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Idées reçues sur le crack et les crackers

Crack, base ou caillou, peut importe, dans tous les cas l’objectif c’est le « kiff ». Le kiff c’est l’alpha et l’omega de la vie, ou plutôt de la survie, des « crakers », un sous-genre de l’espèce toxicomane, situé tout en bas de l’échelle sociale et tout en haut de l’échelle du stigmate.

Il est fascinant de constater avec quelle constance, chaque époque a fabriqué son propre épouvantail toxico. Dans les années 70 c’était le « drogué en manque », éventuellement en manque de marijuana, dans les années 80-90, le stéréotype s’est affiné pour cibler les junkees, c’est à dire les injecteurs d’héroïne, et pour inaugurer le XXI e siècle nous avons les « crackers ». Le point commun de ces populations est qu’elle se sont constituées en marge de la marge, elles représentent le pire de ce que la société condamne sous l’appellation « drogue ». Bref, les crackers ne sont pas des victimes de la drogues, tout au moins aux yeux des riverains plus ou moins « boboïsés » qui revendiquent le titre pour eux-mêmes. Non, les crakers sont tout en bas, là où l’on est sûr de ne trouver personne en -dessous.

Du reste, cette réputation de toxique très toxique n’est pas forcément usurpée. D’aucuns se souviennent avoir croisé, y compris dans les couloirs de la rédaction d’ASUD, nombre de vieux briscards, anciens héroïnomanes, rescapés des années 80, rescapés du sida et des overdoses, ayant gouté à quasiment tout ce qui s’avale, se fume,se sniffe ou se shoote, et qui sur le tard, découvrent le frisson très particulier d’une bouffée de cocaïne-base. Et là , bang! le grand saut.

En deux coups les gros, nos vétérans sont renvoyés à la case départ, de retour sur le bitume à la recherche d’un petit « caillou » blanc. Adieu, apparts, boulot, copains, copines bref, la totale, comme si vingt ans de patiente réinsertion n’avait servi à rien. Pire, il semblerait même que dans certains cas, l’illusion naisse du souvenir des speed-ball et des fix de coke, des réminiscences qui ont tôt fait de se transformer en alibi genre : « moi la coke, je connais!! » et ben non coco!! La C et le caillou c’est un peu comme le cidre et l’absinthe, pas vraiment la même concentration.

Autre piège, le caillou ça se fume, donc c’est moins dangereux qu’une came qui se fixe. Seconde illusion regrettable. Le « craving » de la cocaïne basée n’a rien à envier à celui de la cocaïne injectée. De plus, il n’existe aucun médicament de substitution, le contexte phantasmagorique dans le quel baigne toute évocation du crack, le surcroit de diabolisation amené par l’épidémie de crack cocaïn qui sévit sur une échelle autrement préocuppante dans les gettho noirs et latinos des métropoles américaines, autant de facteurs qui font de nos quelques centaines de crackers parisiens des oubliés de la réduction des risques.

Qu’en est -il réellement ? Peut-on envisager des solutions de court ou moyen terme pour ces populations ? L’expérience du » kit base », menée par l’association EGO est elle un début de réponse? Une chose est sûre, cette population appartient au monde de la précarité sociale, en cela leurs problèmes ne sont pas forcément différents de ceux des autres SDF, jetés sur le pavé par la crise, alcoolisés, bourrés de médocs détournés et trimballant avec eux l’attirail du clochard de l’an 2000, fini le litron de rouge, bonjour les cachetons. Certes les crackers cumulent les handicaps, mais leur principal mérite aux yeux du public est de coller aux stéréotypes les plus éculés sur les « ravages de la drogue ». Avant d’être des victimes de la drogue, les crackers sont des victimes de la pluie, de la faim et du froid et en tant que tel ils se foutent éperdument d’être stigmatisés par les produits qu’ils consomment, ils sont donc des cocaïnomanes visibles à la différence de tous ceux qui basent de la coke en « teufs » où qui deviennent dépendants après une prise en charge méthadone ou encore- le cas le plus fréquent- qui sniffent des rails de plus en plus longs avant de sortir en boite le samedi soir.

Le tapage médiatique mené autour des « crackers de Stalingrad » possède donc au moins un mérite, celui de mettre le doigt sur la pointe émergée de l’épidémie de cocaïne qui sévit en France depuis quelques années sur une échelle qui n’est pas sans rappeler la précédente, l’héroïne dans les années 80.

Chasser le dragon, une alternative de consommation ?

Contrairement à plusieurs pays européens où cette pratique est assez populaire, chasser le dragon n’est pas très répandu en France. Même s’il n’est pas anodin, ce mode de consommation peut pourtant représenter une alternative intéressante, surtout par rapport à l’injection. Trucs et conseils, avantages et risques… Speedy revient sur son expérience espagnole.

