La croisade de l’ONU contre la drogue

Un monde sans drogue, c’est possible

« Les drogues sont en train de déchirer nos sociétés, engendrant la criminalité, répandant des maladies comme le sida, détruisant notre jeunesse et notre avenir. On compte aujourd’hui environ 190 millions de toxicomanes dans le monde. Aucun pays n’est à l’abri… La mondialisation du commerce de la drogue exige une réaction internationale », déclarait en 1998 le secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, en préambule de la session spéciale de l’Assemblée générale des Nations unies à New York. Lors de cette grand-messe, les pays membres des Nations unies se donnèrent dix ans, d’une part pour éradiquer la culture du pavot, du cocaïer et du cannabis, et d’autre part pour réduire significativement l’offre et la demande de drogues illicites…« Un monde sans drogue, c’est possible », tel était leur slogan. Sous l’amicale pression des états-Unis, pour qui la prohibition est une aubaine (qui leur permet de régner par la force sur une partie du monde), les nations membres de l’ONU déclarèrent la « guerre à la drogue ». Et tout ce beau monde ( Jacques Chirac en était) de se donner rendez-vous à mi-parcours afin d’évaluer les effets positifs de la croisade lancée contre la drogue et les drogués.

Nous voilà donc en 2003. L’absence de réunion préparatoire n’a pas facilité les débats lors de la 46e session de la Commission des stupéfiants. Faute de temps, mais surtout de bonne volonté, les délicates questions soulevées par les représentants de certains pays (Suisse, Hollande, Belgique…) sur le développement alternatif, le blanchiment de l’argent sale ou la réduction des risques, ont été évacuées.
Dans le document final adopté par 140 délégations, les États membres commencent ainsi par se dire « gravement préoccupés par les politiques et activités en faveur de la légalisation des stupéfiants et des substances psychotropes illicites qui ne sont pas conformes aux traités internationaux relatifs au contrôle des drogues et qui risqueraient de compromettre le régime international de contrôle des drogues ». Puis, après s’être félicités des progrès accomplis dans leur lutte contre le trafic, ils réaffirment leur volonté d’éradiquer les plantes à drogues dans les cinq ans à venir. Une dangereuse utopie de la «guerre à la drogue » défendue par les États-Unis avec le soutien de nombreuses dictatures, dénoncée par une manifestation européenne – à laquelle participaient des activistes d’Asud et du Circ – qui part du centre de Vienne pour se terminer 7 kilomètres plus loin, devant le siège des Nations unies(1).

Un bilan déplorable

Dix ans plus tard – en 2008 – force est de constater que l’offre et la demande de drogues ont augmenté partout dans le monde, et que la politique de prohibition pure et dure est un échec. La « guerre à la drogue » n’est pas qu’un concept. C’est aussi une réalité qui engendre de nombreux conflits de toute nature où sont quotidiennement bafoués les droits de l’homme les plus élémentaires.
En axant sa politique sur la répression et la stigmatisation des usagers, l’ONU a favorisé la diffusion du virus du sida. Mais les dégats ne sont pas que sanitaires, ils sont aussi sociaux : le crime organisé ne s’est jamais aussi bien porté. Au point, constatait benoîtement le directeur de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime en décembre 2008, que les cartels de la drogue ont participé au renflouement en liquidités de certaines banques victimes de la crise financière.

Ne pouvant – décence oblige – que constater les graves coûts humains et financiers de sa politique, la Commission des Nations unies sur les stupéfiants (CND) réunie à Vienne ne s’est pas avouée vaincue pour autant. Et Antonio Maria Costa, son porteparole, de déclarer que « le problème de la drogue au niveau mondial a été contenu, mais n’a pas été résolu»… L’année précédente, il annonçait même triomphalement que le « problème mondial des drogues était en train d’être endigué », tout en notant que la production d’opium afghan avait augmenté de 42% entre 2005 et 2006. Sa politique étant contestée par de nombreuses associations et par les délégations de plusieurs pays, l’ONU décide alors de s’accorder un an de réflexion pendant lequel ses différentes officines (2) se chargeront d’évaluer la pertinence des politiques menées depuis dix ans, en invitant la société civile à alimenter le débat.

Évidemment, aucune évaluation sérieuse de la politique ONUsienne n’a été entreprise. Les technocrates se sont agités pour que la Déclaration politique soit acceptée par consensus, sans lire les contributions de la coordination mondiale des ONG qui propose une politique respectant les droits de l’homme, une politique de réduction des risques impliquant les usagers.

