Étiquette : Portrait

Alain Chateau, fondateur d’ASUD Reims

Alain Chateau, fondateur d’ASUD Reims, combattant, militant, est parti depuis plus d’un an, sans bruit.

Ton empreinte dans la réduction des risques reste présente depuis la fin des années 1980, où tout était à faire dans la lutte contre le VIH auprès des UDVI face aux pouvoirs publics et à la majorité silencieuse. Peu, si peu de personnes pour lutter contre cette discrimination dans la lutte contre le VIH où la parole des usagers de drogues n’avait pas de place.

Alain faisait partie de ces personnes n’hésitant pas à donner de son temps, de son énergie, de sa vie dans, à prendre la parole, à avoir des « coups de gueule », avec ses mots pour mettre en place la réduction des risques. Chapeau l’ami d’avoir été là dans les instants, moments difficiles à l’instar de la plupart de « la famille »‘ de la réduction des risques. Tu manques…

Ce texte a été publié par Estelle Dolé sur son mur Facebook le 29 mai 2016 (voir ci-dessous).

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De profundis

« Je ne suis pas l’homme du doute, je suis l’homme des résolutions. » Charles Pasqua, un homme politique comme on n’en fait plus, nous a quittés en juin 2015.

Ses collègues de l’Assemblée nationale et du Sénat ont unanimement salué son engagement à 15 ans dans la résistance, ont de concert souligné son patriotisme et son indéfectible soutien au général de Gaulle. Nicolas Sarkozy, son fils spirituel en politique, voit en Charles Pasqua « l’incarnation d’une certaine idée de la politique et de la France faite d’engagement, de courage et de convictions ». Quant à Isabelle Balkany, elle pleure la mort de « son second père, et pas seulement en politique tant cet homme était extraordinaire ». À gauche, les hommages ont été moins élogieux et Manuel Valls a dû tancer les députés socialistes qui rechignaient à se lever pour honorer la mémoire de l’homme politique.

À l’école du crime

Histoire du SAC couvertureEn 1960, Charles Pasqua crée avec quelques amis le SAC (Service d’action civique), une « association ayant pour but de défendre et de faire connaître la pensée et l’action du général de Gaulle », en réalité une milice a son service qui recrute dans la police comme chez les truands, allant même jusqu’à extraire certains d’entre eux de leur prison. Parfois munis de fausses cartes de policiers, ses membres sont impliqués dans de nombreux coups tordus, de l’affaire Boulin à l’affaire Markovic, de l’enlèvement du colonel Argoud à la disparition de Ben Barka.

« Coups et blessures volontaires, port d’armes, escroqueries, agressions armées, faux monnayage, proxénétisme, racket, incendie volontaire, chantage, trafic de drogue, hold-up, abus de confiance, attentats, vols et recels, association de malfaiteurs, dégradation de véhicules, utilisation de chèques volés, outrages aux bonnes mœurs » (François Audigier, Histoire du S.A.C., éditions Stock, 2003) : on ne compte plus les chefs d’accusation portés contre des responsables du SAC qui, en 1968, étaient prêts à ouvrir les stades pour y parquer les gauchistes.

Les médias ont retenu le militant toujours au service de la France, un homme déterminé qui cachait un grand cœur sous ses airs méchants. Ils ont souligné son accent à la Fernandel, sa grande gueule et cet air patelin que les Français, les vrais, appréciaient, mais ne se sont pas répandus sur le parcours de celui qui, avant de devenir député des Hauts-de-Seine en 1968, était employé par la société Ricard. D’abord comme représentant, puis comme directeur de l’exportation où il avait sous ses ordres Jean Venturi, truand corse notoire, chargé d’importer et de distribuer du pastis au Canada, mais aussi de l’héroïne en provenance de Marseille, d’après la DEA. En 1967, un mandat d’arrêt international est établi à l’encontre de Jean Venturi qui s’est évaporé dans la nature et ne sera jamais arrêté… De là à supputer qu’il aurait bénéficié de l’aide des amis corses de Pasqua pour se faire la belle, il y a un pas que je franchis allègrement. Jean Venturi, qui dirigea plusieurs sociétés en association avec ses frères, s’est éteint en 2011 à Marseille. Il avait 89 ans.

Une main de fer dans un gant de velours

Ministre de l’Intérieur de 1986 à 1988 (le premier gouvernement de la cohabitation), mais aussi président de la Commission parlementaire sur les problèmes de la drogue, Charles Pasqua s’illustre par la répression des manifestants contre la loi Devaquet et le décès de Malik Oussekine, matraqué à mort le 5 décembre 1984 par un membre de la brigade des « voltigeurs motoportés ». Il chapeaute aussi l’arrestation des membres du groupe Action directe.

En 1988, alors que Jean-Marie Le Pen obtient 14,4 % de voix au premier tour de l’élection présidentielle, Charles Pasqua se déclare en faveur d’une alliance avec le Front national, ce dernier partageant « les mêmes préoccupations et les mêmes valeurs que la majorité ». Il profite aussi de la fusillade perpétrée par Florence Rey et Audry Maupin pour réaffirmer son combat en faveur de la peine de mort.

De profundis Pasqua Pascal 2Après une éclipse, Charles Pasqua redevient ministre de l’Intérieur et de l’Aménagement du territoire en 1993, année où le Circ organise la première Journée internationale d’information sur le cannabis. Et voilà qu’une semaine plus tard, il coupe l’herbe sous le pied des militants, déclarant que « la dépénalisation des drogues douces est un sujet de réflexion qui devrait faire l’objet d’un grand débat au Parlement », ajoutant que « dépénaliser aurait l’avantage de mettre un terme à l’économie souterraine ». Des considérations qui déclenchèrent une salve de commentaires, les plus paranos soupçonnant notre ministre de vouloir prendre en main le trafic de banlieue et d’autres de vouloir mettre des bâtons dans les roues de Simone Veil, ministre de la Santé.

Trois mois plus tard, Charles Pasqua expliquera, via L’Express, que s’il est « partisan d’un grand débat autour des concepts de dépénalisation de l’usage et même de la légalisation du commerce des drogues », c’est pour qu’éclate au grand jour ce qu’il considère comme une « mystification ». En septembre 1993, le ministre de l’Intérieur charge Simone Veil de créer une Commission. Lorsqu’il nomme en décembre son président Roger Henrion, Charles Pasqua précise que cette Commission « ne saurait en aucun cas aller dans la voie de la dépénalisation ».

Profession trafiquant

En juin 1998, la Cora (Coordination radicale antiprohibitionniste) organise son congrès annuel à Paris dans une salle de l’Assemblée nationale. Des responsables politiques et associatifs sont invités à échanger sur le thème « La prohibition est un crime ».

18 ans de solitude Bourequat couvertureLe clou de ce congrès a été l’intervention d’Ali Bourequat en direct de son exil du Texas. Citoyen franco-marocain, Ali Bourequat et ses deux frères ont été enlevés en 1973 et incarcérés dix-huit ans dans le camp de la mort de Tazmamart au Maroc. En 1991, suite à la mobilisation d’organisations des Droits de l’homme et à des pressions du président américain Jimmy Carter, les frères Bourequat seront libérés et rapatriés en France.

Lors de leur très long séjour en prison, ils ont recueilli de nombreuses confidences de truands aguerris et de prisonniers politiques. Dans un livre publié en 1994 (Tazmamart : Dix huit ans de solitude, éditions Michel Lafon), Ali Bourequat accuse Charles Pasqua – grand ami d’Hassan depuis la fusion de Pernod avec Ricard – d’avoir supervisé deux laboratoires de transformation de cocaïne en 1962, l’un à Tanger, l’autre à Agadir. Il pousse le bouchon un peu plus loin, affirmant que des kilos de coke, de connivence avec les autorités françaises, « étaient transportés dans des avions militaires atterrissant dans les deux importantes bases militaires d’Évreux et de Tours ».

Et voilà qu’un jour, Ali Bourequat est contacté par Jacqueline, épouse d’un fils de la famille Hémard, propriétaire de la distillerie Pernod. Elle lui raconte que tous les ans, au mois d’août, la famille au grand complet se retrouve dans un hôtel luxueux de Genève où Françoise Hémard (l’administratrice de la holding Pernod-Ricard) distribue à tous les membres de la famille une coquette somme provenant, selon Jacqueline, des bénéfices réalisés dans le trafic de cocaïne par Charles Pasqua et le clan Hémard. Suite à ses confidences faites lors d’un rendez-vous secret avec Ali Bourequat en Grèce, Jacqueline est menacée de mort par trois individus se présentant comme des agents de la DST. Ali est à son tour agressé par des individus louches, il s’en plaint dans un entretien accordé au journal Le Monde, ce qui lui vaut d’être convoqué par le chef de l’unité antiterroriste. Il adresse aussi une lettre à Charles Pasqua par l’intermédiaire de son avocat. Craignant pour sa vie (et celle de sa fille), Jacqueline Hémard fuit aux États-Unis. Quant à Ali Bourequat, il la rejoint suite à plusieurs menaces de mort. Après avoir été reçu par l’ancien président Jimmy Carter et avoir déposé devant la Commission des droits de l’homme du Congrès, Ali Bourequat – et Jacqueline Hémard qu’il épouse – obtient l’asile politique, une décision rarissime aux États-Unis. Joint par téléphone, Ali Bourequat a réitéré ses accusations contre Charles Pasqua, lequel n’a pas bronché. Habitué des coups tordus comme le prouve son CV judiciaire, Charles Pasqua a été impliqué dans une dizaine de dossiers portant sur des pots de vin touchés dans le cadre de ses hautes fonctions politiques. Il a été relaxé dans six affaires, condamné à deux reprises (dont une pour financement illégal de sa campagne électorale en 1999), et il est mort avant de savoir ce que lui réservait la justice pour un énième détournement de fonds.

Pour Charles Pasqua comme pour Nicolas Sarkozy, la politique n’est qu’un tremplin permettant de s’en mettre plein les poches. Toujours prêt à vous rouler dans la farine, menteur comme un arracheur de dents, cynique et dédaigneux, arrogant et autoritaire, celui qui se faisait fort de « terroriser les terroristes » terrorisait aussi ses amis politiques.

Souhaitons que Charles Pasqua, qui se vantait de détenir des dossiers compromettants sur le gotha de la politique, a pris le temps de tenir le journal intime de ses multiples exactions avant de passer l’arme à droite.

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Daniel Darc – Brother Under the Bridge

Il y a quatre ans, en rejoignant la rédaction d’Asud, j’avais évoqué avec Daniel l’idée d’une interview pour le magazine. L’idée lui plaisait forcément. Nous n’avons pas eu le temps… la vie est dégueulasse…
Oui, souvent, quand même !

Taxi Girl, Cherchez le garçon / Viviane Vog tranche ses veines sur scène / l’aura noire du groupe / Paris 1984 Belle Année… / La came, les excès, les années 90 et puis en 2004, le retour en grâce avec l’album « Révélation de l’année » : Crève Cœur et puis Amour Suprême. Jusqu’à ce jeudi 28 février 2015…

L’histoire est connue, je n’y reviens pas, il y aura des bio bien définitives pour raconter ça mieux que moi. Moi, je ne peux pas, tout simplement. Derrière cette histoire-ci, il y en a tant d’autres qui ont fait de Daniel un personnage de roman urbain, une sorte de légende souterraine. Et le plus beau, c’est que toutes sont vraies bien sûr !

La gorge nouée, je relis le dernier paragraphe du chapitre que je lui consacrais en 2010 dans mon Rebelles du rock :

« Alors bien sûr, on peut insister sur la fragilité, sur le désespoir, sur les ombres qui “pèsent et écartèlent” Daniel. Pour ma part, je préfère retenir quelque chose qui a à voir avec le refus de céder, avec la force. On ne sur-vit pas ainsi à frôler toutes sortes de misères et de précipices sans être dur comme de l’acier. Quitte à vous foutre les jetons, je crains que Daniel ne soit pas rédimé. Pas comme certains aimeraient le croire. À 50 ans, c’est encore et plus que jamais un insoumis. Même s’il semble plus en paix avec lui-même ou plutôt justement parce qu’il est plus en paix avec lui-même. Ce qui donne souvent l’envie d’être en guerre avec les saloperies que ce monde génère. Le Don des larmes semble-t-il lui a été accordé. Mais pour le reste, ni regret, ni remords. Dans cette époque cynique ça fait du bien de savoir que Daniel is alive well et livin’ in Paris. »

Inflexible, Daniel ne s’est jamais plaint. Il a toujours consenti à payer le prix de cette vie qu’il s’était choisie d’une certaine façon. Tout ça, et bien plus, faisait de lui un être rare, hors norme, un passager comme on en croise peu. Alors au diable le « suicidé », le « clodo céleste » à la Bukowski, « l’effondré », « le dévasté », Daniel tenait droit dans ses bottes le regard dur et lointain. Un détachement frappant. Tout le reste est lit-thé-ratures.

Rien ne sert à rien… Il l’avait compris : la vie est irrémédiable, elle nous tue un à un. S’il flirta avec la mort, c’est parce qu’il aimait intensément la vie, qu’elle n’allait sans doute pas assez vite et fort pour lui… Alors il l’accélérait, la redressait. Oui, il défia la mort, avec ce mélange d’intelligence suprême et de stupidité consentie, parce qu’il connaissait l’issue. Il la défia droit dans les yeux. Il la défiait autant qu’il s’en défiait et qu’il s’en méfiait. Finalement débarrassé de toute fascination. Serein ? Presque !

On le trouvait insaisissable. Moi, je le trouvais, et je le trouve toujours, saisissant. Saisissant tout au passage. Saisissant aussi par sa force, par son charme, par sa façon d’en jouer et d’enjouer, par son attention aiguë et son regard sur les autres, sur la vie, par ses contradictions, par une infidélité paradoxale, par ses conneries, des plus fameuses aux moins glorieuses, par cette nécessité de se saborder, par son ironie et puis par son rire, ah son rire ! …

Être à la fois infiniment plus profond, complexe qu’il n’y semble, aux contradictions parfois trompeuses, il était doté surtout d’une vie intérieure intense. Le cheminement spirituel qu’il a accompli, après de nombreux détours, l’a amené à se convertir au protestantisme. Il s’y est engagé comme toujours radicalement, avec une soif de comprendre et de connaître inextinguible. Daniel vivait tout comme une Quête. La dope incluse. Une quête d’amour au sens humain et christique. Daniel me disait un jour « Il faut ménager le truc sinon tu ne tiens pas longtemps » … Il a tenu la Foi chevillée au corps et à l’âme. Bien au-delà de nombreuses prédictions. Pas autant que je l’espérais…

Jimmy Kempfer (1955-2014)

Jimmy s’en est allé, il nous a quittés pour rejoindre Georges, Véronique, Esther, Momo, Mansour, Jean-Pierre, Gérald, Gilles, Olivier, presque tous emportés par le sida ou l’hépatite C.

Avec la mort de Jimmy, la famille Asud paye encore un nouveau tribut à la politique criminelle qui a privé toute une génération de l’usage de seringues stériles pour consommer des drogues.

Salut camarade, te voilà parti comme bien d’autres militants qui ont fait les beaux jours d’Asud, et c’est bien triste. Le souvenir de notre dernière rencontre me rappelle les bons moments que nous avons partagés quand nous étions (plus) jeunes et beaux.

La lutte continue, tchao mon pote.

Jeff, directeur d’Asud-Nîmes

La lutte perd un militant de longue date. Les militants d’Aides, dont beaucoup gardent de lui un souvenir vivace, se joignent à moi pour témoigner de son engagement.

Nos condoléances à sa famille, ses amis, à Asud.

Vincent, directeur général d’Aides

Jimmy_Kempfer_2006_Damien_RoudeauGraphiste pour Asud-Journal de 2006 à 2013, j’ai travaillé pendant ces sept années psychédéliques en étroite collaboration avec Jimmy, aka Iconomaster, le grand iconographe de toutes les substances psychoactives (même celles que vous ne connaissez pas encore). J’ai passé des journées entières à shooter (pardon, numériser) les trésors de flyers, gravures et zines ultrarares consacrés à la foncedé, qu’il avait chinés toute sa vie dans des lieux improbables. Je me souviendrai toujours de l’interview de Vincent Ravalec qu’on avait faite chez lui. Jimmy lui posait des questions pendant que je le dessinais. On lui avait promis que l’entretien durerait une heure maximum et trois heures plus tard, Jimmy rebondissait encore sur ses propres questions, exhumait des images, sans que Ravalec n’ait pu en placer une !

Sur sa carte de mariage, on pouvait admirer une jolie dame taper de grosses traces de diamants. Et sur sa carte de décès, sûr qu’il aurait demandé à Ouin de lui dessiner un Bloodi avec le majeur bien haut. Parce que Jimmy ne demandait ni pitié ni « respect » pour les tox. Il réclamait juste des droits. Repose en révolte, camarade, et sniffe-nous tous ces nuages là-haut.

Damien

Si j’étais croyant, je souhaiterais à Jimmy de découvrir toutes les substances de l’au-delà et surtout, de nous en tracer l’histoire ou l’usage comme il savait si bien le faire.

William, SOS-addiction

Jimmy_Kempfer_2005_Barbes1_Damien_RoudeauC’est tellement dur d’accepter que tu sois parti ! Tu étais tellement vivant, tellement occupé, tellement curieux, intelligent, passionné, insolent… Tu étais tellement doué pour tant de choses, tu ne suivais jamais la foule, tu avais le courage de te dresser pour nos valeurs… Tu as toujours veillé sur moi qui suis un peu « tête brûlée », comme un genre de frère aîné un peu spécial. Tu étais l’activiste-type, le journaliste-type, tu étais en train de devenir le collectionneur-type.

Comment te dire adieu ? Ce n’est pas possible, je ne peux pas. Je vais garder mes souvenirs de toi et ton nom dans le UK Museum of Drugs, où nous allons regrouper ton iconographie consacrée aux drogues dans une collection unique.

