et aux autres des propos empreints de racisme, de bonnes grosses blagues fleurant mauvais l’extrême droite… Je ne citerais qu’une seule de ses saillies à propos des membres composant le Comité d’éthique : « Le docteur Mengele aussi était un scientifique ».

Ces propos et d’autres encore nous ont choqué. Nous sortions du cagibi exiguë où nous étions malmenés, incrédules et écœurés, ce qui nous a poussé, d’un commun accord, à tout déballer à un journaliste de Libération qui le 8 juillet publiait un article intitulé  « Interrogatoires rugueux aux stups » où il dénonçait les odieux propos de l’inspecteur. Quelques jours plus tard, punition ou promotion, il était affecté à un autre service.

Le Circ a un nouvel ami

1995, c’est aussi l’année où Roger Henrion, profession gynécologue, accouche dans la douleur d’un rapport qui fera date.

L’aventure mérite d’être brièvement conté. Après avoir lancé l’idée d’un grand débat sur la dépénalisation des drogues douces, Pasqua se défausse et renvoie la balle à Simone Veil, ministre de la santé, qui lance une commission composée de personnalités « d’origine très diverses », une commission qui devra rendre sa copie avant la fin de l’année et faire des propositions concrètes.

Le candidats ne se bousculent pas au portillon pour prendre la tête de la Commission. Puis fin décembre, le ministre de l’Intérieur nous sort de son chapeau un président : Roger Henrion, gynécologue encarté au RPR.

Le temps que soient nommés ses dix sept membres, dont Michel Bouchet, patron de la brigade des stups et Gilles Leclair, patron de l’Octris, nous sommes déjà en mars et le rapport doit être rendu en juin.

Il faudra attendre que les membres de la commission avalent et digèrent un amas de textes, la plupart indigestes,  pour que débutent le premier juillet les auditions.

L’automne passe, l’hiver arrive et toujours rien. Le bruit court que les débats sont houleux, que le professeur Henrion, un honnête homme, a viré de bord, et milite pour la dépénalisation, une solution que combat l’équipe adverse emmené par Michel Bouchet.

Le rapport qui devait être rendu le 20 janvier 1995 (jour du procès du CIRC) sur le bureau de Simone Veil, le sera finalement le 3 février (jour où le CIRC est condamné)… Et très vite oublié par les députés.

Par neuf voix contre huit, le rapport préconisait la dépénalisation du cannabis… et sa légalisation trois ans plus tard si tout se passait bien.

Dans le prochain épisode, nous suivrons le match qui oppose la France et les Pays-Bas et nous nous intéresserons aux Circ qui fleurissent un peu partout en France.

Abattre le mur de la prohibition

Speedy Gonzalez  nous entraîne pour un petit tour d’horizon de la planète parti à l’assaut de ce mur plus sanglant que celui de Berlin à travers les liens de différentes natures qu’ASUD a tissé avec des organisations comme INPUD, CORRELATION, IDPC…. Mais l’enjeu ultime est d’être prêt pour l’UNGASS 2016 (l’Assemblée Générale des Nations Unies) qui va devoir réexaminer le bien fondé de la politique sur les drogues suivie depuis 1970.

De droite ou de gauche, le gouvernement français peut toujours se rassurer en pensant qu’un sujet comme l’urgence de mettre fin à la guerre aux drogues, donc à la prohibition, n’intéresse que des utopistes post soixante-huitards et que notre bonne vieille loi de 1970 tient toujours la route… Mais en quittant notre pays, on se rend compte qu’il est chaque fois plus isolé, campant sur sa position : ne rien changer, comme sur le cannabis1, ne pas aller de l’avant, comme avec la lamentable affaire de la salle de consommation à moindres risques de la gare du Nord qui a ridiculisé la France ! Il pense sans doute qu’avec ce mélange de RdR et de répression2, les drogues et leur consommation resteront contrôlables, sans crainte de dérives sécuritaires et sanitaires. On le sait, il n’en est rien et à l’étranger, les choses bougent à grande vitesse.

Une plus grande indépendance vis-à-vis des USA

asud-journal-54 USA cannabisIntitulé Le problème des drogues sur le continent américain, le rapport 2013 du secrétariat de l’Organisation des États américains (OEA) illustre parfaitement ce changement de mentalité au niveau mondial, qui se traduit par de nouvelles approches partant toujours d’un sévère constat sur les résultats obtenus jusqu’à présent. Les États du continent américain ont décidé de ne pas continuer à monter l’escalier de la répression en suivant l’exemple des USA comme ils avaient toujours fait. Ils ouvrent le débat sans parti pris idéologique ni moral, et utilisent comme élément d’analyse des faits scientifiques, des informations objectives émanant d’acteurs de terrain sur la réalité de la prohibition. Selon ce rapport, « des leaders politiques du continent, des ex-chefs d’État, des universitaires et des représentants de la société civile, préoccupés par l’impact de la violence reliée aux drogues ainsi que par le flux continu de drogues dans la région, ont promu l’adoption de politiques orientées à réduire l’importance de la justice pénale dans le contrôle de celles-ci ». Une attitude renforcée par une plus grande indépendance politique en général et sur les drogues en particulier des gouvernements latinos vis-à-vis des USA. Mais aussi par le fait que le gouvernement d’Obama semble louvoyer sur cette question, navigant à vue dans un pays dont 21 États ont légalisé le cannabis thérapeutique, 3 l’usage récréatif. Les USA semblent de moins en moins enclins à jouer, comme par le passé, la carte répressive mondiale avec la DEA. Personne ne croit plus pouvoir gagner cette guerre par la répression. Le mirage d’un monde sans drogue prédit en 1971 par Nixon pour l’an 2000 s’est évanoui depuis longtemps, et Obama voit bien que le mur de la prohibition commence à se fendiller grave…

« Nothing about us without us »