La montagne accouche d’une souris

Le 11 mars 2009, plus de 1 400 responsables représentant 130 nations sont invités à la séance plénière du 54e sommet de l’ONU sur les drogues. Dans son discours inaugural, Antonio Maria Costa souhaite que « les États traitent la dépendance à la drogue comme une maladie et s’impliquent davantage dans la prévention, le traitement et la réduction des risques »… Une première, l’expression « réduction des risques » étant jusqu’alors bannie du vocabulaire des Nations unies. D’après le président de la CND, le trafic a pris des proportions que personne n’avait prévues. Une situation qui gangrène l’économie formelle et donne de l’eau au moulin des partisans (heureusement minoritaires) de la légalisation, et qui inquiète Antonio Maria Costa. Aussi, incite-t-il les États signataires des Conventions à lutter avec plus d’énergie encore contre le trafic, mais en aucun cas à mener une politique « en faveur des drogues ». De ce segment de haut niveau, les médias n’auront retenu que l’intervention d’Evo Morales demandant solennellement que la feuille de coca soit retirée du tableau des stupéfiants. « Si les effets étaient tels qu’on les décrits, affirme Evo Morales à la tribune, je ne serais jamais devenu président de la République. Si c’est une drogue, alors vous devez me mettre en prison.»

Parallèlement à la séance plénière, plusieurs tables rondes étaient organisées, où technocrates et experts du monde entier ont pu échanger leurs points de vue sur les axes à privilégier dans la politique à venir. Quelques représentants des usagers invités par des délégations nationales ont essayé de défendre leurs arguments.

Terminé fin 2008, le rapport de la Commission européenne sur « l’évolution du marché mondial des stupéfiants entre 1998 et 2007 » a été rendu public à quelques jours seulement de la réunion du CND… Et pour cause : composée d’experts internationaux indépendants, la commission démontre que la politique de l’ONU en matière de drogues est un échec sur toute la ligne. En témoignent les propos sans concession de Peter Reuter, son rapporteur : « La majorité des dommages observés proviennent des politiques menées plutôt que des drogues elles-mêmes » ou encore « la prohibition des drogues a provoqué des dégâts involontaires importants dont beaucoup étaient prévisibles. »

Le 11 mars, à l’entrée du bâtiment de l’ONU, des militants représentant les usagers ont distribué des tracts et brandi des pancartes dénonçant la guerre à la drogue et aux drogués : « The war on drugs destroys lives – We are not collateral damage, we are people. » (3)

Une motion déposée à la dernière minute par l’Allemagne et signée par 25 pays 4, pour demander que la réduction des risques fasse partie de la stratégie de l’ONU a provoqué l’ire de pays influents comme le Japon, la Russie, ou la Chine. Quant aux représentants de la délégation américaine, ils n’ont pas moufté, signe que la promesse de Barack Obama de privilégier la politique de réduction des risques fait son chemin (5).

L’impossible consensus

Les résultats du débat de haut niveau de la CND sont un demi-échec pour les délégations et les associations qui espéraient que l’expression « réduction des risques » figurerait dans la Déclaration politique de cette 54e session. À l’expression « Harm Reduction » sans doute trop réaliste, les technocrates préférèrent celle de « Services au soutien connexe » pour signifier timidement qu’ils vont désormais mener une politique de santé publique digne de ce nom.
Négociée en coulisses tout au long de l’année 2008, la déclaration politique finale de l’ONU est comme d’habitude pétrie de grands principes dans un vocabulaire très diplomatique et tarabiscoté. Un exemple ? Après avoir noté «l’augmentation alarmante » des cas de sida chez les usagers de drogues par voie intraveineuse, « réaffirmons notre volonté d’oeuvrer vers l’objectif de l’accès universel aux programmes globaux de prévention de l’usage illicite de drogues et au service de traitement, de soins et de soutiens connexes dans le strict respect des Conventions internationales relatives au contrôle des drogues et conformément à la législation nationale, eu égard à toutes les résolutions pertinentes des Nations unies et, le cas échéant, au guide technique de l’OMS, de l’UNODC et d’ONUSIDA, et prions l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime de s’acquitter de son mandat en la matière »… Ouf !
Et les États membres de se donner rendezvous en 2019, « la date butoir pour éliminer ou réduire sensiblement et de façon mesurable :
– La culture illicite du pavot à opium, du cocaïer et de la plante de cannabis ;
– La demande illicite de stupéfiants et de substances psychotropes, et les risques sanitaires et sociaux liés aux drogue ;
– La production, la fabrication, la
commercialisation, la distribution et
le trafic illicites de substances psychotropes, notamment de drogues synthétiques ;
– Le détournement et le trafic illicite
de précurseurs ;
– Le blanchiment d’argent lié aux drogues illicites. »

Vive le sida (à bas les hépatites) !