Au revoir Dearest Friend

Erin, London, Black Poppy

Jimmy était un ancien membre de Techno +, un soutien et un partenaire de longue date qui a marqué des générations de volontaires. Il incarnait la Drug Culture comme personne. Son côté iconoclaste et provocateur le rendait inoubliable. Que la Drug Culture vive, c’était ton souhait.

Techno +

FB_planche2_JimmyJimmy était passionné, curieux, souvent très drôle… Des traits de caractère qui le faisaient apprécier.

Passionné par le terrain, il y avait réalisé de nombreux travaux au plus près des usagers. Jimmy était une référence, comme en témoignent ses nombreuses collaborations avec Audvih, Asud, la clinique Liberté, le Crips, l’Ofdt, l’ORS-IdF, Techno+, Swaps, et j’en oublie.

Asud-Nîmes s’associe à la douleur de ses proches, avec une pensée particulière pour sa femme qui le soutenait.

Étienne

Jimmy Kempfer

Quoi de neuf Doc ? (mars 2015)

De nouveaux kits d’injection

La prochaine trousse Steribox® contiendra deux filtres, le filtre traditionnel et un filtre toupie, plus performant vis-à-vis des « poussières » et des bactéries. La réutilisation est de plus impossible et il n’y a pas de contact entre la membrane et les doigts. Pourtant, de nombreux usagers sont critiques : perte de produit, complexité d’utilisation, taille encombrante. Ce débat n’est pas minime. Une préparation de l’injection qui diminuerait le risque de contamination bactérienne serait un grand progrès. Certains soutiennent qu’il faut d’abord faire un filtrage traditionnel puis, seulement après, utiliser le filtre toupie. Je suis incapable de répondre à la question mais elle est importante et mériterait une « table ronde ».

Dépistage au travail

J’ai lu que les tests anticannabis allaient être utilisés dans les entreprises avec un certain nombre de garanties… Je ne connais pas le dossier mais j’ai clairement compris qu’il y avait un malentendu dans cette histoire. Si un patron veut savoir si son employé fume et si le test salivaire est positif, il se fout de savoir s’il a fumé avant-hier ou hier. En revanche, lorsque ces tests sont utilisés le long des routes pour vérifier que les personnes ne conduisent pas sous l’influence du joint, le test salivaire est incapable de répondre à une telle question. Il y a trop de faux positifs et de faux négatifs (lire à ce sujet : De la difficulté de légiférer sur la conduite en état d’ivresse stupéfiante). S’il faut peut-être lutter contre le cannabis au volant (surtout mélangé à l’alcool), il faut pour cela disposer de tests permettant d’affirmer que la consommation est récente et que la personne est bien sous l’influence du cannabis. On n’en est pas là. Pour revenir à l’entreprise, peut-être verra-t-on, dans quelques temps, des syndicats se battre pour que les tests cannabis, cocaïne et autres n’aient pas lieu le lundi matin comme l’ont déjà fait des syndicats américains.

Amsterdam : tourisme, overdoses et RdR

Deux jeunes Britanniques sont morts récemment à Amsterdam pour avoir sniffé de l’héroïne blanche vendue pour de la cocaïne. Il y avait déjà eu un mort en octobre dernier et plusieurs personnes ont été hospitalisées après en avoir sniffé. Des questions se posent : d’où vient cette blanche ? Est-ce le Triangle d’Or qui se remet à produire ou est-ce en Syrie ou en Asie centrale que des chimistes la raffinent ? Quoi qu’il en soit, elle doit être relativement forte et difficile à écouler puisqu’il faut la faire passer pour de la coke pour la vendre. À moins que Daesh ait aussi lancé le djihad de la drogue, l’un des signes les plus visibles de la décadence des peuples européens. Conjecture peu vraisemblable.

En attendant, la ville d’Amsterdam a pris les choses en main et d’énormes panneaux expliquent : « N’achetez pas de cocaïne dans la rue, ce peut être une héroïne mortelle ». Des tests permettant de reconnaître les opiacés ont aussi été distribués. La « blanche » a dominé le marché de l’héroïne jusqu’à la fin des années 70. Elle pouvait être coupée à 90% avec des poudres blanches. Puis le « brown sugar », supposé être de l’héroïne n°3 moins raffinée que la blanche, venu, lui, de la frontière pakistano-afghane, a gagné. Le bruit courait qu’il y avait ici ou là un « plan de blanche » mais ce n’était pas fréquent. Elle est réapparue ces derniers temps et les trois morts d’Amsterdam lui donnent une grande publicité. Certains amateurs d’héroïne vont aller à Amsterdam en espérant se faire arnaquer…

Souvenirs de Jimmy Kempfer

C’est Fabrice Olivet qui m’a rappelé que Jimmy Kempfer avait rejoint Limiter la casse via une association née d’une scission d’Asud et qui s’appelait Substitution Autosupport. Phuong Charpy et le regretté Gilles Charpy en étaient les animateurs. Mais je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans… J’ai tout de suite eu de bons rapports avec Jimmy. On a beaucoup parlé depuis qu’on en a fait un slogan (et on a eu raison) de « l’expertise de l’usager ». Jimmy avait au plus haut point cette qualité. Ses articles en témoignent. Les thèmes de ses papiers étaient intéressants et le point de vue original. J’aimais ce qu’il écrivait. Jimmy avait une passion pour les livres sur les drogues, les affiches, les objets. C’est grâce à lui que j’ai retrouvé un bouquin publié en 1967 chez Denoël, dans la célèbre collection « Les lettres nouvelles » dirigée par Maurice Nadeau : Les drogués de la rue, des récits de vie de junkies new-yorkais recueillis par Jeremy Larner et Ralph Tefferteller. Un des meilleurs livres que j’ai lus dans les années 70. Salut Jimmy, toi qui as été embarqué dans notre bande et as su conduire ta barque depuis vingt ans que nous nous sommes connus. Je te salue, mon pote.

Bernard Rappaz… Pionnier !

Pêle-mêle, Bernard, le premier de l’école et champion d’athlétisme, crée dans les années 70 le Mouvement Valaisan d’actions non-violentes et écrit dans Combat non-violent. Il devient le promoteur de l’objection de conscience et participe à la création du WWF. Il contribue grandement à l’essor de l’agriculture biologique qu’il pratique dans sa ferme (l’Oasis) achetée en 1975 et il créé un syndicat agricole, l’Union des producteurs suisses. Il organise avec quelques amis un festival façon Woodstock et manage un groupe de rock helvétique.

Mais sa renommée, la partie la plus développée de cette autobiographie qui débute par « la chronologie de ses différentes incarcérations et grèves de la faim », Bernard Rappaz la doit à sa passion pour le chanvre et à son acharnement pour défendre sa légalisation dans cet étrange pays où on a le droit d’en cultiver, à condition de ne pas le transformer en stupéfiant.

De la prison au chanvre

La première fois qu’il se retrouve en prison, ce n’est pas à cause du chanvre, mais pour un casse de banque, pas une petite banque à la noix, mais une vraie banque à la Suisse. Il sera condamné à quarante mois de prison et entamera sa première grève de la faim, une méthode héritée du jeûne que Bernard, disciple de Gandhi, pratique… « Le jeûne, c’est la santé et une automédication efficace », écrit-il dans son livre.

Grâce (ou à cause) de la prison, il ose se lancer dans la culture à risques du chanvre. En 1992, les policiers découvrent (suite à une dénonciation) 250 pieds de chanvre dans une tomatière, ce qui l’amène à s’intéresser de près à la loi suisse, puis à militer pour la légalisation du chanvre. Ponctuée de grèves de la faim, cette première peine sera suivie de nombreuses autres. Bernard Rappaz enchaîne avec la tisane de chanvre qu’il paie de quelques jours de prison, puis avec l’huile de chanvre riche en oméga 3. Il fonde la société Valchanvre et participe à la création des Amis suisses du chanvre (ASAC), qui deviendra célèbre en 1999 lorsque Bernard ouvre les portes de sa petite entreprise aux caméras de M6.

Bernard Rappaz et le WWF

Du chanvre à la prison

En 1996, il est rattrapé par la justice pour ses activités chanvrières, et plus particulièrement la commercialisation de coussins thérapeutiques. Il sera condamné et entamera immédiatement une grève de la faim qui durera quarante-deux jours.

C’est bien sûr dans la solitude de sa cellule que Bernard a écrit ses mémoires. Le livre raconte ses démêlés avec la justice valaisanne, un combat singulier entre de féroces magistrats soutenus par Le Nouvelliste, feuille de chou valaisanne, et une forte tête sûre de son bon droit qui se considère comme un prisonnier politique et qui jamais n’abandonne, comme le prouvent ses interminables grèves de la faim.

Si voulez en savoir plus sur la politique suisse des drogues et sur le combat de Bernard Rappaz, lisez Pionnier ! Un cahier central, avec des photos du Jack Herer valaisan et des extraits de presse sur ses aventures, complète la lecture.

Pionnier !
Bernard Rappaz
Éditions Favre
(18 euros)

Bernard Rappaz est aussi l’un des principaux protagonistes du documentaire Le chanvre en Suisse que vous pouvez voir ici.

Alain Roy « Une éducation nationale à la consommation de drogues s’impose »

Le sociologue Alain Roy accumule les expériences et les savoirs, tant personnels que professionnels sur les drogues depuis 1967. Il fréquente aussi bien les consommateurs vulnérables, les toxicomanes précaires, les usagers sans problème, les ados curieux, que les consommateurs sans limites ou les dealers. Pour ses observations, il s’est aussi glissé à l’occasion du côté des trafiquants.

Formateur et concepteur d’outils pédagogiques chevronné pour les parents, les pro ou encore les institutions, il a écrit le livre Exploration Drogues : premier contact destiné au 11-15 ans.

ASUD : Vous commencez votre livre par une anecdote mettant en scène le discours caricatural de votre mère sur les drogues quand vous étiez enfant. Quels rapports avez-vous avec vos 2 enfants au sujet des drogues ?

Alain Roy : Mes enfants ont reçu une éducation sur les drogues depuis leur tout jeune âge, au même titre que la santé, l’alimentation, la sexualité, etc. Ils savent qu’idéalement, il serait préférable de n’en consommer aucune avant l’âge de la maturité, autour de 17-20 ans. Ils savent aussi qu’il peut tout de même y avoir un usage acceptable tel que défini dans le livre.

À 3-4 ans, ils avaient goûté du bout des lèvres à l’alcool qu’ils ont réessayé à 15 ans. Au même âge, ils ont connu leur première cuite. À 6 ans, ils savaient déjà que le chocolat contenait entre autre une substance excitante et qu’il fallait en consommer modérément et préférablement avant 15 heures pour ne pas nuire au sommeil. Bien sûr, il y avait les fameux cas d’exception qui confirment la règle. À 14 ans, Alexis a essayé la marijuana qu’il a tout de suite délaissée. Au même âge, il a fumé la cigarette à laquelle il s’est attaché jusqu’à l’âge de 27 ans. Comme père monoparental avec garde de ses enfants à temps complet, je dois dire que la consommation de mes enfants a été acceptable sauf pour la consommation de cigarette d’Alexis. Ils n’ont jamais essayé aucune autre drogue illégale.

Aujourd’hui adultes (35 et 37 ans), ils consomment de l’alcool à l’occasion, prennent 1 ou 2 cafés par jour et n’ont jamais consommé de médicaments psychoactifs. Mon éducation sur les drogues a joué un tout petit rôle mais elle était essentielle. Mon rôle de père est venu confirmer ma vision des drogues.

Revenons au livre. Comment son message est-il accueilli par les ados et les éducateurs ?

Avant la parution, j’avais déjà une bonne idée de l’accueil qu’il recevrait. Pendant des années, j’ai livré la vision et le contenu du livre auprès des jeunes, des parents et des intervenants.

Les jeunes trouvent le livre très beau et attrayant. Ils disent qu’ils ont beaucoup appris, que ça les a fait réfléchir, qu’ils ont eu des réponses à leur questions et que les messages étaient réalistes et convenaient à leur âge. Quant aux parents et aux intervenants, ils se disent contents d’avoir un livre qui leur permette d’aborder le sujet des drogues de manière objective, réaliste, concrète, rigoureuse, nuancée et adaptée aux jeunes et à eux. La majorité se montre d’accord avec la vision, le contenu et les propositions d’usage acceptable.

À part quelques exceptions, le message global passe très bien auprès des jeunes, des parents, des intervenants et des institutions. La population accepte bien l’idée d’aller vers une éducation à la consommation, ce qui inclut la non-consommation. Les plus grands utilisateurs du livre sont les éducateurs et les intervenants des écoles et des centres de réadaptation pour les jeunes en difficulté qui s’en servent comme programme éducatif.

Cependant quelques intervenants croient que les parents ne sont pas encore prêts à entendre et accepter ce discours. Évidemment, je suis en désaccord avec eux car mes rencontres m’ont démontré le contraire.

cerveau sens
Illustration issue de Exploration Drogues : premier contact (MultiMondes, 2013)

Le livre n’aborde en détail que le plus banalisé des stupéfiants, le cannabis. Donnez-vous les mêmes conseils et la même liberté de choix aux mineurs qui parfois consomment d’autres produits illicites tels la cocaïne, l’héroïne, le MDMA… ?

Oui, je donne essentiellement, avec certaines nuances, les mêmes conseils et la même liberté de choix aux mineurs pour ces autres substances. Mon rôle consiste à donner aux jeunes les éléments de connaissance et de réflexion suffisants pour les amener à faire des choix éclairés et argumentés de consommation ou de non-consommation. Cette conscientisation effectuée, je leur précise qu’ils ne seront plus jamais les mêmes devant leur choix de consommation. Ils ne pourront plus se servir de l’argument de l’inconscience.

Les jeunes se retrouvent donc face à eux-mêmes et à leur propre choix. Ils savent qu’ils doivent se poser plusieurs questions sur eux-mêmes et sur ces drogues avant de consommer. Ils sont au courant des risques de consommer ces substances et de la difficulté de connaître la composition des substances. Ils connaissent les lois et les issues positives ou négatives de la consommation de ces drogues illicites. Ces jeunes se trouvent un peu désemparés de se retrouver seuls face à ce choix qui les responsabilise. Devant ce questionnement difficile et cette responsabilité trop lourde à assumer, la majorité préfère ne rien prendre. C’est donc une minorité qui fait le choix de consommer malgré leur connaissance des risques de leur consommation. Et pour la majorité d’entre eux, cette consommation sera exploratoire et transitoire. Et pour les autres qui s’enfoncent, leur consommation constitue un problème parmi tant d’autres déjà vécus avant de consommer.

Un livre sur les drogues illégales auprès des 14-17 ans, poursuivant cette même approche éducative et de conscientisation, pourrait et devrait effectivement être conçu.

En promouvant l’accès à une information objective, vous êtes très proches de la démarche dite de réduction des risques (RdR). Défendez-vous également l’accès au matériel et aux services de RdR : paille, seringue, analyse de drogues, espace de consommation, etc. ?

Mon travail quotidien ne me conduit pas à défendre cette position ; et la RdR, bien que corollaire de mon approche éducative générale, n’est pas un objectif pour moi. Mais il m’apparaît évident que l’accès au matériel et aux services auprès des jeunes consommateurs est une nécessité incontournable. Cela va de soi dans la mesure où ces services sont insérés dans une politique des drogues et des usages, d’une réflexion, et d’une éducation à la consommation acceptable. Il ne faudrait pas que ces services soient donnés sans conscientisation, sans contrôle, sans responsabilisation des usagers. Ceux-ci doivent comprendre que cette démarche, qui suppose des coûts onéreux, doit être faite avec grand sérieux. Ils doivent réaliser qu’une bonne partie de la population est en désaccord avec cette politique qui, selon elle, encourage et perpétue la consommation.

Poussons la logique de l’éducation aux drogues jusqu’au bout. Les enfants sont souvent témoins des consommations des drogues légales de leurs parents. Pensez-vous que les parents consommateurs de produits illicites devraient faire de même en ne cachant pas leur consommation ?

Compte tenu des lois actuelles, je crois que les parents ne devraient faire usage d’aucune drogue illégale devant leurs enfants ni consommer avec eux. Les enfants ne seraient pas en mesure d’assumer les conséquences juridiques d’un tel choix. Ce serait un très mauvais exemple de défier la loi malgré ses incohérences.

Cependant, nous devons leur expliquer notre désaccord et notre choix de ne pas consommer avec eux ou en leur présence. Les parents doivent leur signaler que si nous étions dans une société cohérente, le problème ne se poserait pas. Comme avec l’alcool, ils pourraient le faire devant ou avec eux.

Ma position idéaliste est de ne consommer aucune drogue avant l’âge de la maturité. Ma position réaliste propose un usage qui peut être acceptable pour l’individu et la société, quelle que soit la drogue consommée. Si toutes les drogues étaient légales et que les conditions d’usage acceptable étaient définies pour tous et pour toutes les drogues, les parents seraient les premiers responsables de l’éducation à la consommation auprès de leurs enfants et assumeraient avec eux les conséquences de leurs comportements de consommation.

Drogues & Nous cerveau
Illustration issue de Exploration Drogues : premier contact (MultiMondes, 2013)

Quelle place doit avoir le pouvoir médical à qui l’on confie en priorité nos enfants sur la question des drogues, surtout s’ils en consomment ?

La presque totalité des interventions à réaliser chez les adolescents dans leur consommation de drogues ne nécessite pas d’interventions médicales ni d’interventions spécialisées. Pourquoi ? Tout simplement parce la grande majorité d’entre eux ont une consommation acceptable et ne connaissent pas de problèmes avec les drogues. Leur consommation devient souvent problématique quand la société rend certaines drogues illégales et développe autour des drogues et des usages, une vision négative, alarmante, dramatisante, guerrière, manichéenne, psychologisante, médicalisante, institutionnalisante, interventionniste… Comme le docteur Knock, plusieurs croient encore que derrière tout consommateur sommeille un toxicomane. Et pourtant, ne deviens pas toxicomane qui veut. Ça prend toute une personnalité, tout un usage et tout un environnement pour y arriver. C’est si difficile.

