Auteur : Speedy Gonzalez

Vamos a la sala !

Notre journaliste Speedy Gonzalez s’est intéressé à la salle de shoot, euh pardon, la salle de consommation à moindres risques (SCMR) de Paris. Une ancienne revendication d’Asud enfin réalisée. Que se passe-t-il quand le rêve devient réalité ?

Après les visites officielles lors de l’ouverture en octobre 2016 de cette salle parisienne pour laquelle nous avions consacré tant d’efforts à Asud et qui a depuis reçu le nom de Jean-Pierre Lhomme, en hommage à ce vieux compagnon de la RdR décédé subitement en août 2017 et président de Gaïa, je voulais la connaître enfin en fonctionnement normal, et confronter mon expérience d’usager de drogues (UD) de la salle de Madrid au début des années 20001 avec celle-ci.

12 postes d’injection et 4 d’inhalation

Mais tout d’abord, une brève présentation de cette structure : installée dans le Xe arrondissement, dans des locaux de 400 m2 de l’hôpital Lariboisière, elle est gérée à titre expérimental pour six ans par l’association Gaïa sous la direction d’Élisabeth Avril. Ouverte 7 jours/7 de 9 h 30 à 20 h 30, elle offre 12 postes d’injection et 4 d’inhalation, avec pour seules conditions d’accès d’être majeur et injecteur de drogues. En août 2017, à peine un an après son ouverture, elle avait déjà une file active de 799 personnes, de 37,8 ans d’âge médian (13 % de femmes et 87 % d’hommes), avec 200 passages par jour en moyenne pour 140 UD. En neuf mois d’existence, elle avait déjà enregistré 53 582 consommations, dont 38 058 injections2 (53 % des UD de la salle injectaient dans l’espace public avant son ouverture).

N’étant plus injecteur depuis longtemps, je n’y ai théoriquement pas accès. Le « simple » UD non injecteur ne peut y entrer. Bien sûr, il pourra néanmoins prendre du matériel de RdR à l’accueil. Pourquoi ? La réponse est simple : si tous les crackeurs de Paris y avaient accès, les 4 places réservées à cet effet seraient prises d’assaut, et les UD injecteurs qui voudraient prolonger avec du crack se heurteraient à une liste d’attente interminable. Instaurer cette condition était donc nécessaire pour cette salle dont l’un des objectifs, ne l’oublions pas, était de canaliser la forte consommation par voie intraveineuse dans ce quartier(3) ! Gaïa, Asud et d’autres assos demandent ainsi l’ouverture d’au moins d’une autre salle dans la région, mais pour qu’elle soit davantage tournée vers l’inhalation,
il faudrait d’abord modifier l’actuel cahier des charges qui ne le permet pas.

Skenan®, crack et métha

L’équipe m’ayant exceptionnellement ouvert ses portes ce jour-là, j’y rentre donc, par un accès distinct de celui de l’hôpital, en passant par une grande porte sur la rue qui donne ensuite sur une cour et un préau où les UD propriétaires d’un chien peuvent l’y accrocher à l’abri. En poussant la porte vitrée, je vois qu’une des fenêtres sur le côté sert aussi de guichet pour passer du matériel de RdR pour les usagers pressés ou ne pouvant pas entrer dans la salle. Au comptoir d’accueil, une sympathique jeune fille me demande d’abord mon n° de carte (avec photo) que l’on obtient après un entretien obligatoire où vous répondrez sous couvert de l’anonymat à un questionnaire sur votre âge, votre santé, vos traitements (TSO ou autre), vos consommations de drogues licites ou illicites, votre situation sociale, etc., des infos qui pourront surtout servir en cas d’OD. On vous présentera aussi le règlement intérieur de la salle qui a été fait avec les UD (pas de violence verbale ou physique, de deal, d’échange de produits…) et vous signerez un contrat dans lequel vous vous engagez à respecter ces règles. On vous informera aussi sur les prestations que vous pourrez trouver concernant la santé (TROD VIH/VHC, Fibroscan®, visite médicale, traitements VHC…), l’aide sociale (logement, RSA…) et juridique, et les diverses activités. Après avoir reçu un numéro de passage, je montre la drogue que je vais consommer et toujours dans le même espace, je m’installe dans la partie salle d’attente sur un des bancs pour attendre mon tour. Ce jour-là, l’attente est brève, un vigile au look décontracté, mais dont le physique ne permet pas de contester le slogan « Respect » qu’il arbore, demande poliment mais fermement à une usagère qui veut s’étendre pour dormir de rester assise sur son banc (elle pourra le faire ensuite dans la salle de repos).

C’est enfin mon tour, je passe la porte séparant ces deux espaces. Devant moi, sur la droite, les 12 postes d’injection s’alignent les uns à côté des autres, la plupart occupés. Au centre, un comptoir où deux personnes veillent au bon déroulement des opérations et distribuent du matériel d’injection ou d’inhalation, tout est très clean. Cela manque de chaleur mais la décoration vient peu à peu changer ce constat. Sur la gauche, la petite salle d’inhalation entièrement vitrée, un vrai aquarium vers lequel je me dirige avec, au centre, une table et 4 chaises et des extracteurs de fumée au plafond. Je sors mon alu et une dose d’héroïne qui éveille la curiosité de mon voisin, un UD chevronné : « Waouh, de l’héro ! » On comprend mieux sa réaction quand on sait que le produit le plus consommé ici est le Skenan® (42,6 %), suivi par le crack (43 % dont 20 % en injection), puis la métha et la buprénorphine qui tournent autour des 6 % chacune, et enfin
l’héro (1,2 %) et la coke (0,8 %)(4).

Ne pas donner d’arguments aux opposants

Lorsque je commence à chasser le dragon, l’intérêt grandit et les langues se délient. Un jeune crackeur s’intéresse à cette technique mais doit se rendre à l’évidence : pour l’héro, c’est bien, mais il faut aller en banlieue pour en trouver car à la gare du Nord, c’est impossible. J’en profite pour leur demander :

« Alors, vous êtes contents de la salle ?
– Oui c’est cool, l’endroit est sûr, propre, rien à voir avec la rue ! », dit le plus jeune.
« Et le personnel ?
– Tranquille.
– Peut-être trop parfois », dit le plus vieux, « ils laissent passer des
réactions que je trouve pas normales, et puis les chiens, c’est relou car
certains, comme ils aboient trop dehors, on les laisse entrer aussi… »

On discute encore un moment, mais l’alu est fini, il faut partir, le temps normal pour une conso étant de 20 à 30 minutes selon l’attente. Je dépose le matos pris sur le comptoir dans une poubelle sécurisée et me dirige obligatoirement vers la salle de repos qui va conclure le parcours dans lequel tout retour en arrière est impossible. Si l’on veut reconsommer mais pas dans la foulée, il faut repasser par toutes les étapes afin de faire une bonne pause… L’espace est grand avec de grands poufs colorés pour s’écrouler sans limite de temps, mais les UD ne s’y attardent pas trop souvent quand même. C’est aussi l’endroit où deux professionnels essayent de parler avec les usagers afin de cerner leurs besoins (logement, TSO…). Des dessins d’UD y sont affichés au mur, un ordi est aussi à disposition, et on peut contacter l’intervenant de Labofabrik, un espace de redynamisation/réinsertion…

Je ressors par un grand couloir qui mène directement dehors. C’est sûr, ce n’est pas super cosy mais pour de nombreux UD, souvent SDF, c’est un endroit qu’ils doivent apprendre à préserver, pour ne pas donner d’arguments aux opposants. Car n’oublions pas que cette expérimentation peut tourner court dans quatre ans si les résultats attendus ne sont pas au rendez-vous !

Speedy Gonzalez

  1. Voir à ce sujet l’article « L’injection dans le boudoir », paru en 2010 dans
    Asud-Journal n° 43, ainsi que « Salles de consommation à l’espagnole »,
    paru en 2008 dans le n° 37.
  2. Ces données ainsi que toutes celles présentées dans cet article
    proviennent du Rapport d’activité intermédiaire à 9 mois (octobre 2016-
    août 2017) de la S.C.M.R. de Paris, réalisé par Gaïa.
  3. Le fait d’inclure des postes d’inhalation n’avait d’ailleurs pas été pris en
    compte au départ par les autorités de santé et ce fut Gaïa qui insista pour en avoir au moins quelques-uns….
  4. Voir note n° 2.

La Brimade des Stups

Disons-le tout net, ce bouquin répond de manière claire, honnête et sans omettre les sujets qui fâchent, tout en démontrant une empathie touchante pour toutes les victimes de ce conflit planétaire, à une question qui devient primordiale pour nos sociétés d’aujourd’hui : la prohibition favorise-t-elle la consommation de stupéfiants ? La réponse est : oui. Malgré une féroce répression, pratiquement toutes les sociétés ont en effet vu exploser non seulement leur consommation (1) mais aussi les effets collatéraux de violences et de corruption des institutions.

Même si le titre français (2) est rigolo, il reste faible, car il s’agit malheureusement de bien plus qu’une « brimade » que les stups, bras armé de la prohibition, infligent généralement aux usagers de drogues, surtout s’ils sont noirs, latinos ou arabes, et à tous ceux qui ont voulu les aider dans le passé. Tout au long de ce livre, Johann Hari, journaliste anglais aux multiples collaborations (3), réalise un véritable plaidoyer assorti d’exemples aux quatre coins du monde, pour la fin des hostilités de cette guerre à la drogue et pour que les droits de l’homme reviennent avec la santé publique dans le débat. L’auteur veut enterrer à jamais cette idéologie antidrogue qui n’a pas hésité à se nourrir des pires relents sexistes avec sa parano pour la protection des femmes blanches, racistes (« c’est difficile de buter un nègre cocaïné ! » (4) et antipauvres (« des classes sociales instables, émotives, hystériques, dégénérées mentalement, arriérées et vicieuses » (5), mais qui n’a fait que broyer des milliers de vies de par le monde. Johann nous met tout de suite dans le bain avec la présentation d’un cas emblématique : Billie Holiday. Cette sublime chanteuse noire mais écorchée vive qui, malgré son immense succès, fut pourchassée pour son addiction à l’héroïne jusqu’à sa mort (à l’hosto), provoquée par un système vindicatif qui la privera même de méthadone. Car l’un des grands mérites de ce livre est de faire remonter cette guerre aux drogues aux années 1930 et de nous faire (re)découvrir son général en chef : Harry Anslinger ! Un drôle de zèbre qui incarne toute l’horreur et les contradictions de ce conflit, pourchassant sans relâche ceux qui veulent aider les UD, mais très tolérant avec certains Blancs qu’il admire bien qu’ils soient… héroïnomanes ! Comme l’actrice Judy Garland, qu’il conseille paternellement pour prendre moins de came et surtout, le sénateur Joseph McCarthy ! Oui, le grand pourfendeur de communistes était junkie et n’avait aucune envie d’arrêter ! Quand Anslinger le découvre, il tombe des nues mais va continuer à le protéger, lui qui avait fermé les lieux où l’on pouvait avoir de l’héroïne sous contrôle médical, jetant les UD dans les bras des dealers, va procurer cette drogue à son héros jusqu’à la fin de sa vie. Car comme le dit fort bien Johann, « personne n’est d’accord pour mener la guerre contre la drogue à quelqu’un que l’on aime ».

Si tous les partisans de la répression devraient changer d’avis à la lecture de ce livre, les antiprohibitionnistes pourront aussi mieux expliquer la sortie de ce système, retrouvant au passage pour la France une trilogie asudienne : Fabrice Olivet, Olivier Maguet (notre trésorier préféré) et surtout, Anne Coppel, notre présidente d’honneur, présentée ici en addict du thé de chine. Pour les drogues et leurs effets, une mention spéciale à notre ami Carl Hart, de l’université Columbia (N.Y.) également cité… Espérons, avec Johann, que nous assistons bien aux « derniers jours » de cette guerre même si les résultats de l’Ungass 2016 sont bien décevants !

 

La Brimade des Stups
Johann Hari
Éd. Slatkine & Cie
(414 pages, 23 €, préface du Pr Bertrand Dautzenberg)

 

Références

1) Même la France, championne de la répression, a le taux de conso de cannabis le plus élevé chez les ados de l’UE, contrairement à nos voisins portugais où la conso a été dépénalisée et où un jeune de 15 ans a 50% moins de risque d’en consommer qu’un jeune français.
2) Je lui préfère son titre anglais bien plus profond, Chasing the Scream, un nom qui joue sur la proximité avec « chasing the dragon », c’est-à-dire fumer de l’héroïne.
3) The Independent, New York Times, Los Angeles Times, The Guardian et Le Monde diplomatique.
Il a aussi été nommé « Journaliste de l’année » à deux reprises par Amnesty International.
4) Dixit un médecin légiste US dans les années 1930 !
5) Harry Anslinger, créateur des stups US à propos des consommateurs de drogues.

Rien ne va plus à Kuala Lumpur !

Poursuivant la série sur le combat antiprohibitionniste, Speedy Gonzalez partage avec nous les derniers rebondissements et les espoirs qu’ils suscitent pour que l’Ungass 2016 (Session Spéciale de l’Assemblée Générale des Nations Unies) soit à la hauteur des défis posés. La surprise est cette fois venue de l’Unodc (Sigles en anglais de l’Office des Nations Unies contre la Criminalité et les drogues dont le siège est à Vienne), véritable gardien du temple de la « guerre à la drogue », qui a voulu changer de cap lors de la Conférence internationale de réduction des risques qui s’est tenue en octobre 2015 à Kuala Lumpur.

Toute une série d’événements positifs (Lire les articles précédents Abattre le mur de la prohibition et La longue marche de l’anti-prohibition) ont jalonné la route depuis que cette Ungass 2016 a été avancée de deux ans à la demande de 45 pays désirant un rapide et réel tournant des politiques des drogues et la fin des hostilités, lassés par cette véritable guerre sans fin. Mais on le sait, la bataille de l’Ungass est loin d’être gagnée car de la Russie, représentant les plus durs sans RdR ni substitution, à la France, championne de ces dernières mais qui continue à pénaliser les UD pour leur conso, un large éventail de pays vont s’opposer à un changement radical au niveau de l’Onu. C’est donc le vote final qui finira par trancher ce qui exige, encore et toujours, de rencontrer les diverses délégations des pays récalcitrants dans toutes les réunions de préparation, comme le font actuellement les représentants de l’antiprohibition. Comme the Global Commission ou l’IDPC (International Drug Policy Consortium), avec un grand merci à ce dernier, tout particulièrement à Marie Nougier pour la qualité de ses infos et la constance de ses liens.

Kuala-1def

Un pas en avant…

Un événement majeur est cependant intervenu lors de la 24e Conférence internationale de Kuala Lumpur qui s’est terminée par la déclaration « Vers une décennie pour la RdR ». Pour faire court, l’heure est venue de réformer les politiques sur les drogues et d’en finir avec la criminalisation des UD. L’Unodc semblait non seulement prête à la souscrire mais devait présenter un document qu’elle avait déjà envoyé avant la conférence à quelques grands médias comme le New York Times (un procédé totalement habituel pour ce genre d’événement selon les spécialistes de l’ONU) où elle soutenait la dépénalisation… Voici trois extraits de ce document :

– « Les États membres devraient envisager l’application de mesures afin d’encourager le droit à la santé et réduire le surpeuplement carcéral, y compris par la décriminalisation de l’usage et de la détention de stupéfiants pour consommation personnelle. »

– « Protéger la santé publique est un objectif louable mais imposer des sanctions pénales pour usage et détention de stupéfiants pour consommation personnelle n’est ni nécessaire ni proportionné. Bien au contraire, la punition aggrave la conduite, la santé et les conditions sociales des personnes concernées. »

– « De petits délits sur les stupéfiants, comme la vente de drogues pour assurer sa consommation personnelle ou pour survivre dans un environnement très marginalisé… [sont des cas qui] devraient pouvoir bénéficier de possibilités de désintoxication/réinsertion, d’aides sociales et de soins et non de recevoir une punition. »

Des positions surprenantes de la part de cette agence des Nations unies, chargée avec deux autres, la CND (Commission sur les Stupéfiants) et l’OICS (Organe International de Contrôle des Stupéfiants), de surveiller l’application et le respect des conventions signées par la plupart des États pour lutter contre le trafic et la consommation de drogues. Ces déclarations sont déjà une très bonne nouvelle car si l’un des principaux organismes chargé de la répression commence à dire que celle-ci ne sert non seulement à rien mais qu’elle est contre-productive, notamment concernant la surpopulation carcérale, on peut déjà se réjouir ! Cette dernière est en effet un mal endémique pour de nombreux pays qui ont vu le nombre de leurs détenus se multiplier suite à l’apparition de nouveaux délits (informatiques…) ou davantage punis (sexuels…), ainsi qu’en raison de l’explosion de la consommation et du trafic de drogues, les enfants de la prohibition. La solution proposée est la « décriminalisation de l’usage et de la détention de stupéfiants pour consommation personnelle ». Pas mal, mais voyons la suite… !

