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Le « A » de MILDECA

La Mildt, Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie, est devenue en mars 2014 la Mildeca : Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives. Petite analyse sémantique qui illustre l’adage du prince Salina : tout changer pour que rien ne change.

Subrepticement, le « A » de addiction boute le « T » de toxicomanie hors de tous nos acronymes stupéfiants. L’Association nationale des intervenants en toxicomanie est devenue la Fédération Addiction, les Centres d’accueil et de soins pour toxicomanes ont rendu l’âme pour laisser place aux Centres de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie (Csapa), bref, plus personne ne veut ni soigner, ni représenter, ni même avoir quoi que ce soit en commun avec… les toxicomanes.

La prison ou la cure !

Quelques mauvais esprits auraient la cruauté de rappeler que « toxico » reste le terme usuel pour stigmatiser un consommateur abusif plutôt désargenté, mais il paraît que cette révolution du A représente globalement un progrès sémantique dont il faut se réjouir. Certes, la toxicomanie ramenait le consommateur de substances illicites à l’univers « psychiatrisé » des années Antonin Artaud (1916). Ce module prison-camisole s’est maintenu jusqu’à la fin du XXe siècle où il a régné en maître, puis sous une forme atténuée ensuite. La prison ou la cure ! Disons le clairement, c’est la prison qui a gagné, et largement, suivie comme une ombre par sa commère la faucheuse. Le maniaque des toxiques fut soigné à la douche froide, au pain sec et à l’eau, puis aux neuroleptiques, benzodiazépines et autres myorelaxants, avant de connaître les délices de la prescription légale d’opiacés pour cause de maladie chronique invalidante : c’est la fameuse addiction.

Addiction piège à…

Osons poser la question : ce changement de nomenclature est-il révolutionnaire pour les usagers ? L’addictologie possède le mérite de médicaliser la consommation de substances, toutes les substances. Nous l’avons écrit mille fois, cette fausse neutralisation de la coupure légale entre cannabis et alcool par exemple, n’a aucune incidence en termes de droits de l’Homme, puisque la ganja, qui n’a jamais tué personne directement, continue de fournir son quota de fumeurs au commissariat alors que la drogue dure tirée du raisin, responsable de plus d’overdoses (dits « comas éthyliques ») que l’héroïne et le crack réunis, continue d’être servie à l’Élysée dans des verres en cristal. Oui, c’est facile, mais c’est également vrai. Le « A » de addiction n’a jamais sauvé un seul usager des griffes du gendarme, ni des foudres d’un procureur zélé parti en croisade. D’ailleurs en y réfléchissant, la croisade contre les addictions, avec son petit air de bonne conscience thérapeutique, peut occasionner encore plus de dégâts en embarquant dans ses fourgons tous les furieux de la prohibition du tabac et les nostalgiques de la prohibition de l’alcool. Passons.

Le « S » de drogues

asud55 p06 Danièle Jourdain-MenningerDonc, côté bouteille à moitié pleine (mais à consommer avec modération), cochons la disparition définitive du vieux concept de toxicomanie et ses relents de camisole. Intéressons-nous également au « S » de « lutte contre les drogues ». Ce pluriel qui s’installe l’air de rien à la fin d’un mot qui ne souffre habituellement pas d’autre nombre laisserait entendre que l’on n’est plus dans la propagation de La Drogue, l’ogre qui dévore les petits enfants, mais dans une approche plus pragmatique qui valide des conceptions scientifiques attachées à différencier les substances du point de vue pharmacologique. Or, ces bonnes intentions sont immédiatement ramenées à l’aune de ce qui reste la politique officielle de notre pays, réaffirmée par Madame Jourdain-Menninger, l’actuelle présidente de la Mildeca. Envoyée en mars dernier comme missus dominici à Vienne lors de la convention annuelle de l’ONUDC, l’organe onusien de lutte contre la drogue, elle s’est exprimée ainsi :

« Nous devons protéger nos concitoyens et nos États des conséquences néfastes sur la santé, le développement et la sécurité, provoquées par la drogue. »1 Chassez le naturel…

La lutte finale

Et puis dans Mildeca, il y a le « L » de lutte. Ce qui résiste, c’est ce fantasme de la lutte, du combat, bref, de la guerre qui doit fatalement terrasser un ennemi. Et là, addiction ou toxicomanie, drogue avec ou sans « S », nous savons nous autres usagers – petits trafiquants, consommateurs, habitants des quartiers périurbains, et divers noctambules – que nous en serons les victimes directes ou indirectes.

Quelques voix commencent à se lever parmi les gens « respectables » pour déplorer cette logique du contre, mais hélas, pas au sein de notre gouvernement. « La guerre à la drogue est d’abord une guerre menée contre les usagers », disait feu John Mordaunt. Le « A » de la Mildeca risque de continuer à rimer pour les Addicts avec Avanies, Attrition et surtout, Arrestations.


Notes :

1/ Lire sur a-f-r.org la Déclaration de la France lors de la 57ème session de la commission des stupéfiants à Vienne le 13 mars 2014.

Apaire quitte la MILDT : la fin du bad trip

Ca y est, l’Apaire est dans le sac. ASUD offre un pot (belge, forcément) de départ à celui qui était à la tête de la MILDT depuis 2007. Un worst of de 5 années de désamour entre ce chantre de la morale répressive anti-drogue et les usagers de drogues.

« Au ralenti je soulève les interdits
Oh ! Étienne, Étienne
Oh ! tiens-le bien »

…pourrait chanter ASUD comme le faisait Guesh Patti en 1987.
« Reste allongé je vais te rallumer
Aïe Étienne »

 

  • Mai 2008 Le CIRC réagit à l’étude sur l’auto-production de cannabis en France commandé par Apaire : Lettre ouverte à la MILDT
  • Décembre 2008 La bavure du chauffeur d’Apaire : Fumer tue
  • Novembre 2011 L’invitation suspecte d’Apaire : La méfiance

 

L’envers du décor : la nouvelle campagne de prévention de l’Etat

La Mission Interministérielle de Lutte contre la Drogue et la Toxicomanie (MILDT) a lancé le 13 février dernier une web-campagne intitulée « l’envers du décor ». La vidéo propose un angle de réflexion inhabituel pour une campagne de prévention de l’usage de drogues. Elle relègue au second plan les classiques arguments sanitaires et légaux pour se concentrer sur les conséquences du trafic sur la société et faire appel au civisme des consommateurs. Son slogan : Nos actes ont des conséquences, la consommation de drogue aussi. Même chez ASUD les avis sont partagés.

Pour

Une campagne réaliste qui ouvre le débat.

Serions-nous à un tournant de la politique des drogues ? La population n’est plus dupe. Rabâcher la dangerosité sanitaire et l’interdit légal comme si la consommation était déconnectée du reste de la société n’est plus crédible. La bulle « punir ou soigner » dans laquelle elle a été placée depuis 40 ans est un leurre. C’est un phénomène de société bien plus vaste, comme le montre efficacement en moins de 2 minutes la vidéo interactive.
Tout commence par une scène qui montre la banalité de la consommation de cannabis lors d’une fête privée en appartement entre jeunes gens. Ici point de punks nihilistes ou de hippies illuminés. Ce n’est pas non plus une rave, une skin party ou un bizutage. C’est une fête normale avec des gens normaux. Et fumer de l’herbe est clairement identifié comme un élément important de cette convivialité. Le clip ne suggère pas que nous sommes en présence d’un groupe d’amateurs de cannabis. Certains semblent intéressés par ce produit, d’autres non. Comme pour l’alcool chacun semble respecter les choix de l’autre.
Le film bascule ensuite littéralement dans la cuisine d’un couple dont l’appartement est situé sur le palier d’un lieu de deal. Témoins impuissants et exaspérés de la violence engendrée par ce marché noir, ils subissent la loi dictée par le caïd local qui utilise la misère de ce quartier visiblement populaire.
Tour à tour les éléments cliquables dénoncent l’exploitation des petites mains du trafic, des mineurs souvent (mules, revendeurs, guetteurs), les atteintes environnementales sur les zones de production (pollution et déforestation), sans oublier les risques sanitaires et judiciaires. Et c’est bien toute la nouveauté de cette campagne : remettre ces derniers éléments dans un contexte plus global qui interroge notre choix de société. D’un côté des consommateurs qui ne voient pas ce qu’il font de mal et de l’autre un système mafieux et ses conséquences qui prospèrent faute d’alternative officielle.
Le message aurait pu être une vulgaire injonction comme « Dis leur merde au dealers » en 1987. La portée du slogan « Nos actes ont des conséquences » ne doit pas être sous-estimée et toutes campagnes MILDT confondues c’est sans doute celui qui se rapproche le plus du mythique « Savoir plus, risquer moins » de 1999 en nous invitant à faire des choix éclairés sans nous dicter une conduite à tenir. Il va même plus loin en ne se limitant pas à l’aspect sanitaire individuel mais en y ajoutant pour la 1ère fois une dimension globale et collective.

