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La Ministre de la Santé défend ASUD

Réponse du ministère Affaires sociales et santé à la question écrite N° 20055 du député Jean-Frédéric Poisson (UMP)

Question soumise le 5 mars 2013

M. Jean-Frédéric Poisson alerte Mme la ministre des affaires sociales et de la santé sur la dérive du lobby de la drogue qui s’amplifie de jour en jour. Le sommet a été atteint par l’association Asud (Autosupport des usagers de drogues) qui réclame l’ouverture des salles de shoot, la légalisation du cannabis, la dépénalisation voire la légalisation de toutes les drogues… Cette association, qui perçoit 400 000 euros des pouvoirs publics, dont une partie provient de la direction générale de la santé, dépendante du ministère de la santé, a récemment sorti un magazine intitulé «50 produits», dans lequel elle fait la promotion de 50 drogues : elle évoque par exemple la douce chaleur de l’héroïne ou « l’équilibre parfait du speedball ». Dans un courrier adressé à François Hollande le 27 novembre 2012, l’association Asud a demandé au Gouvernement que « l’on cesse la guerre aux drogues ». Le Gouvernement a répondu qu’il avait chargé la MILDT « d’examiner les conditions de mise en œuvre d’expériences-pilote en faveur des usagers de la drogue dans plusieurs villes de France. Parmi les expérimentations envisagées, l’installation de lieux de consommation ». Mais comment l’État peut-il continuer à soutenir cette association ? Le Gouvernement n’est-il pas en train de céder et de se ranger du côté des associations pro légalisation ? Il lui demande quelles démarches elle compte engager pour exiger l’arrêt des subventions à l’association Asud, dont l’action contrevient à l’article L. 3421-4 du code de la santé publique qui interdit l’incitation à l’usage de stupéfiants et sa présentation sous un jour favorable, et pour avoir un meilleur contrôle de l’utilisation des subventions allouées à des associations responsables de telles atteintes à la loi.

Réponse parue au JO le 16/07/2013

La politique de réduction des risques en direction des usagers de drogue a pour objectif de prévenir les risques immédiats liés à la consommation de drogues illicites, notamment les contaminations par le virus de l’immunodéficience humaine (VIH) et le virus de l’hépatite C. Cette politique a porté ses fruits, puisque le nombre d’infections par le VIH chez les usagers de drogues a été divisé par 4 depuis le milieu des années 1990 grâce à l’essor des traitements de substitution aux opiacés et la mise à disposition de matériel d’injection stérile. Le nombre de décès par overdose a lui aussi diminué au cours des mêmes années. En application de l’article L.3121-3 du code de la santé publique, Inséré par la loi du 9 août 2004 relative à la politique de santé publique, la politique de réduction des risques, définie à l’article L. 3121-4, relève de l’Etat. Le cadre d’exercice des intervenants en réduction des risques s’inscrit dans le référentiel national de réduction des risques en direction des usagers de droogues, fixé par le décret du 14 avril 2005 et codifié. L’association auto-support des usagers de drogue (ASUD) joue un rôle notable dans le dispositif de réduction des risques en direction des usagers de drogues, et, plus largement, quant à l’amélioration des conditions sanitaires et sociales de cette population, en menant une action de santé communautaire auprès d’usagers, actifs ou anciens, dans le cadre d’une démarche de prévention par les pairs. Par ailleurs, cette association participe à la démocratie sanitaire, en représentant les usagers dans différentes instances, ainsi que dans des projets de recherche. ASUD joue également un rôle de relais de premier plan dans la diffusion des alertes sanitaires auprès des usagers de drogues. Ainsi, les actions d’ASUD n’ont pas vocation à encourager à l’usage de drogues, mais à alerter sur les risques liés à la consommation des drogues pour promouvoir la réduction des risques. A cette fin, elle utilise une forme de communication adaptée à cette population à risques. En 2012, la subvention annuelle versée par le ministère chargé de la santé a été d’un montant de 130 000 ?. Elle contribue à financer, en plus de la publication « ASUD journal », la fonction de représentation et de mobilisation d’une population particulièrement exposée à des risques sanitaires majeurs. Le Gouvernement n’entend pas remettre en cause cette subvention dans la mesure où elle concourt à la politique de réduction des risques infectieux pour une population particulièrement vulnérable.

Manifestation : Soutenez. Ne punissez pas

Rendez-vous le 26 juin à 18h30
Place du Trocadéro à Paris sur le
Parvis
des Libertés et Droits de l’Homme
pour une photo symbolique

L’AFR, qui organise l’évènement, fournira les T-shirts et les masques de Richard Nixon nécessaires à cette mobilisation internationale.

«Soutenez. Ne punissez pas » est une campagne appelant à une réforme des politiques gouvernementales en matière de drogues. La campagne a été développée par le Consortium International sur les Politiques des Drogues, le Réseau International des Usagers de Drogues (INPUD), Réduction des Risques International (HRI) et l’Alliance Internationale sur le VIH/sida.

Pourquoi le 26 Juin?

Le 26 Juin est la Journée Internationale contre l’Abus de Drogues et le Trafic Illicite, mais aussi (paradoxalement) la Journée Internationale de Soutien aux Victimes de Torture. Tandis que les pays les plus répressifs « fêtent » ce jour par des condamnations voire des exécutions de consommateurs ou de trafiquants de drogues, les autres perpétuent à leur manière la guerre à la drogue, cette guerre contre leurs propres citoyens. L’IDPC et ses partenaires proposent de se rapproprier cette journée en dénonçant les atteintes faites aux consommateurs de drogues.

Pourquoi en France aussi ?

Bien que la France aie une politique de santé globalement favorable au usagers de drogues de nombreuses ombres demeurent au tableau. Des milliers de personnes sont incarcérées pour le simple usage de stupéfiant, la tolérance zéro exacerbe la violence liées au trafic de drogues, en prison les droits à la santé des usagers de drogues ne sont pas respectés, l’opinion publique et les médias continue de stigmatiser les consommateurs de drogues, le soutien aux programmes de réduction des risques diminue, etc. Les témoignages recueillis dernièrement par l’AFR sont éloquents.

Pourquoi Richard Nixon ?

Il y a environ 40 ans, le président américain Richard Nixon a lancé une « guerre contre la drogue » et a été le premier homme politique à mettre en avant ce concept. Cette « guerre » a résulté en un système répressif mondial, de hauts taux d’incarcération, une approche punitive vis-à-vis des usagers de drogues, et a été utilisée pour justifier des exécutions extrajudiciaires, l’usage de la torture et de traitement forcé, etc.

Ce que nous défendons

Les gouvernements y compris en France doivent réformer les lois sur la drogue et les politiques qui imposent des sanctions sévères à l’encontre des usagers de drogues.

Cette approche punitive n’a pas réussi à réduire les niveaux de consommation de drogues, mais a au contraire augmenté les problèmes de stigmatisation et de discrimination, entravant ainsi l’accès aux services de prévention, de traitement et de soins qui sont essentiels pour sauver des vies et réduire la propagation du VIH. Pénaliser et incarcérer les usagers de drogues détruit des vies et anéantit les efforts de prévention du VIH, du VHC, des overdoses, etc.

La gazette du chanvre : RBH23 #10 est sortie

Le 10ème numéro de la Gazette du Chanvre est sorti.

Extrait de l’édito :

Depuis deux ans, dix numéros de cette publication ont permis à une bonne partie de la France Cannabis de se retrouver, de se reconnaître, de se révéler au grand jour.

Alors sommes nous prêts comme comme nous l’ambitionnons dans d’autres secteurs à jouer un rôle pionnier et libérateur pour le développement de l’économie lié aux usages du cannabis ? On peut faire le pari qu’en cinq ans, nous rattraperons le retard de 15 ans pris sur les Etats Unis, pour faire des fleurs de chanvre d’aussi bonne réputation que le champagne. Chiche !

Sommaire

  • Les acteurs de la légalisation
  • L’An 1 des Cannabis Social Clubs Français
  • Les engrais.
  • Expogrow, entretien avec Thomas (Plantasur)

>>A lire en pdf : http://cannabissansfrontieres.org/IMG/pdf/rbh23_10_062013_WEB.pdf

D’un univers à l’autre, les drogues de passage

« Pourquoi n’y a-t-il rien d’écrit, aucun chiffre sur les « enfants de la 2ème génération » et les drogues ?  »  Cette question m’a été posée en 1994 par Tim Boekhout, un Hollandais  qui avait interviewé aussi bien des soignants que des policiers ou des magistrats au Nord de la France. A la question « quelles sont les évolutions de ces dernières années en matière de consommation ? », tous avaient répondu que c’était la diffusion de l’héroïne dans les quartiers d’habitation de ces jeunes dits de « deuxième génération », en langage clair, des arabes.

Impossible, par exemple, de savoir combien d’entre eux étaient en traitement ou en prison.  « Pourquoi ce tabou ? » m’a-t-il demandé. « Parce que nous croyons que si on en parle, on va forcément renforcer le racisme », ai-je répondu. Tous les citoyens sont censés être égaux en République française. Bien sûr, les usagers qui sont nés de parents immigrés consomment des drogues pour les mêmes raisons que tout un chacun – autant dire qu’ils sont des êtres humains comme les autres (ou à peu près), mais cette vérité générale laisse penser qu’il y a une vérité éternelle des drogues : « De tous temps, les hommes ont consommé des drogues…  » Sans doute ! Mais ils n’ont pas consommé n’importe lesquelles, n’importe comment, à n’importe quel moment de leur histoire.

« Tout le monde en a pris »

La légende prohibitionniste veut que « la » drogue soit tellement bonne qu’elle serait irrésistible. C’est souvent ce que disent les usagers eux-mêmes. Dans un des quartiers d’Orly où j’avais fait une enquête au milieu des années 80, un usager m’a raconté qu’entre 1981 et 1982, « tout le monde en a pris ». « Tout le monde », dans ce cas, c’était son groupe de copains, ceux qu’on appelle « les jeunes du quartier » dont plus de la moitié avait des parents originaires de Maghreb. A l’époque, personne ne connaissait d’expérience les conséquences de la prohibition et de la dépendance, une expérience que ces jeunes ont acquise rapidement. Très vite, les usagers ont perdu le contrôle du marché, mais nombre des dealers de rue qui n’étaient pas censés en consommer ont fini par expérimenter ce qu’ils vendaient. L’offre serait-elle déterminante ? Il est certain que plus les drogues sont accessibles, plus nombreux sont ceux qui en consomment – pour l’héroïne comme pour l’alcool ou le cannabis – mais cela ne suffit pas à comprendre qui sont ceux qui y trouvent ce qu’ils recherchent à ce moment de leur vie. Ceux qui ne trouvent pas leur place, qui refusent la place qu’on leur a attribuée ont bien des raisons particulières de consommer des drogues.

Je crois qu’il ne faut jamais oublier que les drogues licites ou illicites sont des psychotropes c’est à dire qu’elles modifient l’état de conscience. On peut en prendre pour changer d’état d’esprit, voir le monde en rose, au lieu de le voir en gris ou en noir ; on peut aussi en prendre pour s’oublier soi-même, parce que l’on ne sait pas qui on est, ou pour devenir quelqu’un d’autre, pour se changer soi-même.

ASUD52_Bdf_Page_22_Image_0001Drogues de passage

Lorsqu’il est parti au Mexique pour être initié au peyotl, Antonin Artaud voulait « tuer le vieil homme », enfermé dans l’héritage judéo-chretien, pour accéder à un autre lui-même, libéré des contraintes sociales. Il y a toutefois une grande différence entre les usages rituels des sociétés traditionnelles et les usages des Occidentaux, car dans les usages rituels, le chemin de retour était  balisé : on savait à quoi devait aboutir le changement.  Les drogues psychédéliques étaient utilisées comme « drogues de passage », lors de fêtes rituelles,  lorsque le berger devait se transformer en guerrier,  lorsque l’enfant allait devenir un homme, lorsque le shaman devait communiquer avec le monde des morts, pour qu’un malade retrouve le chemin de la vie. Ces usages n’étaient pas contrôlés au sens moderne du terme, car les hommes qui en consommaient cherchaient à perdre le contrôle d’eux-mêmes, mais ces usages étaient limités dans le temps et les hommes savaient quel nouveau rôle ils devaient assumer. Dans la société occidentale, l’alcool est le seul psychotrope autorisé pour ces usages ritualisés, pour faire la fête ou entrer en guerre. L’abus et même l’ivresse reste acceptable si elle est limitée à des circonstances précises, un mariage, la fête de la bière, le nouvel an. L’abus d’alcool est devenu une maladie « l’alcoolisme », au 19 e siècle, avec la révolution industrielle, lorsque ces nouveaux ouvriers ont noyé dans l’alcool la culture paysanne dont ils avaient hérité.  La culture ouvrière a progressivement inventé ses régulations,  c’est à dire ses façons de boire.

Dès lors, ces usages n’avaient plus une fonction de passage entre deux cultures, mais servaient à supporter les dures contraintes imposées à l’usine. Il en est de même des peuples autochtones. L’alcool, drogue de l’Occident, a été et est toujours meurtrier avec l’anéantissement de leur culture d’origine. Ceux qui peuvent réguler son usage, sont ceux qui parviennent à vivre la situation de double culture où ils se trouvent désormais, ce qui implique la construction de nouvelles identités.

Une porte de l’Occident

Les années 80, années « no futur », ont contraint une nouvelle génération à des changements rapides, dont personne ne pouvait dire où ils allaient aboutir.. Ces années-là ont été particulièrement violentes pour les fils d’immigrés, dont la République française exige qu’ils soient des « citoyens comme les autres », alors que les portes de l’intégration se fermaient. Quand les parents sont disqualifiés, que l’on ne sait plus qui l’on est, les drogues peuvent apporter une double réponse, avec l’oubli de l’identité reçue en héritage, mais aussi en s’ouvrant à une nouvelle aventure.

L’héroïne a pu ouvrir une porte de l’Occident, une porte arrière qui n’en est pas moins au cœur du fonctionnement de cette société, ne serait-ce que parce que acheter, consommer ou vendre exige de comprendre comment fonctionne le marché, qui est l’autre et à qui se fier. Bloodi, le junky des années 80, ne cherchait pas de réduire les risques, il n’avait qu’une idée en tête, « toujours plus ! » .

C’était un extrémiste et l’usage a été meurtrier, mais dès la fin des années 80, les rescapés savent au moins qu’ils veulent vivre. C’est un premier terme à un parcours où la vie a été mise en jeu.  A cet égard, les traitements de substitution sont arrivés au bon moment. S’ils avaient été accessibles plutôt, il y aurait eu certainement moins de morts, mais les usagers n’étaient pas demandeur de soin, et on peut penser qu’ il y aurait eu aussi plus de détournements. Au tournant des années 90, le « tox » est devenu un « usager de drogue », aussi responsable de ces actes que tout un chacun. La fonction de passage de l’héroïne a abouti à la création de cette nouvelle identité.

Dans les années 80, les usagers de parents d’immigrés n’étaient pas seuls à devoir s’inventer eux-mêmes. D’autres minorités comme les homosexuels expérimentaient eux aussi de nouvelles identités, qui les ont fait sortir de la clandestinité pour devenir des citoyens avec les mêmes droits que les autres, sans pour autant se soumettre à une norme unique de comportement. Mais les Français se méfient de ces appartenances minoritaires, taxées de « communautarisme ». Jusqu’à présent, on n’a pas cherché à comprendre quelles significations pouvaient avoir les consommations de drogues de ces minorités ; on s’est contenté de les stigmatiser et de les réprimer.  La médicalisation est certainement une approche plus humaine, mais elle ne suffit pas : homme ou femme, nous avons tous besoin de comprendre notre histoire.

Dix questions à Michelle Alexander

ASUD : Comment expliquez-vous le succès de votre livre The New Jim Crow (pour mémoire 3 500 exemplaires à la première édition, puis 175 000 pour l’édition de poche)?

Michelle Alexander : La première édition date de la victoire de Barack Obama, un contexte où le choc émotionnel consécutif à l’élection du premier président noir a plongé notre pays dans la célébration du « post-racialisme », une soi-disant révolution américaine. Très peu de médias étaient prêts à s’intéresser à ce que j’appelle le nouveau système de caste en Amérique . Puis l’euphorie entourant l’élection a commencé à se dissiper. Les politiciens de tous bords – à commencer par les supporters de la guerre à la drogue1 – ont commencé à s’interroger sur le coût des énormes prisons d’État construites en pleine crise économique. On s’est aussi questionné sur les impôts payés par la classe moyenne. Alors, tout à coup, les gens ont commencé à parler ouvertement de l’incarcération de masse, ce qui a créé un climat favorable pour la seconde édition.

Le travail des groupes de pression fut également important. De nombreuses associations de terrain ont relayé le livre sur les réseaux sociaux, notamment les mouvements qui luttent contre l’incarcération de masse de notre jeunesse du fait de la guerre à la drogue. Ils ont fait la promotion du livre, encourageant tout le monde à le lire afin de mieux comprendre l’histoire de notre communauté – [les afro-américains] –. J’ai été en première ligne pour mesurer l’influence des réseaux sociaux comme Facebook et Twitter et leur capacité à contraindre les gros diffuseurs d’information à s’intéresser à un sujet qu’ils avaient pour habitude d’ignorer. Des dizaines de milliers de gens ont lu des articles, regardé des vidéos, échangé des informations à propos du livre, sans aucune aide des grands médias. Ce sont eux qui ont obligé les institutions à prendre la question au sérieux puis à en faire un “mainstream”. Aujourd’hui, le livre figure dans toutes les bibliographies scolaires ou universitaires de nombreuses disciplines :“race”2, politique, science, droit, criminologie, sociologie. Tout cela montre que la jeune génération à pris conscience d’une réalité historique niée toutes ces dernières années.

Dans de nombreuses interviews vous expliquez avoir été longtemps peu perméable à la notion de guerre à la drogue malgré votre formation de juriste et votre militantisme en faveur des Droits Civiques. Pouvez vous nous résumer comment l’étude des statistiques criminelles vous a conduit à concevoir la théorie du New Jim Crow?