Plus particulièrement axé sur la santé publique, le second extrait affirme que la répression pénale sur l’usage de drogues « n’est ni nécessaire ni proportionnée » et que le faire est bien pire ! Enfin, dans le troisième extrait de ce document, l’Unodc enfonce un peu plus le clou en recommandant d’aborder la question du petit trafic par le biais de la réinsertion, des aides sociales et médicales, en ôtant à la répression toute utilité.

Kuala-2def

… deux pas en arrière

Malheureusement, un démenti officiel de l’Unodc va vite refroidir nos attentes en prétextant, dès le début de la conférence, qu’il ne s’agissait que d’un document d’orientation (Briefing Paper) réalisé par la section VIH/sida de l’Unodc et qu’il n’engageait pas toute l’Agence… Un reniement de paternité alors qu’il s’agit du fonctionnement normal d’un organisme de l’Onu, qui se laisse toujours guidé par son service le plus compétent pour parler d’un problème précis. Mais surtout, alors que ce document répondait à une demande de clarification de la position de l’Unodc sur la dépénalisation émanant de plusieurs organisations comme Inpud ( International Network of People who Use Drugs (Inpud) dont Asud est membre fondateur), IDPC, HRI (Harm Reduction International)… !

Grand chambardement dans les coulisses de la conférence où les soupçons de pression sur l’Unodc vont vite se confirmer : les USA étaient effectivement mécontents d’apprendre par voie de presse que l’un des derniers remparts onusiens (qu’ils ont en outre contribué à créer) sape dans un document quarante-six ans de « guerre à la drogue ». Depuis 2010, la grande majorité des agences concernées de l’Onu comme l’OMS ou l’Onusida ont déjà déclaré leur opposition à la prohibition. Un beau couac, bien révélateur que les choses bougent, même chez les gardiens du temple de la prohibition !

Kuala-PascalCôté français, la position de la Mildeca9 pour la prochaine Ungass qui s’appuie, selon elle, sur « une approche équilibrée », n’est plus tenable pour le pays des droits de l’homme au moment où ceux-ci sont justement mis en exergue par un nombre croissant de pays et d’agences de l’Onu ! La France a beau prétendre venir à cette réunion avec le drapeau des Human Rights (sa position qui consiste à s’opposer à la peine de mort pour les trafiquants de drogues est légitime mais reste très courte), elle n’a pas encore osé franchir le pas, comme l’ont déjà fait d’autres pays. Sous peine de camper avec des pays obscurantistes ultrareligieux ou poutiniens, le temps est venu pour la France d’aborder la question des drogues avec réalisme, en admettant enfin l’échec patent de la prohibition. Et de formuler ensuite une approche basée sur le respect des droits de l’homme, la sécurité des personnes et des pays, la santé publique, la justice et la lutte contre la corruption, le tout à la lumière des multiples données scientifiques déjà disponibles. Pour qu’enfin la France s’engage sur la voie de la dépénalisation de l’usage et de la détention pour consommation de toutes les drogues !

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Berlin quand tu nous tiens !

Aussi incroyable que cela puisse paraître, l’usage de drogues et l’hépatite C (VHC) n’ont jamais été l’objet exclusif d’une conférence internationale en Europe, jusqu’à celle de Berlin en octobre 2014. Pourtant, 67% des 15 millions de personnes infectées par le VHC en Europe sont ou ont été des usagers de drogues ! La Déclaration de Berlin marquera-t-elle la fin de l’omerta sur le VHC et les UD ?

La veille de la conférence, j’atterris à Berlin avec d’autres assos européennes d’UD. Asud a en effet été invitée par les organisateurs, l’ONG Correlation pour montrer des exemples d’actions réalisées par des asso d’UD1 contre cette « véritable bombe virale à retardement », selon l’OMS.

Des UD bien présents

Le lendemain, la conférence ouvre ses portes pour deux jours de travail. Sachant que les assos d’UD sont le fer de lance de la RdR, Correlation a eu le souci de respecter un certain équilibre entre leurs interventions et celles des professionnels, des chercheurs et des décideurs en matière de santé publique. Combien de fois a-t-on parlé de nous sans nous ? Ici, ce ne fut pas le cas. Cette conférence a d’ailleurs commencé par la projection de la vidéo Liver or Die2 réalisée par Berne, un vieux complice et ami d’Asud, de l’asso suédoise SDUU. Cette présentation efficace et didactique donne enfin la parole aux UD sur le VHC, sa prise en charge, la stigmatisation des UD, l’attitude du corps médical, etc. Des sujets repris au cours de ces journées, notamment par Marco Jess, président de JES Bundesverband (l’asso d’UD allemande) et d’autres, sur le VHC, ses spécificités virales (long développement, modes de transmission, forte résistance en dehors du corps humain qui le rend 10 fois plus contagieux que le VIH…), mais aussi la faiblesse de sa prise en charge par les pays, même les plus concernés. Pourtant, cette maladie touche désormais plus de 185 millions de personnes dans le monde, entraînant chaque année la mort de 350 000 d’entre elles, soit environ 1 000 morts par jour selon l’OMS !

L’espoir côté traitements

L’une des idées phares de ce congrès a sans nul doute été la situation totalement nouvelle que représente l’arrivée des derniers traitements, qui devrait signifier l’éradication de l’hépatite C. En effet, les « antiviraux d’action directe » (DAAs en anglais) n’ont plus rien à voir avec le traitement interféron/ribavarine, aux nombreux et souvent terribles effets secondaires, responsables de fréquents abandons ! Désormais, grâce aux DAAs, nous avons, suivant les molécules, un traitement de 3 à 6 mois maximum, des effets secondaires très limités en nombre et en intensité, et le plus important, un taux de guérison supérieur à 95%. Contrairement au VIH, le VHC peut donc être totalement vaincu, mais deux grands obstacles subsistent à cette happy end : d’abord, l’insuffisance du dépistage de cette maladie silencieuse qui ne fait souvent parler d’elle que lorsque son stade est trop avancé, dépistage qui doit aller de paire avec une prise de conscience générale des patients, mais aussi du corps médical et des États. Car il ne suffit pas de guérir de son hépatite C, il faut le faire avant que le virus n’ait eu le temps d’entraîner un cancer du foie ou une autre pathologie mortelle, comme on en voit trop ! Désormais plus fiables, rapides et bon marché qu’avant, les nouveaux tests de dépistage (TROD) doivent être proposés systématiquement aux principaux groupes cibles (UD, détenus…), qui sont justement les moins dépistés. Sans oublier le reste de la population ! Les personnes non UD constituent l’immense majorité en Égypte où le VHC (surtout le génotype 4) touche 14% de la population, la plus haute prévalence dans le monde. Elles furent contaminées lors d’actes médicaux (en partie dû à des campagnes de vaccinations !) ou dentaires, non respectueux de la stérilisation des instruments.

Un prix abusif

Deuxième obstacle : le prix scandaleusement exorbitant et non justifié de ces nouvelles molécules, comme celle du labo Gilead qui remporte la palme avec le sofosbuvir dont le coût s’élève en France, selon Médecins du monde, à 41 000 € pour trois mois de traitement. Soit, pour les 55% des 232 396 patients ayant besoin d’être traités en urgence, un peu plus du montant total du budget 2014 de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris ou 4 fois ce que notre pays donne au Fonds mondial contre le sida, la tuberculose et le paludisme ! Selon les pays, ce coût énorme va donc au mieux mettre en péril l’équilibre financier de leur Sécurité sociale, au pire, les en exclure et les réserver aux seuls pouvant se les payer ! Ce prix abusif oblige actuellement à traiter en priorité avec les DAAs les patients qui ont une fibrose au stade F3, les coïnfectés VIH/VHC, ceux qui ont préalablement échoué au traitement interféron, etc. Ce n’est pas tolérable ! Il est tout à fait possible d’offrir enfin à tous des traitements courts, bien moins toxiques et doublement efficaces, si leur prix est en rapport avec l’effort de recherche réalisé. Or on est loin du compte ! Selon MdM, si l’on inclut cet effort dans le prix de chaque comprimé de sofosbuvir, il reviendrait à 200 $. Pourquoi est-il donc vendu 600 $ ? Si l’on peut compter sur l’arrivée d’autres molécules et l’effet concurrence pour faire baisser les prix, la société civile et les assos ne doivent néanmoins pas hésiter à redoubler les pressions par des campagnes de boycott des produits ou des actions spectaculaires pour faire accepter aux récalcitrants qu’il vaut mieux gagner moins mais conserver une bonne image. Si la situation sanitaire l’exige, il faut que les gouvernements décident enfin de placer la santé publique au-dessus des intérêts privés, et de ne plus invoquer les règles du commerce mondial pour les préserver. Comme naguère pour le VIH, c’est aujourd’hui le cas pour le VHC, dont le développement exponentiel ne fera que renforcer l’urgence. Il est temps de prendre les grands moyens car l’éradication totale du VHC est à portée de main !


Notes :

1/ Nos lecteurs connaissent notre travail qui remonte à plus de dix ans pour le VHC, que l’on peut consulter sur http://asud.org/themes/vhc (rubriques anciens N° et Hépatite C).

2/ « Le Foie ou Mourir », jeu de mot en anglais entre liver et live (vivre) et parodie du titre du fameux James Bond Live and let die.

Hépatite C et Usage de Drogues : la déclaration de Berlin

La Déclaration de Berlin faite à la suite du 1er congrès européen sur l’Hépathite C et l’Usage de Drogues qui s’est tenu dans cette ville le 23 et 24 octobre 2014 a établi 6 recommandations pour l’accès sans aucune discrimination à la prévention, au dépistage, aux traitements y compris ceux de dernière génération et aux soins pour les personnes qui consomment des drogues.

On y affirme entre autre également la nécessité de la dépénalisation de l’usage de drogues et la pleine reconnaissance et intégration des organisations d’U.D. pour mieux lutter contre le VHC.

Les principales questions présentées à cette conférence constituent la Déclaration de Berlin, véritable mise en demeure aux pays de l’UE de réagir face à la gravité de la situation.

 

  1. Développer des stratégies nationales et européennes et des plans d’action multidisciplinaires pour la prévention et le contrôle du VHC parmi les groupes à hauts risques comme les UD injecteurs, dans la ligne fixée par la résolution de l’OMS en 2014.
  2. Fournir pour le VHC, l’accès au dépistage volontaire, confidentiel et gratuit, aux traitements de haute qualité sans interféron et aux soins, tout particulièrement pour les UD qui supportent actuellement le plus gros poids de cette maladie en Europe.
  3. Encourager la réduction des risques, la mise en avant de preuves et de programmes communautaires afin d’obtenir une couverture plus large et durable contre le VHC. L’accès aux PES, aux TSO, à l’héroïne médicalisée et aux programmes conduits par les pairs sont non seulement efficaces sur la prévention du VHC mais permettent aux populations les plus marginalisées de rester en contact avec le système de soins.
  4. Dépénaliser l’usage de drogues. Les États de l’UE sont vivement encouragés à adopter des lois dans ce sens et à poursuivre les violations des droits humains qui empêchent ou gênent l’utilisation de services de RdR qui sauvent des vies… Comme le recommandent l’OMS, l’ONUSIDA, le HCR, les politiques et les lois qui répriment les drogues et leur détention dans de nombreux pays doivent être réformées ou changées afin de mettre un terme à la marginalisation des UD, à leur stigmatisation et discrimination, notamment par la prison, et à leurs difficultés pour avoir accès aux divers services de santé, en particulier pour le VHC. De nombreuses preuves indiquent que plus la répression est forte, plus les conduites à risques augmentent.
  5. Impliquer davantage les UD et leurs organisations dans les pays membres de l’UE dans la prise de décisions concernant les mesures et les services sur le VHC car selon l’OMS, « contrairement aux interventions des professionnels de santé, celles des pairs ont démontré leur efficacité pour réduire la transmission du VHC ».
  6. Développer, par le biais de formations standardisées, les connaissances sur la santé et le VHC, sa prévention, les derniers traitements et la consommation de drogues, aussi bien chez les professionnels de santé que chez les UD, car tous ont de graves lacunes avec des effets négatifs sur la prévention et le choix des traitements.

Ces 6 points sont présentés plus en détail dans l’article Berlin quand tu nous tiens du N°56 d’Asud-journal.

La version anglaise originale de la déclaration de Berlin se trouve ci-après.

HEPATITIS C STATISTICS AND POLICY FACTS

  • 150 million people worldwide are living with chronic hepatitis C virus (HCV), of those infected, nine million are living in the European region.
  • The burden of HCV is concentrated among people who inject drugs (PWID) in Europe, with HCV antibody prevalence ranging from 20% to over 90% in different countries. The World Health Organization (WHO) has identified people who inject drugs as a key target group for HCV prevention and treatment.
  • In January 2014, the first all oral HCV treatments providing cure rates of up to 98% in clinical trials were approved by the European Commission.
  • In spite of European guidelines recommending treatment access people who use drugs still face considerable barriers to, and are frequently denied, access to the newly approved HCV treatment regimens.
  • The scale-up of HCV treatment access to people who inject drugs has the potential to significantly reduce the number of new infections and the prevalence in the population, acting as an effective preventative measure.

Major European and international agencies working in, or involved with health and drugs, such as WHO, UNODC, UNAIDS, EMCDDA and ECDC consider viral hepatitis, especially among people who inject drugs, a serious public health problem.

At present polices responding to HCV are inconsistent, or non-existent across Europe. The broad range of issues pertaining to HCV have not been thoroughly included in European and/or national policies, or comprehensively dealt with among designated stakeholders.  HCV prevention, screening, early diagnosis, and treatment among people who inject drugs have been proven to be both effective and cost effective. Research exploring the values and preferences of people who inject drugs with regards to HCV treatment has found that concerns about side effects; limited HCV knowledge; rationed treatment expectations; experiences of treatment refusal due to drug use; stigma and discrimination within healthcare settings; and difficulties associated with hospital systems pose significant hurdles for HCV treatment, access and uptake.

Presently, public awareness, surveillance systems, availability of HCV prevention and harm reduction based interventions remain inconsistent throughout Europe. Access to screening and diagnosis services are not available to people who use drugs in every country. Importantly there has been little attention to addressing the stigma and discrimination faced by people who use drugs and even higher among people who inject; this is a major barrier to accessing services and requires urgent remedial action if effective HCV policy and programming is to be implemented. The time to foster a unified global response to the hepatitis C epidemic is now!

THE TIME TO ACT IS NOW!

Develop Targeted HCV Strategies and Action Plans

We strongly recommend the development and implementation of European and national HCV strategies and action plans that include appropriate funded multidisciplinary approaches for HCV prevention and control among communities engaged in high-risk behaviours including people who inject drugs, in line with the 2014 WHO resolution WHA67.6 OP1(1).

Action Required: Policy-makers, NGOs/service providers, representatives from at high-risk populations, such as organisations of people who use  drugs, and workers in the health care, social and justice sectors, must collaborate (at European and national levels) for the development of comprehensive HCV strategic plans and service recommendations.  Public funding must be allocated for the development, implementation and evaluation of effective HCV strategic planning and services.

Provide Access to HCV Testing, Treatment and Care Services

We strongly recommend the provision of low threshold and community based HCV testing (voluntary, confidential and free of charge) and referral to affordable and high quality treatment (interferon free) and care for HCV. Provision of HCV testing and treatment uptake among PUD in low threshold settings has been proven to be effective and cost-effective. Despite issues of limited access, newly approved HCV treatments, direct acting anti-virals (DAAs), have shown to be effective and well adhered among people who use drugs in recent studies.

Action Required: Implementation of comprehensive national policies to fund and support integrated and accessible programs for HCV testing and treatment, offered in non-traditional and low threshold community-based settings. Central to the success of this approach is the involvement of people who use and inject drugs and their organisations in every aspect of HCV prevention, treatment and care planning, noting that “evidence showed that interventions delivered by peers were effective in reducing transmission of viral hepatitis”. Consensus agreements must be made among pharmaceutical companies and EU member states to reduce prices of new medications to allow the scale-up of treatment, thereby allowing for equitable access to affordable treatments.

Scale-up Harm Reduction, evidence and Community-Based Programs

We strongly recommend the scale-up of harm reduction, NPS and community-based programs ensuring high quality, effective and sustainable coverage. Research has shown that a combination of integrated interventions in low threshold settings such as NSPs, opioid substitution therapy (OST), access to medicalised heroin and community based, peer led harm reduction programs are not only cost effective regarding HCV prevention, but also ensure that marginalised populations stay connected to direly needed services. Moreover, considering the easier transmission of HCV when compared to HIV, it is crucial to ensure higher quality standards for harm reduction services, in order to prevent HCV.

Action Required: Implementation of comprehensive, integrated and high qualified harm reduction based HCV prevention services, involving members of the most affected community, that include evidence based interventions, and OST in low threshold settings. The establishment of policies that ensure appropriate financial resources are made available for capacity building, and the empowerment of organisations of people who inject drugs, and provision of prevention interventions recommended by WHO.

Decriminalize People Who Use Drugs

We strongly recommend all EU member states to adopt laws that decriminalize people who use drugs and prosecute human rights violations that threaten access to, or deny, essential life saving services, such as NSP, harm reduction and treatment services.  In many countries, members of law enforcement have been responsible for confiscating drug injection supplies and sterile syringes intended to prevent the transmission of HCV and HIV. Numerous studies show that such actions are responsible for increasing injection risk behaviours and countless numbers of entirely preventable HCV infections.

