Guerre au Drogues Guerre raciale : Appel à témoignage !

Depuis plusieurs décennies, en France, l’histoire de la répression des drogues et celle des personnes issues de l’immigration se déroulent en parallèle ; elles peuvent concerner les mêmes personnes mais n’ont jamais été croisées.

Du département de la Seine-Saint-Denis aux quartiers Nord de Marseille, la violence liée aux trafics de drogues illicites frappe en premier lieu les gens qui vivent et grandissent dans ces territoires et sont, pour beaucoup, Noirs, Arabes, issus de milieux défavorisés.

Dès lors, on peut se demander si la guerre aux drogues n’est-elle pas une guerre contre les minorités ethniques, une guerre raciale ? Voyons dans cette vidéo comment se déroule un contrôle de police :

Si vous avez été victime de discrimination sous prétexte de la lutte contre les drogues, témoignez sur GDGR.fr.

logos partenaires

Contacts

Olivier MAGUET, plaidoyer AFR politique des drogues, administrateur de Médecins du monde

06 63 92 76 00 / plaidoyer@a-f-r.org

Louis-Georges TIN, président de République & Diversité

06 19 45 45 52 / tin@republiqueetdiversite.fr

Fabrice OLIVET, vice-président de l’’AFR, directeur d’’ASUD

06 04 51 33 82 / contact@asud.org

Jessica MALAMBA, chargée de communication République & diversité

06 26 80 01 95 / malamba@republiqueetdiversite.fr

Jean-Marc PRIEZ, coordinateur de l’’AFR

06 03 32 52 07 / coordination@a-f-r.org

Ressources

Dr Hart : un neurobiologiste au pays des droits civiques

Sur le site de la conférence Albatros, la biographie du Dr Hart est un petit chef d’œuvre d’Understatement. On y parle de son action « pour contrer la consommation de cocaïne… » et de son « engagement en faveur des patients les plus défavorisés ». Dans les faits, l’auteur de High Price1 prescrit des psychostimulants dans un cadre médical et dénonce la guerre à la drogue comme une guerre menée contre la communauté africaine-américaine. La présence incongrue de Carl Hart le 5 juin dernier au rendez-vous annuel de l’addictologie universitaire à la française constitue en soi une petite révolution. Profitant de son passage à Paris, Asud a voulu en savoir plus sur ce neurobiologiste qui dénonce l’inanité de la neurobiologie.

ASUD : Ma première question est simple. Pourquoi voulais-tu devenir neurobiolologiste ?

Dr. Hart : Je voulais comprendre les mécanismes de la dépendance aux drogues car lorsque j’étais jeune dans les 70’s et les 80’s, le crack était très présent dans la communauté noire. Les gens disaient que le crack allait détruire ma communauté, je pensais que mon devoir était de découvrir les mécanismes neurobiologiques de la dépendance afin de pouvoir guérir les gens. La pauvreté, le chômage, tous ces maux étaient déterminés par le phénomène « crack cocain ». Donc j’ai commencé à étudier la drogue et le cerveau d’un point de vue scientifique.

Tu croyais à l’époque dans la capacité des neurosciences à guérir les gens qui prenaient des drogues ?

Oui, absolument, c’est vrai. En biologie, tu découvres à quel point la cocaïne occasionne des dommages cérébraux. Donc pourquoi ne pas utiliser une autre molécule pour guérir les gens ? C’est le modèle qui m’intéressait, la médicalisation du traitement de la dépendance.

Combien de temps as-tu persisté dans cette voie ?

Une décennie, de 1990 à 2000. En Amérique, on appelle cette période la « décennie du cerveau » (« the brain decade »). À cette époque, on a mis énormément d’argent dans l’étude scientifique du cerveau. Et moi, j’étais totalement immergé dans la médicalisation.

À quel moment as-tu eu tes premiers doutes sur les vertus de la médicalisation ?

Après avoir publié des dizaines de papiers sur l’emploi de dizaines de molécules différentes, j’ai commencé à me dire « ouais, on dirait que ça ne marche pas si bien que ça ! ». Sortir de la pauvreté et être inséré socialement fonctionne mieux pour réduire son usage de drogues. Après avoir vu cette situation se répéter mille fois, j’ai commencé à changer d’avis et à me dire que je devais explorer d’autres champs.

Tu as alors commencé à penser à d’autres méthodes de prise en charge ?

J’ai commencé à regarder les statistiques. En 1998, la phrase favorite de mon directeur de thèse était « montre-moi les statistiques ». Et lorsque j’ai sérieusement étudié ces données, j’ai compris que nous nous étions fourvoyés. Nos priorités auraient dû être orientées vers le psychosocial. La grande majorité des données allaient dans ce sens. Lorsque j’ai compris l’importance de l’étude rigoureuse des données statistiques, j’ai commencé suivre le chemin qui est le mien à présent.

De quelles données s’agit-il ?

Le problème est le suivant : les gens qui étudient les drogues s’intéressent d’abord à la dépendance, c’est une erreur car 90% des gens qui prennent des drogues ne sont pas dépendants… Même si tu ajoutes les consommateurs abusifs et les usagers dépendants, il ne s’agit que de 10 à 20% des personnes qui prennent des drogues.

Comment stabiliser les usagers récréatifs pour les empêcher de devenir dépendants ?

asud55 p04 Hight Price Carl HartCouvOk, laisse-moi te donner les chiffres des gens qui passent de l’usage simple à la dépendance :

  • 10% des buveurs d’alcool vont devenir dépendants ;
  • 9% pour la marijuana ;
  • 15 à 20% pour la cocaïne ;
  • 20% pour l’héroïne ;
  • et un tiers des gens qui fument un jour leur première cigarette.

Comme tu le vois, le tabac est donc en haut de la liste. La question est « Qu’est-ce que la société peut faire pour aider ces personnes à ne pas devenir dépendantes ? ». Il y a des tas de choses à faire. D’abord, regarder en face les vraies causes de la dépendance aux drogues. Il y a les comorbidités psychiatriques, la schizophrénie, les dépressions graves, etc. C’est une première cause de dépendance. Une autre catégorie de gens deviennent dépendants parce que, merde, ils se font chier ! Ils font un choix rationnel vers l’abus de drogues et de leur point de vue, c’est le meilleur choix qu’ils puissent faire…

Est-ce la responsabilité de l’État de nous apprendre à consommer des drogues ?

Prenons le cas des automobiles. Qui a la responsabilité d’apprendre aux gens à conduire prudemment ? C’est la responsabilité de l’État de dire que lorsque tu fumes une drogue, tu prends moins de risques que lorsque tu l’avales. C’est la responsabilité de l’État d’informer sur les doses, de dire « n’en prends pas trop si tu es un consommateur novice ».

Mais qui dans l’État, les docteurs ?

Hein ??… Non, les médecins ne doivent pas avoir le monopole du discours sur les drogues. Qui a des compétences pour aider à l’éducation des personnes qui prennent des drogues ? L’État fait travailler des pharmacologues, des éducateurs, des juristes. Il doit les employer pour aider à réguler la consommation comme il régule le trafic aérien.

Est-ce que cela signifie que ces personnes doivent avoir l’expérience des drogues ?

C’est encore l’histoire du chirurgien qui doit forcément avoir une expérience d’accident pour opérer ?

Non, je parle de professionnels qui se mettent dans la perspective de l’usage, c’est tout.

Appelons cela la compétence. Être compétent signifie ce que tu dis : ouvrir son esprit pour pouvoir envisager l’usage du point de vue des personnes concernées. être capable de se mettre dans une perspective de consommation, c’est tout simplement être compétent.

Parlons maintenant des deux points aveugles français ?

Le premier point aveugle, c’est l’interdiction de présenter les drogues sous un jour favorable. Le second point aveugle, c’est l’interdiction d’évoquer les origines ethniques des personnes dans n’importe quel document officiel.

Quel rapport peut-il y avoir entre ces deux points aveugles ?

Parlons du premier point. Quand j’ai commencé mon speech ce matin [à la conférence de l’Albatros] j’ai tenu les propos suivants :

« Si c’est la première fois que vous entendez dire des choses positives sur les drogues dans un congrès, cela jette un doute sur la compétence des médecins présents dans la salle, vos patients doivent souffrir… »

J’étais le premier à parler alors forcément, les médecins qui ont pris la parole ensuite ont tous dit

« oui, il existe des choses positives dans la consommation de drogues » car ils pensaient « bien sûr que je suis compétent ».

Le problème, c’est le « mais » (« il existe des choses positives, mais… ») : en général, l’ensemble de la démonstration est basée sur ce « mais ».

Ha ha ha !!! Le second point aveugle concernant les races est stupide. On vit dans une société de diversités puis on prétend ne rien voir. On peut comprendre l’esprit généreux qui a présidé à cette réglementation mais en pratique, cela revient à empêcher toutes les statistiques qui permettent de mesurer les niveaux de discrimination…Tu dis que la société ne veut pas mentionner les races, mais il semblerait que certains courants d’opinion, notamment très à droite, évoquent les races, particulièrement quand on parle de drogues ou de prison. Nous avons besoin de connaître la vérité sur ces choses. La seule chose dont les gens pauvres ont besoin, c’est la vérité des chiffres. Ils n’ont pas d’argent, pas de charisme, leur seul espoir, c’est la statistique.