Mais le mouvement antiprohibitionniste vient surtout de mouvements d’UD comme Asud, qui ont senti la nécessité de s’appuyer sur des réseaux internationaux pour mieux se faire entendre. Avec sa déclinaison européenne (EuroNpud), l’International Network of Persons who Use Drugs (Inpud), dont Asud est un membre historique, défend le respect des droits de l’homme pour les usagers de substances dans les instances internationales. Animant des campagnes, participant à de nombreuses conférences internationales, aidant à se rapprocher pour créer une véritable représentation mondiale des usagers de drogues qui soit reconnue comme acteur indispensable, Inpud a permis de tisser des liens avec des organisations qui agissent davantage au niveau social et sanitaire sans pour autant oublier le volet politique. Grâce à son réseau de contacts, Inpud permet donc de se positionner sur le terrain de la santé publique, par exemple sur le VIH comme lors de la récente consultation d’experts « Changing the Game » au siège de l’Onusida à Genève, où Asud était le seul représentant du « groupe cible »2 des UD. On  a donc  pu y réaffirmer entre autre que la prohibition plombe tous les problèmes concernant le VIH. Par exemple la prévention et le financement avec 9/10ème des dépenses qui sont faites dans la répression des drogues et 1/10ème dans la prévention. La collecte d’informations est aussi touchée avec les dérèglements statistiques qu’entrainent les législations répressives sur ces dernières3. ASUD a pu aussi y réclamer que l’ONUSIDA et l’OMS reprennent leur place de 1er plan dans le débat sur les drogues afin que leur avis scientifique s’impose enfin….

Car si la sécurité de tous est malmenée, voire violée, la santé est aussi menacée. Des organisations européennes comme Correlation (European Network, Social Inclusion & Health), qui fut en partie créée par l’UE grâce à son programme d’action communautaire dans le domaine de la santé publique, érigent des ponts avec les associations d’usagers pour changer les politiques des drogues et lutter contre l’exclusion sociale. Correlation plaide, présente de nouveaux guides de bonnes pratiques de RdR communs à tous les pays et monte des programmes de formation de professionnels en collaboration avec des mouvements d’UD européens, qui peuvent utiliser cette plateforme sanitaire et sociale pour affirmer le fameux slogan popularisé par Inpud : « Nothing about us without us ! » (« Rien sur nous sans nous ! »).

Dans ces actions, INPUD et les organisations qui l’a compose, peuvent dénoncer les barrières que présente la prohibition et qui rendent difficile de faire de la bonne prévention et de la RDR sur un produit illégal. Pour la France cela se traduit par l’absence de salles de Conso, de programmes d’héroïne médicalisée et d’échanges de seringues en prison et surtout, par le nombre d’UD arrêtés et emprisonnés pour simple usage de drogue qui ne cesse d’augmenter4!

Un rendez-vous historique

C’est bien pour cela que  le rendez-vous de l’UNGASS 2016 (l’Assemblée générale des Nations unies) à New York occupe désormais tous les esprits. Avec l’IDPC (International Drug Policy Consortium) qui est « un réseau mondial d’ONG et de professionnels réunis pour promouvoir un débat ouvert et objectif sur la politique des drogues au niveau national et international » auquel appartient ASUD et qui soutient « des politiques efficaces pour réduire les méfaits liés aux drogues ». Les assos anti-prohibitionnistes se positionnent pour se rendez-vous historique de cette Assemblée Générale de l’ONU en 2016. Mais sa préparation a déjà commencé et 2014 est très importante. Jusqu’à présent, l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), l’Organe international de contrôle des stupéfiants (OICS) et la Commission des stupéfiants (CND), les 3 organismes chargés de la surveillance de l’application et du respect des conventions Internationales, imposaient leur vision belliciste dans tous les documents de travail pour préparer l’assemblée générale. Ces dernières années, l’IDPC a su tisser un réseau à l’ONU pour faire du lobbying en faveur d’un changement de cap sur les politiques de drogues, avec des assos, des ONG, des organismes et surtout, des gouvernements sensibles à ces changements comme ceux d’Amérique latine, certains d’Afrique de l’Est et de l’Ouest, d’Europe (Suisse, Portugal, Finlande…). L’IDPC alerte quotidiennement sur les réseaux sociaux de l’évolution politique, sécuritaire et sanitaire de cette question, appelant et aidant toutes les structures et assos à entrer avec lui dans les comités de l’ONU, comme le Comité de Vienne des ONG (VNGOC, qui était jusqu’à présent lui aussi constitué d’ONG favorables à la prohibition) afin de rééquilibrer sa composition (un comité de l’ONU n’est que la somme des entités qui le composent). Son mandat : assurer que la société civile fasse entendre sa voix comme par exemple à la prochaine réunion de la CND du 13 au 21 mars à Vienne, qui prépare les documents pour l’Ungass 2016. La route est encore longue mais on avance….


1/ Rien ne bouge en France, la seule timide avancée fut le Sativex® qui sortira en 2015 sur le marché, un spray peu dosé en cannabis uniquement réservé aux patients atteint de sclérose en plaque et qui fut en plus adopté à l’arrache sous pression de l’Union Européenne doublée d’une plainte déposée devant le Conseil d’Etat par son distributeur dans 17 autres pays…

2/ Groupes dont les membres sont particulièrement concernés par le VIH en Europe : les MSM (Men who have sex with Men) le principal avec 50% des nouvelles infections, les hétérosexuels avec 23%, les  migrants subsahariens (13%), les UD avec 5% seulement,  les Sex Workers , les transgenres… (Sources ECDC et Bureau Régional OMS pour l’Europe, 2012.)

3/ En Hongrie, membre de l’U.E., les médecins ont l’obligation d’informer la police de l’identité d’un patient  lors de la découverte de sa séropositivité quand celui-ci se présente ou est identifié, comme usager de drogues !!

4/ Depuis 2010, 135.447 personnes ont été arrêtés et 1747 ont été mises en prison pour simple usage de drogues . Ce « délit » représente plus de 80% des arrestations liées aux questions de drogues (trafics…) et 90% de toutes les arrestations pour usage concernent exclusivement le cannabis ! (Sources : Obradovic 2010, OFDT 2012a et Ministère de la Justice et des libertés 2011 dans l’Alerte de l’IDPC.)

