Alain Roy « Une éducation nationale à la consommation de drogues s’impose »

écrit par Kritik, le 14-10-2014 Thème : Portrait, Jeunes, Interview.

Le sociologue Alain Roy accumule les expériences et les savoirs, tant personnels que professionnels sur les drogues depuis 1967. Il fréquente aussi bien les consommateurs vulnérables, les toxicomanes précaires, les usagers sans problème, les ados curieux, que les consommateurs sans limites ou les dealers. Pour ses observations, il s’est aussi glissé à l’occasion du côté des trafiquants.

Formateur et concepteur d’outils pédagogiques chevronné pour les parents, les pro ou encore les institutions, il a écrit le livre Exploration Drogues : premier contact destiné au 11-15 ans.

ASUD : Vous commencez votre livre par une anecdote mettant en scène le discours caricatural de votre mère sur les drogues quand vous étiez enfant. Quels rapports avez-vous avec vos 2 enfants au sujet des drogues ?

Alain Roy : Mes enfants ont reçu une éducation sur les drogues depuis leur tout jeune âge, au même titre que la santé, l’alimentation, la sexualité, etc. Ils savent qu’idéalement, il serait préférable de n’en consommer aucune avant l’âge de la maturité, autour de 17-20 ans. Ils savent aussi qu’il peut tout de même y avoir un usage acceptable tel que défini dans le livre.

À 3-4 ans, ils avaient goûté du bout des lèvres à l’alcool qu’ils ont réessayé à 15 ans. Au même âge, ils ont connu leur première cuite. À 6 ans, ils savaient déjà que le chocolat contenait entre autre une substance excitante et qu’il fallait en consommer modérément et préférablement avant 15 heures pour ne pas nuire au sommeil. Bien sûr, il y avait les fameux cas d’exception qui confirment la règle. À 14 ans, Alexis a essayé la marijuana qu’il a tout de suite délaissée. Au même âge, il a fumé la cigarette à laquelle il s’est attaché jusqu’à l’âge de 27 ans. Comme père monoparental avec garde de ses enfants à temps complet, je dois dire que la consommation de mes enfants a été acceptable sauf pour la consommation de cigarette d’Alexis. Ils n’ont jamais essayé aucune autre drogue illégale.

Aujourd’hui adultes (35 et 37 ans), ils consomment de l’alcool à l’occasion, prennent 1 ou 2 cafés par jour et n’ont jamais consommé de médicaments psychoactifs. Mon éducation sur les drogues a joué un tout petit rôle mais elle était essentielle. Mon rôle de père est venu confirmer ma vision des drogues.

Revenons au livre. Comment son message est-il accueilli par les ados et les éducateurs ?

Avant la parution, j’avais déjà une bonne idée de l’accueil qu’il recevrait. Pendant des années, j’ai livré la vision et le contenu du livre auprès des jeunes, des parents et des intervenants.

Les jeunes trouvent le livre très beau et attrayant. Ils disent qu’ils ont beaucoup appris, que ça les a fait réfléchir, qu’ils ont eu des réponses à leur questions et que les messages étaient réalistes et convenaient à leur âge. Quant aux parents et aux intervenants, ils se disent contents d’avoir un livre qui leur permette d’aborder le sujet des drogues de manière objective, réaliste, concrète, rigoureuse, nuancée et adaptée aux jeunes et à eux. La majorité se montre d’accord avec la vision, le contenu et les propositions d’usage acceptable.

À part quelques exceptions, le message global passe très bien auprès des jeunes, des parents, des intervenants et des institutions. La population accepte bien l’idée d’aller vers une éducation à la consommation, ce qui inclut la non-consommation. Les plus grands utilisateurs du livre sont les éducateurs et les intervenants des écoles et des centres de réadaptation pour les jeunes en difficulté qui s’en servent comme programme éducatif.

Cependant quelques intervenants croient que les parents ne sont pas encore prêts à entendre et accepter ce discours. Évidemment, je suis en désaccord avec eux car mes rencontres m’ont démontré le contraire.

cerveau sens

Illustration issue de Exploration Drogues : premier contact (MultiMondes, 2013)

Le livre n’aborde en détail que le plus banalisé des stupéfiants, le cannabis. Donnez-vous les mêmes conseils et la même liberté de choix aux mineurs qui parfois consomment d’autres produits illicites tels la cocaïne, l’héroïne, le MDMA… ?