D’abord, une définition de la chasse au dragon à l’occidentale, pour éviter tout malentendu sur ce procédé qui devrait son nom aux volutes de fumée qui le caractérisent et à leur ressemblance avec cet animal mythologique très prisé des Asiatiques. Né en Asie, ce mode de consommation est l’héritier moderne, pour l’héroïne, de la traditionnelle pipe à opium. Il s’agit donc d’inhaler, avec un tube, de l’héroïne brune sur une feuille de papier d’aluminium doucement chauffée par en dessous à l’aide d’un briquet. (On peut fumer de la blanche mais le plaisir est de courte durée car, comme il est impossible de former une goutte que l’on pourra balader, le produit brûlant sur place se consume très vite et cela revient donc cher.) La goutte de produit ainsi obtenue est ensuite baladée de long en large sur la feuille jusqu’à sa disparition complète. Un procédé qui s’est étendu en Europe, au cours des années 90, à la cc basée/caillou ou au mélange d’héro et de cc basée (speed-ball). Suivant la drogue choisie, la manière de procéder diffère un peu au départ, mais la suite reste identique. Avant de présenter ces préparations plus en détail, voyons quels sont les avantages et les inconvénients ainsi que les risques liés à ce mode de consommation.

Une montée aussi fulgurante…

Popularisé en Espagne dans les années 80 (au moment de la vague de sida), chasser le dragon n’a cessé de se renforcer depuis car cela permet d’avoir en quelques secondes une montée fulgurante. Des effets se rapprochant un peu de ceux du fix, mais en atténuant les dangers liés à l’injection (OD, adultération, transmission du VIH…). Concernant le VHC (hépatite C) ou la tuberculose, les risques sont infimes si chacun utilise son propre tube ! Dans le cas contraire (n’en déplaise aux économes qui mettent en avant la quantité de dope récupérée dans un tube partagé pour justifier de l’utiliser), les dangers de transmission sont, comme pour la paille du sniff, très importants. Autre atout et non des moindres : inhaler permet de mieux doser ou du moins de faire des paliers dans sa prise. Les effets étant pratiquement immédiats, on peut tout de suite juger en fonction de son état s’il est souhaitable de continuer… Si cette conso graduelle – qui tient au procédé lui-même – n’écarte pas totalement les risques d’OD et autres problèmes d’adultération dangereuse, elle aide à les diminuer notablement. La préparation en goutte permet également de vérifier un peu la qualité de la dope (voir ci-dessous la partie consacrée à la préparation et ses clefs pour distinguer les degrés de qualité.)…

Toujours dans les avantages, il faut aussi citer la grande convivialité de ce procédé car, tout comme un joint (mais là s’arrête la ressemblance), la feuille peut tourner de main en main, bien à l’opposé des modes de conso très perso du sniff et du fix… Il offre également la possibilité de partager une petite quantité à plusieurs et d’en ressentir autant les effets, même s’ils sont bien plus brefs. Contrairement à ce que l’on croit souvent, ce procédé est en outre tout à fait économique, du moins avec les 3 produits déjà cités. Sauf, bien sûr, si le brown, bien que de bonne qualité, a été coupé avec un produit qui ne permet pas sa formation en goutte, ce qui m’est déjà arrivé en France. Enfin, les raisonnables peuvent interrompre leur consommation et la remettre à plus tard (surtout valable pour l’héro car le désir effréné qui accompagne la base de cc rend difficile cette interruption avant la fin), permettant ainsi d’espacer les prises…

ASUD44 Chasser le dragon 2… que les risques encourus

Chasser le dragon n’est cependant pas un geste anodin, une simple fumette ! D’abord, parce que les produits – héro, base de cc ou speed-ball (toujours très répandu en Espagne) – ne le sont évidemment pas. On peut même dire pour l’héro qu’avec ce procédé, il est plus rapide de s’accrocher qu’en sniff et qu’une fois dedans, la difficulté de la décroche ressemble à celle du fix. Car tout comme pour cette dernière où la seringue prend une place énorme, pour la chasse au dragon, les gestes liés à la préparation du produit et à celle du matériel, ceux de la consommation, les odeurs, etc., pèsent beaucoup… La simple vue (même au supermarché !) d’un peu d’alu me donnait envie de me défoncer et je jugeais en un clin d’œil sa capacité à me convenir pour cet usage ! Concernant la cc basée ou le speed-ball, est-il encore besoin de souligner qu’en chassant le dragon, s’accrocher est super rapide et que même des UD chevronnés sont partis en live avec ce procédé ? Bien que les effets de la base de cc fumée sur l’alu soient un peu moins violents, on s’accroche presqu’aussi vite qu’avec un doseur…