La compréhension du phénomène de la consommation des drogues et de la toxicomanie couvre divers aspects : politiques, économiques, psychologiques, sociologiques, culturels, biologiques, chimiques, philosophiques… Les intervenants médicaux doivent intervenir dans leurs champs de compétence : les cas de dépendance, de consommation abusive ou dans les urgences médicales qui nécessitent des interventions spécialisées de nature physique ou d’urgence. Mis à part les cas d’urgences médicales, leurs interventions devraient généralement arriver en bout de piste, après celles des parents, des éducateurs et des autres intervenants sociaux.

Malheureusement, notre société a développé une approche interventionniste et un réflexe de référence qui a conduit les adolescents, les parents et les éducateurs à croire que la consommation nécessitait une intervention spécialisée et de haut niveau. Pour ma part, je crois qu’il faut rendre les gens autonomes, responsables, compétents et indépendants. Ils doivent recourir aux autres quand ils sont au bout de leurs ressources personnelles. Ils doivent y aller par étape, en essayant de ne pas institutionnaliser et médicaliser les problèmes inhérents à la vie quotidienne.

Dans mes rencontres avec les adolescents et les parents, j’ai toujours dit que je voulais les amener à se passer de mes services le plus vite possible et à se faire confiance. D’ailleurs, je crois que la plupart des gens trouvent les solutions à leurs problèmes, seuls avec eux-mêmes.

Au niveau international, la politique de « guerre à la Drogue » est de plus en plus mise à mal et de nombreuses réformes locales voient le jour. Vers quoi selon vous l' »usage acceptable des drogues pour la société » doit-il évoluer ?

Les classifications internationales sur les drogues n’ont rien à voir avec leur dangerosité. Elles reposent sur des considérations historiques, économiques, politiques, religieuses, morales, etc., bien loin de la science et d’une vision objective des drogues et des usages. De cette illégalité, il en résulte des conséquences désastreuses pour nos sociétés, entre autres celle de ne pas connaître la composition des drogues illicites, ce qui constitue une condition fondamentale de tous les usages.

À partir de cette vision faussée, partiale, réactionnaire et finalement inefficace, nos gouvernements, nos institutions, nos intervenants, nos parents, nos enfants, nos consommateurs, se retrouvent dans la confusion et l’incohérence. Notre discours sur les drogues est illogique et non crédible.

Il devient donc évident que, devant l’augmentation de la consommation, de l’accessibilité et de la diversité des produits, nos gouvernements ont perdu le contrôle. Ils sont derrière un phénomène qui les devance.
Parmi les premiers changements à effectuer, il y aurait les 4 suivants :

  1. Avoir une vision objective, réaliste, nuancée et adaptée aux réalités des drogues et des usages.
  2. Bâtir de nouvelles législations nationales et internationales fondées sur les données scientifiques et dans l’objectif de promouvoir la santé et la sécurité des citoyens.
  3. Réaliser des programmes d’éducation à la consommation dans les milieux scolaires, sociaux et de travail.
  4. Promouvoir l’approche de réduction des risques.

Avec de tels changements, nous pourrions éviter ou diminuer bien des dommages sanitaires, judiciaires et sociaux des substances psychoactives.

Dans votre modèle, quelle place faites-vous aux sanctions envers les consommateurs de drogues ?

Dans mon modèle, il n’y a aucune place pour la pénalisation des usages de drogues illégales, autant chez les mineurs que chez les majeurs. Je suis pour la dépénalisation, la décriminalisation, la déjudiciarisation et la décontraventionnalisation des usages car la consommation ne m’apparaît pas répréhensible en soi.

Par contre, je suis pour la pénalisation des états d’ivresse au volant. Dans ce cas, il ne s’agit pas de punir l’ivresse mais de pénaliser le fait d’être ivre au volant. Ce que nous devons pénaliser, c’est l’acte répréhensible (vol, agression sexuelle…) et non la cause, quelle qu’elle soit.

Quelles soient d’origine naturelle (végétale, minérale ou animale), semi-synthétique ou synthétique, les drogues sont des substances sans conscience et sans intention. Par conséquent, elles ne peuvent être tenues responsables de quoi que ce soit. Comme les marteaux, les automobiles et les couteaux, les drogues font partie des produits à risque et de plaisir, dont l’issue négative ou positive dépend de l’utilisateur, de l’usage qu’il en fait et de l’environnement dans lequel se réalise la consommation.

Couverture de Exploration Drogues : premier contact (MultiMonde, 2013)Lire aussi la critique du livre
Exploration Drogues : premier contact

Métal, speed, et addicto….

Lemmy Kilmister, le bassiste virtuose de Motörhead, fait mentir tous les prêches addictologiques. Ce type n’a qu’une devise: « Trouve la drogue qui te convient et prend-en le plus possible ». Pour enfoncer le clou, Lemmy a choisi le speed, la drogue neurotoxique qui rend fou et te fait perdre toutes tes dents. A 69 ans et cinquante ans de consommation intensive, Lemmy se porte comme un chêne. Alors ? On nous aurait menti ? La drogue est-elle aussi un élixir de jouvence ? La parole est à la défense, et, comble de perversité, nous sommes allé interroger Laurent Karila,  à la fois addictologue et métalleux.
Docteur, comment est-ce-possible ?

Moi, Psychiatre Addictologue, je suis fan de Metal

Moi, Psychiatre Addictologue, j’écris des textes pour Satan Jokers et peut être d’autres groupes…Qui sait ?

Moi, Psychiatre Addictologue, je fais des chroniques d’albums de Metal sur le site Hard Force.

Moi, Psychiatre Addictologue, j’aime Lemmy et Motörhead.

Ian Faser Kilmister a.k.a Lemmy est une icône du rock, du hard rock, du métal. Né la veille de Noël en 1945, il a probablement été touché par quelque chose de mystique… Sa vie est bercée par une enfance et une adolescence sans problème particulier. Très vite, il tombe dans la marmite du rock. En 1965, il rejoint un groupe appelé les Rocking Vicars, puis devient roadie de Jimmy Hendrix. Il a ses premières expériences avec les acides et les amphétamines… Au début des années 1970, il rejoint le groupe Hawkind dans lequel il joue de la basse, comme un guitariste rythmique, et chante. Le groupe baigne dans les acides. Lemmy apprécie. Il n’a jamais été attiré par l’héroïne ni par l’injection intraveineuse, très en vogue à l’époque. Lemmy, ce qu’il aime, lui, c’est le speed ! Il s’intéresse d’ailleurs, avec Mik Dik, un des techniciens son d’Hawkind, à la théorie du « combien de temps tu peux faire sauter un corps humain sans s’arrêter » avec cette substance. L’alcool est bien sûr présent. Lemmy finit par se faire virer du groupe, après avoir été arrêté en possession de cocaïne à la frontière canadienne. En fait, il s’avère que ce sont des amphétamines qu’il avait. Quelques jours de prison, aucune poursuite, Lemmy change de cap. Il fonde « Bastard » sous la forme d’un trio en 1975. Leur manager de l’époque lui conseille de changer le nom de son groupe si il veut accéder à des émissions grand public type « top of the pops ». Motörhead (un titre qu’il avait écrit pour Hawkind), groupe de rock un peu speed, nait. Vingt et un albums studios, dont « Aftershock » (label UDR, oct 2013) le petit dernier sorti, et de nombreux albums live sont la matrice discographique du groupe de Lemmy.

asud-journal-54 Lemmy Kilmister motorhead

L’antithèse du patient que je vois en consultation

Questions substances, notre héros à l’as de pique a de nombreux principes :

« dans la vie, une fois que tu as trouvé la drogue qui te conviens, il faut s’y tenir et ne plus en changer ».

Lemmy déclare avoir toujours contrôlé sa consommation d’amphétamines. Cela toujours été un dopant pour lui lorsqu’il était roadie puis musicien en tournée. A partir de ses 30 ans, il se met à boire du Jack Daniels. Sa consommation déclarée d’alcool est de l’ordre d’une bouteille/jour.  Lemmy a une vision de sa double consommation comme étant quelque chose de rationalisé comme l’alcool de contrebande consommé par les grands pères dans de lointaines contrées soviétiques. Comme Ozzy Osbourne, Keith Richards, ces guerriers de la route et de la scène sont des extra-terrestres de la came ayant survécu à des années d’abus et d’excès. Lemmy n’a jamais été en desintox’. Il en a une vision un peu cynique. On a même l’impression qu’il ne s’est jamais senti touché par l’addiction. Cette résistance aux drogues est probablement génétique, comportementale, tempéramentale. Médicalement parlant, Lemmy aurait dû mourir plusieurs fois. Dans son autobiographie « White Line Fever », il est écrit que

« son sang ne devait pas être transfusé en raison de ses nombreux excès car il pourrait tuer un être humain tellement il est toxique ! ».

Lemmy s’est adapté à son environnement en modulant ses consommations de speed, d’alcool mais aussi de tabac. Lemmy vit à Los Angeles depuis de nombreuses années et adore jouer aux jeux vidéos… Un véritable plaisir selon lui avec le rituel obsessionnel du joueur. C’est aussi une légende rock du sexe (2000 femmes, que du plaisir !). Lemmy est l’antithèse du patient que je vois en consultation.

Question santé, Lemmy a un diabète de type 2 pour lequel il prend des médicaments. Il se traite mais n’a en rien modifié son style de vie rock n roll ! Il aurait arrêté de consommer de l’alcool. Le speed, personne ne le sait…Sa santé s’est malheureusement dégradée avec pose d’un pacemaker l’année dernière, et un accident vasculaire. La tournée qui devait suivre la sortie d’Aftershock fin 2013 a été annulée à 2 reprises. Lemmy, je te souhaite un speed rétablissement. Vivre Vite, Mourir le plus tard possible !

L’enfant radieux

« J’avais du fric, mes toiles n’avaient jamais été aussi bonnes. Je vivais en reclus, travaillant beaucoup, me défonçant beaucoup. J’ai été odieux ».

Basquiat in The New York Times

The Radiant Child
Date de sortie : 13 octobre 2010 (1h28min)
Réalisé par Tamra Davis
Avec Julian Schnabel, Larry Gagosian, Bruno Bischofberger…
Genre : Documentaire
Nationalité : Américain

Habilement construit autour d’entretiens filmés trois ans avant sa mort (par overdose), ainsi que d’interviews plus contemporains, le film retrace la vie météorique et l’œuvre imposante de l’artiste américano-haïtien. Le documentaire est honnête, sincère et bien ficelé. À voir, donc.

Habitant Manhattan de 1976 à 1986, et plus précisément dans le Lower East Side, j’ai souvent croisé, puis sympathisé avec Basquiat. On s’est perdus de vue quand il se mit à fréquenter de moins en moins de zonards, et de plus en plus de « Glitterati1 ».

L’évocation — dans le dernier quart du film — du rôle non négligeable de l’héroïne dans le parcours de Basquiat, m’a intrigué. Remettons-nous un instant dans le contexte de la fin des années 1970, à New York. La ville est officiellement en faillite, le président Ford refuse toute aide financière fédérale et tous les services sociaux subissent une brutale cure d’austérité.

Bien sûr la tension monte, et en 1977, une banale panne de courant sur l’île de Manhattan déclenche l’explosion : 3 jours d’émeutes et de pillage généralisés dans les cinq « Boroughs2 ».
CQFD, le peu de flics encore en poste étaient en grève.

Bushwick
« Noël en juillet » à Bushwick en 1977

C’était l’agonie du « Welfare State », et l’interlude avant l’arrivée de Ronald Reagan et des Neo Cons (ervatives) au pouvoir. Dans les ghettos, et de longue date, la pratique de l’« endiguement » était en vigueur. C’est-à-dire qu’une tolérance limitée du trafic de dope existait.

Mais seulement dans les ghettos, et principalement destinée à une clientèle noire et latino. La série The Wire décrit parfaitement l’ambiance qui régnait à cette époque, dans les rues du Lower East Side. La « guerre contre la drogue » comme méthode de contrôle social, en gros. Inutile de préciser que la schnouf était omniprésente, et disponible à tout moment. De longues files d’attente se formaient, en pleine rue et en plein jour, devant les immeubles abandonnés, squattés par les revendeurs. J’avais l’impression que l’autorité de l’État se vaporisait (OK, je l’avoue. Je ne faisais pas trop de différence entre désirs et réalités). Que New York City, ou du moins le L.E.S.3, était devenue une espèce de Zone autonome temporaire. En plus, des décennies de propagande antisoviétique diffusée par le complexe militaro-industriel avaient fini par nous convaincre de l’inéluctabilité d’un holocauste thermonucléaire. A court, ou moyen terme.

« Live fast, die young… » n’était pas juste une « pose » pour ados en manque de punkitude, mais un constat lucide sur la situation que nous vivions. C’est à cette époque que je remarquais d’étranges aphorismes subversifs, bombés sur les murs de la ville, et signés SAMO©.

Graffiti-SAMO-de-Jean-Michel-Basquiat-nos-anos-80-Estados-Unidos-3[1]
Samo©… comme une fin du salariat « j’ai fait des études » « pas ce soir chéri(e) »… Bluz… Réfléchis…

Un de leurs auteurs était Jean-Michel Basquiat. Rencontré au cours de mes propres campagnes d’affichage nocturne, on a sympathisé et il passait irrégulièrement me voir dans le taudis que j’occupais, sur le Bowery. Un gars taiseux. Douloureusement timide. Je ramais comme un damné pour lui arracher quelques mots, au cours de nos simulacres de conversation. Passent quelques mois, et chacun de notre côté, en plus de nos activités de « plasticiens de rue », nous fondons des groupes musicaux. Le sien se nomme « Gray ». Et il ne « savait » pas plus jouer de la clarinette, que moi de la basse… Un avantage, nous semblait-il. La virtuosité est chiante. Ce qui compte, c’est l’intention. Que ça soit en musique, ou en peinture d’ailleurs…

Rock-star/peintre

Mais ce qui m’intrigua chez Jean-Michel fut sa soudaine métamorphose. Plus la moindre trace de timidité. Le gars était devenu disert, plein d’humour, très sûr de lui, et de ce qu’il avait à faire. Comme si tout ce qui était refoulé en lui se libérait subitement. Il développa une force de travail démente, et un sens de l’autopromotion redoutable. Pour rester éveillé et concentré sur une tâche, deux à trois jours d’affilés, me dis-je, c’est qu’il doit être dans cette phase « ascensionnelle » de sa rencontre avec le smack4. Un proche de Warhol rédigea un article élogieux sur son travail dans Art Forum. D’autres journaux suivirent. Il exposa au Times Square Show. Fit la connaissance de Warhol au culot, dans un resto, où il déjeunait avec un galériste.

À partir de là, sa renommée en fit une rock-star/peintre. Il changea d’amis. Naviguait au jugé parmi les « Beautiful People » et devint riche. Sous la pression constante des galeries pour produire toujours davantage, il se défonçait allègrement. Probable qu’à ce stade de son addiction, l’heroïne lui ne lui procurait plus cette « lucidité créative » des premiers jours.

Après une cure de sevrage (la deuxième), de retour chez lui, il s’administra une surdose.

Une fin tristement banale. Ceux qui y échappèrent croisèrent aussi la faucheuse du HIV. [Keith Haring, dont le « succès » critique et commercial était plus patent, y succombera un an et demi plus tard]. Était-ce intentionnel ? Sûr que sa désillusion concernant sa vie, et ce qu’elle était devenue devait être cuisante. La mort de son mentor, Warhol, la chute de sa productivité et de sa cote sur le marché de l’art n’ont sans doute rien arrangé.

asbestos

Reste aujourd’hui environ un millier d’œuvres qui ne sont pas QUE des marchandises5.

Et elles nous donnent encore de précieux indices, pour sortir de ce dédale où nous nous consumons.

 Notes

1 – Jeu de mots sur Litterati, l’élite intello, et Glitterati, l’élite paillettes. Aujourd’hui, on dirait bling-bling.
2 – The Bronx, Brooklyn, Manhattan, Queens, & Staten Island.
3 – The Lower East Side.
4 – Héro.
5 – En 2007, la vente aux enchères de ses œuvres totalisa plus de 115 000 000 $.

Georges Apap, un homme remarquable

Georges Apap est décédé le 19 novembre 2013. Hommage à ce magistrat militant anti-prohibitionniste et humaniste de la 1ère heure.

Georges Apap ne se doutait pas ce 8 janvier 1987 que sa vie prendrait un nouveau tour. Procureur de la République dans la Drôme, il était chargé de prononcer le traditionnel discours retraçant l’activité judiciaire de l’année précédente du tribunal de Valence.

En choisissant de s’exprimer sur la toxicomanie, sujet périlleux, son but n’était pas de froisser ses auditeurs, ni de créer une polémique… Oui mais voilà, le discours pragmatique du procureur a soit disant choqué un député du coin, lequel quitte la salle, un député RPR qui s’était excusé auprès de Georges Apap de devoir partir avant la fin de son intervention , un député qui pour se faire mousser répond à un journaliste, que s’il s’est barré c’est parce qu’il a été scandalisé par les propos du procureur, des propos qu’il a immédiatement dénoncé à Albin Chalandon, le garde des Sceaux.

Mais quelle bombe a lancé le procureur de Valence qui mérite qu’on le cloue ainsi au pilori ?

Pour commencer sa démonstration, Georges Apap s’étonne que les termes employés dès qu’il s’agit de parler de drogues interdites soient « alarmistes » alors qu’entre les 120 morts par an d’overdose et les 80 000 victimes de l’alcoolisme, y a pas photo ! Néanmoins, tient-il à préciser qu’il « ne mène pas de croisade contre l’alcoolisme », mais ne fait que souligner « l’indifférence, voire la complaisance dont bénéficie ce dernier » .