Pourrais-tu essayer de définir pour un public français les liens entre dépendance et discrimination raciale ?

Le rapport entre l’addiction aux drogues et la discrimination ? Il n’y en a pas. Il existe seulement un rapport entre la politique appliquée en matière de drogue et la discrimination raciale. Le rapport entre le racisme et la consommation de drogues est politique. Le titre de mon intervention au congrès était « La politique de drogue, un outil pour continuer la discrimination raciale ».

Alors disons plutôt : existe-t-il un lien entre l’usage de drogue et les problèmes liés à l’identité ?

Bien sûr. J’ai dit tout à l’heure que les gens font des choix rationnels. Donc oui, les gens prennent des drogues quand ils ont mal.

Interview réalisée par Fabrice Olivet à Paris le 5 juin 2014


Notes :

1/ Carl Hart, High Price, drugs, neurosciences and discovering myself, 2013

Dr Hart, a neurobiologist in the land of Civil Rights

Dr Hart’s biography on the Albatros Congress’ website is a masterpiece of understatement. Reference is made1 to his “therapies to reduce cocaine consumption“ and his commitment on behalf of underprivileged patients”. In fact, High Price’s author prescribes psycho stimulants in a medical environment, while denouncing the warfare waged against Afro-Americans in the name of the War on drugs. Seemingly out of place at the annual international congress of addictology, his lecture was in itself a small revolution. ASUD took this opportunity to find out a bit more on this neurobiologist, who fingers the futility of neurobiology.

ASUD: My first question is straight forward: why did you want to become a neurobiologist?

Dr Hart: When I was young — in the 70’s and even more so in the 80’s — crack was extremely prevalent in the black community, and I wanted to have a better understanding of the mechanisms of drug addiction. There was a consensus that crack was destroying the black community. I thought it was my duty to discover the neurobiological mechanisms of addiction, and to cure the members of my community. Poverty and unemployment, all these ills sprung from “crack cocaine”. So I determined to study drugs and the brain, from a scientific viewpoint.

ASUD: And at that time you believed in the power of medicine to cure people who take drugs?

Dr Hart: Absolutely! In biology you discover how much crack cocaine causes brain damage, and so why not use medication to cure people? What interested me was the concept of the medicalization of treatments for addiction.

ASUD: And how long did you pursue this course?

Dr Hart: For a decade. 1990 to 2000. In the U.S. this period was referred to as the “decade of brain”. Consequent funding was made available for the scientific study of the brain. And I was completely steeped in this medicalisation.

ASUD: When did you start having your first doubts on the medical treatment of dependency?

Dr Hart: After having published dozens of articles on as many different medications, I started telling myself: “Hum, they are not working that well after all!”

Not being poor and socially integrated conditions one’s drug usage. After noting this recurring fact thousands of times, my point of view started shifting, as the need to explore other fields of study.

ASUD: So you started investigating alternate means of treatment.

Dr Hart: I looked at the statistics. In 1998, my mentor’s motto was: “Show me the data”. And when I earnestly examined the data, I realized we were barking up the wrong tree. Our priorities were misguided, and should have been more of a psycho-social nature. The data was overwhelming. When I understood the significance of rigorously analyzing the data, I also found the direction I wanted to take.

ASUD: So, could you try to define — for our French readers — the relationship between addiction and racial discrimination?

Dr Hart: The relationship between drug addiction and discrimination? There isn’t any. What there is — is a correlation between drug policy and racial discrimination.

ASUD: So how can policy be changed?

Dr Hart: Part of the problem is that people who study drugs are mainly concerned with addiction. This is irrelevant, because 90% of the people who do drugs, are not dependent… In addition, if you tally drug abusers and dependent users, it only amounts to 10 to 20% of the people who take drugs.

ASUD: How could one stabilize recreational drug users, and prevent them from developing addictions?

Dr Hart: All right, let me give you the numbers for those who go from recreational to compulsive drug taking:

  • 10% of those who drink alcohol will become dependent.
  • 9% for marijuana
  • 15 to 20% for cocaine
  • 20% for heroin
  • and 1/3 of those who light up their first cigarette.

Tobacco is plainly at the top of the list. The question really is what can a society do to prevent people from becoming dependent. And the answer is: plenty. First off, let’s face up to the real causes of addictions. There are many psychiatric comorbidities, schizophrenia, anxiety and severe depression are all major causes of dependency.

Another category of people develop dependencies because — shit — their life sucks, and they are making a rational choice in abusing drugs. And from their point of view, it’s not the worst thing they could choose…

ASUD: Is it the state’s responsibility to teach us how to use drugs?

Dr Hart: Let’s make an analogy with automobiles. Who’s responsibility is it to teach responsible driving? It’s up to the state to inform you that smoking a drug is safer than eating it. And to warn you “go easy on the dosage if you’re a novice”.

ASUD: By which authority? Doctors?

Dr Hart: What? No. Physicians must not have a monopoly on drug education. Who has the skills to educate people who do drugs? The State employs pharmacologists, educators and legal advisors. They should be used to regulate drug consumption in the same way air traffic is controlled.

ASUD: Are you implying that they should have experienced taking drugs?

Dr Hart: Must a surgeon have experienced an accident in order to treat the victim of one?

ASUD: Of course not, I’m referring to professionals who take into account the users’ perspective.

Dr Hart: Let’s just call that expertise. Opening up one’s mind in order to assimilate the user’s point of view is quite simply, being qualified.

ASUD: OK, I get it. Now I’d like to get your take on two French blind spots. The first one concerns the crime consisting in publicizing the positive aspects of drug taking. The second concerns the directive that no ethnic data may be gathered in any official document. How do these two blind spots relate to one another ?

Let’s talk about the first point. When I gave my lecture earlier today, I started out saying:

“ If this is the first time you are hearing about the positive aspects of drugs during a congress, this casts a serious doubt on the competency of the physicians in attendance. Your patients are suffering…” I was the first lecturer to speak, so of course all the following speakers admitted, “yes there are positive aspects in drug taking”.

The second point concerning racial profiling is just plain stupid. I can understand the generous spirit in which this regulation is enforced, but on a more practical level, it prevents any statistical evaluation of the extent of discrimination… You said French society pretends to be color blind, but in fact a certain part of public opinion — especially on the extreme right wing of the spectrum — spin race issues, in particular when dealing with drugs or prison. We need to know the truth on these issues. The one thing poor people need is the truth on these figures, they don’t have money or charisma, their only hope lies in the data.

ASUD: Is there a link between drug taking and identity disorders?

Dr Hart: Of course. I mentioned earlier that people do make rational choices. So yes, people who do drugs compulsively are experiencing trauma and pain.

Interview by Fabrice Olivet in Paris 06/06/2014


Notes :

1/ Carl Hart, High Price, drugs, neurosciences and discovering myself, 2013

Réunion publique – La guerre à la drogue : une guerre raciale ?

Réunion publique : entrée libre

La guerre à la drogue : une guerre raciale ?

16 décembre 2013 –  16h00-21h00 – Comptoir Général (Paris)
République & Diversité, l’AFR et le CRAN, vous invitent à la suite de leur réflexion consacrée au « modèle républicain à l’épreuve des drogues ». Ce travail vise à croiser les analyses et les revendications d’organisations de la société civile investies sur la place et la prise en compte de la diversité en France d’une part, la politique des drogues en France d’autre part.
Table Ronde 16h-18h
  • Carl Hart, neuro-scientifique, auteur de High Price
  • Louis-Georges Tin, président du CRAN
  • Fabrice Olivet, (ASUD/AFR), auteur de La question Métisse

L’événement sera suivi de la projection à 19h en avant-première du nouveau film, primé au dernier Sundance Festival, produit par Forest Whitaker :

Fruitvale Station

Infos pratiques

Programme complet, horaires et adresse ici.

Contacts

  • AFR Fabrice OLIVET – 06 04 51 33 82 – contact@asud.org
  • R & D Adrien ROGISSART – 06 95 29 52 69 – rogissart@republiqueetdiversite.fr
  • CRAN Louis-Georges TIN – 06 19 45 45 52 – tin@le-cran.fr

La guerre aux drogues : une guerre raciale ?

Tribune parue dans Libération du 15 décembre 2013 de Louis-Georges Tin, Président du Conseil Représentatif des Associations Noires (CRAN) et Fabrice Olivet Secrétaire Général de l’Association Française pour la Réduction des risques (AFR) et directeur d’ASUD.

« La plupart des trafiquants sont noirs et arabes, c’est un fait. » déclarait Eric Zemmour le 6 mars 2010. Dès lors, si vraiment « c’est un fait », de deux choses l’une, soit les Noirs et les Arabes sont prédisposés à la délinquance, soit il y a un biais racial dans le système qui organise la « guerre aux drogues ».

