Sur internet la Prohibition c’est (presque) fini

Les nouveaux produits de synthèse (NPS), comme le Darknet sont issus de la prohibition : c’est parce que la prohibition existe que le Darknet existe et que les nouveaux produits de synthèse existent. Après les libraires, la musique et même les taxis, les drogues sont en train de faire leur révolution Internet.

Pierre Chappard est coordinateur du Réseau Français de Réduction des risques et président de PsychoACTIF. Avant ça il a été entre autre président d’Act Up – Paris et de Keep Smiling, mais aussi chargé de projet à ASUD de 2007 à 2012 pour représenter les usagers et s’occuper du forum.

Pécho sur le net
Cet article fait partie du dossier « Pécho » sur le net.

Les NPS ont été créés pour contourner les lois existantes. Leur apparition médiatique remonte à la fin des années 2000, surtout en France avec la méphédrone et le spice.

Un marché en train d’exploser

Seules quelques dizaines de NPS sont vraiment intéressantes mais le marché est en train d’exploser : 154 NPS identifiés en France depuis l’an 2000, dont 80 % ces cinq dernières années, selon l’OFDT. Aujourd’hui, chaque classe de drogue habituelle a son équivalent en NPS. On comptait plus de 600 sites de vente en 2012, des sites faisant des promotions et du service après-vente comme pour n’importe quel autre produit. Après l’interdiction de l’éthylphénidate le 9 avril 2015 en Angleterre, on pouvait en trouver à mille euros le kilo. Les produits ne sont pas chers (entre 10 et 20 € le gramme) et leur prix baisse très vite selon la quantité.

Promo éthylphénidate

Un exemple de promotion publique sur un shop « officiel » anglais suite à l’interdiction de l’éthylphénidate.

Que la plupart ne soient pas illicites ne veut pas pour autant dire qu’ils soient légaux car ils ne sont pas autorisés à la consommation humaine. C’est pour ça qu’ils sont vendus comme « Research Chemicals » (RC), qui veut dire « produits chimiques de recherche » pour contourner les lois sur la consommation.

Les produits vendus sur le Darknet (Lire Darknet, mode d’emploi) vont même jusqu’à imiter la forme des drogues, pas seulement leurs effets. On trouve par exemple de la fausse herbe saupoudrée aux cannabinoïdes de synthèse, des buvards qui imitent le LSD… Nous n’avons à l’heure actuelle pas de recul sur les NPS quant à leurs effets à moyen et long terme [Ndlr : et parfois même à court terme !]. Un des gros problèmes des RC. Autre souci : les produits ne sont pas contrôlés, sachant que beaucoup d’entre eux sont fabriqués en Chine, en Inde et au Pakistan et sont parfois encore plus dangereux (Lire Les pièges de l’achat de drogues en ligne).

« Faire de la RdR sur des produits comme ça est ce qu’il y a de plus dur parce que définir un dosage ou un protocole d’administration quand on ne connaît ni la molécule ni les proportions qu’il peut y avoir dedans… On est plutôt dans l’anti-RdR parce qu’on ne peut pas prévenir quelque usager que ce soit des effets secondaires ou des dosages. »

(Nicolas Urbaniak, Not For Human)

4 types de consommateurs

L’OFDT a repéré 4 types de consommateurs (bien qu’il n’y ait toujours pas de réelle étude en France) :

  • le milieu festif gay (notamment les slammeurs avec les cathinones) ;
  • les usagers avertis qui fréquentent les forums (et qui font notamment des trip reports, des témoignages minutés des effets secondaires d’un produit disponibles sur les sites de consommateurs, une manière de reprendre le pouvoir pour les consommateurs) ;
  • les jeunes adultes du milieu festif tekno (qui ne savent pas forcément qu’ils ont pris des RC si on leur a vendu pour un autre produit) ;
  • et depuis 2012, des jeunes qui consomment tout et n’importe quoi et surtout, qui ne connaissent pas la réduction des risques, à la différence des groupes précédents.

Les seules infos disponibles concernant la prévalence des RC en France ont été recueillies par l’association Safe qui gère des automates distributeurs de kits d’injection (Lire Safe, agence tous risques…). Son étude sur l’analyse des fonds de seringues a montré la présence de cathinones dans 25 % des cas et dans tous les lieux de collecte. L’usage se développe donc et quand les Caarud commenceront à poser la question à leurs usagers, ils découvriront que les RC sont aussi présents.