Vous avez adoré le sida dans les années 80 ? Vous allez détester les hépatites dans les années 2010… Le sida, c’était quand même mieux. Pas pour les morts, bien sûr. Les morts sont morts et souvent, pas très proprement. Mais la différence est flagrante pour tous les autres, les vivants, les malades, les soignants, le public. Les porteurs du VHC n’intéressent personne. « To liver and let die », dit Berne le Suédois avec un humour un peu réfrigérant.

Avec le sida, on a découvert les joies du préservatif, les délices du condom, les raffinements du Fémidon®. Que nous proposet-on comme garniture de nos hépatites ? Une cure d’interféron pégylé. Tu parles d’un pied ! Même le nom « hépatites » donne un peu mal au coeur. On a déjà les dents du fond qui baignent.

Et puis les hépatites, tout le monde s’en fout. Ce sont les pauvres ou les gens malades qui attrapent des hépatites, les gens normaux, eux, ne risquent rien. Le sida, oui, voilà un truc dangereux. Regardez Charlotte Valandrey, elle est devenue séropositive en baisant avec un tox qui jouait du rock’n’roll. Aucune chance d’être rock’n’roll roll avec une hépatite. Tout ce qui vous pend au foie, c’est une cirrhose, la maladie des pochtrons. Encore un truc, rien qu’à le prononcer on a envie d’aller au refile.

Pour lutter contre une telle fatalité, il faut donc mettre en scène quelque chose de plus digeste (blurp !). Pendant la Sainte-Hépatites, nous avons ouvert une salle de consommation de drogues illicites. Quel rapport, me direz-vous ? Aucun. Sauf le plan national de lutte contre les hépatites qui n’évoque l’injection de drogues que pour dire : c’est pas bien. Au-delà du fait d’accueillir des injecteurs de drogues, une salle de consommation, c’était donc l’occasion de mettre les pieds dans le plat. Ouvrir une salle de consommation ? C’est possible en France ? Non justement, c’est pas possible. D’où l’intérêt d’en ouvrir une, ou plutôt de faire semblant d’en ouvrir une car le truc de cette salle, c’est qu’il s’agit en fait d’un artefact, d’une performance. Très justement appelée « la salle de consommation du 19 mai », elle n’a eu pour fonction que de susciter la curiosité et le débat, avant de se transporter ailleurs puis de repartir encore, comme une exposition itinérante.

Car contrairement à la Sainte-Hépatites dont chacun se contrefout, les salles de consommation évoquent un sujet tabou : faut-il laisser les drogués se droguer pour éviter qu’ils ne se tuent ? Tous les bons sentiments s’arrêtent aux portes de la salle de consommation.
Toute l’empathie institutionnelle mise en scène pour la prise en charge de ces « pauvres toxicomanes victimes de l’hépatite C » est restée bloquée dans la seringue des usagers qui veulent une salle de shoot pour se shooter. Laisser les gens consommer dans des conditions décentes est pourtant aussi un exercice d’humanité.

Le principal mérite d’une « salle de consommation médicalement assistée » en France, c’est ainsi de transgresser ce nouveau tabou pour sauver les toxicos des ravages de l’hépatite C, en s’attaquant directement à la matrice virale qui a produit deux pandémies majeures : le caractère illicite de l’usage de drogues.

Réduction des risques et prohibition : frères ennemis ou complices ?

À quoi sert la politique de réduction des risques (RdR) ? À protéger la santé de ceux qui consomment des drogues, tout en étant utile à leur entourage. Mais pour les partisans de la guerre à la drogue, tout ce qui peut aider les usagers de drogues est suspect : nous serions des défaitistes dans la guerre, des traîtres ou, pire encore, des prodrogues ! Inacceptable, donc !

Certains antiprohibitionnistes s’étaient, de même, montrés méfiants dans un premier temps : assimilée à la médicalisation des toxicomanes inscrite dans la loi de 1970 comme alternative à l’incarcération, la RdR était une fausse bonne réponse. Pourtant, les premiers militants de la réduction des risques étaient souvent eux-mêmes des antiprohibitionnistes. En 1993, avec Bertrand Lebeau, Phong, la première présidente d’Asud, et quelques autres, nous avons participé à la création du Mouvement de légalisation contrôlée (MLC), la première association antiprohibitionniste française dont Me Caballero était le président. Mais nous nous sommes rapidement éloignés du MLC. Nous n’étions pas d’accord sur la dépénalisation de l’usage : alors que nos amis du MLC pensaient que ça ne changerait rien au problème de la drogue, pour nous, passer du statut de délinquant à celui de citoyen, ce n’est pas rien. Ce n’est pas qu’une question de principe, c’est aussi une question de santé car, comme l’a montré la lutte contre le sida, plus les gens ont des droits, plus ils sont en mesure de protéger leur santé. L’alliance avec les médecins s’est faite sur cette nouvelle conception de la santé publique qui reconnaît à chacun le droit de choisir comment protéger sa propre santé.

