Putes et drogués : même combat pour l’accès aux droits ! (1/2)
Sex, drugs and prohibition

Usagers du sexe et travailleurs de drogues, unissons-nous ! Les putes et les drogués doivent se donner la main pour une raison simple : nos ennemis sont les mêmes, des bien-pensants qui veulent nous sauver de la déchéance… en nous refusant l’essentiel : le droit de vivre en citoyen.

Dodo la saumure, traite des (Russes) blanches, reportages glauques au bois de Boulogne, putes et macs, trans… On se croirait revenu au temps de Gabin dans un film de Lautner dialogué par Audiard : « un p’tit bordel au nord de Saigon », « Lulu la Nantaise », etc. Sauf qu’on rit moins. On ne se marre même plus du tout. Danielle Bousquet (PS) et Guy Geoffroy (UMP) ne font pas dans le genre rigolo. Ces deux députés ont proposé aux parlementaires une initiative visant à la pénalisation des clients des prostitué(e)s, la première étape d’une marche assurée vers la prohibition du sexe tarifé. Planqué derrière les habituels arguments pleurnichards de lutte contre le trafic des êtres humains, leur fonds de commerce est le terrain de chasse des réactionnaires de toujours : la défense de la morale publique.

Vache à lait ou bouc émissaire

Morphine Du Saussay (1904)Morphine Du Saussay 1904 Opiomania
Morphine Du Saussay (1904) / source : Opiomania

Lorsque l’on est usager de drogues et que l’on a toute sa vie enduré les oukases des « amis-qui-veulent-faire-notre-bienmalgré-nous », on reconnaît une petite musique familière. Pénaliser le client des prostitués, c’est brandir l’étendard du féminisme combattant pour protéger les pauvres travailleur(euse)s du sexe. Les toxicos bénéficient du même type d’empathie depuis de longues années. Sous prétexte de les protéger de l’emprise des méchants dealers, une cascade de dispositions draconiennes est par exemple venue aggraver tous les délits de partage ou de revente. La figure de l’usager-revendeur est aujourd’hui un classique de nos prisons et la vie des tox est encore plus compliquée.

Appliqué au domaine de drogues, le principe de pénalisation des clients dégage un signifiant très fort. En langage policier, ça se dit « faire du crâne ou du shiteux ». En termes pratiques, ça signifie contrôle au faciès, garde à vue, insécurité massive au moment des transactions, donc violences, arnaques, clandestinité. La pénalisation du client amateur de substances illicites est une histoire dont Asud-Journal a fêté les quarante ans (voir n°46). Un incontestable succès dont on peut quotidiennement mesurer les avancées dans les lieux de deal improbables que sont les caves, les souterrains, les terrains vagues. Autant de conditions qui, certes, « pénalisent le client » mais n’ont jamais nuit au commerce florissant des stupéfiants. C’est une vérité universelle qui se vérifie partout dans le monde.

En matière de prostitution, la pénalisation des clients ne saurait avoir d’autre conséquence que de pourrir un peu plus la vie des principales concernées. Caves, souterrains, terrains vagues sont également les lieux de prédilection de ce commerce devenu illicite sous la pression des ligues de moralité. Le parallèle entre la scène des drogues et celle des relations sexuelles tarifées est frappant. Dans les deux cas, l’offre et la demande existent et ne datent pas d’hier (qui a dit que dealer était le plus vieux métier du monde ?). Dans les deux cas, la morale, l’histoire et la géographie se sont donné la main pour pénaliser ici ce qui est toléré ailleurs, voire sacralisé un peu plus loin. Dans les deux cas, le pouvoir dominant trouve toujours l’occasion de taxer ou de stigmatiser, c’est-à-dire de tirer profit d’une manne qu’il sait ne jamais devoir se tarir.

Face à l’histoire, drogués et putains ont le choix entre incarner la vache à lait ou le bouc émissaire, voire les deux à la fois.

Victimes obligatoires

Ce qui est fondamentalement contesté par nos censeurs, c’est l’évocation du caractère délibéré, libre et consenti de l’usage de drogues et de la prostitution. Les putes comme les tox comptent des occasionnel(le)s, des récréatif(ve)s et des… dépendant(e)s. Comme le dit Morgane Merteuil, la présidente du Strass (voir p.12), pourquoi nier l’existence de professionnel(le)s qui décident tout à fait librement d’échanger du sexe contre une tarification adaptée au service ? En matière de drogues, Asud est depuis toujours confronté au même préjugé. Si les drogués sont tolérés dans une posture de victimes repentantes ou de malades chroniques, toute autre attitude semble au mieux provocatrice, au pire incitative, donc quasi criminelle. Rappelons pour mémoire la vindicte de certains médias, classés très à droite, à l’encontre de notre slogan en forme de clin d’œil : « Le journal des drogués heureux ! »

the imp sexe drogueNous savons que les consommations, y compris celles des jeunes, partent d’une demande volontaire, consciente et la plupart du temps, raisonnable, c’est-à-dire susceptible d’être raisonnée. La logique voudrait qu’une telle demande soit systématiquement corrélée à une offre saine, rationnelle, garantie par la loi. Mais en créant des zones d’insécurité, l’interdiction des drogues et du sexe tarifé jette le trouble sur le caractère libre et délibéré de l’offre et de la demande, et prend argument des effets qu’elle produit pour les présenter comme la cause du problème. L’insécurité, c’est la voie royale des prédateurs, macs ou dealers. C’est le paradoxe de cette police des mœurs. Putes et drogués sont arnaqués, battus, volés, violés, brutalisés dans le no man’s land d’une loi qui prétend vouloir leur bien. Pour faire bonne mesure, ils connaissent aussi la matraque des pandores, histoire d’oublier toute velléité d’aller pleurer au commissariat. Qui a jamais vu un drogué porter plainte après avoir acheté trois grammes de farine ou une pute dénoncer un mauvais payeur pour viol ?