« Parlez d’un tel qui, hier, s’est copieusement enivré, vous ne susciterez autour de vous que réflexions amusées et sourires de connivence. Dites au contraire, devant le même auditoire et à propos du même personnage qu’on l’a surpris aujourd’hui s’adonnant à un dérivé du cannabis, du pavot ou de la coca, et vous verrez aussitôt les sourires se figer et les visages se fermer »,pourtant « la seule différence entre les deux phénomènes est celle de l’interdiction légale ».

A propos de la loi de 1970, Georges Apap est obligé de constater que « depuis un siècle et demi d’interdiction et de répression, le phénomène ne cesse de s’étendre ». Non seulement ajoute-t-il, « l’interdiction ne sert à rien », mais elle a de nombreux effets pervers : « elle favorise le trafic » ou « incite à l’altération des produits, les rendant plus dangereux encore. »

Pour appuyer sa démonstration, Georges Apap cite les effets délétères de la prohibition de l’alcool et propose de détourner la célèbre phrase de Cocteau : « Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être l’organisateur » en « puisque ce phénomène nous dépasse, pourquoi ne pas l’organiser ? »

Comme il le dit lors de son intervention, en se prononçant pour que cesse la répression « il a bien conscience que c’est un langage inattendu dans la bouche d’un procureur », mais il persiste et signe.

Pour punir l’insolence du procureur de la Drôme, Albin Chalandon décide de le muter au tribunal de Bobigny, mais François Mitterrand refuse de signer le décret. Furax, le garde des Sceaux fait d’autres propositions à Georges Apap qui les dédaignent. Albin Chalandon saisit alors la Commission de discipline du Parquet qui examine son cas le 9 octobre 1987.

Considérant que Georges Apap « a exprimé son opinion de citoyen sur un sujet dramatique, qu’il n’a pas contesté la loi, ni injurié le Garde des Sceaux, qu’il s‘est exprimé sur un ton ironique, que sa vision d’un monde où la drogue serait dépénalisée est utopiste et que là où il exerce les drogués remplissent les prisons », la Commission de discipline le relaxe. Une décision qui n’apprécie guère la chancellerie car « en se livrant publiquement à une critique de la loi » et « en mettant en cause l’action du gouvernement », Georges Apap s’est livré « à une démonstration de nature politique » et a manqué à ses obligations de procureur.

Georges Apap était un homme d’une grande humanité et d’une simplicité désarmante.  Suite cette aventure, il adhérera à la Coordination radicale anti-prohibitionniste (Cora), un groupe de pression créé par le Parti radical italien et en 1989, la Drug Policy Foundation (devenu depuis Drug Policy Alliance), association américaine anti-prohibitionniste fondée par Milton Friedman, lui décernera un prix pour son engagement contre la guerre à la drogue.

Dans un style limpide, Georges Apap a publié de nombreux articles et il est intervenu, sa voix était douce et persuasive, dans de non moins nombreux congrès. Il avait le cœur sur la main et il a accepté  d’être le parrain du CIRC tout comme il a adhéré au Mouvement de Légalisation Contrôlé (MLC) de Francis Caballero.

Georges Apap 1992

Georges Apap a toujours milité. Dans sa jeunesse, pour les travaux d’intérêt général (une idée de Robert Badinter en 1983) et il n’y a pas si longtemps, il défendait encore les Sans Papiers aux prises avec l’administration.

C’est à Georges Apap que l’on doit cette célèbre formule :

« Les drogues ne sont pas interdites parce qu’elles sont dangereuses, elles sont dangereuses parce qu’elles sont interdites ».

Et c’est aussi Georges Ap qui écrivait dans le Volume 5 de la revue Psychotropes :

« Il faut être optimiste, car l’histoire démontre que les abolitionnistes ont toujours triomphé, et que chacun de ces triomphes a contribué, lentement mais concrètement au progrès de l’humanité. »

Une petite dernière pour la route ?

« Je m’indigne avec vous de la prétention de l’État à régir nos comportements individuels dès lors qu’ils ne portent tort à personne, et je considère qu’il y a dans cet empiétement sur nos libertés une atteinte intolérable aux droits de l’homme ».

 

Lou Reed Street Hassle

Le son de la télé coupé/le journal de 20h déroulait son ennui/une photo de Lou Reed sur l’écran et puis quelques images d’archives – J’ai compris, inutile de monter le son… L’info a fait grand maximum une minute au JT, une demi-page dans Le Parisien, deux dans Le Monde et un 3/4 de couv chez Libération ! On naît peu de chose… Et on meurt pareil !

Daddy Punk

Dans les semaines qui vont suivre, les magazines balanceront leurs nécros dont il y a tout lieu de croire qu’elles sont prêtes depuis un moment. On y retracera le parcours du jeune New-Yorkais étique des sixties, accroc à la gloire plus encore qu’à la came, on convoquera – à titre posthume – Nico, Warhol, Burroughs, Vaclav Havel. Il y a des chances pour que John Cale lui se taise… De longs articles referont l’histoire de la contre-culture, de la Factory, de l’underground new-yorkais, et on tressera les lauriers du Lou Reed respectable daddy punk. Car, à partir des années 1990, Lou Reed est devenu la figure de proue de ce concept étrange qu’on appelle « le rock adulte », avec Patti Smith comme pendant féminin.

Je ne sais plus si c’est Bowie ou Lester Bangs qui disait en substance que Lou écrit sur la rue depuis sa fenêtre, tandis qu’Iggy lui, vit dans le caniveau. Et c’est un peu ça ! Pas un hasard si Lou Reed représenta alors le fer de lance de cette entreprise qui vise à donner au rock ses « lettres de noblesse », en mettant le paquet sur sa dimension culturo-sociale et politique…

Le rock s’est transformé en une activité sérieuse, austère, quasi janséniste et surtout, donneuse de leçons sous l’impulsion d’une poignée de rock critics intelligents et cultivés qui ont récupéré l’histoire, l’ont confisquée et se sont éloignés de la rue pour cette bonne raison que ces jeunes gens modernes n’y foutent jamais les pieds. Ces ancêtres des geeks, fils de bourges ou middle class, auront passé leur adolescence boutonneuse claustrés dans leur chambre à ingurgiter la mythologie rock pour nous la recracher bien lessivée avec ce qu’il faut de fausse subversion. Il faudra faire un jour l’histoire de ce glissement tout en finesse qui a vidé le rock de sa substance (mort) sex and drugs mais reste malgré tout un formidable « joujou extra » pour séduire les filles et prendre du bon temps, bref le credo originel ! Passons, ce n’est que mon avis…

Art cynique et vieilles charrues

Par hasard, cet été je suis tombé sur la rediffusion à 3 heures du mat du dernier concert de Lou Reed aux Vieilles Charrues, filmé en 2012. Un choc, visuel d’abord : son visage avait perdu ce côté martial, impénétrable et intimidant. À la place, il y avait un septuagénaire. J’aurais pas dit malade, non, vieux, simplement. Il égrenait un chapelet de titres du Velvet avec un j’en foutisme consternant, entouré de jeunes musiciens respectueux s’échinant eux à jouer aussi droit que possible Sweet Jane ou Sunday Morning. Lou, placide jusqu’à l’absence, massacrait son répertoire avec détachement. Lou Reed, un pépère de 71 ans !! Merde, comment en est-on arrivé là ? J’ai vu d’abord dans cette prestation une nouvelle manifestation du cynisme du personnage. J’avais tort en partie… enfin, peut être…? Dylan, 71 printemps aussi, jouait également l’an passé aux Vieilles Charrues. Hué par les spectateurs, il a été crucifié par la presse vilipendant sa performance tandis que le vieux new-yorkais lui était absout. Curieux tout de même !

« Ma poésie, ma moto, ma femme »

S’il est bien un type qui valide le principe selon lequel il faut distinguer l’artiste et l’homme, c’est Lou Reed. Dans ces conditions, l’empathie, comme l’endeuillement, sont difficiles. En l’occurrence ici, l’émotion vient plus de ce à quoi cette disparition nous confronte. Parce que le décès de Lou Reed renvoie à notre propre vie, et à la place qu’il y occupait.

Pour ma part, elle a été conséquente. J’ai écouté et aimé sa musique de très longues années. La première fois, je devais avoir 13 ans. Un mec de 17 balais (un vieux !) m’avait filé une de ses cassettes en me disant à la façon de Vince Taylor « Écoutes-ça, mec, le rock c’est ça ! », histoire que je reste pas coincé sur les fifties & Presley. Il avait compilé des titres des Doors, de Bowie et de Lou Reed, extraits de Berlin et de Transformer. Walk on the Wild Side (c’est aussi le titre d’un roman de Nelson Algreen) me fascinait d’autant qu’à l’époque, une pub pour les kleenex utilisait le final de la chanson. J’étais donc pas tout à fait en terre étrangère et ça a facilité l’approche je pense. Plus tard, quand j’ai compris les paroles de la chanson (« But she never lost her head/even when she was givin’ head »), j’ai trouvé ça cocasse qu’on l’utilise pour vanter la qualité d’un mouchoir en papier !

Street Hassle

asud-journal-54 lou reed stree hassle

Et puis évidemment, il y a eu le Velvet et tout ce qui y était lié. Au début des années 1980, le Velvet Underground c’était vraiment un truc important en France (à Paris ?). Des labels plus ou moins officiels sortaient des bandes studio, live et bootlegs à tour de bras garrotté. Sans oublier l’album Les enfants du Velvet réunissant les meilleurs groupes du rock français du moment reprenant des titres du Velvet. Ce fut un foutu bon disque en plus d’être le tout premier album collégial du genre et sans doute le plus spontané (aujourd’hui, ça relève de l’exercice et de la niche commerciale !).

Entre Transformer et New York, Lou Reed a connu près de quinze ans d’éclipse (je synthétise). Quinze ans durant lesquels il a pourtant publié une douzaine d’albums dans l’indifférence générale, disques ignorés par le public, détestés par la rock critique (à l’exception peut-être de Sally Can’t Dance). Le nom de Lou Reed certes a continué de circuler via la redécouverte du Velvet par les punks faisant d’Heroin leur credo, mais on peut pas dire qu’il ait vendu beaucoup de disques, ni attiré les foules pendant cette période. Considéré comme un has been à la fin des années 1970, il aura tenté plusieurs comebacks ratés : en 1987, son album Mistrial avait pourtant bénéficié d’une large promo. Au moment de l’explosion de MTV, sa maison de disques tenta de relancer l’artiste en réalisant un vidéoclip tape à l’œil : on y voyait fondre progressivement le visage du chanteur. La peau tombait découvrant une tête de robot genre Terminator. C’était pas très bon mais la métaphore claque d’évidence : Lou Reed n’avait rien d’humain sinon l’apparence et encore, diront les journalistes qui l’ont interviewé !

Techno Prisonners

Dans ces années-là, hormis Berlin, ses albums garnissaient les bacs des soldeurs. Beaucoup sont sous-estimés. Je ne doute pas que comme pour Johnny Cash, on ne leur prête bientôt d’étonnantes qualités, mais finalement, ce ne serait que justice. Tous certes ne sont pas exactement des réussites et les moins bons datent des années 1980 (Legendary Hearts, New Sensations et Mistrial) juste avant le soi-disant miracle de New York qui allait relancer le bonhomme au tout tout début des années 1990. Pour ma part, je préfère le dépouillement de Rock and Roll Heart, le baroque de Coney Island Baby, la morgue du double live Take No Prisoners. Je les prétends même supérieurs à tous les concepts albums de Reed qui ont suivi New York et qui n’en étaient bien souvent que des répliques boursouflées. La pochette hideuse de Legendary Hearts, montrant le casque de moto de Lou Reed, cache quelques bons morceaux. Tout comme The Bells, Growing Up in Public (avec au verso une photo de son gang où l’on retrouve le fidèle Carlos Alomar) ou Street Hassle, album noir hanté de 1977 dont la chanson éponyme est une pièce spectrale occupant presque toute la face B à la fin de laquelle un jeune outsider nommé Springsteen psalmodie un bout de texte. The Blue Mask recèle également un gemme de 6 minutes, le très autobiographique, My House, dans lequel Lou alors quadra confesse la plénitude de sa vie. Il y évoque son amitié pour « son mentor » l’écrivain Delmore Schwartz (qu’on a tous lu parce que les maisons d’édition françaises trouvant opportun de le traduire rappelaient avec insistance son lien avec le chanteur) et de conclure sa chanson : « J’ai tout ce qu’il me faut, ma poésie, ma moto et ma femme. »

Ajoutez le karaté/tai-chi et vous avez un morceau du portrait du plus célèbre misanthrope du rock !

Lou  reed

Canonisé

Le retour en grâce s’opère donc avec l’album New York. Song for Drella en hommage à Warhol achèvera le travail via la collaboration d’un John Cale peu rancunier tout de même (inutile de rappeler comment Lou lui a piqué le Velvet en le foutant dehors comme un malpropre). Canonisé, Lou ne redescendra plus jamais de son piédestal. Estimant être enfin reconnu à sa juste valeur après tant d’années de revers, l’homme a conservé la même attitude distante. Mais de se voir devenir un monument du rock de son vivant a sans aucun doute flatté son ego démesuré. Ceci étant, à partir de là, moi, j’ai… décroché !!!…

Je jette ces mots au milieu de la nuit… mais j’écrirai probablement beaucoup d’autres choses si j’avais le temps. Il y a encore beaucoup à dire sur le Velvet justement, sur Metal Machine Music aussi dont on ne sait toujours pas s’il s’agit d’un foutage de gueule en forme de sabordage inaudible pour emmerder RCA à qui il devait encore un album, ou si on a affaire à un concept album bruitiste (l’album expérience d’il y a peu avec Metallica incitant à le penser)… On pourrait évoquer les électrochocs ou comment il rentra vivre chez ses parents pour devenir comptable dans le New Jersey après la fin du Velvet avant de resurgir en punk nazi peroxydé. Sans oublier les interviews homériques avec Lester Bangs qui dégénéraient deux fois sur trois en baston ! Oui, il reste tout à dire.

Mais si ces quelques lignes pouvaient suffire à donner l’envie à quelqu’un qui se contrefout du Lou Reed adult rocker de retourner écouter Rock’n’Roll Animal ou Street Hassle, avant de jeter une ou deux oreilles en direction du génial John Cale, si ça vous poussait à aller voir les films de Warhol ou Mekas, à relire Lester Bangs, mais aussi Please Kill Me, qui raconte sans fard l’histoire du New York underground des sixties aux nineties et du rôle pas toujours très glorieux qu’y joua Lou Reed… Bref, si ces lignes pouvaient produire une étincelle pour allumer la mèche et bien je n’aurais pas perdu tout à fait ma nuit… RIP Lou !

L’association Principes Actifs défend le cannabis thérapeutique

Fondée par des patients, l’association a pour but de créer un réseau regroupant des personnes atteintes de maladies reconnues comme susceptibles de réagir favorablement à la prise de cannabis et en faisant usage.

Cette question de l’usage médical du cannabis reste fermée en France. Nous avons pourtant besoin d’être entendus mais nous devons être de bons malades, dociles, acceptant d’ingurgiter des prescriptions médicamenteuses sans poser de questions.

Création de l’association

Avant d’être une association, Principes Actifs était un collectif, né en 2009 à la suite de la première conférence française sur l’usage du cannabis thérapeutique que j’ai organisé avec l’association Asud. Pour avoir une existence juridique, nous avons décidé de devenir une association début 2012.

Pourquoi avons-nous créé cette association ? Informer, conseiller, prévenir des risques !

Objet

Principes Actifs a pour but de créer un réseau de malades faisant usage de cannabis pour le traitement des symptômes de pathologies reconnues comme susceptibles de réagir favorablement.

Beaucoup de malades font le choix du cannabis aussi pour éviter rentrer dans une spirale de surconsommation de médicaments, très souvent eux-mêmes générateurs de problèmes. Le cannabis est bien souvent une aide à mieux supporter les effets secondaires des traitements

Les pathologies des adhérents sont : cancers, myopathie, SEP mais aussi d’autres douleurs neuropathiques, VIH et/ou VHC, aide à l’abstinence (alcool, héroïne, cocaïne), problème de pression intraoculaire, céphalées.

Conditions d’adhésion

Pour entrer dans l’association, il faut être majeur, malade, avoir une attestation de son médecin qui prouve que vous en avez discuté et qu’il est donc informé de votre usage, témoigner par écrit des effets du cannabis sur votre pathologie.

Beaucoup trop de malades ne savent où et comment se procurer leur traitement sans passer par le trafic. Ils prennent des risques : interpellation, achats de produits frelatés et/ou de mauvaise qualité, violence, racket, autres drogues.

C’est pourquoi, à Principes Actifs, nous préconisons le jardinage de son propre cannabis, de manière à pouvoir contrôler la régularité de l’approvisionnement, la qualité du traitement et éviter les nuisances liées au marché noir.

Notre revendication principale : Avoir le choix du traitement

Une facilitation de l’accès aux traitements existants quels qu’ils soient (synthétiques ou naturels), et préconisons si l’état physique de la personne malade le permet, l’autoproduction raisonnée, c’est-à-dire un nombre de plantes qui correspond à nos besoins de manière à éviter toute possibilité de revente.

Nous sommes malades mais responsables et avons décidé de nous prendre en charge, nous savons ce qui nous fait du bien au travers de notre usage, mais parmi nous, certains ne savent où et comment s’en procurer sans passer par le marché noir. Et là, ils prennent des risques : interpellation, achats de produits frelatés et/ou de mauvaise qualité.
De fait ceux et celles qui le peuvent le cultivent, mais en dehors du contrôle de la qualité, les ennuis peuvent être du même ordre.
Résultat, de trop nombreux malades se retrouvent au tribunal, et, malgré un dossier médical, ils sont condamnés à des peines fermes ou avec sursis, et des amendes.

