Salle de consommation : revue de littérature internationale

Apparues au Royaume-Uni et aux Pays-Bas dans les années 1960, les Salles de consommation de drogues à moindres risques (SCMR) telles que nous les connaissons aujourd’hui ont pris forme dans le milieu des années 1980. D’abord en Suisse (1986), en Allemagne (1994) et aux Pays-Bas (1996), puis dans d’autres pays comme l’Espagne, le Luxembourg, la Norvège, l’Australie et le Canada dans les années 20001. Différentes publications permettent désormais d’en démontrer l’efficacité.

De nombreux documents examinés par des pairs ou issus de la littérature grise2 – notamment Suisse et Canadienne –présentent ou évaluent des études sur le fonctionnement et l’incidence des SCMR. Nous nous sommes principalement intéressés à 3 évaluations internationales basées sur les revues de la littérature et des statistiques internes de ces SCMR : celles de l’European Monitoring Centres for Drugs and Drug Addiction3, du National Drug and Alcohol Research Centre d’Australie4 et de l’Institut national de santé publique du Québec5. Nous avons également étudié les évaluations nationales existant sur les SCMR de Genève, Bâle et Bienne (Suisse), Berne (Allemagne), Vancouver (Canada), Sydney (Australie) et Oslo (Norvège).

Réduire les risques…

D’après K. Dolan et al. (2000), D. Hedrich (2004) et L. Noel et al. (2009), la population visée par les SCMR a été atteinte dans tous les pays où elles ont été implantées. Il s’agit surtout de consommateurs de drogues de longue date, de ceux qui consomment leur substance dans les espaces publics ou semi-publics, de consommateurs « sans chez eux » ou ayant recours à la prostitution. Les SCMR permettent également de toucher une partie de la population vieillissante des consommateurs de drogues. Certaines salles suisses possèdent des prestations spécialement destinées aux femmes avec plages horaires spécifiques et possibilité de consulter un gynécologue, par exemple. Enfin, les SCMR reçoivent de nombreuses personnes n’ayant jamais eu de contact antérieur avec des structures de soins et permettent de créer un contact avec une population qui n’aurait pas forcément recherché d’aide. Elles permettent d’avoir accès à une médecine de premier recours et aux systèmes de soins. De nombreuses études démontrent en outre un effet positif en matière de « ré-insertion » sociale : de nombreux consommateurs restaurent en effet leur identité et leurs liens sociaux grâce au sentiment d’appartenance à un groupe ou au contact et aux échanges constructifs avec les intervenants (F. Benninghoff et al., 2003).
En favorisant l’accès à l’information, à l’éducation et à du matériel stérile, les SCMR aident par ailleurs à réduire les conduites à risque et la mortalité liée aux overdoses. La grande majorité des consommateurs estime ainsi avoir amélioré ses conditions de consommation et selon l’évaluation réalisée au Quai 9 (Genève), seule une fine minorité de consommateurs persiste dans des pratiques à risque. Si la prévalence du VIH a considérablement diminuée, il n’existe à ce jour très peu d’études épidémiologiques sur le lien SCMR/diminution de la prévalence VHC6. Le MSIC Evaluation Committee (2003) montre toutefois que les nouveaux cas d’hépatite C (diagnostiqués entre 1998 et 2002) ont continué à augmenter dans tout Sydney, sauf dans le quartier d’implantation de la SCMR !

… et les nuisances

Les SCMR permettent une diminution des consommations dans les lieux publics ou semi-publics. Dans un sondage effectué auprès de consommateurs de salles allemandes, 31% des répondants estimaient que cet aspect était l’un des principaux points positifs des SCMR et qu’ils aimeraient ne plus avoir à consommer dans des scènes ouvertes. Ce type de structures était le lieu de consommation principal de 64% d’entre eux (D. Hedrich, 2004). Un questionnaire passé auprès de consommateurs de structures bas seuil sans SCMR dans la ville de Lausanne a démontré, à l’inverse, que 60% des répondants consommaient à domicile (T. Huissoud, S. Arnaud et F. Dubois-Arber, 2005). Une étude française sur la perception de l’utilité des SCMR (B. Bertrand, 2001) révèle pour sa part que 56,6 % de la population interrogée est favorable à ce type de structure.
Des enquêtes réalisées auprès du voisinage, de différents acteurs politiques et de policiers montrent une diminution des nuisances publiques, et notamment du nombre de seringues souillées laissées sur la voie publique. N. Boyd (2008) a démontré que la délinquance (trafic, incivilité, prostitution, crimes violents, etc.) avait diminué après l’installation d’Insite (Vancouver). À noter, que les auteurs insistent sur le fait que les SCMR ne peuvent pas à elles seules enrayer les différents processus menant les consommateurs de substances à la commission d’actes délictueux.
Dr. A. M. Bayoumi (2008) a établi l’existence d’un lien de cause à effet entre Insite (Vancouver) et la question économique pour la cité. Les économies s’élèveraient ainsi à 10,3 millions d’euros et 920 années de vie gagnées en dix ans, en supposant que le seul effet d’une SCMR soit de réduire le partage de seringues, 14,7 millions d’euros et 1 175 années de vie gagnées si on estime que les SCMR ont également un rôle dans l’éducation à l’injection, donc sur la santé globale des personnes.

Meilleure gestion des consommations

Parmi les arguments s’opposant à l’idée même de l’ouverture d’une SCMR, D. Hedrich (2004) évoque la banalisation hypothétique de la consommation de drogues qui pourrait, selon certains, aboutir à un maintien ou à une augmentation de la consommation, voire à une augmentation du taux de mortalité. En réalité, aucune étude ne démontre ce risque (F. Zobel et F. Dubois-Arber, 2004). Dans l’évaluation de Quai 9 (Genève), F. Benninghoff et al. (2004) montrent un lien de cause à effet entre d’une part, une meilleure gestion ou une diminution de la consommation et d’autre part, l’espace créé par les échanges avec les intervenants, le temps d’attente pour entrer en salle de consommation et une plus grande tranquillité dans l’acte de consommer.
Autre hypothèse soulevée par ces auteurs : rendre la consommation aussi confortable pourrait créer une habitude à fréquenter ces locaux et entraver ainsi la volonté des usagers d’accéder à l’étendue des offres médicales existantes ou de débuter un traitement. La majorité des utilisateurs des SCMR sont pourtant en traitement, et il n’y a pas d’impact négatif sur le maintien de celui-ci (F. Zobel et F. Dubois-Arber, 2004).Le MSIC Evaluation Committee (2003) montre au contraire que les demandes de sevrage et de traitement de substitution ont augmenté de 30% depuis l’ouverture d’Insite (Vancouver).

Alors que les oppositions françaises à l’implantation expérimentale de SCMR reposent plus sur un discours moralisateur que sur les résultats de recherches scientifiques, l’analyse de la bibliographie sur les SCMR démontre qu’il n’y a aucun effet néfaste sur les personnes et sur l’environnement. Comme le soulignent L. Noel et al. (2009), les SCMR sauvent des vies à court terme et permettent à long terme une réinsertion dans un mode de vie plus « classique ».