Ne pas se faire « uberiser »

Si leur consommation est encore assez faible malgré leur bruit médiatique, les NPS remettent en cause la politique des drogues parce que les gouvernements ne savent pas comment faire. On trouve très facilement sur Internet les cathinones, qui ont été interdites mais qui sont aussi de plus en plus consommées. Certains pays ont du coup commencé à changer leur législation, notamment la Nouvelle-Zélande qui vient récemment de classer les NPS selon leur risque (faible, moyen, fort) et de légaliser les cannabinoïdes à faible risque. La Commission européenne tente d’élaborer une loi classant de même en risque « faible », « moyen » et « fort », et pénalisant les vendeurs mais pas les consommateurs. Un énorme changement si les usagers ne sont plus pénalisés.

Sur PsychoACTIF, on voit des jeunes usagers qui n’ont jamais acheté dans la rue et toujours commandé sur ces sites. Et on se dit que dans dix ans, il n’y aura plus que ceux-là (Lire L’avenir de la consommation de drogues est en ligne). Il faut se mettre à la page pour ne pas se faire « uberiser », un terme de geek pour dire se faire dépasser.

Les pièges de l’achat de drogues en ligne


Ce n’est plus un secret, il est possible de se procurer des drogues sur Internet. Entre ses boutiques en lignes, ses sites de petites annonces et ses forums d’usagers, c’est un marché comme les autres. Mais est-ce aussi facile que les médias le présentent ? Quels changements en termes de risques pour les consommateurs ?

Léo Meignen et Nicolas Urbaniak font partie de Not for Human, une association communautaire de réduction des risques spécialisée sur les nouvelles drogues fondée en 2013 (Lire Quand les geek se mettent à la RdR). Ses membres se sont rencontrés sur des forums de consommateurs de drogues. Habituellement, leurs discussions bourrées d’anglicismes, d’acronymes et de termes chimiques restent incompréhensibles mais pour Asud, ils mettent un décodeur.

Pécho sur le net
Cet article fait partie du dossier « Pécho » sur le net.

Les shops « officiels »

Nous allons d’abord définir les différents types de shops : ceux qui envoient la bonne substance, il y en a pas mal, il ne faut pas se voiler la face, mais finalement, les sites qui envoient les bonnes substances ne sont pas majoritaires par rapport à l’offre présente sur Internet. Il y a énormément de scammers « sélectifs », des sites qui envoient les bons produits à leur clientèle régulière mais pas forcément la bonne substance lors d’un premier achat. Un phénomène qui commence à se développer du fait que les sites peuvent désormais se faire racheter lorsqu’ils ont une bonne clientèle.

Dans les bons shops, on va avoir les shops anglais et les shops néerlandais, qui tentent de rester dans la loi, c’est-à-dire qu’ils ne se cachent pas, montrent vraiment qu’ils vendent les produits qu’ils ont et n’hésitent pas à faire des promotions. Ce sont généralement des shops sérieux, même s’il y a un côté marketing indéniable. Les informations données sont des informations pharmacologiques, et c’est à peine déguisé : ces sites ne donnent pas les effets des substances, mais proposent des données pharmacologiques qui ne servent pas à autre chose pour les consommateurs.

Promo éthylphénidate
Un exemple de promotion publique sur un shop « officiel » anglais la veille de l’interdiction de l’éthylphénidate.

La plupart de ces sites ont un « disclaimer », un petit texte déclinant toute responsabilité vis-à-vis de ce que vous allez faire avec le produit. Les sites UK proposent en général la même chose, 10-12 produits, et se copient les uns les autres parce qu’ils ont les mêmes arrivages. Ce sont vraiment des sites miroirs. L’information est plus ou moins complète sur les paquets reçus. C’est là qu’on fait la différence entre les sites commerciaux et les sites purement marketing/scammers. Si un site propose un produit différent ou le même produit que les autres à des tarifs ou quantités trop alléchants, il s’agit probablement d’un scammer.