Autre évidence : fumer sur de l’alu n’est pas du tout bon pour les poumons ! Ceux qui ont pratiqué ce mode de conso pendant longtemps présentent fréquemment des problèmes respiratoires qui, selon la durée et la personne, peuvent aller de la bronchite chronique à l’emphysème – dilatation des alvéoles pulmonaires avec destruction de leur paroi élastique. La personne a donc de plus en plus de mal à respirer… Surtout associé à l’héro, chasser le dragon tend à provoquer l’emphysème et les poumons ne se régénèrent pas ! – et même finir par un cancer du poumon, surtout si s’ajoute à cela une consommation de tabac.

ASUD44 Chasser le dragon 3Conseils et matériel

On peut néanmoins observer les précautions suivantes pour réduire un peu la nocivité de cette pratique. Passer les 2 côtés de la feuille d’alu, mais surtout la partie brillante, à la chaleur d’une flamme sans insister et sans laisser de traces noires. Si c’est le cas, essuyez-les avec un mouchoir en papier avant de commencer la consommation. Bien lisser l’alu, placer la dope sur sa partie mate, et réserver le côté plus brillant pour y passer la flamme. Au cours des déplacements de la goutte (voir ci-dessous), essayer de ne pas passer sur les endroits où l’alu aurait pu brûler. Une fois la goutte terminée, ne pas faire le radin en repassant sur les endroits brûlés où il pourrait rester quelque chose ! Prendre un tube assez long (10 cm) pour inhaler et ne jamais utiliser une feuille qui a déjà servi…

Un mot sur le matériel : l’alu doit être présent sur les 2 côtés de la feuille, pas de papier donc sur l’une des faces ! Il est d’autre part préférable d’en prendre un épais qui résistera mieux à l’exposition à la chaleur. Mieux vaut donc préférer une grande marque à celles des supermarchés car l’alu y est trop fin et de mauvaise qualité. Il semble que certains Caarud commencent à distribuer des feuilles d’alu non traitées, donc un peu plus saines !

Découper un rectangle d’une vingtaine de centimètres sur une dizaine, surtout sans froisser la feuille. En effet, plus elle sera lisse, plus la goutte pourra se déplacer facilement. Cette façon de faire devra être conservée durant toute la consommation. Quant au tube, également en alu – Certains utilisent de petits tubes en métal pour pouvoir ensuite mieux récupérer la dope présente, en l’inclinant et en commençant à chauffer par un bout pour finir par celui d’où sortira la fameuse goutte… Pour les pressés, attention à ne pas se brûler les lèvres avec ce tube et le laisser refroidir avant de s’en resservir ! –, le plier en 2 dans le sens la longueur mais sans que les 2 côtés correspondent. Refaire ensuite 2 plis à chaque bout pour renforcer la rigidité, et le rouler en s’aidant d’un crayon par exemple. Une fois la goutte finie, il restera au centre du tube remis à plat une traînée de dope (héro et/ou base) qui, selon les quantités fumées avec le même tube, peut constituer un bon dépannage pour le lendemain matin !

ASUD44 Chasser le dragon 4Préparation

Passons enfin à la préparation. Pour l’héro, placer la flamme du briquet – qui ne doit pas être trop forte – sous le papier, mais pas juste en dessous. Quelques centimètres suffisent pour que le produit ne brûle pas mais puisse fondre et former une goutte brune, voire noire, pouvant facilement se décoller une fois refroidie (plus elle sera orange et poisseuse rendant impossible de la décoller, plus l’héro sera coupée…), et dont la grosseur dépendra de la quantité déposée.

La bonne dose varie de 1/10e à 2/10es de gramme. En effet, surtout au début, une goutte plus importante est difficile à manier (arriver à la conserver unie est un coup à prendre), et une quantité inférieure a tendance à brûler plus vite, surtout si on place mal la flamme du briquet ! Une fois la goutte formée, incliner légèrement la feuille et faire descendre la goutte en chauffant doucement par en dessous, sans coller la flamme au papier et en maintenant toujours le briquet un peu en retrait par rapport à la goutte. Pour jouer sur la vitesse de descente de la goutte, on peut soit incliner davantage le papier, soit rapprocher un peu la flamme, soit jouer sur la position du briquet par rapport à la goutte. Faites attention, surtout si vous fumez à plusieurs et pour des raisons évidentes, de ne pas trop coller votre tube à la goutte car vous risqueriez de l’aspirer dans le tube ! Au départ, mieux vaut donc faire des essais. Il peut aussi être utile de tracer un chemin avec le doigt sur la feuille d’alu avant d’y faire passer la goutte pour mieux la diriger.

