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Enfants contre les drogues, tout contre !

Un nouvel Asud Journal, c’est comme tester un nouveau produit. La promesse du plaisir se mêle à la crainte d’être déçu. Alors pour augmenter la dose, un petit extra cette fois : une nouvelle maquette. Là aussi, l’excitation se joint à l’appréhension du jugement. N’hésitez pas à réagir. Sur le fond, point de changement. Vous retrouverez les rubriques et chroniques habituelles.

En effet, le navire Asud maintient son cap éditorial grâce à un puissant vent réformiste sud-américain et ce, malgré le roulis des financements et les récifs de nos détracteurs.

Dans ces pages, nous accostons une Terra Incognita que les cartographies convenues représentent peuplée de dealers aux sorties d’écoles, de dépendances instantanées, de déchéances sociales programmées… C’est ainsi que l’on raconte La Drogue aux enfants. La plupart de ceux qui n’en prendront jamais croiront toute leur vie à cet enfer.

En opposition, s’est développée une autre croyance, celle des paradis artificiels, inoffensifs et bénéfiques à tous. Un prosélytisme souvent porté par ceux qui en ont pris et qui n’ont pas rencontré les monstres dont ont leur a parlé enfant. Leur aurait-on menti sur toutes les lignes ?

Détourner en couverture l’imagerie Disney et sa morale manichéenne est un poncif qui marche. L’artiste José Rodolfo Loaiza Ontiveros l’utilise comme baromètre de l’ouverture d’esprit de notre société, de sa capacité à regarder la réalité en face.

Oui, nos enfants vivent entourés de produits psychoactifs légaux ou illégaux. Dressons-leur une carte précise de ce continent afin qu’eux et leurs parents puissent choisir (ou pas) un rivage duquel ils pourront repartir à tout moment avec facilité. Mais pour cela, il faudra d’abord tuer le seul vrai monstre qu’ils y croiseront à coup sûr : la Prohibition.

La drogue racontée aux enfants

Il était une fois un pays où les gens qui fumaient de l’herbe et qui ingurgitaient des pilules pour découvrir la vraie couleur des éléphants étaient pourchassés et mis dans une cage peinte en gris qui perdait alors sa couleur (ça s’appelle dégrisement). Une malédiction lancée par une sorcière habillée en blouse blanche et un sorcier en uniforme bleu… marine, dont la formule magique était la suivante : « La drogue est un fléau pour la jeunesse.»

Eh oui, il existe encore des choses avec lesquelles on évite de déconner. La drogue, le sida, les chambres à gaz, la pédophilie… Vous voulez casser l’ambiance d’une soirée pétards où tout le monde la ramène avec les coffeeshops ? Dites simplement « crack babies » (les bébés nés sous crack) ou « crack mothers » (les mamans crackeuses), vous verrez que les partisans de la légalisation ne la ramèneront plus. C’est un fait, c’est connu, c’est évident, la drogue est un fléau pour la jeunesse.

La drogue, c’est qui ?

Étudions l’affaire en détail : qu’entend-on exactement par « jeunes » ? S’il s’agit des enfants de 0 à 12 ans, je crains que le dossier ne soit mince. Bien sûr, on trouve toujours le cas d’espèce de tel gamin de 11 ans qui sniffe de l’héro ou de la coke à la cité Youri Gagarine de Savigny-sur-Orge. Ok. Soyons sérieux. S’agit-il d’un phénomène de masse ? Non. La très grande majorité des enfants de 0 à 12 ans ne prend ni ne voit de drogues en France. Alors comment justifier l’hystérie de la plupart des gens qui proclament « la drogue est un fléau pour la jeunesse » ?

Il s’agit sans doute de la seconde tranche, celle des 13-18 ans. Ceux-là sont concernés sans l’ombre d’un doute. La moitié d’une classe de première a au moins testé le pétard, et le méchant dealer qui traîne à la sortie des écoles a toutes les chances d’être un enfant, voire votre enfant. Alors c’est dramatique… Enfin, c’est grave… Enfin, préoccupant. Qu’est-ce qu’ils deviennent ces pauvres gosses ?