I went to see the Gypsy

« Le jour se lève sur Paris comme il se lève dans une petite ville du Minnesota et par­tout ailleurs mais pas au même moment. Preuve que le monde continue bien de tourner comme si de rien n’était et il n’y a aucune raison pour que ça cesse ou change tant qu’on ne lui aura pas fait fermer sa sale petite gueule ! »

Sesa

J’ai été voir la diseuse de bonne aven­ture du côté de Château-Rouge. Elle a sa roulotte quelque part der­rière, dans une ruelle mystérieuse, intermittente au gré des saisons. La cara­vane est encombrée de toutes sortes d’ob­jets plus ou moins divinatoires. Sur un guéridon traîne Le Tarot des Bohémiens. La vieille me fait signe que ce n’est pas pour moi. Ensuite, elle me demande de tendre la main grande ouverte. Elle a lu dans le creux, m’a fixé d’un regard froid et humide pareil à une lame couverte de sang. Et puis, sans mot dire, elle a posé ses vielles mains douces sur les miennes. J’ai voulu parler mais elle s’est soudain volatilisée, là, sous mes yeux… Envolée la chiromancienne, envolée sa roulotte et la rue avec ! Je me suis retrouvé un peu sonné rue Poulet devant l’escalator du métro. Un Africain distribuait des flyers pour une consultation chez le marabout du coin. Non merci, j’ai déjà donné !

D’ici, je suis condamné à descendre le boulevard Barbès avec ses grappes de dealers vissés les uns à côté des autres au pavé, occupés à faire la retape, chacun tenant férocement un étroit territoire. Ils sont comme des bornes jalonnant le trajet jusqu’au métro, histoire qu’on se perde pas sans doute, mais des bornes un peu spéciales, qui te hèlent mécham­ment quand elles n’ont tout simplement pas le pouvoir de se déplacer et de venir t’alpaguer. J’y coupe pas ! Pas moyen de faire 5 mètres sans que l’un de ces mecs ne se colle à moi « Sub ! Sub ! » Insis­tants ! Faut croire qu’ils ont l’œil et du flair. Marchant derrière moi, l’un d’entre eux me glisse : « Haschich ! Haschich ! » Je me retourne, connement, il me mate une seconde et là, direct, il fait : « … Sub ? » Autrefois, ça m’aurait fait rire – sous cape – mais c’est pas le jour, et puis pas question de baisser la garde, faut tracer sans laisser la possibilité à l’un ou l’autre de croiser ton regard pour te refiler sa merde. C’est la règle ici sans quoi, pris dans la nasse, c’est foutu, direction une ruelle, bien réelle, derrière le boulevard et là au mieux, tu te retrouves avec une tablette surnuméraire que tu n’auras pas la bêtise de refuser d’acheter, même si la prescription de ton toubib t’en dispense. Et ça, c’est dans le meilleur des cas, parce que ça peut tout aussi bien dégénérer, tu finis dépouillé et pas forcément sans avoir été un peu amoché, pour la beauté du geste je suppose. La seule solution consiste à avancer sans réagir aux solli­citations. Des travaux étrécissent le trot­toir. Ce qui complique la manœuvre. J’en ai vite ma claque de foncer comme on rase les murs. Je prends la chaussée. Les bagnoles me frôlent, je m’en fous, autant courir le risque c’est de toute façon plus safe que d’évoluer au milieu de la faune.

Passé le métro aérien, le climat change brusquement. Le boulevard Magenta a quelque chose de plus pacifié du moins en façade, ce qui me convient assez, même si les deals ne manquent pas ici non plus. Et c’est pas d’hier. Willy De Ville s’en est souvenu en intitulant son second album Magenta. Une vieille femme voûtée aux allures de chaman indien avec ses che­veux filandreux couleur de cendre danse sur la piste cyclable contiguë au trottoir. Visage raviné, osseux. Ses fringues et son jean crasseux semblent vides de tout corps, on dirait qu’elle a des os fantômes. Mais je ne vois pas sa roulotte…

Nelson Mandela est mort hier soir. J’ai vu les images cette nuit de gens dansant dans les rues de Pretoria. C’était inat­tendu.  Mais le message est clair. Trou­ver la force de dépasser tout, non en éri­geant un mur entre le monde et soi mais en s’efforçant de l’embrasser sans céder. Sans céder à l’auto-apitoiement. Nous sommes ici ou là, le vent porte les uns, les autres ont leurs missions plus ou moins confidentielles et utiles, oui mais pour combien de temps ?

Une journée de plus aux portes du néant. C’est jour de solde. Tout doit disparaître !

Breaking Bad, le final

Qu’il doit être difficile de choisir l’issue finale d’une série dont le personnage principal est un antihéros immoral. Quelle valeur faire triompher ? Le bien ou le mal ? Punition ou rédemption ? La conclusion de Breaking bad est-elle aussi bien que celle de Weeds, l’autre série stupéfiante suivie par ASUD ?

A ce jeu d’équilibriste les séries Dexter (le gentil serial Killer) et Dr House (le méchant médecin génial) ont pondu des épisodes finaux mi-figue mi-raisin pour contenter tout le monde : la morale (rédemption pour tous), les fans (les héros ne meurent pas) et le bizness (on pourra faire une suite). C’est à peu près ainsi que se terminait la 1ère partie de la 5ème et dernière saison de Breaking bad en juillet 2012. Ce pseudo happy end ne collant pas avec le titre de la série, les choses se devaient de mal tourner dans les 8 ultimes épisodes diffusés plus d’un an plus tard en août 2013.

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Cet article fait partie du dossier Serial Dealers.

Previously on Breaking Bad

Les vrais Walter White derrière les barreaux

C’est un nom prédestiné ! Aux Etats-Unis au moins 2 homonymes ont déjà été condamnés en Alabama et dans le Montana pour fabrication et trafic de méthamphétamine.