Retour insidieux à la répression

Nous nous sommes engagés dans la réduction des risques pour obtenir des changements dans l’immédiat, sans attendre un ultérieur changement radical et même, en ce qui me concerne, pour y contribuer. S’il devient chaque jour plus évident que la guerre à la drogue est un échec, nous ne sortirons pas de cette impasse par un coup de baguette magique. Il faut expérimenter de nouvelles façons de faire, de nouvelles façons de réguler à la fois les consommations et les produits. Telle est ma position, mais que s’est-il passé en réalité ? Peut-on dire que la réduction des risques a changé la politique française ? Le seul changement majeur issu de la RdR est l’introduction des traitements
de substitution, mais comme certains le craignaient, cette médicalisation s’est accompagnée d’un renforcement de la prohibition. La réponse à l’usage est plus que jamais répressive.
Cette évolution était-elle inévitable ? La RdR a-t-elle atteint ses limites ? Je ne le pense pas.
Russie ou Thaïlande, États-Unis ou France, la RdR est une démarche qui peut s’inscrire dans n’importe quel système politique. C’est une de ses forces. Ses limites dépendent du contexte, du cadre légal et du rapport de forces. Or le moins que l’on puisse dire, c’est que le rapport de forces n’est pas favorable à la réduction des risques. Alors que nous étions parfaitement conscients qu’il ne pouvait y avoir de réelle avancée sans ce changement de la loi, nous n’avons pas réussi à obtenir la dépénalisation de l’usage. Distribuer des seringues et interdire de s’en servir est pourtant manifestement incohérent ! Le retour vers des réponses essentiellement répressives à l’usage a été insidieux. Compte tenu des résultats de la RdR, le gouvernement n’a pas pu la remettre en cause, du moins immédiatement. La loi de santé publique de 2004 a officialisé un dispositif institutionnel avec des objectifs purement médicaux : réduction des overdoses et lutte contre les maladies infectieuses. Mais la logique de la réduction des risques a été abandonnée : « La meilleure façon de protéger sa santé, c’est de ne pas consommer des drogues ! », dit-on désormais. Mais c’est bien sûr ! C’est même tellement évident qu’on se demande pourquoi nous n’y avons pas pensé plus tôt ! Sauf que ce raisonnement-là est précisément celui qui conduit à l’escalade de la guerre à la drogue. Ceux qui nous gouvernent savent très bien qu’on ne protège pas la santé des gens en les mettant en prison, mais ils sont convaincus que sanctionner quelques-uns fait peur au plus grand nombre. La peur du gendarme serait la meilleure des préventions. C’est ce raisonnement qui a conduit les Américains à incarcérer plus de 2 millions de personnes, sans supprimer pour autant ni la consommation de drogue ni le trafic. Nous faudra-t-il dix ans de répression, des centaines de milliers de vies détruites et un durcissement de la délinquance pour tirer le même bilan ?