La peur du plaisir

La prohibition est la niche d’un démon familier : la peur du plaisir, surtout s’il s’agit du plaisir des autres. Ce Belzébuth draine toujours un cortège d’âmes vertueuses en mal d’édification souvent inspirées par le clocher, la synagogue ou le minaret. Avec successivement la religion, les bonnes mœurs et aujourd’hui, les normes sanitaires comme paravent pour justifier leurs anathèmes. Toujours dégoulinantes de bons sentiments à l’égard des plus paumés d’entre nous, mais dont la sollicitude s’évanouit brusquement face aux misérables qui refusent d’être sauvés.

the needle sexeEn matière de sexe, le graal, le nirvana, c’est l’abolition légale de l’échange consenti de rapports sexuels tarifés entre deux adultes consentants. En matière de drogues, la première étape du programme d’interdiction totale de vendre et de consommer a déjà été franchie. Reste le fantasme ultime, la castration stupéfiante : l’interdiction du désir de drogues, l’assèchement définitif de la demande par des moyens chimiques ou chirurgicaux. Ce n’est pas du Philip K. Dick : des spécialistes russes ont déjà pratiqué des trépanations et les Américains sont toujours sur la piste d’un vaccin universel antidrogues.

La phobie des plaisirs inconnus, tel est le secret de cet acharnement. Sexe et drogues forment un tandem irrévérencieux, propice aux excès divers et aux transgressions, face auquel le couperet législatif sert de caution aux puritains, au mépris de la plus élémentaire exigence de liberté. Quelle loi intemporelle et sacrée justifie l’interdiction de consommer un soupçon de cannabis ou une grosse ligne de coke lorsqu’on est seul, adulte et conscient dans son appartement ? À quelle autorité métaphysique faut-il s’adresser pour connaître la date du divin décret ayant décidé que les rapports sexuels entre adultes consentants devaient obligatoirement être soustraits de tout enjeu financier ?

Toutes nos valeurs, toute notre culture basée sur la glorification de la liberté individuelle qui ne nuit pas à autrui, plaident, bien au contraire, pour une légalisation des drogues dans un contexte de réglementation sévère. Et dans le même ordre d’idées, pour une organisation des rapports sexuels tarifés entre adultes consentants basée sur les principes élémentaires de la citoyenneté.

Mangez-le…

Il y a deux ans, Jean Teulé publiait un opuscule1 relatant l’histoire de la démence collective d’un petit village normand. Au début de la guerre de 1870, un voyageur est brusquement assailli par une horde éthylique qui s’empare de lui aux cris de « À mort le Prussien ». Frappé, cloué sur un établi, puis ferré comme un cheval, le malheureux subit en crescendo une série de tortures raffinées avant d’être dépecé, débité et… mangé. Une histoire de cannibales gaulois, tirée d’un fait divers, métaphore édifiante de la folie répressive endurée par les usagers de drogues.

Mangez-le ! En 1970, la représentation parlementaire française s’est brusquement aperçue qu’elle avait aussi un Prussien à disposition. Depuis, les « drogués » sont passés par toutes les stations d’un supplice codifié remontant en fait à 1916, date de la première proscription légale. À trop souvent parler de notre chère loi de 1970, on finit par oublier que la répression de l’usage de psychotropes a été revisitée en un siècle par une cascade de dispositions toujours orientées dans le sens de l’aggravation des peines. Condamnés au sida par la loi sur l’interdiction des seringues, emprisonnés comme usagers-revendeurs, voire ensuite expulsés au fil du zèle législatif des années 1980-19902, les consommateurs de drogues peuvent aujourd’hui faire le bilan d’un quinquennat qui n’a pas manqué de respecter cette tradition de matraquage. En 2007, la loi dite de « prévention de la délinquance » et ses nombreux artifices juridiques ont fourni leur quota de toxicos à recycler derrière les barreaux. On frémit désormais à l’idée de ce que nous prépare le prochain vainqueur de la course présidentielle, quel qu’il soit (voir ASUD Journal N°49 p8).

Mangez-le ! Un peu partout dans le monde, la figure du toxicomane est brandie pour masquer des enjeux sociaux, économiques ou politiques. L’écran de fumée est moraliste, noyé de bons sentiments, la « bien?pensance » le disputant généralement au misérabilisme. Ce procédé est également utilisé pour stigmatiser une autre catégorie de « déviants » : les putes, qui partagent avec les drogués le souci d’être protégé(e)s de ceux qui leur veulent du… bien. Une hypocrisie remise au goût du jour par la polémique sur la pénalisation des clients des prostitué(e)s.

Mangez-le ! La guerre à la drogue (War on Drugs) menée aux États-Unis depuis 1969 est aussi une guerre raciale séculaire née sur les décombres de l’esclavage. Telle est la thèse de Michelle Alexander, une sociologue américaine, auteure d’un best-seller3 curieusement ignoré par la presse française : « Parler des vertus du traitement de la toxicomanie plutôt que de l’incarcération pourrait avoir plus de sens si l’objectif de la guerre contre la drogue était d’en finir avec les abus de drogue. Mais cela n’a jamais été l’objectif principal de cette guerre. Cette guerre n’a pas été déclarée pour faire face à la criminalité, elle a été déclarée afin de gérer les personnes noires. »4 D’initialement tiré à 3 000 exemplaires, l’ouvrage s’est diffusé à 175 000 et la polémique qui a suivi renvoie nos vaticinations hallal au rayon jouets versus amateurs d’Haribo. S’appuyant sur le chiffre des incarcérations de Noirs depuis quarante ans (une donnée impossible à reproduire en France, rappelons-le), Michelle Alexander affirme que le gouvernement américain a délibérément utilisé la lutte contre la toxicomanie pour canaliser le racisme latent de la population et réprimer l’ennemi héréditaire, le Noir pauvre du ghetto. On a le Prussien qu’on peut. Mangez-en tant qu’il en reste, il faudra ensuite penser au plat suivant.