Action Required: Drug policies and laws that criminalize possession of drugs, as well as sterile injection equipment obtained at NSPs, must be reformed or removed to stop the marginalization of people who use drugs and to guarantee free access to essential health services, including harm reduction, HCV/HIV prevention and treatment programs. National governments should adopt new drug policies based on a human rights approach fighting against the stigma and discrimination that denies access to HCV treatment to people who use drugs or who are on opiate substitution therapy (OST).

Meaningful inclusion of People who Inject Drugs and their organisations

We strongly recommend meaningful involvement of communities living with the highest risk of HCV, namely people who use or have used drugs, in all levels of HCV policy development, including the development and provision of harm reduction, HCV prevention, treatment and care services. The involvement of most affected communities is critically important for the development of successful and effective policies and services. Peer based HCV prevention programs and interventions have been proven most effective in reducing transmission of viral hepatitis and HIV.

Action Required: European policies and member states policies must include mandates that require the involvement and representation of high-risk communities in decision-making processes related to HCV policies and services. EU and national support must be provided to ensure implementation and sustainability of peer-led HCV services, and consequently must fund drug user led organisations to provide peer to peer education, and low threshold harm reduction services.

Increase Health and HCV Literacy

We strongly recommend the development and implementation of standardized training for healthcare workers and for people who use drugs on HCV prevention, treatment updates and drug use issues. Evidence suggests that healthcare workers and people who inject drugs often lack sufficient health literacy on hepatitis, which negatively influences decisions regarding appropriate prevention and treatment options.

Action Required: The development and implementation of EU and nationally supported training programs on HCV and drug use for healthcare workers (including Nurses and GPs) and people who use or inject drugs. People who inject drugs and their organisations must be at the centre of health and HCV literacy measures.  Dedicated funding must be allocated for the development of interventions that will improve the knowledge and skill level regarding HCV treatment and drug use/user cultural issues among healthcare professionals, including specialists such as hepatologists and gastroenterologists. Peer based organisations of people who inject and use drugs must be funded to produce and provide education and training, addressing gaps in knowledge among healthcare workers and peers in regard to cultural and specific needs of people who use drugs to ensure beneficial health outcomes.


 

October 23rd, 2014

This Manifesto is produced by APDES, Portugal and Regenboog Groep, Netherlands in the scope of the Correlation Hepatitis C Initiative. For more information: www.hepatitis-c-initiative.eu

We want to thank for the special contribution of Joana Marques, Diana Castro, Magdalena Harris and Jason Farrell.

Organisations supporting the Manifesto on Hepatitis C and Drug Use

World Hepatitis Alliance, International Network of People Who Use Drugs, European AIDS Treatment Group, Harm Reduction International, European Harm Reduction Network, European Liver Patients Association, European Association For The Study Of The Liver and HIV/AIDS Civil Society Forum

Acknowledgements

Special thanks to the Manifesto reviewers for providing input and guidance:

Anke Van Dam, Anouk de Gee, Charles Gore, Chris Ford, Eliot Ross Albers, Erlind Plaku, Fiona Godfrey, Georg Farnbacher, Hilje Logtenberg-van der Grient, Igor Kuzmenko, Jason Grebely, Jeff Lazarus, Jules Levin, Karyn Kaplan, Katrin Prins-Schiffer, Luís Mendão, Margaret Walker, Maria Phelan, Marinela Debu, Ricardo Fuertes and Valentin Simionov.


 

With financial support from the Drug Prevention and Information Programme (DPIP) of the European Union.

Neither the European Commission nor any person acting on its behalf is liable for any use of information contained in this publication.

La longue marche de l’antiprohibition

Speedy Gonzalez continue de nous informer sur les préparatifs de l’Ungass (Session spéciale de l’Assemblée générale des Nations unies) 20161, qui pourrait marquer le tout début de la fin de la prohibition des drogues. Il nous entraîne cette fois dans les arcanes des diverses commissions, conseils et autres offices, et nous présente les premières avancées sur la question. Suivons le guide !

Do you speak ONU ?3asud55 p27 ONU

  • ECOSOC : United Nations Economic and Social Council (Conseil Économique et Social des Nations Unies) ;
  • CND : Commission on Narcotic Drugs (Commission des Stupéfiants), mise en place en 1946 par l’ECOSOC dont elle dépend, elle est est constituée de 53 membres élus pour 4 ans parmi les pays de l’ONU. Le nombre de sièges est définis pour chacune des 6 régions de l’ONU ;
  • ICSH : Informal Civil Society Hearing (Audition Informelle de la Société Civile) ;
  • INCB : International Narcotics Control Board (Office International de Contrôle des StupéfiantsOICS), elle est chargée du contrôle de la bonne application des conventions sur les stupéfiants dans les pays signataires ;
  • OAS : Organisation of American States (Organisation des États AméricainsOEA) ;
  • ONUDC : United Nations Office on Drugs and Crime (Office des Nations Unies contre la Drogue et le Crime organisé);
  • VNGOC : Vienna Non Governmental Organisations Committee on drugs (Comité de Vienne des ONG sur les drogues). Il vise à faciliter le rapprochement entre les ONG et les organisations de la société civiles (OSC) avec les organes de l’ONU du contrôle des drogues basés à Vienne (CND, ONUDC, INCB). Asud en fait désormais partie tout comme 129 ONG de 53 pays.

Objectif UNGASS 2016

On comprend donc que tout cela se fait en plusieurs temps et l’IDPC2 appelle à être vigilant dans tous ces débats. D’abord, en changeant l’expression « le problème mondial de la drogue » par « les problèmes associés aux marchés des drogues illicites et leur contrôle », qui oriente davantage le problème sur la prohibition plutôt que sur les produits. Il faut aussi intervenir là où on le peut comme au VNGOC, ou dans les instances où les ONG n’ont pas de voix par le biais de l’Onusida ou de l’OMS.

Avant d’aller plus loin, petit retour en arrière : à l’Onu, on a assisté depuis 1970 à la mise en place des trois conventions sur les stupéfiants toujours en vigueur qui n’ont fait que renforcer la situation d’interdiction. Avec elles, les gouvernements croyaient encore qu’ils allaient gagner cette guerre. On s’est voilé la face et l’escalade de la répression a continué. Arrive ainsi 1998 et la dernière Ungass en date sur les drogues qui, comme les précédentes, prolonge sans sourciller la prohibition malgré des résultats déjà catastrophiques. L’épidémie de VIH, « la lèpre du XXe siècle », va pourtant changer quelque peu la donne en forçant les pays, y compris le plus prohibitionnistes comme la France, à appliquer enfin des politiques de RdR… En 2009, malgré une situation internationale désormais hors de contrôle avec notamment le Mexique et l’Afghanistan qui s’enfoncent dans la guerre à la drogue, l’Onu se fixe comme objectif l’élimination ou la réduction significative de l’usage de drogues, de l’offre et de la demande d’ici 2019 !! On semble encore croire au Père Noël en fixant un sempiternel plan d’actions sur la coopération internationale pour lutter contre « ce fléau »

Certainement échaudés par les échecs patents de ceux qui l’ont précédé, les États membres vont cependant décider d’évaluer aussi l’application de ce plan lors d’un Débat de haut niveau, qui devait se tenir avant la CND de 2014. Autres recommandations : que l’ECOSOC consacre l’un de ses Débats de haut niveau à un thème lié au problème des drogues et que l’Assemblée générale elle-même tienne une nouvelle session spéciale sur ce sujet. Initialement prévue en 2019, cette Ungass a finalement été avancée à 2016, suite à la demande de 3 pays (Mexique, Colombie et Guatemala), soutenue par 95 autres États membres lors de l’Assemblée générale de l’Onu. Porté par des États d’Amérique du Sud, ce mouvement a commencé en 2012 dans le cadre de l’Organisation des États américains (OEA), en particulier avec la rédaction du rapport Le problème des drogues sur le continent américain publié en mai 2013, que nous avons déjà présenté brièvement dans le nº54 d’Asud-Journal.

Une longue marche

Concernant le VNGOC, les premiers débats ont permis de faire apparaître des précisions intéressantes, notamment sur le fait que les conventions pourraient être assez souples pour permettre le développement de politiques innovantes centrées sur la santé des personnes. Et que tout est une question d’interprétation des textes et d’application des conventions de la part des États membres. On y a également affirmé que ceux-ci sont maîtres de leurs choix dans la manière d’appliquer ces fameuses conventions. Bien que nous restons encore dans un contexte de contrôle des drogues, on y parle moins de répression et davantage de droits de l’Homme. Les conventions ne doivent plus être un carcan et laisser aux États une certaine marge de manœuvre. Hier les Pays-Bas, aujourd’hui l’Uruguay et l’Équateur, l’ont bien compris !

Mais prière de laisser l’euphorie au vestiaire ! Nous ne sommes qu’au tout début de ce processus qui, bien sûr, sera une véritable Longue Marche longue marche4. Il suffit pour cela de voir les questions abordées lors du HLS des 13 et 14 mars 2014, où les bulldozers de la prohibition genre OICS, CND et autre ONUDC ont à nouveau demandé la « réduction de la demande, de l’usage illicite de drogues et de la toxicomanie… », la « coopération internationale pour l’éradication de cultures illicites destinées à la production de stupéfiants et de substances psychotropes… », et une « lutte contre le blanchiment d’argent et promotion de la coopération judiciaire ». Que ceci soit plus facile si on en finissait avec la prohibition ne les effleure pas encore, du moins officiellement !

Suite au prochain numéro, en restant raisonnablement optimiste car le vaisseau de la prohibition fait eau de toute part… !

asud55 p28 26 juin journée antidrogue


Notes :

1/  Voir l’article « Abattre le mur de la prohibition par le speedé de service, Asud-Journal n°54.
2/ International Drug Policy Consortium : cf. note 1.
3/  Merci à Marie Debrus, présidente de l’AFR, qui nous a éclairés sur toute cette question à son retour de la 57e session de la commission internationale des stupéfiants en mars 2014 !
4/  Mao fut forcé à une retraite longue et coûteuse en hommes devant la poussée des forces nationalistes avant de pouvoir contre-attaquer, victorieusement cette fois.

Abattre le mur de la prohibition

Speedy Gonzalez  nous entraîne pour un petit tour d’horizon de la planète parti à l’assaut de ce mur plus sanglant que celui de Berlin à travers les liens de différentes natures qu’ASUD a tissé avec des organisations comme INPUD, CORRELATION, IDPC…. Mais l’enjeu ultime est d’être prêt pour l’UNGASS 2016 (l’Assemblée Générale des Nations Unies) qui va devoir réexaminer le bien fondé de la politique sur les drogues suivie depuis 1970.

De droite ou de gauche, le gouvernement français peut toujours se rassurer en pensant qu’un sujet comme l’urgence de mettre fin à la guerre aux drogues, donc à la prohibition, n’intéresse que des utopistes post soixante-huitards et que notre bonne vieille loi de 1970 tient toujours la route… Mais en quittant notre pays, on se rend compte qu’il est chaque fois plus isolé, campant sur sa position : ne rien changer, comme sur le cannabis1, ne pas aller de l’avant, comme avec la lamentable affaire de la salle de consommation à moindres risques de la gare du Nord qui a ridiculisé la France ! Il pense sans doute qu’avec ce mélange de RdR et de répression2, les drogues et leur consommation resteront contrôlables, sans crainte de dérives sécuritaires et sanitaires. On le sait, il n’en est rien et à l’étranger, les choses bougent à grande vitesse.

Une plus grande indépendance vis-à-vis des USA

asud-journal-54 USA cannabisIntitulé Le problème des drogues sur le continent américain, le rapport 2013 du secrétariat de l’Organisation des États américains (OEA) illustre parfaitement ce changement de mentalité au niveau mondial, qui se traduit par de nouvelles approches partant toujours d’un sévère constat sur les résultats obtenus jusqu’à présent. Les États du continent américain ont décidé de ne pas continuer à monter l’escalier de la répression en suivant l’exemple des USA comme ils avaient toujours fait. Ils ouvrent le débat sans parti pris idéologique ni moral, et utilisent comme élément d’analyse des faits scientifiques, des informations objectives émanant d’acteurs de terrain sur la réalité de la prohibition. Selon ce rapport, « des leaders politiques du continent, des ex-chefs d’État, des universitaires et des représentants de la société civile, préoccupés par l’impact de la violence reliée aux drogues ainsi que par le flux continu de drogues dans la région, ont promu l’adoption de politiques orientées à réduire l’importance de la justice pénale dans le contrôle de celles-ci ». Une attitude renforcée par une plus grande indépendance politique en général et sur les drogues en particulier des gouvernements latinos vis-à-vis des USA. Mais aussi par le fait que le gouvernement d’Obama semble louvoyer sur cette question, navigant à vue dans un pays dont 21 États ont légalisé le cannabis thérapeutique, 3 l’usage récréatif. Les USA semblent de moins en moins enclins à jouer, comme par le passé, la carte répressive mondiale avec la DEA. Personne ne croit plus pouvoir gagner cette guerre par la répression. Le mirage d’un monde sans drogue prédit en 1971 par Nixon pour l’an 2000 s’est évanoui depuis longtemps, et Obama voit bien que le mur de la prohibition commence à se fendiller grave…

« Nothing about us without us »

Mais le mouvement antiprohibitionniste vient surtout de mouvements d’UD comme Asud, qui ont senti la nécessité de s’appuyer sur des réseaux internationaux pour mieux se faire entendre. Avec sa déclinaison européenne (EuroNpud), l’International Network of Persons who Use Drugs (Inpud), dont Asud est un membre historique, défend le respect des droits de l’homme pour les usagers de substances dans les instances internationales. Animant des campagnes, participant à de nombreuses conférences internationales, aidant à se rapprocher pour créer une véritable représentation mondiale des usagers de drogues qui soit reconnue comme acteur indispensable, Inpud a permis de tisser des liens avec des organisations qui agissent davantage au niveau social et sanitaire sans pour autant oublier le volet politique. Grâce à son réseau de contacts, Inpud permet donc de se positionner sur le terrain de la santé publique, par exemple sur le VIH comme lors de la récente consultation d’experts « Changing the Game » au siège de l’Onusida à Genève, où Asud était le seul représentant du « groupe cible »2 des UD. On  a donc  pu y réaffirmer entre autre que la prohibition plombe tous les problèmes concernant le VIH. Par exemple la prévention et le financement avec 9/10ème des dépenses qui sont faites dans la répression des drogues et 1/10ème dans la prévention. La collecte d’informations est aussi touchée avec les dérèglements statistiques qu’entrainent les législations répressives sur ces dernières3. ASUD a pu aussi y réclamer que l’ONUSIDA et l’OMS reprennent leur place de 1er plan dans le débat sur les drogues afin que leur avis scientifique s’impose enfin….

Car si la sécurité de tous est malmenée, voire violée, la santé est aussi menacée. Des organisations européennes comme Correlation (European Network, Social Inclusion & Health), qui fut en partie créée par l’UE grâce à son programme d’action communautaire dans le domaine de la santé publique, érigent des ponts avec les associations d’usagers pour changer les politiques des drogues et lutter contre l’exclusion sociale. Correlation plaide, présente de nouveaux guides de bonnes pratiques de RdR communs à tous les pays et monte des programmes de formation de professionnels en collaboration avec des mouvements d’UD européens, qui peuvent utiliser cette plateforme sanitaire et sociale pour affirmer le fameux slogan popularisé par Inpud : « Nothing about us without us ! » (« Rien sur nous sans nous ! »).

Dans ces actions, INPUD et les organisations qui l’a compose, peuvent dénoncer les barrières que présente la prohibition et qui rendent difficile de faire de la bonne prévention et de la RDR sur un produit illégal. Pour la France cela se traduit par l’absence de salles de Conso, de programmes d’héroïne médicalisée et d’échanges de seringues en prison et surtout, par le nombre d’UD arrêtés et emprisonnés pour simple usage de drogue qui ne cesse d’augmenter4!

Un rendez-vous historique

C’est bien pour cela que  le rendez-vous de l’UNGASS 2016 (l’Assemblée générale des Nations unies) à New York occupe désormais tous les esprits. Avec l’IDPC (International Drug Policy Consortium) qui est « un réseau mondial d’ONG et de professionnels réunis pour promouvoir un débat ouvert et objectif sur la politique des drogues au niveau national et international » auquel appartient ASUD et qui soutient « des politiques efficaces pour réduire les méfaits liés aux drogues ». Les assos anti-prohibitionnistes se positionnent pour se rendez-vous historique de cette Assemblée Générale de l’ONU en 2016. Mais sa préparation a déjà commencé et 2014 est très importante. Jusqu’à présent, l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), l’Organe international de contrôle des stupéfiants (OICS) et la Commission des stupéfiants (CND), les 3 organismes chargés de la surveillance de l’application et du respect des conventions Internationales, imposaient leur vision belliciste dans tous les documents de travail pour préparer l’assemblée générale. Ces dernières années, l’IDPC a su tisser un réseau à l’ONU pour faire du lobbying en faveur d’un changement de cap sur les politiques de drogues, avec des assos, des ONG, des organismes et surtout, des gouvernements sensibles à ces changements comme ceux d’Amérique latine, certains d’Afrique de l’Est et de l’Ouest, d’Europe (Suisse, Portugal, Finlande…). L’IDPC alerte quotidiennement sur les réseaux sociaux de l’évolution politique, sécuritaire et sanitaire de cette question, appelant et aidant toutes les structures et assos à entrer avec lui dans les comités de l’ONU, comme le Comité de Vienne des ONG (VNGOC, qui était jusqu’à présent lui aussi constitué d’ONG favorables à la prohibition) afin de rééquilibrer sa composition (un comité de l’ONU n’est que la somme des entités qui le composent). Son mandat : assurer que la société civile fasse entendre sa voix comme par exemple à la prochaine réunion de la CND du 13 au 21 mars à Vienne, qui prépare les documents pour l’Ungass 2016. La route est encore longue mais on avance….