Walter White est un homme au milieu du gué. Cet américain de la middle class dans le middle age, prof de chimie de 50 ans, apprend qu’il est atteint d’un cancer du poumon et qu’il lui reste 3 mois à vivre. Pour payer ses exorbitants frais médicaux, il va tenter de gagner rapidement beaucoup d’argent en utilisant ses compétences de chimie pour fabriquer de la méthamphétamine. Pour entrer dans ce milieu inconnu, il s’associe avec Jesse, un ancien élève consommateur de meth et dealer. Tous deux, au fil des saisons gravissent en quelque mois, l’échelle du trafic de stupéfiants local puis international grâce à l’exceptionnelle pureté du produit et l’écrasante intelligence de Walter. Cette réussite va faire de Walter un riche et puissant parrain du milieu, sous le nom d’emprunt Heisenberg,  auquel rien ne résiste pas même le cancer. Le prix de cette ascension est une descente aux enfers, morale et psychologique. Les personnages doivent repousser sans cesse leurs limites pour ne pas y laisser leur peau : mensonge, manipulation, trahison, violence, chantage, corruption, mort… deviennent nécessaires pour évoluer dans ce milieu hostile, clandestin et criminel. L’humour n’est pourtant pas oubliée dans cette série à la réalisation de qualité. La saison 5 est d’ailleurs entrée au Guinness Book pour avoir obtenue la meilleure note critique (99%) sur le site Metacritic.com.

Échapper à la police est l’un des principaux enjeux de la série. Il s’incarne dans la relation entre Walter et son beau-frère Hank qui est un enquêteur de la DEA (les stups américains). Hank gravit lui aussi les échelons et devient directeur par son excellent travail sans savoir qu’il est manipulé par Walter qui s’en sert pour éliminer sa concurrence. Au milieu de la 5ème saison lors d’un diner familial chez Walter, plusieurs mois après que celui-ci se soit définitivement retiré des affaires, Hank découvre une preuve que Walter et Heisenberg sont la même personne.

Quant au fragile Jesse, il est rongé par les morts que lui et Walter ont causé au cours de leur aventure notamment celle d’un enfant, témoin innocent abattu de sang froid. Il décide de renoncer à l’argent acquis par le sang et nourrit une haine grandissante envers Walter.

Breaking Bad (Season 5)

Drogue, l’autre cancer

La fin de la série met en scène l’affrontement de Walter contre Hank et Jesse, personnages pour qui il a une vraie affection et qu’il a tenté de protéger à plusieurs reprises. Tous deux veulent lui faire payer le mal qu’il a causé autour de lui. Walter doit aussi s’affronter lui-même puisque le cancer est revenu. Cancer que Walter n’a jamais cessé d’avoir en réalité et qui était passé du stade biologique au stade psychologique. L’égocentrisme et la mégalomanie durant sa période Heisenberg avaient dévoré sa personnalité.

L’image du cancer qui se multiplie jusqu’à une issue fatale est finalement au centre de la série de son ouverture à son dénouement. Le remake mexicain s’appelle d’ailleurs « Metastasis« . Au delà de la maladie, il y a bien sûr le cancer de l’argent que Walter accumule jusqu’à ne plus savoir combien il possède. Il va de paire avec celui du pouvoir qui ne s’arrêtera que lorsque Walter aura atteint le sommet, seul, sans amis ni famille. Ces deux quêtes, argent et pouvoir, vont engendrer deux autres cancers. Côté pile, la violence appelle la violence et ce qui était de la légitime défense au début de la série va devenir l’élimination systématique de tous ceux qui se mettent en travers de la route de Walter. L’apogée sera l’organisation d’un nonuple homicide simultané dans différentes prisons pour protéger son identité. Côté face, le secret mène aux mensonges, en premier lieu à sa femme puis avec elle, ils ne cessent de grossir. Leur place est telle que Walter devient paranoïaque et n’arrive plus à faire confiance à qui que se soit. La dissimulation de la vérité devient vite une préoccupation aussi vitale que le besoin d’argent, elle le supplante même durant la dernière saison.

Prohibition, l’autre chimio

Pour vaincre le cancer Walter doit d’abord se battre contre son traitement : une chimiothérapie qui affaiblit son organisme et un endettement causé par ses frais médicaux. Difficile de ne pas y voir une analogie avec « la guerre à la drogue », cette politique sécuritaire qui affaiblit la société en s’attaquant plus aux drogués qu’aux produits tout en favorisant les réseaux criminels. Et dont le coût est de plusieurs dizaines de milliards d’euros depuis plus de 40 ans. Le cancer a aussi la particularité que l’on parle rarement de guérison mais plutôt de rémission plus ou moins complète à cause du risque de récidive toujours présent. Un traitement lourd et coûteux, aux résultats plus qu’imparfaits, qui détruit des cellules saines, si la Drogue est un cancer (c’était le titre d’un rapport sénatorial en 2003) alors la Prohibition est une chimiothérapie que l’on continuerait coûte que coûte.

Malheureusement pour Walter, il n’existe pas d’alternative politique à court terme qui pourrait le sauver. Contrairement à la fin de la série Weeds qui anticipait en 2012 avec un an d’avance la légalisation de l’usage récréatif de cannabis, la méthamphétamine n’est pas près d’être légalisée. Cela ne pouvait que finir bad pour Walter et Hank. Trafiquants et policiers, la chair à canon de cette guerre, n’ont d’existence que par la prohibition qui ironiquement les rend interdépendants.

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La vraie fin de la série…

Bryan Cranston n’est pas seulement le meilleur acteur (et c’est Anthony Hopkins qui le dit) pour son rôle dans la série Breaking Bad. Il officiait avant dans la série comique Malcom en tant que Hal, le père (cette fois-ci) immature d’un enfant (cette fois-ci) surdoué. A l’occasion de la fin de Breaking Bad, il reprend le rôle de Hal dans une scène en clin d’œil à son autre série. C’est bon tout le monde à suivi ?