Aujourd’hui, trente ans après la fameuse « Marche pour l’égalité », la génération des marcheurs a subi une véritable hécatombe. Nombreux sont ceux qui sont morts à cause de « la drogue » dit-on dans les quartiers. Ne serait-ce pas plutôt  à cause de la manière dont est menée cette croisade? Et si cette « guerre aux drogues »  épousait les contours de la guerre livrée à certaines minorités,  une guerre raciale en quelque sorte ?

Aux Etats-Unis, cette hypothèse a été confirmée avec brio par plusieurs chercheurs, et notamment par Michelle Alexander. Dans son livre célèbre, The New Jim Crow, Mass Incarceration In Colorblindness, elle évoque la « guerre aux drogues ». Conçue à une époque où le problème commençait à inquiéter la middle class blanche cette campagne massive permit de focaliser l’attention des médias sur les toxicos et les dealers noirs, bien que toutes les statistiques montrent qu’en matière de consommation, les Noirs ne’en font que répondre aux appétits des blancs pour les substances illicites.

Comme le disait clairement l’ancien directeur de campagne Richard Nixon, H.R Haldeman, « le truc, c’est d’inventer un système qui mette en évidence un fait reconnu : tout le problème vient des Noirs. » Le plan a parfaitement fonctionné. Les médias, la police, la justice, tout le système a ciblé non les circuits de la drogue en général, mais les circuits noirs de la drogue. Ainsi, la détention de 5 grammes de crack (drogue des Noirs pauvres) devint aussi grave pénalement que la possession de 500 grammes de cocaïne (drogue des Blancs des classes moyennes). Des milliards ont été investis dans cette guerre racialisée, permettant de rallier au camp des élites sociales les pauvres blancs, soucieux de se démarquer des pauvres noirs, notamment de nombreux electeurs démocrates du Sud, acquis de cette façon au vote républicain. Ainsi, les progrès relatifs engrangés dans les années 1960 par les militants anti-racistes des Droits Civiques purent être stoppés, voire effacés par cette contre-offensive raciale, d’autant plus efficace qu’elle n’était pas perçue comme telle, puisqu’elle était colorblind (indifférente à la couleur, du moins en apparence).

L’expression Guerre aux Drogues (« war on drugs ») vient de là,  lancée un jour de 1971 à la tribune de l’ONU par le Président Nixon. La population carcérale des Etats-Unis est passée d’environ 300 000 personnes à la fin des années 1970 à environ 2,3 millions en 2011 -la moitié de ces prisonniers étant des Africains Américains, le plus souvent « tombés » pour des faits relatif à la consommation de stupéfiants  principalement de marijuana. D’après une enquête menée par des chercheurs de l’université de Seattle, dans l’Etat de Washington, les Noirs et les Latinos ont 13 fois plus de risques de se faire condamner pour usage de cannabis par rapport aux fumeurs blancs, pourtant majoritaires. A Chicago, 80 % des Noirs en âge de travailler ont un casier judiciaire, le plus souvent, du fait de la guerre anti-drogue. Barack Obama  a eu le courage de raconter son expérience des substances illicites dans sa jeunesse estudiantine à Hawaï.  Si au lieu d’avoir été élevé dans un milieu protégé, celui de ses grands-parents blancs, il avait grandi dans l’ un des « ghettos » américains, il aurait selon toute vraisemblance été rapidement arrêté, condamné,  et il aurait  perdu  avec son droit de vote toute chance de devenir un jour président des Etats-Unis.Cet aspect des choses est toujours omis par des commentateurs prompt à oublier que le premier président noir est un métis, c’est à dire un blanc …pour moitié.

Par ailleurs, il faut rappeler qu’un travailleur en prison, que l’on paye au lance-pierre, coûte beaucoup moins cher qu’un travailleur en liberté. L’industrie carcérale l’a bien compris, et c’est également pourquoi il y a aujourd’hui plus de Noirs derrière les barreaux qu’il n’y avait d’esclaves en 1850. Autre statistique ahurissante, le nombre d’africains américains enfermés derrière des barreaux pour fait de drogues en quarante ans dépasse le nombre des victimes du goulag soviétique. L’augmentation du nombre de prisonniers, et de prisonniers noirs en particulier, n’est donc pas le signe de la faillite du système pénal américain, (comme on le dit souvent un peu naïvement), c’est au contraire la preuve de l’efficacité d’une politique décidée en toute lucidité, qui a su inventer de nouveaux moyens pour se procurer de la main d’oeuvre comme à l’époque de l’esclavage, tout en rendant cette chasse à l’homme inattaquable sur le plan moral. La guerre à la drogue est donc à la fois une idéologie et un modèle économique qui se développe aux Etats-Unis, intérêts capitalistes et logiques racialistes conjuguant leurs effets délétères dénoncés notamment par Angela Davis.

Mais qu’en est-il en France ? A l’évidence, les minorités ethniques ont beaucoup souffert de la guerre aux drogues, telle qu’elle est menée, elles ont payé « le prix fort », pour reprendre le titre du livre (High Price) de Carl Hart, neuroscientifique de Columbia University. Mais il n’est guère possible dans la France républicaine de connaître l’intensité de cette guerre et surtout son niveau d’implication racialiste. Contrairement à une idée communément admise dans notre pays, les statistiques ethniques ne sont pas interdites au sens stricte comme le montrent (les enquêtes menées par le CRAN, par Fabien Jobard et René Lévy, par République et Diversité ou encore le CSA. Cependant, elles constituent objectivement un tabou, venant en l’occurrence percuter un second tabou, celui de l’impact de la répression de l’usage de drogues dans nos banlieues si « diffiçiles ». L’un des non-dits le plus terrible de cette guerre à la drogue à la française c’est l’imbrication de l’épidémie de sida avec la consommation d’héroïne par voie intraveineuse.  La fameuse seconde génération des années 80, celle de la Marche des beurs,  a été frappée de plein fouet par une pénurie de seringues organisée par l’Etat. En1972 un décret « réglementant le commerce des seringues  destinées aux injec­tions parentérales, en vue de lutter contre la toxicomanie » a 
légalisé l’épidémie de sida en France.  Les deux tabous, question raciale et problème de drogues,  se conjuguent et se renforcent  au point de nous interroger  sur le système qui les a engendré. Comme dans l’exemple américain l’hypothèse d’une politique délibérée s’appuyant sur un double déni est à considérer.

Rien ne prouve que soit vraie l’affirmation péremptoire d’Eric Zemmour, et l’exemple  américain démontre la perversité de ces réflexions prétenduemment de bon sens qui cachent la réalité d’un système machiavélique de répression raciale. Il faudrait  donc aussi montrer, chiffres à l’appui, qu’en France aussi a guerre aux drogues, s’appui sur un  profilage racial qui cible  les minorités ethniques, une politique historiquement datée, globalement inefficace, coûteuse,  et racialisée.

Alors, pourquoi ce mutisme ? Pourquoi cette dimension discriminatoire n’est-elle pas dénoncée comme un argument supplémentaire, voire rédhibitoire du caractère fondamentalement inique de la loi de 1970 sur les stupéfiants ? C’est que si les discriminations individuelles sont déjà difficiles à combattre, il est carrément périlleux de dénoncer le racisme d’Etat, les institutions pouvant mobiliser à l’encontre des citoyens isolés des ressources qui rendent le rapport de force totalement disproportionné. Par ailleurs, les personnalités issues de la « diversité » un peu en vue dans la société française ont tout à perdre à être assimilées à la défense des dealers et des drogués.

Craignant de renforcer le stigmate qui pèse déjà sur les Noirs et les Arabes, on se tait, sans réaliser que ce silence ne profitent qu’aux  démagogues. Les préjugés, qui associent minorités ethniques et trafiquants ne tombent pas du ciel, , elles constituent le volet idéologique d’un système qui condamne à l’exclusion sociale ou à la réclusion carcérale des milliers, des centaines de milliers de nos jeunes chaque année. A l’occasion de la venue de Carl Hart en France, nous avons décidé de lancer une réflexion et une campagne sur cette problématique énorme et occultée.

« Drogue et race », avez-vous dit ? L’heure est venue de briser ce double tabou.

Réunion-Débat « La guerre aux drogues : une guerre raciale ? »
lundi 16 décembre à 16 heures, au Comptoir général, 80 quai de Jemmapes, Paris Xe

Débat avec
Carl Hart, neuro-scientifique, auteur de High Price
Louis-Georges Tin, président du CRAN
Fabrice Olivet, (ASUD/AFR), auteur de La question Métisse

Cannabis et inégalité raciale aux Etats-Unis

Aux États-Unis les Noirs sont arrêtés par la police en raison du cannabis 3,7 fois plus que les Blancs. Cela est vrai dans tous les États, à la campagne comme en ville. Ce n’est pas juste. Nous ne sommes pas plus en sécurité. Cela gaspille des ressources publiques. Et cela détruit de nombreuses vie chaque années. Pourtant Blancs et Noirs consomment tout autant du cannabis.Cette vidéo illustre le rapport intitulé « La guerre en Noir et Blanc du Cannabis » de l’ACLU (Union Américaine pour les Libertés Civiles).

