Cachez ce joint que je ne saurais voir

Le 31 décembre, la loi de 1970 et son  fameux article L630 (rebaptisé L3421-4) fêteront leurs quarante ans.  Quarante ans de condamnations pour « incitation et provocation à l’usage » ou pour « présentation sous un jour favorable des stupéfiants ». Florilège…

Il y a quarante ans était votée la loi « relative aux mesures sanitaires de lutte contre la toxicomanie et la répression du trafic et de l’usage illicite de substances vénéneuses ». Une loi si sévère qu’un député de droite la qualifiera « d’ensemble juridique dont bien des dispositions pourraient, hors du contexte dans lequel elles s’appliquent, paraître choquantes ». Cette loi innove aussi en créant un article pour le moins curieux qui punit « l’incitation et la provocation à l’usage ainsi que la présentation sous un jour favorable des stupéfiants ». Baptisé L630 et renommé L3421-4 rien que pour embêter le Circ, cet article de loi liberticide, qui n’a pas soulevé de contestation lors du débat précédant le vote, rend l’infraction passible d’une peine de cinq ans de prison et d’une amende de 75 000 euros.

Vive la liberté d’expression

Le premier à avoir fait les frais du L630 est le gérant d’un journal de Melun, Expression 77. Qu’avait-il écrit pour déclencher le courroux de la justice ? Je ne m’en souviens pas. Le second, c’est le journal Libération qui, en 1977 et durant quelques mois, a publié la bourse du haschich, des fiches pratiques et un article sur Thomas Szasz, célèbre psychiatre américain, notamment auteur de la Persécution rituelle des drogués. Dans tout ce fatras (30 textes publiés entre 1976 et 1977), ne figure pas le célèbre « Appel du 18 joint » et c’est le procureur qui nous en donne la raison : « Sans en prôner les vertus, il tendait seulement à voir réserver plus d’indulgence à l’usage des drogues douces »… D’après Libération, ce sont les nombreuses signatures « people » qui ont dissuadé le procureur d’attaquer… Un procès où Lucien Bodard (écrivain aventurier) et Jean-François Bizot (le fondateur du magazine Actuel) sont venus à la rescousse de Serge July, son rédacteur en chef.

Avec l’avènement du socialisme en 1981, cet article de loi tombe en désuétude. Viper, magazine exclusivement dédié aux drogues et plus particulièrement au cannabis, fait son apparition en kiosque. Conçu et réalisé dans la cuisine de Gérard Santi, son rédacteur en chef, Viper est une entreprise de potes « trimant jour et nuit, dans des conditions moyenâgeuses pour pas un rond ». Au fil des numéros (trimestriels), Viper s’affirme comme le magazine qui informe sur le cannabis, dénonce les mensonges, décrypte l’actualité, mais qui ne se prend pas au sérieux pour autant et révèle quelques grands illustrateurs : notre ami Pierre Ouin, toujours présent aux côtés d’Asud, amis aussi Matt Konture, Franck Margerin… En 1984, Drogues, une revue sérieuse et socialiste, écrit que Viper est un magazine d’utilité publique. Il tire alors à 30 000 exemplaires et les publicitaires se pressent à la porte de Gérard Santi qui, épuisé et sollicité de toute part, préfère abandonner au moment où l’attendait peut-être la gloire.

Un article sur mesure pour les militants de la légalisation

Je m’égare. Quand nous avons créé le Circ en 1991, les journalistes à qui nous présentions l’association nous répondaient invariablement que nous ne tiendrions pas longtemps et qu’à la première occasion, le pouvoir nous ferait taire. Tant que nous ne représentions rien, et même si nous avons distribué des pétards lors d’une manif contre l’extrême droite en 1991 et envoyé aux médias une barrette de « Tchernobyl » (le petit nom donné au haschich coupé à la paraffine), nous n’avons pas croisé le chemin de la justice.

En 1993, le Circ organise en collaboration avec les éditions du Lézard la première « Journée internationale d’information sur le cannabis » dans un théâtre parisien. L’année suivante, nous accueillons un objecteur de conscience qui créé un « 3615 CIRC ».

 C’était le temps où l’association avait le vent en poupe et participait en Prime Time à de nombreuses émissions de télévision.

Un jour de novembre 1994, je me présente pour la première fois à la brigade des stupéfiants suite à une invitation par téléphone. J’apprends que France Télécom a porté plainte contre le Circ qui présente le cannabis sous un jour favorable en écrivant sur une de ses pages Minitel que ce dernier est efficace contre le glaucome. Une autre plainte, apprends-je, a été déposée par un téléspectateur suite à l’émission de Jean-Luc Delarue où j’exhibais un pied de chanvre posé sur la table de mon salon.

Dans l’élan, les inspecteurs de la brigade des stupéfiants décident de perquisitionner notre local. Ils saisissent, non seulement nos tee-shirts, mais aussi des affiches, des flyers, des patchs, de la documentation et des milliers d’exemplaires de notre fanzine, Double Zéro. S’ensuit une garde à vue éprouvante ponctuée de discours très peu courtois.Le 3 février 1995, je suis condamné, en tant que président du Circ, à six mois de prison avec sursis et 10 000 francs d’amende pour « provocation à l’usage de substances présentées comme douées d’effets stupéfiants ». En appel, l’amende passe à 30 000 francs et le « 3615 CIRC » est définitivement fermé. 

Un gouvernement qui interdit à un parti politique de sa propre majorité le droit de manifester pacifiquement dans un lieu privé, c’est inédit, non ?

Une longue série de condamnations

Cette première condamnation inaugurait une longue série ayant toutes pour fondement le fameux L630. De 1995 à 1997, les rassemblements de « l’Appel du 18 joint » sont interdits. Pour l’anecdote, en 1997, alors que la gauche reprend le pouvoir et qu’échaudé par les interdictions à répétition, le Circ passe le relais aux Verts, le préfet de police interdit tout de même le rassemblement… Un gouvernement qui interdit à un parti politique de sa propre majorité le droit de manifester pacifiquement dans un lieu privé, c’est inédit, non ?

Le problème que pose cet article dont nous réclamons la suppression depuis des lustres, c’est qu’il est interprété selon le bon vouloir des autorités. Combien de personnes ont eu maille à partir avec la police seulement parce qu’elles portaient un tee-shirt orné d’une feuille de beuh ? Pourquoi n’a-ton pas attaqué Kouchner la girouette qui, en son temps, tenait des discours enflammés en faveur de la légalisation ? Et quand Daniel Vaillant écrit qu’il faut « négocier des accords avec les autorités des pays importateurs comme le Maroc » et que ce sera aux douaniers de contrôler la qualité du haschich, ne présente-t-il pas à sa façon le cannabis sous un jour favorable ? Le Circ n’est pas la seule association à avoir été punie au nom de l’article L630… Asud, les Verts et Chiche en ont fait indirectement les frais pour avoir soutenu le Circ les années où « l’Appel du 18 joint » était interdit.

La condamnation en mars 1998 de Philippe Mangeot (président d’Act Up) pour un tract intitulé « J’aime l’ecsasy » et les procès à répétition intentés au Circ créent un ras-le-bol qui pousse les militants à se constituer en collectif, le Collectif pour l’abrogation de la loi de 1970 (CAL 70) dont la première revendication sera l’abrogation de l’article L630 du code de la santé publique. Quand Nicole Maestracci devient présidente de la Mildt en 1999, elle promet de veiller à ce que cet article de loi ne soit plus appliqué à l’encontre d’une association.

Évitez de prononcer le mot « cannabis » et évitez de soutenir le Circ, vous risquez de vous retrouver devant un tribunal…

Tout et n’importe quoi !

Si ce sont avant tout les militants qui ont subi les foudres de la justice, ils ne sont pas les seuls. Qui se souvient du magazine L’Éléphant Rose dont le premier numéro est sorti en 1995 ? Son directeur sera condamné à un an de prison avec sursis et 300 000 francs d’amende (un record) pour présentation du cannabis sous un jour favorable et provocation à l’usage du cannabis.

Cet article de loi sert aussi de prétexte à des associations pour essayer d’interdire des livres en portant plainte contre leurs auteurs et leurs éditeurs. C’est ainsi que le 10 juin dernier, j’ai été auditionné dans un commissariat suite à une plainte concernant J’attends une récolte, livre politique et manuel de jardinage… Ces manœuvres paient parfois. Suite à l’interpellation musclée du gérant d’une enseigne de la Fnac, plusieurs livres ont disparu de leur site de vente en ligne. Il faudra un article dans Libération pour que les livres en question soient de nouveau disponibles. Ouvrir une boutique où vous vendrez tout le matériel nécessaire pour cultiver du cannabis dans votre salle de bains est légal, mais évitez de prononcer le mot « cannabis » et évitez de soutenir le Circ, vous risquez de vous retrouver devant un tribunal.

Cet article de loi muselle la parole, nuit aux débats et prend en otage les médias. Dans son dernier plan triennal (2008-2011) de lutte contre les drogues et la toxicomanie, la Mildt a demandé au CSA – qui a accepté sans broncher – de censurer des écrans de télé toute allusion positive aux drogues… Et qui ose encore écrire que les médias sont indépendants ?

Quand vous croisez un étranger et lui dites que la représentation d’une feuille de cannabis est interdite en France, il n’y croit pas, et encore moins que la loi soit appliquée en priorité contre des militants. En tout cas, cette particularité de la loi qui interdit qu’on la conteste sans prendre de risques est toujours de la fête. On a le droit, écrivait encore récemment au Circ le préfet de police (voir p.19), de débattre sur le cannabis, mais pas de le présenter sous un jour favorable… Or, dès que l’on prend parti pour la légalisation du cannabis, c’est le présenter sous un jour favorable et s’exposer à de lourdes représailles.

Jean-Pierre Galland

Perspectives vénusiennes

Début du quatrième  décan du second âge  soltsticien, Empire  vénusien (la troisième galaxie à droite de la constellation du vautour,  à environ 450 000 trillions de milles martiens  du système solaire).  Des nouvelles de la Terre et de ses habitants  humanoïdes.

L’une de nos sondes de reconnaissance intergalactique nous revient avec des nouvelles fraîches (un peu moins de 14 zillions de métasecondes) de la quatrième planète du second système solaire, colonisée par une population de singes anthropoïdes évolués qui se nomment eux-mêmes « êtres humains».

La dernière sonde laissait pourtant peu d’espoir de conserver un avenir quelconque à cette planète. Après avoir tenté par 2 fois en moins de cinquante années terrestres de s’autoexterminer au cours de 2 conflits généralisés, les singes anthropoïdes terriens avaient en effet trouvé le moyen de se grouper autour de 2 empires antagonistes amoncelant chacun des quantités phénoménales d’armements (de quoi réduire plusieurs fois leur propre planète en cendres). Le tout, en saccageant méthodiquement les possibilités de régénérer l’eau, les gaz nécessaires à leur survie et les autres espèces animales et végétales de leur environnement. Des créatures apparemment très nuisibles, animées d’une rage peu commune d’autodestruction.

Par miracle, le décryptage de nos dernières données semble cependant indiquer que ces primates ont réussi à survivre par le plus incroyable des hasards. Mais le plus cocasse réside dans la dernière brimade qu’ils se sont auto-infligés. Pour échapper au stress engendré par ces conditions épouvantables, la plupart des habitants ont recours à l’absorption de substances chimiques euphorisantes, comme c’est le cas dans toutes les sociétés évoluées. Mais là aussi, les êtres humains se distinguent par leur goût des luttes intestines. Suivant les zones culturelles, les uns consomment plutôt des fruits fermentés, les autres fument des herbes aromatiques, d’autres encore ont recours à l’industrie chimique. Mais leur intolérance congénitale pousse ceux qui boivent à vouer aux gémonies ceux qui fument, les deux parties étant tantôt d’accord avec ceux qui prennent de pilules, tantôt contre, selon que ces pilules sont fabriquées par des pauvres et vendues par des riches ou fabriquées par des riches et vendues par des pauvres. Bref, ces primitifs réussissent à se maltraiter réciproquement au nom de l’ivresse qui, dans toutes les autres galaxies évoluées, est une occasion unique de fraternité. Une frénésie qui semble atteindre des sommets aux environs du début de ce qu’ils nomment leur « XXIe siècle » (nul n’a encore compris le XXIe siècle après quoi !). À cette époque, la moitié des prisons terriennes étaient remplies d’adeptes de l’une ou l’autre plante interdite. Par un surcroît de cruauté, les prisonniers étaient choisis dans la couche la plus pauvre de la populace, les riches consommateurs des mêmes substances étant automatiquement dispensés de peine. Tous les caractères d’équité, et même la simple logique, semblent avoir été piétinés par cette hystérie collective. L’assassinat généralisé des « consommateurs de drogues » (c’est sous cette appellation que les amateurs de boissons désignent les fumeurs et autres adeptes de substances chimiques) se fait au nom de la santé publique et de la liberté. Or, c’est précisément les plus mal en point physiquement qui furent l’objet de la répression la plus féroce. L’obsession antidrogue a permis de mettre à bas toutes les protections juridiques garantissant les libertés individuelles. Partout sur cette planète maudite, elle a servi de prétexte pour asservir les paysans, favoriser les mafias, enrichir les marchands d’armes et soustraire des sommes colossales au prélèvement de l’impôt. Ce que les doctrines totalitaires du siècle précédent avaient manqué, la guerre à la drogue était en passe de le réaliser : la guerre civile généralisée au niveau planétaire.

L’étude de ce monde étant particulièrement déprimante pour les scientifiques et les espoirs d’améliorations étant faibles pour les dix prochains millénaires, la question de la poursuite des recherches actuelles reste posée. Une invasion massive, précédée d’une glaciation chimique à l’aide de nos drogues euphorisantes les plus modernes, nous semble en effet beaucoup plus souhaitable dans l’intérêt même de ces misérables « humains ».

Fabrice Olivet, envoyé spécial de l’empire vénusien

Bloodi, le premier droguézeureux

Asud vous parle de dope depuis vingt-quatre ans sur un mode particulier qui peine à trouver une définition mais qui explique peut-être notre longévité. Pour caractériser ce ton, on pourrait inventer un néologisme : le « bloodisme ». Et on dirait d’une situation qu’elle est « bloodiesque », comme on écrit « dantesque », un adjectif qui ne se comprend que si l’on connaît l’univers particulier de l’auteur qui l’inspire. Le bloodisme, c’est une façon de parler des drogues qui n’est ni du pathos, ni du ricanement, ni du scientisme. C’est un mix de gore et d’humour au second degré. L‘élégance de parler de la dureté de la vie de tox avec infiniment de légèreté. C’est une recette difficile, un chemin étroit qui sert de marquage de nuit. Grâce à Bloodi, nous suivons… une ligne… de crête…

Il existe plusieurs façons de parler des drogues. Le mélodrame reste la plus facile, mais la petite déconne sur le pétard gagne aussi des parts de marché. Depuis quelques années, nous subissons également la montée du discours addicto « scientifique et objectif », ayant le mérite de prétendre se baser sur des statistiques, ce qui ne l’empêche pas d’être aussi faux-cul que les deux autres.

Dis-moi comment tu parles des drogues…

Commençons par le plus classique, et il faut bien le reconnaître, le mieux partagé : la dramatisation avec une pointe de pathos… Ce ton est d’autant plus surprenant que, soyons honnêtes, pour la grande majorité d’entre nous, les drogues et l’alcool ne riment pas avec tristesse et désespoir. Mais il est admis une fois pour toutes que le mode geignard, voire l’imprécation vertueuse doivent demeurer les véhicules standard dès lors qu’il s’agit de donner des informations sur les drogues, la manière de les consommer, sur qui les vend et qui les achète. C’est le royaume des fameuses paniques morales (lire Flakka : la panique morale à 5 dollars) qui empruntent les faux-nez du moment, les « drogues du viol », les « drogues qui rendent accro à la première prise », les drogues qui font semblant d’être douces mais qui rendent schizophrène… Bref, au même titre qu’il n’y a pas de drogués heureux, il n’y aurait pas de drogues innocentes. Le pire est que les consommateurs eux-mêmes utilisent volontiers ce véhicule confortable pour narrer leurs propres expériences. Le cinéma et la littérature nous régalent de biopics plus ou moins authentiques où Christiane F. se donne la More sur les Chemins de Katmandou. À titre d’exemple, il faut visionner Requiem for a Dream, le film inventé pour casser le moral au fêtard le plus endurci.

À l’autre bout du spectre, vous avez le genre « rigolade de potache ». « Il a fumé la moquette ! » Et voilà un vilain petit sourire qui pointe sur le visage des animateurs de plateaux télé dès que l’on parle de fumette ou même de lignes de coke. Dans la foulée des Frères Pétards ou de la série Weeds, un minuscule coin de tolérance s’est glissé dans la solennité officielle avec la popularisation du cannabis, mais un tout petit coin strictement réservé aux divertissements façon amateur de « l’esprit Canal ». Un clin d’œil entre initiés, certes, mais un espace sans doute appelé à prospérer à l’ombre d’une censure officielle qui reste la norme pour les discussions sérieuses entre adultes responsables.

Ouin Bloodi prend de la drepouÀ propos de sérieux, la troisième langue utilisée par les médias Main Stream est celle des articles à connotation scientifique, ceux qui référencent l’OFDT toutes les quatre lignes en citant abondamment psychiatres et neurobiologistes. Cette communication, qui se veut moderne et non moralisatrice, a tout de même pour objet essentiel de ne parler que des dangers liés à la consommation de substances. Elle reste en cela profondément influencée par cette loi de 1970, qui prescrit de ne jamais présenter une substance interdite « sous un jour favorable ». Les addictologues tentent bien de se dédouaner en disant beaucoup de mal de l’alcool et du tabac mais au final, on reste dans une communication calibrée pour stigmatiser l’ivresse. Seule différence : les prescriptions sanitaires se substituent aux anathèmes moralisateurs. Que faire pour passer les mailles d’un filet solidement tressé par des lustres d’hypocrisie ?

Bloodi et le bloodisme

Depuis un peu plus de vingt ans, nous essayons de tracer notre route entre ces trois chemins. Le pathos et les ricanements de potaches restent bien en cours dans les médias, le discours addicto, passablement ennuyeux, étant plutôt réservé à la presse écrite. Soyons juste, notre journal est lui-même souvent marqué par ces trois courants qui se succèdent parfois dans nos colonnes sans forcément se juxtaposer. C’est pourquoi nous sommes débiteurs vis-à-vis du petit bonhomme à crête. Lorsque Pierre Ouin débarque à la rédaction d’Asud journal avec sa BD sous le bras (lire Et Pierre est arrivé…), nous ignorions que son personnage fétiche allait devenir notre meilleur porte-parole pour pratiquer une novlangue sur les drogues.

Ça commence comme une voix off de commentaire animalier : « Bloodi s’est payé un demi-gramme d’héroïne et s’est troué les veines avec une seringue. » Douze cases se suivent, identiques, nonobstant la taille grandissante de la cendre qui refuse de tomber avant que le mégot incandescent n’entre en contact avec le doigt du fumeur. Puis il reprend la pose, les paupières se baissent comme le rideau du IIIe acte… et la vie continue, indéfiniment, identique elle aussi. Bloodi prend de l’héro est un chef d’œuvre d’Understatement. Le temps est suspendu par cette stupeur indéfinissable de l’héroïne qui offre pour une somme modique le même confort aux princes et aux mendiants.

Popeye SubuDans le n°27, sorti en 2005, un Bloodi transformé en Popeye nous dit « Shootez pas le Subutex les mecs, on a l’air con ». Là aussi, tout est dit…

Nous tentions déjà de décrire cette convergence entre Asud et Pierre Ouin en présentant le Courrier toxique : « Pour naviguer dans l’étroit goulet qui sépare l’exhibitionnisme du pittoresque, une solution existe : c’est le rire. » (lire Pierre Ouin et ASUD vous présentent Courrier Toxique).

Le bloodisme, c’est cette faculté de choper le détail qui tue, au sens propre, le truc craignos que l’on évite de placer dans les dîners en ville. Puis de faire de cette marque, considérée comme horrible par l’extérieur, un gag, une phénoménale rigolade qui dit les choses en restant à la hauteur du sujet, de l’intérieur, en se regardant face au miroir, d’aucuns diraient du point de vue de la communauté.

Le Tintin au pays des junkies ?

Bloodi, c’est le Tintin des junkies, un punk à la crête indémodable qui incarne à la fois un style de vie bohème, une obsession assumée de la défonce et une absence de sens moral revendiquée. Malgré cette accumulation de stéréotypes désobligeants, une vraie tendresse imprègne la narration des aventures du petit punk perfecto noir. Bloodi restera pour Asud le vrai, le seul symbole ouvertement communautaire.

Olive & Ouin BloodiExiste-t-il un sentiment communautaire parmi les tox ? Vieux débat. Nous avons souvent répondu par la négative, mais quand on prend de la dope, tout le monde se retrouve sur un point : comment se procurer des substances le plus rapidement possible, à moindre coût et dans la plus grande discrétion ? Bloodi a tout de suite incarné quelque chose qui est aux antipodes de la solidarité : l’appât effréné du gain, le goût des arnaques, le mépris pour les faibles qui ne savent pas flotter dans ce monde de brutes. Une caricature insupportable quand elle est énoncée de l’extérieur, par des soignants ou des journalistes en mal de sensations, mais qui devient un signe de reconnaissance quand elle est un clin d’œil complice lancé par un keupon qui fait partie de la famille.

Bloodi est bien le premier des droguézeureux. Celui qui sait nous parler de nos plaies avec tendresse. Il incarne l’antithèse du pathos, des ricanements ou du scientisme qui sévissent quand on parle des dopes car il aime avant tout se moquer de lui-même. Bloodi, c’est nous, sans concessions, sans pudeur mais avec tellement d’humanité qu’il nous oblige à nous rappeler que si le rire est le propre de l’homme, l’usage des drogues n’arrive pas très loin derrière.