1) On compte aujourd’hui 78 SCMR officielles réparties dans 44 villes dans le monde, la majorité sur le sol européen (31 aux Pays-Bas, 17 en Suisse, 20 en Allemagne, 6 en Espagne, 1 au Luxembourg, 1 en Australie, 1 au Canada et 1 en Norvège).
2) La littérature examinée par des pairs fait référence à des documents soumis à des experts du domaine qui les évaluent avant leur publication. La littérature grise fait référence à des documents qui ne transitent pas par le circuit habituel de la recherche universitaire (documents gouvernementaux, thèses, rapports scientifiques…). Bibliographie disponible sur www.salledeconsommation.fr / rubrique Littérature.
3) Dagmar Hedrich, European report on drug consumption rooms, OEDT, 2004.
4) Kate Dolan et al., Drug consumption facilities in Europe and the establishment of supervised injecting centers in Australia, Drug and Alcohol Review n°19, 2000, p.337-346.
5) Lina Noel et al., Avis sur la pertinence des services d’injection supervisée. Analyse critique de la littérature, INSP Québec, juin 2009.
6) Les SCMR ont été mises en place pour lutter contre le VIH à une époque où les hépatites étaient encore mal connues. L’attention était portée sur le non-partage de seringues, pas sur celui du petit matériel (cuillère, filtre, eau…), ce qui est chose faite aujourd’hui. Il faudra attendre de nouvelles études scientifiques pour valider l’hypothèse que les SCMR ont une incidence réelle sur la prévalence des hépatites.

Une expérience d’usager dans la salle de consommation de Madrid

Grand retour en arrière dans l’histoire de Speedy Gonzalez qui évoque sans détour son expérience d’usager de la salle de conso de Madrid il y a quelques années. Un témoignage qui démontre le rôle primordial que ces structures peuvent jouer pour compléter une politique globale de réduction des risques.

Hiver 2002, 2h00 du matin. La nuit est bien noire et ça caille ce soir pour traverser la partie la plus désolée du bidonville gitan de Las Barranquillas, une scène ouverte à l’extérieur de Madrid où, à l’époque, 300 taudis vendaient de la CC, de la base et de l’héro 24h/24, un véritable supermarché de la défonce1 ! Marchant d’un pas rapide que les premiers signes du manque, le mauvais chemin de terre et le froid rendent chaotique, je me dirige au plus vite vers la Narcosala2 (salle de conso) serrant dans la main mon petit trésor : 2 doses d’héro et 2 de CC…

Un phare dans la nuit

Un no man’s land sordide et hostile où la présence de chiens qu’il faut parfois mettre en fuite à coup de pierres et les mauvaises rencontres rendent particulièrement flippant la nuit. Mais je n’ai pas le choix, rien à voir avec le courage ! Vu l’état déplorable de mes veines, je n’envisage pas du tout de me faire mon fix à l’extérieur dans le froid et l’obscurité. La hantise de tout perdre et de voir s’évanouir tous ses efforts en 1 seconde, sans compter les risques liés à une injection à l’aveuglette et puis, je n’ai même pas de seringues neuves… Ah, si l’administration avait eu la bonne idée d’installer cette structure au milieu de la scène ouverte, cela aurait grandement facilité les choses ! Mais à l’époque, la création de cette salle avait déjà été un véritable petit miracle en raison de l’opposition frontale de la mairie de Madrid qui y voyait « un encouragement au vice ». Partisan convaincu de la RdR et donc de l’utilité de cette structure, le président de la région – pourtant du même Parti Populaire de droite – dû peser de tout son poids pour l’obtenir3.
Je vois enfin des lumières au loin et, tel un phare pour le marin déboussolé, je m’en sers pour me guider dans cette nuit d’encre. J’accélère ma marche, je sais que dans quelques minutes je vais pouvoir pousser le piston et sentir dans mes veines (et aussitôt dans ma tête) la chaleur et l’énergie irremplaçable du speed-ball, et liquider (provisoirement) le manque qui me tenaille… Enfin, j’y suis ! Un ensemble de 3 bâtiments sur une surface de près de 2000 m2 offrant en plus de la salle d’injection, un dortoir avec une vingtaine de lits, une salle à manger offrant 3 repas chauds gratuits par jour, une laverie, des douches, une salle de repos avec télé, une bourse de vêtements, des consultations médicales, sociales et juridiques. Le tout, ouvert 24 heures sur 24, 7 jours sur 7…

Un vrai petit boudoir

Je monte en trébuchant les quelques marches du bâtiment qui abrite la salle d’injection. Elle est précédée d’une petite pièce où – en plus d’un vigile – la personne chargée de l’accueil me dit en me voyant arriver tout essoufflé et agité : « Cool mec, respire un bon coup, ce n’est pas bon d’être si nerveux, tu vas faire des conneries ! Donne-moi d’abord ton n° de dossier et prends du matériel stérile, tu sais que c’est obligatoire si tu veux rentrer ici. Ne t’inquiète pas, cela va être vite à toi. » Des mots que j’entends à peine mais qui me calment un peu. Vu l’heure et le peu de monde présent, l’ambiance est un peu plus relax que pendant la journée où passent parfois plus de 100 personnes4… L’endroit est aseptisé, genre hosto pas très gai ni convivial mais clean, chaud, bien éclairé et surtout, sûr. Et ça, dans cette jungle qu’est le bidonville, c’est beaucoup ! C’est rapidement mon tour. J’entre dans une plus grande salle au beau milieu de laquelle une table propose encore tout le matos stérile nécessaire à l’injection afin de l’avoir plus facilement sous la main si celui pris à l’entrée ne suffit pas.
Après m’avoir conseillé de me laver les mains dans un des grands lavabos situés de part et d’autre, un autre membre de l’équipe me désigne une cabine libre. Il est aussi chargé de surveiller les 10 cabines séparées par des parois en dur mais fermées par un simple rideau en plastique, permettant à l’usager de garder une certaine intimité sans pour autant le cacher totalement aux yeux du surveillant5.
Je m’assois enfin dans la cabine et malgré l’envie qui me tenaille, je m’y sens bien, j’apprécie sa tranquillité et sa sécurité. Bien qu’austère, c’est un vrai petit boudoir où je me dépêche de préparer mon mélange avec la moitié du matos (il faut bien en garder un peu…) sur la petite table qui est devant moi. Mais au bout de quelques tentatives infructueuses, ma nervosité revient au grand galop. Le spectacle que j’offre alors ne doit pas être terrible : le sang coule de plusieurs points d’injection, je n’en peux plus, je tremble, je commence à jurer. Ça fait des heures que j’attends cet instant et si près du but, je vais tout foutre en l’air !