Contre

La MILDT nous la fait à l’envers.

Dès le titre, cette campagne évoque un énième reportage alarmiste et racoleur sur fond de témoignages bouleversants obtenus en caméra cachée ou saisie sur le vif de l’émotion façon zone interdite. Le genre de vérité nue scénarisée comme il se doit pour vous révolter immédiatement sans vous laisser le temps d’analyser. Dans le communiqué de presse officiel de la MILDT cela s’appelle « une invitation à la réflexion ». Réfléchissons alors.
Les insupportables nuisances subies par les riverains des zones de deal sont indéniables. Ces dernières années les faits mis en exergue par les médias sur ce sujet, comme récemment la mobilisation des habitants de Saint-Ouen ou les règlements de compte à Marseille, sont venus nourrir le scepticisme sur l’efficacité de la guerre à la drogue. Mois après mois ces faits divers ont mis la « tolérance zéro » face à son échec et rendu audibles les critiques à son égard ainsi que les alternatives possibles. Ce constat a même abouti au dépôt en juin 2011 d’un rapport parlementaire par l’ancien ministre de l’intérieur Daniel Vaillant pour qui à présent la légalisation du cannabis est la seule voie possible pour réduire les risques liés au trafic. Y compris au niveau international, la prestigieuse Commission Mondiale sur les Drogues a demandé l’an passée une réforme du système. Accusée publiquement d’avoir des conséquences douloureuses sur la société, la prohibition devait être défendue par la MILDT. Quand les réformateurs accusent la prohibition d’être responsables des méfaits du trafic, la MILDT répond que c’est en réalité la demande des consommateurs qui est le vrai coupable. Coupable de la mort des mules qui transportent la drogue encapsulée dans leur estomac. Coupable des dégâts sur l’environnement causée par les laboratoires clandestins. Coupable de l’enfer quotidien que vivent les habitants des quartiers aux mains trafiquants. L’argument est pitoyable : c’est celui qui dit qui l’est. Voilà tout l’apport qu’est capable d’apporter au débat public le coordinateur de l’action gouvernementale sur les drogues. Cette pirouette qui fait porter la responsabilité sur l’acte de consommer, permet de revenir aux fondamentaux de la guerre à la drogue : stigmatiser le consommateur source de tous les maux, ce bien pratique bouc-émissaire de l’insécurité, cet éternel fardeau pour la société. Ce à quoi nous pourrions répondre : Vos actes ont des conséquences. La prohibition des drogues aussi. Un slogan qui irait très bien avec les clips de Techno+ à l’occasion des 40 ans de la loi de 70.

A comme Apaire

Extrait de Drogues Store, le dictionnaire rock, historique et politique des drogues écrit par Arnaud Aubron (Don Quichotte coll. dicoRock, 2011).

A comme Apaire, Étienne

Qu’on ne s’y trompe pas, Étienne Apaire, le président de la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (Mildt), est ce que les Américains appellent… un guerrier de la drogue… « Association d’usagers de drogues, c’est ambigu », lança Étienne Apaire aux représentants d’Asud (Autosupport des usagers de drogues), lorsqu’il les reçut quelques mois après sa nomination… Et ce, après avoir annoncé qu’il leur coupait les subventions de la Mildt. Le même sort fut réservé à Technoplus, autre association de réduction des risques chez les usagers de drogues.

« Apaire nous hait, résume Fabrice Olivet, d’Asud. Il est dans l’idéologie prohibitionniste absolue. Pour lui, on est l’incarnation du mal, on utilise des arguments fallacieux pour continuer à se droguer. Dès qu’il est arrivé, il nous a coupé les vivres. Heureusement, le ministère de la Santé a compensé. Depuis, nous n’avons plus aucun contact avec la Mildt. » Tout en affirmant ne pas vouloir revenir sur le principe de réduction des risques, inscrit dans la loi depuis 2004, Étienne Apaire créa ainsi dès son entrée en fonction un climat de suspicion qui ne se dissipera jamais…

La méfiance

En juin 2011, le président de la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et les toxicomanies (Mildt) a sollicité ASUD pour, je cite, « recueillir vos propositions » quant aux modalités d’application « de la dernière année du plan gouverne­mental 2008-2012 ». Quelle bonne surprise ! Sympa de demander aux gens leur avis sur un plan qui se termine. Dommage qu’il ait fallu attendre quatre ans pour que le président de la Mildt se souvienne de l’existence d’Asud, l’association des « guédro ».

De 1997 à 2007, nous avions établi des relations de confiance avec cet organisme d’État. Nicole Maestracci et Didier Jayle, les deux anciens détenteurs du poste, avaient l’habitude de nous consulter sur des sujets aussi divers que la réduction des risques en milieu festif, le statut légal de la buprénorphine ou la création de communautés thérapeutiques. Depuis la nomination d’Étienne Apaire, c’est fini. La seule et unique fois où nous l’avons rencontré, ce fut pour nous entendre dire que la Mildt « n’avait pas vocation â financer les associations ».
Ce silence caractérisé possède un sens éminemment politique. Certes, la Mildt est un organe interministériel dont la mission est de coordonner toutes les actions de l’État en matière de « lutte contre la drogue ». Mais doit-elle pour autant favoriser systématiquement tout ce qui exacerbe la « guerre aux drogués », selon l’expression aujourd’hui consacrée ? L‘usage de stupéfiants est interdit en Fran­ce, la loi est appliquée, les usagers le savent mieux que n’importe qui, mais depuis de nombreuses années, la politique de réduction des risques a permis d’infléchir la logique qui consiste à pénaliser les consommateurs au détriment de leur prise en charge. La loi de 2004 qui légalise la politique de réduction des risques est arrivée à temps. Quelques années plus tard, elle aurait buté sur l’intransigeance dog­matique du président la Mildt.

De fait, la politique de réduction des risques, telle qu’elle est défi­nie par la plupart des instances internationales est moins la déclinai­son d’un dispositif que l’affirmation des principes éthiques propres à éviter les principaux vecteurs des dommages liés à l’usage des drogues : la discrimination et la marginalité. Le premier de ces principes est le Non-Judgement anglo-saxon. Le fait de ne pas considérer l’usage de drogues comme un crime mais comme un acte ponctuel qui ne définit pas l’ensemble d’une vie mais une action dont il convient d’évaluer la dangerosité. Or c’est bien contre ce Non-Judgement que la Mildt s’est dressée depuis bientôt cinq longues années. Les campagnes de diabo­lisation du cannabis, la sanctification de l’interdit comme fondement de toute politique de prise en charge, l’hostilité acharnée à toutes les innovations européennes comme les salles de consommation ou les programmes d’héroïne médicalisée. Tout nous prouve que la Mildt est devenue sous le mandat de son actuel président un organisme pro­fondément hostile au principe même de réduction des risques.
Alors, que répondre à l’invitation de Monsieur Apaire ? Com­ment ne pas admettre que la méfiance est réciproque. Que ce silence de quatre ans n’est pas un hasard mais une nécessité. Une association de « patients » comme Asud qui ne cesse de remettre en cause le ca­ractère pathologique de la consommation et qui se bat depuis vingt ans contre la pénalisation de l’usage des drogues ne peut être que suspecte et politiquement incorrecte. Nous avons donc choisi de nous abstenir, au risque de ne pas pouvoir faire entendre la voix des premiers concer­nés, les usagers. Mais quelque chose me dit que cette voix n’est légitime que dans une posture de plainte ou de repentir, une partition que nous avons toujours eu du mal à déchiffrer

Apaire au pays des jardiniers en herbe

Même si la plus grande partie de cette chronique est consacrée à la tentative de la Mildt de briser le moral des cultivateurs en herbe, entre deux saisies et trois interpellations, le reste de l’actualité cannabique joue en faveur des partisans du changement.

Je veux évidemment parler de Pour en finir avec les dealers écrit par le maire de Sevran en collaboration avec un flic de terrain. Difficile de passer à côté des thèses déve­loppées dans cet ouvrage tant il a été commenté dans les médias. Aux prises avec la réalité, les auteurs démontrent l’inefficacité de la prohibition et préconisent, au nom de la sécurité, de légaliser les drogues.
Un autre livre, paru quelques semaines auparavant et écrit par un journaliste qui « ne se drogue pas », Drogues : Pourquoi la légalisation est inévitable, a, lui aussi, participé à mettre le sujet du cannabis. sur le devant de la scène Il y avait bien longtemps que les télévisions n’avaient pas consacré d’émission au cannabis, un sujet qu’ils abordaient volontiers naguère. Le jour du printemps, France 2 consacre un dossier à ce sujet sous le titre Et si on légalisait le cannabis ?, une question qui contient déjà la réponse. En envoyant ses journalistes enquêter en Cali­fornie, aux Pays-Bas et au Portugal, l’émission a démontré qu’il existe des alternatives fiables à notre politique du tout répressif. Tant mieux si des politiques relaient enfin ce que nous répétons depuis des années, mais voilà qu’Étienne Apaire est arrivé avec ses gros sabots.

