Seringues à Sevran : souvenir d’une guerre perdue contre le sida

écrit par ASUD, le 30-04-2013 Thème : Citoyenneté, Communiqué.

La tension est vive à Sevran (Seine-Saint-Denis) après la découverte de seringues dans une école et la multiplication d’incidents liés au deal de coke, de crack et d’héroïne sur la commune et les territoires voisins. La pratique de l’injection de cocaïne réapparaît massivement.

A la stupéfaction des partisans de la politique de réduction des risques, le maire, Stéphane Gatignon, a demandé un moratoire sur la distribution de seringues le temps d’établir un diagnostic et de trouver une solution humaine et efficace tant pour les usagers que pour la population et les services municipaux.

Cette situation explosive se développe sur les multiples lacunes de la politique de la ville, particulièrement dans les dites « zone périphérique urbaine », c’est-à-dire les cités de banlieue.

De l’épidémie de sida à la chasse aux toxs

Quand on parle de drogues en banlieue, on passe trop rapidement sur l’historique de ces grands ensembles dont la population est toujours marquée par le traumatisme d’une épidémie de sida qui a tué ici un oncle, là un frère aîné, ailleurs un père, une mère, un cousin, tout cela dans un silence quasi total.

Ce silence est celui de la honte, de la peur du double stigmate toxico/arabe et celui de la mort aussi. Les rescapés sont frappés du mutisme propre aux mutilés de guerre. Ce déni convient parfaitement à la société française dans son ensemble. Il évite de s’interroger sur les raisons qui ont fait de ces ghettos de travailleurs de véritables mouroirs pour héroïnomanes dans les années 80-90.

Dans cette cocotte-minute, l’héroïne, la shooteuse et la silhouette efflanquée d’un junkie rappellent aux habitants ce qui fut peut-être la pire époque de la courte histoire des cités.

Conséquence, une vingtaine d’années plus tard : les nouvelles générations ont tendance « à faire le ménage » avec des méthodes musclées lorsqu’elles se trouvent confrontées au problème.

Toujours plus de seringues

« On peut s’attendre à une réaction très violente des “ historiques du business ”, les gros dealers de shit, qui voudront assainir le marché… et aussi protéger leurs enfants. Ils ne veulent pas le retour du traumatisme de l’injection, Sevran a été une ville très touchée par l’épidémie », rappelle Stéphane Gatignon.

« Depuis 2011, nous avons formé nos employés à la récupération de 350 à 500 seringues par mois. Il y a environ 4 000 seringues distribuées qui ne sont pas récupérées par le dispositif d’échange. L’absence de police la nuit a fait exploser la consommation sur place, on est débordé sur les trois derniers mois. »

Comme souvent, le drame nait d’un retour du refoulé. Le fléau qui a frappé des injecteurs d’héroïne issus de l’immigration était une conséquence directe de l’interdiction de vendre des seringues. Depuis, on a mis en place des distributeurs de kits d’injections, on a massivement diffusé des produits de substitution, mais jamais on ne s’est abaissé à expliquer aux populations résidentes le sens de cette politique de réduction des risques dont nous vantons à juste titre les résultats.

L’histoire n’est pas toujours bonne fille, la seringue hypodermique, cet instrument qui aurait sauvé des milliers de vie s’il avait été distribué à l’époque de l’épidémie, symbolise aujourd’hui le triple fléau de la misère sociale, du désespoir et de la toute-puissance des mafias. Les enseignants et surtout les parents d’élèves sont traumatisés par les incidents. Ils avaient déjà subi le retour des fusillades avec un mort en janvier.

Certains avaient participé à la récente occupation des halls pour chasser les dealers, leurs véhicules avaient été vandalisés. L’opinion locale est à vif, toujours ce sentiment d’abandon. Aucune autorité de l’Etat n’a fait le déplacement. Le ministre de l’Education nationale n’a pas communiqué avec les familles et les enseignants. Le préfet propose une réunion de concertation le 3 mai, plus de quinze jours après le début de la crise et l’emballement médiatique.

La faiblesse de la réponse de l’Etat

Stéphane Gatignon déplore cette trop faible réaction des autorités :

« Si on n’y prend pas garde, l’étape d’après c’est une mafia qui gèrera la sécurité du territoire. L’Etat n’est plus là, je suis le dernier représentant de l’État et je ne suis pas soutenu…. »

Sevran est en train de vivre au quotidien les conséquences de trente années d’incohérence et de lâcheté en matière de politique des drogues.

Le traumatisme du sida a chassé l’héro des cités, mais il a amplifié les dérives consécutives de la guerre à la drogue.

Les cités servent aujourd’hui de réservoir à chichon et à coke pour les bobos urbains et les gangs ont pris le relais des dealers d’héro. Cette situation, dénoncée par Gatignon lui-même dans un ouvrage récent (« Pour en finir avec les dealers », Grasset, 2011), doit nous interpeller sur les limites de la politique de réduction des risques dans le contexte spécifique des villes de banlieue.

L’absence de communication grand public autour des succès sanitaires remportés est un désastre. Le silence qui continue de régner autour du prix payé par ces populations au dogme imbécile de la tolérance zéro est une faute politique.

Ces milliers de seringues, distribuées par wagon, continuent de sauver des milliers de vie, à rebours de tout ce qui est dit habituellement quant on parle de drogues. C’est l’habituelle schizophrénie de la réduction des risques qui dans cet environnement vire au drame car elle creuse une plaie jamais cicatrisée.

Communiqué publié initialement sur le Blog Rue89 d’ASUD, Drogues et Addictions.

A lire aussi

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


9 − quatre =

Aucun Commentaire