Les seuls à s’en sortir malgré tous les dommages collatéraux qu’ils subissent sont les civils ainsi que Jesse, le consommateur de la série. Le message est clair, il y aura toujours des gens qui auront envie de se droguer, même après l’extinction du dernier prohibitionniste et du dernier dealer. Comme si son appétit pour la drogue, qui n’engage que lui, l’avait protégé de la soif d’argent et de pouvoir qui détruisent les autres personnages. Lui seul garde une sensibilité humaniste tout au long de la série, là où les autres personnages se comportent en machines rationnellement conformistes selon le camp dans lequel elles opèrent. Et si la drogue était le dernier refuge de ceux qui n’acceptent pas le cynisme du ce système et qui préfère le voir s’effondrer pour repartir à zéro.

Série de Vince Gilligan, 5 Saisons, 2008-2013. Disponible en DVD, Blu-Ray et VOD.

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Cet article partie du dossier Serial Dealers.

Métal, speed, et addicto….

Lemmy Kilmister, le bassiste virtuose de Motörhead, fait mentir tous les prêches addictologiques. Ce type n’a qu’une devise: « Trouve la drogue qui te convient et prend-en le plus possible ». Pour enfoncer le clou, Lemmy a choisi le speed, la drogue neurotoxique qui rend fou et te fait perdre toutes tes dents. A 69 ans et cinquante ans de consommation intensive, Lemmy se porte comme un chêne. Alors ? On nous aurait menti ? La drogue est-elle aussi un élixir de jouvence ? La parole est à la défense, et, comble de perversité, nous sommes allé interroger Laurent Karila,  à la fois addictologue et métalleux.
Docteur, comment est-ce-possible ?

Moi, Psychiatre Addictologue, je suis fan de Metal

Moi, Psychiatre Addictologue, j’écris des textes pour Satan Jokers et peut être d’autres groupes…Qui sait ?

Moi, Psychiatre Addictologue, je fais des chroniques d’albums de Metal sur le site Hard Force.

Moi, Psychiatre Addictologue, j’aime Lemmy et Motörhead.

Ian Faser Kilmister a.k.a Lemmy est une icône du rock, du hard rock, du métal. Né la veille de Noël en 1945, il a probablement été touché par quelque chose de mystique… Sa vie est bercée par une enfance et une adolescence sans problème particulier. Très vite, il tombe dans la marmite du rock. En 1965, il rejoint un groupe appelé les Rocking Vicars, puis devient roadie de Jimmy Hendrix. Il a ses premières expériences avec les acides et les amphétamines… Au début des années 1970, il rejoint le groupe Hawkind dans lequel il joue de la basse, comme un guitariste rythmique, et chante. Le groupe baigne dans les acides. Lemmy apprécie. Il n’a jamais été attiré par l’héroïne ni par l’injection intraveineuse, très en vogue à l’époque. Lemmy, ce qu’il aime, lui, c’est le speed ! Il s’intéresse d’ailleurs, avec Mik Dik, un des techniciens son d’Hawkind, à la théorie du « combien de temps tu peux faire sauter un corps humain sans s’arrêter » avec cette substance. L’alcool est bien sûr présent. Lemmy finit par se faire virer du groupe, après avoir été arrêté en possession de cocaïne à la frontière canadienne. En fait, il s’avère que ce sont des amphétamines qu’il avait. Quelques jours de prison, aucune poursuite, Lemmy change de cap. Il fonde « Bastard » sous la forme d’un trio en 1975. Leur manager de l’époque lui conseille de changer le nom de son groupe si il veut accéder à des émissions grand public type « top of the pops ». Motörhead (un titre qu’il avait écrit pour Hawkind), groupe de rock un peu speed, nait. Vingt et un albums studios, dont « Aftershock » (label UDR, oct 2013) le petit dernier sorti, et de nombreux albums live sont la matrice discographique du groupe de Lemmy.

asud-journal-54 Lemmy Kilmister motorhead

L’antithèse du patient que je vois en consultation

Questions substances, notre héros à l’as de pique a de nombreux principes :

« dans la vie, une fois que tu as trouvé la drogue qui te conviens, il faut s’y tenir et ne plus en changer ».

Lemmy déclare avoir toujours contrôlé sa consommation d’amphétamines. Cela toujours été un dopant pour lui lorsqu’il était roadie puis musicien en tournée. A partir de ses 30 ans, il se met à boire du Jack Daniels. Sa consommation déclarée d’alcool est de l’ordre d’une bouteille/jour.  Lemmy a une vision de sa double consommation comme étant quelque chose de rationalisé comme l’alcool de contrebande consommé par les grands pères dans de lointaines contrées soviétiques. Comme Ozzy Osbourne, Keith Richards, ces guerriers de la route et de la scène sont des extra-terrestres de la came ayant survécu à des années d’abus et d’excès. Lemmy n’a jamais été en desintox’. Il en a une vision un peu cynique. On a même l’impression qu’il ne s’est jamais senti touché par l’addiction. Cette résistance aux drogues est probablement génétique, comportementale, tempéramentale. Médicalement parlant, Lemmy aurait dû mourir plusieurs fois. Dans son autobiographie « White Line Fever », il est écrit que

« son sang ne devait pas être transfusé en raison de ses nombreux excès car il pourrait tuer un être humain tellement il est toxique ! ».

Lemmy s’est adapté à son environnement en modulant ses consommations de speed, d’alcool mais aussi de tabac. Lemmy vit à Los Angeles depuis de nombreuses années et adore jouer aux jeux vidéos… Un véritable plaisir selon lui avec le rituel obsessionnel du joueur. C’est aussi une légende rock du sexe (2000 femmes, que du plaisir !). Lemmy est l’antithèse du patient que je vois en consultation.