Cette situation doit cesser ! Elle est criminogène, voire criminelle. Nous revendiquons une facilitation de l’accès aux traitements existants, et préconisons si l’état physique de la personne malade le permet, l’auto-production raisonnée en attendant un changement du cadre légal.

Principes Actifs répond à vos questions sur asud.org

Les spécialistes du cannabis que sont les membres de Principes Actifs, répondent à vos questions sur asud.org.

2 forums du site sont dédiés à ce sujet :

Nos objectifs

  • Informer et sensibiliser les pouvoirs publics et la population en général sur l’état des connaissances relatives au cannabis et aux cannabinoïdes et à leurs utilisations thérapeutiques reconnues,
  • soutenir les initiatives individuelles ou collectives visant à faire évoluer le cadre légal et les pratiques administratives régissant l’usage, la distribution, l’importation et la production de produits à base de cannabis et de cannabinoïdes à usage thérapeutique,
  • échanger des informations, sur les études menées à l’Etranger, les nouveaux médicaments, les nouvelles découvertes en matière de cannabinoïdes,
  • promouvoir et participer à la collecte de travaux épidémiologiques, sociaux et scientifiques sur les utilisations médicales du cannabis et des cannabinoïdes,
  • faciliter l’échange d’informations entre les médecins et les patients,
  • coopérer avec d’autres associations partageant des objectifs similaires aux nôtres et faciliter la coordination au niveau national et européen,
  • réduire les risques en conseillant sur les nouvelles méthodes de consommation, les produits dérivés (huile, résine, teinture) et préconiser d’autres formes d’usage que « fumer » : vaporisation, ingestion, sublingual, patch,
  • conseiller sur le choix des variétés, comparer les effets des différentes variétés, car il y a des différences d’effets en fonction des variétés, les méthodes de culture, dites propres, à adapter en fonction de nos pathologies.

Un médicament ne pouvant pas se présenter sous forme fumable, l’association préconise d’autres formes d’usage : vaporisation, ingestion, sublingual, patch.

L’association est soutenue par des professionnels de santé et des militants du monde associatif.

La situation en France

La seule possibilité est l’ATU nominative (Autorisation Temporaire d’Utilisation) délivrée par l’ANSM (Agence nationale de Sécurité du médicament).
Autre limitation et non des moindres : seul le Marinol© en gélules de 2,5mg de THC (Tétra HydroCannabinol) est délivré alors qu’existent des dosages de 5 et 10 mg, de plus la liste des pathologies permettant l’accès au Marinol est plutôt limitative.
L’immense majorité des médecins hospitaliers ignorent son existence, les autres sont découragés par la lourdeur de la procédure. Rien d’étonnant, aujourd’hui, si une centaine de patients seulement en bénéficient.
En France, ni le Sativex©, spray sublingual contenant du THC et du CBD (Cannabidiol), ni le Bedrocan©, fleurs de cannabis répondant aux normes des produits botaniques à usage médical avec trois dosages de THC/CBD, ne sont accessibles.

Dans le monde

Des cadres légaux et/ou des institutions privées permettent un accès facile à ces traitements, que ce soit sous forme naturelle ou synthétique. Aux États-Unis un 17ème État dépénalise l’usage du cannabis thérapeutique. Nos voisins allemands, anglais, belges, espagnols, hongrois, finlandais, luxembourgeois, suisses peuvent en bénéficier.

Addict aux gènes : l’interview du Dr Vorspan

Asud : Peut-on parler de révolution à propos de la neurobiologie associée à la génétique dans le champ de l’addictologie. Et si oui, pourquoi ?

Florence Vorspan : À mon sens, on ne peut pas parler de révolution mais d’évolution. La physiopathologie (les mécanismes du cerveau, ndlr) des addictions étant largement inconnue, les psychiatres et les addictologues sont toujours à la recherche de biomarqueurs (des trucs vus au microscope, ndlr) mesurables des maladies psychiatriques et des addictions… Or, il est maintenant bien démontré que la fréquence de certaines variations génétiques, positives ou négatives, varie en fonction de l’origine ethnique (voir encadré)…

À l’aune de ces découvertes, que penser de nos réglementations qui interdisent de mentionner les groupes ethniques, et notamment les dénominations triviales de type « Blanc », « Noir », « Jaune » ?

Il est certain que pour interpréter les recherches en termes d’association (la présence d’une variation génétique est-elle plus fréquente chez des sujets porteurs d’une maladie ou ayant une réponse particulière à un traitement ? – Vous suivez ? Dans le cas qui nous intéresse, la maladie en question pourrait être la consommation de coke, ndlr), et sachant que la distribution de ces variations génétiques diffère en fonction de l’origine ethnique, il paraît utile que les chercheurs puissent connaître l’origine ethnique ou géographique des personnes qui participent à ces recherches. Si demain, une variation génétique se confirme comme étant intéressante à rechercher pour le diagnostic ou le suivi d’une maladie (ou d’une consommation de drogue, ndlr) mais qu’on sait qu’elle est extrêmement rare dans certains groupe ethniques, il me paraîtrait logique que les médecins qui suivent les patients puissent leur demander leur origine ethnique afin de déterminer l’utilité de la réalisation d’un tel dosage en période d’économies de santé. Ces informations devraient bien sûr rester confidentielles et ne servir que dans le cadre de la recherche et des soins.

ASUD52_Bdf_Page_20_Image_0001Les progrès de la génétique en matière d’addiction relancent-ils la voie des « vaccins antidrogues », une piste jusqu’ici très décevante ?

Pas particulièrement… Dans l’idéal, les progrès de la génétique devraient permettre de déboucher sur une médecine personnalisée incluant toutes les thérapeutiques. En déterminant vos caractéristiques génétiques concernant plusieurs gènes, votre médecin devrait pouvoir prédire à quel risque de maladie vous êtes particulièrement exposé, mais aussi si vous serez répondeur ou non à un traitement (médicamenteux, mais pas uniquement) ou si vous êtes plus à risque de présenter un effet secondaire à tel ou tel type de traitement (médicamenteux, mais éventuellement chirurgical par exemple – et donc à telle ou telle drogue, ndlr).

Dans le même ordre d’idée, la sensibilité particulière de tel ou tel groupe ethnique à telle ou telle molécule peut-elle fon- der un nouveau discours de R dR qui tiendrait compte de ces facteurs dans les conseils de consommation ?

Absolument. Si demain, il est démontré qu’une particularité génétique est associée à une complication particulière de l’usage de drogue (par exemple : vous êtes plus à risque de présenter un effet parano sévère ou persistant sous cocaïne quand vous êtes porteur d’un polymorphisme génétique déterminant qu’une enzyme de dégradation de la dopamine cérébrale est moins efficace), on pourra proposer un dépistage de la présence de ce facteur génétique par une prise de sang ou un recueil de salive. Le discours de RdR à donner aux porteurs de ce gène serait : « Pour vous, la cocaïne c’est zéro, vous êtes plus à risque que les autres de déve- lopper cette complication. » Si cette particularité génétique est par ailleurs plus fréquente dans certains groupes ethniques, il ne me paraîtrait pas non‑éthique de leur proposer en priorité ce dépistage (…).

Un facteur génétique vulnérabilisant suffit-il à induire une addiction irrépressible ?

Bien sûr que non… Les addictions ne se développent que lorsqu’il y a une conjonction de plusieurs facteurs de risques biologiques, psychologiques et sociaux. Les facteurs génétiques ne seront jamais qu’une partie des facteurs de risques biologiques et seront de plus soumis pour leur expression à l’influence des facteurs environnementaux.

Compte tenu de toutes ces découvertes, pensez-vous que la psychanalyse est une so- lution thérapeutique adaptée à la prise en charge de la dépendance aux opiacés par exemple et si oui, avec quelle amplitude ?

Pourquoi pas… Diverses approches psychothérapiques peuvent être utiles dans la prise en charge des personnes souffrant d’addiction. À la fois pour analyser et comprendre les facteurs « psychologiques » (comment les produits se sont installés dans l’histoire personnelle et familiale du sujet), mais aussi pour aider à la prise en charge des conséquences psychologiques délétères (troubles psychologiques induits par les substances, isolement social et affectif, modification de la personnalité…). Cela s’intègre pour moi dans une prise en charge médicale globale : dépistage et traitement des complications médicales et psychiatriques, prise en charge médicamenteuse si nécessaire des manifestations de sevrage et/ou traitement de maintenance selon les indications, remise à jour des droits sociaux si nécessaire (…).

L’existence de facteurs de risque biologiques ou génétiques de développer une addiction ne sera jamais qu’une partie des facteurs de risque biologiques et sera toujours soumise à l’influence des facteurs environnementaux. Une fois le trouble installé, la prise en charge restera très certainement globale associant différentes approches concomitantes ou séquentielles, selon les préférences du patient et son stade de motivation.

ASUD52_Bdf_Page_20_Image_0002Quel commentaire vous inspire le système de balancier qui privilégie successivement les facteurs innés et acquis, au point de devoir changer radicalement de mode de prise en charge tous les cinquante ans ?

Le progrès scientifique n’est pas une ligne droite mais plutôt une spirale ascendante. Dans la mesure où des facteurs de risque bio, psycho et sociaux sont à l’œuvre dans le développement et le maintien des addictions, il me semble logique que les professionnels de ces trois domaines avancent chacun de leur côté dans la compréhension du développement des addictions et dans l’offre d’aide vis‑à‑vis des personnes en situation de dépendance. Selon les moments, les avancées des uns prennent le pas sur les avancées des autres, mais tous ont raison dans leur champ respectif et concourent à l’amélioration de la compréhension globale du trouble. Ainsi, le développement de nouvelles psychothérapies de prise en charge des syndromes de stress post-traumatiques chez les usagers dépendants au crack se font en parallèle des recherches sur les facteurs génétiques associés au développement de complications spécifiques de l’usage de cette substance… S’il est réellement pluridisciplinaire, le mode de prise en charge ne changera pas radicalement mais bénéficiera des différents progrès réalisés dans ces différents champs… ou des effets de mode.

CQFD

« On peut citer l’exemple du polymorphisme du gène ALDH2 (Allez, on s’accroche, ndlr). Il s’agit du gène qui… participe à une des étapes de la dégradation de l’alcool. Dans sa forme mutée, ce gène… donne une réaction d’intolérance lors des consommations d’alcool (sensation de chaleur, rougeur, malaise…), notamment lors des premières consommations. Cette forme mutée est plus fréquente dans les populations asiatiques (Chine du Sud, Japon, Corée…)1. Il est maintenant communément admis que ce gène est protecteur vis-à-vis du développement de l’alcoolo-dépendance chez les personnes qui en sont porteuses, et de la moindre consommation moyenne d’alcool à l’échelle de la population dans ces pays2 (tout le monde suit j’espère, ndlr). Mais bien évidemment, cet effet protecteur du polymorphisme de ce gène est sensible à des facteurs d’environnement, notamment le niveau de consommation d’alcool des parents et des pairs3… Un autre exemple concernant le tabac : il est démon- tré par des études aux États-Unis que les sujets Noirs dégradent différemment des sujets Blancs les divers composés du tabac, sont davantage dépendants, extraient davantage de nicotine d’un plus faible nombre  de cigarettes,et sont plus exposés aux composés carcinogènes4. Ces différences dans le métabolisme du tabac sont très certainement fondées par des différences génétiques. » ?

1Li et al., “Refined geographic distribution of the tal ALDH2. Ann Hum Genet 2009 ; 73 (Pt3) : 335-45.
2Rehm et al., “The global distribution of average volume of alcohol consumption and patterns of drinking”. Eur Addict Res 2003 ; 9 (4) : 147-56.
3Iron et al., “Developmental trajectory and environmental moderation of the effect of ALDH2 polymorphism in alcohol use”. Alcohol Clin Exp Res 2012 ; 36 (11) : 1882-91.
4St Helen et al., “Racial differences in the relationship between tobacco dependence and nicotine and carcinogen exposure”. Addiction 2013; 108 (3): 607-17.

Alberto Garcia-Alix, un photographe hors champ

L’un des plus grands photographes espagnols contemporains prend depuis plus de trente ans des clichés de ses potes en noir et blanc. Une galerie de portraits saisissants, d’instants pleins d’émotions où se côtoient motards, défoncés, zonards, stars du porno, musicos et anonymes.

S’il est courant qu’un photographe choisisse des gens en marge comme sujets, la différence est de taille quand ces derniers sont ses potes, qu’il raconte leur histoire, allant même jusqu’à pratiquer l’autoportrait en train de se faire un shoot d’héro dans les années 1980 ! D’autant qu’aujourd’hui, le bougre ne renie rien, surtout pas : « Je n’ai pas honte, on voulait vivre, explorer de nouvelles sensations, s’éclater…! » Il le fait sans frime, juste au naturel à l’état brut et décoiffant de toute une génération qui explose parfois sur fond d’héro, de sexe et de rock’n’roll version Madrid !

Il m’ouvre la porte de son appart-studio à Madrid avec un chaleureux abrazo. Pas grand, des tatouages plein les bras, la voix cassée, les yeux rieurs, une bonne gueule, il sait que je ne viens pas pour un scoop mais pour parler à travers lui de l’arrivée massive du caballo (cheval) en Espagne, de contre-culture. Appréciant les numéros d’Asud que je lui passe, il a lui aussi a publié des fanzines où s’exprimait une jeunesse bâillonnée par quarante ans de nuit franquiste, et une superbe revue, El Cante de la tripulación. Il allume un joint, n’a pas la grosse tête, parle de sa vie, évoque la photo, « sans elle, je serais certainement parti en live ». Motard dans l’âme, il roule toujours en Harley mais n’est plus à la tête d’une équipe de déjantés juchés sur de belles italiennes dans le championnat d’Espagne. On en vient vite à l’héroïne, sa « drogue reine » qui rentre dans sa vie dès 1976, avant la fameuse Movida (en argot « faire un plan ») dont il dit : « On m’affuble souvent du titre de photographe de la Movida, bien sûr j’étais tout le temps là où il se passait des choses, mais on n’était pas un mouvement, j’étais avec mes potes, les ai pris en photo, c’est tout… Cela partait dans tous les sens, c’était libertaire, c’est après que les médias ont inventé ce mot… ». Il a donc vécu la première vague du cheval, celle où toutes les pharmas de Madrid se faisaient casser à la recherche d’opiacés, les transformant vite en bunkers… Il raconte les plans, le deal, la blanche, le brown, puis le tourbillon qui s’accélère au début des années 1980 avec la Movida qui élargi les excès au plus grand nombre, mais aussi cette soif de vivre autrement !

Alberto est fan de rockabilly et de tango, dont la mélancolie sied à ses photos empreintes de nostalgie car nombre de ses amis et son jeune frère Willy sont morts (OD, sida) et d’autres drames ont ponctué sa vie, comme celle de beaucoup d’entre nous. Marqué dans son corps, « quelque part on est un peu des survivants, tu ne crois pas… ? », le VHC a failli lui être fatal « l’interféron mec, c’est pas de la tarte ! » Mais il a au moins sept vies, voyage (Mexique, Cuba, Laos…), anime des ateliers, expose partout, fait des vidéos, a une petite maison d’édition, Cabeza de Chorlito, écrit de beaux textes pour ses bouquins de photos comme « De donde no se vuelve », sur cette soif de liberté au lourd tribut, les rêves opiacés, l’accroche de l’héro…

Né en 1956, Alberto Garcia-Alix vient de recevoir le prix Fotoespaña 2012 pour son œuvre mais n’a pas sombré dans la repentance. Il n’est plus accro à l’héro et s’en sort bien même si à de rares occasions… « Quand je suis allé au Laos, je suis tombé sur de la blanche, waow, heureusement c’était plus que les deux derniers jours… ! »

On rit. La méthadone ? Il reconnait que c’est un outil nécessaire mais « t’es toujours accro, c’est pas mon truc … ».
Il est bien sûr contre la prohibition des drogues et me raconte en souriant la dépénalisation de toute conso en Espagne en 1982 : « des mecs allumant leur pétard devant un flic et lui soufflant la fumée dans la gueule ! » Tout était possible, une formidable explosion des sens même si en 1975, à la mort de Franco, « une fille en minijupe de cuir noir allant acheter son pain, était plus révolutionnaire que bien des discours militants ». Des gens comme Alberto ont fait galoper l’Espagne à 200 km/h, lui faisant rattraper son retard et la projetant dans une modernité en rupture avec un passé national-catholique !
À découvrir donc ces super photos d’un artiste qui est des nôtres…

Les 12 photos présentées ici sont issues du livre d’Alberto Garcia-Alix “De donde no se vuelve” (Centro de Arte Reina Sofía/La Fabrica, Madrid, 2008), dans lequel sont réunies les 240 photos de l’exposition qui s’est tenue entre 2008 et 2009 au Musée d’Art Moderne de Madrid, là où l’on peut voir le fameux Guernica de Picasso.
Notre choix s’est volontairement limité à celles qui ont trait à la drogue, Asud oblige, mais bien d’autres sujets d’inspiration figurent dans ce livre et dans son oeuvre en général.  Tout aussi importants sont la moto, avec ses potes bikers, le sexe avec des copines dans des poses très provos, des stars masculines du porno comme le célébre Nacho Vidal, des prostituées, mais aussi des musicos comme Camaron et bien sûr ses amis anonymes dont on peut suivre  certains au fil des années…