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À Bloodi, les usagers reconnaissants

En 1995, la figure de Bloodi apparaît pour la première fois dans le journal d’Asud. Le petit keupon avec des chaussures rouges restera à nos côtés pendant dix-sept ans, toujours en quête de prods mais visiblement intrigué par une nouvelle arnaque : la réduction des risques. Ji-Air, président d’Asud et rédac’ chef du journal de 1993 à 1997, nous raconte l’histoire d’un apprentissage mutuel.

Quand je suis arrivé à Asud en 1992, voir, toucher, palper, humer le premier numéro du journal fait par les usagers pour les usagers, et surtout des usagers non-repentis, fut pour moi une véritable révélation et une aventure dans laquelle je me suis jeté à corps perdu. Mais rapidement, après le 4e numéro, on s’est senti coincé dans le format bichrome un peu austère des débuts. Ce journal, on le voulait plus « fun », plus visuel, plus coloré et là, une petite lumière s’est allumée dans ma tête : Bloodi. Je m’étais déjà régalé en lisant ses très toxiques aventures dans le magazine Viper, puis dans Métal Hurlant. Une nouvelle génération de dessinateurs punkies bousculait les convenances et les papys de la BD. Parmi eux, Pierre Ouin, un sacré coup de crayon, un humour trash et féroce teinté d’anarchie. Oui, il nous fallait Bloodi, c’était une évidence.

Le dessinateur attitré de la RdR

Mais comme tout vilain toxico qui se respecte, on a commencé par lui pirater un de ses dessins (Bloodi aurait fait pareil après tout). Mais pris de remords, j’envoie au lascar un exemplaire du journal et une invite à nous rencontrer rapido… accompagnée de quelques vagues excuses. Et le père Ouin est venu pointer sa truffe dans notre luxueux nouveau local (un petit deux pièces à Belleville, un palace après Barbès et les cités craignos). Le contact fut tout de suite excellent, Pierre était ravi qu’on lui ait taxé son dessin et était partant pour se lancer dans l’aventure Asud. Le problème, c’est qu’à l’époque, le pognon était rare et un dessinateur, ça a besoin de manger, accessoirement de se faire un shoot de temps en temps et de pouvoir offrir des bijoux à sa souris d’amour. Mais ça ne l’a pas bloqué : il avait kiffé notre journal et il se voyait bien initier Bloodi à la Réduction des risques qui débutait.

1995 [ASUD] Petit manuel du shoot à risques réduits 1995 [ASUD] Petit manuel du shoot à risques réduits-01Pour nous faire pardonner, on lui a quand même dégoté un job dans ses cordes : le Petit Manuel du shoot à risques réduits. Une première en France, tirée à 500 000 exemplaires grâce au ministère de la Santé. Le premier document consacré aux techniques de réduction des risques liés à l’usage de drogues par voie intraveineuse est une brochure réalisée par Aides en 1988, restée très confidentielle. Conçu en 1994, le Petit Manuel du shoot à risques réduits d’Asud va longtemps demeurer la seule brochure disponible à destination du public injecteur. Un super carton, devenu un classique, repris par les Portugais et les Argentins. Un succès qui vaut à Pierre d’être reconnu comme le dessinateur attitré de la RdR et d’être sollicité (et payé) pour de nombreuses brochures.

À partir du n°7, on a commencé à publier à chaque parution 1 page de comix de Bloodi, pour le plus grand plaisir de nos lecteurs qui se reconnaissaient parfaitement dans ses aventures. Il faut dire qu’il a été le seul à décrire de façon aussi juste les tribulations d’un tox et tous les usagers de drogues devraient lui en être reconnaissants. Car à l’époque, parler de défonce, de défonce dure de chez dure, ben ça se faisait pas. C’était risqué au niveau de la loi et au niveau de l’emploi, Pierre m’ayant confié que les histoires de dope et de seringues, les éditeurs n’en voulaient plus trop. Ça peut se comprendre quand Pierre bossait pour Perlimpinpin Magazine mais pour les autres, genre Psykopat, c’est relou.

Grâce à Asud journal, on a donc vu Bloodi s’initier aux joies de la méthadone et du Subutex, se battre pour soigner son hépatite C, et pour combattre son sida, hanter les cabinets médicaux, terroriser les blouses blanches… Parfois, des membres de l’association lui racontaient des histoires de tox croustillantes que Pierre s’empressait de traduire en dessin.

Pierre était un mec entier, marrant, qui n’avait pas sa langue dans sa poche et qui avait un cœur gros comme ÇA. Maya, sa femme, a mis au monde leurs deux charmants loupiots.

Pierre était mon ami. Un vrai. Là où il est désormais, je suis sûr qu’il fait marrer tous les Asudiens décédés avec ses formidables petites histoires.

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Un héros junky à l’héroïne

J’ai découvert Bloodi par hasard, un jour où je traînais dans une librairie parallèle. C’était en 1984, et Bloodi faisait la couverture de Viper, un journal de BD, avec en titre « 1984, année de gerbe ! ». C’était tout à fait ce que je ressentais.

Coup de foudre !

Cette année-là, on ne pouvait plus se raconter d’histoires, plus question de lendemains qui chantent. Les années 80, c’était les années-fric pour les Golden boys, mais pour les milieux populaires, « les exclus de la croissance » comme on avait commencé à les appeler, c’était les années-galère, des cités en pleine déglingue comme sur la couverture du journal, avec une voiture en feu et un rat sortant de l’égout. J’ai demandé au libraire « C’est quoi, ce journal ? », « Viper, c’est fini, m’a-t-il répondu, le gouvernement l’a interdit ». J’ai appris bien plus tard que ce n’était qu’une rumeur, le journal, menacé d’un procès pour incitation à l’usage de drogues, avait renoncé à paraître. J’ai acheté tous les numéros de la librairie, et une fois chez moi, j’ai découvert qui était Bloodi – coup de foudre ! C’était la première fois que je voyais dans une BD un junky tel que je les avais connus dix ans auparavant. En 1984, je croyais que j’en avais fini pour toujours avec les drogues et les drogués, et la fin de cette histoire n’avait rien de drôle, mais Bloodi a réussi le tour de force de me faire rire. Pliée en quatre, lol, comme on dit aujourd’hui… Pas de doute, c’était bien ce que vivaient les junks que j’avais connus, c’était même d’une précision hallucinante, mais à l’époque, pas de BD pour illustrer cette vie de rat. Pourtant, l’humour noir et l’autodérision faisaient déjà florès. Au début des années 70, une presse alternative s’était emparée de Freaks Brothers de Crumb, avec le journal Actuel, le plus connu, mais aussi avec les dizaines de fanzines qui circulaient de la main à la main. Psychopathes et pornographes, les Freaks Brothers n’avaient pas grand-chose à voir avec les hippies Peace and Love, que les punks baptisaient « babas cool ». Pas toujours si cool, les babas, il y avait aussi des Freaks qui faisaient tout ce qui leur passait par la tête, des anars qui n’obéissaient qu’à eux-mêmes… Mais quoi qu’il en soit, les drogués de Crumb étaient des fumeurs de joints. Il aura fallu une dizaine d’années pour qu’une BD française atteigne la même verve, la même authenticité, la même sûreté dans le trait mais entre-temps, le héros était devenu un junky à l’héroïne.

Drogues « dures » vs « douces »

Ouin Tagada bang blamLa presse alternative post-68 avait pourtant tenté de limiter la diffusion des drogues dites « dures », en les opposant aux drogues dites « douces ». Les premières, héroïne et speed, étaient vivement déconseillées, parce que, pour citer Actuel, elles aboutissent à « une vie invivable, angoisse terrible de la descente pour le speed, crise de manque pour l’héroïne » (Actuel n°20, mai 1972). Les secondes, en revanche, pouvaient être consommées parce qu’elles n’avaient pas d’effets néfastes pour le cannabis, et pouvaient ouvrir l’esprit comme les hallucinogènes, à condition, précisait-on, d’être prises avec prudence, avec des personnes de confiance. L’opposition drogues douces/drogues dures n’avait rien d’arbitraire, elle reposait sur une expérience acquise très vite dans les milieux alternatifs, rockers ou hippies. Dès 1969 aux États-Unis, après le festival du « Summer of Love », le quartier de Haight-Ashbury de San Francisco avait été envahi par une zone violente, où l’on arnaquait les passants et consommait toutes sortes de drogues, héroïne et speed, alcool et médicaments. « Ces polytoxicomanes, disait-on déjà à l’époque, consomment n’importe quoi, n’importe comment », et ces dérives avaient mis à mal le mouvement qui réunissait contestataires de toutes sorte, hippies ou rockers. Dès le début des années 70, et surtout à partir de 1973-74, le même scénario menaçait de se répéter en France avec l’introduction de l’héroïne dans les initiatives communautaires, les squats, les groupes de rock, comme dans les relations entre amis. L’opposition drogues douces/drogues dures a-t-elle été utile ? A-t-elle limité la diffusion de l’héroïne ? Peut-être en partie, puisque entre le milieu des années 70 et le milieu des années 80, la grande majorité des nouveaux consommateurs s’était contentée du cannabis ou du LSD. Mais ces mêmes années ont aussi été celles de la diffusion de l’héroïne dans une génération plus ou moins influencée par le mouvement punk. Bloodi incarne cette génération qui a vu s’effondrer l’utopie communautaire post-68. « Salut les miséreux, les crève-la faim. Z’en avez marre de votre taudis, de vos nouilles froides, des trous dans vos pompes et la Valstar éventée… Bref, vous voulez de la tune ? Voici quelques conseils de Bloodi pour 1984… », écrit Pierre Ouin dans le numéro qui fête la nouvelle année. L’arnaque aux chéquiers ne fonctionne plus, on ne peut plus non plus casser les cabines téléphoniques, mais on peut toujours « repérer des morveux qui ont de la tune » et s’efforcer de les arnaquer… Plus que jamais actuelle, la rage des punks « No Future » !

Une figure emblématique de la RdR

Ouin Bloodi Sexe, Drogues & No Rock extrait 1Ouin Bloodi Sexe, Drogues & No Rock extrait 2 Marc Valeur

« Sexe & drogues, Ah, ouais merde, y a pas trop de rock-and-roll », râlait Bloodi sur la planche annoncée en couverture avec un titre plein de suspens « Bloodi va-t-il décrocher ? ». Pas de doute, Bloodi avait bien fait le tour de tous les traitements en vogue à l’époque, du bon docteur Cohen prescripteur de Palfium® à « Morvivan », le centre de soin où il est reçu par un docteur mal rasé qui ressemble à Marc Valeur et qui l’interroge « Tu la touches à combien ? ». Inutile de vous dire que Bloodi n’a pas décroché cette année-là. Il s’est fait oublier quelques années, avant de resurgir dans ma tête à un moment où Asud journal cherchait ses marques. Ce camé interdisait l’apitoiement sur soi : ni justification ni complaisance, il était juste lui-même, comme tous ses frères de galère. Jean René était alors président d’Asud, le branchement avec Pierre Ouin a été immédiat. Bloodi est devenu une figure emblématique de la RdR – un paradoxe, parce que Bloodi, lui, n’était pas du genre à « réduire les risques », la santé publique n’était pas dans son univers. Mais c’est précisément parce qu’il est juste lui-même, sans concession, qu’il a pu incarner pour cette génération les changements que devaient adopter ceux qui voulaient continuer de vivre leur vie, tout drogués qu’ils étaient. Disjoncté, squelettique, avec une seule idée en tête : trouver de la tune pour un plan dope, mais tenant sur ses guiboles. Un être en pleine dérive, mais un être humain, comme ses semblables…

Sexe & drogues & Ah, ouais merde, y’a pas trop d’rock’ n’ roll 1/6
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« Monsieur le législateur tu es un con… » *

Michel Sitbon est l’éditeur des Éditions du Lézard, celles qui ont publié des années durant notre ami Jean-Pierre Galland. C’est aussi et d’abord un militant acharné de l’antiprohibition, aujourd’hui engagé dans Cannabis sans Frontières, un parti politique clairement voué à la légalisation du cannabis. Michel est aussi un ami de Pierre Ouin et de Bloodi. C’est lui qui a pris le risque d’éditer Courrier toxique, ce recueil de récits de vie qui nous raconte la violence des hommes, la violence de la loi et la violence des hommes de loi.

J’ai l’honneur d’avoir édité deux livres de Pierre Ouin, l’un considéré comme son dernier Bloodi, un Bloodi que j’avais voulu tout en couleur, et l’autre, Courrier toxique, signé d’Asud, mais en fait non seulement illustré mais édité par Pierre – une sélection de lettres, bien souvent désespérées ou désespérantes – qu’il avait été chercher dans les archives d’Asud.

Si je prétends au titre d’éditeur antiprohibitionniste, je dois avouer ici que ces deux livres n’entrent pas forcément, ni l’un ni l’autre, dans la catégorie. J’avais proposé à Pierre de faire un Bloodi « aussi joli qu’un Tintin », lui disais-je, en quadri et avec sa couverture en dur, respectant les canons de cet art de l’enfance.

Cela aura été l’objet d’un grand malentendu puisque les observateurs attentifs auront remarqué que ce Bloodi-là – La Ratte qui s’délatte – ne fréquente ni drogues ni seringues – un Bloodi sans shooteuse…

Pierre m’aurait pardonné de le dénoncer ici. Quelques temps avant, son précédent éditeur lui avait fait part des pressions policières : le ministre de l’Intérieur ne voulait plus en voir, de shooteuses… Pierre arrivait chez moi comme un réfugié au pays de la liberté d’expression. Je lui proposai alors de faire un Bloodi pas comme les autres, pas un Bloodi de fanzine en noir et blanc. Un Bloodi digne comme un Astérix. Manque de pot, Pierre intégrera alors les critères de l’autocensure, ne voulant pas me faire peser les foudres dont sont précédent éditeur avait été menacé. Et puis je ferai aussi l’hypothèse ici qu’il aura aspiré à faire un Bloodi enfin « respectable » …

Ouin Bloodi No shoot à ASUD WC

Mon pauvre Pierrot… Le porte-parole de la junkitude la connaissait bien cette histoire du mépris. Car lui comme tous ses camarades auront plongé au plus profond du plus abyssal des puits, là où la société vous nie intégralement, sans vous laisser la moindre once de ce qu’on appellerait respect pour d’autres et qui n’a même pas lieu d’être là. Car le junky ne revendique rien – sauf qu’on lui foute la paix, comme disait Antonin Artaud, le premier de cette longue lignée, apparu dès le premier jour de la prohibition, dont ce grand poète avait deviné par avance l’imbécilité sans limites (lire ci-dessous).

L’autre livre que j’ai publié de Pierre, ce fameux Courrier toxique, on l’aura voulu tous les deux aussi. On savait l’un comme l’autre qu’Asud recevait tous les jours des témoignages incroyables sur cette barbarie à visage inhumain qu’à institué la prohibition des drogues. Il fallait en faire quelque chose. « Rendre la honte plus honteuse en la livrant à la publicité. » En faisant ce livre, et en le publiant, on rigolait : jamais aura-t-on vu pamphlet plus violent contre les drogues… Et c’était nous, militants inconditionnels de l’abolition du carcan prohibitionniste, qui nous retrouvions là à rassembler les pires témoignages qui montrent l’enfer des drogues comme il est, sans détour, le plus véridiquement possible. Pour ceux qui ne comprendraient pas, Pierre s’appliquait à faire un dessin.

Olivia Clavel Hommage à Ouin et Bloodi

On peut toujours faire semblant de l’écrire cette « nécro » de Pierre, comme Pierre pouvait toujours faire semblant de faire des dessins. C’est parce que nous avons la force de ne pas nous laisser étouffer par nos larmes. Car, comprenez-bien ami lecteur : tous les personnages qui ont inspiré Bloodi sont morts, comme Pierre, bien avant la limite de ce qu’on appelle « l’espérance de vie ». Exterminés par la volonté sadique du législateur.

Il peut toujours en subventionner quelques-uns aujourd’hui pour « réduire les risques », ce salopard de législateur qui nous a forcés à partager des seringues sales, et à traîner jusqu’au fond des caniveaux pour chercher des ersatz de « doses ». Son crime est certes punissable, il est surtout impardonnable.

Car ce ne sont pas n’importe lesquels d’entre nous qui sont ainsi partis prématurément, mais bien « les meilleurs » – ceux dont la sensibilité était telle qu’ils ne pouvaient supporter flics ou parents, profs ou psy, tous ces emmerdeurs qui s’acharnent à nous empêcher de vivre nos désirs.

Pour supporter tant de bêtise – je veux bien qu’on me condamne pour apologie des opiacés –, que ceux qui ne le savent s’en avisent : il n’y a que ça, l’opium et ses dérivés auxquels Pierre et toute une génération héroïque auront consacré l’essentiel de leurs passions – et sacrifié leurs vies.

ASUD 58 Ouin enveloppe Anna

*

« Monsieur le législateur, Monsieur le législateur de la loi de 1916, agrémentée du décret de juillet 1917 sur les stupéfiants, tu es un con. Ta loi ne sert qu’à embêter la pharmacie mondiale sans profit pour l’étiage toxicomanique de la nation parce que :

  1. Le nombre des toxicomanes qui s’approvisionnent chez le pharmacien est infime ;
  2. Les vrais toxicomanes ne s’approvisionnent pas chez le pharmacien ;
  3. Les toxicomanes qui s’approvisionnent chez le pharmacien sont tous des malades ;
  4. Le nombre des toxicomanes malades est infime par rapport à celui des toxicomanes voluptueux ;
  5. Les restrictions pharmaceutiques de la drogue ne gêneront jamais les toxicomanes voluptueux et organisés ;
  6. Il y aura toujours des fraudeurs ;
  7. Il y aura toujours des toxicomanes par vice de forme, par passion ;
  8. Les toxicomanes malades ont sur la société un droit imprescriptible, qui est celui qu’on leur foute la paix. C’est avant tout une question de conscience.

La loi sur les stupéfiants met entre les mains de l’inspecteur-usurpateur de la santé publique le droit de disposer de la douleur des hommes : c’est une prétention singulière de la médecine moderne que de vouloir dicter ses devoirs à la conscience de chacun. Tous les bêlements de la charte officielle sont sans pouvoir d’action contre ce fait de conscience : à savoir, que, plus encore que la mort, je suis le maître de ma douleur.

Tout homme est juge, et juge exclusif, de la quantité de douleur physique, ou encore de la vacuité mentale qu’il peut honnêtement supporter. Lucidité ou non lucidité, il y a une lucidité que nulle maladie ne m’enlèvera jamais, c’est celle qui me dicte le sentiment de ma vie physique. Et si j’ai perdu ma lucidité, la médecine n’a qu’une chose à faire, c’est de me donner les substances qui me permettent de recouvrer l’usage de cette lucidité.

Messieurs les dictateurs de l’école pharmaceutique de France, vous êtes des cuistres rognés : il y a une chose que vous devriez mieux mesurer ; c’est que l’opium est cette imprescriptible et impérieuse substance qui permet de rentrer dans la vie de leur âme à ceux qui ont eu le malheur de l’avoir perdue. Il y a un mal contre lequel l’opium est souverain et ce mal s’appelle l’Angoisse, dans sa forme mentale, médicale, physiologique, logique ou pharmaceutique, comme vous voudrez. L’Angoisse qui fait les fous. L’Angoisse qui fait les suicidés. L’Angoisse qui fait les damnés. L’Angoisse que la médecine ne connaît pas. L’Angoisse que votre docteur n’entend pas. L’Angoisse qui lèse la vie. L’Angoisse qui pince la corde ombilicale de la vie. Par votre loi inique vous mettez entre les mains de gens en qui je n’ai aucune espèce de confiance, cons en médecine, pharmaciens en fumier, juges en malfaçon, docteurs, sages-femmes, inspecteurs-doctoraux, le droit le disposer de mon angoisse, d’une angoisse en moi aussi fine que les aiguilles de toutes les boussoles de l’enfer.

Tremblements du corps ou de l’âme, il n’existe pas de sismographe humain qui permette à qui me regarde d’arriver à une évaluation de ma douleur précise, de celle, foudroyante, de mon esprit ! Toute la science hasardeuse des hommes n’est pas supérieure à la connaissance immédiate que je puis avoir de mon être. Je suis seul juge de ce qui est en moi. Rentrez dans vos greniers, médicales punaises, et toi aussi, Monsieur le Législateur Moutonnier, ce n’est pas par amour des hommes que tu délires, c’est par tradition d’imbécillité. Ton ignorance de ce que c’est qu’un homme n’a d’égale que ta sottise à la limiter. Je te souhaite que ta loi retombe sur ton père, ta mère, ta femme, tes enfants, et toute ta postérité. Et maintenant avale ta loi. »

Antonin Artaud

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Et Pierre est arrivé…

Il y a de cela bien longtemps, dans une galaxie lointaine… Le Peuple, voguant sur une vague d’espoir, venait d’élire un Tonton… Nous étions une bande de pirates, de tous poils et de tout acabit, melting potes de marins d’eau douce et de vieux loups de mer lancés dans une croisade hallucinée aux portes d’une perception brouillée depuis des décennies par un obscurantisme de mauvais aloi. Viper était notre vaisseau, construit de bric et de broc, mais dont la voilure pur chanvre semblait pouvoir résister à d’innombrables tempêtes. Drapeau noir hissé haut et fier, ne manquait qu’une figure de proue. Et, hé hé, Pierre est arrivé, sans s’presser, avec sous la manche un punk crêté aux bras troués, galérien évadé d’un univers souterrain… « Ouin », hurla Bloodi naissant, antihéros sous dépendance, surfeur fauché sur shooteuse électrique, dégaine déglingue dans les bas-fonds d’une mer hypocrite… C’est ainsi que, d’aiguille en fil, Bloodi traça son chemin à la pointe de son ironie, à travers des territoires jusqu’alors inexplorés. Aujourd’hui, Viper repose au fond des océans de l’Histoire, Pierre vient de partir vers des mondes improbables, et Bloodi… pleure… « Ouin… ».