La majorité d’entre eux vont devenir consommateurs récréatifs et s’arrêter d’eux-mêmes aux alentours de 30 ou 40 ans, époque où ils seront à leur tour parents et pourront entonner le refrain alarmiste sur les dangers de la drogue sur le mode « oui , mais de mon temps, ça n’avait rien à voir ». Certes, le phénomène est amplifié de génération en génération, ce qui au moins interroge sur les mérites de l’interdit qu’il faudrait, paraît-il, « maintenir ». Mais globalement, les 13-18 ans sont-ils à ce point menacés que le sujet suscite autant de mines graves, promptes à dégainer sur le thème « la drogue est un fléau pour la jeunesse » ?

Passons à la troisième tranche. Ceux qui ne sont pas récréatifs et/ou qui vont tester d’autres drogues entre 18 et 25 ans. En statistique pure, quand on parle des « drogués », ce sont eux. Les toxicos, c’est eux. Pas des seniors de 40 ou 50 ans, restés en vie grâce à la substitution puis installés dans la dépendance par les vertus de la médicalisation. La grande majorité des gens qui cherchent, prennent, achètent et vendent des drogues, appartient à cette classe d’âge. Ceux qui déboulent à pas d’heure, qui ne savent pas s’arrêter et finissent à quatre pattes pour retrouver des bonbonnes imaginaires sur le lino. Ceux qui tiennent les murs, vont en teuf, achètent sur Internet, crient, cassent, courent pour en avoir, plus, toujours plus. La drogue, c’est eux, ils aiment ça, ils en veulent pour bosser, pour baiser, pour danser, pour séduire, pour se battre, pour écouter de la musique, pour conduire, pour dire « j’existe ». Une frénésie qui se relativise avec l’âge. Alors, pourquoi répéter à longueur d’antenne que la drogue serait un fléau pour la jeunesse quand, pour eux, le fléau c’est « y a plus rien ! » ?

À ce stade, d’aucuns vont nous dire : « On vous voit arriver de loin avec vos gros sabots d’Asud, votre projet c’est open bar, base à tous les étages, puisqu’ils en veulent, il n’ y a qu’à leur en donner. » Grave erreur. Si nous proposons un dossier sur ce thème, c’est justement parce que les anciens jeunes que nous sommes considèrent que le discours entendu sur la drogue au moment de nos pics de consommation ne nous a ni aidés, ni même alertés, sur le vrai danger que constitue la dépendance. Et il ne s’agit pas d’une affirmation gratuite. Marcha Rozenbaum (voir p.20), dans Safety First, a trouvé une formule choc pour résumer notre malaise : « Just say no or say nothing at all » ! Dire non à la drogue ou ne rien dire du tout. Nous l’avons souvent écrit, la logorrhée antidrogue est une tautologie qui ne convainc que les jeunes (de plus en plus rares) qui, pour des raisons psychosociales, ne transgresseront jamais l’interdit. Pour tous les autres, c’est le chiffon rouge.

Une prévention très primaire

Prévention primaire, la bien nommée

En langage médicosocial, la prévention primaire consiste à mettre en place des actions qui dissuadent les non-consommateurs de franchir le pas. Elle se distingue de la prévention secondaire qui vise à accompagner des usagers confirmés en leur fournissant des outils conceptuels et matériels pour garder la tête hors de l’eau. Cette savante distinction est destinée à traduire la politique de réduction des risques dans un langage politiquement correct. Or, elle marche sur la tête. Cette doxa enracinée dans la prévention des épidémies reste cohérente avec le mythe de « la drogue, fléau de la jeunesse ». Hélas, qui aurait précisément besoin de conseils de consommation à moindres risques ? Les apprentis, justement, ceux qui n’ont pas encore franchi le pas ou qui sont sur le point de le franchir. À l’inverse, qui s’intéresse naturellement à une baisse puis un arrêt progressif de ses consommations ? Les usagers de 30 ou 40 ans. On ne peut s’empêcher de penser que la prévention secondaire, réservée aux « toxicos » confirmés (es malades chroniques récidivants du DSM V), est un alibi social qui masque une grande hypocrisie. Les autres, les jeunes, partie encore saine de la population, doivent être préservés à tout prix du virus de la drogue. On marche sur la tête.