Question santé, Lemmy a un diabète de type 2 pour lequel il prend des médicaments. Il se traite mais n’a en rien modifié son style de vie rock n roll ! Il aurait arrêté de consommer de l’alcool. Le speed, personne ne le sait…Sa santé s’est malheureusement dégradée avec pose d’un pacemaker l’année dernière, et un accident vasculaire. La tournée qui devait suivre la sortie d’Aftershock fin 2013 a été annulée à 2 reprises. Lemmy, je te souhaite un speed rétablissement. Vivre Vite, Mourir le plus tard possible !

L’enfant radieux

« J’avais du fric, mes toiles n’avaient jamais été aussi bonnes. Je vivais en reclus, travaillant beaucoup, me défonçant beaucoup. J’ai été odieux ».

Basquiat in The New York Times

The Radiant Child
Date de sortie : 13 octobre 2010 (1h28min)
Réalisé par Tamra Davis
Avec Julian Schnabel, Larry Gagosian, Bruno Bischofberger…
Genre : Documentaire
Nationalité : Américain

Habilement construit autour d’entretiens filmés trois ans avant sa mort (par overdose), ainsi que d’interviews plus contemporains, le film retrace la vie météorique et l’œuvre imposante de l’artiste américano-haïtien. Le documentaire est honnête, sincère et bien ficelé. À voir, donc.

Habitant Manhattan de 1976 à 1986, et plus précisément dans le Lower East Side, j’ai souvent croisé, puis sympathisé avec Basquiat. On s’est perdus de vue quand il se mit à fréquenter de moins en moins de zonards, et de plus en plus de « Glitterati1 ».

L’évocation — dans le dernier quart du film — du rôle non négligeable de l’héroïne dans le parcours de Basquiat, m’a intrigué. Remettons-nous un instant dans le contexte de la fin des années 1970, à New York. La ville est officiellement en faillite, le président Ford refuse toute aide financière fédérale et tous les services sociaux subissent une brutale cure d’austérité.

Bien sûr la tension monte, et en 1977, une banale panne de courant sur l’île de Manhattan déclenche l’explosion : 3 jours d’émeutes et de pillage généralisés dans les cinq « Boroughs2 ».
CQFD, le peu de flics encore en poste étaient en grève.

Bushwick
« Noël en juillet » à Bushwick en 1977

C’était l’agonie du « Welfare State », et l’interlude avant l’arrivée de Ronald Reagan et des Neo Cons (ervatives) au pouvoir. Dans les ghettos, et de longue date, la pratique de l’« endiguement » était en vigueur. C’est-à-dire qu’une tolérance limitée du trafic de dope existait.

Mais seulement dans les ghettos, et principalement destinée à une clientèle noire et latino. La série The Wire décrit parfaitement l’ambiance qui régnait à cette époque, dans les rues du Lower East Side. La « guerre contre la drogue » comme méthode de contrôle social, en gros. Inutile de préciser que la schnouf était omniprésente, et disponible à tout moment. De longues files d’attente se formaient, en pleine rue et en plein jour, devant les immeubles abandonnés, squattés par les revendeurs. J’avais l’impression que l’autorité de l’État se vaporisait (OK, je l’avoue. Je ne faisais pas trop de différence entre désirs et réalités). Que New York City, ou du moins le L.E.S.3, était devenue une espèce de Zone autonome temporaire. En plus, des décennies de propagande antisoviétique diffusée par le complexe militaro-industriel avaient fini par nous convaincre de l’inéluctabilité d’un holocauste thermonucléaire. A court, ou moyen terme.

« Live fast, die young… » n’était pas juste une « pose » pour ados en manque de punkitude, mais un constat lucide sur la situation que nous vivions. C’est à cette époque que je remarquais d’étranges aphorismes subversifs, bombés sur les murs de la ville, et signés SAMO©.

Graffiti-SAMO-de-Jean-Michel-Basquiat-nos-anos-80-Estados-Unidos-3[1]
Samo©… comme une fin du salariat « j’ai fait des études » « pas ce soir chéri(e) »… Bluz… Réfléchis…

Un de leurs auteurs était Jean-Michel Basquiat. Rencontré au cours de mes propres campagnes d’affichage nocturne, on a sympathisé et il passait irrégulièrement me voir dans le taudis que j’occupais, sur le Bowery. Un gars taiseux. Douloureusement timide. Je ramais comme un damné pour lui arracher quelques mots, au cours de nos simulacres de conversation. Passent quelques mois, et chacun de notre côté, en plus de nos activités de « plasticiens de rue », nous fondons des groupes musicaux. Le sien se nomme « Gray ». Et il ne « savait » pas plus jouer de la clarinette, que moi de la basse… Un avantage, nous semblait-il. La virtuosité est chiante. Ce qui compte, c’est l’intention. Que ça soit en musique, ou en peinture d’ailleurs…

Rock-star/peintre

Mais ce qui m’intrigua chez Jean-Michel fut sa soudaine métamorphose. Plus la moindre trace de timidité. Le gars était devenu disert, plein d’humour, très sûr de lui, et de ce qu’il avait à faire. Comme si tout ce qui était refoulé en lui se libérait subitement. Il développa une force de travail démente, et un sens de l’autopromotion redoutable. Pour rester éveillé et concentré sur une tâche, deux à trois jours d’affilés, me dis-je, c’est qu’il doit être dans cette phase « ascensionnelle » de sa rencontre avec le smack4. Un proche de Warhol rédigea un article élogieux sur son travail dans Art Forum. D’autres journaux suivirent. Il exposa au Times Square Show. Fit la connaissance de Warhol au culot, dans un resto, où il déjeunait avec un galériste.

À partir de là, sa renommée en fit une rock-star/peintre. Il changea d’amis. Naviguait au jugé parmi les « Beautiful People » et devint riche. Sous la pression constante des galeries pour produire toujours davantage, il se défonçait allègrement. Probable qu’à ce stade de son addiction, l’heroïne lui ne lui procurait plus cette « lucidité créative » des premiers jours.

Après une cure de sevrage (la deuxième), de retour chez lui, il s’administra une surdose.