« T’as vu la gueule de tes veines ? »

L’employé de la salle comprend vite que je suis en train de me massacrer, que le risque grandit, et appelle à la rescousse le toubib de garde qui arrive sur le champ : « Allons du calme, prends un autre embout, celui-ci est émoussé. Et puis regarde dans ta seringue, il y a maintenant un caillot de sang, tu dois refiltrer, t’inquiète on va y arriver ! » Sa présence et sa voix posée pleine d’assurance me permettent de souffler un peu. Je m’exécute et jette dans ma poubelle sécurisée la vieille aiguille et le coton sale. Tout en refusant que je m’injecte dans le cou6, il m’indique alors le meilleur point d’injection, et me conseille de me nettoyer les bras et de les passer sous l’eau chaude pour mieux faire ressortir les veines… Il ne touche à rien mais le courant passe… J’essaye à nouveau sans résultat mais cette fois, je garde mon calme. Je trouve enfin une veine pas trop mal et ça y est ! Tout va très vite : mille aiguilles transpercent mon cerveau, et je sens le produit arriver dans les maxillaires, ouf ! Une fois passé le flash du speed-ball, l’héro envahit tout mon corps comme une vague apaisante, je me reprends, j’ai envie de parler… Il est toujours là, me regarde, esquisse un sourire : « Bon, ça va ? Tu vois, le speed, c’est pas bon dans ces cas-là… » On commence à échanger quelques mots, sur tout, sur rien, sur moi… « T’as vu la gueule de tes veines ? Il faut que tu leur donnes des vacances et que t’y fasses plus attention en leur mettant cette pommade (il me tend un tube jaune). Je sais, c’est pas facile quand on shoote autant de fois par jour, mais avoue que si tu ne prenais pas autant de coke, tu shooterais déjà moins, non ? Je ne te propose pas de décro bien sûr, tu verras ça plus tard, mais tu pourrais déjà en finir avec la coke par voie intraveineuse. Fume-la, puis essayes de faire pareil avec l’héro et reviens me voir quand tu en seras là. On verra si tu veux vraiment passer à autre chose, à la métha, pourquoi pas ? Et demain si tu veux, on peut te faire un test VIH-VHC, ok ? Comme ça, tu verras où t’en es. »

Le chemin des vivants

C’était pas brillant. Ça faisait trop longtemps que je tombais dans une chute libre qui n’en finissait pas, restant parfois plusieurs jours sans sortir du bidonville… Je n’ai, bien sûr, pas suivi ses conseils tout de suite, mais cette conversation et d’autres qui ont suivi dans cette salle m’ont aidé à reprendre, tout doucement, le chemin des vivants… Grâce à la Narcosala, j’ai pu, comme beaucoup d’autres, retrouver quelques réflexes d’hygiène de base complètement oubliés. Mais ce fut surtout le premier lien avec une structure à un moment où je n’en avais plus aucun. La dernière chance, sur le lieu même où on se défonce, de prendre un peu soin de soi, de pouvoir peut-être faire un break ou d’envisager des possibilités de remonter. Parler à quelqu’un qui peut t’aider si tu le veux, mais qui va de toutes les manières déjà te rendre ta dignité en te traitant comme un être humain…


1) À lire notamment sur ces endroits typiques” espagnols, “Las Baranquillas, supermarché des drogues version ibérique” (Asud-Journal n°31) et “Cocaïne, castagnettes et corridas” (n°34).
2) Voir aussi “Salles de consommation à l’espagnole” (Asud-Journal n°37) pour une description complète et un historique de cette salle.
3) De son vrai nom Dispositif d’assistance à l’injection (Dave), cette structure créée en 2000 par l’administration régionale fut la deuxième salle de ce type à voir le jour en Espagne. Ouverte grâce à des fonds publics, sa gestion fut entièrement confiée à une société privée. De nombreuses autres salles ont depuis été créées dans le pays avec différents statuts.
4) À l’époque, car las Barranquillas est désormais en perte totale de vitesse au profit de Valdemingomez, une autre scène située plus loin. Mais la salle de conson est toujours là, victime de la lourdeur de son installation…. À quand une nouvelle salle ?
5) Éternel débat entre les partisans d’une surveillance plus facile des UD pour mieux prévenir d’éventuelles OD et le nécessaire besoin d’intimité pour réaliser cet acte. Une fois l’injection faite et compliquant cette question, reste le besoin de communiquer entre UD présents que ne permet pas l’isolement des cabines…
6) Ce point d’injection ainsi que les fémorales, les seins et l’appareil génital sont en effet strictement interdits dans la salle, comme l’injection par un membre de l’équipe ou par un autre UD.

Salle de conso : lettre ouverte de Julio Montaner, président de l’IAS à Mme Bachelot

Dans une lettre ouverte à Roselyne Bachelot, Julio Montaner, président de la conférence mondiale du Sida, et Edward Wood, professeur à l’Université de Colombie Britanique, apportent tous leur soutien à la Ministre pour l’expérimentation de salles de consommation de drogues à Paris.

>>Lettre ouverte de Julio Montaner (Président de l’IAS) à Roselyne Bachelot
>>International Aids Society

« Les salles de consommation ne se feront pas sans les élus locaux »

L’association Élus, santé publique & territoires (ESPT) s’est vu confier par la mairie de Paris et le Conseil régional d’Île-de-France l’organisation d’un séminaire destiné à éclairer les élus locaux sur les salles de consommation à moindres risques. Entretien avec Laurent El Ghozi, le président d’ESPT.

Pouvez-vous présenter votre association ?
Financée par la Direction générale de la santé (DGS) et par le Secrétariat général du comité interministériel des villes (SG-CIV), ESPT est une association créée lors des Assises pour la Ville en avril 2005, avec pour objectifs la réduction des inégalités de santé, l’accès aux soins et à la prévention, et la reconnaissance du rôle des communes dans la mise en œuvre des politiques territoriales de santé. L’association compte plus de 60 villes adhérentes (représentant plus de 7 millions d’habitants) très variées, à la fois par leur taille et leur couleur politique : des grandes villes (Lille, Paris, Marseille), des villes moyennes (Strasbourg, Toulouse, Reims), des villes de banlieues (Saint-Denis, Fontenay-aux-Roses, Clichy-sous-Bois, Nanterre), toutes ayant pour point commun que leurs élus pensent que la santé fait partie intégrante des responsabilités de la ville. Et à partir du moment où les villes s’intéressent à la santé, il y a une vraie convergence entre celles de gauche et celles de droite.
Notre méthodologie est de favoriser l’échange de pratiques et la réflexion entre les différents élus chargés de la santé et de prendre des positions publiques pour peser dans le débat, notamment en organisant chaque année 2 journées nationales d’études sur différents thèmes. L’année dernière, nous avons par exemple réalisé une journée nationale d’étude sur « santé mentale, sécurités, libertés ».