Pour la cc basée, il convient avant tout de la placer dans une cuillère d’eau pour la laver et l’essuyer afin d’enlever les restes d’ammoniac ou autre, toujours nocifs à respirer. Puis chauffer le caillou par dessus jusqu’à ce qu’il devienne une goutte. Si vous le faites par en dessous comme pour l’héro, vous risquez en effet d’en perdre car les projections rendront difficile la constitution d’une seule goutte, et gare aux yeux ! Une goutte formée de bonne qualité doit être la plus transparente possible. – Si, une fois refroidie, elle a l’aspect d’une cire blanchâtre (opaque), cela indique une coupe excessive en Xylocaïne® qui insensibilise mais ne défonce pas ! – Procédez de la même façon que pour l’héro, mais en sachant que la goutte de cc basée va plus vite. Il faut donc faire attention au bout de la feuille et s’arrêter un peu avant la fin. Par contre, on ne pourra pas la décoller comme celle d’héro pour changer de feuille…

Pour le speed-ball, mon conseil est de préparer d’abord la base, la goûter, et si elle convient, faire de même avec l’héro à l’autre bout de la feuille. Si le résultat est aussi bon pour cette dernière, faites alors le mélange en joignant les deux gouttes. Vous éviterez ainsi d’abîmer un produit si l’autre ne passe pas votre contrôle de qualité !

Pour conclure, il peut s’agir d’une alternative de consommation, notamment pour ceux qui veulent abandonner l’injection. Mais sans pour autant renoncer totalement aux sensations fortes, et tout en sachant que sa nocivité pulmonaire est importante, surtout dans la durée… Pour les autres UD, savoir que la prudence est de mise car on s’accroche plus vite qu’avec le sniff et, jouant sur davantage de registres qu’avec ce dernier, l’accroche sera plus tenace ! À ne pratiquer donc que dans une optique expérimentale ou très espacée dans le temps. Pour user sans abuser, bien plus facile à dire qu’à faire !

Des salles de consommation de crack encadrées par des professionnels, une solution citoyenne pour les quartiers de la gare de Saint-Denis et du Nord de Paris

Communiqué de presse du collectif « Asud, Anitea, Act Up-Paris, Safe, Sos Hépatites Paris, Gaïa, salledeconsommation.fr

Hier, lors d’une visite du quartier de la gare de Saint-Denis (93), le Ministre de l’Intérieur Brice Hortefeux était pris à parti par les habitants et les commerçants. Ceux-ci n’en peuvent plus de « voir les crackers déambuler et consommer » devant leur vitrine ou leur habitation et de voir les « dealers opérer en toute impunité ». Il réclament le « droit à une vie normal ». Brice Hortefeux a promis d’envoyer un bataillon de policiers pour « chasser les trafiquants » de ce quartier et « résoudre le problème ».

Nous ne pouvons que comprendre ces habitants et commerçants. Personne n’a envie de voir la misère et la violence à sa porte. Mais la solution répressive de Brice Hortefeux ne résoudra pas leurs problèmes.Les dealers prendront plus de précautions ou se déplaceront provisoirement comme ils l’ont déjà fait dans les quartiers de Stalingrad ou de la Goutte d’or à Paris. Les usagers se cacheront, s’éloigneront du dispositif de soins augmentant ainsi leurs problèmes et ceux qu’ils causeront.

La répression seule ne peut venir à bout du phénomène de l’usage de drogue. Malgré celle-ci, la consommation et le deal de crack perdure depuis plus de vingt ans dans des quartiers du nord de Paris et de Saint-Denis. Les mesures d’ordre publique ne seront utiles que si elles sont complétées et articulées avec une offre sanitaire et sociale allant des centres de soins jusqu’aux salles de consommation à moindre risque! Ce dispositif encore inconnu en France mais utilisé dans d’autres pays d’Europe comme l’Espagne, l’Allemagne, la Suisse, a pourtant réussi mettre un terme aux scènes ouvertes (consommations de rue) et à un grand nombre de nuisances occasionées par celles-ci. Encadrées par des professionnels, les salles de consommation sont des espaces qui offrent un cadre d’usage sécurisé, aux conditions d’hygiène acceptables en dehors des lieux publics.

Mais qui aura le courage politique d’aller au delà de la seule réponse répressive, qui ne fait, au plus, que déplacer temporairement le problème et aggrave la santé des usagers de drogues déjà très précarisés ?