ASUD 58 Ouin enveloppe Anna 2

Substitution aux opiacés : vingt ans d’hypocrisie

Tribune par Fabrice Olivet Directeur de l’Autosupport des Usagers de Drogues (Asud) et Olivia Hicks-Gracia Première adjointe au maire du IIème arrondissement de Paris

Malgré la généralisation des traitements de substitution, la plupart des professionnels de santé restent réticents à remplir leurs obligations de prescription et de délivrance, refoulant les usagers de drogues dans une semi-clandestinité. Cette situation souligne le manque de cohérence d’une politique de réduction des risques.

Après un long parcours institutionnel, la nouvelle loi de santé publique vient enfin d’être votée, légalisant, pour la première fois dans notre pays, les salles de consommation à moindre risque. Cette disposition, qui s’inscrit clairement dans l’approfondissement de la politique de réduction des risques liés à l’usage des drogues (RdR), va concerner tout au plus quelques centaines d’usagers dans l’Hexagone. Or, derrière le théâtre d’ombres des «salles de shoot», propice aux postures vertueuses, une pièce beaucoup moins connue se joue en coulisse. Il s’agit du dossier sulfureux des traitements de substitution aux opiacés, une tragicomédie mise en scène depuis vingt ans dans une indifférence pour le moins suspecte.

Le saviez-vous ?

Ier acte : Saviez-vous, qu’en France, un toxico en manque, ou simplement désireux de rompre avec le marché illégal, peut se rendre chez n’importe quel médecin généraliste et ressortir quelques minutes plus tard avec vingt-huit jours de traitement à la Buprénorphine haut dosage (BHD), un opiacé de synthèse, plus connu sous son appellation commerciale de Subutex. Saviez-vous que ces traitements, dits de substitution aux opiacés (TSO), sont en train de fêter leurs vingt ans d’existence légale ? Saviez-vous que plus de 160 000 patients bénéficient de ces médicaments d’un genre particulier et que leur nombre augmente régulièrement de 4 % par an ?

IIe acte : Saviez-vous que, malgré l’ancienneté de la réglementation, la plupart des pharmaciens refusent de délivrer ces traitements sous divers prétextes, assortissant leurs refus de commentaires variés : «On ne fait pas ça ici !», «Revenez demain», «Nous avons besoin de l’original de votre récépissé de carte Vitale».

IIIe acte : Saviez-vous que nos tribunaux voient défiler, chaque année, de nombreuses affaires judiciaires concernant des médecins ou des pharmaciens qui prescrivent et délivrent des médicaments de substitution aux opiacés. Ces professionnels risquent leur carrière, voire de la prison ferme, pour faire ce que la grande majorité de leurs confrères ne fait pas : prendre en charge des usagers de drogues exclus de la plupart des autres dispositifs.

Le secret de famille

Quel sens politique général faut-il donner à ces trois actes ? Tout d’abord, reconnaître qu’il existe un décalage énorme entre les succès de la substitution et la méfiance qu’elle suscite toujours chez les professionnels de santé et dans la société en général. Il y a vingt ans, la prescription de méthadone s’est heurtée à l’opposition unanime des experts de l’époque sous le prétexte qu’il s’agit après tout de «donner de la drogue aux drogués». Cette opinion demeure dans les esprits d’une part non négligeable des acteurs de santé. En plus de retarder la mise en place des traitements, cette opposition a persuadé durablement nos gouvernants du risque politique de dérapage lié à toute communication de grande ampleur sur la substitution aux opiacés. Nous avons donc mis en place le système d’accès aux TSO le plus libéral du monde, dans une quasi-absence de débat. Ce dispositif a sorti la population des usagers des drogues des statistiques du sida, puis a contribué à résoudre le problème de la petite criminalité liée à la consommation d’héroïne, véritable plaie de l’époque, avant de réduire considérablement le nombre d’overdose. Or, tout se passe comme si la France vivait cet indéniable succès comme un honteux secret de famille. Aucune campagne nationale n’a jamais été mise en place par l’État sur les TSO. Pire, pendant que les laboratoires Bouchara-Recordati commémoraient vingt années de prescription de méthadone le 7 décembre devant un public clairsemé, le tribunal de Sarreguemines requérait un an de prison ferme contre le docteur Furlan, un médecin accusé de prescrire du Subutex avec trop de libéralité.

Le syndrome du maillon faible

L’histoire du docteur Furlan est, hélas, une histoire banale, semblable à des centaines d’autres, qui émaillent depuis vingt ans la chronique «faits divers» de la presse régionale. Le spectre du «dealer en blouse blanche», la formule, utilisée depuis toujours pour disqualifier la substitution, continue de rôder dans les têtes. A force d’être rejetés de la plupart des pharmacies et de ne pas trouver de médecins disposés à prescrire des médicaments de substitution aux opiacés (MSO), la plupart des usagers de drogues en traitement se rabattent sur un petit nombre de professionnels, isolés, parfois militants, parfois escrocs, toujours dépassés par le nombre sans cesse grandissant de leur file active. Dépassements des délais, renouvellements automatiques, posologies injustifiables, la multiplication des dérapages réglementaires est le prolongement inévitable d’une stigmatisation qui concerne autant les usagers que les rares professionnels qui les suivent en médecine libérale. C’est le syndrome du «maillon faible», un biais créé de toutes pièces par la pénurie de l’offre et cautionné par l’indifférence générale des autorités sanitaires et ordinales à l’égard de ce scandale de santé publique.

Livrés à eux-mêmes, les usagers de drogues et les associations qui les représentent ne peuvent pas grand-chose. En 2011 déjà, Safe et Asud [Autosupport des usagers de drogues], deux acteurs historiques de la politique de réduction des risques, avaient dénoncé cette situation au ministère de la Santé en présentant une enquête [publiée dans ASUD Journal n°48] sur la non-délivrance des traitements de substitution dans les pharmacies de la capitale (voir les illustrations ci-dessus). Sans grand succès. Aujourd’hui, le défi est relevé par la mairie du IIe arrondissement de Paris. Alertée par les usagers et les professionnels de son secteur, elle a décidé d’interpeller l’ordre des pharmaciens et l’agence régionale de santé (ARS) dans un courrier officiel pour faire cesser le scandale de la non-délivrance de TSO. Le document précise : «Les médecins sont souvent obligés de perdre un temps précieux à joindre de nombreuses pharmacies» et conclue en demandant aux autorités ordinales d’intervenir auprès des pharmaciens pour que cessent «ces manquements répétés à leur obligation déontologiques.» Prochainement, ce sera au tour de la Buprénorphine haut dosage (BHD) – commercialisée le 26 février 1996 – de fêter ses 20 ans d’autorisation de mise sur le marché du médicament (AMM). Cet anniversaire sera peut-être l’occasion de lever le rideau sur les vingt années d’hypocrisie du théâtre d’ombre de la prescription d’opiacés en France.

source : http://www.liberation.fr/france/2015/12/27/substitution-aux-opiaces-vingt-ans-d-hypocrisie_1423123

Synthèse de l’enquête PharmAsud 2010-2011

Pour plus de détail lire Résultats de l’enquête PharmAsud

Réactions

 

Sur internet la Prohibition c’est (presque) fini

Les nouveaux produits de synthèse (NPS), comme le Darknet sont issus de la prohibition : c’est parce que la prohibition existe que le Darknet existe et que les nouveaux produits de synthèse existent. Après les libraires, la musique et même les taxis, les drogues sont en train de faire leur révolution Internet.

Pierre Chappard est coordinateur du Réseau Français de Réduction des risques et président de PsychoACTIF. Avant ça il a été entre autre président d’Act Up – Paris et de Keep Smiling, mais aussi chargé de projet à ASUD de 2007 à 2012 pour représenter les usagers et s’occuper du forum.

Pécho sur le net
Cet article fait partie du dossier « Pécho » sur le net.

Les NPS ont été créés pour contourner les lois existantes. Leur apparition médiatique remonte à la fin des années 2000, surtout en France avec la méphédrone et le spice.

Un marché en train d’exploser

Seules quelques dizaines de NPS sont vraiment intéressantes mais le marché est en train d’exploser : 154 NPS identifiés en France depuis l’an 2000, dont 80 % ces cinq dernières années, selon l’OFDT. Aujourd’hui, chaque classe de drogue habituelle a son équivalent en NPS. On comptait plus de 600 sites de vente en 2012, des sites faisant des promotions et du service après-vente comme pour n’importe quel autre produit. Après l’interdiction de l’éthylphénidate le 9 avril 2015 en Angleterre, on pouvait en trouver à mille euros le kilo. Les produits ne sont pas chers (entre 10 et 20 € le gramme) et leur prix baisse très vite selon la quantité.

Promo éthylphénidate

Un exemple de promotion publique sur un shop « officiel » anglais suite à l’interdiction de l’éthylphénidate.

Que la plupart ne soient pas illicites ne veut pas pour autant dire qu’ils soient légaux car ils ne sont pas autorisés à la consommation humaine. C’est pour ça qu’ils sont vendus comme « Research Chemicals » (RC), qui veut dire « produits chimiques de recherche » pour contourner les lois sur la consommation.

Les produits vendus sur le Darknet (Lire Darknet, mode d’emploi) vont même jusqu’à imiter la forme des drogues, pas seulement leurs effets. On trouve par exemple de la fausse herbe saupoudrée aux cannabinoïdes de synthèse, des buvards qui imitent le LSD… Nous n’avons à l’heure actuelle pas de recul sur les NPS quant à leurs effets à moyen et long terme [Ndlr : et parfois même à court terme !]. Un des gros problèmes des RC. Autre souci : les produits ne sont pas contrôlés, sachant que beaucoup d’entre eux sont fabriqués en Chine, en Inde et au Pakistan et sont parfois encore plus dangereux (Lire Les pièges de l’achat de drogues en ligne).

« Faire de la RdR sur des produits comme ça est ce qu’il y a de plus dur parce que définir un dosage ou un protocole d’administration quand on ne connaît ni la molécule ni les proportions qu’il peut y avoir dedans… On est plutôt dans l’anti-RdR parce qu’on ne peut pas prévenir quelque usager que ce soit des effets secondaires ou des dosages. »

(Nicolas Urbaniak, Not For Human)

4 types de consommateurs

L’OFDT a repéré 4 types de consommateurs (bien qu’il n’y ait toujours pas de réelle étude en France) :

  • le milieu festif gay (notamment les slammeurs avec les cathinones) ;
  • les usagers avertis qui fréquentent les forums (et qui font notamment des trip reports, des témoignages minutés des effets secondaires d’un produit disponibles sur les sites de consommateurs, une manière de reprendre le pouvoir pour les consommateurs) ;
  • les jeunes adultes du milieu festif tekno (qui ne savent pas forcément qu’ils ont pris des RC si on leur a vendu pour un autre produit) ;
  • et depuis 2012, des jeunes qui consomment tout et n’importe quoi et surtout, qui ne connaissent pas la réduction des risques, à la différence des groupes précédents.

Les seules infos disponibles concernant la prévalence des RC en France ont été recueillies par l’association Safe qui gère des automates distributeurs de kits d’injection (Lire Safe, agence tous risques…). Son étude sur l’analyse des fonds de seringues a montré la présence de cathinones dans 25 % des cas et dans tous les lieux de collecte. L’usage se développe donc et quand les Caarud commenceront à poser la question à leurs usagers, ils découvriront que les RC sont aussi présents.

Ne pas se faire « uberiser »

Si leur consommation est encore assez faible malgré leur bruit médiatique, les NPS remettent en cause la politique des drogues parce que les gouvernements ne savent pas comment faire. On trouve très facilement sur Internet les cathinones, qui ont été interdites mais qui sont aussi de plus en plus consommées. Certains pays ont du coup commencé à changer leur législation, notamment la Nouvelle-Zélande qui vient récemment de classer les NPS selon leur risque (faible, moyen, fort) et de légaliser les cannabinoïdes à faible risque. La Commission européenne tente d’élaborer une loi classant de même en risque « faible », « moyen » et « fort », et pénalisant les vendeurs mais pas les consommateurs. Un énorme changement si les usagers ne sont plus pénalisés.

Sur PsychoACTIF, on voit des jeunes usagers qui n’ont jamais acheté dans la rue et toujours commandé sur ces sites. Et on se dit que dans dix ans, il n’y aura plus que ceux-là (Lire L’avenir de la consommation de drogues est en ligne). Il faut se mettre à la page pour ne pas se faire « uberiser », un terme de geek pour dire se faire dépasser.

Les pièges de l’achat de drogues en ligne


Ce n’est plus un secret, il est possible de se procurer des drogues sur Internet. Entre ses boutiques en lignes, ses sites de petites annonces et ses forums d’usagers, c’est un marché comme les autres. Mais est-ce aussi facile que les médias le présentent ? Quels changements en termes de risques pour les consommateurs ?

Léo Meignen et Nicolas Urbaniak font partie de Not for Human, une association communautaire de réduction des risques spécialisée sur les nouvelles drogues fondée en 2013 (Lire Quand les geek se mettent à la RdR). Ses membres se sont rencontrés sur des forums de consommateurs de drogues. Habituellement, leurs discussions bourrées d’anglicismes, d’acronymes et de termes chimiques restent incompréhensibles mais pour Asud, ils mettent un décodeur.

Pécho sur le net
Cet article fait partie du dossier « Pécho » sur le net.

Les shops « officiels »

Nous allons d’abord définir les différents types de shops : ceux qui envoient la bonne substance, il y en a pas mal, il ne faut pas se voiler la face, mais finalement, les sites qui envoient les bonnes substances ne sont pas majoritaires par rapport à l’offre présente sur Internet. Il y a énormément de scammers « sélectifs », des sites qui envoient les bons produits à leur clientèle régulière mais pas forcément la bonne substance lors d’un premier achat. Un phénomène qui commence à se développer du fait que les sites peuvent désormais se faire racheter lorsqu’ils ont une bonne clientèle.

Dans les bons shops, on va avoir les shops anglais et les shops néerlandais, qui tentent de rester dans la loi, c’est-à-dire qu’ils ne se cachent pas, montrent vraiment qu’ils vendent les produits qu’ils ont et n’hésitent pas à faire des promotions. Ce sont généralement des shops sérieux, même s’il y a un côté marketing indéniable. Les informations données sont des informations pharmacologiques, et c’est à peine déguisé : ces sites ne donnent pas les effets des substances, mais proposent des données pharmacologiques qui ne servent pas à autre chose pour les consommateurs.

Promo éthylphénidate
Un exemple de promotion publique sur un shop « officiel » anglais la veille de l’interdiction de l’éthylphénidate.

La plupart de ces sites ont un « disclaimer », un petit texte déclinant toute responsabilité vis-à-vis de ce que vous allez faire avec le produit. Les sites UK proposent en général la même chose, 10-12 produits, et se copient les uns les autres parce qu’ils ont les mêmes arrivages. Ce sont vraiment des sites miroirs. L’information est plus ou moins complète sur les paquets reçus. C’est là qu’on fait la différence entre les sites commerciaux et les sites purement marketing/scammers. Si un site propose un produit différent ou le même produit que les autres à des tarifs ou quantités trop alléchants, il s’agit probablement d’un scammer.

« Les sites anglais restent vraiment dans leur législation et c’est pour ça qu’ils ont une rotation dans leurs produits : dès qu’un produit est interdit, il ne sera plus vendu. On est donc loin de l’achat illégal. Dans leur pays, c’est tout à fait légal, le piège étant pour le consommateur que c’est à lui de vérifier si c’est légal dans son pays. Autre chose importante (d’où le nom de notre association), le “Not for Human Consumption” (pas destiné à la consommation humaine) qui les dédouane : bien que vendus en toute légalité dans leur pays, ces produits ne sont pas destinés à la consommation humaine. Si vous en consommez et qu’il vous arrive quelque chose, c’est bien fait pour votre poire, c’était marqué dessus. »

(Nicolas Urbaniak, Not For Human)

Les shops cachés

C’est de la bonne ?

SafeOrScamPour ceux qui ne connaissent pas, SafeOrScam.com (SoS pour les intimes) [NDLR : le site est devenu scamlogs.com en juillet 2015 suite à une attaque de leur serveur] est un site sur lequel on tape l’adresse web du shop qu’on a trouvé afin de connaître la note qui lui a été donnée. On y trouve aussi le score sur les trente derniers jours parce que comme certains sites ont pu fermer entre temps, ça peut varier du tout au tout. Certains peuvent en effet profiter du terme du bail du nom de domaine pour racheter les sites ayant une bonne clientèle, bien établie, et d’anciens sites fiables peuvent devenir des scams.

Mais même si cette notation permet d’avoir une vue d’ensemble, il y a plusieurs biais : les avis sont subjectifs et en général, les gens notent les shops sur les mêmes substances. Si 10 personnes notent un site 10/10 en ayant commandé du 6-APB, on ne sait pas du tout ce que vaut le 5-APB de ce vendeur. Il y a énormément de différences entre les produits d’un même shop.

Autre truc intéressant à savoir : on ne peut pas s’inscrire et poster des avis, il faut être coopté. Vous devez avoir un code qu’une personne du site vous a passé pour pouvoir vous inscrire, sachant que si vous êtes suspecté d’être un vendeur et de noter votre propre site et que les administrateurs s’en aperçoivent, non seulement vous êtes banni mais votre parrain l’est aussi.

Viennent ensuite des sites « continentaux ». En nombre bien inférieur, ils ne se ressemblent pas et proposent en général des produits plus rares. Destinés à une autre clientèle, ils sont référencés un peu plus loin sur Google. En tapant « Buy Ethylphenidate », on les trouvera par exemple à la quinzième page. Mais le problème est toujours de ne pas savoir sur quel site on va tomber. C’est pour ça que SafeOrScam.com (voir encadré)[NDLR : le site est devenu scamlogs.com en juillet 2015 suite à une attaque de leur serveur] joue un rôle très important là-dedans.

Un exemple avec scXXXon.com, qui est uniquement accessible sur invitation et on comprend facilement pourquoi : c’est un site façade, c’est-à-dire qu’on ne peut pas accéder à son catalogue tant qu’on n’a pas de compte. Une fois inscrit, on y trouve des produits qui échappent aux lois européennes, comme la 3-MMC, qui est une cathinone alors que les cathinones sont interdites depuis 2010 dans toute l’Europe. Ça ne les empêche pas d’en vendre en étant basés en Europe. D’où, là encore, l’intérêt du disclaimer : « Si vous en achetez, ce n’est pas notre problème, on n’est responsable de rien. »

 

Boutique cachée drogues Homepage publique Boutique cachée drogues Homepage privée
Page publique : des cours de soutien en chimie ? Page privée : Non ! Un catalogue de substances à commander

Certains sont des laboratoires reconvertis, comme chXXXre.com, qui se présente comme un laboratoire reconverti en boutique de vente de RC. Ou comme asXXXab.com, un shop polonais qui faisait juste des produits de laboratoire au départ.

La « gogaïne », une pure arnaque

Repérer un scam n’étant pas toujours super simple, on va plutôt parler de « sites de peu de confiance » englobant les sites qui n’envoient rien ou pas la bonne substance. De mémoire, il y avait 651 sites de vente en 2013, ça a dû exploser depuis mais c’est le dernier recensement qu’on ait. Et sur ces 651, on peut parler de trois-quarts de scams. On ne peut pas le savoir sans l’avis des utilisateurs car ce sont des sites qui ressemblent pas mal aux autres, tout en étant souvent plus flashies. Sauf qu’ils proposent aussi des aberrations pour appâter le chaland qui n’y connaît rien. Mais ça répond finalement à la demande de gens qui n’ont pas pris le temps de s’informer et de demander des avis aux gens. Ces sites peuvent éventuellement envoyer des produits psychoactifs mais qui ne correspondent pas forcément.

« On entend par “scam” les shops, boutiques en ligne, qui n’envoient pas la substance escomptée et ceux qui n’envoient rien du tout. »

(Nicolas Urbaniak, Not For Human)

Scammer shop

Exemple typique d’un scam : la « gogaïne ». On ne sait pas ce que c’est, ce n’est pas une molécule, j’ai vérifié ! Le nom est marketé, on a une petite page Facebook vantant 50 000 fans et des commentaires trop bien et surtout, un petit texte décrivant les effets et affirmant que c’est une super alternative à la cocaïne. On n’est plus du tout dans la sobriété des sites qu’on a l’habitude de voir et ça n’inspire pas forcément confiance. Autre exemple avec des produits censés faire disparaître les traces de produits (« Clearance Lines ») aux tests de dépistage, il faudra qu’on m’explique comment ça marche. De temps en temps, on voit aussi des produits chimiques extrêmement rares comme le beta-CFT, un analogue de la cocaïne, introuvable et hyper cher, donc pas le genre de truc qu’on peut trouver sur un scam.

On a également pas mal de sites en Allemagne mais qui ont pour particularité de ne pas s’exporter, c’est un peu un mystère. Enfin les sites sérieux – les sites UK qui ont bonne réputation ou les sites continentaux – proposent parfois des catégories « Rare Chemicals », comme le O-desmethyltramadol, un métabolite du Tramadol® (Ixprim® ou Topalgic®). Des parties souvent cachées, pour réduire les risques pourrait-on dire, pour éviter que n’importe qui puisse acheter directement des analogues du fentanyl par exemple.

 

Repérer un Scam Comment repérer un scam

Un ensemble qui donne un peu une idée de la disparité qui peut exister. Sur la plupart de ces sites, on peut payer par carte, même si ça tend un peu à disparaître, notamment parce que certains NPS commencent à être classés, ce qui n’était pas le cas auparavant.

Donc d’un côté, oui, c’est facile d’accès mais de l’autre, il y en a énormément et comme ils se copient tous les uns les autres au niveau des produits qu’ils proposent, Google les sort en pagaille. On rejoint donc la première problématique : quel est le bon ? À ce jour, les seuls outils au service des consommateurs sont ceux qu’ils ont créés et qu’ils alimentent en permanence, comme SafeOrScam et les forums spécialisés.

 

Les communautés de consommateurs

La référence mondiale et modèle du genre est erowid.org, une association américaine indépendante qui a travaillé en étroite collaboration avec le mythique Alexander Shulgin.

Côté francophone, il existe 3 grandes communautés sous forme de forum : Psychonaut.com, Lucid-state.org et Psychoactif.org.