Addict aux gènes : l’interview du Dr Vorspan

Asud : Peut-on parler de révolution à propos de la neurobiologie associée à la génétique dans le champ de l’addictologie. Et si oui, pourquoi ?

Florence Vorspan : À mon sens, on ne peut pas parler de révolution mais d’évolution. La physiopathologie (les mécanismes du cerveau, ndlr) des addictions étant largement inconnue, les psychiatres et les addictologues sont toujours à la recherche de biomarqueurs (des trucs vus au microscope, ndlr) mesurables des maladies psychiatriques et des addictions… Or, il est maintenant bien démontré que la fréquence de certaines variations génétiques, positives ou négatives, varie en fonction de l’origine ethnique (voir encadré)…

À l’aune de ces découvertes, que penser de nos réglementations qui interdisent de mentionner les groupes ethniques, et notamment les dénominations triviales de type « Blanc », « Noir », « Jaune » ?

Il est certain que pour interpréter les recherches en termes d’association (la présence d’une variation génétique est-elle plus fréquente chez des sujets porteurs d’une maladie ou ayant une réponse particulière à un traitement ? – Vous suivez ? Dans le cas qui nous intéresse, la maladie en question pourrait être la consommation de coke, ndlr), et sachant que la distribution de ces variations génétiques diffère en fonction de l’origine ethnique, il paraît utile que les chercheurs puissent connaître l’origine ethnique ou géographique des personnes qui participent à ces recherches. Si demain, une variation génétique se confirme comme étant intéressante à rechercher pour le diagnostic ou le suivi d’une maladie (ou d’une consommation de drogue, ndlr) mais qu’on sait qu’elle est extrêmement rare dans certains groupe ethniques, il me paraîtrait logique que les médecins qui suivent les patients puissent leur demander leur origine ethnique afin de déterminer l’utilité de la réalisation d’un tel dosage en période d’économies de santé. Ces informations devraient bien sûr rester confidentielles et ne servir que dans le cadre de la recherche et des soins.

ASUD52_Bdf_Page_20_Image_0001Les progrès de la génétique en matière d’addiction relancent-ils la voie des « vaccins antidrogues », une piste jusqu’ici très décevante ?

Pas particulièrement… Dans l’idéal, les progrès de la génétique devraient permettre de déboucher sur une médecine personnalisée incluant toutes les thérapeutiques. En déterminant vos caractéristiques génétiques concernant plusieurs gènes, votre médecin devrait pouvoir prédire à quel risque de maladie vous êtes particulièrement exposé, mais aussi si vous serez répondeur ou non à un traitement (médicamenteux, mais pas uniquement) ou si vous êtes plus à risque de présenter un effet secondaire à tel ou tel type de traitement (médicamenteux, mais éventuellement chirurgical par exemple – et donc à telle ou telle drogue, ndlr).

Dans le même ordre d’idée, la sensibilité particulière de tel ou tel groupe ethnique à telle ou telle molécule peut-elle fon- der un nouveau discours de R dR qui tiendrait compte de ces facteurs dans les conseils de consommation ?

Absolument. Si demain, il est démontré qu’une particularité génétique est associée à une complication particulière de l’usage de drogue (par exemple : vous êtes plus à risque de présenter un effet parano sévère ou persistant sous cocaïne quand vous êtes porteur d’un polymorphisme génétique déterminant qu’une enzyme de dégradation de la dopamine cérébrale est moins efficace), on pourra proposer un dépistage de la présence de ce facteur génétique par une prise de sang ou un recueil de salive. Le discours de RdR à donner aux porteurs de ce gène serait : « Pour vous, la cocaïne c’est zéro, vous êtes plus à risque que les autres de déve- lopper cette complication. » Si cette particularité génétique est par ailleurs plus fréquente dans certains groupes ethniques, il ne me paraîtrait pas non‑éthique de leur proposer en priorité ce dépistage (…).

Un facteur génétique vulnérabilisant suffit-il à induire une addiction irrépressible ?

Bien sûr que non… Les addictions ne se développent que lorsqu’il y a une conjonction de plusieurs facteurs de risques biologiques, psychologiques et sociaux. Les facteurs génétiques ne seront jamais qu’une partie des facteurs de risques biologiques et seront de plus soumis pour leur expression à l’influence des facteurs environnementaux.

Compte tenu de toutes ces découvertes, pensez-vous que la psychanalyse est une so- lution thérapeutique adaptée à la prise en charge de la dépendance aux opiacés par exemple et si oui, avec quelle amplitude ?

Pourquoi pas… Diverses approches psychothérapiques peuvent être utiles dans la prise en charge des personnes souffrant d’addiction. À la fois pour analyser et comprendre les facteurs « psychologiques » (comment les produits se sont installés dans l’histoire personnelle et familiale du sujet), mais aussi pour aider à la prise en charge des conséquences psychologiques délétères (troubles psychologiques induits par les substances, isolement social et affectif, modification de la personnalité…). Cela s’intègre pour moi dans une prise en charge médicale globale : dépistage et traitement des complications médicales et psychiatriques, prise en charge médicamenteuse si nécessaire des manifestations de sevrage et/ou traitement de maintenance selon les indications, remise à jour des droits sociaux si nécessaire (…).

L’existence de facteurs de risque biologiques ou génétiques de développer une addiction ne sera jamais qu’une partie des facteurs de risque biologiques et sera toujours soumise à l’influence des facteurs environnementaux. Une fois le trouble installé, la prise en charge restera très certainement globale associant différentes approches concomitantes ou séquentielles, selon les préférences du patient et son stade de motivation.

ASUD52_Bdf_Page_20_Image_0002Quel commentaire vous inspire le système de balancier qui privilégie successivement les facteurs innés et acquis, au point de devoir changer radicalement de mode de prise en charge tous les cinquante ans ?

Le progrès scientifique n’est pas une ligne droite mais plutôt une spirale ascendante. Dans la mesure où des facteurs de risque bio, psycho et sociaux sont à l’œuvre dans le développement et le maintien des addictions, il me semble logique que les professionnels de ces trois domaines avancent chacun de leur côté dans la compréhension du développement des addictions et dans l’offre d’aide vis‑à‑vis des personnes en situation de dépendance. Selon les moments, les avancées des uns prennent le pas sur les avancées des autres, mais tous ont raison dans leur champ respectif et concourent à l’amélioration de la compréhension globale du trouble. Ainsi, le développement de nouvelles psychothérapies de prise en charge des syndromes de stress post-traumatiques chez les usagers dépendants au crack se font en parallèle des recherches sur les facteurs génétiques associés au développement de complications spécifiques de l’usage de cette substance… S’il est réellement pluridisciplinaire, le mode de prise en charge ne changera pas radicalement mais bénéficiera des différents progrès réalisés dans ces différents champs… ou des effets de mode.

CQFD

« On peut citer l’exemple du polymorphisme du gène ALDH2 (Allez, on s’accroche, ndlr). Il s’agit du gène qui… participe à une des étapes de la dégradation de l’alcool. Dans sa forme mutée, ce gène… donne une réaction d’intolérance lors des consommations d’alcool (sensation de chaleur, rougeur, malaise…), notamment lors des premières consommations. Cette forme mutée est plus fréquente dans les populations asiatiques (Chine du Sud, Japon, Corée…)1. Il est maintenant communément admis que ce gène est protecteur vis-à-vis du développement de l’alcoolo-dépendance chez les personnes qui en sont porteuses, et de la moindre consommation moyenne d’alcool à l’échelle de la population dans ces pays2 (tout le monde suit j’espère, ndlr). Mais bien évidemment, cet effet protecteur du polymorphisme de ce gène est sensible à des facteurs d’environnement, notamment le niveau de consommation d’alcool des parents et des pairs3… Un autre exemple concernant le tabac : il est démon- tré par des études aux États-Unis que les sujets Noirs dégradent différemment des sujets Blancs les divers composés du tabac, sont davantage dépendants, extraient davantage de nicotine d’un plus faible nombre  de cigarettes,et sont plus exposés aux composés carcinogènes4. Ces différences dans le métabolisme du tabac sont très certainement fondées par des différences génétiques. » ?

1Li et al., “Refined geographic distribution of the tal ALDH2. Ann Hum Genet 2009 ; 73 (Pt3) : 335-45.
2Rehm et al., “The global distribution of average volume of alcohol consumption and patterns of drinking”. Eur Addict Res 2003 ; 9 (4) : 147-56.
3Iron et al., “Developmental trajectory and environmental moderation of the effect of ALDH2 polymorphism in alcohol use”. Alcohol Clin Exp Res 2012 ; 36 (11) : 1882-91.
4St Helen et al., “Racial differences in the relationship between tobacco dependence and nicotine and carcinogen exposure”. Addiction 2013; 108 (3): 607-17.