1/ Rien ne bouge en France, la seule timide avancée fut le Sativex® qui sortira en 2015 sur le marché, un spray peu dosé en cannabis uniquement réservé aux patients atteint de sclérose en plaque et qui fut en plus adopté à l’arrache sous pression de l’Union Européenne doublée d’une plainte déposée devant le Conseil d’Etat par son distributeur dans 17 autres pays…

2/ Groupes dont les membres sont particulièrement concernés par le VIH en Europe : les MSM (Men who have sex with Men) le principal avec 50% des nouvelles infections, les hétérosexuels avec 23%, les  migrants subsahariens (13%), les UD avec 5% seulement,  les Sex Workers , les transgenres… (Sources ECDC et Bureau Régional OMS pour l’Europe, 2012.)

3/ En Hongrie, membre de l’U.E., les médecins ont l’obligation d’informer la police de l’identité d’un patient  lors de la découverte de sa séropositivité quand celui-ci se présente ou est identifié, comme usager de drogues !!

4/ Depuis 2010, 135.447 personnes ont été arrêtés et 1747 ont été mises en prison pour simple usage de drogues . Ce « délit » représente plus de 80% des arrestations liées aux questions de drogues (trafics…) et 90% de toutes les arrestations pour usage concernent exclusivement le cannabis ! (Sources : Obradovic 2010, OFDT 2012a et Ministère de la Justice et des libertés 2011 dans l’Alerte de l’IDPC.)

Alberto Garcia-Alix, un photographe hors champ

L’un des plus grands photographes espagnols contemporains prend depuis plus de trente ans des clichés de ses potes en noir et blanc. Une galerie de portraits saisissants, d’instants pleins d’émotions où se côtoient motards, défoncés, zonards, stars du porno, musicos et anonymes.

S’il est courant qu’un photographe choisisse des gens en marge comme sujets, la différence est de taille quand ces derniers sont ses potes, qu’il raconte leur histoire, allant même jusqu’à pratiquer l’autoportrait en train de se faire un shoot d’héro dans les années 1980 ! D’autant qu’aujourd’hui, le bougre ne renie rien, surtout pas : « Je n’ai pas honte, on voulait vivre, explorer de nouvelles sensations, s’éclater…! » Il le fait sans frime, juste au naturel à l’état brut et décoiffant de toute une génération qui explose parfois sur fond d’héro, de sexe et de rock’n’roll version Madrid !

Il m’ouvre la porte de son appart-studio à Madrid avec un chaleureux abrazo. Pas grand, des tatouages plein les bras, la voix cassée, les yeux rieurs, une bonne gueule, il sait que je ne viens pas pour un scoop mais pour parler à travers lui de l’arrivée massive du caballo (cheval) en Espagne, de contre-culture. Appréciant les numéros d’Asud que je lui passe, il a lui aussi a publié des fanzines où s’exprimait une jeunesse bâillonnée par quarante ans de nuit franquiste, et une superbe revue, El Cante de la tripulación. Il allume un joint, n’a pas la grosse tête, parle de sa vie, évoque la photo, « sans elle, je serais certainement parti en live ». Motard dans l’âme, il roule toujours en Harley mais n’est plus à la tête d’une équipe de déjantés juchés sur de belles italiennes dans le championnat d’Espagne. On en vient vite à l’héroïne, sa « drogue reine » qui rentre dans sa vie dès 1976, avant la fameuse Movida (en argot « faire un plan ») dont il dit : « On m’affuble souvent du titre de photographe de la Movida, bien sûr j’étais tout le temps là où il se passait des choses, mais on n’était pas un mouvement, j’étais avec mes potes, les ai pris en photo, c’est tout… Cela partait dans tous les sens, c’était libertaire, c’est après que les médias ont inventé ce mot… ». Il a donc vécu la première vague du cheval, celle où toutes les pharmas de Madrid se faisaient casser à la recherche d’opiacés, les transformant vite en bunkers… Il raconte les plans, le deal, la blanche, le brown, puis le tourbillon qui s’accélère au début des années 1980 avec la Movida qui élargi les excès au plus grand nombre, mais aussi cette soif de vivre autrement !

Alberto est fan de rockabilly et de tango, dont la mélancolie sied à ses photos empreintes de nostalgie car nombre de ses amis et son jeune frère Willy sont morts (OD, sida) et d’autres drames ont ponctué sa vie, comme celle de beaucoup d’entre nous. Marqué dans son corps, « quelque part on est un peu des survivants, tu ne crois pas… ? », le VHC a failli lui être fatal « l’interféron mec, c’est pas de la tarte ! » Mais il a au moins sept vies, voyage (Mexique, Cuba, Laos…), anime des ateliers, expose partout, fait des vidéos, a une petite maison d’édition, Cabeza de Chorlito, écrit de beaux textes pour ses bouquins de photos comme « De donde no se vuelve », sur cette soif de liberté au lourd tribut, les rêves opiacés, l’accroche de l’héro…

Né en 1956, Alberto Garcia-Alix vient de recevoir le prix Fotoespaña 2012 pour son œuvre mais n’a pas sombré dans la repentance. Il n’est plus accro à l’héro et s’en sort bien même si à de rares occasions… « Quand je suis allé au Laos, je suis tombé sur de la blanche, waow, heureusement c’était plus que les deux derniers jours… ! »

On rit. La méthadone ? Il reconnait que c’est un outil nécessaire mais « t’es toujours accro, c’est pas mon truc … ».
Il est bien sûr contre la prohibition des drogues et me raconte en souriant la dépénalisation de toute conso en Espagne en 1982 : « des mecs allumant leur pétard devant un flic et lui soufflant la fumée dans la gueule ! » Tout était possible, une formidable explosion des sens même si en 1975, à la mort de Franco, « une fille en minijupe de cuir noir allant acheter son pain, était plus révolutionnaire que bien des discours militants ». Des gens comme Alberto ont fait galoper l’Espagne à 200 km/h, lui faisant rattraper son retard et la projetant dans une modernité en rupture avec un passé national-catholique !
À découvrir donc ces super photos d’un artiste qui est des nôtres…

Les 12 photos présentées ici sont issues du livre d’Alberto Garcia-Alix “De donde no se vuelve” (Centro de Arte Reina Sofía/La Fabrica, Madrid, 2008), dans lequel sont réunies les 240 photos de l’exposition qui s’est tenue entre 2008 et 2009 au Musée d’Art Moderne de Madrid, là où l’on peut voir le fameux Guernica de Picasso.
Notre choix s’est volontairement limité à celles qui ont trait à la drogue, Asud oblige, mais bien d’autres sujets d’inspiration figurent dans ce livre et dans son oeuvre en général.  Tout aussi importants sont la moto, avec ses potes bikers, le sexe avec des copines dans des poses très provos, des stars masculines du porno comme le célébre Nacho Vidal, des prostituées, mais aussi des musicos comme Camaron et bien sûr ses amis anonymes dont on peut suivre  certains au fil des années…

Jorge y Siomara, 1978Jorge et Siomara, 1978 (un couple d’amis d’Alberto)
La dope qui arrivait sur le marché étant blanche, soit on la sniffait, soit on la shootait. Cette dernière voie de conso deviendra vite populaire à partir des années 76-77 dû à plusieurs facteurs: l’explosion de liberté que connait alors l’Espagne après 40 ans de dictature franquiste, l’intensité des effets de l’héro par voie intraveineuse que les UD déjà initiés ne manquaient pas de souligner, l’ignorance totale de ses dangers (pas de différence faite entre fumer un joint ou shooter!). Il faut ajouter aussi que ceux qui shootaient étaient vus à ce moment là comme super branchés. Mais c’est surtout l’absence dramatique d’une politique publique de prévention  qui fit cruellement défaut !
Willy en train de se shooter, 1980Willy en train de se shooter, 1980
Jeune frère d’Alberto, Willy est sur cette photo au début de sa courte histoire avec l’héro. Il aime le rockabilly et s’éclate dans le Madrid de la Movida…
Parier pour ne jamais gagnerParier pour ne jamais gagner, 1976
En donnant ce titre dès 76, Alberto pressent le drame que la conso débridée d’héro va entraîner pour toute une génération. Celle-ci finira par toucher toutes les régions,  les villes comme les campagnes, les riches comme les pauvres… Mais ces derniers payèrent évidemment le prix fort! en les poussant massivement dans la délinquance avec sa cohorte de prisons, morts violentes, familles détruites…. En Galice, la Bretagne ibérique et terre d’arrivage d’héro et de CC, une remuante et courageuse association « des mères contre la drogue », exerça même une pression politique pour ne pas que les U.D. (leurs enfants) soient criminalisés et exprima un fort rejet social des dealers-mafieux avec de grosses manifs devant leurs luxueux domiciles !
P'tit Juan, 1997P’tit Juan, 1997
Un pote d’Alberto au look bien dans ses baskets.
Teresa en train de se shooterTeresa en train de se shooter, 1978
Elle fut la compagne d’Alberto entre 1977 et 1982. Elle décèdera en1995.
Willy, 1982
Willy, 1982
Tout juste père d’une petite fille, Willy est mort à 24 ans d’une O.D. alors qu’ayant décroché, il s’était offert « un homenaje », une petite fête d’un soir… Un phénomène qui deviendra un grand classique ! Sa mort marquera à jamais Alberto et l’empêchera de penser à se payer sa dope en dealant comme beaucoup d’UD le faisaient à l’époque, avant que cette activité ne tombe dans des mains plus professionnelles…
En attendant le dealer, 1982En attendant le dealer, 1982
A cette époque et jusqu’au début des années 90, le deal et donc aussi la conso d’héroïne, la cocaïne restant marginale, avait lieu dans les rues de Madrid souvent aux yeux de tous. Le dealer était espagnol (mais gadjé, rarement gitan), souvent héroïnomane. Puis, les autorités ont voulu en finir avec l’image de plus en plus impopulaire du junkie faisant son shoot en pleine rue sur un banc public (la conso de toutes les drogues étant dépénalisée) et laissant souvent sa seringue n’importe où. Elles firent sortir du centre ville par une forte pression policière sur les dealers, la vente et donc très vite aussi la conso qui se déplacèrent peu à peu vers les bidonvilles gitans de la banlieue.
Autoportrait en train de me shooter, 1984Autoportrait en train de me shooter, 1984
Alberto avait commencé à consommer de l’héroïne à l’âge de 19 ans, fin 75. Il sauta comme beaucoup du joint au fixe, pratiquement dans la même année et sans même passer d’abord par la case du sniff! Ce fut le début d’une longue relation…
Johnny Thunders, 1988 Johnny Thunders, 1988
Johnny Thunders, guitariste du groupe culte de la scène new yorkaise, les New York Dolls, au style très rock avec un jeu de scène décadent et travesti (qualifié aussi de proto-punk, de glam-rock) qui connut son heure de gloire entre 1971 et 1975. Les NYD influençèrent de nombreux groupes comme les Ramones, le guitariste Steve Jones des Sex Pistols, Morrissey de The Smiths, Guns N’ Roses, Television , Blondie, Talking Heads… Alberto et lui devinrent amis à la fin des années 80, lors d’une tournée européenne du groupe The Heartbreakers que Johnny avait fondé avec le batteur des NYD Jerry Nollan en 75. Johnny mourrut dans des circontances mystérieuses, d’une OD de méthadone et d’héroïne, dans un petit hôtel de la Nouvelle Orléans en 1991, après au moins une quinzaine d’années d’une addiction à l’héro et dont j’avais déjà pu constater l’ampleur, l’ayant rencontré à N.Y. en 81 et 82…
Lirio, 1997Lirio, 1997
Iris, surnom d’un ami… dans une position bien connue des injecteurs pressés ou sans garrot à disposition (bof), mais qui n’ont pas encore de problèmes veineux…!
Floren, 2001Floren, 2001
Deux facteurs ont fait peu à peu changer le mode de conso : le Sida qui a frappé très durement les UD espagnols et l’arrivée de l’héroïne marron début 80, d’abord iranienne, puis turque et libanaise et enfin pakistano-afghane que l’on peut inhaler. Au shoot et à ses dangers (et la très mauvaise image sociale du junkie), les UD depuis plus de 15 ans préfèrent largement  chasser le dragon sur de l’allu ou fumer en pipe. Ce mode de conso présente beaucoup moins de risque d’OD et empêche les dégâts veineux. Par contre de sérieux problèmes pulmonaires apparaissent avec un usage fréquent.
Grosse défonce à ManilleGrosse défonce à Manille, 2001
Autoportrait d’Alberto, la blanche devait être bonne! mais c’était avant le réveil de son hépatite C et le traitement qu’il fit à Paris où il résida entre 2003 et 2005, Porte de la Chapelle…
Désormais, Alberto, « Rangé des voitures » , préfère tirer sur un p’tit joint de cannabis!

Campagne « Mon traitement, mon choix »

Une campagne européenne en douze langues destinée aux personnes dépendantes aux opiacés, et à leur entourage. Objectif : apporter des informations objectives et de qualité, et des conseils pratiques non moralisateurs sur tous les aspects relatifs aux traitements, grâce à la collaboration de plusieurs associations européennes d’UD, dont Asud.

La campagne « Mon Traitement, Mon Choix  » (MTMC) est en effet le fruit d’une étroite collaboration entre PCM Scientific, une société d’éducation médicale britannique chargée de sa réalisation technique, de sa coordination au niveau européen et de la
rigueur scientifique de son contenu, d’une part et de trois associations d’UD (Asud, l’espagnole Apdo et l’allemande Jes) d’autre part.
Le rôle d’Asud n’est donc pas simplement d’assurer la diffusion de la campagne en France mais aussi de contribuer à déterminer son contenu et son ton pour qu’elle soit réellement utile aux usagers et réponde à leurs demandes, loin des préjugés moraux ou idéologiques.

Déculpabiliser, dédramatiser, informer

Objectifs : DÉCULPABILISER les usagers par rapport à leur addiction éventuelle, « une pathologie chronique récidivante comme le diabète  », DÉDRAMATISER le traitement s’ils choisissent d’en faire un, « une composante importante de toute pathologie…  », et surtout, INFORMER pour aider à choisir…
Pour des raisons de cohérence et d’unicité du message, le travail a d’abord été fait en anglais, puis traduit par PCM dans les onze autres langues. Asud s’est ensuite chargée de la correction et des adaptations nécessaires pour la version française qui servira de base aux autres pays francophones. MTMC se décline sur plusieurs supports : sur Internet, avec un site européen (www.mytreatmentmychoice.eu) accessible en douze langues et un site par pays (www.montraitementmonchoix.fr pour la France), sur les réseaux sociaux et enfin, sur papier, avec des posters, des cartes postales, une brochure résumant l’essentiel…
Cette campagne est née grâce au soutien du laboratoire Reckitt Benkiser Pharmaceuticals(qui produit notamment le Suboxone®).

«  Qu’est-ce que la dépendance ?  »

Les seules difficultés rencontrées ont essentiellement porté sur des problèmes de traduction et aux exigences d’une campagne internationale. Son titre dans chacune des onze autres langues devait par exemple être la traduction pratiquement littérale de celui (bien) choisi en anglais, tout en permettant à chaque langue et culture de mieux se l’approprier…
Avant d’en examiner le contenu, soulignons une fois encore qu’il s’agit d’une campagne destinée aux UD dépendants aux opiacés, qui veulent sortir de cette situation pour différentes raisons. Dès le début vient d’ailleurs l’éternel test pour savoir si l’on est dépendant ou non. Mais le ton est donné dès le troisième des sept grands chapitres qui constituent le site, « Qu’est-ce que la dépendance ?  » : « Toutes les personnes ayant consommé des opiacés ne sont pas dépendantes et la dépendance n’est pas une chose qui intervient après la première prise d’opiacés.  » Évident, mais bon à rappeler, car bien souvent absent des campagnes alarmistes sur l’usage des drogues.
Plusieurs éléments suscitent l’attention de celui qui visite le site MTMC. Une présentation assez attirante, optimiste, pas du tout noire ou misérabiliste, et une note originale : de belles photos de parties du corps tatouées avec un slogan, dont certains résument bien l’esprit de MTMC – « Plus vous en savez, plus vous êtes capable de faire valoir votre point de vue  ». Comme le souligne le titre de l’introduction, « Information = pouvoir  », cette campagne souhaite que les personnes puissent décider par elles-mêmes en connaissance de cause, bien évidemment (et on insiste toujours dessus) avec l’aide d’un médecin.