 

Cocaïne, castagnettes et corridas

Dans un paysage saturé par les traitements méthadone, la coke se situe désormais juste derrière le cannabis dans le hit-parade des produits illégaux consommés en Espagne.

La base ou cocaïne-base est en passe de remplacer la cruda, c’est-à-dire la coke normale. Reportage de notre envoyé permanent Speedy Gonzalez, toujours en embuscade au cœur des « scènes ouvertes » de la Péninsule, ces supermarchés de la drogue ouverts 24h/24.

Depuis deux ans, tous les signaux d’alarme – les très nombreux articles de journaux, débats et programmes de télé le démontrent tous les jours – retentissent dans la société espagnole toujours sensibilisée depuis la vague d’héro des années 70-80 qui a fait tant de dégâts. Toute une génération, en gros celle de la Movida, a été décimée, la parano sécuritaire s’est installée chez de nombreux commerçants, et des quartiers entiers furent très touchés. Que ce soit la presse sérieuse ou à sensation, les professionnels de la santé impliqués dans la réduction des risques ou les spécialistes des mouvements sociaux, pour une fois tout le monde est d’accord pour dire que si la consommation de coke n’a cessé de se développer à un rythme très soutenu depuis vingt ans, son explosion depuis dix ans est surtout due à son usage basé. Autrefois réservée à une élite branchée et de connaisseurs, la base (prononcer « bassé » en espagnol) s’est non seulement répandue dans le milieu traditionnel des usagers, mais aussi parmi les jeunes consommateurs. Descente sur le terrain pour essayer d’y voir clair…

L’heure de pointe

Banlieue de Madrid, 18 heures : une longue file de caisses garées sur les bas-côtés serpente le long de la petite route qui passe sous le périph et conduit à l’entrée du Pitis, un bidonville gitan (lire l’article Las Barranquillas, supermarché des drogues version ibérique publié dans le n°31 d’ASUD Journal), véritable « supermarché » de drogues dures ouvert 24h/24. On y trouve toute sorte de bagnoles : celles de « monsieur tout le monde » qui passent inaperçues, les poubelles-sur-roues qui font la cunda (le taxi depuis le centre-ville), et quelques très belles machines genre 4×4, coupés et berlines de luxe (une Jag toute neuve est là avec son légitime proprio bien propret)… Toutes les couches sociales et professionnelles semblent représentées. L’éventail est large. Des camionnettes d’artisans avec la pub pour leur boîte, des transporteurs en tout genre – dépanneuses, livraisons, parfois un gros camion –, des ouvriers entassés à 5 dans de petites caisses, des cadres solitaires de tous niveaux, des jeunes et des moins jeunes, des zonards, des BCBG, des bourgeoises, des prostituées…

Bref, le moins que l’on puisse dire, c’est que le phénomène ne touche pas que les UD traditionnels. Mais voyons de plus près ce qu’ils consomment et comment.

À l’intérieur des véhicules, chacun s’en donne à cœur joie. Mise à part une minorité qui sniffe et les éternels irréductibles de l’arbalète, la majeure partie « chasse le dragon » au speedball sur de l’alu ou fume de la base en doseur.

C’est l’heure de pointe : aux habitués qui vont et viennent toute la journée s’ajoutent ceux qui, rentrant du boulot, prennent leur dose de fin d’aprèm et, dans le meilleur des cas, emportent celle du soir. Après avoir remonté cette cohorte ininterrompue de fumoirs à 4 roues, je me gare sur le terre-plein qui sert de parking aux acheteurs. Une bande de gosses gitans entoure ma caisse pour me demander un clope. Ce sont les plus chiants et il vaut mieux ne pas faire le radin, sous peine d’avoir une mauvaise surprise en revenant (vitre pétée, feu de position éclaté…). L’endroit est très zone : maisons à moitié en ruines ou faites de bric et de broc, décharge à l’entrée, regards durs des payos-acheteurs (Gadjé en caló, la langue des gitans espagnols) ou des gitans-vendeurs (Il y a également des gitans accrocs, surtout à la coke, mais également à la base depuis quelque temps.), le tout plus proche des favelas sud-américaines que des cités, mêmes les plus dures, européennes.

ASUD34 Cocaïne Castagnettes et Corrida 3Ne plus avoir à « cuisiner »

J’accompagne mon pote faire ses « courses ». Après quelques mètres, on rentre dans une baraque où la doña nous accueille avec un regard méfiant. Mais son visage se détend quand elle me reconnaît :

« C’est toi ? Qué tal Marqués ? (« Comment ça va Marquis ? ») Cela fait longtemps que t’es pas venu !
— Un an, répondis-je, assez content. Beaucoup de monde ! Tout va bien ?
— On fait aller », réplique-t-elle modeste. Puis elle se retourne pour s’occuper de mon copain, business is business.