Jorge y Siomara, 1978Jorge et Siomara, 1978 (un couple d’amis d’Alberto)
La dope qui arrivait sur le marché étant blanche, soit on la sniffait, soit on la shootait. Cette dernière voie de conso deviendra vite populaire à partir des années 76-77 dû à plusieurs facteurs: l’explosion de liberté que connait alors l’Espagne après 40 ans de dictature franquiste, l’intensité des effets de l’héro par voie intraveineuse que les UD déjà initiés ne manquaient pas de souligner, l’ignorance totale de ses dangers (pas de différence faite entre fumer un joint ou shooter!). Il faut ajouter aussi que ceux qui shootaient étaient vus à ce moment là comme super branchés. Mais c’est surtout l’absence dramatique d’une politique publique de prévention  qui fit cruellement défaut !
Willy en train de se shooter, 1980Willy en train de se shooter, 1980
Jeune frère d’Alberto, Willy est sur cette photo au début de sa courte histoire avec l’héro. Il aime le rockabilly et s’éclate dans le Madrid de la Movida…
Parier pour ne jamais gagnerParier pour ne jamais gagner, 1976
En donnant ce titre dès 76, Alberto pressent le drame que la conso débridée d’héro va entraîner pour toute une génération. Celle-ci finira par toucher toutes les régions,  les villes comme les campagnes, les riches comme les pauvres… Mais ces derniers payèrent évidemment le prix fort! en les poussant massivement dans la délinquance avec sa cohorte de prisons, morts violentes, familles détruites…. En Galice, la Bretagne ibérique et terre d’arrivage d’héro et de CC, une remuante et courageuse association « des mères contre la drogue », exerça même une pression politique pour ne pas que les U.D. (leurs enfants) soient criminalisés et exprima un fort rejet social des dealers-mafieux avec de grosses manifs devant leurs luxueux domiciles !
P'tit Juan, 1997P’tit Juan, 1997
Un pote d’Alberto au look bien dans ses baskets.
Teresa en train de se shooterTeresa en train de se shooter, 1978
Elle fut la compagne d’Alberto entre 1977 et 1982. Elle décèdera en1995.
Willy, 1982
Willy, 1982
Tout juste père d’une petite fille, Willy est mort à 24 ans d’une O.D. alors qu’ayant décroché, il s’était offert « un homenaje », une petite fête d’un soir… Un phénomène qui deviendra un grand classique ! Sa mort marquera à jamais Alberto et l’empêchera de penser à se payer sa dope en dealant comme beaucoup d’UD le faisaient à l’époque, avant que cette activité ne tombe dans des mains plus professionnelles…
En attendant le dealer, 1982En attendant le dealer, 1982
A cette époque et jusqu’au début des années 90, le deal et donc aussi la conso d’héroïne, la cocaïne restant marginale, avait lieu dans les rues de Madrid souvent aux yeux de tous. Le dealer était espagnol (mais gadjé, rarement gitan), souvent héroïnomane. Puis, les autorités ont voulu en finir avec l’image de plus en plus impopulaire du junkie faisant son shoot en pleine rue sur un banc public (la conso de toutes les drogues étant dépénalisée) et laissant souvent sa seringue n’importe où. Elles firent sortir du centre ville par une forte pression policière sur les dealers, la vente et donc très vite aussi la conso qui se déplacèrent peu à peu vers les bidonvilles gitans de la banlieue.
Autoportrait en train de me shooter, 1984Autoportrait en train de me shooter, 1984
Alberto avait commencé à consommer de l’héroïne à l’âge de 19 ans, fin 75. Il sauta comme beaucoup du joint au fixe, pratiquement dans la même année et sans même passer d’abord par la case du sniff! Ce fut le début d’une longue relation…
Johnny Thunders, 1988 Johnny Thunders, 1988
Johnny Thunders, guitariste du groupe culte de la scène new yorkaise, les New York Dolls, au style très rock avec un jeu de scène décadent et travesti (qualifié aussi de proto-punk, de glam-rock) qui connut son heure de gloire entre 1971 et 1975. Les NYD influençèrent de nombreux groupes comme les Ramones, le guitariste Steve Jones des Sex Pistols, Morrissey de The Smiths, Guns N’ Roses, Television , Blondie, Talking Heads… Alberto et lui devinrent amis à la fin des années 80, lors d’une tournée européenne du groupe The Heartbreakers que Johnny avait fondé avec le batteur des NYD Jerry Nollan en 75. Johnny mourrut dans des circontances mystérieuses, d’une OD de méthadone et d’héroïne, dans un petit hôtel de la Nouvelle Orléans en 1991, après au moins une quinzaine d’années d’une addiction à l’héro et dont j’avais déjà pu constater l’ampleur, l’ayant rencontré à N.Y. en 81 et 82…
Lirio, 1997Lirio, 1997
Iris, surnom d’un ami… dans une position bien connue des injecteurs pressés ou sans garrot à disposition (bof), mais qui n’ont pas encore de problèmes veineux…!
Floren, 2001Floren, 2001
Deux facteurs ont fait peu à peu changer le mode de conso : le Sida qui a frappé très durement les UD espagnols et l’arrivée de l’héroïne marron début 80, d’abord iranienne, puis turque et libanaise et enfin pakistano-afghane que l’on peut inhaler. Au shoot et à ses dangers (et la très mauvaise image sociale du junkie), les UD depuis plus de 15 ans préfèrent largement  chasser le dragon sur de l’allu ou fumer en pipe. Ce mode de conso présente beaucoup moins de risque d’OD et empêche les dégâts veineux. Par contre de sérieux problèmes pulmonaires apparaissent avec un usage fréquent.
Grosse défonce à ManilleGrosse défonce à Manille, 2001
Autoportrait d’Alberto, la blanche devait être bonne! mais c’était avant le réveil de son hépatite C et le traitement qu’il fit à Paris où il résida entre 2003 et 2005, Porte de la Chapelle…
Désormais, Alberto, « Rangé des voitures » , préfère tirer sur un p’tit joint de cannabis!

Apaire quitte la MILDT : la fin du bad trip

Ca y est, l’Apaire est dans le sac. ASUD offre un pot (belge, forcément) de départ à celui qui était à la tête de la MILDT depuis 2007. Un worst of de 5 années de désamour entre ce chantre de la morale répressive anti-drogue et les usagers de drogues.

« Au ralenti je soulève les interdits
Oh ! Étienne, Étienne
Oh ! tiens-le bien »

…pourrait chanter ASUD comme le faisait Guesh Patti en 1987.
« Reste allongé je vais te rallumer
Aïe Étienne »

 

  • Mai 2008 Le CIRC réagit à l’étude sur l’auto-production de cannabis en France commandé par Apaire : Lettre ouverte à la MILDT
  • Décembre 2008 La bavure du chauffeur d’Apaire : Fumer tue
  • Novembre 2011 L’invitation suspecte d’Apaire : La méfiance

 

People : Jean-Luc à la strass*

Depuis la tempête médiatique déclenchée par sa mise en examen pour acquisition et détention de cocaïne le 14 septembre dernier, Delarue manage au mieux sa communication de crise. L’animateur, qui suit la méthode Minnesota des Narcotiques anonymes pour décrocher, veut faire une tournée de 50 dates pour partager son expérience et prévenir des dangers de la drogue et de l’alcool. Réhabilitation ou coup marketing ?

« Bonjour, je m’appelle Jean-Luc et je suis dépendant… », « Bonjour Jean-Luc ! ». Ceci n’est pas le lancement d’un énième « Toute une histoire » mais le quotidien de Delarue depuis son séjour à la clinique vaudoise de la Métairie. Très chic et sérieux le plan suisse, bon pour l’image. Avec une consommation moyenne de 20 g par semaine et des pics de 4 g en huit heures, Jean-Luc était un sérieux abuseur et aussi un abusé par des dealers de coke bien coupée à 1 800 euros les 20 grammes. Le parfait pigeon. Il était vraiment temps d’arrêter. Mais est-il nécessaire d’en faire des tonnes dans la repentance ? Pour sauver sa boite de production et son avenir personnel et médiatique, c’est indéniable. Pour l’image des usagers dans la société et face aux soins, ça se discute…

Un showbiz enneigé

Le bon peuple n’a pas découvert l’appétence du VIP pour la coke à l’occasion de cette affaire. Comme le déclarait Laurent Fontaine chez Morandini « Je ne vais pas faire de langue de bois : si aujourd’hui on retirait la coke aux animateurs de télé, il y aurait beaucoup de trous dans les grilles de programmes. » Pas un documentaire trash sur Saint-Trop sans séquence poudrée, la confession de Johnny dans Le Monde, le pétage de plombs de Karen Mulder, Kate Moss, la rehab d’Amy Winehouse en Jamaïque (mwouarfff ), la croix en poudre sur les nichons de Paris Hilton, le mix cendres de son père et coke de Keith Richards (respect)… Les exemples sont très nombreux et ne choquent plus grand monde. Depuis sa découverte, ce produit est associé aux riches et célèbres. Mais avec la baisse du prix, une plus grande disponibilité due à la diversification des dealers de quartiers, un effet de mode lié à la fascination pour le people, la coke s’est banalisée et la problématique s’est popularisée. Outre des artistes et des marchands d’art, il y avait un petit fonctionnaire et des cadres de base dans la clientèle de Kiks, le dealer de Jean-Luc. Pas classe, mais très réel. Pour se la péter, le showbiz doit se trouver une autre dope.

Une petite entreprise

asud_journal_45_cokeSi la publication du PV de son audition dans Marianne du 23 octobre 2010 est éthiquement contestable, elle expose parfaitement une filière de deal chez les usagers intégrés : la commande par SMS et la livraison à domicile. C’est au cours d’un vernissage que Jean-Luc a trouvé son plan par la copine d’une connaissance. En usagère avisée, elle a flairé le people aux lignes d’or, elle va se payer sa conso sur son dos en le chargeant à 90 €/g pour une quantité pourtant conséquente. Le prix au détail de Kiks était de 60/70 euros. D’après le PV publié par Marianne : « Par mois, on vendait environ 300 g, soit 20 000 €… ». Dans cette micro-entreprise, il y avait donc une intermédiaire gérant les stars, un listing de clients vendu par un mystérieux Belge, trois livreurs, des codes basiques pour les commandes, des petits cadeaux incitatifs et une marchandise plus coupée quand le client était bien dedans. Schéma bien connu dans les milieux aisés.

Profil d’un dealer

Kiks, un franco-algérien de 27 ans, vivait modestement dans une chambrette universitaire de Nanterre. Il roulait en Twingo et sa seule folie fut un sac Gucci à 720 € pour son amie. Pas de virée en boîte arrosée au magnum de Cristal, pas de chaînes en or qui brillent, pas de voiture de luxe et de costards de beau mec. Juste du blanchiment au bled dans une maison et probablement un business légal. Ses livreurs étaient de jeunes Blacks de cités assez discrets pour bosser en métro, ponctuels, disponibles 24/24-7/7, polis, sauf avec les mauvais payeurs. La marchandise était conditionnée en flacons de 2 g, loin de la bombonne en plastoc ou du keps en papier du vulgaire deal. Kiks a le sens du marketing, c’est un bon exemple d’entrepreneur du marché noir, loin des clichés gangsta. Discrétion, efficacité, top crédibilité, Jean-Luc a plongé.

Comment s’expliquer sans se griller ?

asud_journal_45_cocaDelarue a bien organisé sa défense dès sa première déposition. « J’en consomme depuis plusieurs années, avec des pauses, et j’ai repris en mars 2010 après un arrêt de deux mois. J’avais déjà arrêté quatre ans. » Il tapait souvent seul et le soir pour écrire et vaincre le stress, rien en vacances, parfois un partage gratos mais jamais de deal. Très crédible avec des revenus mensuels de 35 000 € plus ses cachets d’animateur. Il se préparait à un nouveau sevrage : « J’ai pris conscience que je devais arrêter pour ma santé et mon équilibre personnel. » Il minimise ainsi l’amende pour les quantités achetées, repousse l’accusation de revente, et prétend ne pas avoir été sous influence devant son public ou au bureau. Clean pendant sa période de vie commune avec son fils, il se pose en victime consciente et repentie de sa dépendance. Et fait sourire les (ex)abuseurs de coke : il faut se farcir le pif de Mannitol presque pur ou sniffer très souvent pour absorber des pics à 120 g par mois. Pour bien signifier qu’il n’enterrera pas l’affaire – le peut-il après une telle publicité ?–, le procureur de Nanterre, Philippe Courroye, a ordonné un réquisitoire supplétif requérant sa mise en examen.Affaire à suivre.

Ne pas perdre son public

JLD a probablement été piégé. Le dealer a été balancé anonymement, la star des paparazzi l’attendait pour la photo qui tue, le lynchage médiatique était prévisible. Mais c’était sans compter sur la pugnacité et les réseaux de l’animateur. Il est arrivé à sortir rapidement de garde à vue pour lancer une vidéo contre-buzz sur le Net : la coke, ce n’est pas bien pour la société et sa santé. Il prend une pose de victime de son métier, de sacrifié pour les téléspectateurs : « Parfois, toutes les histoires que je reçois de mes invités, je les prends un peu dans la poire. » Et du gars responsable qui se soigne : « Je suis en traitement depuis quelque temps déjà. » Enfin, il en appelle à la compassion : « Je vais tout faire pour mériter votre confiance, et je croirai en la deuxième chance si vous me la donnez.» Du grand art pour quelqu’un qui prétend parler « sans réfléchir ». Pourtant, les réactions sur certains forums furent virulentes contre ce camé qui se défonce avec l’argent du service public, qui sniffe 7 salaires par mois, contre ces stars qui (se) flambent quand le peuple souffre, contre l’hypocrite qui pousse ses invités à faire des efforts alors qu’il est fin raide, etc. Violentes aussi contre tous les usagers de drogues. Mais son public afflue par milliers pour le soutenir sur son site et Fredo Mitterrand, son ministre de tutelle, ne le lâche pas. Comme tant d’autres.

Contre-offensive

Une semaine après son interpellation, Jean-Luc choisit la bible du people chic pour éteindre l’incendie. Un sujet, limite publireportage, de 6 pages dans Gala du 22 septembre, illustré par de photos arty présente Jean-Luc l’intello au travail. L’abus de coke est bien connu comme maladie d’écrivain torturé, et Jean-Luc a du mal avec la rédaction de ses mémoires. Il faut le comprendre, il a eu une vie tellement dure. Il réitère sa contrition : « C’est quelque chose (la drogue) de dangereux ! Un cercle vicieux dans lequel il ne faut surtout pas entrer et duquel j’étais en train de sortir. » En effet, sa cure n’a rien à voir avec ses ennuis judiciaires : « Je devais arrêter le 23 septembre, j’ai finalement arrêté le 14. » Il consultait un médecin ORL pour cela. Plus probablement pour l’état lamentable de ses cloisons nasales. Au passage, il balance un peu – «(l’ORL) qui soigne ce problème chez beaucoup de personnes du métier » – et répond aussi aux aigris et aux jaloux : « D’abord, l’argent dépensé dans la drogue ne provient pas du service public comme je l’ai lu, mais de mon salaire versé par ma société Réservoir Prod », avant de se défendre pour toutes les frasques qui lui sont imputées. Le journal cite pour sa défense l’académicien François Weyergans, une pétition de soutien. Et la promesse que son troisième arrêt sera le bon. Pour ses proches, les téléspectateurs du service public, et son fils. Sortez les mouchoirs.

Tel le Phoenix

Le troisième acte s’est joué dans 4 pages de TV Magasine du 14 novembre, l’hebdomadaire le plus lu par les Français. Avec photo souriante en couv et titraille de choc : Delarue, Son retour à la vie, « Mon rétablissement d’abord ! ». Du lourd. En top people qui se respecte, JLD n’a pas été se faire soigner au CSST du coin, ni même à Montevideo, trop commun. Il a choisi le luxe et la volupté de la clinique de la Métairie, cent cinquante ans d’expérience et un service 5 étoiles pour un séjour d’un mois dans le cadre de la méthode Minnesota des Alcooliques/Narcotiques anonymes (AA/NA). Un plan de winner. D’ailleurs, il va aussi s’abstenir d’alcool par crainte d’y trouver refuge après l’arrêt de la coke. Le mélange Stilnox®/whisky lui a déjà été fatal. Ne reculant devant aucun sacrifice, le nouveau Jean-Luc va affronter ses démons à l’eau claire.

Et cela marche, les nombreuses photos actives et souriantes sont là pour le démontrer. Comme les déclarations enthousiastes du nouveau converti qui se pose en pro du groupe de parole et de la transmission de l’expérience pour éviter aux autres de sombrer. Rien d’étonnant, vu les émissions de De la Strass.

Maladie génétique et crise de foi

Jean-Luc a trouvé sa voie chez NA : « J’ai découvert avec surprise que la dépendance est une maladie primaire. Elle fait partie de l’inné, non de l’acquis. Les dépendants naissent même avec une sensibilité 5 à 7 fois supérieure à la moyenne. » Déculpabilisé pour pas cher, il trouve aussi la paix dans la phrase qui conclut chaque groupe de parole des NA/AA : « Mon Dieu, donnez-moi la sérénité d’accepter les choses que je ne puis changer, le courage de changer les choses que je peux changer et la sagesse d’en connaître la différence. » Les athées et lesinsoumis comme moi sont donc exclus de cette rémission.
Pour les autres, Jean-Luc va créer une fondation et semer la bonne parole des NA au coeur de l’hiver, bravant le froid au volant d’un camping-car pour visiter 50 villes de France, de Belgique et de Suisse. Ne surtout pas oublier une partie de son public. Enfin, ce n’est pas gagné pour l’humble véhicule de sa croisade, les fabricants de camping-cars y sont hostiles. Comme l’explique l’un d’entre eux au Parisien : « Les constructeurs sont furieux de cette forme de publicité car il s’agit d’un people qui s’est drogué. » La méchanceté et la connerie humaine n’ont pas de limites.

Un drogué « comme les autres » ?

Pour l’instant, JLD n’a fait que quelques heures de GAV, sans menottes ni cage qui pue la pisse et la merde. Il a pourtant été pris en flag avec 16 grammes de coke et a avoué plus d’une livre d’achat en sept mois. Nous en connaissons tous plus d’un qui est parti au trou pour bien moins que cela. Et qui a morflé grave au final. Avec l’article qui tue dans la presse locale, le grillage chez les employeurs, la honte sur la famille et aucun moyen de se racheter une image. Pas plus que de thalasso au bord du lac Léman. Le people n’est pas un drogué gaulé ordinaire, c’est dans l’ordre social normal. Il en fait des tonnes. Rarement pour assumer, bien plus souvent pour faire bonne figure de repenti. L’abuseur de coke lambda ne fait pas vrombir les trompettes de la renommée pour annoncer sa guérison possible à la sortie de sa cure. Il sait que le chemin est encore très long et difficile.