En France, l’association de forumeurs Nor For Human, parcourt les forums et les réseaux sociaux pour donner des conseils de réductions des risques aux consommateurs.

Échanges de bon plans en ligne

Il y a trois grandes communautés francophones de consommateurs de drogues (voir plus bas). Tous ces forums interdisent publiquement les échanges de plans et encore plus le deal. S’il a pu exister sur ces sites des discussions cachées dédiées à l’échange de plans et réservées à des forumeurs triés sur le volet, c’est surtout en tête-à-tête, via les messageries privées des forums, que se transmettent les bonnes adresses pour trouver des produits. Contrairement aux rencontres « en vrai » qui permettent de se faire une idée de la personne et qui favorisent la cooptation au sein du groupe, les communautés en ligne sont ouvertes à tous. Difficile de savoir si Kevin-du-93, 22 ans et avide d’expériences psychédéliques, n’est pas en réalité le colonel Moutarde de la cyberdouane. Choper des bons plans auprès de connaisseurs est donc un chemin ardu.

Nicolas Urbaniak de Not For Human explique :

« Il ne suffit pas de publier 3 posts ! Il faut donc souligner la difficulté à s’intégrer à cette communauté (on ne donne pas comme ça les coins à champignons aux plus jeunes qui arrivent au bistrot), ce qui nécessite tout un protocole d’usage et de cerner les personnes avant de donner des informations. Un sondage réalisé sur Psychonaut demandant dans quelle proportion les gens échangeaient leurs adresses (pas leurs plans) a ainsi montré que 75 % avaient eu recours à d’autres forumeurs pour pouvoir s’aiguiller ou avoir une idée d’où ils mettaient les pieds. Il faut aussi savoir qu’il n’est pas forcément facile de trouver quelque chose sur le Net, qu’il y a beaucoup d’arnaques et que dans les produits de synthèse, il n’y a pas que du bon. Les molécules vendues sous des noms commerciaux étant surtout des mélanges faits par les shops, on ne sait ni ce qu’il y a dedans ni à quel dosage. »

D’où l’importance, une fois la confiance acquise, de pouvoir discuter entre initiés des sources d’approvisionnement. Limiter les risques est une des principales raisons d’être de ces communautés en ligne.

Darknet, mode d’emploi ou le deal sans trace

Ce n’est plus un secret, il est possible de se procurer des drogues sur internet. C’est un marché comme les autres entre ses boutiques en lignes, ses sites de petites annonces et ses forums d’usagers. Mais est-ce aussi facile que les médias le présente ? Quels changements en terme de risques pour les consommateurs ?

Jamel Lazic est volontaire de Techno+, une association communautaire qui informe et aide les teufeurs (Lire Ecsta sana in corpore techno). Il est l’auteur principal des récents flyer Cathinones et Dépistage et s’intéresse de près aux nouveaux produits et aux moyens de se les procurer. Lors des Égus 9, il a amené Asud dans une virée live au cœur du Darknet.

Pécho sur le net
Cet article fait partie du dossier « Pécho » sur le net.

Le Darknet (ou Darkweb) est un réseau « pair à pair » ou « ami à ami », un réseau privé virtuel dont les utilisateurs sont considérés comme des personnes de confiance. On y accède de manière anonyme et le réseau n’est pas centralisé. Le Darknet est la partie la plus cachée du Deep Web, qui regroupe l’ensemble des sites et des informations qui sont sur le web mais qui ne sont pas référencés par les moteurs de recherche classiques. Les adresses sont en général en «.onion » (pas en .com ou .fr). Du fait de l’anonymat, on trouve sur le Darknet une multitude de sites qui seraient illégaux ailleurs dont des boutiques de vente de drogues. C’est ce qui nous intéresse et voici les étapes pour y accéder.

Les 3 sésames de l’achat sur le darknet

TorD’abord, utiliser un logiciel anonymisant sa connexion, comme Tor, le plus connu d’entre eux. Tor « mélange » les connexions entre beaucoup d’ordinateurs participant au programme, ce qui rend impossible de retrouver et l’identité de l’utilisateur et les infos envoyées.

Vous allez aimé avoir Tor

Thor

Téléchargeable en quelques minutes sur torproject.org, Tor est un logiciel légal dit « libre » (ouvert et gratuit). Chaque personne ayant des connaissances en informatique peut participer au projet et l’améliorer. À l’origine, Tor a été créé par des ingénieurs de l’US Navy qui voulaient trouver un moyen d’envoyer des données aux espions qui étaient dans les pays ennemis. Tor permet aussi bien de surfer sur des sites comme lemonde.fr ou leboncoin.fr de manière totalement anonyme, que d’accéder au Darknet qui attire de nombreuses activités illégales.

118mg MDMA + 3,3mg Amphétamine + 2mg CaféineBitcoin (janvier 2014)

Deuxièmement : recourir à une monnaie virtuelle comme les bitcoins, qui sont totalement indépendants de toute autorité financière. On peut les obtenir de différentes manières : ils peuvent être « minés » par des personnes ayant d’excellentes connaissances en informatique qui vont mettre à disposition des machines pour calculer en permanence l’ensemble des portefeuilles et l’indice de la monnaie ; ou vendus sur des plateformes d’échange spécialisées, qui proposent l’achat et la revente à des taux qui varient constamment. Un bitcoin vaut aujourd’hui [Ndlr : le 13 avril 2015] 222 €. Sur ces plateformes, on achète des bitcoins, soit à des entreprises qui « minent » pour ensuite les revendre, soit à des plateformes locales, où chacun peut proposer et vendre ses bitcoins. On vous demandera votre identité, votre adresse et généralement de payer par virement pour éviter les arnaques et les CB volées. Il existe aussi des vrais comptoirs, comme « La Maison du bitcoin » à Paris, où vous pouvez en obtenir avec une simple pièce d’identité.

bitcoin walletCes bitcoins sont regroupés dans un portefeuille ou wallet (dernier sésame nécessaire) sur votre ordinateur grâce à un logiciel hors-ligne que vous allez télécharger, dans votre téléphone portable ou en ligne via des sites Internet. Un portefeuille bitcoins, c’est simplement une série de chiffres et de lettres avec un code pin ou un mot de passe. Si vous perdez votre mot de passe ou votre code pin, vos bitcoins disparaissent. Personnellement, je me sers d’un logiciel qui s’appelle Electrum et qui permet de gérer son portefeuille en ligne. À aucun moment, on ne demandera le nom de la personne qui veut envoyer ou recevoir des bitcoins.

Où trouver de la drogue ?

On a donc téléchargé Tor, acheté et mis des bitcoins à l’abri dans un wallet, reste ensuite à savoir où acheter de la drogue. On trouve sur le web classique des forums d’actualités du Darknet, comme deepdotweb.com, qui fournissent des adresses de sites (en .onion), des critiques des différentes places du marché vendant des produits stupéfiants, un système de notation en étoiles, et des commentaires pour avoir une idée sur quel site aller. Ou encore l’annuaire thehiddenwiki.org qui essaie de recenser les sites du Darknet. Une fois l’adresse choisie, on la copie dans Tor pour accéder aux offres.

Cet annuaire note les sites qui notent vendeurs du darknet

L’autre méthode, c’est d’utiliser Grams, un moteur de recherche qui ressemble fort à Google et qui fonctionne comme un comparateur de prix. Après avoir saisi dans Tor l’adresse (facile à trouver) en .onion de Grams, il suffit de taper vos mots-clés pour que Grams affiche la liste des offres en cours sur différentes places de marché du Darknet.

Grams Grams résultats
On tape cocaine dans Grams…
…et le moteur vous en propose des kilos !

Attention ! Comme pour les shops de RC (Lire Les pièges de l’achat de drogues en ligne), c’est un marché qui évolue très vite et les sites de confiance peuvent rapidement devenir des escroqueries : le site a très bien fonctionné pendant des années, respecté ses vendeurs et ses acheteurs, et du jour au lendemain, commence à faire disparaître des bitcoins ou des comptes utilisateurs (comme le site Evolution, dont les propriétaires sont partis avec la caisse).

Agora, un eBay de la drogue

Un exemple avec un site ayant une bonne réputation, Agora, similaire à feu Silk Road. Comme sur eBay, vendeurs et acheteurs vont pouvoir se rencontrer et s’évaluer. Le site vous demandera de vous enregistrer : un nom d’utilisateur, un mot de passe et un code pin (un mot de passe pour pouvoir utiliser son portefeuille de bitcoins en ligne sur ce site). Comme le montre l’illustration ci-dessus, on y trouve à la fois des offres de produits stupéfiants et des forums avec toute une partie consacrée aux conseils de réduction des risques sanitaires, d’achat, les produits de coupe à utiliser (pour les vendeurs), comment reconnaître les produits, etc. On trouve également des médicaments, des stimulants, des contrefaçons et des produits stupéfiants.

Agora homepage

Comme, par exemple, cette offre de méphédrone (illustration ci-dessous), qui est interdite en Europe depuis 2010 : on voit pourtant qu’elle peut être livrée de Grande-Bretagne, des informations sur l’endroit où se situe le vendeur qui permettent de calculer le nombre de frontières que le produit aura à franchir avant d’arriver et de limiter le risque douanier. Mieux vaut si possible s’adresser à un vendeur hexagonal. On trouve aussi les dernières notes et commentaires à propos du vendeur.

Agora MéphedroneSi vous décidez d’acheter, on vous demandera votre n° de compte bitcoins, et le vendeur ne sera payé qu’une fois le produit livré pour éviter les arnaques. En résumé voici comment se passe l’achat sur le darknet :

crédit : Humanoïde magazine
crédit : Humanoïde magazine

« D’après l’étude de Fernando Caudevilla, à partir des données de Silk Road sur les NPS, la plupart des transactions en grosses quantités vont plutôt concerner les RC et aller d’Asie vers l’Europe et les États-Unis, alors que les petites quantités (moins de 200 $) vont plutôt être des street drugs traditionnelles allant d’Europe vers l’Europe ou des États-Unis vers l’Europe. »

(Jamel Lazic, Techno+)

La RdR sur le Darknet

La plupart des places de marché sur le Darknet disposent de forums. Les discussions des utilisateurs sur les arnaques et les conseils sanitaires y sont monnaie courante. Certains participants se sont fait une spécialité d’aider les autres, ces groupes d’entraide sont parfois encouragés par les administrateurs du site, comme ce fut le cas sur Silk Road, plus célèbre site de vente de drogues en ligne fermé (2 fois) par le FBI.

Outre les LSD Avengers (Lire Lysergamides 2015 : un nouveau summer of love ?), Fernando Villa d’Energy Control, une association espagnole qui fait aussi de l’analyse de produits, a mené pendant deux ans une action de réduction des risques (RdR) sur le forum de Silk Road en invitant les usagers à poser des questions au Dr X, qui a du coup répondu à plusieurs milliers de posts. Il a même reçu des dons en bitcoins pour ses services !

Lors de son procès, Ross Ulbricht a déclaré pour sa défense que « l’une des principales priorités de Silk Road était de réduire les risques et de promouvoir l’éducation sanitaire aux drogues ». De quoi rêver à une collaboration saine entre dealers et associations de RdR. Malheureusement pour lui, cette ligne de défonce défense ne l’a pas empêché d’écoper d’une sentence exemplaire : double perpétuité et 184 000 000 $ d’amende.

L’avenir de la consommation de drogues est en ligne

Ce n’est plus un secret, il est possible de se procurer des drogues sur internet. C’est un marché comme les autres entre ses boutiques en lignes, ses sites de petites annonces et ses forums d’usagers. Mais est-ce aussi facile que les médias le présente ? Quels changements en terme de risques pour les consommateurs ?

Olivier Peron est journaliste et auteur d’un dossier sur le deal de drogues en ligne via le Darknet paru dans le n°3 d’Humanoïde, un magazine dont il est le fondateur. Cette publication, qui a pour sous-titre est « La technologie est l’opium du peuple », fait très régulièrement allusion aux drogues. Illustrant cette intervention, leur dernière campagne de promotion transforme les grandes marques du web en produits de défonce.

Pécho sur le net
Cet article fait partie du dossier « Pécho » sur le net.

J’ai la certitude que l’avenir de la consommation de drogues est au Darknet et que dans dix ou vingt ans, il y aura beaucoup moins de deal de rue. Parce que le Darknet, c’est « génial » (on parle quand même de trafic de drogue…). Ce n’est pas très risqué pour le consommateur qui est absolument anonyme (tant qu’il est sur le Darknet et qu’il paye en bitcoins, il reste introuvable, personne ne peut dire qui il est). Une certaine tranquillité d’esprit vis-à-vis de la loi.

Les risques face à la loi

Que risque-ton face à la loi ? En ce qui concerne le flux électronique et les flux financiers, absolument rien en passant par le Darknet et en payant en bitcoins. Mais il y a risque à l’envoi du pli postal car il y a alors flux physique et là, vous risquez quelque chose. Mais les autorités font-elles beaucoup d’efforts pour essayer d’endiguer ce genre de trafic qui commence à prendre des proportions notables ? La cyberdouane française, c’est 10 à 12 personnes connectées 24 heures sur 24, qui connaissent très bien leur sujet. Mais d’après leur grand patron, ce qui les intéresse, ce n’est pas de scanner tous les plis postaux pour essayer de trouver 1 ou 2 grammes, mais les vendeurs. Entre 70 et 100 vendeurs opèrent depuis le territoire français mais l’avantage du Darknet Market, c’est qu’on peut aussi acheter à l’étranger sans risquer grand-chose : si le colis est intercepté et que les douaniers viennent chez vous, à eux de prouver que c’est vous qui avez passé la commande. Et comme on est sur le Darknet avec des bitcoins, c’est impossible. Encore une fois, du point de vue du consommateur et des risques vis-à-vis de la loi, le Darknet, c’est merveilleux.

crédit : Humanoïde magazine


Le fonctionnement des transactions anonymes sur le darknet (source Humanoïde magazine)

La qualité des produits

Concernant les risques sur la qualité des produits, je n’ai pas testé, mais le consensus général sur les forums de consommateurs est que la qualité est excellente, bien meilleure qu’avec le deal de rue, grâce à la notation des vendeurs par les consommateurs. La compétition commerciale est donc féroce entre vendeurs. La coke est par exemple pure de 60 à 90 % [Ndlr : contre 10 % à 30 % en moyenne chez le dealer du coin], mais forcément plus chère (de 100 à 150 € le gramme). Idem avec le cannabis et le taux de THC. Internet offre par ailleurs accès à un panel de produits qu’un dealer seul ne pourrait pas proposer.

Certains vendeurs sont capables de proposer 80 produits différents : opium, héroïne, Xanax®, coke, 20 variétés de cannabis… Une panoplie proposée par une seule et même personne, dont certaines totalisent 10 à 30 transactions par jour. Mais il y a parfois des problèmes d’étiquetage (par exemple 2C-B à la place de 4-MMC) et mieux vaut toujours faire un sniff test pour vérifier que les effets correspondent bien à ceux qui étaient attendus (et pour éviter d’éventuels surdosages liés à la pureté).

Les risques d’arnaque posent des problèmes : quelqu’un d’extrêmement dépendant à l’héroïne et qui achèterait uniquement par Internet, toutes les semaines à un vendeur avec lequel il entretient une relation de confiance. Et tout d’un coup, le site ne marche plus et le vendeur disparaît. Il faut donc faire attention à multiplier les sources [Ndlr : ce qui n’est pas bien difficile en ligne, contrairement au deal de rue si vous n’habitez pas une grande agglomération] quand l’utilisation est autre que récréative.

« L’achat de drogues sur le darknet c’est le téléchargement illégal des années 90 d’aujourd’hui : ça reste compliqué. Mais dans quelques années les drogues seront accessibles en ligne aussi simplement et surement que les films et les séries.»
(Olivier Peron, Humanoïde Magazine)

La fracture numérique

Accéder à ce marché nécessite d’avoir un ordi, une connexion, de télécharger Tor, maîtriser les bitcoins… et surtout, d’être anglophone car tout est encore en anglais. On peut donc craindre que le Darknet ne soit le futur du trafic de drogues que pour la classe moyenne blanche, qui a une connexion Internet, parle correctement anglais et est à l’aise avec l’outil informatique.

On risque alors d’assister à une séparation des marchés avec des points de vente dans les cités sensibles qui continueront à alimenter des gens qui sont eux-mêmes très marginalisés, ce qui renforcera la stigmatisation du méchant « dealer arabe » abusant des « pauvres exclus ».

Certains vendeurs sont cependant passés du deal de rue au 100 % Internet, en prenant soin de faire poster leurs envois dans des endroits différents pour ne pas se faire repérer. Je ne sais pas si le dealer arabe des cités va sur le Darknet ou même s’il le connaît, mais les choses vont forcément évoluer. C’est vrai aussi que ce nouveau mode d’achat ne concerne pas non plus l’usager précarisé des Caarud. Quoique pour les nouveaux produits de synthèse, un smartphone et une CB suffisent, et on peut très bien se faire livrer en poste restante, faute d’adresse.

Un mieux pour la société ?

Humanoïde Pub Windows doseLe Darknet s’assainit de plus en plus, dans cinq ou dix ans, le marché sera stable. On peut faire le parallèle avec le téléchargement illégal à la fin des années 90 : de nouveaux outils sont apparus en 2000, les processus de piratage sont devenus de plus en plus faciles et maintenant, tout le monde le fait. Le Darknet d’aujourd’hui, c’est le téléchargement illégal des années 90. On en est aux prémices, les outils sont difficiles d’accès (Lire Darknet : mode d’emploi), c’est toujours un peu compliqué d’acheter des bitcoins, de crypter son adresse et de virer ses bitcoins sur le portefeuille du dealer, mais ça va se simplifier. Ça ne peut aller qu’en s’améliorant.

Dans 4-5 ans, on pourra commander sa drogue sur Internet en toute sécurité parce que les autorités n’ont pas l’air de vouloir faire quelque chose (on ne verra jamais un scan systématique des colis postaux parce que ça touche au secret des correspondances). Ce genre de trafic qui se virtualise évite le trafic de rue, les dealers en bas de l’escalier, et toutes les nuisances qui vont avec. C’est un progrès, à la fois pour les consommateurs et pour la société dans son ensemble. Rendez-vous dans une dizaine d’années.

« Une immense hypocrisie »

Cette dernière session des égus était donc consacrée aux personnes qui prennent des drogues et qui travaillent dans des structures médicosociales, parce qu’il semble que dans ce pays, cela pose problème alors que dans certains pays anglo-saxons, c’est quasiment la règle.

Cet article fait partie du dossier Les usagers-salariés du médicosocial.

J’ai par exemple été frappé aux États-Unis où l’ensemble du secteur de base, ceux qui sont au contact avec les usagers, sont des gens qui se définissent comme ex-usagers et savent du coup exactement de quoi ils parlent. Même s’ils sont par ailleurs diplômés, les gens ne se cachent jamais d’avoir été consommateurs. En France, cela aboutit à un paradoxe : ceux qui travaillent dans les structures et consomment eux-mêmes des drogues seront les derniers à pouvoir profiter des services proposés par leur structure. C’est une cause d’invalidation de leur parole et de leur profession. Il serait pourtant intéressant que l’ensemble des gens qui travaillent dans ce secteur et qui consomment des substances aient à un moment la possibilité de s’exprimer publiquement, collectivement ou anonymement sur leur usage pour changer les représentations au niveau de la société. Que l’on s’interroge enfin sur cette immense hypocrisie qui consiste à avoir les usagers d’un côté et les professionnels de l’autre.

 

Cet article fait partie du dossier Les usagers-salariés du médicosocial.

Une dichotomie sur le rôle des usagers

C’est effectivement un secret de polichinelle : les travailleurs sociaux qui travaillent avec les usagers de drogues sont eux-mêmes un peu usagers, voire un peu beaucoup.

Cet article fait partie du dossier Les usagers-salariés du médicosocial.

Sondage EGUS 9

D’après un petit sondage anonyme réalisé par Internet auprès des participants à ces Égus à l’aide de simples questions (« Êtes-vous usager de drogues ? », « Professionnel de la RdR diplômé et usager de drogue ? » …), les plus représentés sont des professionnels de la RdR diplômés, qui constituent 55 % de la salle, dont la moitié sont usagers de drogues. Ce n’est donc pas négligeable. La réduction des risques s’est historiquement construite avec des associations d’autosupport ou communautaires où les usagers avaient toute leur place parce que leur expérience était prégnante.

Des structures hors-cadre législatif jusqu’au décret donnant voix à la RdR dans la politique de santé publique qui précise que « les acteurs professionnels de santé ou du travail social ou membres d’associations comme les personnes auxquelles s’adressent ces activités doivent être protégés des incriminations d’usage ou d’incitation à l’usage au cours de ces interventions. L’organisation de l’entraide et du soutien par les pairs fait partie des modalités d’intervention de ces actions. » La santé communautaire et les usagers pairs s’inscrivent donc dans ces processus. Pourtant, en 2007, la loi relative à la prévention de la délinquance stipule, dans son article 54, que les peines seront aggravées d’emprisonnement et/ou d’amendes en cas d’usage au volant et pour les personnes travaillant dans les services publics.

Un certain nombre de questions

Une dichotomie sur le rôle de ces usagers et ce qu’ils peuvent supporter ou pas, qui pose un certain nombre de questions : Pourquoi les usagers de drogues sont-ils bâillonnés ou dans le déni ? En raison de cette loi de prévention de la délinquance ? De leur crédibilité professionnelle ? Pour ne pas être réduits au seul statut d’usager ? Pour se protéger face aux sollicitations ? Parce que leur usage n’est, pour eux, pas représentatif des personnes croisées dans la structure, et qu’ils ne se considèrent donc pas comme usagers pairs ? Il y a également une certaine porosité (on peut arriver sans être usager et le devenir un peu ou l’inverse, ce n’est jamais figé dans le temps), mais aussi un problème de réglementation et la problématique des diplômes (l’obligation d’être diplômé, ce qui est compliqué pour certains). Au final, comment articuler la santé communautaire et l’autosupport dans les structures médicosociales, et comment cette place peut-elle ou doit-elle être prise en termes de management, de diplôme, d’identité, de militantisme… ?