La Mildt découvre la cannabiculture

Alors qu’en quelques années, la politique de la matraque aidant, la culture du cannabis a fleuri partout en France, la Mildt – qui ne maîtrise pas le sujet – demandait en 2007 à l’Ofdt de se pencher sur « la part de la production domestique de cannabis en France ». En 2008, Jean-Michel Costes, feu le directeur de l’Ofdt, remet son rapport : les cannabiculteurs seraient 200 000 et produiraient 32 tonnes de beuh, 11,5% de l’herbe fumée serait locale et son taux en THC avoisinerait les 8 %… Bref, en France comme dans tous les pays d’Europe, force est de constater que la culture domestique du cannabis est en pleine expansion. La Mildt s’en émeut. Son président nous rassure, il prendra les mesures qui s’imposent dans le plan antidrogue qu’il nous concocte.
Le Circ se fend alors d’une lettre à son président1 dans laquelle il souligne malicieusement que le succès de l’autopro­duction est un des effets collatéraux de la politique répressive. Le cannabis étant trop souvent coupé avec des produits nocifs, le Circ relève également qu’en cultivant son jardin, l’amateur milite paradoxalement pour sa « bonne santé ». En cultivant son jardin, il coupe les ponts avec le marché noir où il risque non seulement de se voir proposer d’autres drogues, mais aussi de se faire alpaguer au détour d’une rue par des policiers contraints de faire du chif­fre. Fort de ses arguments pragmatiques, le Circ invitait la Mildt à adopter une politique tolérant la culture de quelques pieds de chanvre dans son jardin, sur son balcon ou en « placard ».

La Mildt déclare la guerre aux cannabiculteurs…

Dans son « Plan gouvernemental 2008/2011 de lutte contre les drogues et les toxicomanies », la Mildt ne tient pas compte de ces propositions sensées et promet de s’attaquer à ce « phéno­mène favorisé par la libre circulation des graines et du matériel de production, ainsi que par la prolifération de magasins et de sites In­terrnet spécialisés dans la “cannabiculture” »… Pour éradiquer ce nouvel ennemi de l’intérieur, comme le qualifie Étienne Apaire, la Mildt décide de doter la police « de moyens de détection in­novants » (appareils à infrarouge, détection aérienne, détecteurs de particules, amplificateurs de bruit…).

…l’Onrdp en rajoute une couche

Quant â David Weinberger, il déduit de l’étude qu’il a menée pour le compte de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (Onrdp) que 80% de ceux qui cultivent du cannabis le font uniquement pour assurer leur consomma­tion personnelle. 47% de la beuh fumée en France serait en outre produite sur le territoire. David Weinberger (comme la Mildt) remarque que cette activité qui se concentre en « zone périurbaine » est facilitée par la multiplication des sites In­ternet spécialisés et des boutiques. Il en dénombre 400 en France… À ce rythme nous assure le rapporteur, la beuh sup­plantera bientôt le shit dans le cœur des fumeurs.

Mildt attack

Le 26 avril 2011, gendarmes et policiers encadrés par l’Octris passent â l’attaque et effectuent conjointement vingt-trois descentes sous l’autorité de dix-neuf par­quets. Dix-huit personnes sont interpel­lées, dont quatorze se retrouvent en garde â vue. Ces descentes médiatisées, on les doit aux cyber policiers qui, durant de longs mois, ont espionné les cultivateurs en herbe via le site Cannaweed et réussi â en localiser certains, notamment grâce aux photos de leur jardin intime publiées sur le site.
Efficaces les policiers du Net ? Pas vraiment puisque certaines personnes interpellées ne cultivaient plus depuis des années. Quant â l’opération elle-même, il n’y a pas de quoi pavoiser : cent pieds d’herbe saisis, soit une moyenne de cinq pieds par personne. Quatre kilos de beuh de « très grande qualité », dixit Le Figaro, ont été retrouvés, ce qui ne fait jamais que trois cents grammes par jardinier, de quoi assurer sa consommation estivale. Et dire que nos flics, qu’ils soient « cyber » ou pas, ont été formés par des policiers néer­landais. S’inspirant de leurs judicieux conseils, la Mildt vient d’ailleurs de pu­blier un guide de cannabiculture réservé aux fins limiers chargés de repérer les cultures clandestines.
Alors qu’elles s’étaient déroulées deux semaines auparavant, ces descentes orches­trées par la Mildt ont été jetées en pâture aux médias la veille de la dixième Mar­che mondiale du cannabis. Un méchant hasard ou un message codé â l’intention des jardiniers en herbe, des growshops, du Circ et de sa devise : « Contre la guerre à la drogue, cultivons notre jardin » ?
Encore une fois, voulant montrer au bon peuple qu’elle ne lâche pas le mor­ceau, la Mildt a consacré beaucoup de temps, d’énergie et d’argent â la seule fin de gâcher la vie de quelques passion­nés de jardinage qui, pour se fournir, n’auront plus comme recours que le marché noir avec les multiples risques que cela comporte.
Rien que le procédé – pister des jar­diniers comme s’ils étaient des terroristes alors qu’ils ne présentent aucun danger pour la société – n’est pas très élégant. Étienne Apaire, qui dit craindre « que le crime organisé ne mette la main sur cette production nationale à l’image de ce qu’il se passe en Grande-Bretagne où les mafias vietnamiennes s’en sont emparées », se couvre non seulement de ridicule avec ses onze « armoires de culture » saisies, mais favorise aussi l’installation de ce qu’il voudrait combattre.
Les autres arguments du patron de la Mildt pour justifier cette tentative de déstabilisation du peuple de l’herbe ne sont guère plus convaincants : le jardinier d’intérieur produisant une herbe très ri­che en THC (de 20 â 25 %) est souvent « victime » de surproduction, ce qui le pousserait â se lancer « dans un trafic lo­cal », nous dit-il en substance.
En baptisant « Cannaweed » l’opé­ration menée conjointement par la Mildt et l’Octris, le pouvoir cherche â semer la panique chez les utilisateurs du « portail francophone de la culture du cannabis » et â les priver d’une information pré­cieuse et multiple car avant d’être un site d’échanges entre cannabiculteurs, Can­naweed est un site politique militant pour une consommation raisonnée et raisonnable.

Ces mensonges qui nous font tant de mal

Juin 2010, les discours de Pétain passent en boucle sur les radios. Un des fleurons de cette rhétorique pleurnicharde est le discours du 17 juin 1940 sur « ces mensonges qui nous ont fait tant de mal », une phrase qui s’applique parfaitement au débat sur les politiques de drogues au niveau international et leur présentation par les officiels français : une succession de contrevérités énoncées puis répétées de manière systématique, quel que soit le contexte.

asudjournal44p9illusL’escroquerie est de laisser croire que notre politique des drogues – à l’image de notre football – pourrait prétendre à un podium mon­dial. Une distorsion impudente de la réalité qui devrait normalement nous conduire à changer d’entraineur ces prochaines années.

Propagande

Premier mensonge : « La consomma­tion de cannabis baisse grâce à l’inten­sification de la répression. » N’importe quel statisticien débutant peut aisément prouver que sur le court terme, c’est-à­dire à l’échelle de quinze ou vingt ans, la consommation de cannabis a pro­gressé jusqu’à atteindre des niveaux qui nous placent en tête des pays de l’Union européenne alors que parallèlement, les interpellations n’ont cessé d’augmenter. Tous les gens sérieux estiment que les liens de cause à effet entre répression et consommation de drogues sont impossi­bles à corréler scientifiquement. Soumis à des régimes législatifs très différents, les États-Unis, l’Espagne ou le Royau­me-Uni caracolent au top du hit-parade de la fumette mondiale. À l’inverse, la Suède et les Pays-Bas, dont les politi­ques sont absolument antithétiques, affichent des scores très modérés. Les incidences culturelles, le rôle de l’environnement social, l’appréciation collec­tive de l’ivresse, la place de la sexualité, toutes ces questions qui mériteraient au contraire d’être observées minutieuse­ment sont toujours traitées par le mé­pris, voire complètement ignorées par le discours de propagande politiquement correcte sur le fléau de la drogue.
Quelques milliers de Français fu­maient de la « marijuana » en 1970, lorsque la loi du même nom fut votée.
Depuis, les arrestations et les emprisonne­ments pour usage, possession, détention et autres ont progressé de manière exponen­tielle, et les milliers sont devenus millions. La courbe a culminé en 2005, avec 5 mil­lions d’individus ayant déclaré avoir fumé du cannabis dans l’année écoulée. Ce n’est que tout dernièrement, entre 2005 et 2010, qu’une baisse impressionnante de 0,5% par an du nombre de consommateurs a permis un élan de triomphalisme cocar­dier : la consommation de cannabis baisse, et c’est évidemment grâce au renforce­ment de la répression !