    1. *Mangez-le si vous voulez, Jean Teulé (Julliard, 2009).
    2. *1972 :Interdiction de vente des seringues dans les pharmacies ;
      1986 : Loi sur les usagers-revendeurs ;
      1994 : Nouveau code de procédure pénale et doublement des peines pour trafic de drogues ;
      2003 : Création du délit de conduite sous l’emprise de stupéfiants ; 2007 : Loi sur la prévention de la délinquance.
    3. *The New Jim Crow : Mass Incarceration in the Age of Colorblindness, Michelle Alexander (The New Press, New York, N.Y., 2010, réédition poche en 2012).
    4. * Interview de Michelle Alexander par le site web Talking Drugs.

 

Faire encore du chiffre avec les drogués

Une circulaire du ministère de la Justice du 16 février 2012 relative à l’amélioration du traitement judiciaire de l’usage de produits stupéfiants impose désormais une réponse pénale systématique, avec stage de sensibilisation à la première infraction et relance de l’injonction thérapeutique. Combien de fois faudra-t-il encore répéter que la prévention et le soin sous la contrainte sont inefficaces ?

Par leur nombre plus que par volonté politique, les usagers ont gagné une sorte de bienveillance mêlée de lassitude de la part de certains procureurs et Officiers de police judiciaire (OPJ) qui classent de nombreuses procédures en fonction du dossier. D’après la circulaire, ce procédé favoriserait la banalisation de la consommation. Le classement sans suite et le simple rappel à la loi sont surtout indispensables pour résorber l’engorgement de la justice, et focaliser les moyens sur des priorités comme la prévention de la violence, la tranquilité publique, et la lutte contre les mafias.

En cas d’usage simple, et quelle que soit la quantité et le profil de l’usager, le ministère de la Justice demande aux procureurs d’exclure le recours au classement sans suite en opportunité et au classement avec rappel à la loi. À la première infraction, la circulaire les enjoint désormais à proposer systématiquement le stage de sensibilisation comme alternative à la peine (version soft) ou dans le cadre d’une composition pénale avec inscription au casier (version hard).

Un marché captif de dizaines de milliers d’usagers par an offert sur un plateau aux structures qui organisent ces stages, alors que leur évaluation est encore attendue. À condition de trouver des fonds publics pour les financer, de nombreux prévenus n’ont pas les ressources pour sortir 450 euros. Et si les plus fortunés payent ce prix exorbitant pour les autres, cela ne suffira pas à couvrir l’explosion des besoins suite à cette circulaire. Même chose pour l’injonction thérapeutique systématique à la moindre suspicion de dépendance : comment la financer ? Si le stage n’est pas possible ou opportun, la directive demande d’utiliser la procédure simplifiée d’ordonnance pénale délictuelle avec réquisition d’une amende pour « faciliter la gestion des flux de contentieux générés par la limitation de la mesure de rappel à la loi ». Un gros bazar est déjà prévu. En cas de récidive ou de refus de l’injonction thérapeutique, la circulaire demande le défèrement devant le tribunal correctionnel, une réponse répressive à l’usage simple qui touchera encore principalement les usagers les plus exposés dans la rue et les quartiers populaires.

Cette mesure est une conséquence directe des recommandations du rapport parlementaire relatif à la toxicomanie du 30 juin 2011. Un mauvais travail donne des produits dérivés calamiteux. Asud demande le retrait de cette circulaire et une expertise officielle enfin paritaire, scientifique et professionnelle. Nous souhaitons surtout que les praticiens de la justice enterrent cette décision administrative en forme de matraque. Comme ils le firent malheureusement pour celles de Pelletier en 1978 ou Guigou en 1999 qui demandaient de limiter les poursuites pour usage simple (encore 5 000 incarcérations annuelles environ). L’indépendance de la Justice doit s’appliquer dans les deux sens.

Et la drogue dans tout ça ?

Quelles sont les positions des principaux partis politiques en lice pour l’élection présidentielle concernant l’usage et les usagers de drogue ? Bien que certains sujets soient peu abordés (les salles de consommation à moindres risques par exemple), un rapide aperçu des programmes et des interventions publiques permet de se faire une idée de ce qu’en pense chaque candidat-président. Seule la légalisation du cannabis semble au final vraiment tarauder nos politiciens. Petit tour d’horizon.

Commençons par la droite de la droite. Sans surprise, du côté du Front national (FN), on se refuse à toute dépénalisation des drogues. On argue même qu’il faut « accentuer la répression contre les trafiquants mais aussi contre les consommateurs ». La drogue semble être considérée par les militants frontistes comme un enjeu purement sécuritaire et non sociétal. Une phrase lapidaire à propos des consommateurs se glisse tout de même dans le programme du FN : « Les consommateurs doivent être soumis à une obligation de soins. »

Moins à droite, le parti au gouvernement ne semble pas pour autant beaucoup plus ouvert sur la question. Pas de traces de drogue dans le programme 2012 de l’Union pour un mouvement populaire (UMP). Mais a priori, pas de changements révolutionnaires du côté du parti de la majorité. Répondant à Jacques Attali pour Nicolas Sarkozy, actuel président et candidat de l’UMP pour la présidentielle, le secrétaire général de l’UMP, Jean-François Copé, s’est dit hostile à toute dépénalisation, parlant « d’irresponsabilité » et de « discours démagogique » quand des dirigeants socialistes ou écologistes se ris-
quaient à l’évoquer.