La stratégie de prévention primaire (voir encadré), celle qui consiste à vouloir empêcher ou même retarder les consommations, et notamment celles de cannabis, est un échec retentissant. Pourquoi ? Parce qu’elle est assise sur ce dogme du fléau de la jeunesse qui n’a jamais pris soin de consulter les premiers intéressés. Qu’est-ce que la culture rock sinon une histoire de jeunes, de musique… et de drogues ? Tout le quiproquo vient de l’impossibilité d’intégrer l’usage de psychotropes dans sa dimension culturelle, comme phénomène sociétal délibérément et même rationnellement choisi (comme le dit Carl Hart, voir p.4) par la jeunesse. Plutôt que de focaliser sur l’hypothétique future dépendance de nos enfants, aidons-les à rester usagers récréatifs, mais cela suppose de quitter le registre de l’interdit (ça, c’est Alain Roy qui en parle p.21). Nul ne doute de l’opportunité des conseils de prudence quand on commence un cursus d’usager de drogues. Nul ne doute que les jeunes soient les plus à même de modifier leurs habitudes dès lors qu’ils créditent les donneurs de conseils d’une véritable empathie pour des objectifs qui ne coïncident que rarement avec l’arrêt de la consommation. Du reste, les conseils les plus suivis sont ceux donnés par d’autres jeunes, en général consommateurs eux-mêmes. Les bons comme les mauvais conseils.

Guerre à la drogue & guerre à la jeunesse

Et si finalement toute cette affaire n’était que l’un des nombreux subterfuges mis en place par les croisés de la guerre à la drogue ? Comme pour les minorités visibles (C’est Michelle Alexander qui dénonce ça), la guerre à la drogue est l’instrument idoine pour contrôler, réprimer, voire stigmatiser, un certain type de population. Alors malgré le jeunisme officiel, peut-être que nous détestons les jeunes et que l’une des fonctions de l’interdiction de consommer des drogues est de leur faire la guerre. Ce fut vrai dès les années 70, c’est toujours vrai dans les teknivals ou dans les cités. Du hippie aux racailles de banlieue, le policier a depuis quarante ans un portrait-robot du délinquant que l’on peut arrêter et fouiller au corps pour présomption d’usage ou de vente. Cette cible, étrangement, a toujours eu le visage de la jeunesse.

« La drogue, fléau de la jeunesse » est donc bien ce conte pour enfants raconté aux grandes personnes qui s’abritent derrière lui pour poursuivre leurs objectifs de grandes personnes : punir, réprimer et brutaliser sous prétexte de morale ou d’hygiène. Le concept de jeunesse est une invention relativement récente qui est, depuis, l’obsession de ceux qui veulent faire votre bien malgré vous, qu’ils soient en blouse grise, en blouse blanche ou en uniforme bleu.

Prévention jeune en mode mineur

« La prévention des conduites addictives chez les adolescents, même si elles ne concernent qu’une minorité, constitue un enjeu majeur pour la société », rappelle un rapport de l’Inserm1 en 2014. Si tout le monde est globalement d’accord sur le fait que plus des consommations commencent tôt, plus il y a de risques de complications médicosociales à terme, l’impact d’une consommation précoce et l’ampleur des risques ne font pas l’objet d’un consensus universel pour autant.

Pétrifiés comme Andromède

Dans ce même rapport, l’Inserm précise que « les actions à développer doivent cibler en priorité l’alcool et le tabac, voire le cannabis, en raison des niveaux d’usage et des dommages associés (en termes de santé publique) qui prédominent sur les autres substances et les jeux ». Donc que la consommation de produits psychoactifs licites, « voire le cannabis », entraîne plus de complications que les drogues illicites…

Pour beaucoup, telle Andromède, le simple fait de regarder de la drogue pétrifie et rend immédiatement accro, même les plus vertueux. Mais tout ce qui touche les plus jeunes fait toujours plus peur. Quelques grammes de shit sont vendus dans un collège ? Il faut mettre en place des tests urinaires, systématiser les fouilles à l’entrée, mettre des détecteurs à shit, envoyer l’armée et les chiens renifleurs. Branle-bas de combat. En plus, les plus jeunes ne font rien comme les adultes. Ils ne se bourrent pas la gueule, ils « binge drink ». Ils ne vont pas en discothèque, ils font des free parties et des teknivals. Ils ne partouzent pas, ils font des « tournantes » et autres « gang bangs ». Bref, ils font tout de travers ces cons-là.