« Les sites anglais restent vraiment dans leur législation et c’est pour ça qu’ils ont une rotation dans leurs produits : dès qu’un produit est interdit, il ne sera plus vendu. On est donc loin de l’achat illégal. Dans leur pays, c’est tout à fait légal, le piège étant pour le consommateur que c’est à lui de vérifier si c’est légal dans son pays. Autre chose importante (d’où le nom de notre association), le “Not for Human Consumption” (pas destiné à la consommation humaine) qui les dédouane : bien que vendus en toute légalité dans leur pays, ces produits ne sont pas destinés à la consommation humaine. Si vous en consommez et qu’il vous arrive quelque chose, c’est bien fait pour votre poire, c’était marqué dessus. »

(Nicolas Urbaniak, Not For Human)

Les shops cachés

C’est de la bonne ?

SafeOrScamPour ceux qui ne connaissent pas, SafeOrScam.com (SoS pour les intimes) [NDLR : le site est devenu scamlogs.com en juillet 2015 suite à une attaque de leur serveur] est un site sur lequel on tape l’adresse web du shop qu’on a trouvé afin de connaître la note qui lui a été donnée. On y trouve aussi le score sur les trente derniers jours parce que comme certains sites ont pu fermer entre temps, ça peut varier du tout au tout. Certains peuvent en effet profiter du terme du bail du nom de domaine pour racheter les sites ayant une bonne clientèle, bien établie, et d’anciens sites fiables peuvent devenir des scams.

Mais même si cette notation permet d’avoir une vue d’ensemble, il y a plusieurs biais : les avis sont subjectifs et en général, les gens notent les shops sur les mêmes substances. Si 10 personnes notent un site 10/10 en ayant commandé du 6-APB, on ne sait pas du tout ce que vaut le 5-APB de ce vendeur. Il y a énormément de différences entre les produits d’un même shop.

Autre truc intéressant à savoir : on ne peut pas s’inscrire et poster des avis, il faut être coopté. Vous devez avoir un code qu’une personne du site vous a passé pour pouvoir vous inscrire, sachant que si vous êtes suspecté d’être un vendeur et de noter votre propre site et que les administrateurs s’en aperçoivent, non seulement vous êtes banni mais votre parrain l’est aussi.

Viennent ensuite des sites « continentaux ». En nombre bien inférieur, ils ne se ressemblent pas et proposent en général des produits plus rares. Destinés à une autre clientèle, ils sont référencés un peu plus loin sur Google. En tapant « Buy Ethylphenidate », on les trouvera par exemple à la quinzième page. Mais le problème est toujours de ne pas savoir sur quel site on va tomber. C’est pour ça que SafeOrScam.com (voir encadré)[NDLR : le site est devenu scamlogs.com en juillet 2015 suite à une attaque de leur serveur] joue un rôle très important là-dedans.

Un exemple avec scXXXon.com, qui est uniquement accessible sur invitation et on comprend facilement pourquoi : c’est un site façade, c’est-à-dire qu’on ne peut pas accéder à son catalogue tant qu’on n’a pas de compte. Une fois inscrit, on y trouve des produits qui échappent aux lois européennes, comme la 3-MMC, qui est une cathinone alors que les cathinones sont interdites depuis 2010 dans toute l’Europe. Ça ne les empêche pas d’en vendre en étant basés en Europe. D’où, là encore, l’intérêt du disclaimer : « Si vous en achetez, ce n’est pas notre problème, on n’est responsable de rien. »

 

Boutique cachée drogues Homepage publique Boutique cachée drogues Homepage privée
Page publique : des cours de soutien en chimie ? Page privée : Non ! Un catalogue de substances à commander

Certains sont des laboratoires reconvertis, comme chXXXre.com, qui se présente comme un laboratoire reconverti en boutique de vente de RC. Ou comme asXXXab.com, un shop polonais qui faisait juste des produits de laboratoire au départ.

La « gogaïne », une pure arnaque

Repérer un scam n’étant pas toujours super simple, on va plutôt parler de « sites de peu de confiance » englobant les sites qui n’envoient rien ou pas la bonne substance. De mémoire, il y avait 651 sites de vente en 2013, ça a dû exploser depuis mais c’est le dernier recensement qu’on ait. Et sur ces 651, on peut parler de trois-quarts de scams. On ne peut pas le savoir sans l’avis des utilisateurs car ce sont des sites qui ressemblent pas mal aux autres, tout en étant souvent plus flashies. Sauf qu’ils proposent aussi des aberrations pour appâter le chaland qui n’y connaît rien. Mais ça répond finalement à la demande de gens qui n’ont pas pris le temps de s’informer et de demander des avis aux gens. Ces sites peuvent éventuellement envoyer des produits psychoactifs mais qui ne correspondent pas forcément.