Désinformation

Autre mensonge éhonté : « Les pays européens qui ont assoupli leur législation sur les drogues sont en train de revenir en arrière. » Là, il ne s’agit plus d’approxi­mations sur les chiffres mais de pure dé­sinformation. Les exemples cités sont toujours les mêmes : l’Espagne et les Pays-Bas, les 2 finalistes de la coupe du monde (tiens, tiens !).
Commençons par nos voisins les Ibè­res. Après avoir minutieusement déman­telé la législation franquiste, le royaume espagnol est effectivement revenu en arrière… en 1986, il y a vingt-quatre ans ! S’il a alors supprimé la possibilité de consommer en public (flash-back sur les injecteurs d’héroïne juchés sur les monuments historiques), aucun pouvoir – fut-il néofranquiste, comme celui du Parti Populaire d’Aznar – n’a jamais recriminalisé l’usage simple et privé. Il suffit de se balader n’importe où dans la péninsule pour le comprendre.
Tous les gens sérieux estiment que les liens de cause à effet entre répression et consommation de drogues sont impossibles à corréler scientifiquement Décisionnaires en matière de drogues, les régions autonomes ne cessent, au contraire, d’approfondir depuis dix ans une politique de réduction des risques audacieuse qui associe sal­les de consommations et programmes d’héroïne médicalisés. Autant de choses qui hérissent le poil de nos supporters hys­tériques du modèle français. Plutôt que de parler du retour en arrière, on ferait mieux de les suivre dans la surface de réparation (ha mais !)
Parlons maintenant de l’autre finaliste, la Hollande. « Les Pays-Bas reviennent sur leur modèle de prise en charge », nous dit-on. Quelle farce ! Certes, le débat sur les coffee shops occupe une place prépondérante dans les joutes politiciennes, mais que repro­che-t-on exactement à ces oasis de tolérance cannabique ? L’afflux de Français (entre autres). Soi-disant décrié, le modèle hollandais a en effet permis au consommateur de cannabis local de trouver seul des raisons de fumer ou de ne pas fumer, sans être parasité par l’imbroglio psychologique de l’interdit. Le nombre de fumeurs étant proportionnellement plus faible aux Pays-Bas qu’en France, le plus étonnant est que nos voisins bataves aient trouvé sur ces ba­ses plus de raisons de s’abstenir que de planer avec de l’herbe-qui­fait-rire-bêtement. Ce qui défrise le Hollandais moyen, ce sont les hordes de fumeurs étrangers, et tout particulièrement français, qui écument les coffee shops le temps d’un week-end, par ailleurs copieusement arrosé de bière. Cette fonction d’oasis cannabique dans le désert européen finit par lasser une partie de l’opinion hol­landaise, qui songe à réserver l’endroit aux seuls Bataves de sou­che. On a l’identité nationale qu’on peut…

Et mensonge par omission

Le dernier mensonge est un mensonge par omission. Dans le continuum du mensonge n°2 qui veut que la tendance européen­ne soit au renforcement de l’interdit, les officiels français se gar­dent bien d’évoquer le nombre croissant de pays européens qui dépénalisent. Non seulement l’Espagne et les Pays-Bas ne revien­nent pas en arrière, mais le Portugal en 2004 et plus récemment la Tchéquie en 2009 ont décidé de dépénaliser l’usage de drogues. Essentiellement prise pour des raisons sanitaires, la décision por­tugaise a fait l’objet de tellement de commentaires internatio­naux que les partisans américains d’une réforme des politiques de drogues évoquent couramment le « modèle portugais » comme référence européenne, une sorte de propédeutique de dépénali­sation. Une définition qui n’a évidemment pas de sens en France puisque notre politique est un succès total.
Pour clore l’affaire, mentionnons quelques statistiques incontournables sur le sujet. Selon l’Observatoire européen des drogues et toxicomanies, la France décroche la médaille de bronze du championnat des amateurs de bédos, avec 30,6% de fumeurs de cannabis chez les 15-64 ans. Sur les 27 pays engagés dans la compétition, nos athlètes se placent juste derrière les Danois et les Italiens mais coiffent d’une courte tête l’Angleterre, qui vit surtout sur sa réputation. Des chif­fres dont notre « Drug Czar », Monsieur Apaire, se soucie comme d’une guigne. Interrogé le 10 août dernier par le jour­nal Le Monde sur les salles de consommations à moindres risques, il récidive en déclarant : « En France, la consom­mation de drogue a globalement baissé, celle d’héroïne y est moins importante qu’ailleurs en Europe. Le nombre d’overdo­ses y est aussi l’un des plus faibles. » Cette déclaration, très « Mundial 2010 », nous rappelle que la déformation systé­matique de la réalité peut ressembler à une forme d’addiction. Au-delà d’un certain seuil, on ne peut plus s’arrêter. La cocaïne bat des records historiques, l’héroïne relève la tête, le cannabis fait de nous les vainqueurs de la petite finale… et notre politi­que est la meilleure du monde.
Juin 1940-juillet 2010 : en France, la « gagne » est une valeur nationale reconnue. Alors pour les drogues, surtout ne changeons rien.

Étienne Apaire n’en fait qu’à sa tête

Alors que la politique de réduction des risques est inscrite dans la loi sur la santé publique depuis 2004, Étienne Apaire n’a pas soutenu à l’ONU la motion en faveur de la réduction des risques liés à l’usage de drogues.
Lors du 54e sommet de l’ONU sur les drogues une motion a été déposée à la dernière minute par l’Allemagne et signée par 25 pays, pour demander que la réduction des risques fasse partie de la stratégie internationale sur les drogues comme le préconise le rapport de la commission européenne sur « l’évolution du marché mondial des stupéfiants entre 1998 et 2007 ». Tandis que les représentants de la délégation américaine n’ont pas moufté, signe que la promesse de Barack Obama de privilégier la politique de réduction des risques fait son chemin, Étienne Apaire, lui, s’y opposait.

Dans une interview accordée de Vienne, le président de la Mildt n’a que du mépris pour le rapport de la Commission européenne – « un rapport parmi d’autres » – et encense l’ONU, quitte à travestir la réalité : « Nous nous félicitons de l’action de l’ONU contre le crime et la drogue qui, si elle n’a pas éradiqué la coca et le pavot, a par son action évité le délabrement de certains États et participé à la baisse de la consommation de cannabis dans le monde. On peut se poser la question de savoir quelle serait la situation si l’action de l’ONU n’avait pas existé. »

Fumer tue

Dans la rubrique chats écrasés de l’hiver 2008, on a pu lire un fait divers que même un scénariste de série Z n’aurait pas osé livrer. Et pourtant…

Dans la nuit du 1er au 2 février, vers 1 h 30, Le Petit Prince, un restaurant indien de Franconville (Val d’Oise), voudrait bien fermer. Parmi les derniers clients, 2 policiers finis­sent leur repas arrosé. Deux chauffeurs qui sont en semaine au service de personnalités liées au ministère de l’Intérieur. L’un conduisant la voiture de Michel Delpuech (directeur de cabinet de Michèle Alliot-Marie), l’autre celle d’Étienne Apaire, le prési­dent de la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et les toxicomanies (Mildt). Ce dernier, passablement allumé, veut s’en griller une. « Désolé Monsieur, la loi, c’est la loi. Elle s’applique à tout le monde. Il est interdit de fumer à l’intérieur du restau­rant », s’excuse le restaurateur.

Mais le flic, bien décidé à fumer à l’intérieur, sort un… calibre et blesse très grièvement au cou l’ami du patron indien, venu à la rescousse. L’autre flic, pas fier, prend la poudre d’escampette, aggravant son cas (non-assistan­ce à personne en danger). Le lundi suivant, gueule de bois Place Beauvau où Michèle Alliot-Marie dénonce « l’attitude irrespon­sable et indigne des deux fonctionnaires, totalement contraire à l’honneur, à l’éthique de la police nationale ». La ministre de l’Intérieur prononce la suspension administrative immédiate pour les 2 lascars.
Rappelons que les fonctionnaires de la Mildt sont les artisans de la récente loi liberticide sur le tabac, et que ces policiers, chargés de la faire appliquer, étaient membres d’un corps d’élite, trié sur le volet. Nouveau dommage collatéral d’une loi difficile à avaler ? Arrogance des flics armés en dehors des heures de service ? Livrés à eux-mêmes les soirs de guinche, des cow-boys urbains circulent parmi nous avec leurs méthodes dissuasives. Ça vous donne pas envie d’arrêter ?