L’expérience d’usagers ou de professionnels

Il y a donc des infos sur les principaux traitements – médicamenteux et non médicamenteux – « sans les hiérarchiser  », dixit Fabrice Olivet, avec le pour et le contre, les risques, les effets secondaires et les idées reçues, pour mieux s’y opposer. Pas d’info en revanche sur des médicaments en particulier, la loi française interdit qu’un site Internet français financé par un laboratoire (comme R .B.Pharmaceuticals) le fasse… Merci pour les patients qui n’ont pas le droit à une info plus précise et utile ! Pour en avoir, je vous conseille donc d’aller sur le site européen (mytreatmentmychoice.eu) et cliquer sur la langue française pour trouver dans l’espace « Médicaments  » des infos ciblées sur sept d’entre eux, de la buprénorphine à la morphine orale à
libération prolongée, en passant part la levométhadone, etc., avec la même objectivité que pour les traitements.
Citons aussi pêle-mêle dans l’introduction, la foire aux questions et dans le chapitre final, des témoignages encourageants d’UD (avec vidéos) ayant réussi à sortir de leur dépendance. Une grande facilité pour accéder aux différentes rubriques, de nombreux conseils pour mieux tirer parti des traitements, fruit de l’expérience d’usagers ou de professionnels :
« Ne soyez pas trop ambitieux  », « Soyez réaliste  », « Soyez clément avec vous même  », «  Soyez patient  »… Où l’on insiste sur l’importance de faire des petits pas, d’intégrer la possibilité de faire des rechutes « qui font partie du parcours  », de ne pas vouloir aller trop vite, de ne pas croire à « la pilule miracle  »… Des adresses où trouver de l’aide dans tous les pays listés et les traitements qui y sont disponibles (bien pratique !).
Et tout un chapitre pour les proches d’une personne dépendante, qui veulent faire quelque chose mais ne savent pas quoi, auxquels MTMC apporte aussi une aide précieuse.
Si MTMC a déjà reçu le soutient d’autres associations d’UD comme la portugaise Caso, la danoise Brugerforeningen ou la norvégienne Prolar, l’objectif est de contacter un large éventail de fédérations nationales, associations, structures RdR, centres de soins, etc., dans chaque pays par le biais d’un coordinateur local (Asud en France). Autant de relais qui, en diffusant les supports papiers et/ou en l’accueillant sur leur site, permettront à la campagne de toucher le plus grand nombre possible d’UD et de proches. MTMC sera présent sur le stand d’Asud lors des grands rendez-vous de l’année 2012. Aidez-nous à l’améliorer en répondant à un questionnaire que vous trouverez sur la page d’accueil du site !

La salle de consommation de Madrid menacée par la crise en Espagne

La presse espagnole relate la fermeture prochaine de l’unique salle de consommation de Madrid. (cf Ci dessous trois liens en Espagnol). A partir de ces trois articles, voici un état des lieux de la situation, qui comprend notamment, une baisse de 35% du financement des dépenses consacrées à la lutte contre la toxicomanie dans la région de Madrid…

Détail important : 2 des articles ci-dessous sont des articles du grand journal de droite ABC , genre Le Figaro, mais néanmoins trés critique sur cette fermeture, mais comme plusieurs idées se chevauchent dans les 3, je vous fais une présentation de l’ensemble sans les traiter un par un. Je vous ai donné aussi quelques clés sur la salle et la situation politique à Madrid et en Espagne pour bien comprendre les enjeux. Il n’y a pas que ce journal qui dénonce cette prochaine fermeture, le plus grand quotidien espagnol El Pais le fait aussi sur une double page centrale dans son édition de dimanche, d’autres canards aussi…

Dans l’ensemble, il y a bien en 1er lieu le manque de fric dû à la crise terrible en Espagne qui explique en grande partie que le contrat souscrit entre la Région (politiquement à droite avec le P.P.) et l’entreprise privée qui gère la salle de Conso, qui se termine le 31/12/2011, ne sera pas renouvelé. Cette salle, il faut le rappeler, fut ouverte en l’an 2000 par le président de droite de la Région de Madrid M. Gallardon, contre l’avis du maire de l’époque pourtant du même parti, le Parti Populaire et contre l’avis de son président M. Aznar, elle fut la 1ère salle de conso en Espagne avec une à Barcelonne. A ce propos, Gallardon, l’actuel maire de Madrid, déplore aussi fortement sa fermeture…

Mais remettons cela dans le contexte politique actuel : pour 2012, la région de Madrid (qui a la compétence en matière de santé) va baisser de 35% les dépenses consacrées à la lutte contre la toxicomanie!! Ce n’est pas juste la salle de conso qui est concernée, par exemple, des 20 appartements collectifs pour des post cures, il ne va en rester que 7 en 2012! Le centre de désinto El Batan avec 130 usagers va aussi fermer! C’est donc bien un choix politique que la droite qui gouverne Madrid et sa région a fait déjà depuis quelques temps de réduire les dépenses sociales, de l’éducation et de la santé, désengageant l’Etat au profit du privé et ce qui se passe à Madrid constitue un avant-goût de ce qui attend tous les espagnols avec le triomphe écrasant annoncé du P.P. (droite) aux prochaines élections générales dans 1 semaine et d’où sortira le prochain gouvernement. Comme dit le psychiatre José Cabrera (créateur de la salle de conso de madrid), avec la métha les UD ne volent plus ni n’attaquent personne, ils ne font plus peur, donc ils ne sont plus intéressant pour le pouvoir!!! Il semble qu’il ait raison!!

Le coût de fonctionnement de cette salle de 2000m2 est d’1 million d’€ par an mais il faut dire qu’elle offre non seulement tous les services habituels d’une salle d’injection avec aussi des consultations médicales, sociales et juridiques, mais en plus, elle est un centre de distribution de métha et de RDR, a une laverie pour vêtements, des douches, une salle à manger où sont servis 4 repas chauds par jour, une salle de repos-télé, une bibliothèque, une bourse de vêtements et un dortoir avec 40 lits, le tout ouvert 24/24H et 7/7 jours. Selon les responsables, la salle reçoit quand même encore 100 personnes par jour dont 40 restent dormir alors qu’à la grand époque -entre 2000 et 2009- il y avait en moyenne 400 à 500 U.D. par jour qui l’utilisaient sur les 3.000 à 4.000 U.D. qui venaient à las Bartanquillas tous les jours et on avait estimé le nombre total d’UD à environ 13.000 !!!

Officiellement, la conjoncture économique n’a rien à voir, la raison selon l’Agence Antidrogue c’est qu’elle ne servirait plus réellement à grand chose, mais alors pourquoi ne pas la réouvrir là où tout le monde (flics, médecins et assos de RDR°) s’accordent que la situation est exactement la même qu’à Las Barranquillas à la belle époque, c’est à dire sur la scène ouverte de Valdemingomez…?

Tout le monde s’insurge contre cette fermeture qui en 11 ans a sauvé des centaines de vies (dixit): d’abord les UD qui protestent , font et vont faire des manifs devant l’Agence antidrogue de la région de Madrid accompagnés par le personnel de la salle , des adictologues du service de santé public et des assos impliquées dans la RDR.

Ils ont reçu aussi le soutient du maire de Madrid, de la Junta de Seguridad de Districto de Vallecas (Commission chargé des questions de sécurité et d’ordre public réunissant des élus municipaux, la police municipale et nationale de chaque district de la capitale, ici donc celui de la banlieue de Madrid où est située la salle) qui a envoyé en particulier une lettre à la directrice de l’Agence antidrogue, donc aussi responsable de la salle de conso, en regrettant cette fermeture et SURTOUT qu’il n’y ait pas de prévision d’en ouvrir une autre à Valdemingomez où elle fait cruellement défaut car la situation y est dramatique, avec des chiffres équivalent à ceux de las Barranquillas.

Chasser le dragon, une alternative de consommation ?

Contrairement à plusieurs pays européens où cette pratique est assez populaire, chasser le dragon n’est pas très répandu en France. Même s’il n’est pas anodin, ce mode de consommation peut pourtant représenter une alternative intéressante, surtout par rapport à l’injection. Trucs et conseils, avantages et risques… Speedy revient sur son expérience espagnole.

D’abord, une définition de la chasse au dragon à l’occidentale, pour éviter tout malentendu sur ce procédé qui devrait son nom aux volutes de fumée qui le caractérisent et à leur ressemblance avec cet animal mythologique très prisé des Asiatiques. Né en Asie, ce mode de consommation est l’héritier moderne, pour l’héroïne, de la traditionnelle pipe à opium. Il s’agit donc d’inhaler, avec un tube, de l’héroïne brune sur une feuille de papier d’aluminium doucement chauffée par en dessous à l’aide d’un briquet. (On peut fumer de la blanche mais le plaisir est de courte durée car, comme il est impossible de former une goutte que l’on pourra balader, le produit brûlant sur place se consume très vite et cela revient donc cher.) La goutte de produit ainsi obtenue est ensuite baladée de long en large sur la feuille jusqu’à sa disparition complète. Un procédé qui s’est étendu en Europe, au cours des années 90, à la cc basée/caillou ou au mélange d’héro et de cc basée (speed-ball). Suivant la drogue choisie, la manière de procéder diffère un peu au départ, mais la suite reste identique. Avant de présenter ces préparations plus en détail, voyons quels sont les avantages et les inconvénients ainsi que les risques liés à ce mode de consommation.

Une montée aussi fulgurante…

Popularisé en Espagne dans les années 80 (au moment de la vague de sida), chasser le dragon n’a cessé de se renforcer depuis car cela permet d’avoir en quelques secondes une montée fulgurante. Des effets se rapprochant un peu de ceux du fix, mais en atténuant les dangers liés à l’injection (OD, adultération, transmission du VIH…). Concernant le VHC (hépatite C) ou la tuberculose, les risques sont infimes si chacun utilise son propre tube ! Dans le cas contraire (n’en déplaise aux économes qui mettent en avant la quantité de dope récupérée dans un tube partagé pour justifier de l’utiliser), les dangers de transmission sont, comme pour la paille du sniff, très importants. Autre atout et non des moindres : inhaler permet de mieux doser ou du moins de faire des paliers dans sa prise. Les effets étant pratiquement immédiats, on peut tout de suite juger en fonction de son état s’il est souhaitable de continuer… Si cette conso graduelle – qui tient au procédé lui-même – n’écarte pas totalement les risques d’OD et autres problèmes d’adultération dangereuse, elle aide à les diminuer notablement. La préparation en goutte permet également de vérifier un peu la qualité de la dope (voir ci-dessous la partie consacrée à la préparation et ses clefs pour distinguer les degrés de qualité.)…

Toujours dans les avantages, il faut aussi citer la grande convivialité de ce procédé car, tout comme un joint (mais là s’arrête la ressemblance), la feuille peut tourner de main en main, bien à l’opposé des modes de conso très perso du sniff et du fix… Il offre également la possibilité de partager une petite quantité à plusieurs et d’en ressentir autant les effets, même s’ils sont bien plus brefs. Contrairement à ce que l’on croit souvent, ce procédé est en outre tout à fait économique, du moins avec les 3 produits déjà cités. Sauf, bien sûr, si le brown, bien que de bonne qualité, a été coupé avec un produit qui ne permet pas sa formation en goutte, ce qui m’est déjà arrivé en France. Enfin, les raisonnables peuvent interrompre leur consommation et la remettre à plus tard (surtout valable pour l’héro car le désir effréné qui accompagne la base de cc rend difficile cette interruption avant la fin), permettant ainsi d’espacer les prises…

ASUD44 Chasser le dragon 2… que les risques encourus

Chasser le dragon n’est cependant pas un geste anodin, une simple fumette ! D’abord, parce que les produits – héro, base de cc ou speed-ball (toujours très répandu en Espagne) – ne le sont évidemment pas. On peut même dire pour l’héro qu’avec ce procédé, il est plus rapide de s’accrocher qu’en sniff et qu’une fois dedans, la difficulté de la décroche ressemble à celle du fix. Car tout comme pour cette dernière où la seringue prend une place énorme, pour la chasse au dragon, les gestes liés à la préparation du produit et à celle du matériel, ceux de la consommation, les odeurs, etc., pèsent beaucoup… La simple vue (même au supermarché !) d’un peu d’alu me donnait envie de me défoncer et je jugeais en un clin d’œil sa capacité à me convenir pour cet usage ! Concernant la cc basée ou le speed-ball, est-il encore besoin de souligner qu’en chassant le dragon, s’accrocher est super rapide et que même des UD chevronnés sont partis en live avec ce procédé ? Bien que les effets de la base de cc fumée sur l’alu soient un peu moins violents, on s’accroche presqu’aussi vite qu’avec un doseur…

Autre évidence : fumer sur de l’alu n’est pas du tout bon pour les poumons ! Ceux qui ont pratiqué ce mode de conso pendant longtemps présentent fréquemment des problèmes respiratoires qui, selon la durée et la personne, peuvent aller de la bronchite chronique à l’emphysème – dilatation des alvéoles pulmonaires avec destruction de leur paroi élastique. La personne a donc de plus en plus de mal à respirer… Surtout associé à l’héro, chasser le dragon tend à provoquer l’emphysème et les poumons ne se régénèrent pas ! – et même finir par un cancer du poumon, surtout si s’ajoute à cela une consommation de tabac.

ASUD44 Chasser le dragon 3Conseils et matériel

On peut néanmoins observer les précautions suivantes pour réduire un peu la nocivité de cette pratique. Passer les 2 côtés de la feuille d’alu, mais surtout la partie brillante, à la chaleur d’une flamme sans insister et sans laisser de traces noires. Si c’est le cas, essuyez-les avec un mouchoir en papier avant de commencer la consommation. Bien lisser l’alu, placer la dope sur sa partie mate, et réserver le côté plus brillant pour y passer la flamme. Au cours des déplacements de la goutte (voir ci-dessous), essayer de ne pas passer sur les endroits où l’alu aurait pu brûler. Une fois la goutte terminée, ne pas faire le radin en repassant sur les endroits brûlés où il pourrait rester quelque chose ! Prendre un tube assez long (10 cm) pour inhaler et ne jamais utiliser une feuille qui a déjà servi…

Un mot sur le matériel : l’alu doit être présent sur les 2 côtés de la feuille, pas de papier donc sur l’une des faces ! Il est d’autre part préférable d’en prendre un épais qui résistera mieux à l’exposition à la chaleur. Mieux vaut donc préférer une grande marque à celles des supermarchés car l’alu y est trop fin et de mauvaise qualité. Il semble que certains Caarud commencent à distribuer des feuilles d’alu non traitées, donc un peu plus saines !

Découper un rectangle d’une vingtaine de centimètres sur une dizaine, surtout sans froisser la feuille. En effet, plus elle sera lisse, plus la goutte pourra se déplacer facilement. Cette façon de faire devra être conservée durant toute la consommation. Quant au tube, également en alu – Certains utilisent de petits tubes en métal pour pouvoir ensuite mieux récupérer la dope présente, en l’inclinant et en commençant à chauffer par un bout pour finir par celui d’où sortira la fameuse goutte… Pour les pressés, attention à ne pas se brûler les lèvres avec ce tube et le laisser refroidir avant de s’en resservir ! –, le plier en 2 dans le sens la longueur mais sans que les 2 côtés correspondent. Refaire ensuite 2 plis à chaque bout pour renforcer la rigidité, et le rouler en s’aidant d’un crayon par exemple. Une fois la goutte finie, il restera au centre du tube remis à plat une traînée de dope (héro et/ou base) qui, selon les quantités fumées avec le même tube, peut constituer un bon dépannage pour le lendemain matin !

ASUD44 Chasser le dragon 4Préparation

Passons enfin à la préparation. Pour l’héro, placer la flamme du briquet – qui ne doit pas être trop forte – sous le papier, mais pas juste en dessous. Quelques centimètres suffisent pour que le produit ne brûle pas mais puisse fondre et former une goutte brune, voire noire, pouvant facilement se décoller une fois refroidie (plus elle sera orange et poisseuse rendant impossible de la décoller, plus l’héro sera coupée…), et dont la grosseur dépendra de la quantité déposée.

La bonne dose varie de 1/10e à 2/10es de gramme. En effet, surtout au début, une goutte plus importante est difficile à manier (arriver à la conserver unie est un coup à prendre), et une quantité inférieure a tendance à brûler plus vite, surtout si on place mal la flamme du briquet ! Une fois la goutte formée, incliner légèrement la feuille et faire descendre la goutte en chauffant doucement par en dessous, sans coller la flamme au papier et en maintenant toujours le briquet un peu en retrait par rapport à la goutte. Pour jouer sur la vitesse de descente de la goutte, on peut soit incliner davantage le papier, soit rapprocher un peu la flamme, soit jouer sur la position du briquet par rapport à la goutte. Faites attention, surtout si vous fumez à plusieurs et pour des raisons évidentes, de ne pas trop coller votre tube à la goutte car vous risqueriez de l’aspirer dans le tube ! Au départ, mieux vaut donc faire des essais. Il peut aussi être utile de tracer un chemin avec le doigt sur la feuille d’alu avant d’y faire passer la goutte pour mieux la diriger.