D’un univers à l’autre, les drogues de passage

« Pourquoi n’y a-t-il rien d’écrit, aucun chiffre sur les « enfants de la 2ème génération » et les drogues ?  »  Cette question m’a été posée en 1994 par Tim Boekhout, un Hollandais  qui avait interviewé aussi bien des soignants que des policiers ou des magistrats au Nord de la France. A la question « quelles sont les évolutions de ces dernières années en matière de consommation ? », tous avaient répondu que c’était la diffusion de l’héroïne dans les quartiers d’habitation de ces jeunes dits de « deuxième génération », en langage clair, des arabes.

Impossible, par exemple, de savoir combien d’entre eux étaient en traitement ou en prison.  « Pourquoi ce tabou ? » m’a-t-il demandé. « Parce que nous croyons que si on en parle, on va forcément renforcer le racisme », ai-je répondu. Tous les citoyens sont censés être égaux en République française. Bien sûr, les usagers qui sont nés de parents immigrés consomment des drogues pour les mêmes raisons que tout un chacun – autant dire qu’ils sont des êtres humains comme les autres (ou à peu près), mais cette vérité générale laisse penser qu’il y a une vérité éternelle des drogues : « De tous temps, les hommes ont consommé des drogues…  » Sans doute ! Mais ils n’ont pas consommé n’importe lesquelles, n’importe comment, à n’importe quel moment de leur histoire.

« Tout le monde en a pris »

La légende prohibitionniste veut que « la » drogue soit tellement bonne qu’elle serait irrésistible. C’est souvent ce que disent les usagers eux-mêmes. Dans un des quartiers d’Orly où j’avais fait une enquête au milieu des années 80, un usager m’a raconté qu’entre 1981 et 1982, « tout le monde en a pris ». « Tout le monde », dans ce cas, c’était son groupe de copains, ceux qu’on appelle « les jeunes du quartier » dont plus de la moitié avait des parents originaires de Maghreb. A l’époque, personne ne connaissait d’expérience les conséquences de la prohibition et de la dépendance, une expérience que ces jeunes ont acquise rapidement. Très vite, les usagers ont perdu le contrôle du marché, mais nombre des dealers de rue qui n’étaient pas censés en consommer ont fini par expérimenter ce qu’ils vendaient. L’offre serait-elle déterminante ? Il est certain que plus les drogues sont accessibles, plus nombreux sont ceux qui en consomment – pour l’héroïne comme pour l’alcool ou le cannabis – mais cela ne suffit pas à comprendre qui sont ceux qui y trouvent ce qu’ils recherchent à ce moment de leur vie. Ceux qui ne trouvent pas leur place, qui refusent la place qu’on leur a attribuée ont bien des raisons particulières de consommer des drogues.

Je crois qu’il ne faut jamais oublier que les drogues licites ou illicites sont des psychotropes c’est à dire qu’elles modifient l’état de conscience. On peut en prendre pour changer d’état d’esprit, voir le monde en rose, au lieu de le voir en gris ou en noir ; on peut aussi en prendre pour s’oublier soi-même, parce que l’on ne sait pas qui on est, ou pour devenir quelqu’un d’autre, pour se changer soi-même.

ASUD52_Bdf_Page_22_Image_0001Drogues de passage

Lorsqu’il est parti au Mexique pour être initié au peyotl, Antonin Artaud voulait « tuer le vieil homme », enfermé dans l’héritage judéo-chretien, pour accéder à un autre lui-même, libéré des contraintes sociales. Il y a toutefois une grande différence entre les usages rituels des sociétés traditionnelles et les usages des Occidentaux, car dans les usages rituels, le chemin de retour était  balisé : on savait à quoi devait aboutir le changement.  Les drogues psychédéliques étaient utilisées comme « drogues de passage », lors de fêtes rituelles,  lorsque le berger devait se transformer en guerrier,  lorsque l’enfant allait devenir un homme, lorsque le shaman devait communiquer avec le monde des morts, pour qu’un malade retrouve le chemin de la vie. Ces usages n’étaient pas contrôlés au sens moderne du terme, car les hommes qui en consommaient cherchaient à perdre le contrôle d’eux-mêmes, mais ces usages étaient limités dans le temps et les hommes savaient quel nouveau rôle ils devaient assumer. Dans la société occidentale, l’alcool est le seul psychotrope autorisé pour ces usages ritualisés, pour faire la fête ou entrer en guerre. L’abus et même l’ivresse reste acceptable si elle est limitée à des circonstances précises, un mariage, la fête de la bière, le nouvel an. L’abus d’alcool est devenu une maladie « l’alcoolisme », au 19 e siècle, avec la révolution industrielle, lorsque ces nouveaux ouvriers ont noyé dans l’alcool la culture paysanne dont ils avaient hérité.  La culture ouvrière a progressivement inventé ses régulations,  c’est à dire ses façons de boire.

Dès lors, ces usages n’avaient plus une fonction de passage entre deux cultures, mais servaient à supporter les dures contraintes imposées à l’usine. Il en est de même des peuples autochtones. L’alcool, drogue de l’Occident, a été et est toujours meurtrier avec l’anéantissement de leur culture d’origine. Ceux qui peuvent réguler son usage, sont ceux qui parviennent à vivre la situation de double culture où ils se trouvent désormais, ce qui implique la construction de nouvelles identités.

Une porte de l’Occident

Les années 80, années « no futur », ont contraint une nouvelle génération à des changements rapides, dont personne ne pouvait dire où ils allaient aboutir.. Ces années-là ont été particulièrement violentes pour les fils d’immigrés, dont la République française exige qu’ils soient des « citoyens comme les autres », alors que les portes de l’intégration se fermaient. Quand les parents sont disqualifiés, que l’on ne sait plus qui l’on est, les drogues peuvent apporter une double réponse, avec l’oubli de l’identité reçue en héritage, mais aussi en s’ouvrant à une nouvelle aventure.

L’héroïne a pu ouvrir une porte de l’Occident, une porte arrière qui n’en est pas moins au cœur du fonctionnement de cette société, ne serait-ce que parce que acheter, consommer ou vendre exige de comprendre comment fonctionne le marché, qui est l’autre et à qui se fier. Bloodi, le junky des années 80, ne cherchait pas de réduire les risques, il n’avait qu’une idée en tête, « toujours plus ! » .

C’était un extrémiste et l’usage a été meurtrier, mais dès la fin des années 80, les rescapés savent au moins qu’ils veulent vivre. C’est un premier terme à un parcours où la vie a été mise en jeu.  A cet égard, les traitements de substitution sont arrivés au bon moment. S’ils avaient été accessibles plutôt, il y aurait eu certainement moins de morts, mais les usagers n’étaient pas demandeur de soin, et on peut penser qu’ il y aurait eu aussi plus de détournements. Au tournant des années 90, le « tox » est devenu un « usager de drogue », aussi responsable de ces actes que tout un chacun. La fonction de passage de l’héroïne a abouti à la création de cette nouvelle identité.

Dans les années 80, les usagers de parents d’immigrés n’étaient pas seuls à devoir s’inventer eux-mêmes. D’autres minorités comme les homosexuels expérimentaient eux aussi de nouvelles identités, qui les ont fait sortir de la clandestinité pour devenir des citoyens avec les mêmes droits que les autres, sans pour autant se soumettre à une norme unique de comportement. Mais les Français se méfient de ces appartenances minoritaires, taxées de « communautarisme ». Jusqu’à présent, on n’a pas cherché à comprendre quelles significations pouvaient avoir les consommations de drogues de ces minorités ; on s’est contenté de les stigmatiser et de les réprimer.  La médicalisation est certainement une approche plus humaine, mais elle ne suffit pas : homme ou femme, nous avons tous besoin de comprendre notre histoire.

Dix questions à Michelle Alexander

ASUD : Comment expliquez-vous le succès de votre livre The New Jim Crow (pour mémoire 3 500 exemplaires à la première édition, puis 175 000 pour l’édition de poche)?

Michelle Alexander : La première édition date de la victoire de Barack Obama, un contexte où le choc émotionnel consécutif à l’élection du premier président noir a plongé notre pays dans la célébration du « post-racialisme », une soi-disant révolution américaine. Très peu de médias étaient prêts à s’intéresser à ce que j’appelle le nouveau système de caste en Amérique . Puis l’euphorie entourant l’élection a commencé à se dissiper. Les politiciens de tous bords – à commencer par les supporters de la guerre à la drogue1 – ont commencé à s’interroger sur le coût des énormes prisons d’État construites en pleine crise économique. On s’est aussi questionné sur les impôts payés par la classe moyenne. Alors, tout à coup, les gens ont commencé à parler ouvertement de l’incarcération de masse, ce qui a créé un climat favorable pour la seconde édition.