Au Mouvement démocrate (Modem), parti du centre, on ne semble sûr de rien. Mais on s’ouvre à la réflexion. Responsable des questions de société au sein du parti, Jean-Luc Bennahmias, a ainsi salué en juin 2011 la réouverture par le socialiste Daniel Vaillant (PS) du débat sur la légalisation du cannabis, fustigeant notamment l’hypocrisie de mise actuellement…
Répondant à Jacques Attali à propos de la prohibition, le président du Modem, François Bayrou, estimait quant à lui qu’il fallait envisager les addictions aux produits psychotropes « d’abord sous l’angle de la santé publique ». À l’antenne de France Inter, Bayrou s’interrogeait publiquement :
« Je ne suis pas fermé à la réflexion mais je crois que la légalisation augmenterait la consommation. » Ni répression aveugle ni légalisation immédiate, une mesure qui serait selon Bennahmias incomprise par la population. Au centre, on souffle le chaud et le froid.

Au Parti socialiste (PS), nombreuses sont les voix à proposer des alternatives à la pénalisation pure et simple. Pour rappel, Martine Aubry qui était la principale concurrente de François Hollande lors des primaires au sein du parti s’était clairement prononcée pour la dépénalisation de l’usage de cannabis. Interrogé par Jacques Attali sur la prohibition, François Hollande qui représentera finalement le PS aux élections répondait cependant :
« Tout en maintenant l’interdit des drogues, il faut adosser la sanction à une prise en charge thérapeutique de l’usager, sans laquelle la pénalisation restera vaine. » L’interdit, François Hollande semble y tenir. Il le répétait sur France 2 il y a peu : « Est-ce qu’il faudra maintenir l’interdit ? Je l’affirme. »
Quelques mois auparavant, il semblait pourtant se poser des questions. Lors d’un débat public dans le XXe arrondissement parisien, il demandait qu’une réflexion soit mise en place à l’échelle européenne et avouait que l’expérience portugaise de la dépénalisation méritait d’être étudiée.

Les écolos ne semblent pas changer de ligne sur la question de la drogue. Candidate à la présidentielle pour le parti Europe Écologie-Les Verts, Eva Joly est l’une des candidates les plus claires à propos de l’usage de drogues. Dans une récente interview à Rue89, elle se prononçait encore pour la dépénalisation et une régularisation des drogues douces avec l’adoption de taxes et d’une économie contrôlée. Elle abordait également en ces termes le sujet des salles de consommation à moindres risques, un sujet que la plupart des dirigeants de parti n’évoquent même pas : « Je suis absolument pour les salles de shoot… cela me paraît être le minimum que l’on puisse faire pour cette catégorie d’exclus très marginalisés. »

Candidat du Front de gauche, Jean-Luc Mélenchon affirmait pour sa part au site Seronet qu’« il est nécessaire de développer de nouveaux programmes dans la lutte contre la propagation de maladies telles que l’hépatite C et le VIH ». Selon lui, les salles de consommation à moindres risques « offrent une sécurité sanitaire pour les usagers de drogues ». Argument plus inattendu, Mélenchon vante les salles de consommation car
elles participeraient à restaurer la « tranquillité et la sécurité des habitants » en diminuant la consommation de drogue dans l’espace public. Le leader de la gauche de la gauche peinait en revanche à se prononcer clairement pour ou contre la légalisation de drogues et résumait : « La lutte contre la toxicomanie ne passe pas par un accroissement de l’arsenal répressif qui a prouvé son inefficacité. »

La légalisation du cannabis semble être une évidence aux camarades trotskistes du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA). Dans leur presse militante, ils écrivent : « La légalisation est la seule mesure sérieuse en terme de santé publique. » Et plus loin : « Ne plus faire du consommateur un délinquant est le préalable à toute politique de santé. » Et de citer l’importance de programmes tels que la distribution de seringues stériles. Candidat du NPA, Philippe Poutou s’est pour sa part prononcé pour l’abrogation de la loi de 1970. Au côté des écolos, le NPA semble le parti se présentant aux élections le plus radical concernant l’usage de drogues.
Toujours chez les trotskistes, les militants de Lutte ouvrière (LO) semblent moins ouverts sur la question. Dans la presse du parti, on pouvait lire récemment : « Alors dans une telle société, la légalisation serait-elle un progrès ? Il est bien difficile de le dire. »
L’article laissait « aux médecins ou d’autres professionnels de ces questions» toute latitude pour « réfléchir, en ayant pour seul objectif de combattre les toxicomanies. » Il y a peu, Nathalie Arthaud, candidate de LO, reconnaissait tout de même lors d’un passage sur i>télé l’inefficacité de la répression et de la pénalisation.
Si l’échec de la politique actuelle en matière de drogues les pousse à la réflexion, les dirigeants des partis les plus importants de l’échiquier politique restent étrangement archifrileux sur les questions concernant la prohibition. Faut-il prendre comme un aveu les propos de ce cadre du Modem, Jean-Luc Bennahmias, « on ne peut pas passer du pour au contre du jour au lendemain, ce serait inexplicable pour la population » ? Nos politiciens auraient-ils simplement peur de la réaction d’une partie de leur électorat ? Quant aux appareils partisans, ils semblent faire encore peu de place aux questions précises comme les salles de consommation à moindres risques ou l’utilisation du cannabis thérapeutique…

Putes et drogués : même combat pour l’accès aux droits ! (2/2)
Comment sortir du bois ?