Pour la cc basée, il convient avant tout de la placer dans une cuillère d’eau pour la laver et l’essuyer afin d’enlever les restes d’ammoniac ou autre, toujours nocifs à respirer. Puis chauffer le caillou par dessus jusqu’à ce qu’il devienne une goutte. Si vous le faites par en dessous comme pour l’héro, vous risquez en effet d’en perdre car les projections rendront difficile la constitution d’une seule goutte, et gare aux yeux ! Une goutte formée de bonne qualité doit être la plus transparente possible. – Si, une fois refroidie, elle a l’aspect d’une cire blanchâtre (opaque), cela indique une coupe excessive en Xylocaïne® qui insensibilise mais ne défonce pas ! – Procédez de la même façon que pour l’héro, mais en sachant que la goutte de cc basée va plus vite. Il faut donc faire attention au bout de la feuille et s’arrêter un peu avant la fin. Par contre, on ne pourra pas la décoller comme celle d’héro pour changer de feuille…

Pour le speed-ball, mon conseil est de préparer d’abord la base, la goûter, et si elle convient, faire de même avec l’héro à l’autre bout de la feuille. Si le résultat est aussi bon pour cette dernière, faites alors le mélange en joignant les deux gouttes. Vous éviterez ainsi d’abîmer un produit si l’autre ne passe pas votre contrôle de qualité !

Pour conclure, il peut s’agir d’une alternative de consommation, notamment pour ceux qui veulent abandonner l’injection. Mais sans pour autant renoncer totalement aux sensations fortes, et tout en sachant que sa nocivité pulmonaire est importante, surtout dans la durée… Pour les autres UD, savoir que la prudence est de mise car on s’accroche plus vite qu’avec le sniff et, jouant sur davantage de registres qu’avec ce dernier, l’accroche sera plus tenace ! À ne pratiquer donc que dans une optique expérimentale ou très espacée dans le temps. Pour user sans abuser, bien plus facile à dire qu’à faire !

Une expérience d’usager dans la salle de consommation de Madrid

Grand retour en arrière dans l’histoire de Speedy Gonzalez qui évoque sans détour son expérience d’usager de la salle de conso de Madrid il y a quelques années. Un témoignage qui démontre le rôle primordial que ces structures peuvent jouer pour compléter une politique globale de réduction des risques.

Hiver 2002, 2h00 du matin. La nuit est bien noire et ça caille ce soir pour traverser la partie la plus désolée du bidonville gitan de Las Barranquillas, une scène ouverte à l’extérieur de Madrid où, à l’époque, 300 taudis vendaient de la CC, de la base et de l’héro 24h/24, un véritable supermarché de la défonce1 ! Marchant d’un pas rapide que les premiers signes du manque, le mauvais chemin de terre et le froid rendent chaotique, je me dirige au plus vite vers la Narcosala2 (salle de conso) serrant dans la main mon petit trésor : 2 doses d’héro et 2 de CC…

Un phare dans la nuit

Un no man’s land sordide et hostile où la présence de chiens qu’il faut parfois mettre en fuite à coup de pierres et les mauvaises rencontres rendent particulièrement flippant la nuit. Mais je n’ai pas le choix, rien à voir avec le courage ! Vu l’état déplorable de mes veines, je n’envisage pas du tout de me faire mon fix à l’extérieur dans le froid et l’obscurité. La hantise de tout perdre et de voir s’évanouir tous ses efforts en 1 seconde, sans compter les risques liés à une injection à l’aveuglette et puis, je n’ai même pas de seringues neuves… Ah, si l’administration avait eu la bonne idée d’installer cette structure au milieu de la scène ouverte, cela aurait grandement facilité les choses ! Mais à l’époque, la création de cette salle avait déjà été un véritable petit miracle en raison de l’opposition frontale de la mairie de Madrid qui y voyait « un encouragement au vice ». Partisan convaincu de la RdR et donc de l’utilité de cette structure, le président de la région – pourtant du même Parti Populaire de droite – dû peser de tout son poids pour l’obtenir3.
Je vois enfin des lumières au loin et, tel un phare pour le marin déboussolé, je m’en sers pour me guider dans cette nuit d’encre. J’accélère ma marche, je sais que dans quelques minutes je vais pouvoir pousser le piston et sentir dans mes veines (et aussitôt dans ma tête) la chaleur et l’énergie irremplaçable du speed-ball, et liquider (provisoirement) le manque qui me tenaille… Enfin, j’y suis ! Un ensemble de 3 bâtiments sur une surface de près de 2000 m2 offrant en plus de la salle d’injection, un dortoir avec une vingtaine de lits, une salle à manger offrant 3 repas chauds gratuits par jour, une laverie, des douches, une salle de repos avec télé, une bourse de vêtements, des consultations médicales, sociales et juridiques. Le tout, ouvert 24 heures sur 24, 7 jours sur 7…

Un vrai petit boudoir

Je monte en trébuchant les quelques marches du bâtiment qui abrite la salle d’injection. Elle est précédée d’une petite pièce où – en plus d’un vigile – la personne chargée de l’accueil me dit en me voyant arriver tout essoufflé et agité : « Cool mec, respire un bon coup, ce n’est pas bon d’être si nerveux, tu vas faire des conneries ! Donne-moi d’abord ton n° de dossier et prends du matériel stérile, tu sais que c’est obligatoire si tu veux rentrer ici. Ne t’inquiète pas, cela va être vite à toi. » Des mots que j’entends à peine mais qui me calment un peu. Vu l’heure et le peu de monde présent, l’ambiance est un peu plus relax que pendant la journée où passent parfois plus de 100 personnes4… L’endroit est aseptisé, genre hosto pas très gai ni convivial mais clean, chaud, bien éclairé et surtout, sûr. Et ça, dans cette jungle qu’est le bidonville, c’est beaucoup ! C’est rapidement mon tour. J’entre dans une plus grande salle au beau milieu de laquelle une table propose encore tout le matos stérile nécessaire à l’injection afin de l’avoir plus facilement sous la main si celui pris à l’entrée ne suffit pas.
Après m’avoir conseillé de me laver les mains dans un des grands lavabos situés de part et d’autre, un autre membre de l’équipe me désigne une cabine libre. Il est aussi chargé de surveiller les 10 cabines séparées par des parois en dur mais fermées par un simple rideau en plastique, permettant à l’usager de garder une certaine intimité sans pour autant le cacher totalement aux yeux du surveillant5.
Je m’assois enfin dans la cabine et malgré l’envie qui me tenaille, je m’y sens bien, j’apprécie sa tranquillité et sa sécurité. Bien qu’austère, c’est un vrai petit boudoir où je me dépêche de préparer mon mélange avec la moitié du matos (il faut bien en garder un peu…) sur la petite table qui est devant moi. Mais au bout de quelques tentatives infructueuses, ma nervosité revient au grand galop. Le spectacle que j’offre alors ne doit pas être terrible : le sang coule de plusieurs points d’injection, je n’en peux plus, je tremble, je commence à jurer. Ça fait des heures que j’attends cet instant et si près du but, je vais tout foutre en l’air !

« T’as vu la gueule de tes veines ? »

L’employé de la salle comprend vite que je suis en train de me massacrer, que le risque grandit, et appelle à la rescousse le toubib de garde qui arrive sur le champ : « Allons du calme, prends un autre embout, celui-ci est émoussé. Et puis regarde dans ta seringue, il y a maintenant un caillot de sang, tu dois refiltrer, t’inquiète on va y arriver ! » Sa présence et sa voix posée pleine d’assurance me permettent de souffler un peu. Je m’exécute et jette dans ma poubelle sécurisée la vieille aiguille et le coton sale. Tout en refusant que je m’injecte dans le cou6, il m’indique alors le meilleur point d’injection, et me conseille de me nettoyer les bras et de les passer sous l’eau chaude pour mieux faire ressortir les veines… Il ne touche à rien mais le courant passe… J’essaye à nouveau sans résultat mais cette fois, je garde mon calme. Je trouve enfin une veine pas trop mal et ça y est ! Tout va très vite : mille aiguilles transpercent mon cerveau, et je sens le produit arriver dans les maxillaires, ouf ! Une fois passé le flash du speed-ball, l’héro envahit tout mon corps comme une vague apaisante, je me reprends, j’ai envie de parler… Il est toujours là, me regarde, esquisse un sourire : « Bon, ça va ? Tu vois, le speed, c’est pas bon dans ces cas-là… » On commence à échanger quelques mots, sur tout, sur rien, sur moi… « T’as vu la gueule de tes veines ? Il faut que tu leur donnes des vacances et que t’y fasses plus attention en leur mettant cette pommade (il me tend un tube jaune). Je sais, c’est pas facile quand on shoote autant de fois par jour, mais avoue que si tu ne prenais pas autant de coke, tu shooterais déjà moins, non ? Je ne te propose pas de décro bien sûr, tu verras ça plus tard, mais tu pourrais déjà en finir avec la coke par voie intraveineuse. Fume-la, puis essayes de faire pareil avec l’héro et reviens me voir quand tu en seras là. On verra si tu veux vraiment passer à autre chose, à la métha, pourquoi pas ? Et demain si tu veux, on peut te faire un test VIH-VHC, ok ? Comme ça, tu verras où t’en es. »

Le chemin des vivants

C’était pas brillant. Ça faisait trop longtemps que je tombais dans une chute libre qui n’en finissait pas, restant parfois plusieurs jours sans sortir du bidonville… Je n’ai, bien sûr, pas suivi ses conseils tout de suite, mais cette conversation et d’autres qui ont suivi dans cette salle m’ont aidé à reprendre, tout doucement, le chemin des vivants… Grâce à la Narcosala, j’ai pu, comme beaucoup d’autres, retrouver quelques réflexes d’hygiène de base complètement oubliés. Mais ce fut surtout le premier lien avec une structure à un moment où je n’en avais plus aucun. La dernière chance, sur le lieu même où on se défonce, de prendre un peu soin de soi, de pouvoir peut-être faire un break ou d’envisager des possibilités de remonter. Parler à quelqu’un qui peut t’aider si tu le veux, mais qui va de toutes les manières déjà te rendre ta dignité en te traitant comme un être humain…


1) À lire notamment sur ces endroits typiques” espagnols, “Las Baranquillas, supermarché des drogues version ibérique” (Asud-Journal n°31) et “Cocaïne, castagnettes et corridas” (n°34).
2) Voir aussi “Salles de consommation à l’espagnole” (Asud-Journal n°37) pour une description complète et un historique de cette salle.
3) De son vrai nom Dispositif d’assistance à l’injection (Dave), cette structure créée en 2000 par l’administration régionale fut la deuxième salle de ce type à voir le jour en Espagne. Ouverte grâce à des fonds publics, sa gestion fut entièrement confiée à une société privée. De nombreuses autres salles ont depuis été créées dans le pays avec différents statuts.
4) À l’époque, car las Barranquillas est désormais en perte totale de vitesse au profit de Valdemingomez, une autre scène située plus loin. Mais la salle de conson est toujours là, victime de la lourdeur de son installation…. À quand une nouvelle salle ?
5) Éternel débat entre les partisans d’une surveillance plus facile des UD pour mieux prévenir d’éventuelles OD et le nécessaire besoin d’intimité pour réaliser cet acte. Une fois l’injection faite et compliquant cette question, reste le besoin de communiquer entre UD présents que ne permet pas l’isolement des cabines…
6) Ce point d’injection ainsi que les fémorales, les seins et l’appareil génital sont en effet strictement interdits dans la salle, comme l’injection par un membre de l’équipe ou par un autre UD.

Le blues du traitement

Le traitement de l’hépatite C vu par notre collaborateur Speedy Gonzalez qui, après bien des hésitations, a décidé de se lancer dans cette nouvelle « aventure » !

« I got the blues tox man baby, I had a bad and strange illness, but I don’t feel nothing, Docs told me it was HCV…» Si ce blues existait, nombreux sont ceux qui pourraient le chanter car si le virus de l’hépatite C (VHC) fait désormais parler de lui, c’est parce qu’il a frappé beaucoup de monde, en particulier plusieurs générations d’UD en raison de pratiques dangereuses de conso.

Comme cette sale bête est souvent longue à la détente, qu’elle est sournoise et que les progrès médicaux ont été lents, les personnes touchées ont souvent (trop) attendu pour s’en occuper. Et si elles commencent tout juste à comprendre qu’il vaut mieux essayer de s’en débarrasser au plus vite, c’est encore une maladie sur laquelle on n’aime pas s’étendre, une sorte de non-dit lié à un « mix » de méconnaissance et de fatalisme. Mais voyons de plus près à quoi ressemble ce fameux traitement à la réputation si terrible qu’un grand nombre d’UD, pourtant habitués à s’envoyer des trucs pas toujours très nets, frémit rien que d’y penser !

Une sale réputation

Je me marrais bien à Paris en 1984. Un petit peu moins quand on me diagnostiqua une hépatite « non A-non B », mais soulagé de ne pas avoir la B. Un avis que ne partageait pas l’hépatologue… Au cours des années 90, j’apprendrais qu’il s’agissait en fait de l’hépatite C à qui on avait jusqu’alors donné ce nom si imprécis qu’il m’aida à l’oublier bien vite. D’autant plus que je n’avais aucun symptôme apparent.

Les choses avaient bien changé quand, il y a un an, je me suis enfin pointé au service de l’hôpital La Paz à Madrid pour la faire traiter. Le VHC avait en effet remplacé le virus du sida dans les préoccupations des responsables sanitaires, des médias et même du grand public. On le comprend quand on sait que le sida tue 450 personnes par an en France, contre 3 000 pour le VHC ! Malgré ma toubib qui me tannait depuis plus d’un an, j’hésitais encore. Deux choses m’empêchaient de prendre cette décision que je repoussais toujours sous différents prétextes. Un de ceux que j’utilisais le plus était mon opposition à faire une biopsie. Or l’arrivée du Fibroscan® (genre échographie du foie) indolore m’ôta cet alibi. Tout d’abord, je savais que ce traitement trimbalait une très sale réputation qui s’est souvent révélée exacte. Et risquer de me retrouver mal en point – ou plutôt encore plus mal en point – alors qu’après de longues années d’abus, je venais tout juste de faire une « remise à plat », en partie grâce aux produits de substitution et à une belle histoire… Voilà que pour me soigner, j’allais de nouveau morfler, une perspective qui en refroidit plus d’un ! La deuxième raison était que même si le VHC me squattait depuis 25 ans, mon foie continuait d’aller plutôt bien, sans dommage apparent, avec des transaminases normales et ce, malgré un goût immodéré pour des drogues diverses et variées, y compris pour la CC dont les dégâts sur cet organe sont notoires… Je n’étais donc pas sur la pente savonneuse de la cirrhose puis du cancer car dans ce cas, le traitement est une question de survie.

Mais alors pourquoi me lancer dans cette galère ? Je m’étais laissé convaincre par des arguments du style : même si tout va bien, on reste sous la menace d’un VHC bien présent qui peut parfois « partir en live » sans trop savoir pourquoi…Si l’alcool est un vrai poison pour le foie (suivi de près par la CC), de très nombreux médocs le sont aussi comme la pilule du lendemain ou ceux contre la tension qui semblent jouer un rôle dans le réveil du VHC. Et puis qui peut assurer que même après de longues années, le VHC ne va pas se mettre à faire des siennes ?

VHC-traitement-Bloodi-Ouin40% de chances…

Dans ma vie, j’ai touché à pas mal de trucs, dont des mélanges à faire pâlir Merlin l’Enchanteur, je me suis mangé de très douloureux manques et voilà que j’hésitais à prendre 1 ou 2 médocs parce qu’ils ont des effets secondaires. Alors je me suis dit : « Pourquoi pas faire le traitement ? On verra bien, si c’est too much, je laisse béton puisque n’étant pas dans l’urgence, je peux donc m’arrêter sans problème »…

Me voilà donc devant cette gentille toubib qui me rassure un peu en me rappelant que personne ne réagit pareil et de ne pas trop me prendre la tête avec toutes les histoires flippantes que tout le monde a entendues. Elle ne me cache rien sur la gravité de certains effets secondaires mais sans insister. Un exposé concis, clair et franc car elle m’annonce qu’au vu de mon génotype (le 1), de mes pathologies, de mon âge (plus de 50 ans), de mon sexe (les hommes réagissent moins bien que les femmes au traitement), je n’ai que 40% de chances de voir mon virus disparaître au final ! Waops ! Un ange passe en rase motte dans la pièce, puis elle finit par me dire avec un sourire encourageant : « Allez, tu sais, 40%, c’est pas mal ! » Mouais, moi je vois surtout les 60% qui foirent… Sans parler de l’avertissement-douche froide : « Si tu veux mettre toutes les chances de ton côté, il vaut mieux ne pas toucher à l’alcool, c’est le pire que tu puisses faire. Par contre, tu peux pratiquement manger ce que tu veux mais si tu vois que cela ne passe pas, ne force pas. Tu verras qu’avec le traitement, tu n’auras plus très faim, il vaut mieux essayer de manger de petites quantités souvent dans la journée, par exemple des barres de céréales… » D’accord pour la bouffe, mais même pas une petite bière de temps en temps, pour moi c’est dur mais pas la mer à boire ! Quand je lui demande si je peux au moins fumer un joint, elle me répond : « Ce n’est pas très recommandé, mais vu que cela te donnera de l’appétit, que cela va t’aider à te calmer et à te mettre de bonne humeur, OK… » Enfin une bonne nouvelle. Car si les médecins ne semblent toujours pas d’accord sur les effets positifs ou négatifs du cannabis dans ce traitement (lire Cannabis & VHC), on est quand même en Espagne !