Les statistiques raciales3, et en particulier les excellents travaux menés par “the Sentencing project”4 m’ont permis d’écrire ce livre et de mettre en évidence le rôle majeur joué par le racisme dans la Guerre à la Drogue. A tous les niveaux du système judiciaire américain, les questions raciales interfèrent avec la répression, mais sans ces statistiques, peu de gens auraient su, voire auraient pu, connaître l’importance des dommages causés aux Noirs pauvres des États-Unis d’Amérique. Dans un contexte où la question raciale n’est jamais traité de façon honnête les statistiques raciales sont absolument déterminantes pour cerner le problème et éventuellement lui trouver des solutions. Il n’existe AUCUNE voie menant à l’égalité raciale, aux États-Unis ou n’importe ou ailleurs dans le monde, qui ne passe par le recueil d’informations sur l’impact des politiques et de pratiques judiciaires en matière de discrimination raciale.

ASUD52_Bdf_Page_23_Image_0002Avez- vous trouvé dans vos recherches la trace d’une délibération secrète de l’administration Nixon (ou même de Ronald – just say no – Reagan) qui stipule clairement le principe de l’élaboration de la Guerre à la drogue comme réponse coercitive à l’activisme des militants des droits civiques?

Il n’existe aucune preuve d’un plan secret de déclenchement de la Guerre à la drogue et de sa rhétorique de tolérance zéro (“get tough rethoric”) instrumentalisé au bénéfice de la haine raciale. Mais, de fait, cette stratégie n’a jamais été secrète. De nombreux historiens et des spécialistes en sciences politiques ont démontré qu’une telle croisade était au cœur de la stratégie mise en place avec succès par le parti Républicain. Ce plan, connu sous l’appellation de “Stratégie Sudiste”, consiste à utiliser des slogans sécuritaires tels que “soyez durs” (“get tough”), pour attirer le vote des pauvres de la classe ouvrière blanche, traumatisés par la marche des afro-américains pendant le mouvement des droits civiques. Les stratèges du parti républicain ont découvert que les promesses d’“être dur” contre “eux” – le “eux” restant volontairement flou – se révélait extrêmement payantes auprès des Blancs pauvres en les éloignant du vote démocrate. L’ancien directeur de campagne de Richard Nixon, H.R Haldeman a parlé de cette stratégie dans les termes suivants: “Le truc, c’est d’inventer un système qui mette en évidence un fait reconnu: tout le problème vient des noirs”.

Dont acte. Quelques années après l’annonce publique de la “ Guerre à la drogue”5, le crack a envahi les centres-villes où résident nos communautés. L’administration Reagan a surfé sur cette vague avec jubilation, en popularisant tous les stéréotypes médiatiques du genre : “bébé du crack”, “maman du crack”,” putes du crack”, et tout ce qui était lié à une forme de violence en lien avec la drogue. Le but était de focaliser l’attention des médias sur la consommation de crack des ghettos de centre-ville, en pensant pouvoir souder le public autour de la guerre à la drogue, une politique populaire, pour laquelle des millions de dollars étaient demandés au Congrès.

Le plan a parfaitement fonctionné. Pendant plus d’une décennie les toxicos et les dealers blacks ont fait la une de la presse et des journaux télé, changeant subrepticement l’image que nous avions du monde de la dope. Malgré le fait que depuis des décennies, toutes les statistiques montrent que les noirs ne vendent, ni ne consomment plus de drogues que les blancs, le public en est arrivé à associer la couleur noire avec les stupéfiants. A partir du moment ou dans cette guerre l’ennemi fut identifié, la vague de répression contre les noirs a pu se déployer. Le Congrès, les administrations d’États, toute la nation a pu mobiliser au service de la guerre à la drogue des milliards de dollars, et ordonner des incarcérations systématiques, des peines plus lourdes que celles encourues pas les auteurs de meurtres dans de nombreux pays. Et presque immédiatement, les Démocrates ont commencé à rivaliser avec les Républicains pour prouver qu’ils étaient aussi capables de “get tough” contre “eux”. Par exemple, c’est le président Bill Clinton qui a intensifié la Guerre à la drogue, bien au-delà de ce que ces prédécesseurs républicains n’avaient osé rêver. C’est l’administration Clinton qui a interdit aux auteurs de délits liés aux stupéfiants de bénéficier de toute aide fédérale, qui les a exclus des lycées, qui a promulgué des lois les excluant du logement social, jusqu’à les priver de l’aide alimentaire… à vie. Nombre de ces lois, qui constituent l’architecture de base du nouveau système de caste américain, ont été portées par une administration démocrate, désespérée de réussir à récupérer le vote des petits Blancs du Sud, ceux qui avaient été révulsés par le soutien démocrate au mouvement des Droits Civiques, et étaient partis ensuite chez Reagan.

Généralement l’usage de drogues est dénoncé comme le pire ennemi de la communauté noire et l’allié objectif de l’oppression exercé par l’“ homme blanc ». Vous avez inversé cette analyse en identifiant la Guerre à la drogue, et non pas l’usage des drogues, comme l’instrument qui maintenait les noirs dans le système de caste. Comment est-ce que la communauté “black” a compris ce message?

Bien que mon livre soit une critique de l’incapacité du mouvement des Droits Civils à faire de la guerre à la drogue une priorité, la communauté noire a été favorable au livre au-delà de mes espérances. Le directeur du NAACP6, Bem Jealous, a soutenu publiquement le livre en le qualifiant d’appel à la mobilisation, des comités locaux m’ont invité à parler dans tout le pays et ont organisé des débats pour relayer son message. L’ ACLU7 a également été très impliquée . J’ai reçu de nombreuses sollicitations de la part des députés du “Black Caucus”8 pour m’exprimer lors de sessions de formations et rencontré au Capitole de nombreux leaders noirs. Même si le livre n’a pas fait l’unanimité, j’ai reçu une majorité de soutien de la part de ma communauté.

ASUD52_Bdf_Page_24_Image_0001The new Jim Crow est un titre très parlant. Peut-on présenter les États-Unis comme un pays organisé par la “lutte des races”, en référence avec ce que Marx définit par la locution « lutte des classes » ?

Il est toujours dangereux de réduire un mouvement ayant le progrès social et la justice comme objectif, à des notions simplistes comme la race ou même les classes sociales, à fortiori s’il s’agit de définir le fonctionnement politique d’une nation. J’ai choisi le titre de “New Jim Crow” pour invalider l’idée que le système de caste américain appartiendrait au passé. J’ai voulu attirer l’attention du public sur une réalité : en dehors de toute nécessités d’ordre public, le système a balayé l’existence des millions de personnes – dont une écrasante majorité de gens de couleur – les a enfermés dans des cages, puis relégués à vie dans un statut de citoyens de seconde zone selon un modèle qui rappelle étrangement le système “Jim Crow” censé avoir disparu depuis longtemps.

Qu’est-ce qui a changé depuis la réélection d’Obama, et qu’attendez-vous de cette administration et que pensez de la notion de post- racialisme ?

Le New Jim Crow se porte très bien sous Obama. Quiconque prétend que notre pays a dépassé la question raciale, est soit un imbécile, soit un menteur. Heureusement nous avons accès à des statistiques ethniques qui renvoient les fantasmes post-raciaux au principe de réalité. Je n’attend pas autre chose du président Obama, que ce que nous attendions de la part des autres dirigeants. Si nous voulons que les choses changent nous devons nous organiser nous-même pour qu’elles changent. Imaginer qu’un politicien, fut-il président, va prendre le risque de toucher à cette machine, profondément imbriquée dans les rouages de notre système politique, économique et social, est une folie. Nous allons probablement avoir quelques petites “réformettes” (nous les aurions eu même de la part d’un président conservateur), mais le principe de l’incarcération de masse ne sera jamais remis en question sans qu’un puissant mouvement ne s’organise pour inverser la tendance.

Pensez-vous que la Guerre à la drogue conçue  par Nixon soit une stratégie mondiale ?

Non, mais les États-Unis semblent avoir l’habitude d’imposer leur manière de voir aux autres pays, et souvent en les impliquant dans des guerres.

ASUD52_Bdf_Page_26_Image_0001Saviez-vous que dans certains pays européens des minorités ethniques souffrent du même facteur discriminant lié à la mise en œuvre de la guerre à la drogue ( surtout en France, en Angleterre et aux Pays-Bas)?

Oui, mais aucun pays au monde ne possède des niveaux d’incarcération comparables à ceux des Etats-Unis. Et je doute que dans ces pays européens, les minorités connaissent une situation semblable à celle des afro-américains de sexe masculin qui vont presque tous faire l’expérience de la prison une fois dans leur vie. Il faut espérer que l’Europe apprenne de nos erreurs et ne tombe pas dans le piège de l’incarcération sur critères raciaux9.

Que pensez-vous des lois françaises qui interdisent toute référence à l’origine ethnique ou la couleur de peau dans les recherches, les statistiques et les documents officiels?

Ces lois sont inadmissibles et tout à fait choquantes. Elles ne sont pas autre chose que le soubassement d’une conspiration du silence, un déni national des inégalités raciales. Un politicien d’extrême droite, appelé Ward Connerly, a essayé de faire passer des lois identiques aux États-Unis afin que les organisations qui luttent pour les droits civils ne puissent plus mesurer le niveau de discrimination raciale, ou même évoquer le sujet avec des arguments rationnels. Heureusement cette lubie a été combattue avec succès. Il est étonnant qu’un pays comme la France, avec son passé esclavagiste, refuse d’étudier ce qui pénalise les groupes ethniques minoritaires sur le plan politique, législatif ou institutionnel. Il est possible que les Français aiment pouvoir se dire qu’ils n’ont aucun problème de discrimination raciale et que par conséquent ils n’ont pas besoin de statistiques dans ce domaine. Ou peut-être pensent-ils que rassembler de tels éléments va mettre le feu aux poudres. C’est le truc classique, également ici aux États-Unis, de penser qu’il vaut mieux ne pas savoir. Hélas , tout cela revient à déclarer: “ Nous sommes heureux d’être aveugles et sourds. Nous revendiquons le droit d’être ignorants, et peu importe la souffrance que cette ignorance peut causer à d’autres. »

13 fois

C’est la probabilité supérieure qu’ont les Noirs et les Latinos de
se faire condamner pour usage de cannabis par rapport aux fumeurs blancs, pourtant majoritaires, dans l’État de Washington aux USA.
Ce chiffre a été démontré début 2012 par des chercheurs de l’université de Seattle. Lors du référendum pour la légalisation du cannabis en novembre 2012, la lutte contre ce genre de discriminations était l’un des principaux arguments en faveur de cette mesure qui l’a finalement emporté.

Je me souviens quand la police des États-Unis affirmait que le contrôle au faciès n’existait pas. Ils disaient : “il existe peut-être quelques pommes pourries qui ciblent les gens selon des critères raciaux pour les brutaliser mais ce n’est sûrement pas un problème institutionnel.”

Les responsables policiers étaient absolument révoltés d’être même soupçonnés de discrimination. Puis, lorsqu’ils ont reçu l’ordre de recueillir systématiquement toute information sur le sujet, leur ton a brusquement changé. Les données ont montré – sans l’ombre d’un doute- que les gens de couleur étaient contrôlés, arrêtés, et écroués pour des infractions à la législation sur les stupéfiants, dans des proportions incroyablement plus élevées que les Blancs. Confrontés à de telles statistiques, les responsables policiers ont fini par admettre que leurs services avaient un problème. Les discriminations raciales étaient tellement flagrantes d’un bout du pays à l’autre, que même Bill Clinton dû prendre la parole pour condamner les contrôles de police au faciès.

Aujourd’hui, tout le monde sait que ces contrôles sont systématiques et le débat se déplace de “est-ce-que ces pratiques existent ? ”, à “comment faire pour les arrêter ? ”. Rien de tout cela n’aurait été possible sans statistiques ethniques. C’est ce que la plupart des gens ne comprennent pas. Ces données ne sont pas seulement nécessaires pour cerner l’étendue du problème, elles sont indispensables pour élaborer des solutions efficaces. Les statistiques rendent possibles l’identification d’un matériel ultra-sensible : les pratiques institutionnelles en matière raciale. Où se situent les faiblesses, les failles ? Ces mêmes statistiques qui ont d’établir l’existence des contrôle au faciès, ont également été utilisées dans la conception de stratégies plus justes et plus humaines.

Dans ce domaine, le refus des statistiques peut être assimilé à un parti pris d’indifférence délibérée envers les inégalités raciales, choisie volontairement pour ne pas remédier à l’injustice dont souffre un groupe ethnique donné. Il n’est pas possible de déclarer vouloir lutter pour la justice, et dans le même temps cautionner des lois qui rendent impossibles l’identification précise des facteurs de discrimination et d’ inégalité. Il semblerait absurde de demander à un médecin de guérir un malade qu’il serait absolument interdit d’ausculter. Donc on ne peut pas prétendre lutter contre les discriminations raciales en s’interdisant d’utiliser les outils qui nous permettent de diagnostiquer le problème et de trouver le remède.

ASUD52_Bdf_Page_26_Image_0002Saviez vous que la France fut le premier pays à abolir l’esclavage et à promouvoir des officiers noirs ?

Je n’ai pas de commentaires à faire. Je suis toujours réticente à l’idée de féliciter des gens pour avoir cesser de faire quelque chose qu’ils n’auraient jamais du commencer. Je ne féliciterai jamais un mari parce qu’il cesse de battre sa femme, mais je peux lui faire comprendre qu’il a eu raison de changer de comportement. C’est à peu près ce que je ressens à propos de l’abolition de l’esclavage en France.

Propos recueillis en avril 2013

1“Get tough true believers”: littéralement les “croyants du soyons durs” . L’expression “get tough laws” est devenue un lieu commun pour designer ceux que nous qualifierions en France par la locution “tolérance zéro”.

2Les travaux implicant la notion de “races” n’existent pas en France, alors que ce mot est fréquemment utilisé aux États-Unis principalement pour aborder les problèmes de discrimination et de racisme.

3Nous parlons plutôt en France de “statistiques ethniques”

4“The sentencing project” réseau de recueil de données statistiques sur l’incarcération de masse aux États-Unis www.sentencingproject.org

5Pour mémoire c’est le discours du 17 juillet 1971, à la tribune du Congrès qui déclare “la drogue ennemi public n° 1 des États-Unis”

6National Association for the Advancement of Colored People, principale association de lutte pour le droit des noirs, fondée en 1909 par W.E.B. Du Bois

7L’ American Civil Liberties Union, ACLU est une organisation de gauche qui milite contre les abus de pouvoir gouvernementaux

8Littéralement le “bloc noir”, le black caucus est un lobby parlementaire constitué par les membres afro-américains du Congrès théoriquement inter partisan mais en pratique proche des démocrates.

9Ce vœu pieu est à rapprocher du célèbre aphorisme d’Eric Zemmour qui nous expliquait le 6 mars 2010 chez Ardisson que les contrôles au faciès de la police française étaient justifiés par le fait que « la plupart des trafiquants sont noirs ou arabes »

The New Jim Crow et le Nouveau Bougnoule

Michelle Alexander nous parle d’une nouvelle société de caste, née sur les décombres d’une guerre à la drogue, menée rigoureusement et méthodiquement et contre la communauté afro-américaine. Une société ou un adulte noir de sexe masculin sur deux, a été incarcéré au moins une fois pour un délit lié aux stupéfiants. L’actualité des banlieues françaises éclaire ces propos d’un jour sinistre. Et si Michelle Alexander nous parlait de notre futur ? Et si le New Jim Crow était en train de s’appeler le nouveau Mohamed ?

Jim Crow ( Jim le Corbeau),  c’est le « négro », naïf, gourmand, superstitieux, un peu lâche, bref, un topos du folklore raciste américain rangé entre l’Oncle Tom et le rapper gangsta. Ce brave Jim  prête son nom à tout un ensemble de mesures législatives votées par les États du Sud après la guerre de Sécession pour organiser la ségrégation raciale, un dispositif connu sous le nom de « lois Jim Crow », bref un symbole à la fois de la suprématie blanche et de l’hypocrisie qui l’accompagne.

 En intitulant son essai « The New Jim Crow », Michelle Alexander connaissait le poids des mots. ASUD a déjà évoqué ce best seller: l’instrumentalisation de la guerre à la drogue dans la lutte séculaire menée contre les noirs, démontrée, analysée, statistiques à l’appui, dans un livre-événement paru en 2012. L’ouvrage est toujours l’objet de centaines de débats menés à travers le pays. En choisissant ce titre, qui parle d’un passé qui ne passe pas, Michelle Alexander,  savait qu’elle allait déclencher des réactions…disons vives. Imaginez un livre -programme sur la criminalité en banlieue intitulé « Les nouveaux bougnoules, aveuglement ethnique et incarcération de masse »1.

ASUD52_Bdf_Page_25_Image_0001Jusque très récemment, Michelle Alexander partageait l’analyse de la plupart des militants des droits civiques à propos de la politique des drogues et plus spécifiquement de l’histoire de l’héroïne, puis du crack dans les getthos des grandes villes. Pour ces activistes de gauche, l’introduction des drogues dures relève au mieux d’un laissez-faire des autorités, au pire d’un complot des services secrets pour briser toutes velléités révolutionnaires des groupes protestataires, type Black Muslims ou Black Panthers.  Puis, la lecture des archives judicaires américaines, où, à la différence de la France,  l’origine ethnique est scrupuleusement mentionnée, lui a fait découvrir l’ampleur de la cette « nouvelle société de caste ». La guerre à la drogue serait avant tout une machine infernale montée par les Républicains de l’équipe Nixon pour capter le vote des petits blancs du sud et stopper le mouvement d’émancipation des noirs. La thèse n’est pas nouvelle, ce qui l’est, c’est le  succès. Un succès grand public, assez inattendu. De plus, cette médiatisation n’ôte rien du rigaurisme d’une démonstration, basée sur l’étude des courbes d’incarcération  des « colored people » depuis les années 70 jusqu’à nos jours.