Le Planplan (de la Mildt)

Plan plan, Rantanplan, Plantigrade, plantation, planétarium… Il y a mille et une manières de faire des plans, de rester en plan ou de tirer des plans sur la comète.

Annoncé à grand cris, soit pour le critiquer à l’avance, soit pour prévenir que… vous allez voir ce que plan veut dire, le plan gouvernemental de lutte contre la drogue et les toxicomanies est-il un événement considérable en matière d’addiction ? En bien ou en mal ?
Quand je lis la place accordée à la prévention « disqualifiante », celle qui pense que pour empêcher les jeunes de consommer, il faut que des adultes leur disent que la drogue c’est pas bien, je me souviens de Matt Southwell à la Xe Conférence internationale de réduction des risques de Genève racontant l’odyssée des jeunes acteurs anglais de la campagne antidrogue « Just say no ! » (fin des années 90). Ils en avaient pris tellement pendant le tournage, qu’il a fallu leur faire subir une cure de désinto expresse avant de les rendre à leur parents !

Ce plan-là, il fait dans le sérieux, le technique. Et n’en déplaise aux critiques, dans la continuité. J’ai beau lire et relire les passages qui inquiètent tant une partie de nos amis du soin et de la réduction des risques (le rappel constant à la loi, les références morales, le poids de la prévention au détriment du soin), je ne vois rien de fondamentalement différent de ce qui a précédé.
Non, le décalage essentiel entre la lutte contre la drogue et les autres activités gouvernementales est que la lutte contre la drogue ne s’adresse jamais aux gens qui en sont prétendument l’objet. Les consommateurs ne sont pas les destinataires du plan qui sont, par ordre de préséance, les partis politiques, les associations familiales, les personnels en charge du secteur, les policiers et les douaniers. Mais vous ou moi ? Jamais. Je dis vous ou moi, façon de parler, j’entends ancien ou futur consommateur ou tout au moins, intéressé par l’acte de consommer, engagé dans un soin relatif aux addictions, amateur de ce que les drogues engendrent comme univers, comme culture. Bref, intéressé par les drogues. Pas pour s’en faire une gloire ou pour le déplorer, mais pour comprendre comment ça se passe. Voilà le grand absent du plan et de la plupart des plans qui l’ont précédé. Voilà la grande différence entre un plan de la Mildt et un plan de lutte contre la pauvreté ou contre le cancer. Dans ces derniers cas, la référence symbolique, parfois introduite avec un trop-plein de pathos, c’est le pauvre, le malade, le chômeur, la personne handicapée… C’est à eux que l’on adresse des encouragements ou des avertissements.
Mais quand il s’agit de La drogue, les plans gouvernementaux ne s’adressent jamais aux usagers.
On pourrait rétorquer qu’un plan de lutte contre la délinquance ne s’adresse pas non plus aux criminels. Mais alors, pourquoi parler de maladie ? Pourquoi légaliser les soins destinés aux addicts et faire ensuite semblant d’oublier qu’ils sont la clé du succès… ou de l’échec d’une politique.

Dans la vraie vie, l’usage de drogues est associé à des pratiques festives, à la convivialité, la séduction, au sexe et à de la rigolade. Bien des contextes absolument exclus du genre plan-gouvernemental-de-lutte-contre-la-tox dont les mots-clés se déclinent en sida, pauvreté, violence, souffrance, exclusion… prison.
Comment voulez-vous que les millions de nos concitoyens qui consomment ou qui vont consommer (oui c’est bien de vous dont je parle) se sentent le moins du monde concernés par toutes ces mesures justement destinées à les empêcher de consommer ?
Et Sans parler des millions d’adolescent(e)s qui n’ont pas encore réellement consommé, et pour lesquels on ne prévoit rien d’autre que l’abstinence comme une sorte de futur obligatoire. Une fiction qui disqualifie d’entrée toute possibilité de dialogue avec ceux qui ont déjà en tête un petit joint par-ci, une petite cannette par-là. Pour engager le dialogue, comprendre comment ça se passe, il faut éviter de condamner par avance, sinon la bouche de votre interlocuteur se referme comme une huître et vous pouvez continuer la discussion… avec les parents.
Des parents qui se trouvent ici à nouveau annexés au monde virtuel de l’antidrogue. « Relégitimer les adultes dans leur rôle », « Quand les parents mettent plus d’interdits (…) il y a un effet sur les consommations ». Le rôle des parents dans le théâtre des drogues est un sujet inépuisable. Comme si les parents ne pouvaient être eux-mêmes concernés par des consommations dures ou douces !

Cela fait 15 ans que la réduction des risques a compris que pour sortir de la fusion entre prévention et répression, il faut remettre les usagers et les futurs usagers de drogues au cœur du dispositif. Et pour cela, une seule méthode : le non-jugement. Pas seulement à l’égard des usagers atteints d’une hépatite ou malades du sida ni même pour les personnes en traitement de substitution, qui sont des usagers du système de santé. Le non-jugement, c’est pour votre collègue de travail qui se poudre le nez tous les samedis soirs, pour le petit copain de votre fille qui tire sur un bédo, pour votre maîtresse qui écluse son whisky en cachette. C’est de vous et de nous qu’il s’agit, pas d’eux, les autres, les toxicomanes.
Et dire que dans sa lettre de mission, Monsieur le Premier Ministre parle du centenaire de la loi de 1909, la première loi internationale édictée contre les stupéfiants. Il est sidérant de célébrer ainsi une loi qui a à ce point failli dans la tâche qui lui était assignée. Soyons honnêtes, peut-on imaginer cent ans plus tard pire situation au regard de tous les critères communément admis ? Peut-on sérieusement croire que ces lois ont limité le nombre de gens qui fument du cannabis, qu’elles ont contribué à réduire la fabrication d’héroïne ou de cocaïne ? Et plus que tout, qu’elles ont facilité la prise en charge des personnes addictes ?

Ces arguments ont été battus et rebattus. Ce qui compte, ce n’est pas La drogue mais l’idée que l’on s’en fait. Ce n’est pas les gens qui prennent des drogues, mais les parents de gens qui prennent des drogues, les forces de police qui arrêtent les gens qui prennent des drogues, les gens qui vendent des drogues aux gens qui prennent des drogues, et les gens payés pour soigner les gens qui prennent des drogues. Tant que cette logique prédomine, il n’y a pas de bons ou de mauvais plans de la Mildt, il n’y a que des bons citoyens et des mauvais drogués.

Des lois, encore des lois, toujours des lois

Après la loi sur la prévention de la délinquance, ses injonctions thérapeutiques et ses stages payants, celle sur la récidive peut désormais mener en prison pour simple possession de quelques grammes de beuh. À défaut de réformer la loi de 70, le gouvernement se concentre donc avant tout sur la répression.

Le cannabis, dont étaient si friands les médias, ne fait plus recette en 2008. S’il y a bien eu quelques frémisse­ments, le dernier remonte à la nomination, en lieu et place de Didier Jayle, mal à l’aise dans ses pompes de docteur, d’Étienne Apaire, un des proches collaborateurs de Nicolas Sarkozy au temps où il menait à la baguette le ministère de l’Intérieur.