Ex-gendre idéal et toujours champion de la compassion, Jean-Luc le fanfaron peut devenir un poison pour les autres usagers problématiques. « Comment, tu n’arrives pas à faire comme Delarue ? C’est pourtant simple. L’abstinence à l’eau claire et à la prière, la dépendance aux groupes de parole, la prévention pour la jeunesse… Le programme parfait pour traiter le drogué et/ou l’alcoolique, et Jean-Luc y arrive bien, lui. » Je sens qu’on va l’entendre souvent dans certains milieux influencés par la médiacratie. Et que je vais détester le plan de communication de JLD. On lui souhaite de tenir ses bonnes résolutions si c’est bon pour lui. Pourvu qu’il ne pourrisse pas trop la vie de ceux qui ont un autre chemin dans l’usage de substances

La double face d’Olive, le psy des toxicos !

« Qui c’est Olievenstein ? », interroge un internaute du forum d’Asud, qui ajoute : « son livre, Il n’y a pas de drogués heureux, j’ai pas trop envie de le lire, j’aime pas le titre. » Cet article s’adresse à lui, mais pas seulement.

Olievenstein s’est opposé bec et ongle à la réduction des risques et pourtant, « le psy des toxicos », « Olive » pour les intimes, a longtemps été le protecteur officiel des toxicomanes, s’élevant aussi bien contre la répression que contre « la médicalisation ». C’est d’ailleurs là où le bât blesse, où nous avons besoin de comprendre notre propre histoire. Des générations d’usagers se sont succédé à Marmottan, le centre de cure qu’il a créé, et nombreux ont été ceux qui ont vu en lui un allié, y compris dans la réduction des risques.

Ami ou ennemi ?

Alors, ami ou ennemi ? L’ambiguïté est inscrite dans l’ancien sous-titre d’Asud-Journal, « Le journal des drogués heureux ». Si Asud refusait d’endosser le rôle de victime de la drogue, c’était sans agressivité contre la personne, presque un clin d’œil. Chacun savait qu’Olive aimait la provoc. D’ailleurs, des drogués heureux, il y en a dans ce livre culte de 1977, même si leur histoire s’est souvent mal terminée. Olievenstein y raconte comment, jeune psychiatre à l’hôpital de Villejuif, il rencontre cette première génération de jeunes drogués, comment il tente de les protéger contre l’institution, comment pour comprendre leur voyage, il est allé jusqu’à San Francisco aux plus belles heures du mouvement psychédélique. Ces jeunes ne sont pas des malades, ils ne sont pas suicidaires, ils veulent être libres, ils se servent des drogues pour échapper à la morale puritaine, conventionnelle et hypocrite de leurs parents. Olievenstein lui-même était trop pessimiste pour partager l’utopie « peace and love » des hippies, mais il a compris ce qui les animait. Pendant les trente années de son règne, il a assumé un rôle de passeur entre ces jeunes contestataires et le monde des adultes, il est devenu leur porte-parole. Il était persuadé que ces jeunes s’affrontaient à des pouvoirs qui pouvaient les détruire, pouvoirs des flics et des juges, pouvoirs des institutions qui, à l’hôpital psychiatrique, pouvaient en faire des chroniques à vie. Olievenstein a voulu faire de Marmottan un refuge au service de ceux qui demandaient de l’aide, et seulement ceux-là.

La liberté de choix

En 1971, la loi qui venait d’être votée prévoit un dispositif de soin, mais le Dr Olievenstein refuse que Marmottan serve d’alternative à l’incarcération. S’il accepte la direction de ce premier centre de cure, c’est pour que les jeunes en pleine dérive ne soient pas enfermés en psychiatrie. Restait une question : quel soin devait-on leur proposer ? La réponse, il avait été la chercher sur les quais de la Seine, là où se réunissaient les hippies et les freaks. Sa démarche s’inspire des Free Clinics californiennes, qui, avec des volontaires appartenant au mouvement hippie, répondaient à l’urgence dans les concerts : petits bobos, information sur la contraception et les maladies vénériennes, accompagnement de ceux qui avaient fait un bad trip. Ceux qui demandaient de l’aide étaient allés trop loin, ils avaient perdu leurs repères, bref un moment de flip. L’accompagnement, fondé sur la relation de personne à personne, devait les aider à retomber sur leurs pieds. Cette conception du soin, héritée des Free Clinics, l’a conduit à recruter des accueillants qui avaient l’expérience du « monde de la drogue ». À Marmottan, on savait de quoi on parlait. Ces accueillants, qui, dans l’institution, deviennent des ex-toxicomanes, étaient les garants d’une alliance thérapeutique fondée sur la liberté de choix : choisir librement sa façon de vivre, et même choisir de consommer ou non des drogues – après la cure, bien sûr. Mais encore une fois, le médecin donnait une liberté que ne donnait pas la loi.

Ambigu sur la loi

Quelle a été la position d’Olievenstein sur la loi de 1970 ? Dans l’article du Monde écrit à sa mort, la psychanalyste Élisabeth Roudinesco affirme qu’il était « opposé autant à la dépénalisation, qui favorisait la jouissance autodestructive des toxicomanes qu’à une politique répressive ». La jouissance autodestructive ? Je ne sais pas le discours qu’il lui a tenu. Il a su parler à chacun le langage qu’il peut entendre, parlant de la souffrance du toxicomane aux parents et du plaisir à ceux qui en avaient l’expérience. Sur la loi, il a longtemps été ambigu, mais il rompt le silence en 1986 dans un article du Monde : « J’aurais dû m’engager davantage pour la dépénalisation de l’usage du cannabis. Je n’ai pas assez insisté sur la différence entre les drogues et sur le fait qu’il n’y a pratiquement aucun rapport entre un usager occasionnel et un toxicomane. J’ai trop accepté qu’on parle de drogue en général sans jamais citer l’alcool, le tabac ou l’abus de médicaments. » 1986, c’est l’année où le ministre de la Justice Chalandon veut appliquer la loi de 1970 à la lettre : les toxicomanes doivent être punis ou soignés dans des services fermés en psychiatrie. Ce faisant, il rompt le contrat implicite entre justice et médecine à l’origine de la loi : il ne devait pas y avoir de traitements obligatoires. Olievenstein avait fait partie des experts médicaux consultés sur la future loi. La pénalisation avait été exigée par Marcellin, ministre de l’Intérieur. Deux ans après 68, l’État doit rassurer l’opinion en se montrant ferme défenseur de l’ordre social ébranlé par les contestataires. La santé publique, officiellement invoquée, n’est qu’un prétexte et les médecins le savent. Ils étaient persuadés que la répression n’était pas la bonne réponse pour ces jeunes en pleine dérive. Ils finissent par s’y résoudre parce qu’ils avaient obtenu une garantie : la demande de soin sera volontaire. Grâce à l’anonymat, la Justice n’aura pas les moyens de contrôler les traitements.

« La parole du toxicomane »

La hantise d’Olievenstein, c’est l’imposition de traitements qui n’ont pas de justification médicale, comme les médecins l’ont fait pour l’homosexualité, la masturbation ou l’opposition politique. La médecine ne devait pas être au service de la justice. Lorsqu’il prend la direction de Marmottan, le Dr Olievenstein met en place un dispositif qui doit garantir la liberté du toxicomane. Il veille à ce que tous les soignants français, le plus souvent formés par lui, se réclament d’une même éthique de soin et refusent les traitements coercitifs, des communautés thérapeutiques à la médicalisation. Le toxicomane n’étant pas un malade, il n’y a pas justification médicale à la méthadone. Dans les programmes américains, sa fonction est de contrôler au quotidien les toxicomanes, avec analyse d’urine, en les enchaînant à un produit qui ne donne même pas de plaisir ! Il faut se rappeler que les héroïnomanes sont peu nombreux pendant les années 70. On sait finalement très peu de choses sur la dépendance à l’héroïne. Dans le système de soin, personne ne s’intéresse aux travaux des neurobiologiques auxquels on oppose « la parole du toxicomane » : il faut, disait-on, « entendre la souffrance du toxicomane », et non pas l’écraser avec un médicament. Cette position fait consensus dans la société française avec, d’un côté les partisans de la répression, de l’autre ceux qui se réclament des droits de l’Homme. Ce consensus est une des raisons de l’immobilisme français dans la lutte contre le sida pour les injecteurs, en retard de 7 à 8 ans sur la Grande-Bretagne.

Pas un ennemi a priori

L’éthique de soin est irréprochable. Aussi, les premières initiatives ont presque toutes sollicité le soutien d’Olievenstein, AIDES dès 1986, Médecins du monde dès 1988, et bien d’autres ensuite. Les Asudiens ne l’ont pas fait, mais que pouvaient-ils lui demander ? A priori, il n’était pas un ennemi, mais les Asudiens ne voulaient pas de porte-parole, ils voulaient parler en leur nom propre. De plus, s’ils refusaient la médicalisation, la prescription d’opiacés était une des premières revendications. La discussion ne pouvait manquer d’être confuse. Elle l’a d’ailleurs été avec tous ceux qui l’ont sollicité. Sur la méthadone, il a résisté jusqu’au bout, mais l’argumentaire change avec les interlocuteurs. Dans Le Figaro, il dénonce « la méthadone en désespoir de cause » mais propose, dans un entretien, de mettre la méthadone en vente dans les bureaux de tabac, une proposition parfaitement irréaliste mais qui lui attire la sympathie des antiprohibitionnistes. Dans Le Monde, il se déclare pour « une prescription médicale au cas pour cas ». La position semble modérée pour ceux qui ne connaissent pas la réalité de terrain mais jusqu’en 1995, la prescription d’un opiacé était illégale, et les médecins risquaient une interdiction d’exercer.

Le choix des usagers

Je connaissais ce que vivaient les usagers. C’est en confrontant les principes et les réalités de terrain que peu à peu, j’ai pris mes distances avec Olievenstein. Je n’ai jamais été proche, je me méfiais du gourou, mais j’étais longtemps été d’accord avec l’essentiel de ses thèses. Si j’ai participé à l’expérimentation d’un premier programme méthadone en 1990 au Centre Pierre Nicole, c’est que je savais par expérience qu’utiliser des produits en substitution à l’héroïne pouvait calmer le jeu. Le Néo-Codion® pouvait faire l’affaire à condition de ne pas être trop dépendant. J’ai changé d’opinion sur le traitement en voyant à quel point les usagers stabilisés par la méthadone allaient mieux que ceux qui faisaient des cures à répétition. Alors, pourquoi pas la méthadone ? La méthadone comme les communautés thérapeutiques, les cures de sevrage, et même la cure psychanalyse, sont des outils qui peuvent être ou non répressifs, selon la manière dont on s’en sert. Bien sûr, chacun peut avoir son opinion sur les méthodes, mais les premiers concernés sont les usagers. Le choix doit leur appartenir. Le problème en France, ce n’est pas qu’Olievenstein ait eu telle ou telle opinion, c’est qu’il a rendu impossible toute autre approche que la sienne.

La menace du tout-abstinence

Ce qui a fait la force d’Olievenstein, c’est l’alliance qu’il a nouée avec la génération des hippies. Ce qui a fait sa faiblesse, c‘est que cette alliance n’a pas été renouvelée avec les générations suivantes. Olievenstein a aimé les hippies « beaux comme des Dieux », « qui avaient un idéal », il trouvait les punks ou les loubards des années 80 beaucoup moins fascinants. Progressivement, le système de soin s’est rigidifié, mais les soignants sont restés persuadés de l’alliance thérapeutique, qui avait été nouée 20 ans plus tôt : leurs patients ne disaient-ils pas qu’« il ne servait à rien de remplacer une drogue par une autre » ? Les soignants ont été piégés par leurs certitudes qui se sont cristallisées dans des logiques institutionnelles et les conséquences en ont été meurtrières. Les mêmes erreurs risquent fort de se répéter aujourd’hui. Dénonçant le tout-substitution, Olievenstein n’avait pas conscience d’imposer le tout-abstinence, avec en parallèle une augmentation de la répression. Depuis 1995, la substitution, devenue légale, l’a emporté. L’alliance entre les usagers d’héroïne et les médecins a sauvé bien des vies mais en 1995, la génération techno avait déjà pris la relève, avec des polyusages festifs, dominés par les stimulants. Un fossé n’a pas manqué de se creuser entre des médecins, persuadés de détenir la vérité scientifique de la dépendance, et des usagers qui ne se vivent pas comme des malades. C’était il y a plus de dix ans déjà. Que se passe-t-il du côté des plus jeunes ? Quels problèmes se posent à eux ? Répression, logique institutionnelle et ignorance de ce que vivaient ceux qui consomment des drogues, voilà l’origine de la catastrophe des années 80. Voilà qui est aussi étrangement actuel ! Une bascule vers un tout-abstinence menace. Souvenons-nous de la double face d’Olievenstein, celui qui a su nouer une alliance avec une génération d’usagers, et celui qui, parlant à leur place, n’a pas pu renouveler l’alliance. Peut-être pourrons-nous ainsi arrêter le balancier qui ne cesse d’aller et venir entre malade et délinquant !

Bye bye Kate Barry

Kate Barry, nous a quittée le 11 décembre dernier. Kate Barry était une amie d’ASUD. En 2007 nous lui avions consacré un portrait reproduit ci-dessous.

Bye bye Kate….

Fragilité – c’est le mot qui vient spontanément à l’esprit lorsque vous croisez pour la première fois la figure un peu chiffonnée de Kate Barry. Jeans, silhouette déguingandée d’une garçonne, grands yeux de timide corrigés par un éclair de malice. Cette fille un peu fuyante, insaisissable, est la fille de John Barry, compositeur anglais, et de Jane Birkin, comédienne et chanteuse française à l’accent indéformable.

Kate est la fondatrice d’Apte (Lire ASUD numéro 34 p.16), une communauté thérapeutique fondée en 1992 sur le modèle des « 12 steps » (12 étapes). Présenté comme un greffon des Narcotiques anonymes (NA), Apte n’était jusque-là pas vraiment en odeur de sainteté auprès des gardiens du temple de la réduction des risques. Dans notre microcosme où, comme chacun sait, tout le monde adore tout le monde, quelqu’un m’avait présenté le travail de Kate comme « la postcure des NA dirigée par la fille toxico de Jane Birkin, du côté d’Apt ». Aussi sec s’impose à mon imagination paresseuse l’image approximative d’une cure paumée dans un village du Midi, dirigée par une espèce de Charlotte Gainsbourg toxico. Une Patti Smith un peu tyrannique, maniant la schlague d’une main, le manuel des 12 étapes de l’autre, et un peu de bible pardessus…

Puis Didier Jayle, président de la Mildt, eut la bonne idée d’organiser, en 2004, un groupe de travail sur les communautés thérapeutiques réunissant, pour la première fois, des gens issus de la réduction des risques et les quelques français investis dans la santé communautaire. Et là, patatras. Non seulement la fille de Birkin ne ressemble pas à Patti Smith mais en plus, elle est plutôt favorable à la réduction des risques. Pour clore le tout, Apte, c’est dans l’Aisne, en Picardie. Les préjugés nous permettent de mesurer à quel point la connerie est un aliment universel…

Passé antérieur

Le passé antérieur est un temps de conjugaison qui a disparu des manuels. C’était le passé du passé. Le passé du passé de Kate est celui de la pauvre petite fille riche. Sans ironie aucune. Le portrait qu’elle dresse de ses années d’adolescence est empreint d’une mélancolie que les enfants de familles plus modestes ne comprendraient sans doute pas.

Fille de Jane Birkin, elle a vécu toute son enfance avec Serge Gainsbourg. Lorsqu’elle évoque ce père de substitution, les antennes de quiconque a subi des brouillages affectifs se mettent à vibrer. Elle appelle « papa » le chanteur poète, mais vit avec la prescience de l’existence d’un autre père, qu’elle rencontre pour la première fois à 11 ans. Cette enfance incertaine explique sans doute la suite, le désordre, l’angoisse, la crainte du néant. Kate ne fume pas de shit : le bad trip la menace perpétuellement au naturel. Par contre, elle découvre le pouvoir de l’alcool pour déjouer les pièges de la déprime. Voilà pourquoi elle raffole aussi des médicaments prescrits par le docteur.

asud_journal_34 Bouteilles verres alcoolKate a une façon inimitable de vous dire « Dans mon milieu, tout le monde buvait », comme s’il existait en France des milieux où personne ne boit. Ce qu’il faut entendre, c’est sans doute la démesure, l’absence de garde-fous qui font de la boisson le rite codé des consommations traditionnelles familiales. Chez les Gainsbourg, il y eut peut-être une certaine dépénalisation de l’excès, une normalisation du coude festif, mais il n’est pas sûr que ce soit une question de milieu. Rajoutons le syndrome du « c’est le docteur qui me l’a prescrit », et ça donne une toxicomane de 16 ans.

Puis c’est la rencontre avec celui qui deviendra le père de son unique enfant. Un garçon disons… compliqué. Elle se voit comme une bouée de sauvetage à laquelle se raccroche ce naufragé de la vie, avant de réaliser qu’en fait de bouée, elle est plutôt le glaçon dans un verre d’eau chaude.

La mort de Serge…

Autre déchirement, la disparition de Serge Gainsbourg. « Le déclic, c’est la mort de Serge. » Combien sommes-nous à être décontenancés par ce Gainsbarre qui recommande de dire « merde au dealer » un verre de whisky à la main, et qui confond « shit » et « shoot » pour faire une rime. Le père de substitution meurt, et Kate se décide à réaliser quelque chose pour briser ce barrage bien-pensant entre vilains drogués, objets de tous les fantasmes, et alcoolos qui, eux, peuvent s’assassiner tranquillement sous l’œil impavide de leurs proches. Ce concept de dépendance est sans doute ce qu’il y a de plus important pour comprendre le modèle Minnesota qui sert de référence à Apte.