Les offensives liberticides de ces dernières années ont favorisé la convergence de luttes menées par des populations réprimées. Le fait que la lutte des putes soit relayée dans ces pages en est une preuve : attaquées, ce n’est que par la solidarité que les minorités sexuelles morales ou sociales pourront accéder au droit.

Le Strass, Syndicat du travail sexuel (ne cherchez pas le deuxième « s », on l’a juste ajouté parce que c’est plus beau comme ça !) a été créé en 2009, lors des Assises de la prostitution, dans la lignée du collectif Les Putes qui militait déjà pour « visibiliser » la question.

Mieux placéEs que quiconque

Le Strass se veut ainsi un outil d’auto-organisation, par et pour les travailleurSEs du sexe, c’est-à-dire les putes (de rue, sur Internet, etc.) et plus largement les acteurs/trices porno, masseurSEs érotiques, hôtesses, dominatrices, opérateurs/trices de téléphone ou webcam rose, etc.

La notion d’autogestion est essentielle à nos yeux : depuis toujours, les réflexions sur la prostitution n’ont été portées dans l’espace public et politique que par des expertEs de toutes sortes (psychologues, sociologues, professionnelLEs de la « réinsertion »…) prétendant toujours savoir mieux que nous ce qui est bon pour nous.
Un des axes essentiels de notre lutte est ainsi de récupérer ce droit à la parole qui nous a été volé afin que nos avis soient pris en compte dans l’élaboration des lois nous concernant : nous sommes mieux placéEs que quiconque pour savoir ce qui nous est favorable.

TravailleurSEs indépendantEs

Consistant à mettre en avant des discours à la première personne, cet axe de notre lutte est commun aux revendications des usagerEs de drogues d’Asud : parce que notre choix de nous prostituer, comme celui de nous droguer, n’est pas reconnu car contraire à certains intérêts moraux, seuls deux statuts nous sont reconnus : délinquant ou victime. Selon les discours dominants (et moralistes) de notre société, la prostitution ne peut en effet constituer un choix valable. C’est pourtant celui que font des milliers de personnes, n’en déplaise à touTEs celles et ceux pour qui rien ne saurait justifier d’en « arriver là », de « tomber si bas ». Oui, la prostitution peut être un choix : un choix plutôt qu’un autre, certes, dans la mesure où c’est évidemment le besoin de gagner de l’argent qui nous y conduit. Ce même besoin qui amène quiconque à vendre ses services en échange d’un salaire lui permettant de se loger, se nourrir, se vêtir, voire de se divertir pour les plus chanceux.

Pourquoi ce choix plutôt qu’un autre ? Pour des raisons variées, mais si on devait les résumer en un mot, ce serait probablement l’indépendance parce que nous sommes une profession que l’on peut considérer comme « indépendante » : nous n’avons pas de patron ni personne pour nous imposer des horaires, tarifs, pratiques, etc. Mettant en jeu la sexualité, l’intimité, ces pratiques sont évidemment telles qu’il est primordial que le fait de se prostituer reste un choix parmi d’autres. Mais il est tout aussi primordial de reconnaître que cela PEUT être un choix, et que la prostitution n’est ni une violence ni une atteinte à la dignité « en soi », simplement parce que le sexe est en jeu. D’autant que, contrairement aux idées reçues, le rapport pute-client est loin de se résumer à un simple rapport sexuel : notre rôle s’apparente souvent à celui de confidentEs, conseillerEs, une relation entre deux êtres humains, deux adultes, qui passent un accord pour un moment donné. À vous de juger ensuite s’il est forcément plus dégradant d’être payé pour offrir un peu de plaisir à nos clients que de l’être pour mettre des familles à la rue ou dans des charters…

Un choix inacceptable

Mais peu importe les préférences de chacunE puisqu’il a été décidé que vendre des services sexuels ne pouvait constituer un choix acceptable. Tout un arsenal législatif a été mis en place pour bien nous le rappeler. Si la fermeture des maisons closes par la loi Marthe Richard en 1946 a été une bonne chose (vu les conditions de travail que l’on imposait aux prostituées dans la plupart de ces « maisons d’abattage » qui n’avaient d’autre but que de cacher ce qu’on ne saurait accepter et d’instaurer un véritable contrôle social et sanitaire sur les prostituées), l’inscription des prostituées dans les ordonnances de 1960 définissant les catégories de personnes « inadaptées sociales » (la prostitution étant considérée comme un fléau au même titre que l’alcoolisme, l’homosexualité et la tuberculose) et surtout le fait que nous soyons aujourd’hui les seules à ne pas en avoir été désinscrites soulèvent plus de questions.

Comme les lois sur le proxénétisme, défini comme « le fait, par quiconque, de quelque manière que ce soit, d’aider, d’assister ou de protéger la prostitution d’autrui ; de tirer profit de la prostitution d’autrui, d’en partager les produits ou de recevoir des subsides d’une personne se livrant habituellement à la prostitution ». La loi ne faisant pas la différence entre le proxénétisme « de soutien » et « de contrainte » (l’exploitation), des prostituées elles-mêmes sont souvent condamnées pour proxénétisme uniquement parce qu’elles partagent un lieu de travail, comme une camionnette ou un appartement. Des proches, conjoints sans revenus, voire des enfants majeurs qui partagent les produits de la prostitution d’autrui et plus généralement, toute personne qui rend service à une prostituée sont donc susceptibles d’être inquiétés. On assiste ainsi depuis quelque temps à des fermetures successives de sites Internet où les escortEs peuvent déposer leurs annonces. Instaurant un véritable délit de solidarité entre les prostituées et quiconque leur apporterait une aide matérielle, la loi sur le proxénétisme acte ainsi le fait que nous ne saurions être que des victimes.