Oui, je donne essentiellement, avec certaines nuances, les mêmes conseils et la même liberté de choix aux mineurs pour ces autres substances. Mon rôle consiste à donner aux jeunes les éléments de connaissance et de réflexion suffisants pour les amener à faire des choix éclairés et argumentés de consommation ou de non-consommation. Cette conscientisation effectuée, je leur précise qu’ils ne seront plus jamais les mêmes devant leur choix de consommation. Ils ne pourront plus se servir de l’argument de l’inconscience.

Les jeunes se retrouvent donc face à eux-mêmes et à leur propre choix. Ils savent qu’ils doivent se poser plusieurs questions sur eux-mêmes et sur ces drogues avant de consommer. Ils sont au courant des risques de consommer ces substances et de la difficulté de connaître la composition des substances. Ils connaissent les lois et les issues positives ou négatives de la consommation de ces drogues illicites. Ces jeunes se trouvent un peu désemparés de se retrouver seuls face à ce choix qui les responsabilise. Devant ce questionnement difficile et cette responsabilité trop lourde à assumer, la majorité préfère ne rien prendre. C’est donc une minorité qui fait le choix de consommer malgré leur connaissance des risques de leur consommation. Et pour la majorité d’entre eux, cette consommation sera exploratoire et transitoire. Et pour les autres qui s’enfoncent, leur consommation constitue un problème parmi tant d’autres déjà vécus avant de consommer.

Un livre sur les drogues illégales auprès des 14-17 ans, poursuivant cette même approche éducative et de conscientisation, pourrait et devrait effectivement être conçu.

En promouvant l’accès à une information objective, vous êtes très proches de la démarche dite de réduction des risques (RdR). Défendez-vous également l’accès au matériel et aux services de RdR : paille, seringue, analyse de drogues, espace de consommation, etc. ?

Mon travail quotidien ne me conduit pas à défendre cette position ; et la RdR, bien que corollaire de mon approche éducative générale, n’est pas un objectif pour moi. Mais il m’apparaît évident que l’accès au matériel et aux services auprès des jeunes consommateurs est une nécessité incontournable. Cela va de soi dans la mesure où ces services sont insérés dans une politique des drogues et des usages, d’une réflexion, et d’une éducation à la consommation acceptable. Il ne faudrait pas que ces services soient donnés sans conscientisation, sans contrôle, sans responsabilisation des usagers. Ceux-ci doivent comprendre que cette démarche, qui suppose des coûts onéreux, doit être faite avec grand sérieux. Ils doivent réaliser qu’une bonne partie de la population est en désaccord avec cette politique qui, selon elle, encourage et perpétue la consommation.

Poussons la logique de l’éducation aux drogues jusqu’au bout. Les enfants sont souvent témoins des consommations des drogues légales de leurs parents. Pensez-vous que les parents consommateurs de produits illicites devraient faire de même en ne cachant pas leur consommation ?

Compte tenu des lois actuelles, je crois que les parents ne devraient faire usage d’aucune drogue illégale devant leurs enfants ni consommer avec eux. Les enfants ne seraient pas en mesure d’assumer les conséquences juridiques d’un tel choix. Ce serait un très mauvais exemple de défier la loi malgré ses incohérences.

Cependant, nous devons leur expliquer notre désaccord et notre choix de ne pas consommer avec eux ou en leur présence. Les parents doivent leur signaler que si nous étions dans une société cohérente, le problème ne se poserait pas. Comme avec l’alcool, ils pourraient le faire devant ou avec eux.

Ma position idéaliste est de ne consommer aucune drogue avant l’âge de la maturité. Ma position réaliste propose un usage qui peut être acceptable pour l’individu et la société, quelle que soit la drogue consommée. Si toutes les drogues étaient légales et que les conditions d’usage acceptable étaient définies pour tous et pour toutes les drogues, les parents seraient les premiers responsables de l’éducation à la consommation auprès de leurs enfants et assumeraient avec eux les conséquences de leurs comportements de consommation.

Drogues & Nous cerveau

Illustration issue de Exploration Drogues : premier contact (MultiMondes, 2013)

Quelle place doit avoir le pouvoir médical à qui l’on confie en priorité nos enfants sur la question des drogues, surtout s’ils en consomment ?