À côté de la balance électronique, j’aperçois un gros caillou de 4 à 5g de coke basée, environ 2 g de coke en poudre, et à peine 1g de cheval. Ce qui confirme la tendance du boom du marché de la coke basée. Le prix doit aussi y être pour quelque chose. Que la coke soit cruda (non cuisinée) ou la base faite, le prix est, en effet, le même : 50 € ! La qualité joue également un rôle : une fois la base obtenue, le dealer coupe très souvent le restant de coke en poudre afin de rattraper le manque à gagner dû à la vente de base au même prix. Quant aux quantités relativement faibles présentes sur la table, elles ne doivent tromper personne. Elles ne sont liées qu’à la prudence des vendeurs qui n’ont jamais beaucoup plus, le reste étant caché pas loin de là.

Bien que les mauvaises langues disent que cela n’arrive que lorsque le dealer n’a pas payé sa com aux keufs, il y a quand même des descentes de flics de temps en temps.

Cela ne fait pas si longtemps, 3 ou 4 ans peut être, que les gitans font eux-mêmes la base. Ils se contentaient auparavant de vendre la coke en poudre (et de l’héro, bien sûr). Mais face au succès commercial de certains de leurs collègues qui commencèrent à la baser, ils se sont tous mis à en faire, pour la plus grande joie des consommateurs. Pour baser de la coke deux méthodes sont possibles : avec du bicarbonate (délicat, ne pouvant pas être fait en petites quantités, mais plus sain) ou de l’ammoniaque (enfantin, marche même pour 1/10 de g, mais assez toxique.) Avec la perte de temps que cela représente et même si cela va assez vite avec l’ammoniaque, ces derniers étaient, en effet, tout contents de ne plus avoir à « cuisiner » le matos. En ne réalisant plus eux-mêmes l’opération, ils ne sont plus en mesure de contrôler la qualité du produit, mais ils peuvent aspirer tout de suite la bouffée qui va les mettre à un autre niveau en 1 ou 2 secondes.

ASUD34 Cocaïne Castagnettes et Corrida 4La fin totale du paquet et du fric

Une véritable montée en puissance où ils finissent par se sentir si bien, avec une telle pêche, apparemment si lucides : « Tu sais mec, quand je suis stone, je vois tout si clair…» Cette lucidité qui te fait partir dans un monologue ininterrompu, cette pêche qui vire fréquemment à la fébrilité, voire à l’hystérie, cette sensation d’invincibilité qui en a mené plus d’un à se foutre dans de terribles situations, y compris avec la justice… Sans parler de l’angoissante descente qui te fait répéter le geste une fois et encore une autre, jusqu’à la fin totale du paquet et du fric et plus qu’une chose en tête : « Merde, comment j’vais faire pour avoir des thunes et reprendre mon pied ? »

Début d’une longue glissade, qui prend souvent l’aspect d’une dégringolade que bien peu arrivent à contrôler. La base accroche salement. Je n’ai qu’à me regarder 2 ans en arrière : jamais dans mon histoire de toxicomanie de près de 30 ans je n’avais autant morflé. Et aujourd’hui, je vois ces pauvres mecs crades, les joues creusées, le corps amaigri et les yeux enfoncés dans les orbites qui les font ressembler à des vieillards de 30 ans, allant d’une voiture à l’autre pour quémander quelques centimes ou mieux, la précieuse taffe. Je ne parle même pas de ceux qui sont à la recherche de je ne sais quel trésor (fric ou képa) perdu par d’autres, le regard rivé au sol, dans une quête qui tourne à l’obsession. Chasse le passé et il revient au galop…

En sortant du « magasin », je croise plusieurs personnes du centre méthadone (lire l’article Les tribulations d’un « méthadonien » à Madrid paru dans le n°33 d’Asud-Journal) où je suis abonné. L’une d’entre elles s’arrête, me sert la main :

« Que fais-tu là ?, je lui demande, je croyais que tu avais mis le holà ?
— Ben ouais, mais tu sais bien comment c’est : un jour la déprime est la plus forte et tu remets ça, en te disant « cette fois-ci, je n’vais pas déconner ». Et puis très vite, t’es dans la même merde et souvent pire qu’avant ! »

Cet engouement pour la base n’a pas exclusivement puisé sa force parmi les nouveaux usagers et les anciens cocaïnomanes qu’une baisse de la qualité de leur produit favori a incité à baser pour retrouver des sensations perdues. Contrairement à ce qu’affirment les « spécialistes », l’accroissement de ce mode de conso n’est pas seulement dû à ces deux groupes.