Le travail des groupes de pression fut également important. De nombreuses associations de terrain ont relayé le livre sur les réseaux sociaux, notamment les mouvements qui luttent contre l’incarcération de masse de notre jeunesse du fait de la guerre à la drogue. Ils ont fait la promotion du livre, encourageant tout le monde à le lire afin de mieux comprendre l’histoire de notre communauté – [les afro-américains] –. J’ai été en première ligne pour mesurer l’influence des réseaux sociaux comme Facebook et Twitter et leur capacité à contraindre les gros diffuseurs d’information à s’intéresser à un sujet qu’ils avaient pour habitude d’ignorer. Des dizaines de milliers de gens ont lu des articles, regardé des vidéos, échangé des informations à propos du livre, sans aucune aide des grands médias. Ce sont eux qui ont obligé les institutions à prendre la question au sérieux puis à en faire un “mainstream”. Aujourd’hui, le livre figure dans toutes les bibliographies scolaires ou universitaires de nombreuses disciplines :“race”2, politique, science, droit, criminologie, sociologie. Tout cela montre que la jeune génération à pris conscience d’une réalité historique niée toutes ces dernières années.

Dans de nombreuses interviews vous expliquez avoir été longtemps peu perméable à la notion de guerre à la drogue malgré votre formation de juriste et votre militantisme en faveur des Droits Civiques. Pouvez vous nous résumer comment l’étude des statistiques criminelles vous a conduit à concevoir la théorie du New Jim Crow?

Les statistiques raciales3, et en particulier les excellents travaux menés par “the Sentencing project”4 m’ont permis d’écrire ce livre et de mettre en évidence le rôle majeur joué par le racisme dans la Guerre à la Drogue. A tous les niveaux du système judiciaire américain, les questions raciales interfèrent avec la répression, mais sans ces statistiques, peu de gens auraient su, voire auraient pu, connaître l’importance des dommages causés aux Noirs pauvres des États-Unis d’Amérique. Dans un contexte où la question raciale n’est jamais traité de façon honnête les statistiques raciales sont absolument déterminantes pour cerner le problème et éventuellement lui trouver des solutions. Il n’existe AUCUNE voie menant à l’égalité raciale, aux États-Unis ou n’importe ou ailleurs dans le monde, qui ne passe par le recueil d’informations sur l’impact des politiques et de pratiques judiciaires en matière de discrimination raciale.

ASUD52_Bdf_Page_23_Image_0002Avez- vous trouvé dans vos recherches la trace d’une délibération secrète de l’administration Nixon (ou même de Ronald – just say no – Reagan) qui stipule clairement le principe de l’élaboration de la Guerre à la drogue comme réponse coercitive à l’activisme des militants des droits civiques?

Il n’existe aucune preuve d’un plan secret de déclenchement de la Guerre à la drogue et de sa rhétorique de tolérance zéro (“get tough rethoric”) instrumentalisé au bénéfice de la haine raciale. Mais, de fait, cette stratégie n’a jamais été secrète. De nombreux historiens et des spécialistes en sciences politiques ont démontré qu’une telle croisade était au cœur de la stratégie mise en place avec succès par le parti Républicain. Ce plan, connu sous l’appellation de “Stratégie Sudiste”, consiste à utiliser des slogans sécuritaires tels que “soyez durs” (“get tough”), pour attirer le vote des pauvres de la classe ouvrière blanche, traumatisés par la marche des afro-américains pendant le mouvement des droits civiques. Les stratèges du parti républicain ont découvert que les promesses d’“être dur” contre “eux” – le “eux” restant volontairement flou – se révélait extrêmement payantes auprès des Blancs pauvres en les éloignant du vote démocrate. L’ancien directeur de campagne de Richard Nixon, H.R Haldeman a parlé de cette stratégie dans les termes suivants: “Le truc, c’est d’inventer un système qui mette en évidence un fait reconnu: tout le problème vient des noirs”.

Dont acte. Quelques années après l’annonce publique de la “ Guerre à la drogue”5, le crack a envahi les centres-villes où résident nos communautés. L’administration Reagan a surfé sur cette vague avec jubilation, en popularisant tous les stéréotypes médiatiques du genre : “bébé du crack”, “maman du crack”,” putes du crack”, et tout ce qui était lié à une forme de violence en lien avec la drogue. Le but était de focaliser l’attention des médias sur la consommation de crack des ghettos de centre-ville, en pensant pouvoir souder le public autour de la guerre à la drogue, une politique populaire, pour laquelle des millions de dollars étaient demandés au Congrès.

Le plan a parfaitement fonctionné. Pendant plus d’une décennie les toxicos et les dealers blacks ont fait la une de la presse et des journaux télé, changeant subrepticement l’image que nous avions du monde de la dope. Malgré le fait que depuis des décennies, toutes les statistiques montrent que les noirs ne vendent, ni ne consomment plus de drogues que les blancs, le public en est arrivé à associer la couleur noire avec les stupéfiants. A partir du moment ou dans cette guerre l’ennemi fut identifié, la vague de répression contre les noirs a pu se déployer. Le Congrès, les administrations d’États, toute la nation a pu mobiliser au service de la guerre à la drogue des milliards de dollars, et ordonner des incarcérations systématiques, des peines plus lourdes que celles encourues pas les auteurs de meurtres dans de nombreux pays. Et presque immédiatement, les Démocrates ont commencé à rivaliser avec les Républicains pour prouver qu’ils étaient aussi capables de “get tough” contre “eux”. Par exemple, c’est le président Bill Clinton qui a intensifié la Guerre à la drogue, bien au-delà de ce que ces prédécesseurs républicains n’avaient osé rêver. C’est l’administration Clinton qui a interdit aux auteurs de délits liés aux stupéfiants de bénéficier de toute aide fédérale, qui les a exclus des lycées, qui a promulgué des lois les excluant du logement social, jusqu’à les priver de l’aide alimentaire… à vie. Nombre de ces lois, qui constituent l’architecture de base du nouveau système de caste américain, ont été portées par une administration démocrate, désespérée de réussir à récupérer le vote des petits Blancs du Sud, ceux qui avaient été révulsés par le soutien démocrate au mouvement des Droits Civiques, et étaient partis ensuite chez Reagan.

Généralement l’usage de drogues est dénoncé comme le pire ennemi de la communauté noire et l’allié objectif de l’oppression exercé par l’“ homme blanc ». Vous avez inversé cette analyse en identifiant la Guerre à la drogue, et non pas l’usage des drogues, comme l’instrument qui maintenait les noirs dans le système de caste. Comment est-ce que la communauté “black” a compris ce message?

Bien que mon livre soit une critique de l’incapacité du mouvement des Droits Civils à faire de la guerre à la drogue une priorité, la communauté noire a été favorable au livre au-delà de mes espérances. Le directeur du NAACP6, Bem Jealous, a soutenu publiquement le livre en le qualifiant d’appel à la mobilisation, des comités locaux m’ont invité à parler dans tout le pays et ont organisé des débats pour relayer son message. L’ ACLU7 a également été très impliquée . J’ai reçu de nombreuses sollicitations de la part des députés du “Black Caucus”8 pour m’exprimer lors de sessions de formations et rencontré au Capitole de nombreux leaders noirs. Même si le livre n’a pas fait l’unanimité, j’ai reçu une majorité de soutien de la part de ma communauté.

ASUD52_Bdf_Page_24_Image_0001The new Jim Crow est un titre très parlant. Peut-on présenter les États-Unis comme un pays organisé par la “lutte des races”, en référence avec ce que Marx définit par la locution « lutte des classes » ?

Il est toujours dangereux de réduire un mouvement ayant le progrès social et la justice comme objectif, à des notions simplistes comme la race ou même les classes sociales, à fortiori s’il s’agit de définir le fonctionnement politique d’une nation. J’ai choisi le titre de “New Jim Crow” pour invalider l’idée que le système de caste américain appartiendrait au passé. J’ai voulu attirer l’attention du public sur une réalité : en dehors de toute nécessités d’ordre public, le système a balayé l’existence des millions de personnes – dont une écrasante majorité de gens de couleur – les a enfermés dans des cages, puis relégués à vie dans un statut de citoyens de seconde zone selon un modèle qui rappelle étrangement le système “Jim Crow” censé avoir disparu depuis longtemps.

Qu’est-ce qui a changé depuis la réélection d’Obama, et qu’attendez-vous de cette administration et que pensez de la notion de post- racialisme ?

Le New Jim Crow se porte très bien sous Obama. Quiconque prétend que notre pays a dépassé la question raciale, est soit un imbécile, soit un menteur. Heureusement nous avons accès à des statistiques ethniques qui renvoient les fantasmes post-raciaux au principe de réalité. Je n’attend pas autre chose du président Obama, que ce que nous attendions de la part des autres dirigeants. Si nous voulons que les choses changent nous devons nous organiser nous-même pour qu’elles changent. Imaginer qu’un politicien, fut-il président, va prendre le risque de toucher à cette machine, profondément imbriquée dans les rouages de notre système politique, économique et social, est une folie. Nous allons probablement avoir quelques petites “réformettes” (nous les aurions eu même de la part d’un président conservateur), mais le principe de l’incarcération de masse ne sera jamais remis en question sans qu’un puissant mouvement ne s’organise pour inverser la tendance.

Pensez-vous que la Guerre à la drogue conçue  par Nixon soit une stratégie mondiale ?