Tolérance zéro

Étienne Apaire est un des artisans de la « Loi sur la prévention de la délinquance » votée en mars 2007, la dixième loi pénale votée depuis que la droite a pris le pouvoir, une loi qui transforme les « maires » en flics, durcit les sanctions contre les mineurs, les­quels peuvent se retrouver en taule dès l’âge de 13 ans, une loi stigmatisante et très répressive, qui compte aussi nom­bre de « dispositions tendant à prévenir la toxicomanie et certaines pratiques addictives ». Des dispositions qui sont passées inaperçues.
Parmi ces mesures, que Nicolas Sar­kozy ose présenter comme une réforme de la loi de 1970, l’injonction thérapeu­tique est toujours la reine. « Aucune infraction dont l’auteur est identifié », précise Nicolas Sarkozy « ne doit rester sans réponse ». Et ce, même si la faute « peut apparaître vénielle ».
Cette politique a un nom : la tolérance zéro. Pour atteindre son but, le ministre propose de généraliser les tests de dé­tection du cannabis sur les routes comme dans les entreprises, et de se lancer dans la chasse aux consommateurs, en ajoutant à l’arsenal des peines existantes de nouvelles peines complémentaires.
Déjà inscrite dans la « Loi sur la pré­vention de la délinquance », la seule me­sure spectaculaire que le nouveau « Mon­sieur Drogue » ait annoncée lors de sa nomination est l’instauration de « stages de sensibilisation aux dangers de l’usage de produits stupéfiants »… Des stages payants par le contrevenant, qui devraient être effectifs à l’heure où je vous écris.
Autre loi qui concerne les amateurs de drogues psychotropes : celle sur la récidive. Un texte voté le 10 août 2007, en dépit des réserves exprimées par une partie du monde judiciaire et par Maître Badinter, qui jugeait ce texte « inutile, implicitement vexant pour les magis­trats et potentiellement dangereux » .
Directement inspirée de la politique étasunienne qui a fait de l’industrie péni­tentiaire un secteur d’activité florissant, cette loi oblige les juges à prononcer des peines d’au moins un tiers de la peine maximale encourue à l’encontre des ré­cidivistes (cela concerne les crimes et délits passibles d’au moins 3 ans d’emprisonnement), et supprime l’article 4132-24 du code pénal qui garantissait l’indivi­dualisation des peines. Mais comme le permet le texte, un juge pourra toujours prendre une autre décision que celle im­posée par la loi, à condition de la motiver spécialement. En cas de seconde récidi­ve, ce sera plus compliqué, le condamné devant présenter des garanties « excep­tionnelles » de réinsertion pour échapper à la prison.

Rassurer le bon peuple

Parions que de nombreux juges, par facilité ou par crainte de passer pour laxistes, se tairont, même s’ils pen­sent la peine disproportionnée avec l’acte commis… Souvenez-vous de Rachida Dati convoquant le vice procureur de Nancy qui avait refusé d’appliquer une peine plancher ! « J’ai vu en comparution immédiate un jeune homme de 20 ans qui a acquis 2 grammes de cannabis en récidive pour sa consomma­tion personnelle. La peine plancher est de quatre ans ferme : c’est totalement dispro­portionné ! », s’exclame ainsi un magistrat dans les colonnes du journal Le Monde, qui consacrait un dossier à ce sujet.
Ne doutons pas que la loi sera appli­quée dans toute sa rigueur imbécile, avec pour conséquence de remplir un peu plus des prisons déjà surpeuplées. Les experts prévoient d’ailleurs que les peines plan­chers vont, en quelques années, envoyer 10 000 personnes en prison.
En quatre ans, pas moins de trois lois ont été votées concernant la récidive. Des lois qui veulent rassurer le bon peuple au détriment de toute réflexion sur le sujet, car chacun sait que paradoxalement « la prison, parmi les premiers facteurs crimi­nogènes, favorise bien davantage la réci­dive qu’elle ne la dissuade ».
Concernant le cannabis, la seule politique du gouvernement, c’est la répression. Pas forcément une répression spectaculaire avec convocation des médias au petit ma­tin dans une cité, mais une répression mes­quine, discrète, répétitive, stigmatisante, dont le seul objectif est de pourrir la vie de l’amateur de cannabis en multipliant les contrôles, en se servant des outils ju­ridiques à leur disposition, la comparution immédiate comme la composition pénale, pour dissuader le consommateur.

Démonstration

Pour arrondir des fins de mois difficiles, Christophe monte une petite entreprise de vente de haschich… Par un malencontreux hasard, il se fait prendre. Or, la cession – que ce soit contre argent comptant ou à l’amiable – est punie par la loi de dix ans d’emprisonnement et 750 000 euros d’amende.
C’est du passé tout ça. Christophe ne deale plus pour arrondir ses fins de mois. Il fume de temps en temps, c’est tout. Mais un jour qu’il revient de chez un pote, lequel lui a offert 1 ou 2 têtes de beuh, les pandores l’arrêtent et tombent sur le sachet qu’il n’avait même pas pris la peine de planquer.
Comparution immédiate, déjà condamné pour trafic dont la peine maximale est de dix ans. Les deux tiers de dix, ça fait quoi ? Ça fait quatre ans de prison. Le tour est joué. Pour quelques grammes de beuh, le voilà derrière les barreaux.

« Association d’usagers de drogues, c’est ambigu ! » rencontre avec Étienne Apaire

Depuis 1999 ASUD bénéficie d’une subvention accordée par la Mission Interministérielle de Lutte contre les Drogues et les Toxicomanies (MILDT). Cette relation privilégiée-peu d’associations bénéficiaient de l’avantage d’être financées directement de cette façon- avait avant tout un sens politique. La MILDT organisme interministériel, dépend directement du Premier Ministre. C’est une structure qui coordonne l’action globale du gouvernement en matière de drogues, autant du point de vue sanitaire que du point de vue policier ou encore en matière de communication. Que cet organisme ait une relation privilégiée avec l’association historique des drogués constituait en soi un signe que les temps avaient changé. La fin de cette collaboration pouvait apparaître comme le signal d’un retour en arrière, c’est la réponse que nous étions venus chercher dans les locaux de la MILDT ce vendredi 19 octobre 2007.

Ambiance

Après un petit quart d’heure d’attente (pour une fois nous étions à l’heure), la chef de projet de la MILDT habituellement désignée pour négocier avec nous, vient nous proposer de passer dans le bureau du Président.
Atmosphère tendue durant tout l’entretien. Changement de style. Didier JAYLE vous recevait une fesse posée sur un coin de bureau, tout en étant capable de vous tourner brusquement le dos pour se préparer un café, pile au moment où vous prononciez le montant de votre demande de financement.
Monsieur Apaire, lui, est à la fois plus urbain et plus glacial. Il nous fixe droit dans les yeux en expliquant qu’il a été magistrat, puis conseiller de l’actuel président de la République quand celui-ci était au ministère de l’Intérieur. Il est clair qu’ASUD lui semble une entreprise au moins suspecte. La raison officielle du non-financement d’ASUD est simple : la MILDT ne finance plus les associations. Point à la ligne. On aurait pu s’arrêter là…

Usagers de drogues

Quelques journaux sont négligemment jetés sur une table basse. « vous voyez que je m’informe » m’annonce-t-il. « Ce qui m’amuse c’est la taille de la seringue qui s’amenuise au fil des parutions ». La seringue c’est bien entendu le logo d’ASUD. Je tente de justifier l’existence de ce logo par le contexte de lutte contre le sida qui fut l’enfance de l’association mais il me coupe en m’expliquant que « association d’usagers de drogues, c’est ambigu». Ambigu est du reste le maître-mot de son vocabulaire concernant ASUD, et apparemment le nom d’ASUD fait partie des fameuses « ambiguïtés ».
Et de s’étonner que nous ayons pu déposer nos statuts en préfecture. Un conseiller suggère que nous changions de dénomination sociale, monsieur Apaire approuve, nous tentons laborieusement de rappeler l’historique d’ASUD, tout ce que l’association doit à la lutte contre le sida, tout cela constituant aujourd’hui notre identité, mais nos arguments tombent à plat. La loi , toute la loi , rien que la la Loi. Monsieur Appaire ne connaît que la loi. Et l’usage de drogues c’est un délit, donc ASUD peut-être assimilée à une association de malfaiteurs. Je n’ose rappeler que cette provocation, nous la faisions nous-mêmes en 1994. L’action d’ASUD paraissait alors tellement utile dans la lutte contre le sida que parler de « malfaiteurs payés par l’Etat » était alors à la fois absurde et comique. Mais les temps changent.

La loi toute la loi rien que la loi.

« J’ai été nommé pour la faire appliquer, l’usage de drogues constitue un délit, je ferai appliquer la loi contre la drogue »
Ah Oui, précision : Monsieur Apaire est fier de se présenter comme « de la vieille école », il dit « la drogue » plutôt que « les addictions » et « toxicomanes » plutôt qu’usagers de drogues. Mon collègue a le mauvais esprit de préciser « sales toxicos » je m’empresse de devoir excuser cet excès de langage.

A ceci près que Monsieur Appaire nous déclare en préambule avoir été hostile à l’ « échange de seringues »- comprenez la distribution de matériel stérile aux usagers pendant l’épidémie de sida- puis avoir changé d’avis, jusqu’à admettre que cette action puisse en définitive se révéler être positive en matière de santé publique. Pour autant on ne s’emballe pas, la meilleure façon de lutter contre tous les problèmes connexes (sida, hépatites etc..) c’est quand même de ne pas prendre de drogues. Et les toxicomanes, il les connait, il ne les a rencontré auparavant que dans son prétoire de magistrat du Siège.