La presque totalité des interventions à réaliser chez les adolescents dans leur consommation de drogues ne nécessite pas d’interventions médicales ni d’interventions spécialisées. Pourquoi ? Tout simplement parce la grande majorité d’entre eux ont une consommation acceptable et ne connaissent pas de problèmes avec les drogues. Leur consommation devient souvent problématique quand la société rend certaines drogues illégales et développe autour des drogues et des usages, une vision négative, alarmante, dramatisante, guerrière, manichéenne, psychologisante, médicalisante, institutionnalisante, interventionniste… Comme le docteur Knock, plusieurs croient encore que derrière tout consommateur sommeille un toxicomane. Et pourtant, ne deviens pas toxicomane qui veut. Ça prend toute une personnalité, tout un usage et tout un environnement pour y arriver. C’est si difficile.

La compréhension du phénomène de la consommation des drogues et de la toxicomanie couvre divers aspects : politiques, économiques, psychologiques, sociologiques, culturels, biologiques, chimiques, philosophiques… Les intervenants médicaux doivent intervenir dans leurs champs de compétence : les cas de dépendance, de consommation abusive ou dans les urgences médicales qui nécessitent des interventions spécialisées de nature physique ou d’urgence. Mis à part les cas d’urgences médicales, leurs interventions devraient généralement arriver en bout de piste, après celles des parents, des éducateurs et des autres intervenants sociaux.

Malheureusement, notre société a développé une approche interventionniste et un réflexe de référence qui a conduit les adolescents, les parents et les éducateurs à croire que la consommation nécessitait une intervention spécialisée et de haut niveau. Pour ma part, je crois qu’il faut rendre les gens autonomes, responsables, compétents et indépendants. Ils doivent recourir aux autres quand ils sont au bout de leurs ressources personnelles. Ils doivent y aller par étape, en essayant de ne pas institutionnaliser et médicaliser les problèmes inhérents à la vie quotidienne.

Dans mes rencontres avec les adolescents et les parents, j’ai toujours dit que je voulais les amener à se passer de mes services le plus vite possible et à se faire confiance. D’ailleurs, je crois que la plupart des gens trouvent les solutions à leurs problèmes, seuls avec eux-mêmes.

Au niveau international, la politique de « guerre à la Drogue » est de plus en plus mise à mal et de nombreuses réformes locales voient le jour. Vers quoi selon vous l' »usage acceptable des drogues pour la société » doit-il évoluer ?

Les classifications internationales sur les drogues n’ont rien à voir avec leur dangerosité. Elles reposent sur des considérations historiques, économiques, politiques, religieuses, morales, etc., bien loin de la science et d’une vision objective des drogues et des usages. De cette illégalité, il en résulte des conséquences désastreuses pour nos sociétés, entre autres celle de ne pas connaître la composition des drogues illicites, ce qui constitue une condition fondamentale de tous les usages.

À partir de cette vision faussée, partiale, réactionnaire et finalement inefficace, nos gouvernements, nos institutions, nos intervenants, nos parents, nos enfants, nos consommateurs, se retrouvent dans la confusion et l’incohérence. Notre discours sur les drogues est illogique et non crédible.

Il devient donc évident que, devant l’augmentation de la consommation, de l’accessibilité et de la diversité des produits, nos gouvernements ont perdu le contrôle. Ils sont derrière un phénomène qui les devance.
Parmi les premiers changements à effectuer, il y aurait les 4 suivants :

  1. Avoir une vision objective, réaliste, nuancée et adaptée aux réalités des drogues et des usages.
  2. Bâtir de nouvelles législations nationales et internationales fondées sur les données scientifiques et dans l’objectif de promouvoir la santé et la sécurité des citoyens.
  3. Réaliser des programmes d’éducation à la consommation dans les milieux scolaires, sociaux et de travail.
  4. Promouvoir l’approche de réduction des risques.

Avec de tels changements, nous pourrions éviter ou diminuer bien des dommages sanitaires, judiciaires et sociaux des substances psychoactives.

Dans votre modèle, quelle place faites-vous aux sanctions envers les consommateurs de drogues ?

Dans mon modèle, il n’y a aucune place pour la pénalisation des usages de drogues illégales, autant chez les mineurs que chez les majeurs. Je suis pour la dépénalisation, la décriminalisation, la déjudiciarisation et la décontraventionnalisation des usages car la consommation ne m’apparaît pas répréhensible en soi.