Des effets désastreux

Depuis 2003 et la loi sur la Sécurité intérieure de Nicolas Sarkozy, la pénalisation du racolage superpose donc au statut de victime celui de délinquante. Avec des conséquences désastreuses : éloignées des centres-ville pour échapper à la police,

les prostituées s’en sont trouvées éloignées des structures de prévention. Plus isolées et donc plus susceptibles d’être victimes d’agressions, de racket, etc., beaucoup ont alors commencé à faire appel à des « intermédiaires », plus ou moins mal intentionnés comme on peut s’en douter, afin d’assurer leur sécurité. D’un autre point de vue, on peut y trouver des conséquences positives : pour les réseaux dont l’influence a augmenté, pour les investisseurs immobiliers qui ont intérêt à ce que les villes soient « aseptisées », pour la police qui a pu « faire du chiffre » (selon le principe on ne peut plus simple d’une infraction constatée, une prostituée arrêtée = un crime résolu) et enfin, pour les statistiques sur l’immigration (une pute sans papiers arrêtée pour racolage = une pute expulsée).

Aujourd’hui, presque dix ans après la mise en place du délit de racolage et en dépit des preuves des effets désastreux de toute politique répressive à l’égard du travail sexuel, des éluEs de tous bords surenchérissent et veulent pénaliser les clients pour les « responsabiliser » et qu’ils ne viennent plus nous voir. Mais même si la pénalisation entraînait effectivement une baisse du nombre de clients, cette baisse ne signifie rien d’autre que notre précarisation. Et pour la compenser, nous n’aurions d’autre choix que d’accepter des pratiques (non protégées par exemple) ou clients que nous aurions refusés avant. Nous serions également toujours plus obligées d’exercer notre activité dans la marginalité, l’isolement, l’insécurité qui nous poussent à recourir à des intermédiaires et autres maquereaux qui sont les premiers bénéficiaires de la répression.

Les situations de violence, d’exploitation, d’atteinte à la dignité, de prises de risques en termes de santé, d’exclusion sociale, ne découlent pas de l’acte de se droguer ou de se prostituer en soi mais des conditions dans lesquelles on le fait, à cause des politiques prohibitionnistes. Un cercle vicieux puisque parallèlement aux simples arguments moraux, la prohibition qui en découle crée les conditions déplorables dont l’existence sert ensuite à justifier cette prohibition. Putes, droguéEs, nous ne sommes pas le problème : nous faisons partie de la solution.

Suboxone® subi ou Subutex® choisi ?

Troisième médicament de substitution autorisé en France après la méthadone et le Subutex®, le Suboxone® est dans les bacs depuis le 17 janvier 2012. L’indication de ce nouveau traitement, voire son principe neurobiologique, soulève depuis longtemps des interrogations légitimes. Retour sur une molécule controversée.

En 1999, la présentation du Suboxone® avait déjà mis la patience des militants d’Act Up à rude épreuve et provoqué le « zap » de la Commission nationale des traitements de substitution. Chaises renversées, noms d’oiseaux, montée d’adrénaline : le Suboxone® est le premier médicament de substitution – et à ma connaissance le seul – à avoir déclenché l’ire des militants antisida. Principal reproche fait à cette nouvelle molécule : être un instrument machiavélique conçu pour punir les méchants toxicomanes qui injectent le Subutex®. Et si le dossier d’accusation a un peu évolué sur la forme, il n’a pas varié sur le fond. Lors d’un vote sur l’opportunité de mettre sur le marché ce nouveau médicament, le même vice de conception est en effet rappelé quelques années plus tard par la Commission addictions. Douze années de polémiques qui contraignent aujourd’hui le laboratoire RB Pharmaceuticals (qui a repris à Schering-Plough la production du médicament) à de déchirantes révisions en matière de communication.

Un sulfureux cocktail

Comprendre le fondement de ce dossier à charge nécessite un peu de cuisine neurobiologique. Le Suboxone® est un mélange de Subutex® (Subo) et de naloxone (xone). La naloxone est un antagoniste des opiacés, c’est-à-dire un agent nettoyeur spécialement conçu pour évincer toute substance dérivée de l’opium des récepteurs cérébraux. Le reproche majeur fait à ce cocktail chimique inusité est sa finalité essentiellement coercitive. Si le médicament est consommé « normalement », par voie sublinguale, la naloxone, directement éliminée par l’appareil digestif, n’a aucun effet sur l’organisme. Mais si un chevalier de la pompe ou un adepte du sniff s’avise de marcher en dehors des clous, la sanction tombe : la naloxone se libère, occupe les récepteurs et prive instantanément le transgresseur de toute sensation opiacée.
Dans son principe même, l’ami Suboxone® révèle donc une certaine duplicité. Un processus chimique paradoxal et antinomique avec les principes habituellement appliqués par la réduction des risques. Qu’elle soit physique, psychique ou neurobiologique, la contrainte est en effet dommageable au travail de responsabilisation des usagers de drogues. La RdR a de plus pour objet d’atténuer, dans la mesure du possible, les nuisances qui cernent les usagers au quotidien. Seringues stériles, substitution, petit matériel d’injection, tout est pensé pour éliminer les risques infectieux, les « poussières », les surdoses, tout facteur de dommage dans l’environnement immédiat des consommateurs d’opiacés. Or sur ce terrain, le Suboxone® est à contre-courant. Il introduit une menace diffuse en frappant au portefeuille de leurs sensations opiacées les usagers non-conformes, les rebelles, les mal-pensants.