Il s’explique aussi par tous ces UD substitués à la métha (le seul produit légalement disponible en Espagne) qui, au bout d’un temps plus ou moins long, dépriment et veulent ressentir quelque chose. Tant pis si cela n’a rien à voir avec les opiacés.

Tant pis si cela les mène à une situation qui n’a guère à envier à celle qu’ils avaient connue lorsqu’ils étaient junkies !

ASUD34 Cocaïne Castagnettes et Corrida 5«… les programmes méthadone, véritable pierre angulaire de la lutte contre la toxicomanie. »

Arrivée à point nommé

Une véritable torpille sous la ligne de flottaison de la politique très optimiste affichée par tous les gouvernements (de gauche comme de droite) face au supposé succès des programmes méthadone, véritable pierre angulaire de la lutte contre la toxicomanie. Dans ce contexte, on comprend mieux l’extrême réticence des autorités sanitaires à diminuer les dosages de ce produit en vue d’un sevrage total. La crainte de voir tous ces consommateurs retomber grave explique cette attitude car dans la plupart des cas, les patients n’ont fait qu’ajouter à leur dépendance aux opiacés celle de la coke basée. Petit problème tout de même, tous les patients (abstinents et multiconsommateurs) sont mis dans le même sac !

La base est donc arrivée à point nommé en Espagne pour donner un second souffle à un marché illégal qui était en perte de vitesse en raison du « tout méthadone ». Et on voit bien là les limites d’une politique très libérale en matière de consommation de drogues, qui n’a traité qu’une partie du problème sans avoir la volonté d’aller jusqu’au bout de sa logique : dépénaliser, dans un cadre bien défini, l’ensemble des activités (achat-vente…) qui en découlent. Par ailleurs, au niveau européen, l’Espagne ne pouvait et ne peut pas faire cavalier seul face à ses partenaires, sous peine de se voir mise à l’index. Suivant le précurseur hollandais, sa politique a été courageuse à l’époque car si la plupart des pays se sont aujourd’hui engouffrés dans cette voie, il n’en allait pas de même hier.

Face à cette déferlante de la base qui menace désormais de se propager au « royaume » de Marianne, va-t-on assister à la mise en place d’une nouvelle politique plus audacieuse ou va-t-on se contenter de mesures bouche-trous ?

ASUD34 Cocaïne Castagnettes et Corrida 2

Las Barranquillas, supermarché des drogues version ibérique

En matière de drogue aussi, l’Europe a du mal à réaliser son unité. Influencé tant par sa culture que par ses lois ou son régime social, chaque pays continue de mener sa barque.

Après la movida des années 1980-1990, l’Espagne a vu se développer des sortes de « supermarchés de la dope » équivalents aux grands squats parisiens, mais en beaucoup plus grand. Des scènes ouvertes qui prouvent – in vivo – que, sans véritable éducation à la santé et programmes de réduction des risques, le libre accès au produit favorise surtout les dealers qui, comme toujours, font leur beurre sur le dos des usagers.

Aujourd’hui, la voiture de la copine qui me conduit à ce bidonville gitan du sud de Madrid n’a rien à voir avec celles que j’avais l’habitude de prendre pour y aller il y a quelque temps. À l’époque, je m’y rendais avec des cundas, des « taxis de la drogue » comme diraient les médias, qui, pour 4 euros et une pointe de dope par tête, trimbalent 3 à 4 personnes du centre-ville jusqu’à la porte de la baraque où tu vas faire tes « courses », te laissent consommer dans la caisse – sauf te fixer – et te ramènent à la case départ. En général, la caisse est dans un sale état, tout comme son conducteur : vitres éclatées, papiers pas toujours en règle, hygiène des plus précaires…

Jungle organisée

Notre voiture quitte la route principale et en emprunte une autre plus petite mais en bon état jusqu’à la fourrière. Après, c’est une autre histoire, plus rien à voir ou plutôt tout ! Les yeux du néophyte s’écarquillent devant le spectacle qui s’offre à lui. Un ensemble de 80 baraques – Aujourd’hui, ce bled est en perte de vitesse au profit d’un autre, El Salobral. La pression policière, les grands travaux ont eu raison de lui, mais de 2001 à 2003, il a compté jusqu’à 300 baraques ! – , faites de matos de récup et de tôles ondulées, s’étendant de part et d’autre d’une piste boueuse ou poussiéreuse suivant la saison, pleine de trous, que des centaines d’UD parcourent à pied ou en caisse. Cela fourmille toujours : depuis le tox version BD d’Asud-Journal jusqu’au cadre dynamique (surtout après sa prise de coke !). À sa belle époque, ce bidonville, ou plutôt devrais-je dire cet hypermarché ouvert 24 h/24, recevait la visite de 4 000 personnes par jour et quelque 13 000 UD venaient s’y approvisionner (Selon El País du 16/04/2001).