Cet article fait partie du dossier Les usagers-salariés du médicosocial.

Le communautaire, l’autosupport et la place des usagers

Je pensais illustrer cette question à travers mon parcours : j’ai découvert sur le terrain cette histoire du communautaire, de l’autosupport et de la place des usagers, qui ne figuraient pas dans mes études de pharmacie.

Cet article fait partie du dossier Les usagers-salariés du médicosocial.

Je suis arrivée à la mission Rave de Médecins du monde il y a douze ans, sans connaître le monde de la teuf et j’ai découvert l’intérêt de ce beau melting-pot d’usagers de différents milieux, de gens issus des sound systems, et d’intervenants. J’ai apprécié qu’il n’y ait pas de jugement et qu’on me demande mon avis en tant qu’étudiante en pharmacie. Un joyeux mélange où régnait un certain équilibre (un usager pouvait parler à quelqu’un de plutôt usager ou plutôt professionnel, selon ses envies). Une multiplicité de profils bénéfique au sein de la mission où on apprenait chacun des uns et des autres. Étant personnellement sur le dispositif d’analyse des drogues, on m’a très vite parlé de la proximité de l’usage, et du risque de devenir consommatrice ou de consommer plus. La question de qui est usager et qui ne l’est pas s’est donc très vite posée assez ouvertement au sein de la mission. Une première approche de ce qui était, selon moi, l’approche communautaire bien que Médecins du monde ne soit pas considérée comme une association communautaire.

Une étiquette qui enferme

J’ai continué avec le projet Squat qui m’a peut-être encore mieux fait comprendre ce qu’est l’approche communautaire. Mais les communautés sont parfois « enfermantes » car il n’y a pas un type de squatteur mais des squatteurs. C’est mettre une étiquette sur des gens (« es-tu issu de la communauté ? ») alors que ce qui est intéressant, c’est le mélange des communautés. Dans le projet Squat, on a retrouvé ce mélange de gens. Et bien que n’étant pas moi-même issue de la communauté, je pense avoir eu une approche communautaire qui, selon moi, n’est pas être issu de la communauté mais faire avec les personnes, quelles qu’elles soient. Si on se retrouve sur une question, si on est un peu intéressé, on arrive à faire ensemble et c’est ça qui est intéressant.

Une question de légitimité

Je suis maintenant sur le programme Erli, qui peut paraître beaucoup moins communautaire bien qu’il y ait eu, dans l’équipe, des usagers injecteurs ou non-injecteurs. Mais finalement, qu’appelle-t-on usager ? Est-ce être usager de cannabis ? Sniffer, gober, injecter ? À quelle fréquence ? Toutes ces questions sont de nouveau un peu trop caricaturales et certains n’ont pas forcément envie de s’identifier en tant que tels. Ceux qui ont des pratiques d’injection occasionnelles ne se considèrent, par exemple, pas toujours comme des injecteurs. Dire que l’on s’adresse aux injecteurs revient donc à résumer une personne à une pratique. Dans l’équipe, il y a effectivement des personnes qui pratiquent l’injection de manière occasionnelle, qui le disent et peuvent en parler et d’autres, qui ne le feront pas. Y a-t-il une utilité à le dire ? C’est la question de la légitimité. Moi, ma légitimité, je l’ai acquise sur le terrain. N’étant pas au départ consommatrice, j’ai dû aller chercher cette légitimité à intervenir mais finalement, un usager ne fera pas forcément un bon intervenant et lui aussi doit aller chercher une légitimité.

Le risque lié à la proximité des produits

Dans le programme Erli où on est en très grande proximité de l’usage puisqu’on voit des gens injecter, être usager et donc potentiellement tenté par ce qu’on voit est une vraie question. Parce que si on n’est pas au clair dans sa tête par rapport à ça, c’est un peu compliqué d’intervenir. Qu’on soit usager ou pas au départ, parce que la proximité des produits peut mettre en difficulté. Si on ne demande pas aux gens s’ils sont usagers quand on les recrute, il faut donc qu’ils se sentent libres d’en parler quand ils s’estiment en difficulté. Ce n’est pas évident à aborder et cela relève effectivement de la vie privée, mais plus quand cela risque de mettre sa vie ou celle du dispositif en danger. Et sur des dispositifs comme Erli, on n’a pas le droit à l’erreur. Le dire aux usagers qu’on rencontre n’est pas forcément utile à mon avis. Il y a différents cercles et différents espaces mais ce sont des choses qui devraient être plus largement réfléchies ou débattues.

L’auteure, Marie Debrus, est présidente de l’AFR et coordinatrice de la Mission Education au Risques Liés  l’Injection (ERLI) de Médecins du Monde.

Cet article fait partie du dossier Les usagers-salariés du médicosocial.

Se poser la question en tant qu’employeur

Il faut aussi se poser la question du côté des employeurs, à la fois en tant qu’employeur d’usagers et éventuellement en tant qu’employeur concerné. Quand on est directeur d’une association comme Asud, on est par exemple employeur d’usagers de drogues.

Cet article fait partie du dossier Les usagers-salariés du médicosocial.

Début 90, je travaillais à Arcade, un des premiers programmes de réduction des risques à faire de l’échange de seringues dans le 93 et dont une partie des salariés était des usagers qui avaient été recrutés pour ça. Manque de pot, l’un d’eux est tombé dans sa vie privée dans une histoire de 50 kilos de shit et l’association a dû fermer.

Autre exemple : le président de Techno+ poursuivi par la justice pour des flyers (Sniff propre et Drug Mix), qui a été licencié de l’établissement médicosocial dans lequel il travaillait au moment du procès.

« Ce qui se raconte dans une équipe n’est pas non plus ce qui se raconte sur la place publique. « Si tu es drogué et que tu veux travailler dans un programme de réduction des risques, arrête la drogue ou change de métier » : on en est un petit peu là quand même. »
Valère Rogissart

Une vraie question

Et c’est une vraie question : quand on a eu un souci avec un salarié de Sida Paroles, là encore dans le cadre de sa vie privée, qui a été jugé et incarcéré à Nanterre où l’association intervenait massivement, on s’est demandé si on devait le licencier pour faute grave ou lourde. Il faut quand même une solide conception des choses au niveau de l’association et du conseil d’administration sur l’attitude à tenir à cet égard, sachant qu’on ne licencie pas non plus quelqu’un comme ça pour usage de drogues, ce n’est pas aussi simple. L’association a choisi de ne pas le licencier (pour un problème de shit) et je suis très fier en tant que directeur à l’époque de ne pas avoir licencié à cause de son usage de drogue quelqu’un qu’on avait engagé parce qu’il était usager de drogues.

C’est un vrai problème, parce que la question, c’est « Est-ce utile d’avoir des usagers dans les structures médicosociales, Caarud, Csapa et autres ? » Les ex ne posent pas le même problème. Je travaille dans une communauté thérapeutique où les conseillers en addictologie sont d’anciens patients dépendants soignés, qui ont suivi une formation et qui font aujourd’hui partie intégrante des professionnels, au côté des assistantes sociales, des éducs, toubibs, psycho, etc. Mais comme ce sont des ex, c’est moins compliqué.

EGUS 9 Pierre ChappardOui, c’est utile

La question, ce sont les usagers actifs, et de ce que j’ai pu voir de mon expérience sur l’utilité d’avoir des usagers de drogues, la réponse est un oui franc et massif. Pour connaître les milieux, comprendre comment ça se passe et ce qui se dit. La première fois que j’ai été en rave avec la mission Rave, je n’ai par exemple rien compris à ce que m’a dit un mec avec lequel j’ai discuté pendant trois-quarts d’heure. Heureusement qu’après, j’avais un traducteur grâce auquel j’ai pu apprendre la langue. C’est aussi une question de connaissance des pratiques, des produits, une capacité de contact, mais c’est d’abord une histoire d’empathie avec les usagers de drogues, une forme de proximité. Même si un fumeur de pétards depuis trente-cinq ans n’a pas les mêmes références culturelles ou le même mode de vie qu’un crackeur de Stalingrad, on retrouve quand même certains points communs.

Il me semble que c’est dans les programmes où il y a mixité d’intervenants qu’on continue d’inventer des nouveaux outils, sur l’injection, le sniff, etc., pas dans les institutions classiques.

« Je n’ai pas de diplôme, mon diplôme, c’est ma vie, mon parcours de vie. Et c’est pour moi une façon de me valoriser. Ne pas le dire, c’est comme si je refusais ma vie, j’ai besoin de mon parcours d’usager pour m’identifier. »
José Mendes

La difficulté de le revendiquer

Est-ce un problème de revendiquer son usage quand on est intervenant ? Je n’en sais rien, ça me paraît compliqué. Mais le sociologue Michael Pollack a montré dans le VIH que moins les personnes gay étaient en mesure d’assumer leur identité homosexuelle, moins elles étaient en capacité de se protéger et donc de diffuser les messages de protection. J’émets donc l’hypothèse que ne pas assumer son identité d’usager va être compliqué pour faire un certain nombre de choses et porter les messages dont on a besoin. C’est la question de la plus-value (y en a-t-il une ou pas ?, je pense que oui), mais tout cela reste quand même très lié au statut légal des drogues et à la pénalisation potentielle des usages et donc, des usagers.

L’auteur, Valère Rogissart, est directeur d’Aurore 93.

Cet article fait partie du dossier Les usagers-salariés du médicosocial.

Les usagers-salariés du médicosocial : échange avec la salle

Fabrice Olivet : Asud s’est par exemple retrouvé avec un coordinateur des évènements festifs qui faisait systématiquement des OD sur son lieu de travail jusqu’à se faire évacuer par hélicoptère. On a alors estimé que ça suffisait et décidé de le licencier mais il nous a poursuivi aux Prudhommes où il a gagné. C’est donc l’association qui a été pénalisée en tant qu’employeur.

Cet article fait partie du dossier Les usagers-salariés du médicosocial.

L’entretien d’embauche

Georges Lachaze : Est-ce une question qu’on peut aujourd’hui poser lors d’un entretien d’embauche ?

Valère Rogissart : Non, cela fait partie des questions qui relèvent du secret médical. Certains métiers dits « à risque » sont soumis à dépistage via la médecine du travail mais sinon, l’employeur n’est pas fondé à poser la question en entretien ni à le vérifier.

Le risque de devenir l’usager de service

Georges Lachaze : Il y a aussi un côté usager une fois, usager toujours. Et quand on est salarié d’une structure médicosociale, ce n’est pas toujours évident de revendiquer et d’assumer son usage. D’une part, auprès de ses collègues et de son équipe, et d’autre part, auprès des autres usagers. Au-delà de la crédibilité, on court le risque d’être enfermé dans le rôle de l’usager de service et ça peut bloquer.

EGUS 9 Marjorie Corridon

Marie Debrus : C’est vrai qu’aujourd’hui, dire qu’on consomme n’est pas forcément bien vu pour des personnes diplômées, sachant qu’on risque aussi de se le prendre dans les dents dès qu’on n’assure pas au boulot. Tout en disant ensuite qu’on fait de la RdR et qu’on est dans la tolérance et l’acceptation… C’est un peu l’inverse de ce que j’ai appris dans la réduction des risques et le communautaire. Le communautaire s’appuie sur la Charte d’Ottawa qui parle bien de renforcer les compétences des personnes, de les rendre autonomes et de faire avec elles, quelles qu’elles soient, sans étiquette.

L’autosupport, c’est autre chose parce qu’il y a une question d’identité à défendre et à mettre en place. Il faut de tout mais il ne faut pas tout confondre : il ne faut pas que le communautaire devienne l’usager de service qui arrange tout le monde et qui l’enferme, parce que c’est l’opposé de l’empowerment.

En son nom propre ou politiquement ?

EGUS 9 Jean-Pierre Galland, Fabrice Olivet et Fabienne LopezFabrice Olivet : C’est effectivement compliqué mais en même temps, il y a deux plans superposés : la question de l’usage/abus/dépendance d’un côté, et de l’autre, la position plus politique. C’est d’abord parce que c’est un acte de délinquance qu’il faut pouvoir le proclamer, quels que soient la fréquence et le degré de l’usage. Au début de la réduction des risques, il y a eu un militantisme très fort pour pouvoir engager ces gens-là, pour qu’ils soient visibles et que la santé communautaire devienne autre chose qu’une illusion. Il y avait un sens politique et même les « ex » ont une forme politique parce qu’en France, même « ex », c’est compliqué. Et c’est plus à ce niveau-là qu’on pourrait encore faire des efforts et des progrès pour que les gens qui travaillent dans les structures aient la possibilité d’avoir un discours plus militant.

Georges Lachaze : La question, c’est de savoir si on le porte en son nom propre ou comme une idée parce qu’on en est convaincu, un discours qui peut être porté par des non-usagers. Politique ou pas, on ne peut pas passer de l’un à l’autre, effacer l’ardoise et revenir le lendemain au boulot. Le simple usage peut entraîner des emmerdes face à la loi, le revendiquer haut et fort dans un cadre politique peut accroître la visibilité et les problèmes, d’autant plus quand tu travailles dans une structure médicosociale où les peines seront encore aggravées. Alors tu réfléchis à deux fois.

EGUS 9 Jamel LazicFabrice Olivet : C’est sur la représentation que c’est important. Les choses ne changent que quand la société commence à s’identifier. Si les gens qui travaillent dans le médicosocial et, plus globalement, dans le soin aux usagers avaient la possibilité de proclamer cette identité, cela constituerait une avancée majeure en termes de changement de représentations.

Valère Rogissart : Tout est dans le « s’ils avaient la possibilité de ». Prendre un risque politique (afficher une idée, un positionnement), c’est une chose mais là, c’est différent parce que ça peut avoir des conséquences pénales. Vas mettre en danger ton diplôme et ton niveau de qualification pour une question comme celle-là… Ce n’est pas la même chose que d’appartenir à une organisation qui porte le discours et qui peut en tant que telle prendre un certain nombre de risques.

Fabrice Olivet : Il faut qu’on arrive à trouver le moyen de monter des lobbyings politiques en renforçant la visibilité des gens qui travaillent dans le secteur pour changer les représentations.

Dans quel but ?

Aude Lalande : On ne peut porter seul des pratiques aussi stigmatisées que l’usage de drogues. Il faut restaurer du collectif autour de tout ça mais la question, c’est : pour quelle utilité ?

EGUS 9 Fabrice PEREZGeorges Lachaze : Ce qui peut être bénéfique à un moment et sur une question peut ne pas l’être du tout sur le temps de travail ou la professionnalisation. La RdR, c’est du sur-mesure, pas du prêt-à-porter, et ces questions se traitent souvent au cas par cas, au feeling. C’est difficile de généraliser.

Laurent Appel : Assumer ses consommations dans un cadre politique par rapport à des revendications réelles comme l’héroïne médicalisée ou le cannabis thérapeutique a un sens réel. Peut-être manque-t-on de collectif pour l’exprimer mais à l’heure du Story Telling, c’est aussi en multipliant les histoires qu’on peut avoir un impact. Il faut qu’on réfléchisse à ça, parce qu’on vit dans une société où l’addition des individualités crée aussi un mouvement. La multiplication des histoires individuelles finit par frapper la société.

Fabrice Olivet : Les expériences individuelles s’inscrivent dans un collectif, elles ont valeur d’exemplarité et c’est par l’identification que les choses vont changer.

Cet article fait partie du dossier Les usagers-salariés du médicosocial.

EGUS 9

Guerre au Drogues Guerre raciale : Appel à témoignage !

Depuis plusieurs décennies, en France, l’histoire de la répression des drogues et celle des personnes issues de l’immigration se déroulent en parallèle ; elles peuvent concerner les mêmes personnes mais n’ont jamais été croisées.

Du département de la Seine-Saint-Denis aux quartiers Nord de Marseille, la violence liée aux trafics de drogues illicites frappe en premier lieu les gens qui vivent et grandissent dans ces territoires et sont, pour beaucoup, Noirs, Arabes, issus de milieux défavorisés.

Dès lors, on peut se demander si la guerre aux drogues n’est-elle pas une guerre contre les minorités ethniques, une guerre raciale ? Voyons dans cette vidéo comment se déroule un contrôle de police :

Si vous avez été victime de discrimination sous prétexte de la lutte contre les drogues, témoignez sur GDGR.fr.

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Contacts

Olivier MAGUET, plaidoyer AFR politique des drogues, administrateur de Médecins du monde

06 63 92 76 00 / plaidoyer@a-f-r.org

Louis-Georges TIN, président de République & Diversité

06 19 45 45 52 / tin@republiqueetdiversite.fr

Fabrice OLIVET, vice-président de l’’AFR, directeur d’’ASUD

06 04 51 33 82 / contact@asud.org

Jessica MALAMBA, chargée de communication République & diversité

06 26 80 01 95 / malamba@republiqueetdiversite.fr

Jean-Marc PRIEZ, coordinateur de l’’AFR

06 03 32 52 07 / coordination@a-f-r.org

Ressources

Prescription de cannabis thérapeutique : l’extension du domaine de la lutte

Laurent Appel est journaliste et membre d’ASUD entre autres. Il est l’auteur de nombreux sujets sur le cannabis thérapeutique ou pas.

Cet article fait partie du dossier La prescription hors-cadre.

La prescription hors-cadre du cannabis, c’est typiquement la même extension du domaine de la lutte qu’en 1995 pour les opiacés : ce sont des usagers qui ont à la fois le médicament et la connaissance, et face à eux, un mur qui propose au mieux du Marinol® ou du Sativex®, alors que ce n’est absolument pas la demande. Mais ce mur est en train de s’effriter, notamment grâce à Internet. Il y a à la fois un désintérêt de la recherche publique, de la recherche privée, des médecins, y compris des spécialistes directement concernés alors que dans d’autres pays comme les Pays-Bas, les États-Unis, le Canada, la République Tchèque ou Israël, il y a à la fois de la recherche publique, de la recherche privée, des médecins, des collectifs de malades, et des entrepreneurs qui poussent des expérimentations, des nouvelles formes galéniques. Fabienne a oublié de citer le suppositoire, qui permettra peut-être de prendre de fortes doses de cannabinoïdes sans être perché à donf. Une récente conférence internationale à Prague évoquait des suppositoires dosés à 1,5 gramme de THC sans que la personne soit incommodée par le dosage. On passerait donc d’une médecine qui traite les symptômes à une médecine d’attaque, sur les tumeurs, les tremblements de l’épilepsie, la spasticité.

Pas une médecine au rabais avec le Sativex® et son sous-dosage en principes actifs et en indications, et avec un mensonge caractérisé du corps médical et politique qui racontent qu’il est disponible et destiné au traitement de la douleur alors qu’il n’est toujours pas disponible pour une affaire de prix et d’efficacité, et qu’il n’y a pas d’indication pour la douleur. Il ne sera prescrit que pour la sclérose en plaques, en cas d’échec répété des autres thérapeutiques, soit moins de 5 000 personnes concernées en France. Après, c’est la prescription hors-AMM, donc on se retrouve encore une fois à sortir du cadre de prescription pour des médicaments qu’en plus, on ne veut pas. On est dans une situation totalement ubuesque où des médicaments nécessaires sont disponibles dans certains pays, seraient accessibles à des patients français mais dans des mauvaises conditions de sécurité et de remboursement, et où rien ne se passe. Certains patients ne sont pas des usagers de drogues, n’ont pas accès au marché du cannabis, et quand des parents cherchent à avoir du CBD pur pour leur enfant épileptique, on ne peut leur dire d’aller à la cité acheter un bout de shit. Ils n’auront pas le CBD pur qu’ils veulent et qui est pourtant disponible dans certains pays européens.

« Anecdote ne fait pas santé publique. Il y a nécessité de penser une nouvelle gouvernance sur ce sujet, de réunir les forces qui sont trop éparpillées dans notre pays et de tracer des axes clairs. Qu’on ait autant de retard sur les États-Unis ou Israël en matière de cannabis n’est en rien légitime. Il faut une approche médicamenteuse (y a-t-il supériorité dans telle ou telle indication ? ), une approche classique et validée sur le sujet. L’addictologie est une science relativement récente qui s’est fonctionnarisée et il ne faut pas oublier de la restimuler. »

Il va quand même falloir que la réalité médicale française rejoigne la réalité médicale internationale et qu’on se rende compte que ce mouvement du cannabis médical s’est enraciné, qu’il y a des conférences internationales comme celle de Prague réunissant le ministre de la Santé, l’ambassadeur d’Israël et dix professeurs émérites. On est donc complètement sortis de la bricole à l’échelle mondiale et européenne mais, en France, on y est toujours. Parce qu’il y a une vraie frilosité du corps médical qui se retrouve dans la même position qu’avec les opiacés : ne pas donner de la drogue aux drogués. Ce sont pourtant des questions de vie ou de mort. Il est vraiment temps qu’on arrête de voir le cannabis thérapeutique comme un moyen de se faire du cannabis. Du cannabis, il y en a partout, on n’a pas besoin de dire qu’on est malade pour en avoir, et le cannabis qu’on peut avoir sur ordonnance (comme le Bedrocan), ce n’est vraiment pas le kif. Une situation qui pousse en outre les gens à se faire arnaquer sur Internet : selon une enquête de la Food and Drug Administration (FDA), 36 sur 42 produits vendus pour du CBD étaient des fakes, dont la moitié ne contenaient aucun cannabinoïde. Le royaume des arnaqueurs et des charlatans : voilà le résumé de notre situation.

Cet article fait partie du dossier La prescription hors-cadre.

L’usage de cannabis thérapeutique

Fabienne Lopez est présidente de Principes Actifs, un réseau de malades faisant usage de cannabis pour le traitement des symptômes de pathologies reconnues comme susceptibles de réagir favorablement.

Je suis présidente de l’association Principes actifs dont le sujet est le cannabis thérapeutique parce que nous sommes dans cet usage. L’association ne compte que des malades, certains ayant auparavant fait usage de drogues, d’autres non. Et tout se passe très bien, il n’y a pas de stigmatisation, aucun problème entre ces personnes.