Pourquoi ce livre mérite-t-il notre attention ? Parce qu’il nous parle aussi de nous et de nos fantasmes raciaux si diffiçiles à énoncer dans notre paradis républicain.  Parce qu’il dénonce la guerre à la drogue et ses slogans sécuritaires comme un outil conçu pour capter le vote des pauvres de la classe ouvrière blanche. Parce-que trop souvent, il suffit de remplacer le substantif “Blanc” par « Français de souche », et celui de « Noirs » par “immigrés” ou « racaille », et soudainement cette lecture nous semble étrangement familière. Parce-que nos débats sur « la drogue et les banlieues » mérite cet éclairage nouveau. Et surtout, parce-que visiblement, le pire est à venir. Les afro-américains, tous les afro-américains ont dans leur famille, qui un oncle, un frère, un fils, ou même parfois une sœur, qui a été ou sera incarcéré pour des faits relatifs à la répression des drogues.  Qui, à l’exception de notre ineffable Eric Zemmour, est en mesure de répondre à cette question : les minorités visibles sont-elles en train de subir l’incarcération de masse décrite par le New Jim Crow ?

 “Pas de chemins vers l’égalité raciale sans statistiques ethniques” nous dit Michelle A. La grande stratégie anti-noire mise en point par l’administration Nixon sous la bannière war on drugs est peut-être en passe de se décliner  termes à termes sur notre bonne vieille terre de France.

 1 Michelle Alexander, The New Jim Crow, Mass Incarceration In Colorblindness, N.Y.

Patrimoine génétique, origine ethnique… le dossier qui “gènes”

Les sciences dures vont-elle nous renvoyer dans les cordes d’un ring déserté depuis la fin de la Seconde guerre mondiale: celui de l’hérédité, des facteurs génétiques et, pourquoi ne pas l’écrire, celui des races humaines. Réponse en deux temps, d’abord la génétique, ensuite la sociologie. Nous pensions cette fiction chère au Comte de Gobineau1, jetée aux poubelles de l’histoire, au nom de la science justement. Comme la Licorne ou le Sphinx, les races humaines étaient réputées animaux mythologiques, inventés par un XIXe siècle gonflé de certitudes coloniales, dont l’itinéraire sulfureux aboutissait aux chambres à gaz et aux expérimentations des médecins nazis. Il semblerait que la science contemporaine nous oblige à revoir notre copie. Notamment en matière d’addictions.

Durant pratiquement deux siècles les savants ont traité les problèmes liés à l’hérédité et la question raciale avec des instruments théoriques qui se voulaient rationnels. Classement, hiérarchie, tableaux, tous les pionniers de la classification des espèces ont flirté avec le déterminisme racial. Buffon, Linné, Vacher de Lapouge et même Darwin se sont penchés avec intérêt sur le sujet. L’erreur serait d’assimiler cette fascination pour le droit du sang à une réminiscence de l’ordre seigneurial. C’est presque le contraire. Le Naturalisme, mouvement littéraire “éclairé”, verse abondamment dans le déterminisme naturel, et ce cher Emile Zola fait de l’hérédité la principale cause de l’alcoolisme des Macquart – la branche junkee de la saga familiale qui fonde son œuvre. Dans une certaine mesure, on peut même affirmer que le racisme dit scientifique est une pierre jetée dans le jardin démocratique puisque les Blancs, qu’ils soient puissants ou misérables, sont censés hériter “naturellement” de qualités attribuées par l’Ancien Régime exclusivement aux aristocrates de Sang bleu. Adolf ayant pourri le dossier avec une guerre mondiale et cinquante millions de morts, nous avons oublié à quel point la pensée occidentale, de gauche comme de droite, avait adopté la prépondérance des facteurs héréditaires comme une évidence.

ASUD52_Bdf_Page_18_Image_0002Dis-moi qui est ta maman…

Or il est aujourd’hui, moins facile de se détourner en se bouchant le nez. L’affaire s’est embrouillée depuis la véritable révolution née d’une conjonction entre la neurobiologie et la découverte du génome humain, conjonction qui réhabilite peu à peu le champs mystérieux de l’inné, au détriment de son frère cadet, l’acquis. En clair, il se murmure des choses telles que “Dis-moi qui est ta maman , je te dirai quelles drogues tu risques d’apprécier.”

Médecin responsable de l’espace Murger2 à l’hôpital Fernand Widal, le Dr Florence Vorspan l’admet sans ambages : “Aujourd’hui pour qu’une étude sur les addictions soit prise au sérieux, cela implique forcément un volet génétique ou d’imagerie cérébrale” (lire l’interview du Dr Vorspan). Un coup d’œil sur le formulaire d’inclusion du projet COM ON lève toutes ambiguïtés : “une prise de sang de 10 ml sera réalisée pour rechercher le variant génétique d’une enzyme dégradant la dopamine au niveau cérébral”. Paf! Et Florence Vorspan d’enfoncer le clou : “Il est politiquement incorrect de le dire, mais nous savons que les Noirs, les Jaunes ou les Blancs ne réagissent pas de la même façon lors de la consommation d’une substance psychotrope”. Re paf!

Mais alors on nous aurait menti? Le fameux « drug set and setting » serait donc une baliverne gauchiste pour gogos nostalgiques d’Olivenstein? Les choses sont évidemment moins simples.

Avant de ricaner, il convient de rendre un hommage mérité à la sociologie, l’anthropologie et la psychologie (ce qui inclut évidemment le Dr Freud), sciences qui permettent de comprendre à quel point les facteurs culturels et sociaux sont déterminants dans l’itinéraire d’un consommateur de drogue. Le bémol est sans doute à trouver dans l’excès de “psychologisation” – notamment dans les années 70 – qui a littéralement saturé la question pendant des lustres.

ASUD52_Bdf_Page_17_Image_0001Un dossier explosif

Aujourd’hui le balancier est en train de revenir en sens inverse, quitte à ne nouveau, flirter avec les lignes sulfureuses. Le retour des interrogations génétiques trouve un écho légitime dans de nombreuses questions sociétales dites “sensibles”, dont le Mariage pour tous est le dernier exemple. Enfants adoptés sous X, enfants de donneurs anonymes, là aussi les facteurs héréditaires entrent par effraction dans un champs verrouillé – avec raison- par les inconditionnels de l’acquis.

Sur le terrain des addictions le dossier est explosif à double titre. Premièrement la piste des neurosciences et de la génétique est toute nouvelle, donc sujet à caution, voire à d’inénarrables absurdités. Ensuite cette piste fraîche est minée par un explosif diabolique: le racisme. Drogue et racisme c’est le couple infernal. La consommation de substances exotiques a toujours généré des explications racialistes, d’inspiration coloniale dans la vieille Europe ou esclavagistes aux États-Unis (lire l’interview de Michelle Alexander).

Rouvrir cette boîte de Pandore présente donc des risques évidents, à la fois sur le plan scientifique mais surtout sur le terrain éthique. Anne Coppel nous rappelle à quel point le mutisme français sur l’origine ethnique des « toxicos » des années 80 fut une arme culturelle à double tranchant. Alors pourquoi Asud, association d’usagers, devrait-elle soulever ce coin de voile pudiquement jeté par les autres acteurs sur un sujet particulièrement casse-gueule ? Peut-être justement parce qu’il s’agit de notre peau à nous, et quelle qu’en soit la couleur, nous sommes attentifs à tout ce qui peut nous aider à la sauver.

1De Gobineau, traité sur l’inégalité des races humaines, Paris, 1853

2Murger était un pochtron célèbre, écrivain à ses heures, qui a fréquenté assidûment le voisinage de l’Hôpital Fenand Widal. Bizarrement, aucun rapport avec le verbe transitif du même nom conjugué à la forme pronominale.

Communiqué du STRASS : Abrogation immédiate et complète de l’infraction de racolage public

Alors que la proposition de loi déposée par la sénatrice Esther Benbassa va être discutée jeudi en séance publique au Sénat, le groupe socialiste du Sénat continue ses petits arrangements avec les promesses de campagne du candidat Hollande .

La proposition de loi avait été déposée une première fois en novembre dernier avant d’être retirée à la demande de la ministre des droits des femmes au prétexte qu’elle attendait le rapport de l’IGAS sur les enjeux sanitaires des prostitutions . Elle a été à nouveau déposée pour être examinée le 28 mars prochain. Malgré l’adoption à la quasi-unanimité du texte en commission des lois, le groupe socialiste s’acharne à le dénaturer en déposant des amendement et motion qui vont à l’encontre de la promesse d’abroger le délit de racolage public. Après avoir tenté un renvoi devant la commission des lois du Sénat , il s’oriente maintenant, semble-t-il, vers un retour à la situation antérieure à 2003 en instituant à nouveau une contravention de racolage actif . L’objet de l’amendement est clairement énoncé : « il semble nécessaire d’assurer que le racolage ne disparaisse pas de notre arsenal juridique ». Quittant ainsi l’hypocrite posture pseudo-abolitionniste, le groupe socialiste s’affiche ainsi clairement dans une tendance prohibitionniste, considérant qu’il faut continuer à criminaliser les putes.

Parce qu’il est faux de croire qu’il s’agirait de diminuer la pression pénale pesant sur les travailleurSEs du sexe. L’expérience des 10 ans d’application du délit de racolage public nous permette d’affirmer sans ambages que la situation ne changera pas pour les travailleurSEs du sexe. La Cour de cassation avait essayé de circonscrire l’application de ce délit . Cela n’empêche en rien  les forces de l’ordre d’user et d’abuser du pouvoir de contrôle qui leur est ainsi donné , se livrant ce faisant à un harcèlement institutionnalisé .

L’infraction de racolage, qu’il s’agisse d’un délit ou d’une contravention, visant le racolage passif ou actif, est une atteinte aux droits des travailleurSEs du sexe. En plus d’être stigmatisante, elle met en danger leur santé, leur sécurité, leur vie, en les éloignant des structures de prévention, de soins et d’accès aux droits. En outre, elle expose particulièrement les migrantEs aux violences, notamment policières. Loin de favoriser la lutte contre le travail forcé, la servitude, l’esclavage et la traite à ces fins, le maintien de l’infraction de racolage public au sein de l’arsenal juridique a pour principal objet de lutter contre la prostitution, en particulier des migrantEs.

Outre cet amendement, un amendement visant à pénaliser les clientEs a été déposé par la sénatrice Chantal Jouanno (dont la position contre le travail sexuel n’est plus à démontrer , alors même qu’elle est rapporteure de la mission sur la situation sociale des personnes prostituées ). Nombreuses sont les organisations de travailleurSEs du sexe et d’alliéEs  soutenues par des experts scientifiques indépendants  à dénoncer le projet de pénaliser les clientEs et d’interdire toute prostitution qui ne ferait qu’aggraver la situation des travailleurSEs du sexe en les exposant davantage à toute forme de violence ou d’abus.

Toute criminalisation directe ou indirecte du travail sexuel a des conséquences réelles et catastrophiques sur les travailleurSEs du sexe. Il est indigne que le parti socialiste soutienne de la sorte la persistance de mesures dangereuses pour la vie, la santé, la sécurité des personnes et souhaite en adopter de pires.

Nous exigeons :

  • l’abrogation immédiate et sans condition du délit de racolage public ;
  • la fin immédiate de toute criminalisation et de toute répression du travail sexuel ;
  • l’arrêt de l’instrumentalisation de la lutte contre la traite à des fins racistes, sexistes et putophobes ;
  • l’application du droit commun aux travailleurSEs du sexe, notamment dans le cadre de la lutte contre les violences et les abus.

Contact Presse : Morgane Merteuil – 06.63.58.45.23

Peut-on sérieusement parler de drogues sans parler de plaisir ?

De toute évidence, la recherche de plaisir est une des motivations principales  à expérimenter l’usage de drogues et à y persévérer. Or, dans la grande majorité des «discours sérieux» sur la drogue, c’est à dire ceux qui ont pour ambition d’approcher la vérité ou les faits objectifs (discours politiques, scientifiques, journalistiques), le plaisir est relégué comme un point tout à fait anecdotique, qu’on mentionne timidement au passage, quand il n’est pas totalement occulté. Seule l’invocation des mécanismes neurobiologiques en jeu, le couple dopamine-sérotonine, semble avoir un vernis scientifique suffisant pour qu’on puisse l’évoquer sans passer pour un rigolo (un drogué).  Alors même que le plaisir semble constituer une dimension essentielle de l’usage de drogues, neurobiologie à l’appui, il est frappant de constater que cette idée se fait très discrète dans les écrits scientifiques sur le sujet, dans les  médias généralistes lorsqu’ils abordent la question,  ainsi que dans les discours de prévention ou du débat politique.

Pour qu’un discours sur les drogues apparaisse comme légitime et digne de confiance, il doit plutôt donner la part belle à la souffrance et à la maladie : c’est ce que le sociologue Stephen Mugford décrit comme « le paradigme de la pathologie ».  La drogue est avant tout considérée comme la cause avérée ou potentielle, d’une multitude de souffrances : en premier lieu, la dépendance, qui est souvent pensé comme indissociable de l’usage de drogues. Mais également les maladies infectieuses  transmises par certains modes de consommation, en passant par les effets indésirables et les nombreuses souffrances psychiques dont tous les usagers de drogues seraient la proie. Ainsi cet accent mis sur la  souffrance relègue le plaisir à une question marginale : dans  toutes les sources d’informations considérées comme sérieuses, par opposition aux savoirs expérientiels, subjectifs développés par les usagers, il en très peu question. Pourquoi ?

Un tabou?

D’aucuns diront que le cadre légal répressif ainsi que les normes sociales et morales qui réprouvent l’usage de drogues ont étouffé la question du plaisir. On comprend aisément pourquoi en se penchant par exemple sur la rhétorique des opposants aux salles de shoot : si l’usage de stupéfiants, de par son caractère délictueux, est assimilable au viol et au crime, alors il est absolument immoral de parler du plaisir qu’on pourrait éventuellement en tirer. Quand bien même l’usage de drogue ne ferait pas directement de tort à autrui, la simple évocation de ce plaisir est absolument écœurante,  puisque c’est contre les lois et à l’ encontre des règles morales établies que ce plaisir est tiré.  « Monsieur, le juge, je cherchais simplement à me faire plaisir » : on comprend aisément que dans un tel contexte, l’argument ne soit pas convaincant. Et pourtant, on peut penser que chaque être humain pourrait y être sensible, n’est-ce pas légitime de vouloir se faire plaisir ? Pas au détriment de la société, des valeurs qu’on édicte comme nécessaires à son bon fonctionnement. Notre héritage judéo-chrétien, qui culpabilise l’envie et le plaisir, joue certainement sa part. Même s’il a bon dos, on ne peut pas  lui faire porter entièrement la faute : dans toutes les sociétés, il y a des plaisirs autorisés et d’autres interdits.

ASUD52_Bdf_Page_08_Image_0001Un insaisissable ?

Au-delà de la question des usages de drogues illicites, le plaisir quel que soit son objet, résiste à l’analyse, au discours rationnel  parce qu’il est difficile à mettre en mots, à saisir à un autre niveau que celui de la sensation, du pur ressenti.  Ainsi, en philosophie, il n’a jamais été un objet d’étude privilégié car il ne se laisse pas facilement  appréhender.  C’est une expérience intérieure, entre soi et soi-même, dans laquelle la conscience ne se distingue pas de son objet : le rapport que l’on a au plaisir est forcément subjectif, alors comment prétendre en parler objectivement?  Décrire une expérience individuelle de plaisir s’avère déjà difficile, parce nous partageons peu de références collectives pour  le qualifier, le définir. D’où cette difficulté à l’expliquer, ou même tout simplement à le décrire. Comment communiquer à d’autres l’effet que nous procure, personnellement, un produit ? Les descriptions qui tentent d’être rationnelles et compréhensibles par tous sont souvent succinctes, pauvres en vocabulaire, et reposent toujours sur les mêmes analogies : orgasme, nourriture… Tandis que si l’on souhaite être plus précis, on n’a d’autre choix que d’entrer dans un récit subjectif et  très imagé, comme en témoigne  cet extrait d’Heroin Users de Tam Stewart (1996), que j’ai tenté de traduire:

« La montée est si difficile à décrire. C’est comme attendre qu’un orage lointain s’abatte sur votre tête. Un étrange pressentiment. Un calme bizarre, remarquable. Une sensation commence à grandir, comme une grondement à l’horizon. La sensation enfle, déferle, déboule, fracasse, hurlante, dans un crescendo accablant. Puis l’engrenage explose au sommet du crâne, comme une allumette dans un puits de pétrole. Vous ne supporteriez pas une extase si intense. C’est beaucoup trop. Votre corps pourrait se disloquer. Le caillou tout en haut de votre tête se fractionne sans heurts, en un million d’éclats étincelants, tintinnabulants. Ils dévalent  à la vitesse de la lumière à travers tout votre corps, le réchauffent, l’isolent,  fourmillent, réfutant toute douleur, toute peur, toute tristesse. Vous êtes défoncé, vous êtes stone. Vous êtes au-dessus et en dessous de la réalité et de la loi. »

Une question dépourvue d’enjeux ?

Au-delà des tabous qui pèsent sur le plaisir, et de la difficulté qu’on rencontre à le mettre en mots,  on pourrait m’objecter que la question du plaisir est bien futile,  sans enjeux par rapport  justement à celle des souffrances que l’on pourrait éventuellement soulager.  La recherche, la politique et les médias s’intéressent d’abord à ce qui pose problème, et c’est leur fonction.  Que certains se droguent parce que ça leur procure du plaisir, soit, mais il n’y a aucun intérêt à en faire un débat public. Le plaisir relève de la sphère privée, de l’ordre de l’intime. Je répondrais qu’il ne s’agit pas d’une question si futile et secondaire que ça puisque qu’à partir du moment où il y a des arbitrages légaux, des normes sociales qui définissent quels sont les plaisirs autorisés et les plaisirs proscrits, ce n’est plus simplement une question intime, c’est aussi une question politique. Affirmer que le plaisir peut être une des motivations première à s’engager et à persévérer dans l’usage de drogues, ça n’est apparemment pas acceptable dans la sphère publique.  En tout cas, il semble qu’il est plus convenable de considérer qu’absolument tous les drogués sont malheureux et motivés par la recherche d’un soulagement, par l’apaisement d’une souffrance insupportable.