Non, mais les États-Unis semblent avoir l’habitude d’imposer leur manière de voir aux autres pays, et souvent en les impliquant dans des guerres.

ASUD52_Bdf_Page_26_Image_0001Saviez-vous que dans certains pays européens des minorités ethniques souffrent du même facteur discriminant lié à la mise en œuvre de la guerre à la drogue ( surtout en France, en Angleterre et aux Pays-Bas)?

Oui, mais aucun pays au monde ne possède des niveaux d’incarcération comparables à ceux des Etats-Unis. Et je doute que dans ces pays européens, les minorités connaissent une situation semblable à celle des afro-américains de sexe masculin qui vont presque tous faire l’expérience de la prison une fois dans leur vie. Il faut espérer que l’Europe apprenne de nos erreurs et ne tombe pas dans le piège de l’incarcération sur critères raciaux9.

Que pensez-vous des lois françaises qui interdisent toute référence à l’origine ethnique ou la couleur de peau dans les recherches, les statistiques et les documents officiels?

Ces lois sont inadmissibles et tout à fait choquantes. Elles ne sont pas autre chose que le soubassement d’une conspiration du silence, un déni national des inégalités raciales. Un politicien d’extrême droite, appelé Ward Connerly, a essayé de faire passer des lois identiques aux États-Unis afin que les organisations qui luttent pour les droits civils ne puissent plus mesurer le niveau de discrimination raciale, ou même évoquer le sujet avec des arguments rationnels. Heureusement cette lubie a été combattue avec succès. Il est étonnant qu’un pays comme la France, avec son passé esclavagiste, refuse d’étudier ce qui pénalise les groupes ethniques minoritaires sur le plan politique, législatif ou institutionnel. Il est possible que les Français aiment pouvoir se dire qu’ils n’ont aucun problème de discrimination raciale et que par conséquent ils n’ont pas besoin de statistiques dans ce domaine. Ou peut-être pensent-ils que rassembler de tels éléments va mettre le feu aux poudres. C’est le truc classique, également ici aux États-Unis, de penser qu’il vaut mieux ne pas savoir. Hélas , tout cela revient à déclarer: “ Nous sommes heureux d’être aveugles et sourds. Nous revendiquons le droit d’être ignorants, et peu importe la souffrance que cette ignorance peut causer à d’autres. »

13 fois

C’est la probabilité supérieure qu’ont les Noirs et les Latinos de
se faire condamner pour usage de cannabis par rapport aux fumeurs blancs, pourtant majoritaires, dans l’État de Washington aux USA.
Ce chiffre a été démontré début 2012 par des chercheurs de l’université de Seattle. Lors du référendum pour la légalisation du cannabis en novembre 2012, la lutte contre ce genre de discriminations était l’un des principaux arguments en faveur de cette mesure qui l’a finalement emporté.

Je me souviens quand la police des États-Unis affirmait que le contrôle au faciès n’existait pas. Ils disaient : “il existe peut-être quelques pommes pourries qui ciblent les gens selon des critères raciaux pour les brutaliser mais ce n’est sûrement pas un problème institutionnel.”

Les responsables policiers étaient absolument révoltés d’être même soupçonnés de discrimination. Puis, lorsqu’ils ont reçu l’ordre de recueillir systématiquement toute information sur le sujet, leur ton a brusquement changé. Les données ont montré – sans l’ombre d’un doute- que les gens de couleur étaient contrôlés, arrêtés, et écroués pour des infractions à la législation sur les stupéfiants, dans des proportions incroyablement plus élevées que les Blancs. Confrontés à de telles statistiques, les responsables policiers ont fini par admettre que leurs services avaient un problème. Les discriminations raciales étaient tellement flagrantes d’un bout du pays à l’autre, que même Bill Clinton dû prendre la parole pour condamner les contrôles de police au faciès.

Aujourd’hui, tout le monde sait que ces contrôles sont systématiques et le débat se déplace de “est-ce-que ces pratiques existent ? ”, à “comment faire pour les arrêter ? ”. Rien de tout cela n’aurait été possible sans statistiques ethniques. C’est ce que la plupart des gens ne comprennent pas. Ces données ne sont pas seulement nécessaires pour cerner l’étendue du problème, elles sont indispensables pour élaborer des solutions efficaces. Les statistiques rendent possibles l’identification d’un matériel ultra-sensible : les pratiques institutionnelles en matière raciale. Où se situent les faiblesses, les failles ? Ces mêmes statistiques qui ont d’établir l’existence des contrôle au faciès, ont également été utilisées dans la conception de stratégies plus justes et plus humaines.

Dans ce domaine, le refus des statistiques peut être assimilé à un parti pris d’indifférence délibérée envers les inégalités raciales, choisie volontairement pour ne pas remédier à l’injustice dont souffre un groupe ethnique donné. Il n’est pas possible de déclarer vouloir lutter pour la justice, et dans le même temps cautionner des lois qui rendent impossibles l’identification précise des facteurs de discrimination et d’ inégalité. Il semblerait absurde de demander à un médecin de guérir un malade qu’il serait absolument interdit d’ausculter. Donc on ne peut pas prétendre lutter contre les discriminations raciales en s’interdisant d’utiliser les outils qui nous permettent de diagnostiquer le problème et de trouver le remède.

ASUD52_Bdf_Page_26_Image_0002Saviez vous que la France fut le premier pays à abolir l’esclavage et à promouvoir des officiers noirs ?

Je n’ai pas de commentaires à faire. Je suis toujours réticente à l’idée de féliciter des gens pour avoir cesser de faire quelque chose qu’ils n’auraient jamais du commencer. Je ne féliciterai jamais un mari parce qu’il cesse de battre sa femme, mais je peux lui faire comprendre qu’il a eu raison de changer de comportement. C’est à peu près ce que je ressens à propos de l’abolition de l’esclavage en France.

Propos recueillis en avril 2013

1“Get tough true believers”: littéralement les “croyants du soyons durs” . L’expression “get tough laws” est devenue un lieu commun pour designer ceux que nous qualifierions en France par la locution “tolérance zéro”.

2Les travaux implicant la notion de “races” n’existent pas en France, alors que ce mot est fréquemment utilisé aux États-Unis principalement pour aborder les problèmes de discrimination et de racisme.

3Nous parlons plutôt en France de “statistiques ethniques”

4“The sentencing project” réseau de recueil de données statistiques sur l’incarcération de masse aux États-Unis www.sentencingproject.org

5Pour mémoire c’est le discours du 17 juillet 1971, à la tribune du Congrès qui déclare “la drogue ennemi public n° 1 des États-Unis”

6National Association for the Advancement of Colored People, principale association de lutte pour le droit des noirs, fondée en 1909 par W.E.B. Du Bois

7L’ American Civil Liberties Union, ACLU est une organisation de gauche qui milite contre les abus de pouvoir gouvernementaux

8Littéralement le “bloc noir”, le black caucus est un lobby parlementaire constitué par les membres afro-américains du Congrès théoriquement inter partisan mais en pratique proche des démocrates.

9Ce vœu pieu est à rapprocher du célèbre aphorisme d’Eric Zemmour qui nous expliquait le 6 mars 2010 chez Ardisson que les contrôles au faciès de la police française étaient justifiés par le fait que « la plupart des trafiquants sont noirs ou arabes »

The New Jim Crow et le Nouveau Bougnoule

Michelle Alexander nous parle d’une nouvelle société de caste, née sur les décombres d’une guerre à la drogue, menée rigoureusement et méthodiquement et contre la communauté afro-américaine. Une société ou un adulte noir de sexe masculin sur deux, a été incarcéré au moins une fois pour un délit lié aux stupéfiants. L’actualité des banlieues françaises éclaire ces propos d’un jour sinistre. Et si Michelle Alexander nous parlait de notre futur ? Et si le New Jim Crow était en train de s’appeler le nouveau Mohamed ?

Jim Crow ( Jim le Corbeau),  c’est le « négro », naïf, gourmand, superstitieux, un peu lâche, bref, un topos du folklore raciste américain rangé entre l’Oncle Tom et le rapper gangsta. Ce brave Jim  prête son nom à tout un ensemble de mesures législatives votées par les États du Sud après la guerre de Sécession pour organiser la ségrégation raciale, un dispositif connu sous le nom de « lois Jim Crow », bref un symbole à la fois de la suprématie blanche et de l’hypocrisie qui l’accompagne.

 En intitulant son essai « The New Jim Crow », Michelle Alexander connaissait le poids des mots. ASUD a déjà évoqué ce best seller: l’instrumentalisation de la guerre à la drogue dans la lutte séculaire menée contre les noirs, démontrée, analysée, statistiques à l’appui, dans un livre-événement paru en 2012. L’ouvrage est toujours l’objet de centaines de débats menés à travers le pays. En choisissant ce titre, qui parle d’un passé qui ne passe pas, Michelle Alexander,  savait qu’elle allait déclencher des réactions…disons vives. Imaginez un livre -programme sur la criminalité en banlieue intitulé « Les nouveaux bougnoules, aveuglement ethnique et incarcération de masse »1.