Cet article fait partie du dossier La prescription hors-cadre.

Vingt ans déjà

Pour nous, le cannabis thérapeutique a commencé il y a vingt ans, époque à laquelle j’ai rencontré des gens qui faisaient usage de cannabis thérapeutique sans en parler à personne, en maintien de leur substitution ou pour éviter d’aller trop facilement vers l’alcool. C’est là que j’ai commencé à en entendre parler. Je militais pour le cannabis récréatif et, de Californie, nous arrivaient des informations (on est en 95-96) sur le cannabis thérapeutique, et on se disait que c’était fou qu’ici on ne puisse absolument pas en parler. On s’est donc regroupés, on a créé de petites associations et essayé d’interpeller les politiques. On a finalement été entendus par Kouchner qui, à l’époque, a lancé 5 études (dans les années 97-98) qui n’ont, pour certaines, jamais été rendues publiques. Ça n’a donc servi à rien. Et puis il y a eu le Marinol®, le premier médicament synthétique pour les usagers de cannabis thérapeutique, dont la prescription était très très restrictive. Et comme il s’agissait de cannabis synthétique, il ne contenait que du THC. Ce n’était donc pas forcément le médicament idéal pour les personnes qui le demandaient. Et puis il n’y a plus rien eu, le vide. On a continué à militer et j’ai eu l’idée d’interpeller les médecins en leur demandant de faire une attestation. Une idée qui remonte aujourd’hui à vingt ans. À l’époque, très peu de médecins acceptaient de faire cette attestation qui précisait que nous faisions usage de cannabis parce-que nous étions malades et que cela nous permettait de pouvoir combattre la maladie. Ceux qui acceptaient étaient issus de la réduction des risques parce qu’ils avaient des patients atteints de VIH (on parlait alors très peu du VHC), qui supportaient mal des thérapies très lourdes. Mais majoritairement, les médecins refusaient de la faire en considérant que c’était une excuse pour se droguer.

D’autres associations ont vu le jour et on s’est dit que puisque personne ne nous aidait, on allait s’aider nous-mêmes et on est rentrés dans la bidouille. On a continué à militer et on s’est rendu compte que très souvent, les médecins disaient qu’ils ne pouvaient pas prescrire du cannabis alors qu’en fait, ils le pouvaient. La seule chose, c’est qu’on ne peut avoir du cannabis en France. Mais avec ces prescriptions, on peut l’avoir ailleurs, aux Pays-Bas, en Angleterre, avoir d’autres médicaments à base de cannabis naturel ou synthétique. Cela nécessite d’avoir des fonds pour se payer le voyage, d’avoir un interprète, et d’avoir un médecin équivalent dans le pays où on vous prescrit ce médicament.

Planter à défaut d’être aidés

À Principes actifs, on s’est dit qu’on allait fouiner sur Internet pour trouver toutes les infos sur l’achat de graines, les produits thérapeutiques, toutes les études menées ailleurs dans le monde, et qu’on allait en planter puisque personne ne nous aide. Et c’est effectivement ce qu’on fait : on plante du cannabis pour nous en très petites quantités. On essaye aussi de voir ce qui fonctionne ou pas, ce qui correspond à nos pathologies (en fonction du taux de CBD, par exemple, qui est l’un des principes actifs les plus importants dans l’usage thérapeutique, mais aussi des taux de THC et des autres cannabinoïdes). C’est compliqué, car lorsque vous achetez à un dealer, il ne sait généralement pas ce qu’il vous vend, il connaît éventuellement la variété et le taux de THC mais pas le reste. Sur Internet, il y a eu un déferlement marketing de tas de grainetiers prétendant vendre des graines de variétés utilisées pour le cannabis thérapeutique mais qui ne sont pas les bonnes. D’autres sont, à l’inverse, beaucoup plus consistants comme certains sites israéliens qui sont à la pointe des informations sur le cannabis thérapeutique (11 000 personnes sont déclarées sous cannabis thérapeutique en Israël). Vingt-quatre États américains ont dépénalisé l’usage thérapeutique. On a donc eu plein d’infos par le Net où on peut aussi acheter du cannabis, notamment en passant par le Darknet (certains l’ont fait).

« On a fait une analyse des teintures de CBD vendues sur le Net qui a montré qu’il n’y avait pas de CBD du tout mais un peu de THC. On a prévenu le vendeur américain qui nous a menacés de poursuite si on balançait. »

(Nicolas Urbaniak, Not For Human)

On s’est donc débrouillés comme ça, en se disant aussi que le fumer n’était pas la meilleure des choses quand on était malade. On a donc cherché à savoir comment on pouvait consommer sans fumer, et sans entrer dans les préparations « récréatives » (boissons à base de lait, gâteaux, etc.) qui sont très compliquées à doser, et on s’est renseigné au sujet des préparations concernant les plantes médicinales (teinture-mère, etc.).

L’ignorance des médecins français

Certains membres de l’association atteints de sclérose en plaques (SEP) ont vu leur neurologue pour se faire prescrire du Sativex®, et ces neurologues ne connaissaient pas le Sativex®, ne savaient pas qu’ils pouvaient en prescrire pour la SEP ni comment il fonctionnait. Beaucoup ignorent aussi que le Sativex® est du cannabis naturel qui contient du THC en très petite quantité et pas mal de cannabidiol (CBD), qui atténue les effets du THC. C’est pour ça que les gens ne ressentent pas d’ivresse.

EGUS9 Patrick Favrel

Patrick Favrel (SOS Hépatites)

« – Environ 80 000 personnes sont atteintes de SEP en France et seules 3 000 d’entre elles pourront avoir accès au Sativex®. Pourtant, toute une série de laboratoires ont présenté d’autres formes de cannabis thérapeutique (notamment en Israël) : comment faire avancer les choses pour que les milliers de personnes concernées aient accès au cannabis thérapeutique qui soulagerait leurs douleurs ?

EGUS9 Nathalie Richard 2

– L’indication pour le Sativex® est la même partout en Europe. Et pour les autres, la loi française interdit l’usage de cannabis s’il n’est pas dans un médicament. »

Nathalie Richard (ANSM)

Très souvent aussi, les gens atteints de pathologies lourdes ont des traitements très lourds et beaucoup de nos membres ont connu la morphine qu’ils ne veulent plus prendre parce qu’ils se sentent mal et ont réussi, grâce au cannabis, à atténuer des douleurs très violentes.

On aurait aimé que les médecins se sentent plus concernés par l’usage de cannabis thérapeutique, et qu’on les informe sur le CBD et les autres principes actifs. Principes actifs a d’ailleurs fait deux petits livrets, sur la vaporisation pour apprendre aux gens à fumer propre, l’autre, plus récent, sur les cannabinoïdes, les terpènes et les flavonoïdes, tous ces principes actifs qui permettent soit de soigner soit de soulager.

Le souci que pose Internet en matière de cannabis thérapeutique, c’est qu’il y a aujourd’hui de nombreux sites offrant des préparations dites « à usage thérapeutique » mais qui sont très souvent douteuses, ne font rien ou sont mal préparées, et peuvent provoquer d’autres effets secondaires. Idem pour l’herbe saupoudrée de cannabis synthétique, qui n’a absolument pas le même effet. C’est un danger pour nous et pour les gens qui ne se renseignent pas plus que ça, et qui pensent que le cannabis guérit tout.

Cet article fait partie du dossier La prescription hors-cadre.

Le médecin peut-il sortir du cadre de prescription des MSO ?

William Lowenstein est médecin addictologue. Il a été en France l’un des premiers à travailler sur les liens entre le sida et l’usage de drogue. Il est aujourd’hui président du groupe de travail T2RA du Ministère de la Santé et de l’association SOS Addictions.

Cet article fait partie du dossier La prescription hors-cadre.

Je garde toujours ce cadre pas loin de mon bureau parce que c’est un résumé de nos problématiques médicales : c’est celui de la loi de 1972 qui, pour lutter contre les overdoses, retirait l’accès en vente libre des seringues. À l’époque, quelqu’un qui voulait avoir des seringues devait passer par ce chemin de croix de contrôles et au bout du compte, l’accessibilité avait quasiment disparu. Et parmi les mètres cubes de littérature pour expliquer pourquoi les usagers de drogues partagent leurs seringues, je vous assure que nulle part a été écrite l’évidence que si les usagers de drogues par voie intraveineuse partageaient leurs seringues, c’est parce qu’elles étaient vraiment dures à trouver. Par contre, toutes les théories sur le partage de l’injection en disent long sur la capacité de certains à interpréter des faits en dehors du pragmatisme. Et cette sortie du pragmatisme a coûté des dizaines de milliers de vies, que ce soit à travers le sida, l’hépatite, les cancers hépatiques…

Décret de 1972 (William Lowenstein)

Un cadre et une éthique

Pourquoi je vous parle de ça ? Parce que nous avons un cadre, une AMM, une loi de santé, un conseil national de l’Ordre, mais nous avons aussi une éthique. Et notre façon de nous positionner par rapport à la prescription hors AMM ou à la question qui nous est posée – Le médecin peut-il sortir du cadre de prescription des MSO ? – doit à mon avis se travailler à travers la conscience ou l’éthique de la relation entre le médecin et son patient. On est dans un cadre médical, avec une prescription de médicament (éventuellement remboursé par la Sécurité sociale) et une AMM. À partir de l’instant où l’usager franchit la porte de mon cabinet et où je vais prescrire sur une ordonnance sécurisée, à mes yeux, c’est un patient. Et ce n’est pas plus compliqué que ça pour dicter ma conduite, avec tout le respect que j’ai pour tous mes patients, y compris les usagers de drogues. Ce rappel à notre fonction est important parce que le médecin pourvoyeur de plaisir en prescription hors AMM comme le médecin prescripteur de Viagra® en dopage de la sexualité, c’est à mon avis un tout autre sujet.

Éthiquement parlant, des cadres comme ceux-là sont insupportables. Et des gens comme Jean et Clarisse ont fait en médecine libérale, ce qui était beaucoup plus difficile qu’en médecine hospitalière où on se sent beaucoup plus protégé par l’équipe. Il est beaucoup plus facile de taper sur un médecin libéral que sur un médecin hospitalier.

En ce qui concerne le cadre, c’est une réflexion éthique : quand un médecin a le sentiment qu’il doit sortir du cadre dans l’intérêt prioritaire de son patient, cet intérêt doit nous guider et c’est ce qui nous a amenés à nous faire traiter de « dealers en blouse blanche donnant de la drogue aux drogués ». Le révisionnisme a le droit d’exister partout, même en médecine hospitalo-universitaire.

L’importance du dialogue

« On ne prend pas des drogues seulement pour être usager de drogues. On peut essayer de préciser quels sont les effets de ces substances pour soi-même, mettre de l’intelligence dans ses consommations, pas seulement de la réduction des risques ou de la protection par rapport à l’endocardite, la septicémie ou les abcès. Dans l’échange qu’on peut avoir avec les patients, il faut arriver de temps en temps à ce que la neuroscience ou la médecine puissent préciser des choses vraiment utiles. Combien de personnes ont besoin du cannabis pour l’endormissement ? Quelle est l’importance des produits psychoactifs sur les troubles du sommeil ?
Je reste sidéré de voir des personnes qui viennent consulter et qui se demandent pourquoi leur relation aux autres s’est modifiée, de voir que quand tu fais la relation avec les troubles de l’appétit ou du sommeil, tu parles vraiment de quelque chose avec les usagers. »

Élargir le cadre

Concernant la prescription elle-même, je voudrais cibler trois thèmes principaux en disant « continuons d’élargir le cadre plutôt que de s’exposer toujours à en sortir, sauf en cas d’extrême nécessité ». Je l’illustrerai par 3 molécules qui nous intéressent :

  • La primo-prescription de méthadone en ville, pour laquelle ça a été long, mais c’est vraiment dans la dernière étape de la tuyauterie puisque tout le monde a donné son accord dans les tutelles pour que les médecins généralistes puissent primo-prescrire de la méthadone.
  • Les sulfates de morphine, et la fameuse lettre de Jean-François Girard de juin 1996 : ce n’était qu’une lettre qui mériterait d’être réactualisée parce que les médecins-conseils ne veulent plus prendre la responsabilité de valider le remboursement des traitements par sulfates de morphine. Il y a donc un vrai travail qui se fait avec une vraie question qui se pose : ce n’est pas la même chose de prescrire du Moscontin® ou du Skenan®. Avec le Moscontin®, on peut penser qu’il s’agit d’une administration per os, avec le Skenan®, on est dans une substitution par voie injectable qui ne dit pas son nom.
  • C’est là qu’on retrouve le troisième point : la substitution injectable, qui est enfin officiellement traitée par nos différentes tutelles, que ça soit la Mildeca, la commission des Stupéfiants et l’ANSM ou le groupe T2RA à la Direction générale de la Santé. Avec nécessité d’avoir une étude pilote qui tienne la route et qui définisse les indications. Quand je vois que dernièrement, dans un congrès de psy, il y a des annonces un peu prématurées sur telle ou telle molécule, je ne voudrais donc pas que ce que je vous dis là aille dans ce sens. On est en train de travailler là-dessus, il faut essayer d’accélérer les choses, mais ça ne veut pas dire que la BHD injectable est « votée » et qu’on peut la prescrire. D’ailleurs, elle n’existe pas encore sur le marché. Mais c’est intéressant de voir cette évolution vers la possibilité de prescription d’un MSO par voie injectable. Bien évidemment, c’est la buprénorphine qui a été retenue pour le côté safe que vous connaissez par rapport aux opiacés agonistes purs tels que la méthadone ou même, les sulfates de morphine. C’est le côté safe qui l’emporte.

Autant besoin d’eux qu’eux de nous

Le manque d’organisation des usagers

« Pour m’être construit à l’intersection des univers VIH/sida et usage de drogues, pour avoir travaillé sur le sida avec des organisations d’usagers qui sont allées jusqu’au groupe TRT5, le reproche que je puis faire, c’est qu’il n’y a pas cette organisation chez les usagers de drogues à la hauteur de ce qu’il y a eu dans le VIH. Et si les usagers de drogues, en connaissant la limite du soutien de l’Assemblée nationale, s’organisaient aussi un peu mieux en France, je pense qu’on aurait tous à y gagner. Mais cela ne nous défausse en rien de la frilosité et des insuffisances qui ont été dénoncées. Plus que des discours passionnés et passionnants sur le sujet, on serait très contents d’avoir des vraies études crédibles sur bien des aspects pour monter au front ensemble. »

Un dernier petit mot par rapport à cette phrase que j’ai souvent partagée avec vous : « les toxicomanes m’ont tout appris », parce que le toxicomane est le seul patient qui arrive avec son diagnostic et son traitement. Il suffit en gros de l’écouter pour savoir ce qu’il faut lui prescrire. J’ai toujours trouvé ça à la fois très sympathique et très vrai dans le partage des informations. Et je me suis toujours demandé pourquoi, dans ce cas-là, ils étaient dans une telle merde et pourquoi ils venaient nous voir s’ils avaient une telle connaissance. Je rajouterais donc juste une chose, c’est qu’on a autant besoin d’eux qu’eux de nous et que c’est justement dans ce respect des partages et des connaissances qu’on pourra avancer ensemble. Également d’un point de vue stratégique. Car sur la question « les usagers de drogues ne sont pas des malades », je pense que, vu l’état de l’opinion française sur le sujet, ce n’est pas la meilleure stratégie que l’on puisse proposer. Même si j’en comprends là aussi la recherche éthique et de dignité. Mais en pratique sur le terrain, oui, ce sont les usagers de drogues qui m’ont appris le plus important. Mais ils ne m’ont pas tout appris et j’espère surtout que nous leur avons aussi appris des choses pour pouvoir les protéger.

EGUS9 Fabrice Olivet

« Fabrice Olivet (ASUD) : Je crois beaucoup à la demande qui perdure, s’installe avec le temps, c’est un signe que l’offre médicale reste toujours inadaptée. Le hors-cadre dans la réduction des risques et la substitution reste une dynamique presque nécessaire du fait de l’existence de cette demande. Mais quid du visage officiel pour y répondre ?

EGUS9 William Lowenstein 3

William Lowenstein (SOS Addictions) : On a déjà travaillé je ne sais combien de fois sur l’élargissement de la palette thérapeutique. Je vois de plus en plus de personnes en demande de Ritaline® et je trouve qu’on ne travaille pas assez le sujet des neuro-excitants parce qu’avec les NPS, on est complètement dépassés. On a un wagon de retard mais ce n’est pas pour ça qu’on n’a rien à apporter. Toute la question se repose actuellement des neurostimulants parce que c’est qu’on voit de plus en plus au quotidien, avec une méconnaissance importante.
Il y a une très belle phrase d’un hématologue qui dit « la science est là pour édicter des lois générales mais en médecine, il y a autant de cas qu’il y a d’individus ». Elle sert beaucoup pour dicter un parcours médical : tu as besoin d’un cadre le plus adapté possible et après, de la capacité d’entendre ce qui est hors du cadre pour essayer de l’élargir et de s’y retrouve avec une méthodologie qui convienne »

Cet article fait partie du dossier La prescription hors-cadre.

 

Carpentier- Boisseau : la prescription du 3ème type

Clarisse Boisseau est médecin généraliste. Elle a été avec Jean Carpentier parmi les pionniers à prescrire des traitements de substitution opiacés aux consommateurs d’héroïne.

Le cabinet d’Aligre

Cet article fait partie du dossier La prescription hors-cadre.

Je vais vous raconter l’histoire du cabinet médical d’Aligre où j’ai travaillé pendant une trentaine d’années avec Jean Carpentier. On s’est installés dans le quartier d’Aligre, à Paris, en 1980 en tant que médecins généralistes. À l’époque, il n’y avait pas de sida, pas d’hépatite C, pas d’usagers de drogues (on les appelait « drogués » ou au mieux « toxicomanes »). Il y avait un café où les drogués se réunissaient, des drogués jeunes, plutôt sympas, qui sont venus à notre cabinet parce que, contrairement à tous les autres médecins, on ne leur a pas fermé la porte au nez. Mais que venaient-ils chercher chez nous puisqu’on n’avait rien ? On ne connaissait pas la drogue, pas les drogués et on n’avait aucune arme thérapeutique. On les écoutait, on soignait leurs abcès, on les envoyait à l’hôpital quand il fallait. Et on bricolait avec l’Eubispasme®, le Tranxène® 50, le Rohypnol®, le Survector®, l’Antalvic®, les barbituriques… une cuisine un peu dangereuse. Ils mouraient essentiellement d’overdose, on avait un patient par mois qui mourait entre 25 et 35 ans, c’était horrible.

On a tout appris ensemble

Là-dessus est arrivé le sida, on a identifié l’hépatite C et les jeunes mouraient à un rythme effréné. Ils venaient aussi nous voir parce qu’on les écoutait, qu’on avait déjà repéré des choses utiles (comme savoir où ne pas aller pour accoucher) et c’est pour ça qu’ils venaient. Notre population, plutôt jeune et marginale, s’est alors diversifiée avec l’arrivée d’instits, de contrôleuses du ciel, d’avocats, de médecins psychiatres… Le panel s’est agrandi et on a vu que les tox étaient d’une grande variété.

On a continué à prescrire, y compris du Palfium®, ce qui n’était pas une bonne idée parce qu’on ne savait pas que l’effet ne durait que trois heures. On a fait des conneries et on a appris avec eux. Moi, les toxicomanes, c’est eux qui m’ont tout appris. On a tout appris ensemble et cheminé ensemble, et le chemin pour arriver aux traitements de substitution a quand même été extrêmement torturé, tortueux et passionnant.

La longue marche des TSO

En 1984 est sorti le Temgésic® injectable et on s’est mis à prescrire du Temgésic® injectable parce qu’il n’y avait pas de forme orale. On a donc prescrit de l’injection à des non-injecteurs mais il n’y avait que ça comme produit de substitution. Le Temgésic® oral est sorti en 87, ce qui nous a un peu facilité les choses. Entre 90 et 92, on a été littéralement submergés parce que les flics, les juges, les mères de famille, tout le monde nous envoyait des toxicomanes. La Belgique n’avait pas d’IVG autorisée, alors on échangeait une méthadone contre une IVG, on faisait des trafics comme ça. Et le 9 septembre 1992 sort un décret signé de Bernard Kouchner qui met le Temgésic® sur le carnet à souches. On avait 100 ou 200 toxicomanes et plus de Temgésic®. Le carnet à souches est délivré par l’Ordre des médecins, à raison de 25 bons par carnet. On allait donc chacun chercher deux carnets à souches par semaine. Kouchner a signé ça sans savoir mais ça a vraiment été une catastrophe : on a revu des morts, des enfants pris par la DASS, des drames. Jean et moi avons alors vraiment compris l’importance des TSO (traitements de substitution aux opiacés).

Suite à la publication d’un article dans Le Monde intitulé « Le repaire des tox », nous avons été rejoints par d’autres médecins avec lesquels nous avons créé le Repsud, Réseau pour le soin aux usagers de drogues. On respirait un peu parce qu’on n’était plus seuls, quelques collègues s’y mettaient aussi. Arrive enfin 95-96 et là, on souffle vraiment dans l’offre de soins aux toxicomanes, ça change tout pour nous.

Je tiens à saluer Anne Coppel sans qui on n’aurait pas pu faire tout ça, et notre pharmacienne, qui était aussi un peu frileuse mais la persuasion du Dr Carpentier a été plus forte que sa frilosité et nous travaillons avec elle depuis trente-cinq ans maintenant.

Je suis désormais rentrée dans le rang, mais à propos des sulfates de morphine : le Moscontin® est sorti en 86 et le Skenan® en 91. On a donc laissé tomber le Palfium® et là, il y a quand même quelqu’un qui nous a aidés : Jean-François Girard, directeur général de la Santé, qui a envoyé une circulaire aux préfets pour dire que tous les traitements comme ça, entre deux, étaient maintenus jusqu’en juin 96. Grâce à une petite phrase magique « concertation avec le médecin conseil », que nous utilisons depuis dix-neuf ans et qui ne sert à rien, sauf à rassurer les pharmaciens. Je n’instaure plus tellement de traitements par sulfates de morphine dont le nombre total devrait être d’une trentaine environ. On peut donc se poser la question de se bagarrer ou non pour ce traitement.