ASUD52_Bdf_Page_09_Image_0001Et pourtant…

On pourrait aussi me reprocher de grossir le trait : bien entendu, les discours sont plus nuancés que dans les années 70, on distingue aujourd’hui usage, abus et dépendance, et on qualifie même certains usages de récréatifs. La réduction des risques promeut un discours qui  prend en compte les effets ressentis par les usagers, et affirme, en filigrane, que certaines consommations de drogue peuvent se passer sans occasionner de dommages si l’on respecte certains principes.  Cependant, on ne peut que s’étonner en constatant que  plus de quinze ans après son inscription dans les politiques sanitaires françaises, cette facette du discours de la RDR reste largement ignorée des médias généralistes, des politiciens et du grand-public. Le modèle de l’addiction qui présente le drogué comme un malade comme les autres, s’est très rapidement popularisé dès son introduction au début des années 2000,  alors que la réduction des risques et certaines représentations  qu’elle véhicule (l’usager de drogue responsable, citoyen et non pas malade et délinquant)  sont restées cantonnées au champ spécialisé.

Certaines idées peinent plus à se diffuser que d’autres et ce n’est pas anodin : le tabou autour de la question du plaisir persiste. On veut bien parler des aspects négatifs des usages de drogues, du fait que non seulement elles rend dépendant, mais qu’en plus elles exposent au VIH et aux hépatites, mais il reste hors de question de s’étendre sur d’éventuels effets positifs ou agréables. L’expérience de la drogue ne peut être entendue publiquement que si elle va  dans le sens de la norme : si elle est sordide, si elle est risquée (maladies infectieuses, dépendance, effets indésirables, conséquences psychiques, sociales), si elle s’achève par la déchéance ou le rétablissement dans le droit chemin, l’abstinence. Les autres facettes de l’expérience, celles qui viennent à l’encontre de ces normes, ne peuvent pas faire l’objet d’un discours sérieux sur la drogue, d’un discours d’autorité tels que ceux portés par  les médias, la recherche ou le pouvoir politique.

Ainsi la question du plaisir reste encore aujourd’hui quasiment absente du débat public sur les drogues, parce qu’elle n’est pas considérée comme un sujet convenable et légitime, et que son caractère insaisissable rend tout discours objectif difficile à tenir à son sujet. Pourtant, elle n’est pas dépourvue d’enjeux : difficile de comprendre l’usage de drogues sans en tenir compte. S’il était possible d’aborder cette thématique sereinement, ce ne pourrait être que bénéfique pour avancer dans la compréhension de phénomènes liés à l’usage de drogues….

Salles de consommation : un député questionne 3 ministres

François Cornut-Gentille, député UMP, a déposé le 12 février 2013 pas moins de 5 questions au gouvernement au sujet l’expérimentation salles de consommation de drogues. Si ces interrogations témoignent d’une profonde inquiétude qui explique le rejet de ce projet par l’UMP, elles demeurent très intéressantes car elle pose la question du cadre légal. Une partie de celui-ci, et donc des réponses à ces question se trouve dans le préambule du décret réfentiel des actions de RdR : « Les acteurs, professionnels de santé ou du travail social ou membres d’associations, comme les personnes auxquelles s’adressent ces activités doivent être protégés des incriminations d’usage ou d’incitation à l’usage au cours de ces interventions. »

Au Ministre de la Justice :

  • Si un consommateur sortant d’une telle salle sous l’emprise de drogues venait à commettre un délit ou un crime sur des personnes, les gérants publics ou privés de la salle de consommation de drogues sont susceptibles de voir leur responsabilité être engagée. En conséquence, il lui demande de préciser le statut pénal des gérants de la salle de consommation de drogues.
  • Si un consommateur venait à décéder à la suite d’une overdose, la responsabilité des personnels affectés à la salle de consommation de drogues pourrait être engagée. En conséquence, il lui demande de préciser le statut pénal des personnels affectés à la salle de consommation de drogues.

Au Ministre de la Santé :

  • En donnant son accord à la ville de Paris pour l’ouverture à titre expérimental d’une salle de consommation de drogues, le Gouvernement est allé à l’encontre de l’avis constant de l’académie de médecine. Aussi, il lui demande de préciser la place et le rôle qu’accorde le Gouvernement à l’académie de médecine.
  • Une expérimentation n’est effective que si, au départ, des critères d’évaluation sont établis. Aussi, il lui demande de préciser les objectifs, les indicateurs et le calendrier d’évaluation retenus pour l’expérimentation d’une salle de consommation de drogues à Paris.

Au Ministre de l’Intérieur :

  • Alors que les services de police luttent avec ténacité contre les trafics de drogues, l’ouverture d’une telle salle crée un espace d’impunités de nature à décourager l’action des services de police. Aussi, il lui demande d’indiquer les exigences posées par le ministère de l’intérieur au préalable de l’ouverture d’une salle de consommation de drogues.

Les Ministres répondront-ils ? En attenant n’hésitez pas à laisser vos commentaires ci-dessous.

L’Elysée envisage des salles de consommation dans plusieurs villes

Le 27 novembre 2012, ASUD interpelait par courrier les dirigeants français sur la nécessité de réformer la politique des drogues.

Sans vraiment répondre à la hauteur des enjeux soulevé par ce courrier, le Cabinet du chef de l’État, a néanmoins fait une réponse qui place les salles de consommation comme un symbole de son engagement en faveur d’une politique des drogues guidées par la Santé Publique et les Réduction des Risques. Il ne s’agit plus de lutter contre les drogues mais les dangers liés à celles-ci. Une nuance de taille qui ne peut que satisfaire ASUD et les millions de consommateurs.

Le courrier de la Présidence de la République

Paris, le 18 janvier 2013

Monsieur le Président [d’ASUD],

Le Chef de l’Etat a bien reçu le second rapport de la Commission mondiale pour la politique des drogues, intitulé « La guerre aux drogues face au VIH/sida » que vous lui avez adressé, conjointement avec Messieurs Fabrice OLIVET et Laurent APPEL, respectivement directeur et membre de l’ASUD.

Déterminé à lutter contre les dangers liés à la toxicomanie, notamment en matière de santé publique, le Président de la République m’a confié le soin de vous assurer qu’il a été pris connaissance avec attention de ce document.

S’agissant des maladies transmissibles au travers de l’usage de drogues, le Gouvernement a, comme vous le savez, demandé à la Mission Interministérielle de Lutte contre la Drogue et la Toxicomanie (MILDT) d’examiner les conditions de mise en oeuvre d’expériences-pilote en faveur des usagers de la drogue dans plusieurs villes de France. Parmi les expérimentations envisagées, l’installation de lieux de consommation pourrait permettre de diminuer le risque sanitaire, principalement vis-à-vis du VIH, mais également de favoriser le suivi qui contribue à la réinsertion.

Il ne s’agit évidemment pas de banaliser l’usage de la drogue mais de mettre en oeuvre, de manière pragmatique, une politique efficace de réduction des risques.

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président, l’expression de mes sentiments les meilleurs.

Valeurs Actuelles shoot again !

Réponse d’ASUD à l’article intitulé : Drogues l’apologie subventionnée, paru 16 janvier 2012 dans l’hebdo Valeurs Actuelles.

On pourrait l’appeler le syndrome “drogués heureux” en référence au slogan qui a provoqué pour la première fois en 2005 l’ire de l’hebdomadaire à l’encontre d’ASUD. “Le journal des drogués heureux”, notre slogan de l’époque, résumait parfaitement, aux yeux de nos détracteurs, les trois péchés capitaux motivant notre mise au pilori: prosélytisme, gauchisme libertarien, et surtout… financement public. Tout au long d’un dossier de quinze pages, les obsessions anti-drogue d’un duo de journalistes de choc, toujours aux manettes, étaient égrainées dans un inventaire à la Prévert – un Prévert qui aurait migré à Sigmaringen.

Dans sa livraison du Jeudi 16 janvier 2012, l’hebdomadaire a remis le couvert sous le titre “Drogues l’apologie subventionnée”. Apparemment cette nouvelle poussée d’urticaire est consécutive à la parution de notre cinquantième numéro : 50 produits, ASUD a testé pour vous. Passons sur les montants fantasmagoriques des subventions publiques soi-disant attribuées à l’association. Passons sur la haine et l’envie qui suintent sous les dehors d’une indignation sur-jouée. Passons même sur l’emballage plus que suspect qui noie cette charge anti-droguée dans un océan de vociférations homophobes. La Une de VA consacrée à la mobilisation contre le mariage gay semble avoir enclenché un réflexe conditionné.

Aujourd’hui comme hier, le coeur du débat, la seule polémique qui mérite d’être retenue est bien la contradiction initiale que nous avons toujours soulignée entre le principe même de la de réduction des risques et les dispositions légales qui condament la présentation des drogues “sous un jour favorable” ! C’est d’ailleurs tout l’objet de notre dossier1. Les procès en cascade de Jean-Pierre Galland, défenseur du cannabis dans les années 90, le tract “j’aime l’ecstasy” de Philippe Mangeot (alors président d’Act-up) condamné en 1999, le procès de Techno + et JM Priez en septembre 2003 pour «provocation» et «facilitation» de l’usage de stupéfiants, le rapport sénatorial « Drogue l’autre cancer » (2003), le manifeste de 78 députés contre ASUD et Techno+ adressé à Dominique de Villepin le 25 janvier 2006, jusqu’aux derniers remous provoqués par la récente déclaration de Vincent Peillon sur le cannabis. Tout démontre une vérité que nous ne cessons de clamer : l’absence d’un véritable débat sur la politique des drogues crée des zones d’ombres propices aux ratés de la réduction des risques, pourtant officialisée en 2005.

Il existe toujours un clivage majeur dans ce pays entre ceux qui savent que le plaisir des drogues est une composante majeure du dossier et les moralistes, souvent parfaitement hypocrites, qui laissent croire que la répression et la prévention par l’abstinence constitueraient le seul langage efficace ou même audible par les usagers. Les positions clairement antagonistes, et disons-le caricaturales, d’ASUD et de Valeurs Actuelles sur le sujet ont le mérite de poser le problème avec brutalité. La question est : jusqu’à quand l’absence de débat de fond permettra aux uns de se draper dans les plis de la légalité républicaine et aux autres de devoir se justifier d’un langage qui reflète une réalité connue de tous les véritables acteurs de la scène des drogues, professionnels comme usagers ?

Oui, les drogues provoquent d’abord et avant tout du plaisir. Oui, ce phénomène est la principale raison qui pousse les usagers et notamment les plus jeunes à s’en procurer. On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre. L’assimilation avec les violeurs ou les pédophiles renvoyant systématiquement les usagers à leur statut de délinquants est une escroquerie morale qui n’enrichit que les dealers et les cimetières. Il est temps que notre société ouvre les yeux sur le mouvement international. Depuis les Etats-Unis et l’Amérique de Sud, de nombreux spécialistes, des décideurs et des électeurs prônent un renversement d’alliance, une nouvelle politique, efficace tant pour la santé publique que pour la sécurité, qui verrait dans le même camp les consommateurs de drogues, les citoyens responsables, les policiers et les économistes contre les mafias, l’argent sale et la corruption.

C’est le sens du rapport de la Global commission on drug policy que nous avons adressé au Président Hollande, aux ministres et aux députes, document qualifié abruptement par Valeurs Actuelles de brûlot siglé “fin de la prohibition ». Aux antipodes de l’indignation petite bourgeoise, systématiquement privilégiée par l’hebdomadaire, pourquoi ne pas créer les conditions d’un véritable échange, à la hauteur de nos ambitions communes s’il s’agit véritablement de dominer les principaux fléaux qui découlent de l’abus de drogues, la dépendance et le marché noir.
Le ton de proximité que nous affichons avec les personnes concernées, a fait le succès de notre journal auprès de ce public qui échappe généralement au discours classique de prévention. De notre expérience d’usagers, nous tirons cette certitude qu’il est inutile de vouloir convaincre un consommateur des éventuels dangers d’une substance, sans avoir su au préalable captiver sa confiance, par exemple en partageant l’idée manifeste que ces drogues sont également des sources de plaisir.

Ce paradoxe apparent, est connu de tous les acteurs du champ, il conditionne toutes les approches dites “communautaires” de la réduction des risques. Continuer à se boucher les yeux et les oreilles sur le sujet explique largement les ratés de notre politique des drogues, le trafic de produits de substitution, l’inflation de produits frelatés achetés par le biais d’Internet et la progression constante d’une consommation de cannabis de plus en plus problématique chez les jeunes.

Malgré la loi de 2005 qui officialise la réduction des risques en France, ASUD et d’autres, continuent d’être la cible privilégiée de certaines officines dont les motivations sont à la fois partisanes et strictement hexagonales. L’actualité récente nous montre à quel point les sujets de société instrumentalisés à des fins politiciennes peuvent conduire notre pays à des errements indignes de l’ampleur du débat. Les conclusions de la Global commission on drug policy que nous avons adressées aux membres du gouvernement et aux députés n’ont pas d’autre objet que de dépasser la dimension picrocholine de ces affrontements. Comptez donc sur ASUD pour persévérer dans la voie du dialogue et de la pédagogie avec tous les acteurs de la scène qu’ils soient ministres ou usagers de drogues.

Lettre à Manuel Valls

Monsieur le Ministre de l’Intérieur,
Vos services ont été interpellés par l’hebdomadaire Valeurs Actuelles et par Monsieur Lebigot (Président de l’association « Parents contre la drogue ») au sujet du travail de notre association. Nous souhaiterions vivement clarifier la situation.

Nonobstant les exagérations, les approximations et les citations sorties du contexte, l’article reflète assez bien notre travail. Nous parlons de drogues à des usagers de drogues afin de réduire les risques et les dommages. C’est un principe fondamental de cette politique de santé publique inscrite dans notre législation depuis le Décret n° 2005-347 du 14 avril 2005.

Grâce à cette stratégie pragmatique, nous avons modifié des pratiques de consommation comme l’échange de seringues, le partage des pailles et des pipes, la prise de produit sans en connaître le dosage et les effets dangereux/indésirables. Nous avons ainsi contribué à stopper l’épidémie de Sida chez les injecteurs, à contenir l’épidémie de VHC, à réduire les overdoses et les mauvaises pratiques, à lancer des alertes sanitaires sur les produits altérés.

Notre crédibilité auprès des usagers provient de ce discours objectif, dénué de jugement de valeur, connecté aux pratiques et au vocabulaire des usagers. Nous ne pourrions pas espérer une telle efficacité en nous limitant à la prévention dans le vocabulaire officiel. Cette stratégie ne serait absolument pas adaptée à notre public. Néanmoins, nous traitons régulièrement de l’abstinence et de l’arrêt des consommations illicites ou des médicaments de substitution.

Depuis quarante ans, l’information officielle a principalement martelé un message sanitaire fondé sur l’abstinence. Cela n’a malheureusement pas permis de résorber durablement l’usage de substances illicites, ni de freiner la tendance à la poly-consommation de masse de drogues licites et illicites. Avec des articles comme celui attaqué par Valeurs Actuelles, nous souhaitons créer assez de proximité avec les poly-usagers pour qu’ils s’approprient les bonnes pratiques de réduction des risques et nos conseils de modération.

Nous sommes conscients que ces concepts peuvent vous sembler nouveaux et déroutants. Nous souhaiterions donc vous rencontrer afin de vous les exposer. Nous sommes à votre disposition pour un rendez-vous à votre convenance.

Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l’expression de nos sentiments respectueux.

Drogues : sortir de l’impasse

Vous cherchez un cadeau de Noël intelligent ? Anne Coppel et Olivier Doubre, deux fidèles compagnons d’Asud-Journal, vous donnent l’opportunité de briller en société. Non que la prohibition des drogues soit nécessairement facile à caser entre la dinde et le caviar, mais offrir Drogues, sortir de l’impasse est une contribution discrète et élégante à la lutte contre l’obscurantisme qui sature l’atmosphère médiatique.

Asud : Comment expliquer le retour de « la drogue » dans les médias après « les sept années d’hiver » évoquées dans le livre ?

Anne Coppel & Olivier Doubre : En France, le débat sur la drogue ressemble à un serpent de mer qui resurgit mystérieusement alors que les années précédentes, on n’entendait qu’un seul son de cloche : « le cannabis rend dépendant, il rend fou, il tue sur la route. » Les journalistes français ont relayé l’information en partie parce que le large consensus sur la politique sécuritaire de Sarkozy commençait à s’éroder, mais personne n’avait prêté attention au débat international qui, depuis 2008, a pris un tournant majeur.

Or ce n’est pas un hasard si le débat public en France s’est ouvert en 2009 avec les salles de conso. Dans la santé au moins, ce n’est plus une question d’opinion
« pour » ou « contre » les drogues, on sait avec certitude ce qu’il faut faire. L’OMS comme l’Inserm sont en mesure de proposer des programmes précis pour protéger la santé – ce qui est en principe l’objectif premier de la prohibition ! Il n’y a pas les mêmes certitudes pour la légalisation du cannabis puisque, jusqu’à présent, aucun pays n’a pu le faire. La seule certitude est que la guerre à la drogue mène à une escalade meurtrière. En Amérique latine, les gouvernements sont désormais à la recherche d’alternatives, en commençant par mettre en œuvre les actions qui ont fait leurs preuves. Et en tout premier lieu, la dépénalisation de l’usage de drogues.

Pourquoi et comment le concept de « tolérance zéro » s’est-il peu à peu immiscé chez nous dans les politiques de drogues ? Existe-t-il en la matière une différence entre la droite et la gauche ?

Le concept de « tolérance zéro » a été importé des États-Unis où il est étroitement lié à la guerre à la drogue. Ce n’est pas le cas en France où ce concept a été introduit à la fin des années 1990 dans le débat sur l’insécurité – à droite comme à gauche. Aussi lorsqu’en 2003, Sarkozy a entrepris d’introduire cette politique en France, il a le soutien de la grande majorité des politiques. En 2007, il fait voter une nouvelle loi de lutte contre la délinquance, avec les peines planchers qui, sur le modèle américain, imposent une application automatique des condamnations en cas de récidive.