La foi du charpentier

Pour ne rien arranger, la communication entamée par Schering Plough dans les années 2000 ne fut pas des plus subtiles. Le Suboxone® était censé remédier à tout : plus de marché noir, plus de détournement. Cette foi du charpentier dans les pouvoirs rédempteurs de la chimie sur le cerveau n’a fait qu’inquiéter la majorité des acteurs de santé publique. Malgré une certaine méfiance liminaire, Asud, qui prétend défendre tous les patients (les bons comme les mauvais), reconnaît aujourd’hui les mérites de la buprénorphine. Cette molécule représente un outil efficace pour instaurer un lien durable entre les usagers et le système de soins. Va-t-on courir le risque de saper les fondements d’un système qui a fait en quinze ans la preuve de son succès ? Que sait-on exactement des conséquences à long terme du remplacement du Subutex® par le Suboxone® ?
Apparemment conscient de l’image sulfureuse du slogan « médicament antishoot », RB Pharmaceuticals se défend de vouloir l’imposer à tous les patients mais recommande en même temps aux prescripteurs de le proposer systématiquement lors des nouvelles inclusions. Dans une dépêche du 17 janvier, l’Agence de Presse Médicale rapporte les propos du directeur médical du laboratoire : « Dans les pays qui disposent des deux spécialités, Subutex® et Suboxone® sont utilisés à parité après trois à quatre ans. » Compte-tenu du succès de la buprénorphine dans notre pays, la proportion de patients français qui devraient sur cette base progressivement intégrer le Suboxone® risque d’être significative1.

Le syndrome de la chauve-souris

S’il n’est pas question de nier le douloureux problème de l’injection de buprénorphine, avec son lot d’abcès, phlébites et autres nécroses des veines, qui constitue une préoccupation majeure de santé publique, nos doutes portent sur l’efficacité de la solution proposée. Des études australiennes et finlandaises confirment que, comme son frère aîné Subutex®, le Suboxone® finit par intégrer le panel des drogues proposées au marché parallèle.
L’introduction de naloxone dans un cachet susceptible d’être un jour consommé pour se défoncer représente donc un danger objectif supplémentaire pour les injecteurs d’opiacés. D’autres groupes d’autosupport évoquent ainsi de nombreux cas d’usagers injectant le Suboxone® dans des conditions tout aussi déplorables, voire encore plus dommageables en raison de la nécessité de multiplier les injections pour que la buprénorphine finisse par déloger la naloxone. Et de nombreux sites Internet ou forums d’usagers s’intéressent déjà au Suboxone® en tant que drogue de rue : comment l’injecter proprement, comment éviter l’effet naloxone ? Un forum américain2 s’étonne même du succès rencontré par l’injection de Suboxone® chez les « rehab », les anciens junkies sortis de cure.
Avec ses ailes de dragon et son corps de rat, la chauve-souris a longtemps laissé perplexes les zoologistes : s’agit-il d’un rongeur ou d’un volatile ? En véritable ornithorynque de la substitution, le Suboxone® s’avance vers un destin indéchiffrable, la gageure étant de vouloir bâtir une alliance thérapeutique grâce à la naloxone, une substance qui est le cauchemar du consommateur d’opiacés3.

Pour les ultra-motivés

Certes, la grande majorité des utilisateurs de Subutex® n’injectent ni ne sniffent leur prescription. Mais, lors d’une nouvelle inclusion, est-on certain qu’ils ne le feront jamais et s’ils le font, quelles seront les conséquences à long terme de les avoir dirigés vers le Suboxone® ? L’utilisation d’un antagoniste pur des opiacés pour renforcer les motivations des candidats au sevrage existe déjà avec la prescription de Revia®, un médicament contenant de la naltrexone, une molécule cousine de la naloxone. Selon les informations collectées sur ce traitement, seuls les candidats à l’abstinence ultra-motivés profitent du soutien anti-opiacé procuré par le gendarme chimique contenu dans le Revia®. Un traitement qui n’a en fait jamais réellement convaincu la masse des candidats à l’abstinence car la contrainte chimique ne peut tenir lieu de déterminant pour transformer tout ce qui a constitué l’univers mental et la sensibilité d’un usager durant de longues années.
Certes, quelques individus, résolus à ne plus injecter leur prescription de buprénorphine pourront peut-être trouver dans le changement de molécule un support psychologique supplémentaire, propre à renforcer leur motivation. Mais au nom de ces quelques bénéficiaires putatifs, on risque de toucher à l’équilibre, toujours délicat, d’un mécanisme qui fait tous les jours la preuve de son succès auprès de la grande majorité des patients.
Subutex® choisi ou Suboxone® subi ? Telle est la question. La balle est dans le camp des prescripteurs et dans celui des responsables de la communication qui sera faite sur ce sujet toujours perméable à la rumeur, au fantasme et à la maladie de la persécution, que l’on soit drogué, patient ou professionnel du soin.

    1. ^ -Soit la moitié des 130 000 patients traités à la buprénorphine !
    2. ^http://forum.opiophile.org/showthread.php?8161-Just-Doo-Ittt.
    3. ^ -En général les usagers de drogues découvrent les effets « particuliers » de cette molécule en salle de réveil après une overdose.