Après quelques années d’errance, Kate réussit à se reconstruire grâce à une communauté thérapeutique de ce type, basée en Angleterre. Une expérience anglo-saxonne qui n’a pas d’équivalent en France. « Quand je suis revenue en France, je n’ai trouvé aucune aide professionnelle cohérente pour me soutenir dans ma démarche d’abstinence. J’ai trouvé les NA qui venaient d’ouvrir leur premier groupe à Paris. » Au début des années 90, les Narcotiques anonymes inaugurent, en effet, en France une formidable aventure calquée sur le modèle des centaines de groupes existant déjà à travers le monde.

Une création providentielle

La mort de Serge Gainsbourg, la rencontre avec les NA, et enfin l’aide de Georgina Dufoix, l’ancienne ministre socialiste.

Petit à petit, Kate Barry peaufine son projet : créer une communauté thérapeutique française sur le modèle anglo-saxon.

La route fut longue et pleine de chausse-trappes. Au pays de Descartes et Lacan, comment vendre le projet d’un établissement dirigé par d’anciens alcooliques et drogués, faisant référence à « Dieu tel qu’on le conçoit », à l’initiative de la fille d’une star du showbiz ? La Providence mettra Kate en présence de Georgina Dufoix, qui dirige alors la Délégation générale de lutte contre la drogue et la toxicomanie (DGLDT, l’ancêtre de la Mildt).

Ses convictions évangéliques l’ayant convaincue d’être en mission pour combattre « le fléau de la Drogue », un projet comme Apte, inspiré, même de loin, par le spiritualisme des 12 étapes ne peut que lui sembler… providentiel. « On est partis avec une délégation de la DGLDT en Angleterre et on a visité un centre d’échange de seringues et un centre de 12 étapes… »

Kate ne comprend pas la mutuelle exclusion des partisans de la lutte contre le sida et de la lutte contre la drogue. Enrôlée malgré elle par la DGLDT dans le camp des anti-méthadone, elle doit gérer la pénurie d’offre de soins basés sur l’abstinence. D’où le succès immédiat d’Apte.

asud_journal_34 APTE Château du RuisseauPuis ce furent les débuts chaotiques du Château des Ruisseaux, une bande d’allumés qui n‘est pas sans rappeler les débuts d’Asud. Quinze ans après, Apte accueille son… millième toxico, et son travail est désormais reconnu, au point d’être l’une des 5 communautés thérapeutiques « expérimentales » entièrement prises en charge par l’État.

Kate peut enfin se consacrer à son véritable métier – la photographie – et redevenir ce qu’elle n’a en fait jamais cessé d’être : ni une anonyme (même narcotique) ni la fille de machin, mais Kate Barry, quelqu’un de pas banal, à son tour devenue une authentique maman.

ASUD en deuil d’Hervé Michel

ASUD est en deuil. Notre ami Hervé Michel, membre fondateur d’ASUD dès avril 92, est mort voici quelques semaines, aux premier jours de novembre. Il avait 28 ans. Bien que séropositif depuis plus de deux ans, ce n’est pas la maladie qui l’a tué : non, il s’est éteint en faisant la sieste; après un déménagement qui l’avait fatigué. Arrêt du cœur, a déclaré le médecin …

Le cœur, tous ses amis de Vitry, où il vivait chez sa mère, et d’ailleurs, vous le diront, c’est vrai qu’il l’avait trop grand, trop gros, et qu’il y avait mal trop souvent… Mal de trop de tendresses et de révoltes étouffées, mal d’un présent rythmé par la répression et les galères quotidiennes, d’un avenir bouché comme l’horizon par les murs gris de la cité, mal de tous les copains décimés par le sida, les O.D., l’hépatite, la misère, la solitude, à commencer par son frère Francis, le poète, mort entre les mains des flics d’une « overdose » jamais élucidée…

Un cœur qui avait mal aussi de tous ces cachets qu’il se bouffait ; jour après jour, nuit après nuit, non par goût du suicide, il aimait trop la vie! Mais parce qu’en banlieue, quand on n’a pas le larfeuille bien rempli ni l’âme au bizness et qu’on veut malgré tout garder la tête dans les étoiles, il faut bien, faute de bonne came, faire avec ce qu’on trouve…

C’est comme ça qu’il est parti : entré dans la mort en rêvant, les yeux fermés, sourire aux lèvres… Comme il a vécu en douceur. C’est vrai que l’on ne l’entendait pas beaucoup Hervé : ce n’était pas un tonitruant, une grande gueule .. . Il préférait écouter en silence, et il lui suffisait d’un de ces sourires qui vous vont au fond de l’âme pour vous dire à sa façon l’émotion qui le soulevait comme une lame de fond … Un silencieux, un discret, presque timide – sauf bien sûr lorsqu’il s’agissait de prendre la parole et de gueuler au nom de tous ses frères d’exclusion -toxicos, malades, archanges archidéchus des banlieues bâillonnées.

Pour ça il avait choisi, dès le début, de militer à ASUD, collaborant à l’écriture de notre tout premier Manifeste, en mars 92 . Un choix pas si facile que ça à assumer à une époque où, souvenez-vous la réduction des risques était loin d’avoir pignon sur rue et où il fallait une sacrée dose de courage pour oser, à visage découvert, s’affirmer toxico et séropositif, non pas repenti mais prêt à se battre pour ses droits, POUR SA VIE !

William Burroughs

William Burroughs est né en 1914 à St Louis (Missouri) au sein d’une respectable dynastie bourgeoise. Après une jeunesse sans histoires et des études à l’université de Yale, son existence bifurque brusquement lorsqu’il se rend à New York pour s’y lancer dans une vie d’aventures et, entre autres, vivre son homosexualité en liberté.

Successivement gardien de nuit, détective privé, exterminateur de parasites puis voleur professionnel, il rencontre la came au début des années 40. Un véritable coup de foudre qui durera plus d’une vingtaine d’années et, en même temps qu’il déterminera sa vocation littéraire en lui fournissant la matière première de ses livres (il publie “Junkie” dès 1953), le lancera dans une carrière de bourlingueur de l’Afrique à l’Amérique du Sud en passant par la France, infatigable explorateur de toutes les marginalités et expérimentateur de toutes les transes et de toutes les extases. Une trajectoire qui fera tout naturellement de lui une des têtes de file de la fameuse “beat generation” avec ses amis Ginsberg,

Kerouac, Corso et cie… Mais une trajectoire aussi qui le mènera bien au-delà de l’épopée de ces grands ancêtres de nos “babs” des années 60-70. Car, au delà des modes, des attitudes, des multiples expériences de drogue et du radicalisme politique, Burroughs est et reste, à près de 80 ans, un révolutionnaire de l’écriture avant toute chose. Les techniques de cut-up (version littéraire du collage pictural ou du sampling musical), d’écriture automatique et de pastiche, le mélange d’ironie glaciale et de délire hallucinatoire, la violence prophétique et la richesse poétique qu’il a mises toutes ensemble au service d’une conception visionnaire d’un monde façonné par un verbe libéré des conventions narratives, miroir subversif d’une réalité altérée par les drogues, font de lui un des plus grands écrivains américains de ce siècle.

Si, de “Junkie” aux “Cités de la Nuit écarlate”, il est l’auteur de près d’une vingtaine d’ouvrages (la plupart disponibles aux éditions Christian Bourgois et dans la collection 10/18), beaucoup de ses admirateurs s’accordent à voir dans le “Festin Nu” (aux éditions Gallimard) la pièce maîtresse de son œuvre. En voici deux courts extraits…

“…je saisis l’aiguille et, en même temps, je pose instinctivement la main gauche sur le garrot. Je reconnais à ce signe que je vais pouvoir piquer dans la seule veine encore utilisable de mon bras gauche (le processus du garrotage est tel qu’on se lie habituellement le bras avec lequel on a appris le garrot). L’aiguille s’enfonce comme dans du beurre le long d’un cal. Je fouille ma chair de la pointe. Une fine colonne de sang jaillit soudain dans la seringue, aussi nette et solide qu’un toron de câble rouge. Le corps sait parfaitement quelles veines on peut piquer et il transmet cette intelligence aux mouvements instinctifs que l’on fait pour préparer la piqûre… Parfois, l’aiguille pointe aussi droit qu’une baguette de sourcier. D’autres fois, il faut attendre le signal – mais quand il arrive le sang jaillit toujours.

“…Une orchidée rouge s’épanouit au fond du compte-gouttes. Durant une longue seconde il hésita, puis il pressa le caoutchouc et regarda le liquide disparaître d’un trait dans la veine, comme aspiré par la soif silencieuse de son sang. Il restait une mince pellicule de sang irisé dans le compte-gouttes et la collerette de papier blanc était souillée comme un pansement. Il se pencha, emplit le compte-gouttes d’eau et, au moment où il le vidait à terre, l’impact de la came le frappa à l’estomac, un coup étouffé, onctueux…

“…Le vieux camé a trouvé la veine… Le sang s’épanouit dans le compte-gouttes comme une fleur chinoise… L’héroïne court en lui et soudain l’enfant qui jouissait au creux de sa main il y a un demi-siècle resplendit, immaculé, à travers la chair délabrée, embaumant la cabane d’un parfum sucré de noisettes, l’odeur des adolescents en rut…”

Antonin Artaud

Né en 1896 d’un père armateur à Marseille, Antonin Artaud commence à écrire à l’age de 18 ans. Il rejoint le créateur du mouvement surréaliste, A. Breton, en 1924. Participeront à ce mouvement des gens comme Desnos, Tzara, Soupault, Vitrac, pour ne citer qu’eux. Très vite Artaud se sépare du groupe, n’étant plus d’accord sur le sens du mouvement surréaliste.

Pour gagner sa vie il sera comédien dans de nombreux films, tels que le rôle du moine dans le «Jeanne d’Arc» de Dreyer, Gringalet dans le «Juif Errant», Marat dans le «Napoléon» d’A. Gance, un des soldats dans les «Croix de Bois», l’intellectuel dans le film «Verdun» d’après une nouvelle de Romain Rolland, il jouera également dans «l’Argent» de M. L’Herbier, «l’Opéra de Quatre Sous» de Pabst, Savanarole dans le film «Lucrèce Borghia» d’A. Gance, Hornis dans «Mater Dolorosa» de Gance, le rôle de l’ange dans «Liliom» de F. Lang, et «Faits divers» de C.A. Lara;

Il créera le théâtre d’Alfred Jarry avec R. Vitrac et montera la pièce «Ubu Roi»; il écrira une pièce, «les Cenci» qui est un flop total (pièce d’avant-garde et complètement révolutionnaire à l’époque). II rédige de nombreux écrits sur le théâtre et une nouvelle approche de la mise en scène; ses grands succès littéraires furent «l’héliogabale», «le pèse nerf», «l’Ombilic des limbes», l’adaptation pour le cinéma du «Moine» de Lewis, qui ne fut jamais tourné. Il sera un des premiers écrivains à se tourner vers les cultures orientales et proposera une thèse sur les danses balinaises. Écrivain, poète, comédien, acteur, metteur en scène Artaud peut être considéré comme un nouveau philosophe des années 1930. Malheureusement son génie prémonitoire sur le sens des réalités ne va pas lui faire découvrir un avenir heureux.

Comme le dira un médecin qui s’occupait de lui :«Artaud est entré dans la drogue, comme il est entré dans la douleur». Atteint d’une méningite très jeune, Artaud fut obligé de prendre des produits opioïdes, comme il était en usage par les médecins de ce temps pour soulager les douleurs. On lui prescrivit du Laudanum très tôt (le laudanum est une teinture d’opium).Il ne s’arrêtera jamais de prendre des produits morphiniques jusqu’à la fin se sa vie.

Au Mexique, où il était parti en mission plus ou moins officielle de la part du gouvernement français, chargé des relations culturelles, il rencontrera toute la nomenclatura mexicaine, jusqu’au président; il en reviendra porteur d’une nouvelle étude sur le peuple mexicain, «Voyage aux Pays des Taharumas» et «Messages Révolutionnaires”. Artaud avait profité de ce voyage pour décrocher des opiacés, et découvrir au travers des grands prêtres mexicains, une nouvelle drogue à laquelle il est initié, le Peyotl.

Dés son retour en Europe il décide de partir en Irlande, il en revient en camisole de force Le Long calvaire de son internement psychiatrique commence. Il y rentre en 1937 et en ressort en 1946.

Tout le mouvement intellectuel de cette époque essaie de le réhabiliter, on crie au scandale mais Artaud restera 7 ans à l’HP de Rodez.

En 1946, juste après sa sortie, on lui décerne le prix Ste Beuve pour son ouvrage sur «Van Gogh ou le suicidé de la société».

Ses amis les plus proches sont là, comme Gide, Breton, Barrault, Blin, comme pour se faire pardonner de l’avoir abandonné à ce triste sort. Seul, Adamov, Cuny, Desnos ont essayé de faire quelque chose pour lui quand il fut interné, ainsi que quelques femmes occultes comme la comédienne Genica Anathassiou (Artaud était assez misogyne, il voyait dans de la femme tous les maux de la terre).

Mais c’est un homme à moitié mort, foudroyé par le système, qui s’éteint à 52 ans dans une chambre de l’hôpital d’Ivry.

Je cite quelques textes pour que le public le découvre:

  • Van Gogh ou le suicidé de la société
  • Pour en finir avec le jugement de Dieu
  • Les lettres de Rodez et toutes ces correspondances;

L’œuvre d’Artaud dépasse les 23 Tomes qui sont tous édités chez Gallimard le successeur de la nouvelle revue française. (à lire ou à relire impérativement).

Lettre d’ Antonin Artaud à la Sûreté Générale sur la liquidation de l’opium

J’ai l’intention non dissimulée d’épuiser la question afin qu’on nous foute la paix une fois pour toutes avec les soi-disant dangers de la drogue. Mon point de vue est nettement anti-social. Or ce danger est faux. Nous sommes nés pourris dans le corps et dans l’âme, nous sommes congénitalement inadaptés; supprimez l’opium, vous ne supprimerez pas le besoin de crime, les cancers de l âme et du corps.

Vous n’empêcherez pas qu’il y ait des âmes destinées au poison, quel qu’il soit, poison de la morphine, poison de la lecture, poison de l’isolement, poison de l’onanisme, poison de l’anti-sociabilité. Supprimez leur le moyen de folie, elles en inventeront dix mille autres.

Elles créeront des moyens plus subtils, plus furieux, des moyens plus désespérés. La nature, elle même est anti-sociale Laissons se perdre les perdus, nous avons mieux à faire qu’a occuper notre temps à une régénération impossible et de plus, inutile, odieuse et nuisible. De plus les perdus sont par nature perdus. Il y a un déterminisme inné, il y a une incurabilité indiscutable du suicide, du crime, de l’idiotie, de la folie, il y a un cocuage invincible de l’homme, il y a une friabilité du caractère, il y a un chatiage de l’esprit.

L’enfer est déjà de ce monde. Peu importe les moyens de la perte, cela ne regarde pas la société Pour ceux qui n’osent regarder la vérité en face, on sait n’est-ce pas, les résultats de la suppression de l’alcool aux États-Unis : une super production de folie : la bière au régime de l’ éther, l’alcool bardé de cocaïne que l’on vend clandestinement. Bref la loi du fruit défendu, de même que pour l’opium. L’interdiction qui multiplie la curiosité de la drogue n’a jusqu’ici profité qu’aux souteneurs de la médecine, du journalisme, de la littérature… Ah, que le cordon ombilical de la morale est chez eux bien noué. Ce sont des apôtres. On peut seulement se demander où ils puisent leur indignation et surtout combien ils ont palpé pour ce faire et en tout cas ce que ça leur a rapporté.

En réalité, cette fureur contre les toxiques, et les lois sur les stupéfiants qui s’en suivent :

premièrement : est inopérante contre le besoin du toxique, qui, assouvi ou inassouvi, est inné à l’âme, et l’induirait à des gestes résolument anti-sociaux, même si le toxique n’existait pas.

deuxièmement : Exaspère le besoin social du toxique, et le change en un vice secret.

troisièmement : Nuit à la véritable maladie, car c’est la vraie question, le nœud vital, le point dangereux. Malheureusement pour la médecine, la maladie existe. Plutôt la peste que la morphine hurle la médecine officielle, plutôt l’enfer que la vie.

Suicidez-vous désespérés, et vous, torturés du corps et de l’âme, perdez tout espoir…. Le monde vit de vos charniers Vous êtes hors la vie, vous êtes au dessus de la vie, vous avez des maux que l’homme ordinaire ne connaît pas, vous dépassez le niveau normal et c’est de quoi les hommes vous tiennent rigueur…. Vous avez des douleurs répétées, des douleurs insolubles, des douleurs non pensées, des douleurs qui ne sont ni dans l’âme ni dans le corps, mais qui tiennent de tous les deux. Et moi je participe à vos maux et je vous le demande: qui oserait nous mesurer le calmant? Au nom de quelle clarté supérieure?Nous que la douleur a fait voyager dans notre âme à la recherche de la stabilité dans le mal comme dans le bien. Nous ne sommes pas fous, nous sommes de merveilleux médecins, nous connaissons les dosages de l’âme, de la sensibilité, de la moelle de la pensée…Nous ne demandons aux hommes que le soulagement de nos maux. Nous avons bien évalué notre vie, nous savons ce qu’elle comporte de restrictions en face des autres, et surtout en face de nous mêmes.. Nous savons à quel avachissement consenti, à quel renoncement de nous mêmes, à quelles paralysies de subtilité de notre mal qui chaque jour nous oblige.. Nous ne nous suicidons pas tout de suite. En attendant qu’on nous foute la paix.

Antonin Artaud, le 1er Janvier 1925

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