Étienne Apaire, le très sarkozyste président de la Mildt de l’époque, se donne pour mission d’appliquer cette doctrine à l’usage de drogue. Sa thèse est simple : les usagers consomment des drogues parce qu’ils n’ont pas peur du gendarme puisque la loi n’est pas appliquée. Ce n’est pas tout à fait vrai : même s’il s’agit seulement d’une petite minorité, il y a toujours eu des incarcérations pour usage. Et c’est particulièrement grave pour la détention ou l’acquisition qui sont assimilées au trafic : en principe 4 ans de prison en cas de récidive, même pour 1g ! Ce tournant sécuritaire a été quasi invisible. Le PS ne s’y est pas opposé, d’abord parce qu’il craint d’être accusé de laxisme, mais aussi parce qu’une grande partie est désormais convaincue que « la loi protège ». En fait, ces peines planchers n’ont pas été appliquées de façon systématique… faute de places de prison. Mais l’UMP et le Front national surenchérissent et se proposent d’y remédier… Hollande a bien promis de les supprimer, espérons donc vivement qu’il tienne sa promesse !

Lorsque l’on est un lecteur habituel d’Anne Coppel1, on est surpris de l’importance accordée dans cet ouvrage aux questions purement sécuritaires – au-delà du dossier sanitaire catastrophique de la « guerre aux drogues ». Quel est le sens de cette évolution ?

Le Dragon domestique portait sur l’histoire de la prohibition avec une question : comment sortir du piège de l’escalade de la répression ? Mais, même si la prohibition est sans aucun doute une erreur historique, il faut reconnaître qu’on ne sortira pas de ce système international en claquant des doigts. Il n’y a pas de solution toute faite, pas de « yaka ». La réduction des risques liés à l’usage de drogues a été un premier tournant : sous la menace du sida, la protection de la santé a été prise au sérieux. L’escalade de la guerre à la drogue impose aujourd’hui de prendre au sérieux la question de la sécurité. Personne n’a envie de vivre sous l’emprise des mafias.

Or on voit bien que la lutte actuelle contre les mafias ne fait que renforcer leur emprise et leur violence. Il faut donc faire autrement – dès aujourd’hui –, avec de nouvelles pratiques policières afin de réduire les dommages liés au trafic : la violence, la clandestinité, la corruption.

Il faut aussi développer les expérimentations qui limitent l’emprise du marché noir : prescriptions médicales d’une part, autoproduction ou cannabis clubs d’autre part. On peut espérer qu’à terme, ces différentes expérimentations finissent par aboutir à un changement des conventions internationales. La question que nous posons n’est pas « Quel est le modèle idéal ? »
mais plutôt « Comment enclencher une stratégie de changement ? ».

« La guerre à la drogue est une guerre livrée par l’État aux Noirs et aux Arabes pauvres des banlieues » : peut-on soutenir terme à terme cette transposition dans le contexte français d’un célèbre aphorisme de Michelle Alexander2 ?

Malheureusement oui : la très grande majorité des usagers ou petits trafiquants sanctionnés sont noirs ou d’origine maghrébine. Les Français n’ont pas conscience de ces discriminations raciales ou bien ils pensent que si les Noirs et les Arabes sont plus sanctionnés que les Blancs, c’est que « les trafiquants sont noirs ou arabes », pour citer les sorties nauséabondes d’Éric Zemmour. C’est vrai que les petits dealers de rue se reconnaissent souvent à leur couleur de peau. Parce qu’ils sont en bas de l’échelle sociale, donc souvent issus des minorités « visibles », davantage discriminées dans notre société. Dès qu’ils en ont les moyens, consommateurs et revendeurs utilisent leurs appartements. Tout le monde sait cela !
Or l’expérience américaine montre que les sanctions systématiques des dealers de rue ne limitent pas le trafic, elles en exacerbent la violence en enfermant les minorités dans l’exclusion et la délinquance. Après 31 millions d’incarcérations – dont 90% de « Blacks » et d’Hispaniques –, le mouvement des droits civiques aux États-Unis a fini par prendre conscience que ces lois étaient la forme nouvelle de la ségrégation raciale.

Faudra-t-il des millions de vies brisées par la prison, la misère et la précarité, pour que les Français prennent à leur tour conscience que cette répression produit une société de plus en plus violente, toujours plus raciste et divisée ? Les règlements de compte à Marseille et ailleurs sont le produit de cette escalade guerrière. Il est possible de faire autrement, c’est une question de choix de société.

La réélection de Barack Obama s’est faite dans une atmosphère un peu désenchantée, notamment dans les milieux antiprohibitionnistes qui avaient placé beaucoup d’espoirs dans son premier mandat. Peut-on espérer une inflexion de l’administration américaine notamment après les référendums pro-cannabis du Colorado et de l’État de Washington ?

Obama a déçu l’espoir des militants, mais sa réélection modifie encore un peu plus le rapport de forces tant national qu’international : le changement ne viendra pas nécessairement de l’administration fédérale, mais les États américains au Nord et, plus encore, les pays d’Amérique Latine ont désormais les mains plus libres. Les états-Unis sont de moins en moins en mesure d’imposer la guerre internationale à la drogue dont ils ont été le maître d’œuvre au cours des dernières décennies.

Donc, lorsque l’Uruguay décide de produire le cannabis qu’il veut vendre, ou que les États andins tolèrent – ou même réglementent – la production de la feuille de coca, aucune instance internationale n’est plus en mesure de les sanctionner. C’est peut-être le début de la fin de la politique internationale de guerre à la drogue… C’est en tout cas un tournant majeur ! Les expérimentations vont se multiplier selon les produits, les régions du monde, les usages, les risques… On peut espérer qu’elles aboutiront à de nouvelles régulations des différents psychotropes – peut-être même dans la prochaine décennie ?

1. Anne Coppel & Christian Bachmann, Le Dragon domestique. Deux siècles de relations étranges entre l’Occident et la drogue, Albin Michel, 1989 (rééd. La Drogue dans le monde, Points/Seuil, 1991) ; Anne Coppel, Peut-on civiliser les drogues ? De la guerre à la drogue à la réduction des risques, La Découverte, 2002.

2. Michelle Alexander, The New Jim Crow. Mass incarceration in the age of colorblindness, N.Y., The New Press, 2012.

Drogues, sortir de l’impasse. Expérimenter des alternatives à la prohibition. Anne Coppel et Olivier Doubre, éd. La Découverte

ASUD interpelle les dirigeants français sur les conséquences de la Prohibition des drogues

Monsieur le Président de la République, Monsieur le Premier ministre, Mesdames et Messieurs les Ministres, les Député(e)s, les responsables de partis politiques,

Nous, représentants des usagers de drogues, soutenus par des associations de Réduction des risques (RdR), des médecins, élus ou citoyens concernés, sommes choqués par la poursuite de «la guerre aux drogues» et le maintien de la pénalisation de l’usage privé malgré l’échec planétaire de cette politique, démontré dans le 2ème rapport de la Commission Mondiale pour la politique des Drogues.

Cette prohibition est désastreuse : catastrophe en matière de santé publique, trillions de dollars dilapidés sans influence ni sur l’offre ni sur la demande, millions de vies brisées, milliers de quartiers déstructurés, explosion de la violence liée au trafic, gangrène de l’économie par l’argent sale et des forces répressives par la corruption. La France n’est désormais plus épargnée par aucune de ces conséquences néfastes.

Malgré ce constat accablant, les tenants d’une politique plus pragmatique, fondée sur des données scientifiques, sont systématiquement assimilés à des soixante-huitards attardés voire à des « Munichois ». Comment peut-on assumer un tel bilan? Comment peut-on refuser de réformer notre ancestrale loi de 1970 ? Nous en sommes arrivés à la conclusion que vous manquiez d’informations sur les propositions alternatives d’un débat mondial en pleine évolution.

Le Colorado et l’État du Washington viennent d’adopter par référendum la régulation publique du marché du cannabis, le Parlement d’Uruguay débat actuellement d’une proposition similaire. Les arguments des réformateurs portent sur la lutte contre les gangs, le blanchiment, la perception de taxes, la création d’emplois et de programmes sociaux, le contrôle sanitaire du cannabis, la séparation avec le marché des autres drogues.

Nous voulons surtout vous interpeller sur le lien établi entre la pénalisation de l’usage des drogues et l’augmentation des dommages sanitaires, principalement l’accélération de la contamination par le VIH (Sida) et le VHC (hépatite C). Voilà pourquoi nous vous faisons parvenir le second rapport de la Commission mondiale pour la politique des drogues : « La guerre aux drogues face au VIH/sida »

Nous espérons que ce document fera évoluer votre analyse, hélas encore influencée par la « War on drugs » du Président Nixon lancée en 1971. Nous souhaitons que cette lecture vous incite enfin à ouvrir un débat, sans anathème inutile ni dramatisation excessive.

Veuillez agréer l’expression de nos sentiments respectueux.

Miguel Velazquez (président d’ASUD), Fabrice Olivet (directeur d’ASUD) et Laurent Appel (journaliste/ASUD)

Avec le soutien de :

Marie Debrus (présidente de l’AFR), Bruno Spire (président d’Aides), Dr Béatrice Stambul (présidente d’ASUD Mars Say Yeah), Jean-Luc Bennhamias (député européen), Laurence Cohen (sénatrice du Val de Marne), Anne Coppel (sociologue), Jean-Luc Romero (président d’Élus locaux contre le Sida), Matthieu Bonduelle (président du Syndicat de la Magistrature), Dr Élisabeth Avril (directrice de Gaïa Paris), Stéphane Gatignon (maire de Sevran), Fabienne Lopez (présidente de Principes Actifs), Pierre Tartakovski (président de la Ligue des Droits de l’Homme), Anne Souyris (journaliste), Olivier Maguet (administrateur de Médecins du Monde), Lucie-Thérèse Faure (coordinatrice de l’ACSCF), Pascal Melin (président de SOS Hépatites), Dr Jean-Pierre Lhomme (président de Gaïa Paris), Fabrice Rizzoli (membre du Conseil National du Parti Socialiste), Dr Bertrand Lebeau (médecin addictologue), Dr Laurent Gourarier (psychiatre), Jean-Pierre Galland (fondateur du CIRC), Alain Lipietz (économiste), Patrick Favrel (porte-parole de SOS Hépatites), Adrien Héliot (président de Techno +), Charles-Henry de Choiseul Praslin (juriste), Wandrille Jumeaux (secrétaire fédéral des Jeunes Écologistes), Farid Ghehiouèche (coordinateur de Cannabis Sans Frontières), Renaud Colson (maître de conférence en droit), Dominique Broc (porte-parole des Cannabis Social Clubs), Olivier Poulain (membre de l’Observatoire Géopolitique des Criminalités), Elliot Imbert (médecin addictologue), France Lert (Chercheuse INSERM), Rogissart Valère (président d’honneur de l’AFR), Michel LEJEUNE (vice-président RdR Montpellier), Jean-René DARD (co-fondateur d’ASUD), MichelHautefeuille (Addictologue Centre Marmottan), Caroline Gasiglia (présidente du TIPI), Pr Christophe Lançon (Hôpitaux de Marseille).

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Brisons le tabou ! Un documentaire et une pétition contre la prohibition

Raconté par Morgan Freeman, ce documentaire lève le voile sur l’échec de la Guerre à la Drogue menée par les Nations-Unies, son origine et l’impact effroyable qu’elle a sur des États tels que la Colombie, les Etats-Unis d’Amériques ou la Russie. Avec la participation de personnalités de premier plan comme Bill Clinton ou Jimmy Carter.

La guerre contre la drogue a échoué. Après 50 ans d’interdiction, les drogues illicites sont désormais la troisième industrie la plus rentable au monde après la nourriture et le pétrole, aux mains des criminels. Les drogues sont moins chères et plus accessibles que jamais. Des millions de personnes sont en prison pour des délits liés aux drogues. La corruption et la violence, en particulier dans les pays producteurs et de transit, met en danger la démocratie. Des dizaines de milliers de personnes meurent chaque année en guerre de la drogue.

L’amélioration de nos politiques sur les drogues est l’un des principaux défis de notre temps. Le temps est venu d’agir.

Nous vous appelons à mettre fin à la guerre contre la drogue et le régime d’interdiction, et d’aller vers un système basé sur la décriminalisation, la régulation, la santé publique et l’éducation. Cette politique de 50 ans a échoué, favorise les crimes violents et les système mafieux, dévaste des vies et coûte des milliards. Il est temps d’adopter une approche humaine et efficace.

>Signez la pétition<

Le temps de l’armistice

Enfin, la politique des drogues va marcher sur ses deux pieds : réduction des risques liés à l’usage pour ce qui est la santé, réduction des dommages causés par le trafic pour ce qui est la sécurité. Il reste encore une longue marche pour construire les régulations de l’avenir mais au moins, on sait désormais dans quelle direction aller. Le continent américain a déjà basculé dans l’ère nouvelle et le grand retournement menace désormais les Nations unies. Les Français ne l’ont pas compris, parce qu’ils restent enfermés dans l’alternative «  guerre à la drogue ou légalisation  ». Comme la légalisation des drogues n’est pas imaginable, du moins dans un avenir prévisible, la guerre à la drogue poursuit son escalade. Ces dernières années pourtant, les nouvelles d’outre-Atlantique n’ont cessé de tomber en cascade : « La guerre à la drogue est perdue !  » Qui s’en soucie ? Dans notre belle république, la guerre à la drogue doit se mener coûte que coûte.

Une forme d’armistice

Or justement, ce n’est déjà plus le cas sur le continent américain. À l’ONU même, où pourtant le langage le plus diplomatique est de rigueur, il n’est plus possible de masquer les conséquences de ce retournement. Dans un article publié dans Le Monde.fr, Bernard Leroy a d’ailleurs tenté d’alerter les Français : « La légalisation des drogues : une illusion  », écrit-il ce 12 avril 2012. Que se passe-t-il exactement à l’ONU pour que cet éminent avocat général, qui a longtemps représenté la France au sein de cet organisme, estime nécessaire de discuter cette illusion ? Le Guatemala a bien demandé la légalisation des drogues, mais en quoi ce petit pays peut-il provoquer un tel émoi ? Un autre article publié dans Le Monde peu après aurait dû le rassurer : Barack Obama était sans équivoque, « Pour les États-Unis, la légalisation de la drogue n’est pas une option  » (Le Monde, 20 avril 2012). S’il n’est effectivement pas question de légalisation de drogues, ce qui est à l’ordre du jour aujourd’hui, c’est plutôt une forme d’armistice.

C’est précisément ce qu’a proposé la Maison Blanche au sommet des Amériques en Colombie, ce 20 avril 2012 : « L’incarcération de masse est une politique du passé qui ignorait la nécessité d’avoir une approche plus équilibrée face à la drogue, entre santé et sécurité  », a ainsi déclaré Gil Kerlikowske, le responsable de la politique de lutte contre les drogues aux États-Unis. Voilà qui peut ressembler à une simple pétition de principe. La santé d’une part, la sécurité d’autre part, des objectifs sur lesquels tout le monde peut se mettre d’accord. Mais la prise de conscience de «  l’incarcération de masse  » est bien un tournant majeur. C’est le cœur de la discussion puisque dans ce même article, Bernard Leroy tient à rappeler qu’il est possible de ne pas incarcérer les usagers drogues sans renoncer à la prohibition. Sans doute. Il n’en reste pas moins que partout dans le monde, usagers de drogues et petits trafiquants remplissent pour moitié les prisons.

L’incarcération de masse

Mais nulle part au monde, l’incarcération n’a été aussi massive qu’aux États-Unis. Un livre vient de dénoncer ce scandale : The New Jim Crow : Mass Incarceration in the Age of Colorblindess, que l’on pourrait traduire par « Les nouvelles lois de ségrégation : L’incarcération de masse au temps du déni des discriminations raciales  ». En deux décennies de tolérance zéro, 30 millions de Blacks et quelques autres minorités ont été incarcérés pour une infraction liée aux drogues. Ces pratiques discriminatoires ont longtemps été masquées par l’idéologie « Law and Order  » qui sévit depuis les années Reagan, et que les Américains ont réussi à propager dans le monde entier. Dans les séries TV ou les films, les trafiquants de drogue sont toujours des Noirs, et c’est effectivement le cas dans la rue.

Mais comme le montre Michelle Alexander, auteure de ce best-seller, l’essentiel de ce marché se passe ailleurs. Les Blancs consomment plus de drogues illicites que les minorités et ils achètent leurs produits en appartement, dans les milieux festifs et plus récemment, sur le Net. Les quelque 2,5 millions d’incarcérations par an ont brisé des millions de vies, avec pour principale conséquence l’exacerbation de la violence et l’enferment dans la délinquance ou l’exclusion des victimes de la répression. La démonstration de Michelle Alexander ne laisse pas de doute : la lutte contre «  la  » drogue a pris la relève d’une ségrégation qui, depuis le mouvement des droits civiques, ne pouvait plus s’afficher. Le vingtième siècle se termine ainsi par cette dernière grande tragédie, dont les conséquences sociales et politiques vont peser longtemps sur les États-Unis. Il ne sera pas facile de sortir de ce piège qui exige une profonde réforme des administrations de la justice et de la police, non seulement au niveau fédéral, mais dans chaque État. Impossible sans un vaste mouvement d’opinion prenant conscience que la guerre à la drogue a servi de cache-sexe à une ségrégation raciale qui est aussi sociale.

Sortir du piège

La guerre à la drogue a ravagé le continent américain. Au Nord, les incarcérations massives d’usagers de drogues et de trafiquants de rue n’ont limité ni le nombre des consommateurs ni le marché des drogues. Au Sud, la guerre aux narcos n’a limité ni les énormes profits ni l’emprise mafieuse de ces organisations criminelles, qui menacent les démocraties par la corruption et la sécurité des citoyens par leur violence. Comment sortir de ce piège ? Rompre avec la démagogie et prendre au sérieux la question des drogues est le seul chemin. Bien sûr, le marché noir est dû à la prohibition, mais le système prohibitionniste est devenu une réalité internationale aussi difficile à réformer que les règles du commerce international, la financiarisation de l’économie et les paradis fiscaux. Le débat sur la prohibition des drogues est nécessaire – comme d’ailleurs sur toutes ces questions de fond – mais au-delà des positions de principe, pour agir avec efficacité, il faut prendre acte des réalités. Que peut-on faire aujourd’hui même dans le système tel qu’il est, pour enclencher une logique de changement ? C’est ce tournant qu’a pris la Commission mondiale de la politique des drogues à partir d’un premier constat : y compris dans le système prohibitionniste, tous les pays n’obtiennent pas les mêmes résultats.