Pourquoi ce séminaire ?
Nous avions déjà un projet de travail sur la toxicomanie avec le Forum français pour la sécurité urbaine (FFSU), qui est un peu l’équivalent d’ESPT pour la sécurité urbaine. Puis il y a eu la prise de position du Collectif et celle de Jean-Marie Le Guen, maire-adjoint chargé de la santé à Paris, qui nous a missionné pour mettre en place ce séminaire destiné à éclairer le débat public sur les aspects juridiques, éthiques et sociosanitaires, et à fournir des informations ciblées et pédagogiques aux élus locaux pour leur permettre de décider en toute connaissance de cause sur la réduction des risques, et en particulier sur les salles de consommation. Avec ce séminaire, nous sommes dans le concret. Ce que les élus veulent savoir, c’est si les salles de consommation peuvent améliorer l’état de santé des usagers et du quartier, et si oui, comment on fait. Car quelles que soient les décisions du gouvernement, les salles de consommation ne se feront pas sans les élus locaux.

Comment va-t-il se passer ?
Huit villes de gauche comme de droite (Paris, Lille, Marseille, Le Havre, Mulhouse, Annemasse, Saint-Denis et Bordeaux) se sont inscrites à ce séminaire, auxquelles il faut ajouter le Conseil régional d’Île-de-France et peut-être le Conseil général de Seine-Saint-Denis. Il y aura donc les 3 niveaux de collectivités territoriales, et un échantillon de villes très diverses. Un séminaire d’une trentaine de personnes, avec une quinzaine d’élus chargés de la santé dans ces collectivités territoriales et leurs collaborateurs. Il y aura notamment 8 élus de la ville de Paris de toutes les couleurs politiques.
Le séminaire se déroulera en 3 temps : 2 journées entières d’audition d’experts et de personnalités incontestées de différents champs avec des points de vue complémentaires, voire opposés, 2 voyages dans des villes d’Europe ayant déjà des salles de consommation (probablement Bilbao et Genève) afin de rencontrer à la fois les élus de ces villes et les opérateurs, et enfin une restitution publique finale en septembre 2010 à la mairie de Paris dans laquelle les élus rendront compte de leurs travaux et prendront publiquement une position argumentée et éclairée.

Salle de consommation : un Ovni dans la réduction des risques

Qui aurait pu se douter, lors de l’installation de la vraie-fausse salle de consommation du 19 mai, que les salles de consommation prendraient autant d’importance dans le champ de la réduction des risques ? Un Ovni médiatico-politico-addictologique qui fait poindre l’espoir qu’une vraie salle voit le jour à Paris fin 2010.

Pour marquer la Journée mondiale des hépatites, un collectif d’associations dit « Collectif du 19 mai » (Asud, Anitea, Act Up-Paris, Gaïa-Paris, Safe, Sos Hépatites-Paris, salledeconsommation.fr) installe une salle de consommation à moindres risques (SCMR) dans les locaux d’Asud. Une vraie salle, équipée en matériel stérile et tenue par des professionnels de santé… mais sans consommation de drogues, pour ne pas mettre les usagers en danger avec la loi. Un symbole destiné à faire parler de ce que le plan national de lutte contre les hépatites a sciemment évité : l’acte de consommation. L’effet médiatique est au rendez-vous, inespéré : de très nombreuses visites et près d’une trentaine d’articles et reportages, dans les journaux, les gratuits, à la radio, la télé, et sur la toile.

VRP des SCMR

Grâce à ce premier résultat et armés de dizaines d’études compilées par « The specialist » Bernard Bertrand , nous nous changeons en VRP des SCMR et allons taper aux portes des politiques : Jean-Marie Le Guen (député PS, adjoint au maire de Paris chargé de la santé), Michel Heinrich (député-maire UMP d’Épinal), Francine Bavay (vice-présidente du Conseil régional d’IdF chargée de la santé), Annick Lepetit (députée PS), Véronique Dubarry (adjointe au maire de Paris), Dominique Demangel (élue du XVIIIe arrondissement de Paris), Anne Souyris (conseillère régionale IdF), Jean-Luc Romero et la ministre de la Santé, Roselyne Bachelot, répondent présents et vont jouer un rôle dans la suite des évènements.

Interrogée le 4 novembre par Michel Heinrich qui lui demande, lors de la commission des Affaires sociales de l’Assemblée nationale sur le projet de loi de finances 2010, « si elle est prête à tenter une expérimentation » de SCMR, la ministre de la Santé répond que « les associations Asud et Anitea ont déjà été reçues à cette fin » et que « la décision d’ouvrir ou non, à titre expérimental, une salle de consommation sera prise au vu des conclusions de l’expertise collective sur la réduction des risques menée par l’Inserm » (voir encadré). Les résultats de cette expertise, dont une partie est consacrée aux SCMR, sont attendus pour le mois de juin. Passée relativement inaperçue, cette déclaration de Roselyne Bachelot est pourtant intéressante à double titre. D’abord, parce qu’il ne s’agit pas d’une fin de non-recevoir et que sa réponse est suspendue à des études scientifiques, ce qui l’affranchit des barrières idéologiques. Ensuite, parce que la ministre cite Asud à l’Assemblée nationale, ce qui n’est pas rien quand on se souvient de l’attaque frontale lancée en 2005 contre l’association par 78 députés UMP…

Emballement médiatique

Le 14 décembre, Jean-Marie Le Guen fait voter au Conseil de Paris une subvention de 26 000 € pour permettre à l’association Élus, santé publique et territoire (ESPT) d’organiser un séminaire d’élus locaux sur la question de l’ouverture des SCMR. Outre le vote, qui n’est qu’une formalité, Mr Le Guen a tout minutieusement préparé pour que le débat soit mis sur la place publique.
Le premier coup est lancé dans Le Parisien avec une interview du maire-adjoint chargé de la santé intitulée « Bientôt des salles de shoot en France ? ». Reprenant habilement l’argumentaire sur les SCMR, que ce soit au niveau de la réduction des risques – « il faut que les toxicomanes apprennent à gérer leur shoot car ces populations sont toujours victimes du sida et de l’hépatite C » – ou de la politique de la ville – « Ces lieux permettront d’éviter les effets portés à l’environnement. Les habitants confrontés aux drogués en ont assez de cette promiscuité » –, le discours de Le Guen est ciselé. Durant la semaine qui suit, c’est un nouveau déluge de reportages et d’interviews, non seulement du député PS mais aussi de membres du Collectif dans toute sa pluralité et sa complémentarité : un débat sur Public Sénat pour Jean-Pierre Couteron (Anitea), une interview de Jean-Louis Bara (Safe) sur BFM TV, de Safia Soltani (Act Up-Paris) dans Le Figaro, un passage dans l’émission « Revu et corrigé » de Paul Amar sur France 5 pour Pierre Chappard (Asud) et Élisabeth Avril (Gaïa)… (voir la revue de presse sur le site d’Asud).