Des effets secondaires pas tristes !

Quand elle m’annonce que cela va normalement durer 48 semaines, je pense aussitôt que j’aurai le temps de me prendre la tête, mais elle coupe net mes sombres pensées en me parlant des 2 médocs qui constituent le traitement : le Copegus® 200 mg en comprimés pour la ribavarine, et le Pegasys® 180 microgrammes en solution injectable sous-cutanée pour le péginterféron alfa- 2a. Tous deux vont aider le foie à se reconstituer et essayer de faire disparaître le virus. C’est une des particularités du foie qui, même réduit à une très petite partie par ablation ou amputation accidentelle, peut se régénérer si cette partie est saine… Si la première génération de traitement nécessitait plusieurs injections par semaine d’interféron, il suffit désormais d’un seul shoot par semaine grâce à la libération prolongée. C’est moins astreignant et plus pratique. Ma toubib me conseille de le faire le soir pour ne pas trop sentir les effets de type grippaux qui y sont liés au début, et plutôt le vendredi pour avoir les 2 jours de repos du week-end après. Merci pour le bon tuyau. Quant au Copegus®, je commence aux doses les plus fortes (3 comprimés le matin et 3 le soir) pour augmenter mes chances de foutre en l’air le virus. Si je ne les supporte pas, je pourrai toujours les baisser ensuite, m’assure-t-elle en me conseillant de prendre aussi du paracétamol…

interferon-VHC-Ouin-BloodiUne fois chez moi, j’ouvre les boîtes de médocs et là, je me rends vraiment compte que ce que je vais prendre n’est pas de l’aspirine ! Je n’ai jamais vu une liste d’effets secondaires si longue qu’elle ressemble à un rouleau de caisse de supermarché, surtout pour la ribavarine. Pour faire très court, cela va du gros rhume aux envies de suicide (si, si, c’est vrai !), en passant par de multiples affections du système respiratoire, gastro-intestinal, nerveux, des allergies cutanées, des pertes de poids, de cheveux, d’attention, de mémoire, du désir sexuel et surtout, la dépression et une grande irritabilité… Je m’amuse à un jeu stupide : dis-moi un effet, je suis sûr qu’il y est ! Mais à y regarder de plus près, les pires effets ne concernent qu’une personne sur 100, 1 000 ou 10 000 selon le type d’effets… Je referme les boîtes en espérant que cela ne va pas tomber sur moi !

EPO à la rescousse

J’ai commencé un 4 juillet pour avoir tout l’été et son farniente pour me reposer et me permettre de m’habituer car ce sont généralement les 3 premiers mois qui sont les plus durs, le temps que le corps s’habitue aux 2 médocs. Ce ne fut pas du tout le cas pour moi ! En effet, après les premières prises, tout allait bien, je ne ressentais pas grand-chose. Le vendredi soir, je me faisais mon shoot sous-cutané, puis j’allais me coucher après avoir pris un gramme de paracétamol. Le lendemain matin, je reprenais un autre paracétamol et je passais la journée tranquillement, sans trop me speeder. J’étais un peu crevé mais sans plus. Dès le dimanche, j’avais plus la pêche et le lundi, je pouvais mener ma vie sans histoire. Je mangeais normalement. Je n’en revenais pas, et même ma copine me disait : « Mais t’es sûr que tu te fais bien ta piqûre ? » En voilà une question !!! Quatre semaines après, les choses commencèrent à se gâter. J’étais de plus en plus crevé, les 2 contrôles que j’avais faits avaient révélé une forte anémie, je perdais mes globules rouges à grande vitesse, j’avais moins d’appétit, le chocolat (dont j’étais fana), les œufs, les plats en sauce ne me branchaient plus du tout. Je suis quand même parti en vacances en France où je devais faire d’autres analyses pour surveiller mes globules rouges. J’avais l’air d’un petit vieux, le moindre effort devenait pénible. Faire une petite promenade ressemblait à un trek dans l’Himalaya ! À Paris, un médecin de Médecins du monde m’expliqua que la seule chose à faire pour enrayer l’anémie galopante était de prendre de l’EPO. Je n’en revenais pas, j’allais me prendre pour un coureur du Tour de France ! Dès mon retour, au vu de nouveaux résultats montrant que je n’avais plus que la moitié des globules rouges que j’avais au début du traitement, ma toubib décida effectivement de m’en donner au dosage le plus haut (30 000 UI). J’ai alors peu à peu récupéré une certaine pêche, tout en gardant une légère anémie jusqu’à la fin. Je vous vois venir. L’époétine bêta n’est pas du speed, cela aide juste à créer des globules rouges. Je me faisais d’ailleurs un shoot sous-cutané une fois par semaine, le soir avant de dormir !

VHC-Ouin-Bloodi-traitementComme un retour en arrière

Sans m’en rendre compte, je commençais par contre à devenir très irritable, ce qui est vraiment un problème au quotidien dans les rapports avec les autres, surtout avec l’entourage. Certains couples ne le supportent pas. Heureusement, le mien est passé au travers. Un rien me faisait exploser, j’étais aussi nerveux que quand j’étais accro… Il faudrait faire une place plus importante dans les groupes de parole en France pour l’entourage des patients qui morfle aussi pas mal.

Les médocs faisant fondre tes graisses, tu maigris (de 6 kg) même si tu bouffes bien, tu es tout blanc à cause de l’anémie, et comme tu remanies des shooteuses, tu as l’impression désagréable de revenir en arrière, un mauvais trip : chasses le passé, il revient au galop ! Quand je me plaignais de tout cela, ma toubib me disait : « Oui c’est sûr, c’est pas facile à vivre de se déglinguer pour guérir mais au moins au bout du chemin, il y a la possibilité d’aller mieux ou, dans ton cas, de ne pas tomber malade. » D’ailleurs, les choses allaient effectivement plutôt pas mal puisque dès la fin du premier mois de traitement, j’avais « négativé » : plus de traces en apparence du sacré virus ce qui est, paraît-il, une possibilité accrue de guérison. J’avais doublé en 1 mois mes pourcentages de succès : des 40% du début, j’étais passé à 80% ! Un bel encouragement pour s’accrocher, continuer à ne pas toucher une goutte d’alcool et suivre jusqu’au bout ce pénible traitement.

À l’heure où j’écris ces lignes, je l’ai fini depuis 3 mois et les effets secondaires viennent à peine de tous disparaître. Reste maintenant à attendre les résultats des analyses pour confirmer qu’il n’y a toujours pas de trace de VHC sans avoir pris de médocs pendant ce temps-là. La déclaration officielle de guérison n’intervient ainsi que 6 mois après la fin du traitement.

Serial-DealersLes conseils de Speedy

Traitement ou pas, essaye de réduire au max ta conso d’alcool (et de CC) ! Même s’il s’agit d’un traitement au long cours qui nécessite pas mal de patience, essaye au moins de le suivre même si ton foie ne va pas trop mal. Si le traitement est trop lourd, parles-en avec ton hépatho, mais saches que la prochaine génération ne devrait pas arriver au mieux avant 3 ou 4 ans. Et si ton foie est attaqué, essaye d’aller jusqu’au bout afin de voir le résultat, et recommence une fois en cas d’échec car celui-ci n’est jamais total. Tout le temps passé sous interféron est en effet toujours ça de gagné pour ton foie à qui tu donnes la possibilité de se refaire une santé. La tienne avec ! Et n’oublies pas que 100% des malades chroniques guéris ont fait le traitement… That’s All Folks, and Good luck !

Cocaïne, castagnettes et corridas

Dans un paysage saturé par les traitements méthadone, la coke se situe désormais juste derrière le cannabis dans le hit-parade des produits illégaux consommés en Espagne.

La base ou cocaïne-base est en passe de remplacer la cruda, c’est-à-dire la coke normale. Reportage de notre envoyé permanent Speedy Gonzalez, toujours en embuscade au cœur des « scènes ouvertes » de la Péninsule, ces supermarchés de la drogue ouverts 24h/24.

Depuis deux ans, tous les signaux d’alarme – les très nombreux articles de journaux, débats et programmes de télé le démontrent tous les jours – retentissent dans la société espagnole toujours sensibilisée depuis la vague d’héro des années 70-80 qui a fait tant de dégâts. Toute une génération, en gros celle de la Movida, a été décimée, la parano sécuritaire s’est installée chez de nombreux commerçants, et des quartiers entiers furent très touchés. Que ce soit la presse sérieuse ou à sensation, les professionnels de la santé impliqués dans la réduction des risques ou les spécialistes des mouvements sociaux, pour une fois tout le monde est d’accord pour dire que si la consommation de coke n’a cessé de se développer à un rythme très soutenu depuis vingt ans, son explosion depuis dix ans est surtout due à son usage basé. Autrefois réservée à une élite branchée et de connaisseurs, la base (prononcer « bassé » en espagnol) s’est non seulement répandue dans le milieu traditionnel des usagers, mais aussi parmi les jeunes consommateurs. Descente sur le terrain pour essayer d’y voir clair…

L’heure de pointe

Banlieue de Madrid, 18 heures : une longue file de caisses garées sur les bas-côtés serpente le long de la petite route qui passe sous le périph et conduit à l’entrée du Pitis, un bidonville gitan (lire l’article Las Barranquillas, supermarché des drogues version ibérique publié dans le n°31 d’ASUD Journal), véritable « supermarché » de drogues dures ouvert 24h/24. On y trouve toute sorte de bagnoles : celles de « monsieur tout le monde » qui passent inaperçues, les poubelles-sur-roues qui font la cunda (le taxi depuis le centre-ville), et quelques très belles machines genre 4×4, coupés et berlines de luxe (une Jag toute neuve est là avec son légitime proprio bien propret)… Toutes les couches sociales et professionnelles semblent représentées. L’éventail est large. Des camionnettes d’artisans avec la pub pour leur boîte, des transporteurs en tout genre – dépanneuses, livraisons, parfois un gros camion –, des ouvriers entassés à 5 dans de petites caisses, des cadres solitaires de tous niveaux, des jeunes et des moins jeunes, des zonards, des BCBG, des bourgeoises, des prostituées…

Bref, le moins que l’on puisse dire, c’est que le phénomène ne touche pas que les UD traditionnels. Mais voyons de plus près ce qu’ils consomment et comment.

À l’intérieur des véhicules, chacun s’en donne à cœur joie. Mise à part une minorité qui sniffe et les éternels irréductibles de l’arbalète, la majeure partie « chasse le dragon » au speedball sur de l’alu ou fume de la base en doseur.

C’est l’heure de pointe : aux habitués qui vont et viennent toute la journée s’ajoutent ceux qui, rentrant du boulot, prennent leur dose de fin d’aprèm et, dans le meilleur des cas, emportent celle du soir. Après avoir remonté cette cohorte ininterrompue de fumoirs à 4 roues, je me gare sur le terre-plein qui sert de parking aux acheteurs. Une bande de gosses gitans entoure ma caisse pour me demander un clope. Ce sont les plus chiants et il vaut mieux ne pas faire le radin, sous peine d’avoir une mauvaise surprise en revenant (vitre pétée, feu de position éclaté…). L’endroit est très zone : maisons à moitié en ruines ou faites de bric et de broc, décharge à l’entrée, regards durs des payos-acheteurs (Gadjé en caló, la langue des gitans espagnols) ou des gitans-vendeurs (Il y a également des gitans accrocs, surtout à la coke, mais également à la base depuis quelque temps.), le tout plus proche des favelas sud-américaines que des cités, mêmes les plus dures, européennes.

ASUD34 Cocaïne Castagnettes et Corrida 3Ne plus avoir à « cuisiner »

J’accompagne mon pote faire ses « courses ». Après quelques mètres, on rentre dans une baraque où la doña nous accueille avec un regard méfiant. Mais son visage se détend quand elle me reconnaît :

« C’est toi ? Qué tal Marqués ? (« Comment ça va Marquis ? ») Cela fait longtemps que t’es pas venu !
— Un an, répondis-je, assez content. Beaucoup de monde ! Tout va bien ?
— On fait aller », réplique-t-elle modeste. Puis elle se retourne pour s’occuper de mon copain, business is business.

À côté de la balance électronique, j’aperçois un gros caillou de 4 à 5g de coke basée, environ 2 g de coke en poudre, et à peine 1g de cheval. Ce qui confirme la tendance du boom du marché de la coke basée. Le prix doit aussi y être pour quelque chose. Que la coke soit cruda (non cuisinée) ou la base faite, le prix est, en effet, le même : 50 € ! La qualité joue également un rôle : une fois la base obtenue, le dealer coupe très souvent le restant de coke en poudre afin de rattraper le manque à gagner dû à la vente de base au même prix. Quant aux quantités relativement faibles présentes sur la table, elles ne doivent tromper personne. Elles ne sont liées qu’à la prudence des vendeurs qui n’ont jamais beaucoup plus, le reste étant caché pas loin de là.

Bien que les mauvaises langues disent que cela n’arrive que lorsque le dealer n’a pas payé sa com aux keufs, il y a quand même des descentes de flics de temps en temps.

Cela ne fait pas si longtemps, 3 ou 4 ans peut être, que les gitans font eux-mêmes la base. Ils se contentaient auparavant de vendre la coke en poudre (et de l’héro, bien sûr). Mais face au succès commercial de certains de leurs collègues qui commencèrent à la baser, ils se sont tous mis à en faire, pour la plus grande joie des consommateurs. Pour baser de la coke deux méthodes sont possibles : avec du bicarbonate (délicat, ne pouvant pas être fait en petites quantités, mais plus sain) ou de l’ammoniaque (enfantin, marche même pour 1/10 de g, mais assez toxique.) Avec la perte de temps que cela représente et même si cela va assez vite avec l’ammoniaque, ces derniers étaient, en effet, tout contents de ne plus avoir à « cuisiner » le matos. En ne réalisant plus eux-mêmes l’opération, ils ne sont plus en mesure de contrôler la qualité du produit, mais ils peuvent aspirer tout de suite la bouffée qui va les mettre à un autre niveau en 1 ou 2 secondes.

ASUD34 Cocaïne Castagnettes et Corrida 4La fin totale du paquet et du fric

Une véritable montée en puissance où ils finissent par se sentir si bien, avec une telle pêche, apparemment si lucides : « Tu sais mec, quand je suis stone, je vois tout si clair…» Cette lucidité qui te fait partir dans un monologue ininterrompu, cette pêche qui vire fréquemment à la fébrilité, voire à l’hystérie, cette sensation d’invincibilité qui en a mené plus d’un à se foutre dans de terribles situations, y compris avec la justice… Sans parler de l’angoissante descente qui te fait répéter le geste une fois et encore une autre, jusqu’à la fin totale du paquet et du fric et plus qu’une chose en tête : « Merde, comment j’vais faire pour avoir des thunes et reprendre mon pied ? »

Début d’une longue glissade, qui prend souvent l’aspect d’une dégringolade que bien peu arrivent à contrôler. La base accroche salement. Je n’ai qu’à me regarder 2 ans en arrière : jamais dans mon histoire de toxicomanie de près de 30 ans je n’avais autant morflé. Et aujourd’hui, je vois ces pauvres mecs crades, les joues creusées, le corps amaigri et les yeux enfoncés dans les orbites qui les font ressembler à des vieillards de 30 ans, allant d’une voiture à l’autre pour quémander quelques centimes ou mieux, la précieuse taffe. Je ne parle même pas de ceux qui sont à la recherche de je ne sais quel trésor (fric ou képa) perdu par d’autres, le regard rivé au sol, dans une quête qui tourne à l’obsession. Chasse le passé et il revient au galop…

En sortant du « magasin », je croise plusieurs personnes du centre méthadone (lire l’article Les tribulations d’un « méthadonien » à Madrid paru dans le n°33 d’Asud-Journal) où je suis abonné. L’une d’entre elles s’arrête, me sert la main :

« Que fais-tu là ?, je lui demande, je croyais que tu avais mis le holà ?
— Ben ouais, mais tu sais bien comment c’est : un jour la déprime est la plus forte et tu remets ça, en te disant « cette fois-ci, je n’vais pas déconner ». Et puis très vite, t’es dans la même merde et souvent pire qu’avant ! »

Cet engouement pour la base n’a pas exclusivement puisé sa force parmi les nouveaux usagers et les anciens cocaïnomanes qu’une baisse de la qualité de leur produit favori a incité à baser pour retrouver des sensations perdues. Contrairement à ce qu’affirment les « spécialistes », l’accroissement de ce mode de conso n’est pas seulement dû à ces deux groupes.