« On entend par “scam” les shops, boutiques en ligne, qui n’envoient pas la substance escomptée et ceux qui n’envoient rien du tout. »

(Nicolas Urbaniak, Not For Human)

Scammer shop

Exemple typique d’un scam : la « gogaïne ». On ne sait pas ce que c’est, ce n’est pas une molécule, j’ai vérifié ! Le nom est marketé, on a une petite page Facebook vantant 50 000 fans et des commentaires trop bien et surtout, un petit texte décrivant les effets et affirmant que c’est une super alternative à la cocaïne. On n’est plus du tout dans la sobriété des sites qu’on a l’habitude de voir et ça n’inspire pas forcément confiance. Autre exemple avec des produits censés faire disparaître les traces de produits (« Clearance Lines ») aux tests de dépistage, il faudra qu’on m’explique comment ça marche. De temps en temps, on voit aussi des produits chimiques extrêmement rares comme le beta-CFT, un analogue de la cocaïne, introuvable et hyper cher, donc pas le genre de truc qu’on peut trouver sur un scam.

On a également pas mal de sites en Allemagne mais qui ont pour particularité de ne pas s’exporter, c’est un peu un mystère. Enfin les sites sérieux – les sites UK qui ont bonne réputation ou les sites continentaux – proposent parfois des catégories « Rare Chemicals », comme le O-desmethyltramadol, un métabolite du Tramadol® (Ixprim® ou Topalgic®). Des parties souvent cachées, pour réduire les risques pourrait-on dire, pour éviter que n’importe qui puisse acheter directement des analogues du fentanyl par exemple.

 

Repérer un Scam Comment repérer un scam

Un ensemble qui donne un peu une idée de la disparité qui peut exister. Sur la plupart de ces sites, on peut payer par carte, même si ça tend un peu à disparaître, notamment parce que certains NPS commencent à être classés, ce qui n’était pas le cas auparavant.

Donc d’un côté, oui, c’est facile d’accès mais de l’autre, il y en a énormément et comme ils se copient tous les uns les autres au niveau des produits qu’ils proposent, Google les sort en pagaille. On rejoint donc la première problématique : quel est le bon ? À ce jour, les seuls outils au service des consommateurs sont ceux qu’ils ont créés et qu’ils alimentent en permanence, comme SafeOrScam et les forums spécialisés.

 

Les communautés de consommateurs

La référence mondiale et modèle du genre est erowid.org, une association américaine indépendante qui a travaillé en étroite collaboration avec le mythique Alexander Shulgin.

Côté francophone, il existe 3 grandes communautés sous forme de forum : Psychonaut.com, Lucid-state.org et Psychoactif.org.

En France, l’association de forumeurs Nor For Human, parcourt les forums et les réseaux sociaux pour donner des conseils de réductions des risques aux consommateurs.

Échanges de bon plans en ligne

Il y a trois grandes communautés francophones de consommateurs de drogues (voir plus bas). Tous ces forums interdisent publiquement les échanges de plans et encore plus le deal. S’il a pu exister sur ces sites des discussions cachées dédiées à l’échange de plans et réservées à des forumeurs triés sur le volet, c’est surtout en tête-à-tête, via les messageries privées des forums, que se transmettent les bonnes adresses pour trouver des produits. Contrairement aux rencontres « en vrai » qui permettent de se faire une idée de la personne et qui favorisent la cooptation au sein du groupe, les communautés en ligne sont ouvertes à tous. Difficile de savoir si Kevin-du-93, 22 ans et avide d’expériences psychédéliques, n’est pas en réalité le colonel Moutarde de la cyberdouane. Choper des bons plans auprès de connaisseurs est donc un chemin ardu.