De droite comme de gauche

Pour nos soutiens comme pour nos opposants, c’est aussi l’occasion de sortir du bois. Côté soutiens : Cécile Duflot, secrétaire des Verts, et William Lowenstein (clinique Montevideo) sur RTL, Patrizia Carrieri (Inserm) dans Libération, ou Anne Hidalgo (première adjointe au maire de Paris) sur Direct8. Côté opposants, c’est malheureusement sans surprise qu’Étienne Apaire, le président de la Mildt, s’oppose à la création de SCMR, « une forme de désespérance » qui revient, selon lui, « à baisser les bras » (LeMonde.fr), un discours qui rappelle celui des opposants à la réduction des risques. Prétendant qu’il n’existe « aucune étude permettant d’avancer que ce genre d’infrastructures aient un effet positif », il n’hésite pas à employer des arguments fallacieux. Opposants qu’on retrouve également du côté de l’UMP parisienne et de leurs chefs de file, Philippe Goujon (député-maire du XVe arrondissement) et Jean-François Lamour (président du groupe UMP de Paris) qui, suite au vote du Conseil de Paris, publient sur LeMonde.fr une tribune intitulée « Salle de shoot de la mairie de Paris, le raisonnement par l’absurde », dans laquelle ils déploient avec des mots chocs le même argumentaire réactionnaire que Mr Apaire, n’hésitant pas à comparer les SCMR à des « antichambres de la mort ».
La semaine s’achève en beauté le 18 décembre avec le vote du budget 2010 du Conseil régional au cours duquel les Radicaux de gauche (Rageap de Jean-Luc Romero) et les Verts (emmenés par Anne Souyris) demandent 500 000 € pour construire une SCMR en Ile-de-France. Sous pression, l’exécutif fait voter une subvention de 20 000 € supplémentaires pour le séminaire organisé par ESPT. Si le débat sur la subvention à la mairie de Paris était clivé politiquement entre la gauche et la droite, au Conseil régional d’Ile-de-France, tous les groupes politiques (PS, Rageap, Verts, Modem, UMP, Nouveau centre) votent en faveur de la subvention à l’exception, bien sûr, des partis d’extrême droite (Front national et Nationaux indépendants).

L’effet « boule de neige »

La trêve des confiseurs n’arrête ni le débat ni le travail du Collectif du 19 mai qui dépose, début janvier, un projet de SCMR à Paris au ministère de la Santé, projet qui devrait être étudié dans les prochains mois, en particulier sur ses aspects juridiques. Du côté de la presse, l’Agence de presse médicale (APM) révèle le 12 janvier que la « Commission nationale Addiction a pris position en faveur des salles d’injection » dans des recommandations visant à compléter le plan national de lutte contre les hépatites pour lequel elle avait rendu un avis négatif en mai 2009. Le même jour, le site d’Asud publie une « Lettre ouverte à M. Jean-François Lamour » de Christophe Mani, directeur de la SCMR Quai 9 à Genève, répondant à la tribune du député UMP sur Lemonde.fr. Enfin, le 21 janvier, LeMonde.fr publie un « Appel pour l’expérimentation d’espace d’accueil et de consommation de drogue à Paris », fruit de plus de trois mois de travail et de contacts du Collectif du 19 mai, signé par des responsables associatifs, dont Nicole Maestracci (présidente de la Fnars et ancienne présidente de la Mildt), et par des responsables politiques de droite comme de gauche : Jean-Marie Le Guen (PS), Noël Mamère (député Verts), Michel Heinrich (UMP) et Christian Saint-Étienne (conseiller régional IdF et conseiller Nouveau centre de Paris).
Ayant permis de continuer à convaincre un certain nombre de personnes supplémentaires en dehors du milieu habituel de la réduction des risques, cet appel est un des éléments de l’étonnant effet « boule de neige » qui fait la force de cette action : il est n’est pas rare de rencontrer quelqu’un qui a repris à son compte l’action du Collectif et qui raconte comment il en a parlé à tel médecin, responsable politique ou administratif. Pour preuve, les signatures qui continuent à arriver sur la pétition de soutien mise en place sur le site d’Asud : Alain Rigaud (président de l’Anpaa), Michel Kokoreff (sociologue), Xavier Aknine (président de l’Angrehc) ou encore le Pr Jean-Luc Vénisse qui s’ajoutent aux 900 signataires.

Même si tout reste suspendu à la décision du ministère de la Santé, le débat sur les SCMR est donc, au-delà de nos espérances, toujours sur la place publique six mois après le 19 mai. Mais face aux arguments déployés par leurs partisans et leurs détracteurs, on voit bien que quinze ans après l’avènement de la réduction des risques, sa philosophie est toujours mise en cause. Preuve s’il en est qu’il nous faut encore convaincre, tant le grand public que le politique avec le relais des médias… Et si par manque de volonté politique des salles de consommation ne voient pas le jour dans les prochains mois, le grand mérite de cette action aura été de relancer le débat sur cette pratique, philosophie et politique publique encore trop peu connue qu’est la réduction des risques.

« Vous allez crever avec votre drogue… mais proprement ! »

Bernard Bertrand, créateur du site salledeconsommation.fr, nous fait part des messages qu’il a reçu sur son site suite à l’action « une salle de consommation à moindre risque à Paris », organisée le 19 mai dernier par le collectif « Asud, Anitea, ActUp Paris, Gaia, Safe, SOS Hépatites Paris, salledeconsommation.fr »

« Vous allez crever avec votre drogue… mais proprement ! »
Cette phrase édifiante, fut envoyée par un auteur anonyme sur le site http://www.salledeconsommation.fr suite à l’ouverture d’une salle de consommation à moindre risque (SCMR) à Paris lors de la journée mondiale des Hépatites.

Dire d’abord que les SCMR entretiennent la consommation de drogues car c’est bien de cela qu’il s’agit, c’est remettre en cause la politique de Réduction des risques alors que les résultats plus que positifs ne sont plus à démontrer.
Les SCMR font partie intégrante de cette politique, pragmatique qui vise à minimiser les dommages sanitaires et sociaux, alors même que les personnes sont encore dans une phase de consommation. En d’autres termes, il s’agit de maintenir et de préserver l’état de santé et l’intégration sociale des personnes consommatrices.

En France et ailleurs dans le monde, il existe d’autres offres qui s’inscrivent dans ce cadre : on peut mentionner la possibilité de manger gratuitement, de se laver, de dormir pour une somme modique, etc. Ces mesures s’adressent à toute personne – toxico-dépendante ou non – qui se trouve dans une situation de grande précarité. Ces offres font partie des mesures traditionnelles que propose un pays pour venir en aide aux plus démunis et ne sont pas contestées.

La question des SCMR est plus délicate, car elle s’adresse spécifiquement à des consommateurs de drogues et, c’est là que le bât blesse, car soutenir l’ouverture de SCMR demande l’acceptation, dans notre société (comme dans toutes les autres) de l’existence de personnes qui consomment des drogues. Cela demande également d’accepter, dans l’immédiat, notre impuissance à « aider » et à « guérir », ainsi que notre colère devant cette souffrance visible. La répression ne peut, à elle seule, répondre à cette problématique. Alors que faire ?

Nous, professionnels, soutenons qu’il faut être avant tout réaliste pour préserver la santé des consommateurs de drogues et leurs liens avec les dispositifs socio-sanitaires. Cette approche, qui repose sur le postulat que l’on ne peut contraindre une personne à entreprendre une sortie de dépendance, implique qu’il faut accepter les toxicomanes et les aider lorsqu’ils le demandent. Dès lors, pourquoi leur refuser des conditions décentes de consommation ?