Toute cette faune se croise, s’effleure, s’engueule, se parle parfois ou, le plus souvent, s’ignore. La vision est dantesque. Tu croises des zombis qui, le regard vide, te lancent un : « shuta-tranki-plata » (shooteuse-trankimazim-papier d’alu), mais cette jungle est bien plus structurée et organisée qu’il n’y paraît au premier abord. Une foule de petits métiers essaye d’y survivre : les cunderos qui t’emmènent en caisse, ceux qui vendent pour 0,50 euros une shooteuse ou l’alu que les bus de Médecins du monde ou d’Universida (groupe de RdR) leur ont échangé contre une poignée d’arbalètes ramassées par terre ou qu’ils sont allés prendre à la Narcosala (salle d’injection et de soins, cantine avec 3 repas chaud par jour, et dortoir) qui est à l’autre bout du bled, les guetteurs avec leur talkie-walkie à l’entrée du bidonville qui avertissent leur patron de l’arrivée des flics (police nationale, municipale et brigade des stups) dont ils connaissent toutes les voitures même banalisées, puis les machacas qui montent la garde devant la baraque même et qui utilisent un code pour le collègue qui ouvre et ferme la grosse porte en fer : uno (1) – tout beigne –, dos (2) – keufs en tenue –, tres (3) – civils-stups –.

Micra, machacas & chapas

Derrière la lourde, un long couloir sordide éclairé par une ampoule blafarde qui mène à un mur intérieur troué par une fenêtre grillagée derrière laquelle une femme, généralement une gitane (souvent la meuf du patron), te sert quand c’est ton tour et qui prend la commande : une micra (1/10 de gramme pour 5 euros) de cruda (coke non cuisinée), de caballo (héro) ou de base, ou 2 micras, ou ce que tu veux. La gitane, protégée par des barreaux prend ton fric, pèse devant toi, te donne ta micra, et au suivant !

Car il faut bien le dire, même si ce n’est pas politiquement correct, les gitans tiennent à Madrid et dans la plupart des grandes villes d’Espagne le marché au détail de la coke et de l’héro : Quartier Rusafa à Valence, Las Tres Mil viviendas à Séville, quartier de San Francisco à Bilbao… (El País du 15/05/2003). Et ce n’est pas tout : les mecs s’occupent de rentrer la dope dans le bidonville et d’assurer le service d’ordre, mais la vente est faite par leur meuf. Quand il y a une descente, ce qui est rare, ce sont les femmes qui se font embarquées et il n’est donc pas étonnant qu’elles constituent en taule 70 % des détenues alors que cette communauté ne représente que 0,3 % de la population (La population gitane espagnole et portugaise représente environ 100 000 personnes.). Plus grave encore, les fameux machacas ne sont que de pauvres hères, des non-gitans pratiquement réduits en esclavage, souvent battus à la moindre faute, qui servent leur patron avec une servilité qui ne s’explique que par leur niveau d’intoxication et qui ne touchent que quelques micras pour leur travail et leur docilité.

Au dehors, la salle d’injection étant trop loin, des mecs et des nanas se fixent par terre car le manque ou tout simplement l’envie les presse. D’autres vont se réfugier dans un taudis en ruine pour chasser le dragon à l’abri du vent, et tout cela sous le regard impassible des patrouilles de flics qui, jour et nuit, vont et viennent à 2 par voiture, parfois s’arrêtent à la hauteur d’une caisse pour demander au conducteur de leur montrer les clefs et de démarrer le véhicule avec celles-ci au premier coup de préférence (preuve indéniable que la voiture n’est pas piquée), puis repartent. D’autres fois, surtout la nuit, le contrôle est plus sévère : identité des occupants, papiers du véhicule, fouille de celui-ci, appel au central afin de voir si personne n’est recherché… Mais il n’est pas question, ou très rarement, de savoir si tu as de la drogue et combien ! En général, la division du travail des flics se fait de la façon suivante : ceux en uniforme s’occupent des consommateurs (avis de recherche…) et du maintien de l’ordre, les civils se chargent du trafic, donc des gitans. Ces derniers ne craignent d’ailleurs que les chapas (les civils qui te montrent leur plaque pour s’identifier), bien qu’il me soit arrivé sous le gouvernement de droite de me faire mettre par les stups un PV de 450 euros pour 2 micras de cc ! À deux pas d’une baraque où cela dealait sérieux, ils n’ont pas peur du ridicule !

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