Nicolas Urbaniak de Not For Human explique :

« Il ne suffit pas de publier 3 posts ! Il faut donc souligner la difficulté à s’intégrer à cette communauté (on ne donne pas comme ça les coins à champignons aux plus jeunes qui arrivent au bistrot), ce qui nécessite tout un protocole d’usage et de cerner les personnes avant de donner des informations. Un sondage réalisé sur Psychonaut demandant dans quelle proportion les gens échangeaient leurs adresses (pas leurs plans) a ainsi montré que 75 % avaient eu recours à d’autres forumeurs pour pouvoir s’aiguiller ou avoir une idée d’où ils mettaient les pieds. Il faut aussi savoir qu’il n’est pas forcément facile de trouver quelque chose sur le Net, qu’il y a beaucoup d’arnaques et que dans les produits de synthèse, il n’y a pas que du bon. Les molécules vendues sous des noms commerciaux étant surtout des mélanges faits par les shops, on ne sait ni ce qu’il y a dedans ni à quel dosage. »

D’où l’importance, une fois la confiance acquise, de pouvoir discuter entre initiés des sources d’approvisionnement. Limiter les risques est une des principales raisons d’être de ces communautés en ligne.

Darknet, mode d’emploi ou le deal sans trace

Ce n’est plus un secret, il est possible de se procurer des drogues sur internet. C’est un marché comme les autres entre ses boutiques en lignes, ses sites de petites annonces et ses forums d’usagers. Mais est-ce aussi facile que les médias le présente ? Quels changements en terme de risques pour les consommateurs ?

Jamel Lazic est volontaire de Techno+, une association communautaire qui informe et aide les teufeurs (Lire Ecsta sana in corpore techno). Il est l’auteur principal des récents flyer Cathinones et Dépistage et s’intéresse de près aux nouveaux produits et aux moyens de se les procurer. Lors des Égus 9, il a amené Asud dans une virée live au cœur du Darknet.

Pécho sur le net
Cet article fait partie du dossier « Pécho » sur le net.

Le Darknet (ou Darkweb) est un réseau « pair à pair » ou « ami à ami », un réseau privé virtuel dont les utilisateurs sont considérés comme des personnes de confiance. On y accède de manière anonyme et le réseau n’est pas centralisé. Le Darknet est la partie la plus cachée du Deep Web, qui regroupe l’ensemble des sites et des informations qui sont sur le web mais qui ne sont pas référencés par les moteurs de recherche classiques. Les adresses sont en général en «.onion » (pas en .com ou .fr). Du fait de l’anonymat, on trouve sur le Darknet une multitude de sites qui seraient illégaux ailleurs dont des boutiques de vente de drogues. C’est ce qui nous intéresse et voici les étapes pour y accéder.

Les 3 sésames de l’achat sur le darknet

TorD’abord, utiliser un logiciel anonymisant sa connexion, comme Tor, le plus connu d’entre eux. Tor « mélange » les connexions entre beaucoup d’ordinateurs participant au programme, ce qui rend impossible de retrouver et l’identité de l’utilisateur et les infos envoyées.

Vous allez aimé avoir Tor

Thor

Téléchargeable en quelques minutes sur torproject.org, Tor est un logiciel légal dit « libre » (ouvert et gratuit). Chaque personne ayant des connaissances en informatique peut participer au projet et l’améliorer. À l’origine, Tor a été créé par des ingénieurs de l’US Navy qui voulaient trouver un moyen d’envoyer des données aux espions qui étaient dans les pays ennemis. Tor permet aussi bien de surfer sur des sites comme lemonde.fr ou leboncoin.fr de manière totalement anonyme, que d’accéder au Darknet qui attire de nombreuses activités illégales.

118mg MDMA + 3,3mg Amphétamine + 2mg CaféineBitcoin (janvier 2014)

Deuxièmement : recourir à une monnaie virtuelle comme les bitcoins, qui sont totalement indépendants de toute autorité financière. On peut les obtenir de différentes manières : ils peuvent être « minés » par des personnes ayant d’excellentes connaissances en informatique qui vont mettre à disposition des machines pour calculer en permanence l’ensemble des portefeuilles et l’indice de la monnaie ; ou vendus sur des plateformes d’échange spécialisées, qui proposent l’achat et la revente à des taux qui varient constamment. Un bitcoin vaut aujourd’hui [Ndlr : le 13 avril 2015] 222 €. Sur ces plateformes, on achète des bitcoins, soit à des entreprises qui « minent » pour ensuite les revendre, soit à des plateformes locales, où chacun peut proposer et vendre ses bitcoins. On vous demandera votre identité, votre adresse et généralement de payer par virement pour éviter les arnaques et les CB volées. Il existe aussi des vrais comptoirs, comme « La Maison du bitcoin » à Paris, où vous pouvez en obtenir avec une simple pièce d’identité.