Ensuite, il est curieux n’est-ce pas, comme chacun d’entre nous a un avis, en général bien tranché et assez simpliste, sur ce qu’il convient de faire ou pas faire pour les toxicomanes ?
La question des SCMR commence à susciter beaucoup de fantasme de ceux qui font de la guerre à la drogue, une guerre aux drogués.
Notre position individuelle ou collective sur la question des dépendances ne doit pas être liée à notre position vis-à-vis des personnes toxico-dépendantes. La question n’est pas tant d’être « pour ou contre les drogues » – sur cette question nous sommes majoritairement tous d’accord – mais plutôt de nous interroger sur notre capacité à tolérer des toxicomanes dans notre société. Cette position est certes plus délicate et mérite d’être débattue, mais elle permet d’être contre la consommation de drogues sans pour autant être contre les toxicomanes.
Il faut s’y faire, même si l’on souhaite l’abstinence et la réinsertion pour tous les consommateurs de drogues, ceci ne se fait pas en un « claquement de doigts » et cette démarche prend du temps. Pendant ce temps, autant que les pratiques de consommation soient le moins dommageables possible. Alors OUI aux salles de consommation à moindre risque, à comprendre comme une mesure intelligence, pragmatique, un outil supplémentaire à apporter dans le dispositif français pour les toxico-dépendants qui vise à permettre aux plus vulnérables d’accéder à des structures d’aide, d’accompagnement et de soins.
Encore un peu et l’auteur anonyme en question va m’accuser de faire de la psychologie de bas étage, mais si la réponse aux problèmes que pose la toxicomanie était simple, cela se saurait depuis longtemps !

Rappel

Les Salle de Consommation de drogues à Moindre Risque (SCMR) permettent de :
1) Réduire les problèmes de Santé pouvant découler de la consommation de drogues :

  • Limiter l’incidence de la transmission des Hépatites virales (VHB et VHC), du VIH et autres virus transmissibles par le sang ;
  • Réduire le développement d’abcès, d’endocardites et d’autres problèmes de santé pouvant résulter de la consommation de drogues lorsque celle-ci se déroule dans un cadre non-hygiénique (Cage d’escalier ; Entrée d’immeuble ; Shooting galleries ; Pîqueries ; Squats ; Toilettes publiques ; Square…).

2)Réduire les nuisances associées à l’usage de drogues dans les lieux publics et semi-publics :

  • Réduction de la visibilité de l’usage ;
  • Réduction de la criminalité ;
  • Réduction du nombre de seringues usagées laissées à la traîne dans l’environnement (Réduction de l’incidence de la transmission de maladies virales et les accidents par piqûre accidentelle).

3)Améliorer l’accès aux services socio-sanitaires et thérapeutiques chez les consommateurs de drogues les plus marginalisés :

Il s’agit d’améliorer l’accès aux soins et de toucher les consommateurs qui n’utilisent pas les services socio-sanitaires et/ou thérapeutiques.

4)Promouvoir l’éducation aux risques liés à l’usage de drogues :

Les SCMR permettent une éducation et information sur les pratiques de consommation à moindre risque directement au moment de l’acte. Cette éducation et cette information sont adaptées aux risques observés contrairement aux programmes d’échange de seringues qui envoient un message sibyllin : « Nous savons que certaines personnes consomment des drogues et afin de diminuer les risques sanitaires, nous leur donnons des seringues et autres matériels stériles, mais en revanche, nous ne voulons pas les voir consommer devant nous et encore moins dans nos structures ».

5) Réduire les coûts des services de Santé liés à la consommation de drogues :
Le rapport coût-efficacité avantageux de l’instauration de SCMR doit inciter les décideurs politiques à l’action :
Outre la perte tragique et coûteuse de vies humaines, certains méfaits peuvent être évités ou atténués et entraîner des gains sur le plan économique en soins de la Santé (traitement pour maladies chroniques, services d’urgence…) à l’instar de la mise en place des programmes d’échange de seringues pour limiter la propagation du VIH.
Les coûts d’application de lois répressives de lutte contre la délinquance et de la toxicomanie peuvent également diminuer : ces ressources pourraient alors être consacrées à la prévention, au traitement et aux soins de Santé.

« Sortir de l’hypocrisie c’est ouvrir des salles de consommations »

Nous avons reçu une lettre d’un habitant de Marseille qui habite à deux pas d’un Caarud. Il nous fait part d’un problème auquel tous les Caarud situés dans un lieu de consommation sont confrontés : problèmes de voisinage, shoots dans les cages d’escaliers, matériel de consommation qui traine… Pour lui, sortir de l’hypocrisie, c’est ouvrir des salles de consommation… Pour ne pas stigmatiser le caarud en question, nous avons supprimé toute les références à cette structure. Et nous l’avons simplement appelé « Caarud »…

J’habite Marseille à deux pas de «Caarud». Nous sommes voisins. Un voisinage qui n’est pas toujours facile à vivre.
Les restes de Stéribox font partie du «décor» de notre rue et de nos halls d’immeubles. Je voudrais aussi vous parler des vols dans les cages d’escaliers ; et du «spectacle désolant» d’un homme assis sur le pas de ma porte et qui, une demi-heure durant, se pique un peu partout sur la main et le bras à la recherche d’une veine ou s’injecter le contenu de sa seringue. Du fils de mes voisins qui à 10 ans, reste subjugué devant l’aberration de cette scène.

Évidement on connait nos voisins et comme les stéribox sont distribués de temps à autre par les fenêtres on finit par être quelque peu agacé par eux. Donc ce matin je sonne chez eux… Trop de vols ces derniers jours trop de «restes» dans notre immeuble, la copropriété va porter plainte. Je viens en informer «Caarud» et chercher une solution pour que le voisinage retrouve un peu de paix.
On est plutôt mal reçu chez «Caarud» et comme ils m’ont claqué la porte au nez, je vous écris ma colère.

Que la soit disant mesure de santé publique derrière laquelle «Caarud» se réfugie à Marseille pour ne pas discuter du problème avec ses voisins est une superbe hypocrisie. Que donner un stéribox à quelqu’un qui va batailler une demie heures sur le trottoir pour se piquer n’a plus rien d’un shoot propre. Que cette façon de faire est irrespectueuse des usagers de drogue précarisés et des habitants du quartier.

Sortir de l’hypocrisie c’est ouvrir des salles de consommations. Et si «Caarud» ne défend pas cette position alors il participe et est complice de cette hypocrisie.

Salle d’injection de drogues : Lettre ouverte à M. Jean-Francois Lamour

L’auteur, Christophe Mani, est directeur de Quai9, une salle d’injection supervisée à Genève.

Espaces d’accueil et d’injection, salle de consommation supervisées sont les termes bien plus appropriés que salle de shoot ou drogatoriums pour désigner les lieux qui n’existent certes pas en France, mais qui ont largement fait leurs preuves dans d’autres pays comme la Suisse.