Une fin tristement banale. Ceux qui y échappèrent croisèrent aussi la faucheuse du HIV. [Keith Haring, dont le « succès » critique et commercial était plus patent, y succombera un an et demi plus tard]. Était-ce intentionnel ? Sûr que sa désillusion concernant sa vie, et ce qu’elle était devenue devait être cuisante. La mort de son mentor, Warhol, la chute de sa productivité et de sa cote sur le marché de l’art n’ont sans doute rien arrangé.

asbestos

Reste aujourd’hui environ un millier d’œuvres qui ne sont pas QUE des marchandises5.

Et elles nous donnent encore de précieux indices, pour sortir de ce dédale où nous nous consumons.

 Notes

1 – Jeu de mots sur Litterati, l’élite intello, et Glitterati, l’élite paillettes. Aujourd’hui, on dirait bling-bling.
2 – The Bronx, Brooklyn, Manhattan, Queens, & Staten Island.
3 – The Lower East Side.
4 – Héro.
5 – En 2007, la vente aux enchères de ses œuvres totalisa plus de 115 000 000 $.

Lou Reed Street Hassle

Le son de la télé coupé/le journal de 20h déroulait son ennui/une photo de Lou Reed sur l’écran et puis quelques images d’archives – J’ai compris, inutile de monter le son… L’info a fait grand maximum une minute au JT, une demi-page dans Le Parisien, deux dans Le Monde et un 3/4 de couv chez Libération ! On naît peu de chose… Et on meurt pareil !

Daddy Punk

Dans les semaines qui vont suivre, les magazines balanceront leurs nécros dont il y a tout lieu de croire qu’elles sont prêtes depuis un moment. On y retracera le parcours du jeune New-Yorkais étique des sixties, accroc à la gloire plus encore qu’à la came, on convoquera – à titre posthume – Nico, Warhol, Burroughs, Vaclav Havel. Il y a des chances pour que John Cale lui se taise… De longs articles referont l’histoire de la contre-culture, de la Factory, de l’underground new-yorkais, et on tressera les lauriers du Lou Reed respectable daddy punk. Car, à partir des années 1990, Lou Reed est devenu la figure de proue de ce concept étrange qu’on appelle « le rock adulte », avec Patti Smith comme pendant féminin.

Je ne sais plus si c’est Bowie ou Lester Bangs qui disait en substance que Lou écrit sur la rue depuis sa fenêtre, tandis qu’Iggy lui, vit dans le caniveau. Et c’est un peu ça ! Pas un hasard si Lou Reed représenta alors le fer de lance de cette entreprise qui vise à donner au rock ses « lettres de noblesse », en mettant le paquet sur sa dimension culturo-sociale et politique…

Le rock s’est transformé en une activité sérieuse, austère, quasi janséniste et surtout, donneuse de leçons sous l’impulsion d’une poignée de rock critics intelligents et cultivés qui ont récupéré l’histoire, l’ont confisquée et se sont éloignés de la rue pour cette bonne raison que ces jeunes gens modernes n’y foutent jamais les pieds. Ces ancêtres des geeks, fils de bourges ou middle class, auront passé leur adolescence boutonneuse claustrés dans leur chambre à ingurgiter la mythologie rock pour nous la recracher bien lessivée avec ce qu’il faut de fausse subversion. Il faudra faire un jour l’histoire de ce glissement tout en finesse qui a vidé le rock de sa substance (mort) sex and drugs mais reste malgré tout un formidable « joujou extra » pour séduire les filles et prendre du bon temps, bref le credo originel ! Passons, ce n’est que mon avis…

Art cynique et vieilles charrues

Par hasard, cet été je suis tombé sur la rediffusion à 3 heures du mat du dernier concert de Lou Reed aux Vieilles Charrues, filmé en 2012. Un choc, visuel d’abord : son visage avait perdu ce côté martial, impénétrable et intimidant. À la place, il y avait un septuagénaire. J’aurais pas dit malade, non, vieux, simplement. Il égrenait un chapelet de titres du Velvet avec un j’en foutisme consternant, entouré de jeunes musiciens respectueux s’échinant eux à jouer aussi droit que possible Sweet Jane ou Sunday Morning. Lou, placide jusqu’à l’absence, massacrait son répertoire avec détachement. Lou Reed, un pépère de 71 ans !! Merde, comment en est-on arrivé là ? J’ai vu d’abord dans cette prestation une nouvelle manifestation du cynisme du personnage. J’avais tort en partie… enfin, peut être…? Dylan, 71 printemps aussi, jouait également l’an passé aux Vieilles Charrues. Hué par les spectateurs, il a été crucifié par la presse vilipendant sa performance tandis que le vieux new-yorkais lui était absout. Curieux tout de même !

« Ma poésie, ma moto, ma femme »

S’il est bien un type qui valide le principe selon lequel il faut distinguer l’artiste et l’homme, c’est Lou Reed. Dans ces conditions, l’empathie, comme l’endeuillement, sont difficiles. En l’occurrence ici, l’émotion vient plus de ce à quoi cette disparition nous confronte. Parce que le décès de Lou Reed renvoie à notre propre vie, et à la place qu’il y occupait.

Pour ma part, elle a été conséquente. J’ai écouté et aimé sa musique de très longues années. La première fois, je devais avoir 13 ans. Un mec de 17 balais (un vieux !) m’avait filé une de ses cassettes en me disant à la façon de Vince Taylor « Écoutes-ça, mec, le rock c’est ça ! », histoire que je reste pas coincé sur les fifties & Presley. Il avait compilé des titres des Doors, de Bowie et de Lou Reed, extraits de Berlin et de Transformer. Walk on the Wild Side (c’est aussi le titre d’un roman de Nelson Algreen) me fascinait d’autant qu’à l’époque, une pub pour les kleenex utilisait le final de la chanson. J’étais donc pas tout à fait en terre étrangère et ça a facilité l’approche je pense. Plus tard, quand j’ai compris les paroles de la chanson (« But she never lost her head/even when she was givin’ head »), j’ai trouvé ça cocasse qu’on l’utilise pour vanter la qualité d’un mouchoir en papier !