Le désastre de la tolérance zéro

Nous nous sommes arrêtés en chemin. Avec un dispositif institutionnel restreint à des objectifs purement médicaux pour les usagers en grande exclusion, les équipes n’ont plus les moyens d’aller au-devant des nouvelles générations. En milieu festif, les actions ont été limitées à l’information. Le testing, qui fait appel à la responsabilité, aurait permis d’entrer en relation avec des usagers qui n’avaient a priori aucune demande de soin. C’est précisément une des missions de la RdR, mais le testing a été interdit et il n’y a plus de nouvelles expérimentations. De plus, la RdR en France est limitée à la gestion des consommations. À l’exception des prescriptions médicales, il n’y a pas d’expérience portant sur la gestion des produits. En Europe, les salles de consommation imposent de penser la question de l’accès aux produits, chaque ville ayant sa propre méthode, négociée avec les usagers à Genève, avec une zone de tolérance pour la revente à Berne, et même avec des
dealers dûment habilités à Rotterdam. Le cannabis a déjà donné lieu à quelques expérimentations qui répondent à une logique de réduction des risques, culture en Suisse, vente aux Pays-Bas, mais en France, le cannabis a été radicalement exclu de la logique de RdR. Résultat : nous avons connu la plus forte progression du nombre d’usagers de cannabis en Europe occidentale. Et pourtant, nous nous obstinons dans la répression ! Aujourd’hui, cette consommation se stabilise, une stabilisation que le gouvernement attribue malheureusement à la répression, alors qu’elle est tout simplement liée à l’expérience. Ce qui limite les consommations de drogues, cannabis ou alcool, ce n’est pas l’interdit, ce sont les effets qui sont ou non recherchés. Hier, j’espérais que l’Europe résisterait à la logique de guerre à la drogue à l’américaine. Mais aujourd’hui, le changement vient manifestement d’Amérique, au Nord comme au Sud (voir page suivante). Le problème, c’est que nombre de pays européens sont désormais tentés de reproduire le modèle de la tolérance zéro, à l’origine du désastre. La France fait figure de pionnière : interpellations massives, sanctions systématiques, casiers judiciaires, comparutions immédiates, peines planchers. Un modèle qui prétend prévenir la récidive, mais les casiers judiciaires démultiplient les obstacles : voilà qui ne peut qu’enfermer le plus grand nombre dans la délinquance. Les gangs américains sont issus de cette politique. Très récemment, Peter Reuter, un professeur de criminologie américain, en a fait la démonstration dans un rapport rendu à la Commission européenne (voir p. 18-19). Tout le problème est de savoir comment sortir de ce guêpier.

Convaincre le plus grand nombre

Si au niveau international, la grande majorité des antiprohibitionnistes soutient la réduction des risques, c’est que les seuls changements de la politique des drogues sont jusqu’à présent dus à la réduction des risques. Un jour peut-être l’ONU se décidera-t-elle à changer les conventions internationales, mais un changement radical ne sera possible que lorsqu’il aura convaincu une part décisive de l’opinion. L’avantage des expérimentations qui sont menées dès à présent, c’est qu’elles peuvent convaincre, par leurs résultats, des hommes et des femmes de bonne volonté, même s’ils ont a priori peur de la légalisation des drogues. C’est d’autant plus nécessaire que si la vente contrôlée de cannabis est relativement aisée à imaginer, il n’y a pas de solution toute faite pour les autres drogues, par exemple pour la cocaïne. « Dans un premier temps, il y aurait sans doute une augmentation du nombre de consommateurs », reconnaissent généralement les antiprohibitionnistes. Voilà qui n’est guère rassurant ! La plupart des gens ont peur des drogues, et au-delà de la propagande (qui a d’ailleurs été la plus efficace des publicités !), ce sont effectivement des poisons dont il faut réduire les risques. Il est clair que ce marché devra être régulé, et s’il est régulé, il y aura nécessairement du trafic. Ce serait évidemment le cas si la culture de la coca ou celle de cannabis sont légalisées. Ces expérimentations ne répondent que partiellement aux différents problèmes qui se posent sur le terrain, mais répondre partiellement vaut mieux que l’escalade continue vers une impasse.. Cocteau disait de l’opium qu’il faut s’en approcher comme on s’approche des fauves, en restant constamment sur ses gardes. Les fauves sont là, tapis dans les fossés, et il est illusoire d’espérer les exterminer tous ! Il nous faut apprendre à coexister avec eux. Autant le faire sans ajouter notre sauvagerie à la leur !

Étienne Apaire n’en fait qu’à sa tête

Alors que la politique de réduction des risques est inscrite dans la loi sur la santé publique depuis 2004, Étienne Apaire n’a pas soutenu à l’ONU la motion en faveur de la réduction des risques liés à l’usage de drogues.
Lors du 54e sommet de l’ONU sur les drogues une motion a été déposée à la dernière minute par l’Allemagne et signée par 25 pays, pour demander que la réduction des risques fasse partie de la stratégie internationale sur les drogues comme le préconise le rapport de la commission européenne sur « l’évolution du marché mondial des stupéfiants entre 1998 et 2007 ». Tandis que les représentants de la délégation américaine n’ont pas moufté, signe que la promesse de Barack Obama de privilégier la politique de réduction des risques fait son chemin, Étienne Apaire, lui, s’y opposait.

Dans une interview accordée de Vienne, le président de la Mildt n’a que du mépris pour le rapport de la Commission européenne – « un rapport parmi d’autres » – et encense l’ONU, quitte à travestir la réalité : « Nous nous félicitons de l’action de l’ONU contre le crime et la drogue qui, si elle n’a pas éradiqué la coca et le pavot, a par son action évité le délabrement de certains États et participé à la baisse de la consommation de cannabis dans le monde. On peut se poser la question de savoir quelle serait la situation si l’action de l’ONU n’avait pas existé. »

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