Dans son point de vue publié dans le monde du 21 décembre dernier, M. Lamour, président du groupe UMPPA Conseil de Paris, estime que les salles de consommation de drogues supervisées sont des « antichambres de la mort ». Encore une fois, les ambassadeurs du « Non à la drogue » sont aveuglés par leur approche idéologique, au mépris des considérations humaines et scientifiques.

Ces salles ont-elles pour effet de cacher les toxicomanes dans des centres ?

A Genève, le Quai 9 est situé en plein centre ville. Après avoir été longtemps cantonné au milieu de bâtiments insalubres et après des travaux environnants, ce centre est maintenant on ne peut plus visible sur un petit ilot situé derrière la gare ferroviaire. Nombreux sont les usagers de drogues nous ayant témoigné avoir enfin l’impression de faire partie du milieu social, d’y avoir une place, fut-elle peu enviable. C’est bien sans l’existence de tels centres que les personnes sont cachées, terrées dans des caves par exemple, au risque de n’avoir plus le moindre lien avec le milieu social.
Continuer à se détruire sous prétexte de lutte contre les VIH sida, les overdoses, les hépatites C ?
Pour envisager le sevrage, seule voie possible pour M. Lamour, encore faut-il rester vivant. En Suisse, aujourd’hui les usagers de drogues sont largement devenus et depuis plusieurs années, la population dite « à risque » qui est la moins concernée par les nouvelles infections au VIH/sida. A Genève, entre zéro et deux infections de toxicomanes ont été répertoriées ces 3 dernières années, contre 91 en 1991. Les overdoses mortelles ont diminué de moitié par rapport à la fin des années 80 et début des années 90. Il est également intéressant de constater qu’une baisse majeure des nouvelles infections aux hépatites C, virus pourtant très présent dans cette population, coïncide avec l’ouverture du Quai 9. Est-ce seulement le fruit du hasard ?

Le parcours dans la toxicodépendance est transitoire. Certes des personnes y demeurent très longtemps, bien plus longtemps qu’on ne le souhaiterait pour elles et ne répondront jamais à certaines attentes de la société. La « soi-disant sécurité » dénoncée par M. Lamour est effectivement apportée par un lieu adapté, mais surtout des professionnels compétents et empathiques qui ont justement une éthique et des valeurs humanistes complètement tournées vers la vie. Un travail conséquent de relais avec le réseau de soins est mené par ces professionnels travailleurs sociaux, infirmiers ou médecins. Plusieurs institutions effectuent des présences sur place pour favoriser le lien avec les usagers qui sont en demandent d’aide. L’Association pour la réhabilitation des toxicomanes d’Annemasse (APRETO) en Haute-Savoie fait partie de ces institutions, ce qui a déjà permis à plusieurs personnes de nationalité française fréquentant notre centre d’accéder à une démarche de traitement.

Aggraver le problème de la consommation ?

Selon quelles sources M. Lamour ose–t-il affirmer péremptoirement que les expériences menées en Suisse et en Allemagne, mais aussi au Canada, en Australie, en Norvège, en Espagne, au Luxembourg et aux Pays-Bas, démontrent que l’ouverture de salle de consommation aggravent le problème ? Plus de gens sont en vie plus longtemps et nous sommes aujourd’hui confrontés à de nouveaux défis, comme le vieillissement de cette population. A l’inverse, il a été largement démontré que ces espaces ne créent pas d’effet d’attraction parmi les jeunes. On ne devient pas toxicomane juste en passant devant un tel centre. Au contraire, la moyenne d’âge des personnes fréquentant ces structures de réduction des risques a augmenté de manière constante par rapport aux années 90. La réalité montre que les personnes prêtes à prendre des risques n’attendent pas la présence de professionnels pour les surveiller. Au contraire les risques maximums sont pris en dehors de tels lieu. Les professionnels peuvent conseiller, aider à un travail de conscientisation des situations à risque, voire même proposer un travail pédagogique d’apprentissage de gestion du risque.

Une diminution de la stigmatisation et de l’exclusion, principales sources de difficultés, pour les usagers de drogues ne peut qu’améliorer la situation. Sur ce plan, la tâche reste bien sûr énorme, puisqu’elle rejoint celle de la lutte contre la précarité et la pauvreté qui concerne nos sociétés dans leur globalité et pas uniquement les usagers de drogues.

Une acceptation tacite de la société par rapport à l’usage de drogues ?

Ces centres, comme les autres programmes de mise à disposition de seringues stériles, sont effectivement une acceptation de faire avec le problème, d’accepter de voir qu’il existe, au plus proche de la réalité des personnes qui le vivent. Il ne suffit pas de décrets pour se libérer de la dépendance, qui comme le dit bien M. Lamour est un chemin de souffrance pour l’homme et pour sa famille. Cacher le problème, juger les personnes qui y sont confrontées, ne va au contraire que les enfermer dans une forme de clandestinité qui augmentera la méfiance vis à vis de toute forme d’autorité, y compris médicale. Les collaborateurs de ces centres ont justement la mission de favoriser ce travail de médiation entre les usagers de drogues et la société. Oui la consommation de drogues doit être accompagnée par les pouvoirs publics, ce qui ne veut pas dire s’en rendre complice.

Troubles de l’ordre public ?

Des règles strictes (pas de trafic, pas de violence) existent pour favoriser le bon fonctionnement de ces centres, qui ne sont pas des espaces de non droit : Les usagers reçoivent la garantie de pouvoir y accéder sans être importunés par la police, mais celle-ci peut intervenir en cas de deal ou d’autres activités délictueuses. Un travail important est réalisé avec le voisinage, afin que celui-ci subisse le moins possible d’éventuels désagréments liés à l’usage de drogues. N’étant pas ouvert plus de 7 heures par jour, faute de moyens financiers, c’est surtout en dehors de ces heures que certains problèmes d’injection dans des lieux inappropriés peuvent se poser. Par ailleurs, si nous ne pouvons pas éviter toute prise de contact entre consommateurs cherchant du produit, il est évident que le deal organisé ne se fait pas dans ou à proximité du lieu, grâce au fait que les usagers acceptent de jouer le jeu et de protéger le lieu de cet effet indésirable. Le deal cause d’importants soucis depuis plusieurs années à Genève et personne ne peut le nier. Toutefois, les plus gros problèmes sont situés dans des quartiers où notre association n’est pas présente, que cela soit avec notre centre ou notre bus de prévention.

En Suisse, comme dans les autres pays mentionnés, la réduction des risques n’est pas le seul outil utilisé pour faire face aux méfaits de la drogue. Il s’inscrit dans une approche concertée intégrant également prévention primaire, traitement et répression. Et il est certain qu’il reste nécessaire de renforcer le travail mené en matière de prévention et d’éducation, sans diaboliser les drogues, mais dans une logique de promotion de la santé. Rappelons à ce titre que le produit qui pose aujourd’hui le plus de problèmes concernant la protection de la jeunesse est parfaitement légal et même souvent valorisé; il s’agit de l’alcool. Les efforts de prévention doivent donc intégrer l’ensemble des produits qui sont d’ailleurs souvent consommés de manière combinée.