RdR ou médico-psycho-pathologisation

Donc on fait de la prévention, très bien. Mais comment ? L’approche de la RdR s’étend de la prévention jusqu’au soin : « le mieux, c’est de ne pas consommer. Si tu consommes, protège ta santé en réduisant les risques. Et si tu souhaites arrêter, il existe des prises en charge ». Cette approche nécessite que le discours de prévention soit basé sur une information objective et réaliste, à savoir les effets négatifs, mais aussi les effets positifs car le vrai problème de la drogue, c’est que c’est bon. Pouvoir aussi expliquer que l’usage de drogues n’est pas qu’une question de produit mais la rencontre de plusieurs facteurs (personne, produit(s), contexte). Et, si besoin, pouvoir aborder des conseils pour réduire les risques, maîtriser, diminuer, voire même stopper, une consommation, selon les demandes exprimées. Ce discours est-il en phase avec la demande institutionnelle et avec les professionnels des structures travaillant auprès des jeunes ?

Le cadre institutionnel de la prévention des addictions chez les jeunes est fixé par le plan 2013-2017 de la Mildt (Mildeca de nos jours, lire notre article Le « A » de MILD&CA), qui définit les grandes lignes directrices de la lutte contre la drogue et les conduites addictives. C’est ce document qui régit les axes de travail concernant les addictions, tant sur le volet sanitaire que répressif. La première partie concerne le volet sanitaire et social et s’intitule « Prévenir, prendre en charge et réduire les risques ». Des recommandations spécifiques à destination d’un public jeune sont saupoudrées tout au long de cette partie. Jusque-là, tout va bien.

Il y est précisé qu’afin « d’éviter l’entrée en consommation ou de retarder au maximum l’âge d’initiation, les adolescents doivent être les principaux bénéficiaires des actions de prévention »2. De même, le Guide pratique de la protection de l’enfance précise que « la loi du 5 mars 2007 réformant la protection de l’enfance fait de la prévention un axe majeur de la protection de l’enfance. Elle vise à prévenir le plus en amont possible les risques de mise en danger de l’enfant en évitant qu’ils ne surviennent ou en limitant leurs effets »3. Idem dans le rapport de l’Inserm, qui recommande de « prévenir les initiations ou en retarder l’âge » et d’« éviter les usages réguliers »4. A priori, rien de fondamentalement contradictoire avec un discours de prévention RdR, même si « éviter l’entrée en consommation » et prévenir « les risques de mise en danger de l’enfant en évitant qu’ils ne surviennent » n’implique pas les mêmes discours ni actions que « prévenir les risques de mise en danger […] en limitant leurs effets ». Un des principes de la RdR est de pouvoir faire du « sur mesure » en s’adaptant à la personne, en l’occurrence à un groupe. Cela nécessite de pouvoir s’adresser à des groupes homogènes (usagers, non-usagers, etc.), ce qui est illusoire d’un point de vue pratique et discutable d’un point de vue pédagogique, mais c’est un autre débat.

De même, la dernière recommandation de l’Inserm pose question : « Repérer au plus tôt les usages précoces et réguliers et promouvoir une prise en charge adaptée pour éviter les dommages sanitaires et sociaux » renvoie au risque d’hyper médico-psycho-pathologisation de ces actions de prévention.

Si t’en prends, ben, t’arrêtes !