Street Hassle

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Et puis évidemment, il y a eu le Velvet et tout ce qui y était lié. Au début des années 1980, le Velvet Underground c’était vraiment un truc important en France (à Paris ?). Des labels plus ou moins officiels sortaient des bandes studio, live et bootlegs à tour de bras garrotté. Sans oublier l’album Les enfants du Velvet réunissant les meilleurs groupes du rock français du moment reprenant des titres du Velvet. Ce fut un foutu bon disque en plus d’être le tout premier album collégial du genre et sans doute le plus spontané (aujourd’hui, ça relève de l’exercice et de la niche commerciale !).

Entre Transformer et New York, Lou Reed a connu près de quinze ans d’éclipse (je synthétise). Quinze ans durant lesquels il a pourtant publié une douzaine d’albums dans l’indifférence générale, disques ignorés par le public, détestés par la rock critique (à l’exception peut-être de Sally Can’t Dance). Le nom de Lou Reed certes a continué de circuler via la redécouverte du Velvet par les punks faisant d’Heroin leur credo, mais on peut pas dire qu’il ait vendu beaucoup de disques, ni attiré les foules pendant cette période. Considéré comme un has been à la fin des années 1970, il aura tenté plusieurs comebacks ratés : en 1987, son album Mistrial avait pourtant bénéficié d’une large promo. Au moment de l’explosion de MTV, sa maison de disques tenta de relancer l’artiste en réalisant un vidéoclip tape à l’œil : on y voyait fondre progressivement le visage du chanteur. La peau tombait découvrant une tête de robot genre Terminator. C’était pas très bon mais la métaphore claque d’évidence : Lou Reed n’avait rien d’humain sinon l’apparence et encore, diront les journalistes qui l’ont interviewé !

Techno Prisonners

Dans ces années-là, hormis Berlin, ses albums garnissaient les bacs des soldeurs. Beaucoup sont sous-estimés. Je ne doute pas que comme pour Johnny Cash, on ne leur prête bientôt d’étonnantes qualités, mais finalement, ce ne serait que justice. Tous certes ne sont pas exactement des réussites et les moins bons datent des années 1980 (Legendary Hearts, New Sensations et Mistrial) juste avant le soi-disant miracle de New York qui allait relancer le bonhomme au tout tout début des années 1990. Pour ma part, je préfère le dépouillement de Rock and Roll Heart, le baroque de Coney Island Baby, la morgue du double live Take No Prisoners. Je les prétends même supérieurs à tous les concepts albums de Reed qui ont suivi New York et qui n’en étaient bien souvent que des répliques boursouflées. La pochette hideuse de Legendary Hearts, montrant le casque de moto de Lou Reed, cache quelques bons morceaux. Tout comme The Bells, Growing Up in Public (avec au verso une photo de son gang où l’on retrouve le fidèle Carlos Alomar) ou Street Hassle, album noir hanté de 1977 dont la chanson éponyme est une pièce spectrale occupant presque toute la face B à la fin de laquelle un jeune outsider nommé Springsteen psalmodie un bout de texte. The Blue Mask recèle également un gemme de 6 minutes, le très autobiographique, My House, dans lequel Lou alors quadra confesse la plénitude de sa vie. Il y évoque son amitié pour « son mentor » l’écrivain Delmore Schwartz (qu’on a tous lu parce que les maisons d’édition françaises trouvant opportun de le traduire rappelaient avec insistance son lien avec le chanteur) et de conclure sa chanson : « J’ai tout ce qu’il me faut, ma poésie, ma moto et ma femme. »

Ajoutez le karaté/tai-chi et vous avez un morceau du portrait du plus célèbre misanthrope du rock !

Lou  reed

Canonisé

Le retour en grâce s’opère donc avec l’album New York. Song for Drella en hommage à Warhol achèvera le travail via la collaboration d’un John Cale peu rancunier tout de même (inutile de rappeler comment Lou lui a piqué le Velvet en le foutant dehors comme un malpropre). Canonisé, Lou ne redescendra plus jamais de son piédestal. Estimant être enfin reconnu à sa juste valeur après tant d’années de revers, l’homme a conservé la même attitude distante. Mais de se voir devenir un monument du rock de son vivant a sans aucun doute flatté son ego démesuré. Ceci étant, à partir de là, moi, j’ai… décroché !!!…

Je jette ces mots au milieu de la nuit… mais j’écrirai probablement beaucoup d’autres choses si j’avais le temps. Il y a encore beaucoup à dire sur le Velvet justement, sur Metal Machine Music aussi dont on ne sait toujours pas s’il s’agit d’un foutage de gueule en forme de sabordage inaudible pour emmerder RCA à qui il devait encore un album, ou si on a affaire à un concept album bruitiste (l’album expérience d’il y a peu avec Metallica incitant à le penser)… On pourrait évoquer les électrochocs ou comment il rentra vivre chez ses parents pour devenir comptable dans le New Jersey après la fin du Velvet avant de resurgir en punk nazi peroxydé. Sans oublier les interviews homériques avec Lester Bangs qui dégénéraient deux fois sur trois en baston ! Oui, il reste tout à dire.

Mais si ces quelques lignes pouvaient suffire à donner l’envie à quelqu’un qui se contrefout du Lou Reed adult rocker de retourner écouter Rock’n’Roll Animal ou Street Hassle, avant de jeter une ou deux oreilles en direction du génial John Cale, si ça vous poussait à aller voir les films de Warhol ou Mekas, à relire Lester Bangs, mais aussi Please Kill Me, qui raconte sans fard l’histoire du New York underground des sixties aux nineties et du rôle pas toujours très glorieux qu’y joua Lou Reed… Bref, si ces lignes pouvaient produire une étincelle pour allumer la mèche et bien je n’aurais pas perdu tout à fait ma nuit… RIP Lou !

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