Il s’explique aussi par tous ces UD substitués à la métha (le seul produit légalement disponible en Espagne) qui, au bout d’un temps plus ou moins long, dépriment et veulent ressentir quelque chose. Tant pis si cela n’a rien à voir avec les opiacés.

Tant pis si cela les mène à une situation qui n’a guère à envier à celle qu’ils avaient connue lorsqu’ils étaient junkies !

ASUD34 Cocaïne Castagnettes et Corrida 5«… les programmes méthadone, véritable pierre angulaire de la lutte contre la toxicomanie. »

Arrivée à point nommé

Une véritable torpille sous la ligne de flottaison de la politique très optimiste affichée par tous les gouvernements (de gauche comme de droite) face au supposé succès des programmes méthadone, véritable pierre angulaire de la lutte contre la toxicomanie. Dans ce contexte, on comprend mieux l’extrême réticence des autorités sanitaires à diminuer les dosages de ce produit en vue d’un sevrage total. La crainte de voir tous ces consommateurs retomber grave explique cette attitude car dans la plupart des cas, les patients n’ont fait qu’ajouter à leur dépendance aux opiacés celle de la coke basée. Petit problème tout de même, tous les patients (abstinents et multiconsommateurs) sont mis dans le même sac !

La base est donc arrivée à point nommé en Espagne pour donner un second souffle à un marché illégal qui était en perte de vitesse en raison du « tout méthadone ». Et on voit bien là les limites d’une politique très libérale en matière de consommation de drogues, qui n’a traité qu’une partie du problème sans avoir la volonté d’aller jusqu’au bout de sa logique : dépénaliser, dans un cadre bien défini, l’ensemble des activités (achat-vente…) qui en découlent. Par ailleurs, au niveau européen, l’Espagne ne pouvait et ne peut pas faire cavalier seul face à ses partenaires, sous peine de se voir mise à l’index. Suivant le précurseur hollandais, sa politique a été courageuse à l’époque car si la plupart des pays se sont aujourd’hui engouffrés dans cette voie, il n’en allait pas de même hier.

Face à cette déferlante de la base qui menace désormais de se propager au « royaume » de Marianne, va-t-on assister à la mise en place d’une nouvelle politique plus audacieuse ou va-t-on se contenter de mesures bouche-trous ?

ASUD34 Cocaïne Castagnettes et Corrida 2

Les tribulations d’un « méthadonien » à Madrid

En Espagne, méthadoniennes et méthadoniens font le pied de grue dans des programmas de tratamiento (centres de traitement) mis en place, comme en France, dans la foulée de la lutte contre le sida des années 90. Néanmoins, au quotidien, le train-train des patients n’est pas exactement celui des vacanciers de la Costa Brava. Vamos à la métha !

Madrid, 10h45

Comme chaque matin, je me rends à mon CADE (Centro de Atencion para Drogodependientes, centre de soins pour toxicomanes) pour prendre ma dose quotidienne. J’espère que le bus ne va pas tarder à arriver, car si je me pointe après 11h31 je suis bon pour attendre la réouverture à 12h15. Alors que le CADE n’ouvre que le matin de 8h30 à 13h30, il faut en effet jongler avec les horaires pour ne pas se casser le nez : premier obstacle ! Bien que ces centres soient publics, chacun d’eux a son propre mode de fonctionnement. Pour commencer, il existe de sacrées différences entre usagers d’une même région car, suivant où tu vis, tu peux y aller soit toute la journée, soit seulement le matin, et pour certains CADE (en grande banlieue), ça se réduit à 1⁄2 heure ! Cela prouve au moins que tout le monde n’est pas traité sur un pied d’égalité.

Aujourd’hui tout baigne, je suis arrivé dans les temps devant le bâtiment reconnaissable par sa fresque murale dans les tons bleu nuit, genre grande ville à la new-yorkaise. À l’entrée, un panneau indique clairement la fonction de cet endroit : « Centre d’addictions ». Il y a toutes sortes de gus dans mon centre, d’abord ceux qui y vont pour la coke et le cheval, ensuite les accros aux cachetons (amphés, tranquillisants), les alcoolos, et même les joueurs ! Avec la prolifération dans tous les cafés de machines à sous, la ludopathie s’étend et touche toutes les classes sociales, mais surtout les plus défavorisées, genre mère de famille qui craque tout le blé des courses du mois !

La carotte et le bâton

Devant, assis sur les marches, des habitués fument une clope ou parlent entre eux sous le doux soleil d’octobre. J’échange un regard complice avec Juan (tous les prénoms de cet article sont fictifs), on se voit souvent ici. On se connaît depuis le temps où j’allais « pécho » dans les bidonvilles gitans (lire l’article Las Barranquillas, supermarché des drogues version ibérique publié dans le n°31 d’Asud-Journal) et où on se fumait ensemble un alu (En Espagne, sida oblige et attrait de la base aidant, le gros de la conso de coke et de cheval se fume). Aujourd’hui, Juan est un peu emmerdé car il a peur qu’on lui demande de faire une analyse d’urine sous contrôle : généralement, une personne mate le patient à travers une vitre sans tain, sans tenir compte de son sexe, bonjour l’humiliation ! En ce moment, comme il n’arrive pas à avoir des résultats négatifs aux tests qui sont obligatoires tous les 10 jours pour l’héro et la coke, et ayant la malchance d’être suivi par un médecin moins cool que les autres, il sent qu’on va l’obliger à revenir tous les jours pour prendre sa dose de métha (à Madrid, c’est le seul produit de substitution, il n’y a donc pas de Subutex® et autre Skénan®), alors qu’il avait péniblement obtenu de l’avoir 1 fois par semaine. Bien sûr, officiellement, il ne s’agit pas de le punir, mais c’est soi-disant un problème de confiance. Il paraît que l’on ne peut pas donner 7 doses de métha à un mec qui se défonce, car il pourrait les prendre d’un seul coup ou les vendre ! On peut en douter. D’une part, résultats négatifs ou pas, quand tu dois quitter Madrid (preuves à l’appui), le CADE peut te filer jusqu’à 1 mois de traitement ! D’autre part, les vendre ne t’assurerait pas, ni en fric ni en durée, la même « couverture » qu’avec la métha ! Non, en vérité, ils pensent qu’en appliquant la réglementation à la lettre, tu vas être plus raisonnable, alors que ce système de carotte et de bâton ne peut marcher que dans… 10 % des cas…

« Alors, ça va ?, me demande le pote.
— On fait aller, je réponds laconiquement.
— Tu connais personne qui a une caisse ?
— Non, mais si tu attends un peu c’est l’heure où José le cundero (« Taxi » de la drogue qui t’emmène pour 4 €) vient prendre sa métha. Tu vas aller pécho ? Moi, j’essaye d’être sérieux, cela fait presque 3 mois que je ne prends que de la métha. Mais ils ne me la donnent pas encore une fois par semaine, et ils m’obligent à venir comme avant tous les jours ! Ah, si on réagissait tous ensemble, on pourrait déjà les obliger à ne plus nous traiter comme des mômes !
— Ben dis donc, t’es speed ce matin ! J’comprends que t’aies les boules. Moi au moins, j’me défonce à la base et un peu au bourrin, quelle merde ce système. Tu te souviens quand ils m’ont dit de m’démerder pour trouver un boulot « compatible avec la méthadone » quand je me plaignais des horaires d’ouverture !!
— Ouais, encore un bâton dans les roues. Bon, il faut que je rentre pour la prendre. Fais gaffe à toi quand même. »

ASUD33 Les tribulations d'un méthadonien à Madrid 2Poissons dans un aquarium

Avant de pousser la porte du centre, je regarde en arrière, et je vois soudain deux types sortir d’une caisse. Leur dégaine jeune et pseudo cool ne me trompe pas : ce sont des flics en civil, des chapas comme on dit par ici ! Ils arrêtent un gars qui sortait au même moment, et l’embarquent après lui avoir mis les menottes. Bien que la scène ne soit pas courante, je l’ai déjà vue, car c’est bien sûr plus pratique d’arrêter le suspect là où il doit venir prendre sa métha que d’essayer de le choper chez lui ou dans la rue. Tout s’est fait sans que personne ne bronche, et surtout pas le personnel du centre ! Seul hic dans l’histoire, cela n’encourage pas les futurs patients à venir suivre le programme de substitution. Encore une belle incohérence ! Je finis par rentrer dans le centre : l’atmosphère est aseptisée, froide, il y a même un vigile pour assurer le service d’ordre. Tout est nickel, des meufs, derrière leur vitre comme des poissons dans un aquarium, prennent les rendez-vous et s’occupent du côté administratif. On se croirait dans une banque. Tout est fait pour le confort du personnel, même si ce n’est pas très cool pour nous. On a l’impression d’être des pestiférés. On a beau dire que c’est pour notre bien et qu’un grand nombre d’entre nous ayant des défenses très basses, nous sommes plus vulnérables face aux microbes des gens bien portants, je n’y crois pas. Quelle hypocrisie ! Ces vitres sont évidemment là pour protéger le personnel administratif et sanitaire (distribution de métha, analyses d’urine…), tant au niveau d’éventuelles agressions que pour limiter les contacts. Seuls le médecin et le psy circulent librement !

Je fais la queue pour prendre ma dose journalière. Le vigile quitte son bureau d’où il matait les extérieurs avec un circuit de vidéosurveillance pour venir près de nous, on ne sait jamais ! C’est enfin mon tour. J’en profite pour demander des préservatifs et, comme d’habitude depuis 3 mois, on me répond qu’il n’y en n’a plus par manque de crédits. Vu que beaucoup d’entre nous sont séro et/ou porteurs du virus de l’hépatite C, cela paraît un peu léger. Du fric, il y en a pourtant bien eu pour refaire tout le centre à neuf…

Puis, je vais au comptoir où j’essaye de prendre un rencard avec le toubib, et surtout avec le psy de mon équipe. Véritable mission, impossible avant la fin du mois ! Les deux équipes de 4 membres (1 médecin, 1 psy, 1 infirmière et 1 assistante sociale) sont, en effet, nettement insuffisantes pour assurer le suivi raisonnable de XXX patients, et tous sont débordés, surtout le psy !

Pour un pays qui a la réputation d’être à la pointe du progrès en matière de drogues, la distribution de produits de substitution reste timorée en Espagne, coincée entre la méfiance des uns et la paranoïa des autres. Malgré les quelque 160 000 traitements métha (pour une population de 30 millions d’habitants), la question des drogues reste un souci majeur pour la société espagnole. D’autant que, comme en France, le challenge à relever ces prochaines années sera de faire face à l’explosion du marché de la base.

Las Barranquillas, supermarché des drogues version ibérique

En matière de drogue aussi, l’Europe a du mal à réaliser son unité. Influencé tant par sa culture que par ses lois ou son régime social, chaque pays continue de mener sa barque.

Après la movida des années 1980-1990, l’Espagne a vu se développer des sortes de « supermarchés de la dope » équivalents aux grands squats parisiens, mais en beaucoup plus grand. Des scènes ouvertes qui prouvent – in vivo – que, sans véritable éducation à la santé et programmes de réduction des risques, le libre accès au produit favorise surtout les dealers qui, comme toujours, font leur beurre sur le dos des usagers.

Aujourd’hui, la voiture de la copine qui me conduit à ce bidonville gitan du sud de Madrid n’a rien à voir avec celles que j’avais l’habitude de prendre pour y aller il y a quelque temps. À l’époque, je m’y rendais avec des cundas, des « taxis de la drogue » comme diraient les médias, qui, pour 4 euros et une pointe de dope par tête, trimbalent 3 à 4 personnes du centre-ville jusqu’à la porte de la baraque où tu vas faire tes « courses », te laissent consommer dans la caisse – sauf te fixer – et te ramènent à la case départ. En général, la caisse est dans un sale état, tout comme son conducteur : vitres éclatées, papiers pas toujours en règle, hygiène des plus précaires…

Jungle organisée

Notre voiture quitte la route principale et en emprunte une autre plus petite mais en bon état jusqu’à la fourrière. Après, c’est une autre histoire, plus rien à voir ou plutôt tout ! Les yeux du néophyte s’écarquillent devant le spectacle qui s’offre à lui. Un ensemble de 80 baraques – Aujourd’hui, ce bled est en perte de vitesse au profit d’un autre, El Salobral. La pression policière, les grands travaux ont eu raison de lui, mais de 2001 à 2003, il a compté jusqu’à 300 baraques ! – , faites de matos de récup et de tôles ondulées, s’étendant de part et d’autre d’une piste boueuse ou poussiéreuse suivant la saison, pleine de trous, que des centaines d’UD parcourent à pied ou en caisse. Cela fourmille toujours : depuis le tox version BD d’Asud-Journal jusqu’au cadre dynamique (surtout après sa prise de coke !). À sa belle époque, ce bidonville, ou plutôt devrais-je dire cet hypermarché ouvert 24 h/24, recevait la visite de 4 000 personnes par jour et quelque 13 000 UD venaient s’y approvisionner (Selon El País du 16/04/2001).

Toute cette faune se croise, s’effleure, s’engueule, se parle parfois ou, le plus souvent, s’ignore. La vision est dantesque. Tu croises des zombis qui, le regard vide, te lancent un : « shuta-tranki-plata » (shooteuse-trankimazim-papier d’alu), mais cette jungle est bien plus structurée et organisée qu’il n’y paraît au premier abord. Une foule de petits métiers essaye d’y survivre : les cunderos qui t’emmènent en caisse, ceux qui vendent pour 0,50 euros une shooteuse ou l’alu que les bus de Médecins du monde ou d’Universida (groupe de RdR) leur ont échangé contre une poignée d’arbalètes ramassées par terre ou qu’ils sont allés prendre à la Narcosala (salle d’injection et de soins, cantine avec 3 repas chaud par jour, et dortoir) qui est à l’autre bout du bled, les guetteurs avec leur talkie-walkie à l’entrée du bidonville qui avertissent leur patron de l’arrivée des flics (police nationale, municipale et brigade des stups) dont ils connaissent toutes les voitures même banalisées, puis les machacas qui montent la garde devant la baraque même et qui utilisent un code pour le collègue qui ouvre et ferme la grosse porte en fer : uno (1) – tout beigne –, dos (2) – keufs en tenue –, tres (3) – civils-stups –.

Micra, machacas & chapas

Derrière la lourde, un long couloir sordide éclairé par une ampoule blafarde qui mène à un mur intérieur troué par une fenêtre grillagée derrière laquelle une femme, généralement une gitane (souvent la meuf du patron), te sert quand c’est ton tour et qui prend la commande : une micra (1/10 de gramme pour 5 euros) de cruda (coke non cuisinée), de caballo (héro) ou de base, ou 2 micras, ou ce que tu veux. La gitane, protégée par des barreaux prend ton fric, pèse devant toi, te donne ta micra, et au suivant !

Car il faut bien le dire, même si ce n’est pas politiquement correct, les gitans tiennent à Madrid et dans la plupart des grandes villes d’Espagne le marché au détail de la coke et de l’héro : Quartier Rusafa à Valence, Las Tres Mil viviendas à Séville, quartier de San Francisco à Bilbao… (El País du 15/05/2003). Et ce n’est pas tout : les mecs s’occupent de rentrer la dope dans le bidonville et d’assurer le service d’ordre, mais la vente est faite par leur meuf. Quand il y a une descente, ce qui est rare, ce sont les femmes qui se font embarquées et il n’est donc pas étonnant qu’elles constituent en taule 70 % des détenues alors que cette communauté ne représente que 0,3 % de la population (La population gitane espagnole et portugaise représente environ 100 000 personnes.). Plus grave encore, les fameux machacas ne sont que de pauvres hères, des non-gitans pratiquement réduits en esclavage, souvent battus à la moindre faute, qui servent leur patron avec une servilité qui ne s’explique que par leur niveau d’intoxication et qui ne touchent que quelques micras pour leur travail et leur docilité.

Au dehors, la salle d’injection étant trop loin, des mecs et des nanas se fixent par terre car le manque ou tout simplement l’envie les presse. D’autres vont se réfugier dans un taudis en ruine pour chasser le dragon à l’abri du vent, et tout cela sous le regard impassible des patrouilles de flics qui, jour et nuit, vont et viennent à 2 par voiture, parfois s’arrêtent à la hauteur d’une caisse pour demander au conducteur de leur montrer les clefs et de démarrer le véhicule avec celles-ci au premier coup de préférence (preuve indéniable que la voiture n’est pas piquée), puis repartent. D’autres fois, surtout la nuit, le contrôle est plus sévère : identité des occupants, papiers du véhicule, fouille de celui-ci, appel au central afin de voir si personne n’est recherché… Mais il n’est pas question, ou très rarement, de savoir si tu as de la drogue et combien ! En général, la division du travail des flics se fait de la façon suivante : ceux en uniforme s’occupent des consommateurs (avis de recherche…) et du maintien de l’ordre, les civils se chargent du trafic, donc des gitans. Ces derniers ne craignent d’ailleurs que les chapas (les civils qui te montrent leur plaque pour s’identifier), bien qu’il me soit arrivé sous le gouvernement de droite de me faire mettre par les stups un PV de 450 euros pour 2 micras de cc ! À deux pas d’une baraque où cela dealait sérieux, ils n’ont pas peur du ridicule !

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