Structures réticentes

Concernant les structures travaillant auprès d’un public jeune, c’est un peu plus compliqué. Elles représentent une palette extrêmement large (Éducation nationale, clubs de prévention spécialisée, foyers, Aide sociale à l’enfance, missions locales, PJJ, etc.), avec des objectifs et des missions spécifiques. La plupart reconnaissent, à juste titre, ne pas avoir les compétences nécessaires sur la problématique des addictions et délèguent la prévention à des structures spécialisées, qui vont de l’association antidrogue moralisatrice aux consultations jeunes consommateurs, en passant par la brigade de prévention de la délinquance juvénile de la gendarmerie. Un tel décalage dans la palette d’intervenants s’explique de plusieurs manières. Déjà, tout le monde n’a pas géographiquement une offre de structures de prévention suffisante, donc on fait avec l’existant. Mais aussi parce qu’un certain nombre de dirigeants et de professionnels au sein de ces structures n’adhèrent absolument pas au discours de prévention RdR car leur mission est de protéger les jeunes. Donc la drogue, c’est mal, et si t’en prends, ben t’arrêtes, point ! Et il en existe encore beaucoup qui préfèrent s’en tenir au slogan reaganien du « Just Say No » ou « la drogue, c’est de la merde ». Certains ne se préoccupent d’ailleurs pas des jeunes, mais uniquement de la réputation de leur établissement, comme un patron de club. Faire de la prévention, c’est reconnaître que de la drogue circule. Donc l’intervention privilégiée est celle de la gendarmerie pour signifier que la drogue ne passera pas les portes de cette citadelle éducative. Puis, il y a aussi ceux qui comprennent bien qu’il faut dépasser cette posture mais que ce n’est pas aussi simple. Dans la vraie vie – enfants, adolescents, jeunes adultes, adultes, vieux –, ça n’existe pas. Juridiquement, il n’existe que mineurs et majeurs, point ! Et ça fait une grande différence. Ce qui concerne les mineurs engage la responsabilité pénale des détenteurs de l’autorité parentale. Et comme beaucoup de parents ne veulent pas qu’on dise à leurs enfants qu’il y a des effets positifs avec les drogues, bon nombre de dirigeants de structures, même de bonne volonté, sont réticents à mettre en place des actions de prévention objectives, par peur des retombées hiérarchiques, tutélaires, voire judiciaires en cas de plainte de parents.

Inclure les parents

Tout ceci représente une vue d’ensemble succincte de la complexité des actions de prévention auprès des jeunes. Dans son plan, la Mildeca souhaite renforcer l’impact des programmes de prévention en encourageant « leur inscription dans les projets d’établissements scolaires, d’enseignement supérieur, de centres de formation d’apprentis, de centres de loisirs, d’associations sportives ainsi que dans la formation des jeunes salariés, dans les dispositifs de cohésion sociale et dans la formation des personnels d’éducation, de santé et sociaux »5. Mais au-delà, se pose la question de la formation à la RdR des équipes intervenant auprès des jeunes. Il faut pour cela que ces équipes soient prêtes à passer outre leurs représentations sur la drogue, qui sont conformes à celles de l’opinion publique. Pour ces mêmes raisons, la prévention doit inclure les parents, car elle ne devrait pas être que du ressort des professionnels mais aussi et d’abord des parents. Mais cela nécessite un meilleur maillage géographique, beaucoup de temps et de moyens humains de la part des structures médicosociales spécialisées, consultations jeunes consommateurs en tête. Ce qui n’est pas le cas. Renforcer la coopération, les partenariats et la mixité pluridisciplinaire des équipes se heurte aux mêmes problèmes. D’ailleurs, pour conclure ses recommandations, le rapport de l’Inserm précise bien que « pour atteindre ces objectifs, il est nécessaire d’assurer une coordination nationale et régionale des actions ainsi qu’un soutien financier pérenne ».

Si les intervenants en RdR sont désormais protégés par le code de Santé publique et le Référentiel national encadrant les actions de réduction des risques, qu’en est-il des professionnels exerçant dans un autre cadre, et particulièrement de ceux qui travaillent avec des mineurs ? De plus en plus de professionnels de première ligne avec des mineurs identifiés comme consommateurs renoncent à organiser des séjours avec des jeunes mineurs, par crainte d’une infraction de l’un d’entre eux lors d’un contrôle des forces de l’ordre pour une boulette traînant dans une poche histoire d’assurer la conso durant le séjour. Donc, pour toutes ces raisons, les actions de prévention (soi-disant) « dissuasives » sont privilégiées par conviction, par manque de moyens ou par prudence. Au final, quelle RdR pour les jeunes, notamment mineurs ? Aux adultes, notamment ceux qui ont le pouvoir de décision, de prendre leurs responsabilités !


Notes :

1/ INSERM, Conduites addictives chez les adolescents. Usages, prévention et accompagnement. Principaux constats et recommandations. Pôle Expertise Collective ITMO Santé publique – Aviesan. Février 2014. P.37.
2/ MILDT. Plan gouvernemental de lutte contre la drogue et les conduites addictives 2013-2017. P.17.
3/ Guide pratique de la protection de l’enfance. Prévention en faveur de l’enfant et de l’adolescent. P.2.
4/ INSERM, Conduites addictives chez les adolescents. Usages, prévention et accompagnement. Principaux constats et recommandations. Pôle Expertise Collective ITMO Santé publique – Aviesan. Février 2014. P.38.
5/ MILDT. Plan gouvernemental de lutte contre la drogue et les conduites addictives 2013-2017. P.20.