« Drogézeureux»

Finalement je crois que ce que le nouveau président de la MILDT apprécie le moins dans ASUD ce sont nos jeux de mots idiots, pardon ambigüs. D’ailleurs, sur mes sollicitations répétées de bien vouloir préciser –texte en main- de quelles ambiguïtés parlions-nous exactement , il ouvre le journal n° 34 et commence la lecture « parmi les énigmes caractérisant la sublimissime Sativa il y a celle du maintien de son interdiction… » Et paf. J’ai bien tenté d’expliquer que le terme sublimissime est à prendre au second degré.Sacré second degré qui ne passe pas du tout, du tout au-delà du cercle des initiés. Je n’ai qu’une trouille c’est qu’on parle des drogézeureu. Patatras : « ambigu, comme ce sous-titre les drogués heureux ». Le jour où on a voulu ce faire plaisir avec ce slogan imbécile… Et pourtant l’humour est sans doute l’ingrédient le plus prisé du journal d’ASUD, mais c’est un autre débat.

Réduire les risques infectieux

Ensuite Monsieur APPAIRE nous a écouté tenter un plaidoyer pour ASUD, en donnant des petits signes d’impatience puis a conclu en expliquant que nous étions ici chez nous- c’est à dire chez lui- car il reçevait toutes les associations. Toutes et de tous bords. D’où une petite digression sur les associations de l’autre bord, qui semble-t-il comptaient sur sa nomination pour « faire le ménage ». Rendons justice à une certaine forme d’impartialité du nouveau président de la MILDT, ces associations « anti-drogue proche du fonctionnement sectaire », n’ont pas été mieux reçues que nous. Visiblement Monsieur APPAIRE n’a pas apprécié de se sentir pris en otage par une frange de la droite de la droite, prête à brader l’ensemble des acquis de la réduction des risques.
«Ils sont venus me voir avec des projets de financement rédigés en francs » ce qui laisse rêveur tant sur les années de frustration emmagasinées par ces défenseurs de la famille française que sur l’ardeur juvénile qui les anime. Mais visiblement le nouveau président de la MILDT croit à la réduction des risques en tant qu’outil de lutte contre « certaines maladies infectieuses ». Cette acception, tout en restreignant terriblement le concept, donne malgré tout une certaine légitimité à cette politique, qui par ailleurs reste la bête noire d’un journal comme « Valeurs Actuelles ». D ailleurs, reprenant au vol une allusion faite à ma rencontre avec Christine Boutin, il nous encourage vivement à « prendre notre bâton de pèlerin » pour aller évangéliser les 139 députés signataires de l’appel au Premier ministre mettant en cause le financement d’ASUD en 2006.

Réduire le nombre d’usagers dans les dix ans.

A ceci près, la philosophie politique dont Etienne Appaire s’inspire en matière de drogues est clairement réductionniste, au sens où l’entend dans les officines internationales : réduire la demande. Prenons un exemple, nous lui annonçons qu’ASUD a décidé de communiquer sur les « sorties de traitement de substitution ». Dans notre idée, il s’agit de résister à la pression conjuguée de certains médecins et des visiteurs médicaux, qui, loin de philosopher sur les besoins des usagers en traitements se contentent de comptabiliser à la hausse le nombre de mg prescrits chaque année. Ces considérations semblent rencontrer celles de Monsieur le Président. Hélas, quelques jours plus tard, la lecture de Valeurs Actuelles me montre que sa vision des sorties de substitution est assez loin de la nôtre. Si l’on en croit ce journal, qui reste à ce jour le seul mensuel auquel il ait accordé une interview complète, il s’agit plutôt de réduire coûte que coûte le nombre de personnes substituées dans les dix prochaines années. Cette vision minimaliste est l’exact pendant du maximalisme hospitalo-médical que nous prétendons dénoncer. La question n’est pas de savoir s’il y a trop ou pas assez de personnes substituées mais de savoir dans quelles conditions ils vivent avec des traitements qui durent depuis 5 10 ou parfois 15 ans. Il s’agit donc, comme nous l’avons expliqué lors du colloque de Biarritz THS 8 de rechercher avec chaque usager le type de molécule, la posologie et les activités annexes (sports, psychothérapies ou traitements complémentaires) susceptibles d’améliorer la qualité de vie de ces thérapies au long cours.

Parents contre la drogue

Puis vint le plaidoyer au bénéfice de Monsieur Lebigot, le président de Parents Contre la Drogue. « Vous l’assassinez dans votre journal… » Et moi de bredouillez que non tout en sachant pertinemment que oui. Bref, il est clair que sans être l’extrêmiste décrit par certains de nos amis, Monsieur Apaire est naturellement plus proche des thèses de Parents contre la Drogue que de celles défendues par ASUD. Monsieur Appaire et nous ne sommes pas sur la même longueur d’onde. Pas d’interview pour ASUD journal de peur d’avoir à « cautionner » l’association. Pas de venue aux EGUS, même ceux prévus en 2008 pour la même raison.

Ah si, une autre chose lui a plu dans ASUD, c’est « votre évolution récente vers l’association de malades ». Mais tout cela est récent, il s’agit peut-être d’une inflexion circonstancielle de l’association. A tout prendre l’enthousiasme Monsieur Appaire à notre égard reste excessivement modéré : « Sur le fond je reste réservé et la forme me pose question ». Cela devait être le mot de la fin

Le Diable en personne

Quelques minutes après la fin de l’entretien nous avons échangé quelques mots avec les conseillers de Mr Apaire tous deux membres des différentes équipes ayant eu à travailler avec ASUD depuis 10 ans. Leur point de vue a quelque peu atténué le goût amer que m’a laissé cette petite heure d’entretien. « Pour certains décideurs politiques que nous avons rencontrés récemment vous êtes le diable ! » nous dit l’un d’eux. Il est étrange de constater à quel point notre petite association, qui salarie 3 ou 4 personnes dans un bureau poussiéreux, est appréhendée comme l’une des pièces maîtresses d’un dispositif destructeur au service de l’anti-France par certains milieux conservateurs. Ensuite il semble indéniable que Monsieur Appaire a déjà quelque peu évolué sur ces appréciations concernant la réduction des risques depuis son entrée en fonction. Il nous a ainsi déclaré être prêt à financer la traduction en français des séances de la 19e conférence Internationale de réduction des risques prévue à Barcelone les …et mai 2008. Ces deux considérations nous ont amené à penser que nous partions d’encore plus loin, et que peut-être, tout espoir n’est pas mort de reprendre cette collaboration politique tellement souhaitable entre l’une des seules associations d’usagers de drogues (ou de traitements) au monde et l’organisme officiel chargés de gérer les conséquences humaines de ces consommations en France.

15 ans en arrière ?

Lettre ouverte à Etienne Apaire, président de la Mission Interministérielle de Lutte contre la Drogue et la Toxicomanie (MILDT)

Paris, le 29 octobre 2007.

Monsieur,

Un mois et demi à peine après votre nomination à la tête de la MILDT, vos premiers gestes et déclarations suscitent chez nous la plus vive inquiétude.

La MILDT vient de refuser à l’association d’auto-support d’usagers de drogues ASUD une subvention qu’elle lui accordait chaque année avant votre nomination, pour l’organisation des quatrièmes Etats Généraux des Usagers de drogues et de la Substitution (EGUS) prévus en décembre prochain. Vous ne pouvez ignorer cependant ni le rôle central des associations d’auto-support dans le champ de la réduction des risques, ni la qualité des débats, soulignée par tous, qui avait caractérisé les précédentes éditions des EGUS – puisque votre prédécesseur en avait inauguré la tenue il y a tout juste un an -, ni le caractère paradoxal d’une telle mesure, quelques années à peine après le vote de la loi du 4 mars 2002 relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé.

L’ensemble du secteur des intervenants en toxicomanie s’est toujours accordé en effet sur l’importance d’une collaboration avec les associations d’auto-support, tant comme vecteurs d’information que pour leur rôle d’éducation auprès des usagers, leur parler vrai sur les questions de dépendance ou de plaisir, ou comme regard critique sur l’élaboration des programmes. Loin d’« encourager des usages illégaux », comme vous le suggériez à l’AFP le 21 septembre dernier, les associations d’usagers sont des partenaires indispensables de la lutte contre les maladies infectieuses ou de la réduction des risques en général. Nous ne pouvons comprendre cette décision.

Selon Valeurs actuelles du 19 octobre 2007, vous vous seriez par ailleurs fixé comme objectif de « renforcer l’idée selon laquelle la substitution n’est pas une fin en soi et qu’il faut en sortir », ambition à nos yeux lourde de sous-entendus, que nous ne pouvons que rapporter aux débats souvent violents qu’avait suscités la mise en place des traitements de substitution il y a quinze ans.