Par contre, je suis pour la pénalisation des états d’ivresse au volant. Dans ce cas, il ne s’agit pas de punir l’ivresse mais de pénaliser le fait d’être ivre au volant. Ce que nous devons pénaliser, c’est l’acte répréhensible (vol, agression sexuelle…) et non la cause, quelle qu’elle soit.

Quelles soient d’origine naturelle (végétale, minérale ou animale), semi-synthétique ou synthétique, les drogues sont des substances sans conscience et sans intention. Par conséquent, elles ne peuvent être tenues responsables de quoi que ce soit. Comme les marteaux, les automobiles et les couteaux, les drogues font partie des produits à risque et de plaisir, dont l’issue négative ou positive dépend de l’utilisateur, de l’usage qu’il en fait et de l’environnement dans lequel se réalise la consommation.

Couverture de Exploration Drogues : premier contact (MultiMonde, 2013)Lire aussi la critique du livre
Exploration Drogues : premier contact

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1 Commentaire

  1. IEK

    bonjour
    cela fait 3 ans que ce numéro est sorti, et ma réaction est très tardive néanmoins je souhaiterais la partager avec vous dans le but de me permettre d avancer dans ma démarche. je suis tombée sur votre site dans le cadre d une recherche dont le sujet est de présenter les dangers liés à l usage des drogues à un groupe de préado…

    que pensez vous de l approche très terre a terre qui considère que l usage des drogues est nuisible pour la santé et qu il n’est pas souhaitable d en consommer au même titre que tous les autres produits toxiques. sans compter que la plupart contiennent de nombreux additifs avec lesquels elles sont coupées et que les procédés de fabrication sont douteux et souvent artisanaux.

    l interdiction ne viendrait elle pas simplement du fait que les principales drogues ( je compte tabac et alcool en premier car les plus répandues) sont à l origine de problèmes majeurs de santé publique. nul n a besoin qu on les précise, globalement les cancers, les pathologies cardio vasculaire, les maladies du SNC, les maladies psychiatriques, les urgences vitales, les degats causés à autrui après consommation de drogue …

    vous parlez des choix politiques et de leurs dérives en terme de racisme…dans la gestion des problèmes de drogues.
    je vous propose une autre approche. interdire la drogue c est aussi arrêter de cautionner un système ou l on accepte de s enrichir en volant la santé d autrui. je parle également du tabac et de l alcool.
    Concernant les drogues illicites, je rajouterai: refuser de cautionner un système criminel ou la vie humaine n a aucune valeur, ou l on exploite de pauvres personnes perdues et sans ressources…

    bien entendu certaines drogues dures ont des vertus médicinales : opium, coca, cannabis. je n ai jamais eu l impression de droguer un patient en lui prescrivant de la morphine ou en lui injectant un anesthésiant local. mais on ne devrait pas se cacher derrière ce coté thérapeutique, pour dire que les drogues ce n est pas si grave.
    car cet usage la est bien encadré et ne pose pas de problème de santé publique. en revanche les conséquences liees aux usages illicites des drogues dérivées de ces substances naturelles aux vertus médicinales sont désastreuses pour la santé des personnes, et pour leur vie sociale : familles détruites,agressions, viols, exclusion, précarité…

    pour finir, l usage des drogues est décrit dans les civilisations anciennes et n est pas en effet l’expression d un nouveau mode de pensée humaine, je pense que l attirance pour la drogue et pour les effet psychostimulants existe depuis la nuit des temps. la différence actuellement est que nous sommes en présence d une consommation de masse, avec des conséquences bien plus larges.

    j ai été en contact avec les milieux festifs ou l on consommait ouvertement et ou l on se sentait extra terrestre si l on ne consommait pas, je n arrive pas à comprendre que l on ait besoin de ce genre de pratiques pour se déconnecter, ou pour exprimer son identité ou noyer notre mal être…sachant que ça ne règle pas le problème de toute façon … la consommation des drogues chez les jeunes est non pas une cause mais le symptôme d un certain mal être dans notre société et il faut le traiter comme tel.
    pour moi la prévention primaire viendrait donc une étape avant l explication des dangers liés aux drogues aux plus jeunes. elle consisterait à permettre à nos jeunes de grandir sereinement et sans ces nombreuses carences affectives, identitaires… qui sont à l origine pour certains d entre eux d une descente aux enfers.

    je serais ravie d échanger avec vous à ce sujet.

    je vous remercie

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