bitcoin walletCes bitcoins sont regroupés dans un portefeuille ou wallet (dernier sésame nécessaire) sur votre ordinateur grâce à un logiciel hors-ligne que vous allez télécharger, dans votre téléphone portable ou en ligne via des sites Internet. Un portefeuille bitcoins, c’est simplement une série de chiffres et de lettres avec un code pin ou un mot de passe. Si vous perdez votre mot de passe ou votre code pin, vos bitcoins disparaissent. Personnellement, je me sers d’un logiciel qui s’appelle Electrum et qui permet de gérer son portefeuille en ligne. À aucun moment, on ne demandera le nom de la personne qui veut envoyer ou recevoir des bitcoins.

Où trouver de la drogue ?

On a donc téléchargé Tor, acheté et mis des bitcoins à l’abri dans un wallet, reste ensuite à savoir où acheter de la drogue. On trouve sur le web classique des forums d’actualités du Darknet, comme deepdotweb.com, qui fournissent des adresses de sites (en .onion), des critiques des différentes places du marché vendant des produits stupéfiants, un système de notation en étoiles, et des commentaires pour avoir une idée sur quel site aller. Ou encore l’annuaire thehiddenwiki.org qui essaie de recenser les sites du Darknet. Une fois l’adresse choisie, on la copie dans Tor pour accéder aux offres.

Cet annuaire note les sites qui notent vendeurs du darknet

L’autre méthode, c’est d’utiliser Grams, un moteur de recherche qui ressemble fort à Google et qui fonctionne comme un comparateur de prix. Après avoir saisi dans Tor l’adresse (facile à trouver) en .onion de Grams, il suffit de taper vos mots-clés pour que Grams affiche la liste des offres en cours sur différentes places de marché du Darknet.

Grams Grams résultats
On tape cocaine dans Grams…
…et le moteur vous en propose des kilos !

Attention ! Comme pour les shops de RC (Lire Les pièges de l’achat de drogues en ligne), c’est un marché qui évolue très vite et les sites de confiance peuvent rapidement devenir des escroqueries : le site a très bien fonctionné pendant des années, respecté ses vendeurs et ses acheteurs, et du jour au lendemain, commence à faire disparaître des bitcoins ou des comptes utilisateurs (comme le site Evolution, dont les propriétaires sont partis avec la caisse).

Agora, un eBay de la drogue

Un exemple avec un site ayant une bonne réputation, Agora, similaire à feu Silk Road. Comme sur eBay, vendeurs et acheteurs vont pouvoir se rencontrer et s’évaluer. Le site vous demandera de vous enregistrer : un nom d’utilisateur, un mot de passe et un code pin (un mot de passe pour pouvoir utiliser son portefeuille de bitcoins en ligne sur ce site). Comme le montre l’illustration ci-dessus, on y trouve à la fois des offres de produits stupéfiants et des forums avec toute une partie consacrée aux conseils de réduction des risques sanitaires, d’achat, les produits de coupe à utiliser (pour les vendeurs), comment reconnaître les produits, etc. On trouve également des médicaments, des stimulants, des contrefaçons et des produits stupéfiants.

Agora homepage

Comme, par exemple, cette offre de méphédrone (illustration ci-dessous), qui est interdite en Europe depuis 2010 : on voit pourtant qu’elle peut être livrée de Grande-Bretagne, des informations sur l’endroit où se situe le vendeur qui permettent de calculer le nombre de frontières que le produit aura à franchir avant d’arriver et de limiter le risque douanier. Mieux vaut si possible s’adresser à un vendeur hexagonal. On trouve aussi les dernières notes et commentaires à propos du vendeur.

Agora MéphedroneSi vous décidez d’acheter, on vous demandera votre n° de compte bitcoins, et le vendeur ne sera payé qu’une fois le produit livré pour éviter les arnaques. En résumé voici comment se passe l’achat sur le darknet :

crédit : Humanoïde magazine
crédit : Humanoïde magazine

« D’après l’étude de Fernando Caudevilla, à partir des données de Silk Road sur les NPS, la plupart des transactions en grosses quantités vont plutôt concerner les RC et aller d’Asie vers l’Europe et les États-Unis, alors que les petites quantités (moins de 200 $) vont plutôt être des street drugs traditionnelles allant d’Europe vers l’Europe ou des États-Unis vers l’Europe. »

(Jamel Lazic, Techno+)

La RdR sur le Darknet

La plupart des places de marché sur le Darknet disposent de forums. Les discussions des utilisateurs sur les arnaques et les conseils sanitaires y sont monnaie courante. Certains participants se sont fait une spécialité d’aider les autres, ces groupes d’entraide sont parfois encouragés par les administrateurs du site, comme ce fut le cas sur Silk Road, plus célèbre site de vente de drogues en ligne fermé (2 fois) par le FBI.