Dans la santé, un bon résultat, c’est une politique qui protège effectivement la santé, ce qui est d’ailleurs l’objectif initial de la prohibition des drogues. Mais dans la lutte contre le trafic, qu’est-ce qu’un bon résultat ? Le programme de l’ONU qui s’était engagé à « éradiquer les drogues  » en dix ans a échoué en 2008, et une nouvelle expertise s’est mobilisée. Comme dans la réduction des risques liés à la consommation, il faut commencer par prendre acte des réalités. On estime généralement que la répression porte sur 5 à 10% de ce marché qui, comme tous les marchés, dépend de la demande. Ce qu’il faut éviter, c’est que la lutte contre le trafic renforce l’organisation mafieuse et la violence.

Renoncer à la tolérance zéro

C’est ce qui se passe lorsqu’on frappe les petits revendeurs. Les grosses saisies sont plus glorieuses, mais on aimerait bien savoir quelles en sont les conséquences sur le marché des drogues : qui profite de l’élimination de tels réseaux ? Les résultats doivent être évalués en termes de baisse de la criminalité et non pas en termes de saisies ou de nombre d’interpellations. C’est ce que recommande la Commission mondiale sur la politique des drogues dans son rapport de juin 2011. Mais c’était déjà l’objectif du Plan drogue 2009-2012 de l’Union européenne, car l’Europe a une certaine expérience en la matière. À Frankfort comme à Zurich ou Rotterdam, les villes européennes ont déjà mis en place des politiques locales pour réduire les nuisances liées aux drogues et protéger la santé des usagers de drogues : moins les usagers de drogues traînent dans les rue, mieux ça va pour tout le monde !

Le Portugal est donné en exemple parce que sa politique en a tiré les enseignements au niveau national. Les usagers, qui peuvent détenir jusqu’à dix jours de consommation, ne sont plus incarcérés, et le petit trafic de rue est toléré, à condition de ne pas gêner l’environnement. C’est tirer les leçons de l’expérience qui montre que plus les petits trafiquants de rue sont réprimés, plus le trafic est violent. Aux États-Unis, c’est le «  miracle de Boston  » qui fait figure de modèle1. Alors que cette ville faisait face à une hausse de la criminalité, associée au trafic de crack, une association caritative a proposé aux autorités de renoncer à la tolérance zéro (qui sanctionne systématiquement tout délit) pour se consacrer à la lutte contre la criminalité violente. Une démarche négociée avec les gangs, qui ont renoncé à l’utilisation d’armes à feu tandis que les faits non criminels étaient déjudiciarisés, la justice ne sanctionnant que les actes qui nuisent à autrui. Le commerce a été toléré, à la condition qu’il ne provoque pas de trouble ni dans l’environnement ni même au sein des gangs. Les résultats en termes de baisse de la criminalité ont été probants.

Aux marges de la loi

Le Brésil, l’Argentine, la Colombie, le Mexique ont commencé à dépénaliser l’usage. C’est le premier pas pour réorienter l’action des services répressifs. La France, elle, a adopté le modèle de la tolérance zéro en 2007, un an avant que son échec ne devienne probant aux États-Unis. Bien sûr, la France a manqué de places de prison, qu’il aurait fallu multiplier par 6 ou 7 pour atteindre les taux américains… Mais le nombre de personnes sanctionnées est monté en flèche. Or qu’a-t-on constaté ?

Dans les quartiers investis par le trafic, les comptes se règlent désormais avec armes à feu, ce qui n’était nullement de tradition dans les quartiers populaires français. En juin 2011, les fusillades et les morts ont fait scandale, et le débat s’est enfin ouvert sur la prohibition du cannabis. Si la prohibition est effectivement à l’origine du marché noir, l’escalade de la violence est-elle inéluctable ? La réponse est non. Tout dépend des objectifs et des pratiques des services de police. Quand un trafiquant a peur d’être balancé, il fait peur à son voisin. Quand un plan tombe, les règlements de compte suivent. La mairie de Saint-Ouen en a tiré les leçons. Après l’échec des interventions policières, elle a fait appel à des médiateurs, chargés de négocier entre trafiquants et habitants « pour éviter le pire  ». Réduire les dommages causés par le trafic, c’est tout simplement le bon sens. L’autoproduc-
ponses, qui se bricolent aux marges de la loi. Préfigurant les régulations de l’avenir, ces bricolages seront d’autant plus efficaces qu’ils seront intégrés dans des politiques locales ou nationales comme au Portugal. L’armistice est la première étape. C’est seulement quand la plupart des pays auront pris ce chemin qu’il sera possible de renégocier les conventions internationales.

L’avenir se fabrique au présent

Peut-être la prohibition finira-t-elle un jour par s’écrouler d’elle-même, tel le mur de Berlin. Mais plutôt que d’attendre le moment où les États devront reconnaître leur impuissance, mieux vaut dès aujourd’hui expérimenter de nouvelles formes de régulation du marché en évaluant leurs résultats, comme l’ont été ceux de la réduction des risques liés à l’usage. L’avenir se fabrique au présent : il nous

faudra fabriquer nous-mêmes la sortie de ce système prohibitionniste. Ce que nous demandons aujourd’hui aux responsables politiques, c’est de prendre leurs décisions en connaissance de cause, en fonction de ce que l’on sait. Lors de sa campagne présidentielle, Hollande s’était engagé à soumettre la question du cannabis à une commission européenne. Les experts de l’Observatoire européen des drogues sont prêts. Il y a des acquis sur lesquels il n’y a plus de doute possible – c’est le cas de la dépénalisation de l’usage et de la détention associée à la consommation. D’autres question exigent un développement de l’expertise : évaluer les conséquences de l’application des lois, mieux connaître l’organisation du trafic de drogues, et lutter contre l’emprise des mafias – en France en particulier, où cette question a été curieusement négligée. Bref, prendre la question des drogues au sérieux. Est-ce trop demander ?

Manuel Valls répond à ASUD

C’est dans le journal conservateur Valeurs Actuelles que le nouveau Ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, a répondu à ASUD qui avait commenté sa position réactionnaire vis à vis de la dépénalisation du cannabis.

Valls, farouche opposant à la dépénalisation du cannabis, devrait garder le cap de l’interdit

Date : 18 mai 2012 PARIS
source : Daphné BENOIT (AFP)

Farouche opposant à la légalisation et la dépénalisation du cannabis, le nouveau ministre de l’Intérieur Manuel Valls devrait maintenir le cap de l’interdit, malgré certaines propositions d’assouplissement émanant de son propre camp.

Interrogé sur le cannabis lors du premier débat des primaires socialistes organisé par France 2 mi-septembre, M. Valls s’était dit « fermement opposé, au nom même des valeurs de gauche (…), à toute concession dans ce domaine ».

« Les ravages de la drogue sur des jeunes, des gamins, dès le collège (…) ça commence souvent – pas automatiquement – par ce type de consommation, par cette économie souterraine qui mine nos quartiers », avait poursuivi M. Valls.

En juin 2011, le nouvel homme fort de la Place Beauvau avait également critiqué la proposition d’un groupe de travail socialiste présidé par Daniel Vaillant, préconisant la « légalisation contrôlée du cannabis » et la mise en place d’une véritable « filière nationale ». « L’idée de légaliser le trafic de cannabis, de l’officialiser, d’en organiser la diffusion, va à l’encontre de mes valeurs », avait alors réagi le député-maire d’Evry (Essonne).

D’autres ténors du PS, eux, avaient adopté une position plus mesurée. Jean-Marc Ayrault, ancien chef de file des députés PS et nouveau Premier ministre, avait estimé à l’époque que la question de la légalisation n’était « pas tranchée », et que la gauche, une fois au pouvoir, « organisera(it) une commission de consensus pour essayer de dégager des solutions ».

François Hollande, en revanche, avait déclaré avant son arrivée au pouvoir qu’il souhaitait maintenir l’interdit et qu’il ne reprendrait pas la proposition du sénateur-maire de Dijon François Rebsamen visant à transformer en contravention le délit de consommation de cannabis. « Nous pouvons rester sur une logique pénale, y ajouter une logique de soin », avait souligné en avril le futur président.

La France, qui possède l’une des législations les plus répressives d’Europe, figure au cinquième rang européen au niveau de la consommation de cannabis.

En dépit de la politique de prohibition menée depuis 1970, près de 4 millions de personnes avaient, en 2010, consommé du cannabis au moins une fois dans l’année, et 1,2 million de personnes seraient des consommateurs réguliers, à un niveau stable par rapport à 2005.

Fabrice Olivet, de l’association Asud (Auto-Support des Usagers de Drogues), qui milite pour la dépénalisation, « espère que le ministère de la Santé fera contrepoids » à l’Intérieur sur la question des drogues. M. Valls « fait partie de ces socialistes qui pensent que pour pouvoir être crédible sur le plan de la sécurité, il faut avoir un discours qui ne se distingue pas de celui de la droite au niveau des valeurs, notamment sur l’usage de drogue », juge-t-il.

« Or, on fait totalement fausse route, la politique de répression en oeuvre frappe en majorité les plus faibles, les gens qui vivent dans les banlieues et issus de l’immigration », ajoute-t-il. « Ma crainte, c’est que le dossier drogue paie l’accusation de laxisme des socialistes sur le dossier de l’immigration. »

Stéphane Gatignon, maire EELV de Sevran (Seine-Saint-Denis), qui voit dans la dépénalisation le seul moyen de lutter contre les trafiquants, prédit quant à lui que le débat sur cette « question de santé publique » refera nécessairement surface pendant le quinquennat.

« Valls est pragmatique. Il va devoir aborder cette question un jour ou l’autre s’il veut gagner la lutte contre les trafics », a-t-il déclaré à l’AFP.

Cannabis: Valls contre la « fumette »

Date : 24 mai 2012
source : Valeurs Actuelles

Vers un affrontement Manuel Valls (Intérieur) – Marisol Touraine (Santé) sur l’épineuse question de la dépénalisation du cannabis ? L’association (de gauche) Asud (Auto-Support des Usagers de Drogues) «espère que le ministère de la Santé fera contrepoids » à la Place Beauvau.
Selon l’association, Valls, opposé à toute libéralisation, « fait partie de ces socialistes qui pensent que pour pouvoir être crédible sur le plan de la sécurité il faut avoir un discours qui ne se distingue pas de celui de la droite au niveau des valeurs». Riposte amusée, mais ferme, d’un proche du ministre: « Nous recevrons cette association si elle le souhaite mais que les choses soient claires : la « gauche fumette », c’était 1968 pas 2012! ».

Et si ASUD acceptait l’invitation et tentait de convaincre M. Valls qu’il se trompe ? Chiche !

Marche Mondiale du Cannabis, 12 mai 2012 Cannabis « le changement, c’est maintenant »

Réaction à l’élection de François Hollande

« Le changement, c’est maintenan ». En effet en matière de politique des drogues et celle à l’égard du cannabis en particulier, le changement est urgent. Telle est la tonalité voulue cette année par les organisateurs de la Marche Mondiale du Cannabis, prévue samedi 12 mai partout en France.
Dans la foulée du basculement historique de la France, à gauche, avec l’élection de François Hollande à la Présidence de la République, les revendications citoyennes de millions d’usagers du cannabis et d’autres substances illicites vont se faire entendre opportunément.

En effet, après quatre décennies de prohibition acharnée aux résultats catastrophiques, il est grand temps que le débat public s’ouvre, et d’agir pour que le projet de mandature législative intègre un changement drastique de la loi française relative aux stupéfiants, en suivant par exemple les recommandations de la Commission Mondiale sur la Politique des Drogues.

C’est pour demander qu’un nouveau cadre soit fixé, autour de la « dépénalisation », de l’« autoproduction », et du « cannabis thérapeutique » que les manifestants se rassembleront à Bordeaux, La Réunion, Lille, Lyon, Nice, Marseille, Paris, Toulouse, Tours, Nancy (à confirmer).

L’un des porte-parole de la quinzaine d’associations et partis politiques qui ont conjointement signé un appel « Cannabis : des revendications citoyennes » souligne : « Hollande, c’est un nom qui sonne bien à l’oreille des jeunes, auxquels le nouveau Président souhaite s’adresser pour « changer l’avenir de la France ». Depuis quatre générations, les jeunes sont les victimes d’une politique de répression contreproductive. Rappelons que la loi française est l’une des plus rigide au monde. Mais alors que la crise de la dette commande de réduire les dépenses, un changement drastique de politique des drogues permettraient non seulement de faire des économies importantes, mais pourrait aussi renflouer des caisses bien vides. Il est tant d’en finir avec les lois d’exception pour réguler de manière pragmatique, sur des bases scientifiquement validées, l a production, la distribution et la consommation de tous les psychotropes. Par exemple, sur le modèle des Cannabis Social Club en Espagne, nous pourrions envisager la possibilité pour les usagers de se regrouper et d’organiser des filières courtes de production, de distribution, ainsi que l’usage social dans des lieux adéquats… au plus grand bénéfice de la santé, la sécurité et des finances publiques. Depuis dix ans, la politique sécuritaire a été largement privilégiée au détriment de la santé qui a dangereusement été malmenée. Il faut donc comme nous le proposons une politique plus équilibrée, sans quoi rien ne changera vraiment… » a

Pour trouver les coordonnées des rassemblements prévus le 12 mai, ou télécharger les documents d’information (affiches, flyers, images, etc…), consulter les archives, entrer en contact, etc… http://marche.mondiale.free.fr

L’envers du décor : la nouvelle campagne de prévention de l’Etat

La Mission Interministérielle de Lutte contre la Drogue et la Toxicomanie (MILDT) a lancé le 13 février dernier une web-campagne intitulée « l’envers du décor ». La vidéo propose un angle de réflexion inhabituel pour une campagne de prévention de l’usage de drogues. Elle relègue au second plan les classiques arguments sanitaires et légaux pour se concentrer sur les conséquences du trafic sur la société et faire appel au civisme des consommateurs. Son slogan : Nos actes ont des conséquences, la consommation de drogue aussi. Même chez ASUD les avis sont partagés.

Pour

Une campagne réaliste qui ouvre le débat.

Serions-nous à un tournant de la politique des drogues ? La population n’est plus dupe. Rabâcher la dangerosité sanitaire et l’interdit légal comme si la consommation était déconnectée du reste de la société n’est plus crédible. La bulle « punir ou soigner » dans laquelle elle a été placée depuis 40 ans est un leurre. C’est un phénomène de société bien plus vaste, comme le montre efficacement en moins de 2 minutes la vidéo interactive.
Tout commence par une scène qui montre la banalité de la consommation de cannabis lors d’une fête privée en appartement entre jeunes gens. Ici point de punks nihilistes ou de hippies illuminés. Ce n’est pas non plus une rave, une skin party ou un bizutage. C’est une fête normale avec des gens normaux. Et fumer de l’herbe est clairement identifié comme un élément important de cette convivialité. Le clip ne suggère pas que nous sommes en présence d’un groupe d’amateurs de cannabis. Certains semblent intéressés par ce produit, d’autres non. Comme pour l’alcool chacun semble respecter les choix de l’autre.
Le film bascule ensuite littéralement dans la cuisine d’un couple dont l’appartement est situé sur le palier d’un lieu de deal. Témoins impuissants et exaspérés de la violence engendrée par ce marché noir, ils subissent la loi dictée par le caïd local qui utilise la misère de ce quartier visiblement populaire.
Tour à tour les éléments cliquables dénoncent l’exploitation des petites mains du trafic, des mineurs souvent (mules, revendeurs, guetteurs), les atteintes environnementales sur les zones de production (pollution et déforestation), sans oublier les risques sanitaires et judiciaires. Et c’est bien toute la nouveauté de cette campagne : remettre ces derniers éléments dans un contexte plus global qui interroge notre choix de société. D’un côté des consommateurs qui ne voient pas ce qu’il font de mal et de l’autre un système mafieux et ses conséquences qui prospèrent faute d’alternative officielle.
Le message aurait pu être une vulgaire injonction comme « Dis leur merde au dealers » en 1987. La portée du slogan « Nos actes ont des conséquences » ne doit pas être sous-estimée et toutes campagnes MILDT confondues c’est sans doute celui qui se rapproche le plus du mythique « Savoir plus, risquer moins » de 1999 en nous invitant à faire des choix éclairés sans nous dicter une conduite à tenir. Il va même plus loin en ne se limitant pas à l’aspect sanitaire individuel mais en y ajoutant pour la 1ère fois une dimension globale et collective.

Contre

La MILDT nous la fait à l’envers.