Cet article fait partie du dossier La prescription hors-cadre.

Dopes : nouvelles tendances ou retour vers le futur ?

Toujours à l’affût des nouveautés en matière de drogues, Asud traque dans ce dossier les phénomènes émergeants à base de vieilles substances. La diffusion des nouveaux produits de synthèse continue partout en Europe, par Internet ou dans des smartshops. Dans une petite ville croate, j’ai découvert un « nouveau » stimulant : le PVP. Vendu dans une boutique 30 €/g sous le nom de « Dynamite », ce produit avait été découvert, puis abandonné, dans les années 60. La Commission des stupéfiants n’a pas fini d’interdire de vieilles et de nouvelles molécules.

« Codéine dans mon Sprite », chantent les MZ. Le Purple Drank se diffuse aussi en Europe via la culture hip-hop, sous un nom beaucoup plus stylé que le sirop à la banane de mon enfance qui faisait faire des rêves délirants et colorés. À 200 $ le flacon de syrup original sur eBay, je vais en rester au NéoCodion®.

L’huile de résine de cannabis n’a rien de nouveau, ce produit était rare et souvent de mauvaise qualité, un truc puant l’alcool frelaté, poisseux et qui coule dans la poche. Le BHO transformé en wax et consommé au daber ou au vape pen renouvelle avantageusement le genre. À condition de rester prudent pour ne pas se faire sauter la tronche, au propre comme au figuré.

Enfin, la météo des taz est agitée : alerte à la PMMA au lieu de la MDMA et aux dosages coup de massue. Les nouveaux comprimés 3D sont fun, genre voler comme Superman, mais il ne faut pas les gober comme des Smarties. En l’absence de testing facilement accessible, retour donc à la bonne vieille méthode du ¼ de cachet pour tester.

Un dossier 2015, Retour vers le futur.

Nouvelles drogues, nouvelles routes vers la citoyenneté

Salle de shoot, légalisation des sulfates de morphine, méthadone en ville, cannabis thérapeutique, autant de serpents de mer qui n’en finissent pas de ne jamais commencer. Mais avec les « Nouvelles substances psychoactives » (dites « NPS » pour avoir l’air averti), pour une fois, tout est nouveau : les produits, les technologies, les modes d’acquisition, et même l’inclusion des consommateurs, c’est-à-dire la citoyenneté.

«Research Chemicals » (RC), « Legal High », « New Psychoactive Substances » (NPS), « Designer Drugs », MT-45, antagonistes des NMDA… ça vous parle ? Il s’agit pourtant d’un florilège du vocabulaire de base de l’amateur de substances interdites du XXIe siècle. Le mélange de sigles, d’anglicismes et de novlangue wikipédiesque, rend le dossier absolument hermétique aux dinosaures qui croient encore que la dope s’achète dans un képa vendu par des dealers. On cause molécules, dosages au micron où l’acide n’est plus que l’inverse de la base, bec Bunsen et tube à essai. Professionnels du champ, remisez donc vos œuvres complètes de Freud et vendez sur eBay votre exemplaire dédicacé de Surveiller et punir pour acquérir au plus vite Chimie 2000, le champion des cadeaux de Noël des années 70.

Légales avant interdiction

Les NPS devraient faire un tabac chez tous nos sympathiques amateurs de secrets, de langage codés, de réseaux parallèles. Les éternels comploteurs qui savent des trucs que seuls les initiés peuvent comprendre, une culture du complot partagée à la fois par les dealers et par la police. Perplexe devant un sachet de poudre blanche, un douanier de la Réunion a cru bon de vouloir la goûter avec son doigt. La suite se passe aux urgences psychiatriques, car l’absorption suffit à déclencher de puissantes hallucinations. Comble de l’ironie, cette substance n’était, à l’époque, pas encore classée stupéfiant, donc autorisée à la vente, et c’est le cœur du sujet : les nouvelles drogues ont comme particularité d’être légales… jusqu’à ce qu’elles soient interdites.

Lancées dans une course poursuite avec la loi, les NPS doivent leur succès à l’existence d’un espace juridique laissé vacant par les organes internationaux de classement des stupéfiants. Une substance apparaît, vit quelques mois de croissance sur la toile, avant d’être ciblée par les autorités et d’être remplacée par une petite sœur. Rien qu’entre 2013 et 2014, huit nouvelles familles de pilules du bonheur ont été identifiées par l’Agence du médicament (ANSM) : les phényléthylamines, les benzofuranes, les bonnes vielles cathinones, les cannabinoïdes de synthèse, les aminoindanes, les substances type phéncyclidine, comme la kétamine ou sa petite sœur la méthoxétamine, les pipérazines et enfin, les tryptamines.

Les nouvelles drogues nous obligent donc à regarder en face l’absurdité du système de classement. Constamment à cheval entre licite et illicite, poussées par une demande de plus en plus spécialisée, elles sont vendues sur des sites officiels, quand elles ne sont pas carrément légalisées comme en nouvelle Nouvelle-Zélande, où le Psychoactive Substances Bill a officialisé le commerce de certaines catégories de Designer Drugs. Dans un tel contexte, il est logique de voir les consommateurs et leurs associations demander des informations précises sur la composition exacte des échantillons et la nature des excipients. La logique de prohibition est mise à nu. Les autorités de Wellington ont compris que, plus le contexte est répressif, moins les vendeurs ont à répondre de la qualité de leur produit. Quand une substance est classée, elle quitte l’univers de la consommation pour plonger dans celui beaucoup moins fiable du deal.

Dénoncer l’absurdité du système

Symétriquement, les pouvoirs publics sont de plus en plus enclins à communiquer directement avec les usagers de drogues assimilés à des usagers du système de soins. Pilotés par l’Agence du médicament, les centres de pharmacovigilance (CEIP) ont récemment élargi leurs missions en direction des consommateurs. Les effets des NPS, le ressenti des usagers sont autant de jachères que la santé publique souhaite mettre en valeur. Depuis la mise en place de la politique de réduction des risques, et plus encore grâce aux dispositions relatives aux droits des malades, les usagers de drogues ont progressivement investi des espaces de citoyenneté garantis par la démocratie sanitaire et sa réglementation. Ce système a permis à Asud d’intégrer en 2013 la redoutable Commission des stupéfiants et des psychotropes. Véritable bras armé de la prohibition, cet organisme est poussé dans ses retranchements par l’existence même des NPS. La logique de classement oblige la Commission à se prononcer de plus en plus souvent sur le sort de telle ou telle nouvelle molécule et notre présence au cœur du système nous permet de dénoncer publiquement son absurdité. Nous sommes voués à devenir les avocats permanents des molécules mises en accusation. Mettre en exergue la contradiction induite par le mouvement intégratif de la démocratie sanitaire et la culture de transgression qui subsiste au sein de la communauté des usagers de drogues est, du reste, le sujet des 9èmes États généraux des usagers de substances.

Sizzurp : Le sirop de la rue (part2)

Après s’être propagé via le rap sudiste américain, le Sizzurp fait aujourd’hui les frais de témoignages dénonçant son abus et les risques associés. Le fabricant de cet antitussif a décidé d’en arrêter la production, exposant du même coup les consommateurs à d’autres risques pour la santé.

Cliquez ici pour lire l’article précédent paru dans ASUD journal n°51 :
HiP-HoP : Le sirop de la rue (part1)

Après des années de tabous, on assiste à une explosion des consommations depuis le début des années 2000. Coke, MDMA (« Molly »), médocs, tout y passe et les consommations s’affichent ouvertement. Le phénomène le plus notable est celui du Sizzurp, un antitussif à base de codéine et de prométhazine consommé de manière récréative en cocktail (soda+bonbons fruités)*. Cette pratique née à Houston au début des années 90 est restée pendant longtemps confinée à la scène locale. Mais l’explosion du rap sudiste au début des années 2000 a propagé cette tendance à travers les USA. On ne compte plus les références au cocktail dans les rimes et la mode a depuis dépassé les frontières du hip-hop, touchant même l’égérie teenage Justin Bieber et lui valant sa première « rehab ».

Arrêter la production

tumblr_lt1f5s1Ltf1qcww7eo1_500Certains commencent à évoquer le revers de la médaille. Mac Miller, Gucci Mane et Lil Boosie ont publiquement abordé leur addiction et leur difficulté à décrocher. August Alsina, Rick Ross et le plus célèbre, Lil Wayne, ont séjourné à l’hôpital suite à un abus de « Purple Drank ». Ils ont tous eu des crises de convulsions qui auraient pu leur être fatales. August Alsina et Lil Wayne ont passé chacun 3 jours dans le coma suite à la violence des crises. Des produits, des abus, rien de bien nouveau sauf la réaction d’Actavis, le fabricant du sirop, qui a décidé d’en arrêter la production déclarant que l’image du produit dans les médias a « rendu glamour l’usage illicite et dangereux du produit, qui est contraire à son indication initiale ». Assez rare pour être notée, une telle réaction est-elle pertinente ?

Pour ceux pour qui le produit est le seul et unique responsable du problème, tout rentrera dans l’ordre s’il disparaît de l’équation. Une vision prohibitionniste et manichéenne de la question, où l’on retrouve d’anciens consommateurs repentis comme Lil Keke, Lil Boosie ou 2 Chainz. Et puis il y a ceux qui voient d’un très mauvais œil qu’on les prive de leur produit de prédilection, comme Soulja Boy, qui commence déjà à faire des stocks en prévision d’une pénurie et qui a même lancé une pétition pour tenter de faire revenir le fabricant sur sa décision

L’interdit et ses conséquences

Quarante ans de prohibition nous ont appris qu’interdire un produit n’est pas la solution. Même s’il n’est pas ici question d’interdit, le retrait du marché de l’antitussif aura les mêmes conséquences. Une décision d’autant plus regrettable qu’elle est davantage motivée par un souci d’image de marque que par une réelle préoccupation de santé publique. Elle pénalisera des malades, marginalisera et criminalisera les consommateurs, et favorisera le trafic et la contrefaçon. Avant même l’arrêt de la production, les prix dans la rue atteignent déjà 200 à 1 200 $ les 50 cl !! La première conséquence est que les consommateurs vont se tourner vers d’autres produits dont la consommation peut s’avérer encore plus risquée. Cette tendance est déjà observable avec des cocktails dans lesquels sont écrasés divers cachetons comme l’Ambien®, le Vicodin® et l’OxyContin®, dont certains sont des opiacés majeurs. Sachant que les overdoses de médicaments sur prescription sont la première cause de décès accidentel aux USA, ce glissement n’aura rien d’anodin.

purple-and-drank1En France aussi, on sirote

Et c’est précisément à cette problématique qu’il faudra faire face en France, car le sirop d’Actavis n’existant pas chez nous (et n’étant plus fabriqué de toute façon), les recettes pour se rapprocher du cocktail US diffèrent. Elles nécessitent des associations médicamenteuses pour mélanger prométhazine et codéine, entraînant d’autres risques (dosages, présence d’autres molécules dans ces médicaments comme le paracétamol, etc.). Il est nécessaire de pouvoir rappeler que la consommation de ces produits peut provoquer des malaises, notamment des dépressions respiratoires, surtout quand elle est associée à d’autres produits comme l’alcool et le cannabis qui potentialisent ces risques. Des recettes circulent déjà sur des forums francophones et le réseau des CEIP fait état de plusieurs cas d’intoxications au cocktail depuis le début 2014. Il est donc nécessaire de prendre connaissance du phénomène afin de pouvoir se renseigner, informer et faire de la prévention.

Dabolisation, comme dabitude

Depuis près de deux ans, la planète cannabis est euphorique. Plus de la moitié des États de la Terre sacrée de la guerre à la drogue autorisent actuellement le cannabis thérapeutique, la ville de New York vient de dépénaliser, et certains d’entre eux ont franchi le pas de la réglementation du cannabis récréatif. L’Uruguay est, quant à lui, le premier pays à réglementer complètement l’ensemble de la filière. Mais si ces changements sont le signe d’une véritable évolution sociétale, ils ne vont pas sans froisser les Croisés antidrogue, qui doivent redoubler d’arguments fallacieux pour endiguer le flot cannabique. Dernière victime : le dab.

Le dab, kézako ?

Le dab est la pratique de consommation de concentrés de THC : BHO (Butane Honey Oil) et Full Melt hasch. Selon la préparation, on parle de Wax, Honey, Budder, Shatter, Moon Rock, etc. Le résultat varie de 50% à 95% de THC. Avec de pareils taux, les ayatollahs de la fumette ont tôt fait de diaboliser ce produit. Les médias s’en emparent et n’hésitent pas à qualifier le BHO de « crack vert ». Mais le plus surprenant, c’est le clivage qu’il crée au sein même de la communauté cannabique. Même le célèbre magazine High Times se questionne : « Le BHO est-il le crack de la marijuana ? »

Bons drogués vs mauvais drogués

Ce concentré de THC relance l’opposition larvée entre les bons drogués fumant une gentille plante et les mauvais drogués, ces irrécupérables junkies friands de drogues bien « dures », qui parasitent tout le discours autour de la légalisation du pétard. Une situation où certains antiprohibitionnistes basculent du côté obscur. Aux Pays-Bas, c’est l’Union néerlandaise des détaillants en cannabis qui appelle les exploitants des coffeeshops à « stopper immédiatement la vente de concentrés sous forme de cire afin de protéger leur secteur ». Car avec le BHO, les Pays-Bas sont en passe de faire voter une loi, désignée comme « Norme des 15% de THC », qui interdira la vente de cannabis ayant un taux de THC supérieur à 15%. Ce type de cannabis sera reclassifié sur la Liste I du Tableau des stupéfiants comme une drogue dure, au même titre que les opiacés. Il n’est pas exclu que les États nord-américains ayant réglementé la vente de cannabis récréatif fassent de même. Pour éviter que le Colorado ne devienne le support d’une nouvelle série intitulée Breaking Dab (et les explosions intempestives), l’État a déjà interdit l’usage de butane chez les particuliers…

Diaboliser et stigmatiser plutôt qu’éduquer

Dealer Dab JointLa question du dab est aussi générationnelle : 420 contre 710. On se souvient des baby-boomers terrorisés par ces nouvelles weeds super fortes qui rendraient vraiment schizophrènes, à la différence, bien évidemment, de celles qu’ils fumaient. La génération shit/skunk/bang actuelle est dépassée par les jeunes vapoteurs de wax pour qui fumer un pétard d’herbe est complètement has never been, voire #So90s. Ils portent même des t-shirts inscrits : « Des fleurs ? Comme c’est gentil – elles doivent être pour ta copine »… LOL.

Donc, comme d’habitude, on incrimine la substance et l’usager. La politique de RdR a pourtant démontré que les problèmes liés aux usages de drogues sont moins le fait du produit que de l’usage qui en est fait. Il faut donc sortir de la diabolisation, éviter la stigmatisation des usagers et privilégier l’information, la prévention et l’éducation (lire RdR du dab et dab dans la RdR). Car comme le souligne Russ Belville, l’auteur des articles de High Times, « le danger du dab n’est pas tant physique qu’un véritable cauchemar de relations publiques ». Ce qui contrarie véritablement une partie des cannabinophiles, c’est surtout la mauvaise presse du produit qui vient écorner des décennies de luttes pour changer l’image du cannabis.

Conclusion

Au final, le débat autour du dab et des « risques » liés à cette consommation illustre les désaccords de la communauté cannabique. Que ce soit autour de la prohibition de toutes les drogues ou même simplement du cannabis : doit-on parler de chanvre global, de cannabis thérapeutique ou récréatif ?

La lutte des classes entre usagers de drogues n’est pas récente. Il y en a toujours pour regarder la poutre dans le nez du voisin. Et dans cette opposition cannabis vs autres drogues, rappelons les liens historiques entre Asud et le Circ (lire l’article Nouvelle donne !). Au-delà de la polyconsommation, c’est avant tout une question d’éthique et de cohérence intellectuelle que de s’opposer à la criminalisation de l’ensemble des usagers, sans distinction.

RdR du dab et dab dans la RdR

Le grand méchant dab est arrivé (lire aussi Dabolisation, comme dabitude). La tendance chez les cannabinophiles est à la fabrication et à l’utilisation de concentrés. Pour l’instant, elle concerne surtout la génération Internet/Globish toujours à l’affut des phénomènes US et les producteurs de cannabis. Existant déjà aux Pays-Bas et surtout en Espagne, le marché devrait prochainement s’étendre à l’Hexagone.

Le joint d’iceolator (extraction de la résine à l’eau glacée) ou d’huile marron/rouge (extraction de la résine par un solvant de type alcool/éther) n’a plus rien d’original depuis bien longtemps pour beaucoup d’usagers français. La nouveauté réside dans l’utilisation de concentrés solides obtenus à partir de gaz, de CO2 ou de surcongélation au moyen d’une pipe à eau dotée d’un foyer en titane ou en quartz chauffé à haute température.

Les dangers du dab

C’est d’abord le mode de préparation du concentré le plus populaire : le BHO (Butane Honey Oil). Lorsqu’elle est pratiquée par des stoners irresponsables, l’utilisation de butane peut provoquer des explosions et des départs de feu. Peu de canettes pour briquet contiennent du gaz vraiment purifié et leur purge pour obtenir le produit final peut laisser des produits toxiques, surtout si cette dernière est mal exécutée. Il convient donc de bien se documenter et de respecter au maximum les consignes de sécurité ou de s’abstenir si on n’a pas bien compris.

C’est ensuite le risque d’utiliser un briquet-torche pour chauffer à rouge un clou en titane ou encore un collier chauffant non-protégé pour le foyer dans la version électrique de la pipe servant à daber : le risque de brûlure ou d’accident domestique est accru, surtout en cas de mélange avec de l’alcool ou certaines substances perturbantes pour la psychomotricité.

C’est aussi le risque d’absorber plus de cannabinoïdes que désiré, il arrive parfois que des usagers en panique devant le rush de THC appellent les urgences. Don’t panic, it’s still organic ! (Pas de panique, cela reste organique). Boire une boisson sucrée dans un espace calme et ventilé devrait suffire à contrer la crise de bad. Le lien de causalité entre le taux de THC et les pathologies psychiatriques n’est pas incontestable mais le dabing peut révéler des pathologies génétiques. Il ne faut pas hésiter à consulter si les perturbations perdurent plus de douze heures.

C’est enfin le risque d’usage dur, voire frénétique, dans la recherche permanente du rush et du high le plus intense possible. Le dabhead se transforme alors en crackhead : il accroche une grosse galette de wax à son daber (la tige en acier médical qui sert à poser le produit sur le foyer) pour une taffe de cowboy puis prend un coup de tomawak entre les deux yeux, suivi d’une intense excitation mentale et d’un flot de paroles. Après une courte phase de plateau survient un gros craving, et il recommence.

Oui, on peut passer son temps à daber et bien foirer ses journées, mais on peut aussi bien fumer 20 joints ou boire 20 bières en gobant 20 cachetons. Les meilleurs remparts sont la réflexion sur sa consommation, l’éducation au bon usage et la motivation pour une vie variée.

La controverse du taux de THC

L’explosion de la demande de concentrés à daber ou à vaporiser coïncide avec la volonté de contrôler le taux de THC dans les préparations cannabiques, aussi bien dans les systèmes légaux (Uruguay, Colorado, Washington) et les zones grises (Pays-Bas et Espagne) que dans le projet de loi de la sénatrice Esther Benbassa sur la consommation contrôlée.

Cette volonté provient d’une analyse biaisée du cannabis à travers le prisme de l’alcool comme référence. On contrôlerait le taux pour éviter l’abus et diminuer les dommages. à l’exception de celle du Britannique Di Forti (2009), il n’existe pas d’étude établissant un lien direct entre taux de THC et schizophrénie ou d’autres pathologies graves (Rapport sénatorial canadien, 2002, et Rapport fédéral suisse sur le cannabis, 2004). Les troubles d’un surdosage accidentel sont réversibles.

Cela ne tient pas non plus compte du fait que l’immense majorité des usagers adapte la dose à la puissance du produit, c’est encore plus facile si elle est indiquée sur le paquet. Il semble par contre que l’usage régulier de produits fortement titrés augmente le risque de dépendance nécessitant un traitement.

Ni de l’importance du taux des autres cannabinoïdes dans l’effet ressenti, ou des variations très importantes des résultats des analyses selon la méthode choisie. Pour plus de détails, se rapporter à cette critique assez complète du projet néerlandais par Mario Lap : « Quelque chose ne tourne vraiment pas rond dans l’évaluation des teneurs en composants actifs du cannabis ! »

La limitation sur la base de 15% de THC (projet néerlandais) laissera de nombreux usagers insatisfaits et les poussera à recourir au marché noir ou à faire du concentré dans leur cuisine, au risque de faire sauter la baraque ou de produire/acheter un produit non-titré à la sécurité sanitaire douteuse. Ce n’est pas l’objectif d’une régulation pragmatique.

Les avantages du dab

Il permet d’absorber facilement et rapidement la quantité désirée de principes actifs :

  • avec une fumée froide qui n’endommage pas les tissus ;
  • avec très peu de carbone provenant de la carbonisation végétale ;
  • sans adjonction de tabac.

Avec une montée progressive de l’effet, les dispositifs de vaporisation et les vape-pens favorisent le contrôle de l’usage compulsif par rapport au rush du daber.

Sister DabLes concentrés sont indispensables pour certains usagers thérapeutiques, notamment pour les migraines. Wooppi Goldberg en parle très bien, elle sirote son vaporiseur portable chargé de wax très puissante pour lutter contre les symptômes de son glaucome. Elle ne cherche pas du tout à être défoncée.