Outre les LSD Avengers (Lire Lysergamides 2015 : un nouveau summer of love ?), Fernando Villa d’Energy Control, une association espagnole qui fait aussi de l’analyse de produits, a mené pendant deux ans une action de réduction des risques (RdR) sur le forum de Silk Road en invitant les usagers à poser des questions au Dr X, qui a du coup répondu à plusieurs milliers de posts. Il a même reçu des dons en bitcoins pour ses services !

Lors de son procès, Ross Ulbricht a déclaré pour sa défense que « l’une des principales priorités de Silk Road était de réduire les risques et de promouvoir l’éducation sanitaire aux drogues ». De quoi rêver à une collaboration saine entre dealers et associations de RdR. Malheureusement pour lui, cette ligne de défonce défense ne l’a pas empêché d’écoper d’une sentence exemplaire : double perpétuité et 184 000 000 $ d’amende.

L’avenir de la consommation de drogues est en ligne

Ce n’est plus un secret, il est possible de se procurer des drogues sur internet. C’est un marché comme les autres entre ses boutiques en lignes, ses sites de petites annonces et ses forums d’usagers. Mais est-ce aussi facile que les médias le présente ? Quels changements en terme de risques pour les consommateurs ?

Olivier Peron est journaliste et auteur d’un dossier sur le deal de drogues en ligne via le Darknet paru dans le n°3 d’Humanoïde, un magazine dont il est le fondateur. Cette publication, qui a pour sous-titre est « La technologie est l’opium du peuple », fait très régulièrement allusion aux drogues. Illustrant cette intervention, leur dernière campagne de promotion transforme les grandes marques du web en produits de défonce.

Pécho sur le net
Cet article fait partie du dossier « Pécho » sur le net.

J’ai la certitude que l’avenir de la consommation de drogues est au Darknet et que dans dix ou vingt ans, il y aura beaucoup moins de deal de rue. Parce que le Darknet, c’est « génial » (on parle quand même de trafic de drogue…). Ce n’est pas très risqué pour le consommateur qui est absolument anonyme (tant qu’il est sur le Darknet et qu’il paye en bitcoins, il reste introuvable, personne ne peut dire qui il est). Une certaine tranquillité d’esprit vis-à-vis de la loi.

Les risques face à la loi

Que risque-ton face à la loi ? En ce qui concerne le flux électronique et les flux financiers, absolument rien en passant par le Darknet et en payant en bitcoins. Mais il y a risque à l’envoi du pli postal car il y a alors flux physique et là, vous risquez quelque chose. Mais les autorités font-elles beaucoup d’efforts pour essayer d’endiguer ce genre de trafic qui commence à prendre des proportions notables ? La cyberdouane française, c’est 10 à 12 personnes connectées 24 heures sur 24, qui connaissent très bien leur sujet. Mais d’après leur grand patron, ce qui les intéresse, ce n’est pas de scanner tous les plis postaux pour essayer de trouver 1 ou 2 grammes, mais les vendeurs. Entre 70 et 100 vendeurs opèrent depuis le territoire français mais l’avantage du Darknet Market, c’est qu’on peut aussi acheter à l’étranger sans risquer grand-chose : si le colis est intercepté et que les douaniers viennent chez vous, à eux de prouver que c’est vous qui avez passé la commande. Et comme on est sur le Darknet avec des bitcoins, c’est impossible. Encore une fois, du point de vue du consommateur et des risques vis-à-vis de la loi, le Darknet, c’est merveilleux.

crédit : Humanoïde magazine


Le fonctionnement des transactions anonymes sur le darknet (source Humanoïde magazine)

La qualité des produits

Concernant les risques sur la qualité des produits, je n’ai pas testé, mais le consensus général sur les forums de consommateurs est que la qualité est excellente, bien meilleure qu’avec le deal de rue, grâce à la notation des vendeurs par les consommateurs. La compétition commerciale est donc féroce entre vendeurs. La coke est par exemple pure de 60 à 90 % [Ndlr : contre 10 % à 30 % en moyenne chez le dealer du coin], mais forcément plus chère (de 100 à 150 € le gramme). Idem avec le cannabis et le taux de THC. Internet offre par ailleurs accès à un panel de produits qu’un dealer seul ne pourrait pas proposer.