Dès le titre, cette campagne évoque un énième reportage alarmiste et racoleur sur fond de témoignages bouleversants obtenus en caméra cachée ou saisie sur le vif de l’émotion façon zone interdite. Le genre de vérité nue scénarisée comme il se doit pour vous révolter immédiatement sans vous laisser le temps d’analyser. Dans le communiqué de presse officiel de la MILDT cela s’appelle « une invitation à la réflexion ». Réfléchissons alors.
Les insupportables nuisances subies par les riverains des zones de deal sont indéniables. Ces dernières années les faits mis en exergue par les médias sur ce sujet, comme récemment la mobilisation des habitants de Saint-Ouen ou les règlements de compte à Marseille, sont venus nourrir le scepticisme sur l’efficacité de la guerre à la drogue. Mois après mois ces faits divers ont mis la « tolérance zéro » face à son échec et rendu audibles les critiques à son égard ainsi que les alternatives possibles. Ce constat a même abouti au dépôt en juin 2011 d’un rapport parlementaire par l’ancien ministre de l’intérieur Daniel Vaillant pour qui à présent la légalisation du cannabis est la seule voie possible pour réduire les risques liés au trafic. Y compris au niveau international, la prestigieuse Commission Mondiale sur les Drogues a demandé l’an passée une réforme du système. Accusée publiquement d’avoir des conséquences douloureuses sur la société, la prohibition devait être défendue par la MILDT. Quand les réformateurs accusent la prohibition d’être responsables des méfaits du trafic, la MILDT répond que c’est en réalité la demande des consommateurs qui est le vrai coupable. Coupable de la mort des mules qui transportent la drogue encapsulée dans leur estomac. Coupable des dégâts sur l’environnement causée par les laboratoires clandestins. Coupable de l’enfer quotidien que vivent les habitants des quartiers aux mains trafiquants. L’argument est pitoyable : c’est celui qui dit qui l’est. Voilà tout l’apport qu’est capable d’apporter au débat public le coordinateur de l’action gouvernementale sur les drogues. Cette pirouette qui fait porter la responsabilité sur l’acte de consommer, permet de revenir aux fondamentaux de la guerre à la drogue : stigmatiser le consommateur source de tous les maux, ce bien pratique bouc-émissaire de l’insécurité, cet éternel fardeau pour la société. Ce à quoi nous pourrions répondre : Vos actes ont des conséquences. La prohibition des drogues aussi. Un slogan qui irait très bien avec les clips de Techno+ à l’occasion des 40 ans de la loi de 70.

Faire encore du chiffre avec les drogués

Une circulaire du ministère de la Justice du 16 février 2012 relative à l’amélioration du traitement judiciaire de l’usage de produits stupéfiants impose désormais une réponse pénale systématique, avec stage de sensibilisation à la première infraction et relance de l’injonction thérapeutique. Combien de fois faudra-t-il encore répéter que la prévention et le soin sous la contrainte sont inefficaces ?

Par leur nombre plus que par volonté politique, les usagers ont gagné une sorte de bienveillance mêlée de lassitude de la part de certains procureurs et Officiers de police judiciaire (OPJ) qui classent de nombreuses procédures en fonction du dossier. D’après la circulaire, ce procédé favoriserait la banalisation de la consommation. Le classement sans suite et le simple rappel à la loi sont surtout indispensables pour résorber l’engorgement de la justice, et focaliser les moyens sur des priorités comme la prévention de la violence, la tranquilité publique, et la lutte contre les mafias.

En cas d’usage simple, et quelle que soit la quantité et le profil de l’usager, le ministère de la Justice demande aux procureurs d’exclure le recours au classement sans suite en opportunité et au classement avec rappel à la loi. À la première infraction, la circulaire les enjoint désormais à proposer systématiquement le stage de sensibilisation comme alternative à la peine (version soft) ou dans le cadre d’une composition pénale avec inscription au casier (version hard).

Un marché captif de dizaines de milliers d’usagers par an offert sur un plateau aux structures qui organisent ces stages, alors que leur évaluation est encore attendue. À condition de trouver des fonds publics pour les financer, de nombreux prévenus n’ont pas les ressources pour sortir 450 euros. Et si les plus fortunés payent ce prix exorbitant pour les autres, cela ne suffira pas à couvrir l’explosion des besoins suite à cette circulaire. Même chose pour l’injonction thérapeutique systématique à la moindre suspicion de dépendance : comment la financer ? Si le stage n’est pas possible ou opportun, la directive demande d’utiliser la procédure simplifiée d’ordonnance pénale délictuelle avec réquisition d’une amende pour « faciliter la gestion des flux de contentieux générés par la limitation de la mesure de rappel à la loi ». Un gros bazar est déjà prévu. En cas de récidive ou de refus de l’injonction thérapeutique, la circulaire demande le défèrement devant le tribunal correctionnel, une réponse répressive à l’usage simple qui touchera encore principalement les usagers les plus exposés dans la rue et les quartiers populaires.

Cette mesure est une conséquence directe des recommandations du rapport parlementaire relatif à la toxicomanie du 30 juin 2011. Un mauvais travail donne des produits dérivés calamiteux. Asud demande le retrait de cette circulaire et une expertise officielle enfin paritaire, scientifique et professionnelle. Nous souhaitons surtout que les praticiens de la justice enterrent cette décision administrative en forme de matraque. Comme ils le firent malheureusement pour celles de Pelletier en 1978 ou Guigou en 1999 qui demandaient de limiter les poursuites pour usage simple (encore 5 000 incarcérations annuelles environ). L’indépendance de la Justice doit s’appliquer dans les deux sens.

Et la drogue dans tout ça ?

Quelles sont les positions des principaux partis politiques en lice pour l’élection présidentielle concernant l’usage et les usagers de drogue ? Bien que certains sujets soient peu abordés (les salles de consommation à moindres risques par exemple), un rapide aperçu des programmes et des interventions publiques permet de se faire une idée de ce qu’en pense chaque candidat-président. Seule la légalisation du cannabis semble au final vraiment tarauder nos politiciens. Petit tour d’horizon.

Commençons par la droite de la droite. Sans surprise, du côté du Front national (FN), on se refuse à toute dépénalisation des drogues. On argue même qu’il faut « accentuer la répression contre les trafiquants mais aussi contre les consommateurs ». La drogue semble être considérée par les militants frontistes comme un enjeu purement sécuritaire et non sociétal. Une phrase lapidaire à propos des consommateurs se glisse tout de même dans le programme du FN : « Les consommateurs doivent être soumis à une obligation de soins. »

Moins à droite, le parti au gouvernement ne semble pas pour autant beaucoup plus ouvert sur la question. Pas de traces de drogue dans le programme 2012 de l’Union pour un mouvement populaire (UMP). Mais a priori, pas de changements révolutionnaires du côté du parti de la majorité. Répondant à Jacques Attali pour Nicolas Sarkozy, actuel président et candidat de l’UMP pour la présidentielle, le secrétaire général de l’UMP, Jean-François Copé, s’est dit hostile à toute dépénalisation, parlant « d’irresponsabilité » et de « discours démagogique » quand des dirigeants socialistes ou écologistes se ris-
quaient à l’évoquer.

Au Mouvement démocrate (Modem), parti du centre, on ne semble sûr de rien. Mais on s’ouvre à la réflexion. Responsable des questions de société au sein du parti, Jean-Luc Bennahmias, a ainsi salué en juin 2011 la réouverture par le socialiste Daniel Vaillant (PS) du débat sur la légalisation du cannabis, fustigeant notamment l’hypocrisie de mise actuellement…
Répondant à Jacques Attali à propos de la prohibition, le président du Modem, François Bayrou, estimait quant à lui qu’il fallait envisager les addictions aux produits psychotropes « d’abord sous l’angle de la santé publique ». À l’antenne de France Inter, Bayrou s’interrogeait publiquement :
« Je ne suis pas fermé à la réflexion mais je crois que la légalisation augmenterait la consommation. » Ni répression aveugle ni légalisation immédiate, une mesure qui serait selon Bennahmias incomprise par la population. Au centre, on souffle le chaud et le froid.

Au Parti socialiste (PS), nombreuses sont les voix à proposer des alternatives à la pénalisation pure et simple. Pour rappel, Martine Aubry qui était la principale concurrente de François Hollande lors des primaires au sein du parti s’était clairement prononcée pour la dépénalisation de l’usage de cannabis. Interrogé par Jacques Attali sur la prohibition, François Hollande qui représentera finalement le PS aux élections répondait cependant :
« Tout en maintenant l’interdit des drogues, il faut adosser la sanction à une prise en charge thérapeutique de l’usager, sans laquelle la pénalisation restera vaine. » L’interdit, François Hollande semble y tenir. Il le répétait sur France 2 il y a peu : « Est-ce qu’il faudra maintenir l’interdit ? Je l’affirme. »
Quelques mois auparavant, il semblait pourtant se poser des questions. Lors d’un débat public dans le XXe arrondissement parisien, il demandait qu’une réflexion soit mise en place à l’échelle européenne et avouait que l’expérience portugaise de la dépénalisation méritait d’être étudiée.

Les écolos ne semblent pas changer de ligne sur la question de la drogue. Candidate à la présidentielle pour le parti Europe Écologie-Les Verts, Eva Joly est l’une des candidates les plus claires à propos de l’usage de drogues. Dans une récente interview à Rue89, elle se prononçait encore pour la dépénalisation et une régularisation des drogues douces avec l’adoption de taxes et d’une économie contrôlée. Elle abordait également en ces termes le sujet des salles de consommation à moindres risques, un sujet que la plupart des dirigeants de parti n’évoquent même pas : « Je suis absolument pour les salles de shoot… cela me paraît être le minimum que l’on puisse faire pour cette catégorie d’exclus très marginalisés. »

Candidat du Front de gauche, Jean-Luc Mélenchon affirmait pour sa part au site Seronet qu’« il est nécessaire de développer de nouveaux programmes dans la lutte contre la propagation de maladies telles que l’hépatite C et le VIH ». Selon lui, les salles de consommation à moindres risques « offrent une sécurité sanitaire pour les usagers de drogues ». Argument plus inattendu, Mélenchon vante les salles de consommation car
elles participeraient à restaurer la « tranquillité et la sécurité des habitants » en diminuant la consommation de drogue dans l’espace public. Le leader de la gauche de la gauche peinait en revanche à se prononcer clairement pour ou contre la légalisation de drogues et résumait : « La lutte contre la toxicomanie ne passe pas par un accroissement de l’arsenal répressif qui a prouvé son inefficacité. »

La légalisation du cannabis semble être une évidence aux camarades trotskistes du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA). Dans leur presse militante, ils écrivent : « La légalisation est la seule mesure sérieuse en terme de santé publique. » Et plus loin : « Ne plus faire du consommateur un délinquant est le préalable à toute politique de santé. » Et de citer l’importance de programmes tels que la distribution de seringues stériles. Candidat du NPA, Philippe Poutou s’est pour sa part prononcé pour l’abrogation de la loi de 1970. Au côté des écolos, le NPA semble le parti se présentant aux élections le plus radical concernant l’usage de drogues.
Toujours chez les trotskistes, les militants de Lutte ouvrière (LO) semblent moins ouverts sur la question. Dans la presse du parti, on pouvait lire récemment : « Alors dans une telle société, la légalisation serait-elle un progrès ? Il est bien difficile de le dire. »
L’article laissait « aux médecins ou d’autres professionnels de ces questions» toute latitude pour « réfléchir, en ayant pour seul objectif de combattre les toxicomanies. » Il y a peu, Nathalie Arthaud, candidate de LO, reconnaissait tout de même lors d’un passage sur i>télé l’inefficacité de la répression et de la pénalisation.
Si l’échec de la politique actuelle en matière de drogues les pousse à la réflexion, les dirigeants des partis les plus importants de l’échiquier politique restent étrangement archifrileux sur les questions concernant la prohibition. Faut-il prendre comme un aveu les propos de ce cadre du Modem, Jean-Luc Bennahmias, « on ne peut pas passer du pour au contre du jour au lendemain, ce serait inexplicable pour la population » ? Nos politiciens auraient-ils simplement peur de la réaction d’une partie de leur électorat ? Quant aux appareils partisans, ils semblent faire encore peu de place aux questions précises comme les salles de consommation à moindres risques ou l’utilisation du cannabis thérapeutique…

Histoire de la prohibition des drogues avec Line Beauchesne

Line Beauchesne est professeure titulaire au Département de criminologie de l’Université d’Ottawa. Elle étudie la prohibition depuis 20 ans. De cette politique des drogues, elle dresse trois constats : l’inutilité, la nuisance et le gaspillage. Inutile, d’abord, parce qu’interdire n’élimine aucunement l’accessibilité des produits illicites. Nuisible, ensuite, parce que la prohibition oblige l’argent à suivre la voie des marchés noirs ce qui renforce le pouvoir des mafias dont les réseaux sont maintenant mondialisés. Gaspillage, enfin, parce que 95 % des ressources publiques investies vont à la répression plutôt qu’au traitement et à la prévention. L’échec est donc total : éliminer la drogue est une utopie et les moyens mis de l’avant ne font qu’empirer la situation.

Nora Berra & la dépénalisation de l’usage de drogues : A une question complexe, mieux vaut éviter d’apporter des réponses simplistes

Communiqué de presse AIDES / ASUD.

« A l’aube de nouvelles échéances électorales, les chantres de la dépénalisation donnent de nouveau de la voix » nous explique Nora Berra.
On pourrait aussi dire : « A l’aube de nouvelles échéances électorales, certains politiques sont contraints de donner de la voix, y compris sur des sujets dont ils n’ont visiblement pas la maîtrise ».

Le débat sur la dépénalisation de l’usage du cannabis et plus largement la question historique de la prohibition des drogues dépasse de très loin la petite cuisine électorale française. Il s’agit d’un débat planétaire, déclaré « légitime », par le président Obama lui-même lors d’une célèbre conférence de presse donnée à la Maison Blanche. La France n’est pas le centre du monde, et en matière de drogues elle gagnerait à jouer la modestie, vu le retard criminel pris par notre pays dans les années 90 pour mettre en place une vraie politique de réduction des risques.

Madame le secrétaire d’État, le débat sur la sortie de la prohibition est un débat sérieux qui mérite mieux que le mépris populiste que vous semblez vouer à la « philosophie ». C’est une question débattue au plus haut niveau, par des responsables politiques de premier plan que l’on peut difficilement taxer de laxisme ou de prosélytisme. Si Madame Berra avait pris le temps de lire le rapport de la Commission mondiale sur la politique des drogues remis le 02 juin à la tribune des Nations unies , elle aurait peut-être remarqué le niveau de compétence des signataires, qu’il s’agisse de l’ancien secrétaire général de l’ONU Kofi Annan, de l’actuel premier ministre grec, des anciens présidents de Colombie César Gaviria et du Mexique Ernesto Zedillo, ou de l’ex-secrétaire d’Etat américain George Shultz. La polémique électoraliste franchouillarde n’est peut-être pas à chercher du côté des partisans d’une réforme de notre bonne vieille loi de
1970, qui militent activement depuis des années pour que notre pays rompe avec la démagogie dès que le sujet drogue s’impose sur la scène médiatique.

Si Madame la secrétaire d’État voulait s’y intéresser sérieusement, elle aurait compris que c’est justement parce que la consommation de cannabis et des autres drogues pose des problèmes de santé publique, que nous affirmons que la répression est une impasse. Une autre politique des drogues est possible, comme le montre l’exemple du Portugal.

Elle aurait également compris que d’autres « mères de famille », y compris dans nos proches banlieues, luttent tous les jours pour que leurs enfants puissent échapper aux balles perdues de la guerre à la drogue.

Nous prenons acte du fait que « le ministère chargé de la santé ne sera jamais le ministère chargé de la promotion des addictions », nous avions bien remarqué qu’il s’agit d’une tâche réservée plutôt au ministère de l’intérieur… Si nous avions mauvais esprit, nous pourrions aussi ajouter que la promotion des addictions est un concept à géométrie variable, selon que l’on parle de drogues illicites, de tabac, de jeux en ligne et surtout d’alcool, dont la production hexagonale reçoit régulièrement le soutien des élus de la République.
Puisqu’il faut parler des échéances électorales à venir, nous affirmons notre détermination à animer le débat public sur une question de société qui intéresse tous les contribuables français.
En tant que citoyens nous avons le droit de savoir comment et pourquoi l’argent de l’État est dépensé au titre d’une politique qui a fait la preuve de son inefficacité.

Contact presse : Antoine Henry (AIDES) – 06 10 41 23 86 / Fabrice Olivet (ASUD) – 06 04 51 33 82

Cannabis : sécurité pour tous

La criminalisation du cannabis ne sert à rien. La loi n’influence pas la décision de consommer ou pas. La répression professionnalise le trafic sans le résorber. La réponse pénale est inhumaine pour les usagers thérapeutiques. Elle est inefficace pour inciter à une gestion socialement acceptable de la consommation récréative et protéger les mineurs. Par contre, cette politique a des conséquences très négatives pour la société. Les organisations criminelles prospèrent sur ce marché noir, régentent de nombreux territoires et gangrènent l’économie et la vie quotidienne. La prohibition du cannabis est une source majeure d’insécurité.

Des revendications citoyennes

Les consommateurs de cannabis partagent le besoin de sécurité exprimé par l’ensemble de la population. Ils sont à la fois victimes de la répression et de la violence générée par le marché noir. Usagers et riverains subissent l’occupation de territoires par des gangs violents, ils sont conscients du grave péril que constituent le blanchiment et la corruption.

Afin de protéger efficacement toute la population, nous demandons une réforme de la loi de 70 de lutte contre la toxicomanie, incluant une régulation publique du marché du cannabis : Dépénalisation de la consommation privée, de la possession et de l’autoproduction pour usage personnel. Autorisation de cercles privés à but non lucratif regroupant des consommateurs majeurs afin d’organiser en filières courtes la production, la distribution et l’usage social.

Sécurité des usagers

Le cannabis ne serait plus le seul produit de consommation de masse échappant à tout contrôle de qualité et aux règles d’usage. Les autoproducteurs et les producteurs seraient légalement protégés contre le vol et le racket. Les usagers seraient soumis à une réglementation sanctionnant les conduites à risques sous l’emprise et la cession, même gratuite, aux mineurs.

Sécurité des territoires

L’adoption de ce modèle pragmatique de gestion devrait entraîner la fin du deal de rue et donc la libération des territoires dominés par les trafiquants de cannabis.

Sécurité pour la société

La limitation du marché noir diminuerait la masse de capitaux blanchis par les trafiquants, le risque de corruption pour protéger leur business, leur pouvoir sur des populations précaires.

Sécurité des familles

Une information objective serait plus efficace pour limiter les risques liés au cannabis que la stigmatisation et la désinformation actuelle. En favorisant un dialogue constructif dans les familles et entre adultes, elle s’articulerait autour de campagnes sur les effets, les pratiques pour réduire les risques, les dispositifs d’assistance aux usagers problématiques.

Sécurité de l’État et des finances publiques

Le marché noir du cannabis ne financerait plus des terroristes, des mafias et des dictatures. Les énormes budgets alloués à la répression pourraient être réorientés vers des actions plus prioritaires et efficaces. Le système de clubs du cannabis générerait des emplois officiels, des taxes et impôts. La fin de la chasse à la boulette contribuerait au retour de la confiance envers les autorités.