Faut-il vous rappeler les succès imputables à ces traitements : chute spectaculaire du nombre d’overdoses, réduction du taux de nouvelles contaminations VIH chez les usagers de drogues à 3% des cas diagnostiqués en 2004, contre 40 % en 1993 avant l’arrivée du Subutex ? Faut – il aussi vous rappeler la fragilité de ces acquis, la difficulté de suivre des traitements aussi lourds que ceux du sida ou de l’hépatite C, qui sans la délivrance d’opiacés de synthèse se seraient souvent avérés impossibles, la menace que fait peser aujourd’hui sur les usagers de drogues l’hépatite C, la stigmatisation continuelle dont ils font l’objet ?

De l’avis unanime de nos structures, seul l’abandon de l’abstinence comme norme unique et préalable a permis de sauver des vies et continue de permettre aujourd’hui, dans bien des cas, de convaincre de se soigner, de rentrer en contact avec un établissement, d’entreprendre des démarches administratives ou juridiques. Le désaveu de ce parti-pris de pragmatisme ne peut que nous alarmer dans la bouche d’un président de la MILDT, dont la fonction devrait être de garantir une pluralité d’approches de la question des drogues.

Il nous laisse par ailleurs incrédules, tant les succès de la réduction des risques invalident vos positions. La stratégie de réduction des risques liés à l’usage de drogues adoptée depuis bientôt quinze ans en France a si bien fait ses preuves que le principe en a été inscrit dans la loi en 2004, avec l’adjonction de trois articles au Code de Santé Publique qui lui fixent notamment comme objectifs de prévenir la transmission des infections, la mortalité par surdose, et les dommages sociaux liés à la toxicomanie. Aujourd’hui ces objectifs nous paraissent plus d’actualité que jamais. Rien ne nous permet de penser en effet, dans le contexte actuel de progression de l’hépatite C, de diversification des produits, de progression des pratiques de polyconsommations, que nous puissions nous passer de programmes innovants, éclairés par l’expertise critique des usagers de drogues, et acceptant de suspendre tout jugement pour répondre concrètement aux problèmes sanitaires ou sociaux.

Rien ne nous permet non plus de penser que les députés qui ont voté cette loi, ni le secteur devenu désormais essentiel de la réduction des risques, puissent comprendre ce qui apparaît aujourd’hui comme un revirement de fond.

C’est pourquoi nous vous demandons, Monsieur le Président, de bien vouloir :

  • Revenir sur votre décision concernant Asud, et lui confirmer le soutien que la MILDT lui a apporté depuis huit ans ;
  • Nous donner des garanties sur le respect du Code de la Santé Publique, en ses articles L. 3411-6, L. 3411-7 et L. 3411-8 notamment, qui concernent la réduction des risques ;
  • Affirmer votre engagement dans la poursuite de la politique de réduction des risques initiée par vos prédécesseurs, et de ses extensions nécessaires pour faire face à l’évolution des pratiques de consommation et des risques sanitaires qui y sont liés.

Merci de vos soutiens !

Vraiment, ça fait chaud au cœur ! Suite à l’annonce de la fin de la collaboration de la MILDT avec Asud, nous avons reçu beaucoup de messages de soutiens !

Que ce soit de particuliers, de travailleurs médico-sociaux, de médecins, ou d’associations ! Certaines associations, et non des moindres, comme l’ANIT et l’AFR, se sont même fendues d’un communiqué de presse !
Alors encore merci de vos soutiens, qui nous encourage à continuer de défendre les droits des usagers de drogues et à tout faire pour que les EGUS 4 aient lieu.

Nous avons un entretien avec le Président de la MILDT ce vendredi et nous vous tiendrons au courant de la suite des évènements.

La MILDT met fin à 8 ans
de collaboration avec ASUD

Aujourd’hui, lundi 08 octobre 2007, l’association ASUD vient d’être informée officiellement par courrier que la MILDT ne soutiendra pas financièrement nos projets pour l’année 2007.

Après huit années de collaboration ininterrompue entre la MILDT et ASUD quelle que soit la couleur politique du gouvernement en place, cette nouvelle est pour nous une surprise et une déception.
Cette dérobade handicape gravement la tenue des 4e Etat Généraux des Usagers de Substances licites ou illicites ( EGUS 4) et compromet le financement de la pré-enquête mis en place par ASUD en partenariat avec l’OFDT sur la demande des usagers en matière de traitements de substitution.
En espérant que cette absence de soutien « après un examen attentif de notre dossier » ne constitue pas le signal d’une hostilité de la MILDT à l’égard de la politique de réduction des risques en général, et en particulier du rôle que peuvent y jouer les usagers de drogues en tant qu’acteurs de leur propre santé.

L’AFR et l’ANIT soutiennent ASUD

Communiqué de presse de l’AFR

C’est avec surprise et préoccupation que l’Association Française pour la Réduction des Risques (AFR) a pris connaissance du courrier de Monsieur Étienne Apaire, Président de la MILDT à l’association ASUD, refusant le financement de deux actions : la tenue des 4èmes EGUS (États Généraux des Usagers de drogues et de Substitution) ainsi qu’une recherche sur les traitements de substitution.

L’AFR rappelle que la Réduction des Risques est une approche pragmatique et humaniste de la problématique de l’usage des drogues. Elle a largement fait ses preuves et elle ne saurait se concevoir sans l’engagement et la participation des usagers eux-mêmes. L’AFR se déclare très préoccupée par ce rejet qui remet en cause la politique gouvernementale de ces dix dernières années. Est-ce pour nos adhérents une menace sur leurs actions à venir ?

La Réduction des Risques est une politique globale dont l’Auto-support est un pilier incontournable, d’autant plus lorsque la loi consacre le droit des usagers et le droits des malades comme pivot des politiques en matière sanitaire et sociale. La décision est alors d’autant plus incompréhensible à l’ensemble du mouvement, que ces EGUS permettent une expression des besoins des usagers et une plate-forme de débats avec les professionnels du soin et de la RdR indispensable à l’amélioration de la qualité des soins, de tous les soins.

La politique de Réduction des Risques et l’association ASUD sont nées dans les années noires de l’épidémie de SIDA et c’est l’alliance des usagers, des acteurs de la réduction des risques et des professionnels du soin qui a enrayée cette épidémie chez les usagers de drogues.

Aujourd’hui, alors que le SIDA n’est pas encore sous contrôle, une autre épidémie : l’hépatite C, est devant nous avec toutes ses conséquences, notamment chez les usagers de drogues. Pour se soigner du SIDA et maintenant du VHC, les usagers ont largement recours aux traitements de substitution sans lesquels, pour beaucoup, rien n’aurait été possible. Pour des dizaines de milliers d’entre eux ces traitements représentent une alternative pour recouvrer une vie sociale, familiale, professionnelle. Les résultats sont là et les EGUS concourent à l’amélioration de ces résultats par la tribune qu’ASUD a ouverte aux usagers utilisateurs de soins et aux professionnels dispensateurs de soins.

Se passer de cette tribune est une erreur. Nous demandons à la MILDT, et à travers elle à son président Monsieur Étienne APAIRE, de revoir sa décision et de soutenir le travail d’ASUD, dans la continuité de ce qu’elle a fait depuis 8 ans.

Communiqué de presse de l’ANIT

L’ANIT (Association Nationale des Intervenants en Toxicomanie) apprend avec étonnement et inquiétude que les EGUS (États Généraux des Usagers de Drogues et de Substitution) ne pourront peut être pas se tenir en 2008, faute du soutien financier de la MILDT.
S’il ne remet pas en compte la pérennité de l’association ASUD (Auto-Support des Usagers de Drogues), ce refus pose la question du devenir de la représentation des usagers. Cette représentation est un des principes fondateurs de la loi de 2002 qui régit les institutions médico-sociales, et notamment les CAARUD (Centre d’Accueil et d’Accompagnement à la Réduction des Risques pour Usagers de Drogues) et CSAPA (Centre de Soins et d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie).
ASUD s’est engagée dans des actions et travaux avec des associations de professionnels, dont l’ANIT. Une convention pour aider à la mise en œuvre des Conseils de la Vie Sociale a été signée entre nos deux associations. Un projet de recherche sur les besoins des usagers de la substitution est en cours de finalisation. Toutes ces actions, et d’autres, participaient d’une socialisation des questions d’usage d’autant plus nécessaire que les décisions de ne pas modifier la loi de 1970 laissent les usagers de drogues illicites dans un statut particulier.
Aujourd’hui, la place des usagers est indissociable des réponses apportées aux problèmes posés par les usages de drogues et conduites addictives. L’accompagnement des usagers et des familles est au cœur de la mobilisation de l’ANIT pour une approche cohérente des addictions. Les EGUS sont une des manifestations qui y participe. Nous ne pourrions que condamner fermement leur disparition.

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