Des usagers expérimentés ont constaté qu’ils consommaient moins de cannabis (en quantité de cannabinoïdes) avec le vape pen pour la journée et le daber pour le soir qu’avec le joint ou le vaporizer d’herbe ou de haschich traditionnel. Sans parler de l’abandon du tabac dans la consommation de cannabis. L’usage de concentrés peut donc devenir un vecteur majeur de RdR, à condition de favoriser l’accès à des produits contrôlés d’artisans consciencieux sur un marché régulé, permettant ainsi l’information optimale du consommateur et l’accès décomplexé aux structures de soins en cas d’abus et de dépendance.

Du dab dans la RdR

On peut chasser le dragon avec de la wax, le mode de consommation par daber est aussi très proche de celui du crack et de l’ice. Il y a aussi une similitude d’effet pour le côté rush intense. Si le produit contient le bon ratio de cannabinoïdes, notamment entre le THC, le CBD et peut-être le THCV, on peut calmer le craving pour des substances plus nocives que le cannabis. J’en ai déjà fait l’expérience empirique autour de moi, une expérimentation scientifique manque cruellement.

S’il existe des études assez anciennes et des projets récents, principalement en Amérique du Sud pour la cocaïne fumée, le produit utilisé (de l’herbe) n’est pas un concentré à daber bien dosé en cannabinoïdes. Cela réduit considérablement l’efficacité du dispositif de RdR. Quand cesserons-nous de déconsidérer l’intérêt thérapeutique du cannabis dans le traitement des addictions ?

RdR du Dab

Les concentrés restent avant tout du cannabis, les précautions de base sont les mêmes

  1. S’abstenir de consommer des concentrés sans information préalable sur le dosage, le mode de préparation, les qualités essentielles du produit et ses effets. Découvrir les concentrés avec une extrême précaution sur les quantités.
  2. Privilégier les concentrés réalisés sans utilisation de produits toxiques et/ou dangereux : gaz, alcool, éther, isopropanol…
  3. Ne pas consommer si le produit dégage une forte odeur de solvant ou fait des flammes ou des bulles lors du chauffage.
  4. La consommation de concentrés peut conduire à des prises de risques et augmenter la probabilité d’accidents domestiques : brûlures, incendie, conduite automobile, sexualité non-protégée, potentialisation des effets avec le mélange de substances.
  5. Réguler sa consommation car la concentration favorise le surdosage et les effets indésirables.

Top Taz 2014 et autres substances dont il faut se méfier

Données françaises :
un effet Tchernobyl ?

Cet article compile 70 alertes émises en Europe en 2014. Seules 4 proviennent de France, aucune ne concerne les comprimés d’ecstasy et une seule émane d’une institution, les 3 autres étant l’œuvre d’associations de terrain. Notre pays serait-il épargné par la vague de taz surdosés comme il l’a été, à l’époque, par le nuage radioactif de Tchernobyl ? Eh oui, en France, on ne diffuse ces données en temps réel qu’en cas d’incidents répétés ! Elles pourraient pourtant être utiles aux consommateurs avant qu’ils aillent mal…

En 2009, la MDMA disparaît du marché suite à la pénurie d’un précurseur : l’huile de sassafras. D’autres substances (méphédrone, MDPV…) tentent alors en vain de prendre sa place avant son come back en 2013 pour le meilleur et pour le pire ! Les taux de MDMA contenus dans les poudres et les cachets sont au plus haut et les accidents se multiplient (4 décès suspectés en 2014), et pas toujours en raison d’une trop grande pureté des produits.

 

Pourquoi faut-il se méfier ?

Des teneurs moyennes plus élevées

Evolution teneur MDMA 2000-2013

Les doses moyennes par comprimé sont ainsi passées de 50 à 60 mg dans les années 2000 à un peu plus de 100 mg de MDMA depuis 2012, certaines pouvant approcher les 300 mg, voire les dépasser dans quelques cas.

243mg MDMA
(janvier 2014)
169mg MDMA
Triangle (janvier 2014)
180mg MDMA
Li-ion / Batterie / Pile (janvier 2014)
196mg MDMA
Mitsubishi (janvier 2014)
200mg MDMA
Nintendo (janvier 2014)
160mg MDMA
Papillon (janvier 2014)
176mg MDMA
Android (février 2014)
143mg MDMA
Mercedes (février 2014)
151mg MDMA
Cygne (mars 2014)
155mg MDMA
Smiley (mars 2014)
215mg MDMA
Bugatti (mai 2014)
231mg MDMA
Android (septembre 2014)
205mg MDMA
Like (septembre 2014)
183mg MDMA
Etoile (septembre 2014)
157mg MDMA
Facebook (septembre 2014)
182mg MDMA
Gold (septembre 2014)
199mg MDMA
Redbull (septembre 2014)
236mg MDMA
Superman (septembre 2014)
234mg MDMA
Wi-Fi (septembre 2014)
143mg MDMA
Yahoo! (septembre 2014)
137mg MDMA
Etoile (octobre 2014)

Des taz 3D attrayants et surdosés

Sûrement pour remettre au goût du jour les taz – qui s’étaient forgé une mauvaise réputation –, les labos ont lancé des presses originales : des comprimés aux formes et aux couleurs attrayantes, souvent plus gros que la moyenne. Ces comprimés qu’on trouve surtout au Benelux sont plus chers (de 10 à 20 €) mais généralement plus forts que les autres. Lorsqu’un Français habitué aux ecstas à 50 mg tombe sur ce genre de cacheton et en prend 4 d’un coup, ça peut faire très mal. C’est ce qui est arrivé cet été au festival de Dour en Belgique où un Français est décédé suite à l’ingestion de Superman, ou l’année d’avant dans les Pays-de-la-Loire, au festival Couvre Feu, des taz Superman là-aussi…

196mg MDMA
Mitsubishi (janvier 2014)
240mg MDMA
Superman (janvier 2014)
137mg MDMA
Champignon / Toad / 1up (février 2014)
125mg MDMA
Superman (mars 2014)
196mg de MDMA
Domino (mai 2014)
186mg MDMA
Superman (mai 2014)
236mg MDMA
Superman (septembre 2014)
234mg MDMA
Wi-Fi (septembre 2014)

Le « Salade-Tomate-Oignon »

Parmi les cas d’incidents, il y a ceux qui font suite à la consommation d’un comprimé qui contient non seulement de la MDMA mais aussi d’autres produits actifs. On y trouve même parfois un cocktail de molécules mais pas de MDMA !

118mg MDMA + 3,3mg Amphétamine + 2mg Caféine
Bitcoin (janvier 2014)
8.9mg 2C-B + 1,5mg MDMA + 2,5mg Caféine
(février 2014)
134mg MDMA + 2mg Caféine
Double main(mars 2014)
155mg MDMA + MDDA + MDPP
Triangle (mars 2014)
200mg MDMA + MDDA + MDPP
Triangle (mars 2014)

« On m’aurait menti »

Consommer une substance en pensant qu’il s’agissait d’une autre est une cause récurrente d’accidents de défonce. Et ce, d’autant plus que le produit ingurgité n’a ni le même dosage, ni les mêmes effets que celui recherché. Dans cette catégorie, prenez garde à la 4,4 DMAR qui a causé 26 décès en 2014 en Europe, et aux PMA et PMMA (voir encadré).

178mg TFMPP
AB200 (février 2014)
4,4 DMAR aka Serotoni
Cerises (18 décès en 2014)
4,4 DMAR aka Serotoni
Croix (18 décès en 2014)
18mg 2C-B
Oeil de pharaon (mars 2014)
20mg Méthamphétamine + 63mg Caféine
Why (mars 2014)
Taz Miko (Magmum) rouge Amphétamine + 4-FMP + 2C-H + Méthamphétamine + 2C-B
Amphétamine + 4-FMP + 2C-H + Méthamphétamine + 2C-B
Miko / Magnum / Extreme (octobre 2014)
Méthandiénone + Méthyltestostérone
Coeur (décembre 2014)
170mg PMMA + 10mg Amphétamine
Superman (décembre 2014)
Diphénidine vendue comme MDMA
(octobre 2014)

170mg PMMA + 10mg Amphétamine

PMA et PMMA, the death est parmi nous

Surnommées « Death » par les consommateurs des années 70, déconseillées par Saint Shulgin qui qualifiait l’une de « drogue traîtresse », et l’autre de « drogue dangereuse », la PMA et sa petite sœur la PMMA sont deux molécules assez proches parfois utilisées comme produits de coupe des tazs. On en trouve surtout au Royaume-Uni, en Irlande et au Bénélux où elle a fait des dizaines de morts, mais en automne 2014 un comprimé contenant du PMA a été analysé sur la région de Metz..

Le véritable risque de la PMA/PMMA réside dans sa toxicité supérieure à celle de la MDMA alors que son effet est moins fort et mets plus longtemps à monter : les consommateurs pensant avoir affaire à des comprimés sous dosées en prennent plusieurs.

Les complications (parfois mortelles) de la MDMA

L’hyperthermie

C’est une élévation anormale de la température corporelle (jusqu’à 42°C !) pouvant endommager le cerveau (convulsion, délire, coma…) et les muscles (crampes).

La MDMA donne chaud et envie de bouger, ce qui donne chaud aussi. Pour éviter la cata, on s’aère, on se pose et on s’hydrate.

Le syndrome sérotoninergique

C’est un excès de sérotonine dans les synapses qui provoque agitation, tremblements, voire convulsions ou raideurs musculaires, tachycardie, hyperthermie, etc. Un jeune homme en est mort en août 2014 dans le sud de la France.

Comme la MDMA libère de la sérotonine, faites attention aux mélanges avec les autres produits qui jouent sur la sérotonine, notamment les IMAO, la Changa (simili DMT), la passiflore, le tramadol et certains antidépresseurs.

L’hépatite fulgurante

Dès la première prise et quelle que soit la dose, la MDMA peut, dans de très rares cas, entraîner le décès suite à une hyperthermie associée à une destruction des cellules musculaires et de différents organes dont le foie. Il s’agirait de prédisposition génétique.

Pour réduire les risques

Fractionner les produits !

Commencez par une demi-dose et attendez. Si le produit est surdosé, vous n’aurez pas besoin de reconsommer. Si les effets vous semblent anormalement faibles ou différents : ne reconsommez pas. Vous pouvez vous renseigner auprès des associations de réduction des risques de votre région pour faire analyser votre produit.

Espacer les prises !

Évitez de consommer de la MDMA plusieurs jours d’affilée ou trop régulièrement (genre tous les week-ends). Cela permet aux réserves de dopamine de se reconstituer dans le cerveau et au foie de se régénérer.

Attention aux logos !

Les labos pressent souvent des contrefaçons, donc deux ecstas de même apparence peuvent être très différents. Cependant, regardez quand même le logo : une tête de mort, un symbole « toxique » indiquent souvent un ecsta surdosé ou contenant du PMA/PMMA. La mention « 2CB » figure sur certains comprimés contenant du 2C-B. Méfiez-vous des comprimés de type Superman, quelles que soient leur taille et leur couleur. Ils tournent encore beaucoup, et leur signalement revient dans de nombreux cas d’incidents depuis deux ans.

Bonus : les autres produits à risque

Des alertes ont également été émises sur d’autres types de substances : faux LSD en goutte ou buvard qui n’est autre qu’un mélange 25I-NBOMe + 25C-NBOMe, détournement de sirops codéinés (lire nos articles HiP-HoP : Le sirop de la rue et Sizzurp : le sirop de la rue) , et héroïne blanche vendue pour de la coke à Amsterdam (lire Quoi de neuf Doc ?).

900µg 25i-NBOMe + 25C-NBOMe
Hoffman (octobre 2014)
900µg 25i-NBOMe + 25C-NBOMe
Hoffman (octobre 2014)
1500µg 25i-NBOMe + 25C-NBOMe
Super Mario Bros(octobre 2014)
1500µg 25i-NBOMe + 25C-NBOMe
Super Mario Bros (octobre 2014)
Codéine + Prométhazine + Éthanol
Purple Drank / Sizzupr
Héroïne blanche vendue comme cocaïne
(octobre à décembre 2014)


Enfants contre les drogues, tout contre !

Un nouvel Asud Journal, c’est comme tester un nouveau produit. La promesse du plaisir se mêle à la crainte d’être déçu. Alors pour augmenter la dose, un petit extra cette fois : une nouvelle maquette. Là aussi, l’excitation se joint à l’appréhension du jugement. N’hésitez pas à réagir. Sur le fond, point de changement. Vous retrouverez les rubriques et chroniques habituelles.

En effet, le navire Asud maintient son cap éditorial grâce à un puissant vent réformiste sud-américain et ce, malgré le roulis des financements et les récifs de nos détracteurs.

Dans ces pages, nous accostons une Terra Incognita que les cartographies convenues représentent peuplée de dealers aux sorties d’écoles, de dépendances instantanées, de déchéances sociales programmées… C’est ainsi que l’on raconte La Drogue aux enfants. La plupart de ceux qui n’en prendront jamais croiront toute leur vie à cet enfer.

En opposition, s’est développée une autre croyance, celle des paradis artificiels, inoffensifs et bénéfiques à tous. Un prosélytisme souvent porté par ceux qui en ont pris et qui n’ont pas rencontré les monstres dont ont leur a parlé enfant. Leur aurait-on menti sur toutes les lignes ?

Détourner en couverture l’imagerie Disney et sa morale manichéenne est un poncif qui marche. L’artiste José Rodolfo Loaiza Ontiveros l’utilise comme baromètre de l’ouverture d’esprit de notre société, de sa capacité à regarder la réalité en face.

Oui, nos enfants vivent entourés de produits psychoactifs légaux ou illégaux. Dressons-leur une carte précise de ce continent afin qu’eux et leurs parents puissent choisir (ou pas) un rivage duquel ils pourront repartir à tout moment avec facilité. Mais pour cela, il faudra d’abord tuer le seul vrai monstre qu’ils y croiseront à coup sûr : la Prohibition.

Dr Hart : un neurobiologiste au pays des droits civiques

Sur le site de la conférence Albatros, la biographie du Dr Hart est un petit chef d’œuvre d’Understatement. On y parle de son action « pour contrer la consommation de cocaïne… » et de son « engagement en faveur des patients les plus défavorisés ». Dans les faits, l’auteur de High Price1 prescrit des psychostimulants dans un cadre médical et dénonce la guerre à la drogue comme une guerre menée contre la communauté africaine-américaine. La présence incongrue de Carl Hart le 5 juin dernier au rendez-vous annuel de l’addictologie universitaire à la française constitue en soi une petite révolution. Profitant de son passage à Paris, Asud a voulu en savoir plus sur ce neurobiologiste qui dénonce l’inanité de la neurobiologie.

ASUD : Ma première question est simple. Pourquoi voulais-tu devenir neurobiolologiste ?

Dr. Hart : Je voulais comprendre les mécanismes de la dépendance aux drogues car lorsque j’étais jeune dans les 70’s et les 80’s, le crack était très présent dans la communauté noire. Les gens disaient que le crack allait détruire ma communauté, je pensais que mon devoir était de découvrir les mécanismes neurobiologiques de la dépendance afin de pouvoir guérir les gens. La pauvreté, le chômage, tous ces maux étaient déterminés par le phénomène « crack cocain ». Donc j’ai commencé à étudier la drogue et le cerveau d’un point de vue scientifique.

Tu croyais à l’époque dans la capacité des neurosciences à guérir les gens qui prenaient des drogues ?

Oui, absolument, c’est vrai. En biologie, tu découvres à quel point la cocaïne occasionne des dommages cérébraux. Donc pourquoi ne pas utiliser une autre molécule pour guérir les gens ? C’est le modèle qui m’intéressait, la médicalisation du traitement de la dépendance.

Combien de temps as-tu persisté dans cette voie ?

Une décennie, de 1990 à 2000. En Amérique, on appelle cette période la « décennie du cerveau » (« the brain decade »). À cette époque, on a mis énormément d’argent dans l’étude scientifique du cerveau. Et moi, j’étais totalement immergé dans la médicalisation.

À quel moment as-tu eu tes premiers doutes sur les vertus de la médicalisation ?

Après avoir publié des dizaines de papiers sur l’emploi de dizaines de molécules différentes, j’ai commencé à me dire « ouais, on dirait que ça ne marche pas si bien que ça ! ». Sortir de la pauvreté et être inséré socialement fonctionne mieux pour réduire son usage de drogues. Après avoir vu cette situation se répéter mille fois, j’ai commencé à changer d’avis et à me dire que je devais explorer d’autres champs.

Tu as alors commencé à penser à d’autres méthodes de prise en charge ?

J’ai commencé à regarder les statistiques. En 1998, la phrase favorite de mon directeur de thèse était « montre-moi les statistiques ». Et lorsque j’ai sérieusement étudié ces données, j’ai compris que nous nous étions fourvoyés. Nos priorités auraient dû être orientées vers le psychosocial. La grande majorité des données allaient dans ce sens. Lorsque j’ai compris l’importance de l’étude rigoureuse des données statistiques, j’ai commencé suivre le chemin qui est le mien à présent.

De quelles données s’agit-il ?

Le problème est le suivant : les gens qui étudient les drogues s’intéressent d’abord à la dépendance, c’est une erreur car 90% des gens qui prennent des drogues ne sont pas dépendants… Même si tu ajoutes les consommateurs abusifs et les usagers dépendants, il ne s’agit que de 10 à 20% des personnes qui prennent des drogues.

Comment stabiliser les usagers récréatifs pour les empêcher de devenir dépendants ?

asud55 p04 Hight Price Carl HartCouvOk, laisse-moi te donner les chiffres des gens qui passent de l’usage simple à la dépendance :

  • 10% des buveurs d’alcool vont devenir dépendants ;
  • 9% pour la marijuana ;
  • 15 à 20% pour la cocaïne ;
  • 20% pour l’héroïne ;
  • et un tiers des gens qui fument un jour leur première cigarette.

Comme tu le vois, le tabac est donc en haut de la liste. La question est « Qu’est-ce que la société peut faire pour aider ces personnes à ne pas devenir dépendantes ? ». Il y a des tas de choses à faire. D’abord, regarder en face les vraies causes de la dépendance aux drogues. Il y a les comorbidités psychiatriques, la schizophrénie, les dépressions graves, etc. C’est une première cause de dépendance. Une autre catégorie de gens deviennent dépendants parce que, merde, ils se font chier ! Ils font un choix rationnel vers l’abus de drogues et de leur point de vue, c’est le meilleur choix qu’ils puissent faire…

Est-ce la responsabilité de l’État de nous apprendre à consommer des drogues ?

Prenons le cas des automobiles. Qui a la responsabilité d’apprendre aux gens à conduire prudemment ? C’est la responsabilité de l’État de dire que lorsque tu fumes une drogue, tu prends moins de risques que lorsque tu l’avales. C’est la responsabilité de l’État d’informer sur les doses, de dire « n’en prends pas trop si tu es un consommateur novice ».

Mais qui dans l’État, les docteurs ?

Hein ??… Non, les médecins ne doivent pas avoir le monopole du discours sur les drogues. Qui a des compétences pour aider à l’éducation des personnes qui prennent des drogues ? L’État fait travailler des pharmacologues, des éducateurs, des juristes. Il doit les employer pour aider à réguler la consommation comme il régule le trafic aérien.

Est-ce que cela signifie que ces personnes doivent avoir l’expérience des drogues ?

C’est encore l’histoire du chirurgien qui doit forcément avoir une expérience d’accident pour opérer ?

Non, je parle de professionnels qui se mettent dans la perspective de l’usage, c’est tout.

Appelons cela la compétence. Être compétent signifie ce que tu dis : ouvrir son esprit pour pouvoir envisager l’usage du point de vue des personnes concernées. être capable de se mettre dans une perspective de consommation, c’est tout simplement être compétent.

Parlons maintenant des deux points aveugles français ?

Le premier point aveugle, c’est l’interdiction de présenter les drogues sous un jour favorable. Le second point aveugle, c’est l’interdiction d’évoquer les origines ethniques des personnes dans n’importe quel document officiel.

Quel rapport peut-il y avoir entre ces deux points aveugles ?

Parlons du premier point. Quand j’ai commencé mon speech ce matin [à la conférence de l’Albatros] j’ai tenu les propos suivants :

« Si c’est la première fois que vous entendez dire des choses positives sur les drogues dans un congrès, cela jette un doute sur la compétence des médecins présents dans la salle, vos patients doivent souffrir… »

J’étais le premier à parler alors forcément, les médecins qui ont pris la parole ensuite ont tous dit

« oui, il existe des choses positives dans la consommation de drogues » car ils pensaient « bien sûr que je suis compétent ».

Le problème, c’est le « mais » (« il existe des choses positives, mais… ») : en général, l’ensemble de la démonstration est basée sur ce « mais ».

Ha ha ha !!! Le second point aveugle concernant les races est stupide. On vit dans une société de diversités puis on prétend ne rien voir. On peut comprendre l’esprit généreux qui a présidé à cette réglementation mais en pratique, cela revient à empêcher toutes les statistiques qui permettent de mesurer les niveaux de discrimination…Tu dis que la société ne veut pas mentionner les races, mais il semblerait que certains courants d’opinion, notamment très à droite, évoquent les races, particulièrement quand on parle de drogues ou de prison. Nous avons besoin de connaître la vérité sur ces choses. La seule chose dont les gens pauvres ont besoin, c’est la vérité des chiffres. Ils n’ont pas d’argent, pas de charisme, leur seul espoir, c’est la statistique.

Pourrais-tu essayer de définir pour un public français les liens entre dépendance et discrimination raciale ?

Le rapport entre l’addiction aux drogues et la discrimination ? Il n’y en a pas. Il existe seulement un rapport entre la politique appliquée en matière de drogue et la discrimination raciale. Le rapport entre le racisme et la consommation de drogues est politique. Le titre de mon intervention au congrès était « La politique de drogue, un outil pour continuer la discrimination raciale ».

Alors disons plutôt : existe-t-il un lien entre l’usage de drogue et les problèmes liés à l’identité ?

Bien sûr. J’ai dit tout à l’heure que les gens font des choix rationnels. Donc oui, les gens prennent des drogues quand ils ont mal.

Interview réalisée par Fabrice Olivet à Paris le 5 juin 2014


Notes :

1/ Carl Hart, High Price, drugs, neurosciences and discovering myself, 2013

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