ASUD appelle à participer à la Marche mondiale du cannabis

samedi 7 mai 2011, 14h00, Paris -Bastille

 

Légalisation : « not if but when »

Le 2 novembre 2010, l‘État de Californie procédait au premier référendum de histoire consacré à la légalisation du cannabis. Intitulée « Proposition 19 », cette initiative avait pour but d’autoriser la possession d’une faible quantité de marijuana à des fins de consommation personnelle et d’en permettre la culture dans certaines conditions, par exemple en cas d’usage thérapeutique ou sur une surface inférieure à 2 m2. La vente au bénéfice de l’État était également envisagée. 54% des Californiens ont rejeté la proposition et 44% l’ont approuvée. L’analyse d’Ethan Nadelman, directeur du Drug Policy Alliance, le plus célèbre des activistes pro-cannabis(1)

Si l’initiative californienne pour la légalisation de la marijuana, la Proposition 19, n’a pas remporté la majorité des voix, elle représente malgré tout une victoire extraordinaire pour le mouvement global pour la légalisation de la marijuana. Cet échec indéniable sur le plan électoral est analysé par les militants américains comme une avancée significative en matière de crédibilité du concept de légalisation. Depuis la Proposition 19, la légalisation est une option sérieuse, vraisemblable et discutée rationnellement.

L’impact médiatique, non seulement en Californie mais à travers le pays tout entier et au niveau international, a été exceptionnel. La Proposition 19 est devenue l’initiative législative la plus célèbre de l’année en Californie et sur l’ensemble du territoire américain. Désormais, la question n’est plus de savoir s’il faut légaliser la marijuana mais de savoir comment le faire. Différents sondages réalisés en Californie ont montré que la majorité des citoyens de l’État étaient favorables à la légalisation. L’un des porte-parole du «Non à la proposition 19 » a même reconnu qu’il y avait, dans leurs rangs, un débat entre ceux qui restent hostiles à toute idée de légalisation et ceux qui y seraient plutôt favorables mais qui se méfient de certaines dispositions, voire des menaces du gouvernement fédéral. La Proposition 19 a permis de légitimer le discours public sur la marijuana. Un nombre toujours croissant d’élus ont soutenu l’initiative ou affirmé avoir voté pour elle et d’autres, plus nombreux encore, affirment, en privé, vouloir prendre une position publique sur le sujet. Des soutiens émanent également de syndicats ou d’organisations de défense des droits civils, comme la section californienne de l’Association nationale des officiers latinos.

L’attention s’est accrue au niveau international, notamment en Amérique du Sud où Calderon, le président mexicain, et Santos, son homologue colombien, n’ont pas manqué de critiquer la proposition, présentée comme un exemple de l’incohérence de la politique sur les drogues américaine. Le risque qu’elle puisse l’emporter les a cependant poussés à appeler à élargir le débat sur la légalisation et les alternatives à la politique actuelle. Alors qu’ils s’étaient publiquement exprimés contre la Proposition 19, la plupart des diplomates mexicains indiquaient de même, en privé, espérer qu’elle l’emporte.

Si personne n’a jamais cru que la victoire de la Proposition 19 se traduirait par la faillite instantanée des organisations criminelles mexicaines, tout le monde s’accorde à penser que cette mesure constituerait une étape importante vers la légalisation des deux côtés de la frontière. Et qu’elle entraînerait à terme la disparition des organisations criminelles, comme ce fut le cas pour les contrebandiers avec la fin de la prohibition de l’alcool. « Si la Californie pouvait donner l’exemple, espérait ainsi l’ancien président mexicain Vincente Fox à la radio la semaine dernière. Que Dieu fasse que la mesure l’emporte, et tous les autres États américains lui emboiteront le pas. »

Il est aujourd’hui de plus en plus évident que la légalisation de la marijuana intéresse particulièrement les jeunes et que soumettre cette question à un vote augmente les chances qu’ils aillent effectivement voter. Les deux principaux partis n’ont désormais pas d’autre choix que de s’y intéresser pour tenter de rallier le soutien des jeunes électeurs. Les Démocrates y voient, à juste titre, un bon moyen de rafler des voix aux Républicains. Interrogé sur la manière de remotiver les jeunes qui avaient été les premiers à soutenir Barack Obama, John Burton, le président du parti démocrate de Californie, a ainsi répondu par un seul mot : « l’herbe ». Il est cependant intéressant de noter que Meg Whitman, la candidate républicaine au poste de gouverneur de Californie, n’a pas activement fait campagne contre la Proposition 19, vraisemblablement pour ne pas s’aliéner le vote de jeunes électeurs qui ne soutiennent pas les Démocrates mais qui se sentent vraiment concernés par la légalisation de la marijuana.

Dans le paysage politique, les plus jeunes électeurs penchent de plus en plus vers le libertarisme(2), notamment à cause de questions comme celle de la marijuana. Démocrates et Républicains devront absolument prendre en compte cette question, surtout si Gary Johnson, l’ancien gouverneur du Nouveau-Mexique devenu champion de la légalisation et de la réduction des risques, se lance l’année prochaine dans la course à l’investiture républicaine pour les élections présidentielles. Ce qu’il fera sûrement. Les jeunes, notamment ceux qui votent pour la première fois, pourraient alors être nombreux à lui apporter leurs suffrages, plus encore si Ron Paul se décide à lui passer le relais.

Pour nous qui sommes depuis longtemps engagés dans une stratégie de réforme de la loi sur la marijuana, le plan reste le même que celui envisagé en cas de victoire de la Proposition 19 : soumettre cette question au vote dans les États où les sondages font apparaître une majorité d’opinions favorables, et introduire des projets de loi similaires dans les législations des États. La légalisation remportant désormais le soutien de près de 50 % des gens, non seulement en Californie mais dans un nombre grandissant d’États de l’ouest américain (Washington, Oregon, Alaska, Colorado et Nevada), il semble tout à fait probable que ce genre d’initiative y voit le jour dans les années à venir. S’il est encore trop tôt pour dire que la question sera à nouveau à l’ordre du jour du scrutin 2012 en Californie, on sait au moins qu’un projet de régulation et de taxe sur la marijuana sera évoqué pendant la législature, comme ce fut déjà le cas cette année. La Proposition 19 et la popularité croissante de la légalisation de la marijuana au niveau national les obligeant à relancer sérieusement le débat durant leur propre législature, une flopée de projets de réformes législatives du même type devrait suivre dans d’autres États.

La Proposition 19 peut d’ores et déjà s’enorgueillir d’une victoire dure à remporter : le gouverneur Arnold Schwarzenegger a récemment signé un projet de loi transformant la possession de marijuana, jusqu’alors considérée comme un acte de délinquance, en infraction sans arrestation, passible d’une simple amende comme pour le stationnement. Face aux 61 000 arrestations enregistrées l’an dernier pour possession de marijuana (environ trois fois plus qu’en 1990), ça n’est pas rien. Même s’il est généralement acquis que c’était avant tout pour saper un des arguments clés de la Proposition 19 que le gouverneur a accepté de signer la proposition faite par Mark Leno, un sénateur libéral.

Toutes les données démographiques, économiques et éthiques plaident en faveur de la fin de la prohibition de la marijuana. Plus de la moitié des électeurs californiens de moins de 50 ans ont dit qu’ils voteraient pour la Proposition 19, et ils l’ont probablement fait. Les plus jeunes y sont les plus favorables, les plus vieux les plus opposés. Quant aux arguments économiques en faveur de la légalisation (réduction des dépenses liées à l’application de la loi et revenus générés par la taxation de la marijuana légale), ils ne pourront que devenir de plus en plus convaincants. La marijuana ne va pas se légaliser toute seule mais, grâce à la pression politique de ceux qui pensent qu’il est grand temps de sortir la marijuana du placard et du système judiciaire, l’élan s’amplifie comme jamais parmi les Américains.

(1) Cet article a été publié le 3 novembre sur le site web The Huffington Post (traduction Jacqui Schneider-Harris)
(2) Contraction américaine de libéral-libertaire, le libertarisme se classe plutôt à droite, chez les républicains.

Les conventions internationales sur les stupéfiants n’interdisent pas les salles d’injection supervisées (SIS) !

Communiqué d’Asud, Fédération Addiction, Act Up – Paris, Gaïa Paris, Safe, Sos Hépatites Paris, salledeconsommation.fr,  SOS Drogue International

Ce mercredi à 18h15, la mission d’information parlementaire sur la toxicomanies auditionne Marc Moinard, expert auprès de l’Organisation Internationale de Contrôle des Stupéfiants (OICS). A cette occasion, le collectif du 19 mai tient à clarifier la position négative de l’OICS sur les centres d’injection supervisée, principal argument contre les centres d’injection supervisée avancé par la MILDT et l’Académie de médecine.

Établi en 1968, l’Organe International de Contrôle des Stupéfiants (OICS) est un organe de contrôle indépendant chargé de surveiller l’application des traités internationaux relatifs au contrôle des drogues. C’est une unité administrative du Programme des Nations Unies pour le Contrôle International des Drogues (PNUCID). Composé de 13 membres dont seulement trois sont des professionnels du soin, et d’autres viennent de pays encore éloignés de la démocratie, dont l’Iran, la Chine, la Thaïlande, l’Indonésie, l’OICS s’est souvent montré réticent au regard de la réduction des risques. Son avis de 1999 en fait le seul organisme à interpréter ces conventions comme limitatives à l’établissement de SIS. Cet avis, multipliant l’emploi du conditionnel et procédant d’un raisonnement par analogie aussi peu juridique que scientifique, a de plus varié sur le motif évoqué : en 1999, c’est la convention de 88 qui est évoquée, en 2003, c’est celle de 1961!

Or dans les conventions internationales relatives aux stupéfiants, de 1961, 1971 et 1988, qui codifient les engagements des États membres de l’ONU pour contrôler l’offre et la demande, aucune ne fait mention de salles d’injection supervisées, ni d’autres types particuliers de mesures de réduction des risques (comme les programmes de substitution à la méthadone ou les échanges de seringues).

De plus, en 2002, sur demande de l’OICS, la section des affaires légales du PNUCID rend un avis juridique qui précise qu’« il est difficile d’affirmer qu’établir des SIS corresponde à l’intention d’inciter, d’induire, d’aider ou de faciliter la consommation ou même la possession de drogues illégales ». Les auteurs précisent que si ces actions peuvent paraître insuffisantes d’un point de vue de « réduction de la demande », elles ne constituent pas une intention d’inciter à la commission d’un crime tel que stipulé dans la Convention de 1988. « L’intention des gouvernements est de fournir des conditions plus favorables à la santé pour ceux qui abusent des drogues, de réduire les risques d’infection par des maladies transmissibles et d’offrir des services d’assistance psychosociale et d’autres options de traitement ». Et cela en accord avec l’article 38, 1° de la convention de 1961 qui oblige les États à prendre « toutes les mesures possibles pour prévenir [l’usage] et pour assurer le prompt dépistage, le traitement, l’éducation, la postcure, la réadaptation et la réintégration sociale des personnes intéressées ».
C’est dans le même sens que des avis juridiques suisses(1), allemands(2) concluent que les SIS ne violent pas les traités internationaux.

L’OICS ne s’intéresse pas aux autres priorités de l’ONU telles que la lutte contre la pandémie VIH et la réduction de risques. Il a pris de nombreuses positions contre la réduction des risques ou cautionnant des politiques mortelles pour les usagers de drogues. Par exemple, en 2006, la proposition d’une reclassification de la buprénorphine sur la liste des stupéfiants, proposition rejetée par le comité d’experts sur la dépendance aux drogues de l’OMS en raison des bénéfices reconnus de la buprénorphine en termes de prévention du VIH et de réduction de la mortalité associée aux drogues(3). Dérogeant aux missions et principes édictés par la convention de 1961(4), il ne s’est opposé ni à la Russie où buprénorphine et méthadone sont considérées comme illégales, ni aux méthodes de traitement de pays qui incluent l’incarcération, les travaux forcés voire les électrochocs ou la lobotomie. Enfin, au cours de la « guerre aux drogues » menée par la Thaïlande en 2003, durant laquelle plus de 2500 usagers de drogue ont trouvé la mort et 50000 ont été incarcérés, l’OICS n’a pas hésité à exprimer sa confiance envers le gouvernement thaïlandais, l’encourageant à continuer ses « recherches » en termes de lutte contre la toxicomanie, estimant qu’elles auraient permis de diminuer la consommation de méthamphétamine.

Alors que l’efficacité des approches intégrant une palette variée de réponse, prévention, soins et RDR, est désormais prouvée scientifiquement, l’OICS apparaît ainsi comme uniquement centré sur les approches répressives. Il est étonnant et inquiétant de le voir élevé au rang d’avis absolu par le président de la MILDT et par l’Académie de Médecine !

(1) Bertil, C., Sychold, M. (2000) Use of Narcotic Drugs in public injecting rooms under
Public International Law – AVIS 99-121c. Swiss Institute of Comparative Law, p. 6.

(2) Hedrich, D. (2004) European report on drug consumption rooms. Luxembourg,
European Monitoring Centre for Drugs and Drug Addiction, 96 p.

(3) ECDD. Buprenorphine (final decision). Geneva, World Health Organization, 2006

(4) Csete J, Wolfe D. « Progress or backsliding on HIV and illicit drugs in 2008 ? », Lancet, 2008, 371, 9627, 1820-1

Centre de consommation supervisée : des politiques s’engagent !

Communiqué d’Asud, Anitea, Act Up – Paris, Gaïa Paris, Safe, Sos Hépatites Paris, salledeconsommation.fr,  SOS Drogue International

La synthèse (ci-jointe) de l’étude conduite par l’association Elus Santé Publique et Territoires a permis une réelle avancée sur un dossier qui révèle la difficulté persistante de certains politiques à traiter les questions d’addiction.

Les travaux des élus UMP, Modem, Verts, PS et PC réunis par ESPT ont montré l’intérêt de ce dispositif qui encadre l’usage. Conçu comme un nouvel accès au soin, destiné à des publics particulièrement vulnérables, il est une première prise de distance avec l’emprise de la drogue. Il s’inscrit dans le cadre des évolutions préconisées par l’INSERM pour adapter les politiques de soins aux publics spécifiques qui en sont encore exclus. Questions de santé, questions juridiques, notamment la possibilité d’expérimenter tout en maintenant un interdit et dans le respect des conventions signées, toutes ces questions ont été traitées. En conclusion, les recommandations invitent à une expérimentation pour compléter le continuum des réponses, sans opposer éducation et réduction des risques, sevrage et substitution.

Dans la même journée, 77 députés ont signé une charte1 énumérant des principes généraux et généreux que l’on ne peut que partager. Malgré un appel au pragmatisme, elle ne dit rien hélas de l’adaptation des pratiques actuelles et de la diversification de l’accès au soin qui motive le débat sur les centres de consommation. Et si elle parle de prévention et d’un refus de banaliser l’usage, elle ne dit rien aussi sur la publicité en faveur de l’alcool sur Internet pourtant autorisée par certains de ces mêmes députés : mesure autrement plus dangereuse au regard de la santé publique que la seule expérimentation d’un accueil spécifique de personnes vulnérables !

EGUS 6 : Drogues, économie et sécurité, que doit-on attendre de la loi ?

40 années de criminalisation des drogues, quel bilan pour la protection des individus et de la société ?

Lieu : la Maison des Associations à Paris, 10-18 rue des Terres au Curé , 75013 Paris. Google Map
Date : mercredi 08 décembre 2010
Entrée libre

8h45-9h15 : Accueil autour d’un café

9h15 -9h30 : Présentation de la journée

Argument : chaque débat sera alimenté et enrichi par les questions et les observations des associations et des usagers présents dans la salle
Intervenants : Fabrice Olivet et Laurent Appel

9h30-11h, Premier débat : Salles de consommation à moindre risques.

Argument : La confrontation entre usagers de drogues et riverains est-elle inéluctable ?
Animateur : Pierre Chappard
Plateau : Patrick Padovani adjoint à la santé à la Mairie de Marseille, Veronique Dubarry, maire adjoint à la mairie de Paris, Sylvie Wieviorka, Conseillère de Paris

11h-11h15 : Pause

11h15-12h30, Second débat : 1970-2010 , bilan d’une loi souvent critiquée, parfois réformée, jamais abolie.

Argument : la loi de 70 a-t-elle protégé les citoyens ?
Animateur : Anne Coppel
Plateau : Didier Jayle et Nicole Maestracci, anciens présidents de la Mission Interministérielle de Lutte contre les Drogues et la Toxicomanie (MILDT], Olivier Postel-Vinay, rédacteur en chef de Books.

12h30-14h : déjeuner libre

14h-15h30, Troisième débat : Les usagers dans l’économie des drogues, la sécurité des biens et la sûreté des personnes.

Argument : L’économie des drogues du point de vue de l’usager. La question budgétaire, le poids de l’illicite, les différentes stratégies financières élaborées par les usagers ( part des revenus licites, part du trafic, de l’autoproduction et des activités délinquantes).
L’insécurité du point de vue de l’usager. La question de la violence, la place du manque et le rôle assigné aux états de « conscience modifiée ».
Animation : Laurent Appel
Plateau : associations d’usagers et de réduction des risques : ASUD, Techno+,CIRC, AFR, ANITEA/F3A…

15h30-15h45 : Pause

15h45-17h15, Quatrième débat : Les drogues, l’immigration, la banlieue, élaboration d’un objet politique sensible.

Argument : 40 ans de guerre à la drogue dans les « quartiers ». Bilan de l’épidémie de sida des années 80 -90 et de la montée inéluctable de l’économie parallèle. Comment conjuguer sécurité publique, objectifs sanitaires et droits de l’individu ? Quelle place La drogue occupe-t-elle dans le dossier à tiroir de l’ identité nationale?
Animateur : Fabrice Olivet
Plateau : Fabrice Rizzoli, politologue, spécialiste du crime organisé, Malek Boutih membre du P.S., ancien président de SOS Racisme (non confirmé), Stéphane Gatignon, maire de Sevran.

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