Dans la jungle des sites antidrogues

Il suffit de taper les mots clés « enfant/enfance/drogues/cannabis » sur Google pour avoir le vertige. Le moteur de recherche vous dégueule des flopées de références, ça sort de tous côtés. Dans le seul espace francophone, c’est une véritable jungle d’associations, de sites, de ligues et autres groupements avec kit, brochures, pdf, ligne d’appel 24/24, forums… tous dédiés à ce « fléau ».

Ce qui saute aux yeux dans tous les messages des forums, c’est la terreur qu’inspire « la drogue » – il n’y a guère que le Jihad islamiste qui paraisse plus flippant. À la profusion de sites évoquée plus haut répond leur uniformité de pensée. Si, dans le détail, on trouvera quelques singularités, celles-ci masquent (mal) une espèce de pensée unique. Leur point commun le plus flagrant : une propagande à double détente, à savoir préserver les enfants des drogues et les enrôler dans cette lutte. On les invite à s’abstenir de la drogue et à se positionner contre, à devenir des acteurs de ce combat (via serments ou la délivrance d’un « diplôme » idoine validant l’engagement de l’enfant).

La prolifération des sites rendant impossible un listing exhaustif, nous avons choisi de vous en présenter une demi-douzaine « représentatifs », en mettant l’accent sur certains sites sectaires. Nous nous arrêterons dans un prochain numéro sur « Enfance sans drogue », véritable archétype du genre.

drogues.gouv.frMILDeCA
MILD&CA : Les drogues et les conduites addictives

Créée en 1982, la Mildt, aujourd’hui MILD&CA (lire notre article Le « A » de MILD&CA), placée sous l’autorité du Premier ministre, définit des actions par le biais de plans (prévention/prise en charge sanitaire sociale/recherche/lutte contre le trafic). Le dernier en date cible plus particulièrement la jeunesse. L’accent est mis sur la prévention des premières consommations (drogue/alcool) et sur la « responsabilisation des parents » désormais considérés comme les « premiers acteurs de prévention » (Assises de 2010). Plusieurs campagnes médiatiques ont été lancées en ce sens, notamment des spots publicitaires destinés à valoriser le rôle des parents et leur capacité à intervenir.

asud55 p16 Drogues Info Servicedrogues-info-service.fr
Pourquoi se drogue-t-on ?

Émanation de l’Adalis, financé par l’Inpes, Drogues-info-service.fr dépend du ministère de la Santé mais regroupe l’action conjointe de plusieurs autres ministères et associations. Son rôle se focalise autour de la prévention contre tout type d’addiction et cible en particulier les enfants et ados. Au 1er juillet 2014, le forum accueillait 331 témoignages et abordait 76 sujets avec un onglet spécifique « avoir un enfant qui se drogue ». Le site met à disposition du matériel pour mener des campagnes de sensibilisation, affiches, cartes postales, plaquettes. Un espace spécifique appelé « adosphère » se veut informatif et ludique. On y trouve le tout-venant ordinaire sur les effets et conséquences des drogues mais aussi un onglet « philo » et « ludique » avec bibliographie, quiz et autres jeux (pendu !).

asud55 p16 Infordroguesinfordrogues.be
Le plus vieux des sites sur les jeunes

Il s’agit du site de l’une des plus anciennes associations de lutte contre la drogue, créée en 1971 sur l’initiative de responsables de différentes institutions du secteur médical et psychosocial. L’association dispose par ailleurs d’une permanence téléphonique et propose aux pro de l’éducation permanente engagés dans des campagnes de sensibilisation les « productions de son service documentation en éducation permanente », comme des « outils d’informations et d’animation » (plaquettes, vidéo…).

Infor drogues dit proposer une alternative aux discours antérieurs relatifs aux traitements médicaux. Le site affirme que la surexposition des drogues dans les médias serait responsable de l’angoisse parentale et définit dix « astuces » pour engager un dialogue avec l’adolescent : « parler n’est pas facile », « choisir des arguments qui touchent », « oser fixer des limites », « bâtir une relation de confiance »

www.grc-rcmp.gc.ca
« les enfants et les drogues — Guide de prévention pour les parents »

Ce site, à l’iconographie sinistre, consultable en PDF, compte 42 pages et date de 2008. Il s’agit d’un « projet conjoint de l’ AADAC, de l’AHS (Alberta Health Services) et du Service de sensibilisation aux drogues et au crime organisé de la GRC » (la gendarmerie royale du canada). Posé en préambule, le site diagnostique « Notre culture consommatrice de drogue » et établit d’emblée un lien entre incivisme et drogue, tout en évoquant une désinformation massive autour du sujet avec en point d’orgue la banalisation du cannabis.