ASUD52_Bdf_Page_25_Image_0001Jusque très récemment, Michelle Alexander partageait l’analyse de la plupart des militants des droits civiques à propos de la politique des drogues et plus spécifiquement de l’histoire de l’héroïne, puis du crack dans les getthos des grandes villes. Pour ces activistes de gauche, l’introduction des drogues dures relève au mieux d’un laissez-faire des autorités, au pire d’un complot des services secrets pour briser toutes velléités révolutionnaires des groupes protestataires, type Black Muslims ou Black Panthers.  Puis, la lecture des archives judicaires américaines, où, à la différence de la France,  l’origine ethnique est scrupuleusement mentionnée, lui a fait découvrir l’ampleur de la cette « nouvelle société de caste ». La guerre à la drogue serait avant tout une machine infernale montée par les Républicains de l’équipe Nixon pour capter le vote des petits blancs du sud et stopper le mouvement d’émancipation des noirs. La thèse n’est pas nouvelle, ce qui l’est, c’est le  succès. Un succès grand public, assez inattendu. De plus, cette médiatisation n’ôte rien du rigaurisme d’une démonstration, basée sur l’étude des courbes d’incarcération  des « colored people » depuis les années 70 jusqu’à nos jours.

Pourquoi ce livre mérite-t-il notre attention ? Parce qu’il nous parle aussi de nous et de nos fantasmes raciaux si diffiçiles à énoncer dans notre paradis républicain.  Parce qu’il dénonce la guerre à la drogue et ses slogans sécuritaires comme un outil conçu pour capter le vote des pauvres de la classe ouvrière blanche. Parce-que trop souvent, il suffit de remplacer le substantif “Blanc” par « Français de souche », et celui de « Noirs » par “immigrés” ou « racaille », et soudainement cette lecture nous semble étrangement familière. Parce-que nos débats sur « la drogue et les banlieues » mérite cet éclairage nouveau. Et surtout, parce-que visiblement, le pire est à venir. Les afro-américains, tous les afro-américains ont dans leur famille, qui un oncle, un frère, un fils, ou même parfois une sœur, qui a été ou sera incarcéré pour des faits relatifs à la répression des drogues.  Qui, à l’exception de notre ineffable Eric Zemmour, est en mesure de répondre à cette question : les minorités visibles sont-elles en train de subir l’incarcération de masse décrite par le New Jim Crow ?

 “Pas de chemins vers l’égalité raciale sans statistiques ethniques” nous dit Michelle A. La grande stratégie anti-noire mise en point par l’administration Nixon sous la bannière war on drugs est peut-être en passe de se décliner  termes à termes sur notre bonne vieille terre de France.

 1 Michelle Alexander, The New Jim Crow, Mass Incarceration In Colorblindness, N.Y.

Patrimoine génétique, origine ethnique… le dossier qui “gènes”

Les sciences dures vont-elle nous renvoyer dans les cordes d’un ring déserté depuis la fin de la Seconde guerre mondiale: celui de l’hérédité, des facteurs génétiques et, pourquoi ne pas l’écrire, celui des races humaines. Réponse en deux temps, d’abord la génétique, ensuite la sociologie. Nous pensions cette fiction chère au Comte de Gobineau1, jetée aux poubelles de l’histoire, au nom de la science justement. Comme la Licorne ou le Sphinx, les races humaines étaient réputées animaux mythologiques, inventés par un XIXe siècle gonflé de certitudes coloniales, dont l’itinéraire sulfureux aboutissait aux chambres à gaz et aux expérimentations des médecins nazis. Il semblerait que la science contemporaine nous oblige à revoir notre copie. Notamment en matière d’addictions.

Durant pratiquement deux siècles les savants ont traité les problèmes liés à l’hérédité et la question raciale avec des instruments théoriques qui se voulaient rationnels. Classement, hiérarchie, tableaux, tous les pionniers de la classification des espèces ont flirté avec le déterminisme racial. Buffon, Linné, Vacher de Lapouge et même Darwin se sont penchés avec intérêt sur le sujet. L’erreur serait d’assimiler cette fascination pour le droit du sang à une réminiscence de l’ordre seigneurial. C’est presque le contraire. Le Naturalisme, mouvement littéraire “éclairé”, verse abondamment dans le déterminisme naturel, et ce cher Emile Zola fait de l’hérédité la principale cause de l’alcoolisme des Macquart – la branche junkee de la saga familiale qui fonde son œuvre. Dans une certaine mesure, on peut même affirmer que le racisme dit scientifique est une pierre jetée dans le jardin démocratique puisque les Blancs, qu’ils soient puissants ou misérables, sont censés hériter “naturellement” de qualités attribuées par l’Ancien Régime exclusivement aux aristocrates de Sang bleu. Adolf ayant pourri le dossier avec une guerre mondiale et cinquante millions de morts, nous avons oublié à quel point la pensée occidentale, de gauche comme de droite, avait adopté la prépondérance des facteurs héréditaires comme une évidence.

ASUD52_Bdf_Page_18_Image_0002Dis-moi qui est ta maman…

Or il est aujourd’hui, moins facile de se détourner en se bouchant le nez. L’affaire s’est embrouillée depuis la véritable révolution née d’une conjonction entre la neurobiologie et la découverte du génome humain, conjonction qui réhabilite peu à peu le champs mystérieux de l’inné, au détriment de son frère cadet, l’acquis. En clair, il se murmure des choses telles que “Dis-moi qui est ta maman , je te dirai quelles drogues tu risques d’apprécier.”

Médecin responsable de l’espace Murger2 à l’hôpital Fernand Widal, le Dr Florence Vorspan l’admet sans ambages : “Aujourd’hui pour qu’une étude sur les addictions soit prise au sérieux, cela implique forcément un volet génétique ou d’imagerie cérébrale” (lire l’interview du Dr Vorspan). Un coup d’œil sur le formulaire d’inclusion du projet COM ON lève toutes ambiguïtés : “une prise de sang de 10 ml sera réalisée pour rechercher le variant génétique d’une enzyme dégradant la dopamine au niveau cérébral”. Paf! Et Florence Vorspan d’enfoncer le clou : “Il est politiquement incorrect de le dire, mais nous savons que les Noirs, les Jaunes ou les Blancs ne réagissent pas de la même façon lors de la consommation d’une substance psychotrope”. Re paf!

Mais alors on nous aurait menti? Le fameux « drug set and setting » serait donc une baliverne gauchiste pour gogos nostalgiques d’Olivenstein? Les choses sont évidemment moins simples.

Avant de ricaner, il convient de rendre un hommage mérité à la sociologie, l’anthropologie et la psychologie (ce qui inclut évidemment le Dr Freud), sciences qui permettent de comprendre à quel point les facteurs culturels et sociaux sont déterminants dans l’itinéraire d’un consommateur de drogue. Le bémol est sans doute à trouver dans l’excès de “psychologisation” – notamment dans les années 70 – qui a littéralement saturé la question pendant des lustres.

ASUD52_Bdf_Page_17_Image_0001Un dossier explosif

Aujourd’hui le balancier est en train de revenir en sens inverse, quitte à ne nouveau, flirter avec les lignes sulfureuses. Le retour des interrogations génétiques trouve un écho légitime dans de nombreuses questions sociétales dites “sensibles”, dont le Mariage pour tous est le dernier exemple. Enfants adoptés sous X, enfants de donneurs anonymes, là aussi les facteurs héréditaires entrent par effraction dans un champs verrouillé – avec raison- par les inconditionnels de l’acquis.

Sur le terrain des addictions le dossier est explosif à double titre. Premièrement la piste des neurosciences et de la génétique est toute nouvelle, donc sujet à caution, voire à d’inénarrables absurdités. Ensuite cette piste fraîche est minée par un explosif diabolique: le racisme. Drogue et racisme c’est le couple infernal. La consommation de substances exotiques a toujours généré des explications racialistes, d’inspiration coloniale dans la vieille Europe ou esclavagistes aux États-Unis (lire l’interview de Michelle Alexander).

Rouvrir cette boîte de Pandore présente donc des risques évidents, à la fois sur le plan scientifique mais surtout sur le terrain éthique. Anne Coppel nous rappelle à quel point le mutisme français sur l’origine ethnique des « toxicos » des années 80 fut une arme culturelle à double tranchant. Alors pourquoi Asud, association d’usagers, devrait-elle soulever ce coin de voile pudiquement jeté par les autres acteurs sur un sujet particulièrement casse-gueule ? Peut-être justement parce qu’il s’agit de notre peau à nous, et quelle qu’en soit la couleur, nous sommes attentifs à tout ce qui peut nous aider à la sauver.

1De Gobineau, traité sur l’inégalité des races humaines, Paris, 1853

2Murger était un pochtron célèbre, écrivain à ses heures, qui a fréquenté assidûment le voisinage de l’Hôpital Fenand Widal. Bizarrement, aucun rapport avec le verbe transitif du même nom conjugué à la forme pronominale.

© 2020 A.S.U.D. Tous droits réservés.

Inscrivez-vous à notre newsletter