Certains vendeurs sont capables de proposer 80 produits différents : opium, héroïne, Xanax®, coke, 20 variétés de cannabis… Une panoplie proposée par une seule et même personne, dont certaines totalisent 10 à 30 transactions par jour. Mais il y a parfois des problèmes d’étiquetage (par exemple 2C-B à la place de 4-MMC) et mieux vaut toujours faire un sniff test pour vérifier que les effets correspondent bien à ceux qui étaient attendus (et pour éviter d’éventuels surdosages liés à la pureté).

Les risques d’arnaque posent des problèmes : quelqu’un d’extrêmement dépendant à l’héroïne et qui achèterait uniquement par Internet, toutes les semaines à un vendeur avec lequel il entretient une relation de confiance. Et tout d’un coup, le site ne marche plus et le vendeur disparaît. Il faut donc faire attention à multiplier les sources [Ndlr : ce qui n’est pas bien difficile en ligne, contrairement au deal de rue si vous n’habitez pas une grande agglomération] quand l’utilisation est autre que récréative.

« L’achat de drogues sur le darknet c’est le téléchargement illégal des années 90 d’aujourd’hui : ça reste compliqué. Mais dans quelques années les drogues seront accessibles en ligne aussi simplement et surement que les films et les séries.»
(Olivier Peron, Humanoïde Magazine)

La fracture numérique

Accéder à ce marché nécessite d’avoir un ordi, une connexion, de télécharger Tor, maîtriser les bitcoins… et surtout, d’être anglophone car tout est encore en anglais. On peut donc craindre que le Darknet ne soit le futur du trafic de drogues que pour la classe moyenne blanche, qui a une connexion Internet, parle correctement anglais et est à l’aise avec l’outil informatique.

On risque alors d’assister à une séparation des marchés avec des points de vente dans les cités sensibles qui continueront à alimenter des gens qui sont eux-mêmes très marginalisés, ce qui renforcera la stigmatisation du méchant « dealer arabe » abusant des « pauvres exclus ».

Certains vendeurs sont cependant passés du deal de rue au 100 % Internet, en prenant soin de faire poster leurs envois dans des endroits différents pour ne pas se faire repérer. Je ne sais pas si le dealer arabe des cités va sur le Darknet ou même s’il le connaît, mais les choses vont forcément évoluer. C’est vrai aussi que ce nouveau mode d’achat ne concerne pas non plus l’usager précarisé des Caarud. Quoique pour les nouveaux produits de synthèse, un smartphone et une CB suffisent, et on peut très bien se faire livrer en poste restante, faute d’adresse.

Un mieux pour la société ?

Humanoïde Pub Windows doseLe Darknet s’assainit de plus en plus, dans cinq ou dix ans, le marché sera stable. On peut faire le parallèle avec le téléchargement illégal à la fin des années 90 : de nouveaux outils sont apparus en 2000, les processus de piratage sont devenus de plus en plus faciles et maintenant, tout le monde le fait. Le Darknet d’aujourd’hui, c’est le téléchargement illégal des années 90. On en est aux prémices, les outils sont difficiles d’accès (Lire Darknet : mode d’emploi), c’est toujours un peu compliqué d’acheter des bitcoins, de crypter son adresse et de virer ses bitcoins sur le portefeuille du dealer, mais ça va se simplifier. Ça ne peut aller qu’en s’améliorant.

Dans 4-5 ans, on pourra commander sa drogue sur Internet en toute sécurité parce que les autorités n’ont pas l’air de vouloir faire quelque chose (on ne verra jamais un scan systématique des colis postaux parce que ça touche au secret des correspondances). Ce genre de trafic qui se virtualise évite le trafic de rue, les dealers en bas de l’escalier, et toutes les nuisances qui vont avec. C’est un progrès, à la fois pour les consommateurs et pour la société dans son ensemble. Rendez-vous dans une dizaine d’années.

Inscrivez-vous à notre newsletter


© 2020 A.S.U.D. Tous droits réservés.