L’envers du décor : la nouvelle campagne de prévention de l’Etat

La Mission Interministérielle de Lutte contre la Drogue et la Toxicomanie (MILDT) a lancé le 13 février dernier une web-campagne intitulée « l’envers du décor ». La vidéo propose un angle de réflexion inhabituel pour une campagne de prévention de l’usage de drogues. Elle relègue au second plan les classiques arguments sanitaires et légaux pour se concentrer sur les conséquences du trafic sur la société et faire appel au civisme des consommateurs. Son slogan : Nos actes ont des conséquences, la consommation de drogue aussi. Même chez ASUD les avis sont partagés.

Pour

Une campagne réaliste qui ouvre le débat.

Serions-nous à un tournant de la politique des drogues ? La population n’est plus dupe. Rabâcher la dangerosité sanitaire et l’interdit légal comme si la consommation était déconnectée du reste de la société n’est plus crédible. La bulle « punir ou soigner » dans laquelle elle a été placée depuis 40 ans est un leurre. C’est un phénomène de société bien plus vaste, comme le montre efficacement en moins de 2 minutes la vidéo interactive.
Tout commence par une scène qui montre la banalité de la consommation de cannabis lors d’une fête privée en appartement entre jeunes gens. Ici point de punks nihilistes ou de hippies illuminés. Ce n’est pas non plus une rave, une skin party ou un bizutage. C’est une fête normale avec des gens normaux. Et fumer de l’herbe est clairement identifié comme un élément important de cette convivialité. Le clip ne suggère pas que nous sommes en présence d’un groupe d’amateurs de cannabis. Certains semblent intéressés par ce produit, d’autres non. Comme pour l’alcool chacun semble respecter les choix de l’autre.
Le film bascule ensuite littéralement dans la cuisine d’un couple dont l’appartement est situé sur le palier d’un lieu de deal. Témoins impuissants et exaspérés de la violence engendrée par ce marché noir, ils subissent la loi dictée par le caïd local qui utilise la misère de ce quartier visiblement populaire.
Tour à tour les éléments cliquables dénoncent l’exploitation des petites mains du trafic, des mineurs souvent (mules, revendeurs, guetteurs), les atteintes environnementales sur les zones de production (pollution et déforestation), sans oublier les risques sanitaires et judiciaires. Et c’est bien toute la nouveauté de cette campagne : remettre ces derniers éléments dans un contexte plus global qui interroge notre choix de société. D’un côté des consommateurs qui ne voient pas ce qu’il font de mal et de l’autre un système mafieux et ses conséquences qui prospèrent faute d’alternative officielle.
Le message aurait pu être une vulgaire injonction comme « Dis leur merde au dealers » en 1987. La portée du slogan « Nos actes ont des conséquences » ne doit pas être sous-estimée et toutes campagnes MILDT confondues c’est sans doute celui qui se rapproche le plus du mythique « Savoir plus, risquer moins » de 1999 en nous invitant à faire des choix éclairés sans nous dicter une conduite à tenir. Il va même plus loin en ne se limitant pas à l’aspect sanitaire individuel mais en y ajoutant pour la 1ère fois une dimension globale et collective.

Contre

La MILDT nous la fait à l’envers.

Dès le titre, cette campagne évoque un énième reportage alarmiste et racoleur sur fond de témoignages bouleversants obtenus en caméra cachée ou saisie sur le vif de l’émotion façon zone interdite. Le genre de vérité nue scénarisée comme il se doit pour vous révolter immédiatement sans vous laisser le temps d’analyser. Dans le communiqué de presse officiel de la MILDT cela s’appelle « une invitation à la réflexion ». Réfléchissons alors.
Les insupportables nuisances subies par les riverains des zones de deal sont indéniables. Ces dernières années les faits mis en exergue par les médias sur ce sujet, comme récemment la mobilisation des habitants de Saint-Ouen ou les règlements de compte à Marseille, sont venus nourrir le scepticisme sur l’efficacité de la guerre à la drogue. Mois après mois ces faits divers ont mis la « tolérance zéro » face à son échec et rendu audibles les critiques à son égard ainsi que les alternatives possibles. Ce constat a même abouti au dépôt en juin 2011 d’un rapport parlementaire par l’ancien ministre de l’intérieur Daniel Vaillant pour qui à présent la légalisation du cannabis est la seule voie possible pour réduire les risques liés au trafic. Y compris au niveau international, la prestigieuse Commission Mondiale sur les Drogues a demandé l’an passée une réforme du système. Accusée publiquement d’avoir des conséquences douloureuses sur la société, la prohibition devait être défendue par la MILDT. Quand les réformateurs accusent la prohibition d’être responsables des méfaits du trafic, la MILDT répond que c’est en réalité la demande des consommateurs qui est le vrai coupable. Coupable de la mort des mules qui transportent la drogue encapsulée dans leur estomac. Coupable des dégâts sur l’environnement causée par les laboratoires clandestins. Coupable de l’enfer quotidien que vivent les habitants des quartiers aux mains trafiquants. L’argument est pitoyable : c’est celui qui dit qui l’est. Voilà tout l’apport qu’est capable d’apporter au débat public le coordinateur de l’action gouvernementale sur les drogues. Cette pirouette qui fait porter la responsabilité sur l’acte de consommer, permet de revenir aux fondamentaux de la guerre à la drogue : stigmatiser le consommateur source de tous les maux, ce bien pratique bouc-émissaire de l’insécurité, cet éternel fardeau pour la société. Ce à quoi nous pourrions répondre : Vos actes ont des conséquences. La prohibition des drogues aussi. Un slogan qui irait très bien avec les clips de Techno+ à l’occasion des 40 ans de la loi de 70.

ASUD Journal n°49 | Présidentielles : Putain de drogués

ASUD Journal n°49 est sorti. Au sommaire de ce numéro :

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