La guerre aux drogues : une guerre raciale ?

écrit par Fabrice Olivet, le 15-12-2013 Thème : Citoyenneté, Politique.

Tribune parue dans Libération du 15 décembre 2013 de Louis-Georges Tin, Président du Conseil Représentatif des Associations Noires (CRAN) et Fabrice Olivet Secrétaire Général de l’Association Française pour la Réduction des risques (AFR) et directeur d’ASUD.

« La plupart des trafiquants sont noirs et arabes, c’est un fait. » déclarait Eric Zemmour le 6 mars 2010. Dès lors, si vraiment « c’est un fait », de deux choses l’une, soit les Noirs et les Arabes sont prédisposés à la délinquance, soit il y a un biais racial dans le système qui organise la « guerre aux drogues ».

Aujourd’hui, trente ans après la fameuse « Marche pour l’égalité », la génération des marcheurs a subi une véritable hécatombe. Nombreux sont ceux qui sont morts à cause de « la drogue » dit-on dans les quartiers. Ne serait-ce pas plutôt  à cause de la manière dont est menée cette croisade? Et si cette « guerre aux drogues »  épousait les contours de la guerre livrée à certaines minorités,  une guerre raciale en quelque sorte ?

Aux Etats-Unis, cette hypothèse a été confirmée avec brio par plusieurs chercheurs, et notamment par Michelle Alexander. Dans son livre célèbre, The New Jim Crow, Mass Incarceration In Colorblindness, elle évoque la « guerre aux drogues ». Conçue à une époque où le problème commençait à inquiéter la middle class blanche cette campagne massive permit de focaliser l’attention des médias sur les toxicos et les dealers noirs, bien que toutes les statistiques montrent qu’en matière de consommation, les Noirs ne’en font que répondre aux appétits des blancs pour les substances illicites.

Comme le disait clairement l’ancien directeur de campagne Richard Nixon, H.R Haldeman, « le truc, c’est d’inventer un système qui mette en évidence un fait reconnu : tout le problème vient des Noirs. » Le plan a parfaitement fonctionné. Les médias, la police, la justice, tout le système a ciblé non les circuits de la drogue en général, mais les circuits noirs de la drogue. Ainsi, la détention de 5 grammes de crack (drogue des Noirs pauvres) devint aussi grave pénalement que la possession de 500 grammes de cocaïne (drogue des Blancs des classes moyennes). Des milliards ont été investis dans cette guerre racialisée, permettant de rallier au camp des élites sociales les pauvres blancs, soucieux de se démarquer des pauvres noirs, notamment de nombreux electeurs démocrates du Sud, acquis de cette façon au vote républicain. Ainsi, les progrès relatifs engrangés dans les années 1960 par les militants anti-racistes des Droits Civiques purent être stoppés, voire effacés par cette contre-offensive raciale, d’autant plus efficace qu’elle n’était pas perçue comme telle, puisqu’elle était colorblind (indifférente à la couleur, du moins en apparence).

L’expression Guerre aux Drogues (« war on drugs ») vient de là,  lancée un jour de 1971 à la tribune de l’ONU par le Président Nixon. La population carcérale des Etats-Unis est passée d’environ 300 000 personnes à la fin des années 1970 à environ 2,3 millions en 2011 -la moitié de ces prisonniers étant des Africains Américains, le plus souvent « tombés » pour des faits relatif à la consommation de stupéfiants  principalement de marijuana. D’après une enquête menée par des chercheurs de l’université de Seattle, dans l’Etat de Washington, les Noirs et les Latinos ont 13 fois plus de risques de se faire condamner pour usage de cannabis par rapport aux fumeurs blancs, pourtant majoritaires. A Chicago, 80 % des Noirs en âge de travailler ont un casier judiciaire, le plus souvent, du fait de la guerre anti-drogue. Barack Obama  a eu le courage de raconter son expérience des substances illicites dans sa jeunesse estudiantine à Hawaï.  Si au lieu d’avoir été élevé dans un milieu protégé, celui de ses grands-parents blancs, il avait grandi dans l’ un des « ghettos » américains, il aurait selon toute vraisemblance été rapidement arrêté, condamné,  et il aurait  perdu  avec son droit de vote toute chance de devenir un jour président des Etats-Unis.Cet aspect des choses est toujours omis par des commentateurs prompt à oublier que le premier président noir est un métis, c’est à dire un blanc …pour moitié.