Ici encore, l’accent est mis sur le rôle des parents : avoir « une pensée critique », « ne pas sermonner » est suivi d’un « est-ce que j’utilise positivement des techniques disciplinaires ? », le tout conclu par « établissez des règles et des limites ». Un tableau de classification des drogues avec leurs effets à court et à long terme est consultable. Enfin, un glossaire, non des drogues mais du langage périphérique, complète cet ensemble.

Internet un boulevard sectaire

Bon nombre de ces sites ont des liens plus ou moins nets avec des mouvances sectaires. Encore faut-il les identifier derrière la profusion de sites & blog divers. Dire qu’elles avancent masquées serait sans doute un peu excessif. Par contre, leur référencement sur Google pose quand même question puisque des structures comme la Scientologie ou IVI se trouvent quasi en tête de gondole.

Le combat de la Scientologie contre les drogues remonte aux années 60. Ce serait une erreur de considérer cet engagement uniquement sous un angle manipulateur. Les thèses de la Scientologie – fourre-tout conceptuel relatif à la nature et à la place de l’homme dans l’univers – s’opposent « philosophiquement » aux drogues, qui sont considérées comme nocives sur le plan physique et spirituel. On ne peut omettre cet aspect, même si on connaît la propension de la Scientologie à brouiller les pistes pour enrôler de nouveaux membres. C’est également le cas de certaines mouvances sectaires chrétiennes comme IVI (créée en 1987 par Mme Trubert prétendant, entre autres, pouvoir guérir le sida par simple apposition des mains). Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’Internet est un espace tout à fait approprié à la stratégie arachnéenne de la Scientologie : toutes les conditions sont réunies pour lui permettre de tisser sa propre toile, justement. L’action de la Scientologie dans la lutte contre la « peste blanche » – au sein de laquelle la question des enfants n’est qu’une composante – mériterait à elle seule un dossier.

Une nébuleuse souvent propice à confusion

Devant la multiplicité des sites, blogs francophones, régionaux ou non, affiliés à la Scientologie, il n’est pas exagéré de parler de nébuleuse :

En 2012, en Suisse, trois clips d’information à destination de la jeunesse conçus et réalisés par « Non à la drogue, oui à la vie » étaient régulièrement projetés en salle. Or cette association – présente en France comme dans d’autres pays – n’est pas simplement liée à la Scientologie, elle en est l’émanation principale pour tout ce qui concerne le problème des drogues et de l’enfance. Il aura fallu l’intervention de la presse pour que soit révélé ce lien étroit et que les clips soient retirés. « Non à la drogue, oui à la vie » mène par ailleurs des actions de propagande sur le terrain, notamment à Paris, via la distribution de livrets d’information. Les passants sont invités à signer leurs pétitions et à devenir ambassadeurs « pour une vie sans drogue ».

Signalons pour conclure ce trop bref aperçu les démarches entreprises par les scientologues pour ré-ouvrir leurs centres de sevrage, les Narconon (évoqués dans le livre Moi, Christiane F…) de sinistre réputation, fermés en France en 1984 à la suite du décès d’un patient.

Petit guide pratique pour parents stressés

Les parents d’ados/jeunes adultes du XXIe siècle sont souvent des amateurs de cannabis du XXe siècle. Teufeurs chépers, clubbers poudrés ou héroïnomanes substitués, ils ne semblent pourtant pas toujours mieux armés pour parler drogues à leur progéniture. Alors qu’Internet colporte le meilleur et le pire de l’information et du conseil, la propagande prohibitionniste reste majoritaire sur les autres médias. Et si les structures de RdR font un gros travail de terrain, parents angoissés et enfants mal formés aux drogues et aux addictions sont encore bien trop nombreux.