En conclusion, je souhaite adresser une invitation à M. Lamour et à l’ensemble des élus chargés de débattre de cette question, à venir visiter le travail mené à Genève et en particulier dans notre espace d’accueil et de consommation pour toxicomanes. Ils pourront ainsi juger sur pièce.

Salle de consommation à moindre risques : et la France ?

Les premières salles de consommation à moindre risque (SCMR) ont été implantées en Suisse à la fin des années 80. Aujourd’hui, il en existe aussi aux Pays-Bas, en Allemagne, en Espagne, en Australie, au Canada, en Norvège, et depuis juillet 2005, au Luxembourg, le neuvième pays à ouvrir une SCMR pour usagers de drogues.
Actuellement, ce sont donc 78 structures dans 45 villes du monde qui ont opté pour ce type de programme.
Et la France ? Un dossier concocté par Bernard Bertrand.

Les salles de consommation à moindres risques sont des lieux où les personnes qui consomment des drogues ont la possibilité de le faire au moyen de matériel stérile, sous encadrement de professionnels formés. Aucune drogue n’est fournie sur ces lieux et les professionnels n’aident pas à son administration.
Elles ont pour objectifs de :
– réduire les problèmes de santé pouvant découler de la pratique de consommation (contamination par le VIH et les hépatites, abcès, surdose, etc.);
– réduire les nuisances associées à la consommation de drogues illicites dans les lieux publics et semi-publics ;
– améliorer l’accès aux services socio-sanitaires et thérapeutiques;
– et offrir un contexte de consommation qui libère de toute crainte d’appréhension policière et de violence.
Aujourd’hui, les associations d’autosupport, de réduction des risques et de lutte contre le sida, certains élus, les professionnels du champ sociosanitaire, différentes instances d’experts comme le Conseil national du sida, le Comité stratégique du programme national hépatites virales, l’Agence nationale de recherches sur le sida et les hépatites virales (des instances créées par l’État français), le Conseil de Senlis (centre de réflexion qui regroupe des experts internationaux) et le Réseau des bases factuelles de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) demandent de passer à cette nouvelle étape. Dès 2004, le rapport de l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (OEDT) sur les salles de consommation (1) reconnaissait que celles-ci « remplissent leur objectif» et mettait en évidence qu’elles «parviennent à établir un contact avec un groupe hautement problématique de consommateurs de drogues et à promouvoir l’accès de ceuxc-i à des soins de santé primaires dont ils ont grandement besoin ainsi qu’aux services sociaux et de traitement. Le taux de morbidité et les risques de mortalité, ainsi que la nuisance suscitée par consommation de drogue en public, sont consommateurs de drogue à un matériel
d’injection. »

Question d’éthique

L’ouverture ou non des salles de consommation à moindres risques ne semble désormais qu’une question éthique puisque le décret n° 2005-347 du 14 avril 2005 ouvre la possibilité d’expérimenter des salles de consommation(2). C’est d’ailleurs ce que le président de la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (Mildt), Didier Jayle, tente de nous expliquer : «Organiser officiellement l’injection de produits illicites pose un problème éthique.» Les politiques de lutte contre la toxicomanie menées sous l’égide de la loi du 31 décembre 1970 n’en soulèvent-elles pas? Est-il éthique d’empêcher l’accès à des mesures de réduction des risques telles que les salles de consommation à moindre risque, en présence d’une somme considérable de résultats d’autres pays qui en démontrent l’efficacité ? Est-il éthique, comme le souligne David Roy (3), «de conserver des approches fondées sur la criminalisation pour contrôler l’usage de drogues alors que ces stratégies échouent à rencontrer les objectifs pour lesquels elles avaient été conçues [Voir également les propos tenus en décembre dernier par Nicolas Sarkozy qui, pour lutter contre les trafiquants, veut s’attaquer aux clients] ; qu’elles engendrent des maux qui sont d’ampleur équivalente à, ou pire que, celle des maux qu’elles sont supposées prévenir ; qu’elles intensifient la marginalisation de personnes vulnérables et qu’elles favorisent la montée au pouvoir d’empires violents et socialement destructeurs? Est-il éthique de continuer de tolérer avec suffisance l’écart tragique entre ce que l’on peut faire et devrait faire, dans l’ensemble des soins aux utilisateurs de drogues, et ce qui est fait dans la réalité, devant les besoins fondamentaux de ces personnes? Est-il éthique de conserver des politiques et des programmes qui insistent sur l’abstinence de l’usage de drogues d’une manière si unilatérale et si utopique qu’on laisse de côté l’urgence qui appelle une attention plus immédiate : celle de réduire les souffrances des utilisateurs de drogues et d’assurer leur survie, leur santé et leur croissance vers la liberté et la dignité? Et n’est-il pas impératif de reconnaître, avec toutes les conséquences éthiques de cette réalité éthique, que les personnes qui font usage de drogues possèdent la même dignité que tous les autres êtres humains?»
La question éthique fondamentale n’est-elle pas l’impératif de prendre adéquatement soin des utilisateurs de drogues ? Inaction consternante Les consommateurs de drogues frontaliers, notamment avec la Suisse, ont compris l’importance de cet outil de réduction des risques et des dommages et l’utilisent. Une étude menée en 2003 par un collectif d’intervenants en toxicomanie de Mulhouse montre que 73,6% des consommateurs sont favorables à l’ouverture d’une salle de consommation à moindres risques(4). Cette étude mulhousienne concluait par : «On ne peut pas se permettre de retarder encore une action qui se fait attendre depuis déjà trop longtemps en continuant à faire des enquêtes qui nous montrent toujours les mêmes résultats, en parlant d’actions pragmatiques que d’autres pays ont déjà faites et évaluées depuis des années. La tragédie sociosanitaire et psychologique parmi les utilisateurs de drogues va se poursuivre encore pendant plusieurs années – en sachant que l’on aurait pu en prévenir au moins une partie si les gouvernements étaient allés au-delà de stratégies électives, au profit d’une réelle action pour faire face aux problèmes immédiats. Jusqu’ici, l’inaction est consternante.
En attentant, sans une action immédiate remédiant à cette situation, de nombreux usagers de drogues continuent de contracter des infections mortelles. »

Note :
(1) Hedrich D., 2004 (february), European report on drug consumption rooms, European Montoring Centre for Drugs and Drug Addiction. Site Web : <http://www.emcdda.eu.int/>.
(2) JO du 15 avril 2005, approuvant le référentiel national des actions de réduction des risques en direction des usagers de drogue et complétant le code de la santé publique.
(3)Roy D., 1999, L’injection de drogue et le VIH/sida : questions juridiques et éthique, Documents de fond, Réseau juridique canadien VIH/sida.
(4)Bertrand B., Sartori M. et Gérome M.L., 2003, Vers l’ouverture d’une structure d’accueil et de consommation à Mulhouse. Résultat de l’enquête interassociative, Mulhouse, ARGILE.
(5)Selon la littérature, une pîquerie est une salle de consommation non autorisée gérée par les consommateurs de drogues.

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