Par ailleurs, il faut rappeler qu’un travailleur en prison, que l’on paye au lance-pierre, coûte beaucoup moins cher qu’un travailleur en liberté. L’industrie carcérale l’a bien compris, et c’est également pourquoi il y a aujourd’hui plus de Noirs derrière les barreaux qu’il n’y avait d’esclaves en 1850. Autre statistique ahurissante, le nombre d’africains américains enfermés derrière des barreaux pour fait de drogues en quarante ans dépasse le nombre des victimes du goulag soviétique. L’augmentation du nombre de prisonniers, et de prisonniers noirs en particulier, n’est donc pas le signe de la faillite du système pénal américain, (comme on le dit souvent un peu naïvement), c’est au contraire la preuve de l’efficacité d’une politique décidée en toute lucidité, qui a su inventer de nouveaux moyens pour se procurer de la main d’oeuvre comme à l’époque de l’esclavage, tout en rendant cette chasse à l’homme inattaquable sur le plan moral. La guerre à la drogue est donc à la fois une idéologie et un modèle économique qui se développe aux Etats-Unis, intérêts capitalistes et logiques racialistes conjuguant leurs effets délétères dénoncés notamment par Angela Davis.

Mais qu’en est-il en France ? A l’évidence, les minorités ethniques ont beaucoup souffert de la guerre aux drogues, telle qu’elle est menée, elles ont payé « le prix fort », pour reprendre le titre du livre (High Price) de Carl Hart, neuroscientifique de Columbia University. Mais il n’est guère possible dans la France républicaine de connaître l’intensité de cette guerre et surtout son niveau d’implication racialiste. Contrairement à une idée communément admise dans notre pays, les statistiques ethniques ne sont pas interdites au sens stricte comme le montrent (les enquêtes menées par le CRAN, par Fabien Jobard et René Lévy, par République et Diversité ou encore le CSA. Cependant, elles constituent objectivement un tabou, venant en l’occurrence percuter un second tabou, celui de l’impact de la répression de l’usage de drogues dans nos banlieues si « diffiçiles ». L’un des non-dits le plus terrible de cette guerre à la drogue à la française c’est l’imbrication de l’épidémie de sida avec la consommation d’héroïne par voie intraveineuse.  La fameuse seconde génération des années 80, celle de la Marche des beurs,  a été frappée de plein fouet par une pénurie de seringues organisée par l’Etat. En1972 un décret « réglementant le commerce des seringues  destinées aux injec­tions parentérales, en vue de lutter contre la toxicomanie » a 
légalisé l’épidémie de sida en France.  Les deux tabous, question raciale et problème de drogues,  se conjuguent et se renforcent  au point de nous interroger  sur le système qui les a engendré. Comme dans l’exemple américain l’hypothèse d’une politique délibérée s’appuyant sur un double déni est à considérer.

Rien ne prouve que soit vraie l’affirmation péremptoire d’Eric Zemmour, et l’exemple  américain démontre la perversité de ces réflexions prétenduemment de bon sens qui cachent la réalité d’un système machiavélique de répression raciale. Il faudrait  donc aussi montrer, chiffres à l’appui, qu’en France aussi a guerre aux drogues, s’appui sur un  profilage racial qui cible  les minorités ethniques, une politique historiquement datée, globalement inefficace, coûteuse,  et racialisée.

Alors, pourquoi ce mutisme ? Pourquoi cette dimension discriminatoire n’est-elle pas dénoncée comme un argument supplémentaire, voire rédhibitoire du caractère fondamentalement inique de la loi de 1970 sur les stupéfiants ? C’est que si les discriminations individuelles sont déjà difficiles à combattre, il est carrément périlleux de dénoncer le racisme d’Etat, les institutions pouvant mobiliser à l’encontre des citoyens isolés des ressources qui rendent le rapport de force totalement disproportionné. Par ailleurs, les personnalités issues de la « diversité » un peu en vue dans la société française ont tout à perdre à être assimilées à la défense des dealers et des drogués.

Craignant de renforcer le stigmate qui pèse déjà sur les Noirs et les Arabes, on se tait, sans réaliser que ce silence ne profitent qu’aux  démagogues. Les préjugés, qui associent minorités ethniques et trafiquants ne tombent pas du ciel, , elles constituent le volet idéologique d’un système qui condamne à l’exclusion sociale ou à la réclusion carcérale des milliers, des centaines de milliers de nos jeunes chaque année. A l’occasion de la venue de Carl Hart en France, nous avons décidé de lancer une réflexion et une campagne sur cette problématique énorme et occultée.

« Drogue et race », avez-vous dit ? L’heure est venue de briser ce double tabou.

Réunion-Débat « La guerre aux drogues : une guerre raciale ? »
lundi 16 décembre à 16 heures, au Comptoir général, 80 quai de Jemmapes, Paris Xe

Débat avec
Carl Hart, neuro-scientifique, auteur de High Price
Louis-Georges Tin, président du CRAN
Fabrice Olivet, (ASUD/AFR), auteur de La question Métisse

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