Just Say No ou ne rien dire du tout

La pénalisation de la consommation et la prévention par l’abstinence totale évitent souvent aux parents tout dialogue sur les drogues et surtout, d’établir clairement la gestion des comportements addictifs au sein de la famille et en société. Cela les dispense de raconter leurs frasques passées et de faire des concessions sur leurs pratiques futures. Il suffirait pourtant d’avoir un discours informé et pragmatique à base de RdR et de bon sens pour établir la confiance entre les générations sur ce sujet trop souvent tabou ou biaisé.

L’échec de la prévention primaire

Dans son texte « Que dire aux enfants ? », issu du Pot Book de Julie Holland et traduit sur le site cannabistext.org, Marsha Rosenbaum propose d’abord une analyse de l’échec de la prévention conventionnelle dont l’efficacité a été compromise par :

  • « le refus de distinguer usage de drogues et abus en affirmant que  » tout usage est abus  » » ;
  • « le recours à la désinformation pour faire peur » ;
  • et « l’incapacité à fournir des informations complètes qui aideraient les usagers à réduire les dommages pouvant résulter de leur consommation ».

Une stratégie fondée sur la peur et la désinformation ne peut pas fonctionner à long terme, encore moins à l’ère d’Internet et de l’information largement vérifiée et propagée à une échelle globalisée. Et si Marsha Rosenbaum focalise son propos sur le cannabis, sa méthodologie peut très bien s’appliquer à d’autres substances. La Drug Policy Alliance (DPA) a adapté ce texte comme modèle global de prévention « Safety First » (la sécurité d’abord).

Information vs désinformation

Pour apaiser la peur, le document rappelle que : « La quasi-totalité des études ont pourtant montré que la grande majorité des étudiants qui essayent les drogues licites et/ou illicites ne deviennent pas toxicomanes (US GAO, 1993 ; Duncan, 1991). Nous devons parler de l’alcool et des autres drogues de manière élaborée et distinguer usage et abus. Sinon, nous perdrons notre crédibilité. »

Marsha Rosenbaum répond aux questions récurrentes que les parents posent sur la marijuana lors des ateliers qu’elle anime dans le cadre de son travail de sociologue médicale :

  • Est-elle vraiment beaucoup plus puissante et dangereuse aujourd’hui que par le passé ?
  • Est-elle vraiment aujourd’hui plus addictive que jamais ?
  • Pousse-t-elle vraiment les usagers à se tourner vers des drogues plus « dures » ?
  • Fumer de la marijuana provoque-t-il vraiment le cancer du poumon ?

Elle conseille d’abord deux livres, auquel j’ajoute les chapitres du Pot Book traduits sur cannabistext.org, Marijuana, mythes et réalités (1997) et Marijuana: A New Look at the Scientific Evidence (2005). « Chacun montre que les affirmations concernant les risques de la marijuana ont été exagérées, voire dans certains cas fabriquées (Zimmer et Morgan, 1997 ; Earleywine, 2005). » Puis elle consacre un paragraphe à chaque réponse.

La sécurité d’abord

À la place du « Just Say No », elle propose le concept « Safety First ». Une approche basée sur la réalité permet aux adolescents de prendre des décisions responsables en :

  • « donnant une information honnête, basée sur la science » ;
  • « encourageant la modération si l’expérimentation persiste » ;
  • « favorisant la compréhension des conséquences juridiques et sociales de l’usage de drogues » ;
  • « faisant de la sécurité une priorité grâce à la responsabilisation personnelle et à la connaissance ».

Elle insiste sur l’information fondée sur des données scientifiques fiables, sur la répartition de l’information sur les drogues dans la plupart des matières enseignées, sur l’apprentissage de la modération et l’évaluation réelle du risque de prison et de stigmatisation sociale.

Que faire concrètement ?

Marsha propose aux parents un programme en 5 étapes : écouter, apprendre, agir, guider, aider. « Une relation ouverte, basée sur la confiance, avec un parent ou un adulte respecté est en réalité le meilleur moyen de dissuader les tendances à l’abus. » Cela ne veut pas dire encourager ou autoriser l’usage de drogues mais être présent au côté des enfants pour en comprendre les enjeux et en assumer les conséquences avec leur sécurité comme première préoccupation.

Les professionnels de la RdR et les décideurs français seraient bien inspirés d’adopter ce modèle.

Alain Roy « Une éducation nationale à la consommation de drogues s’impose »

Le sociologue Alain Roy accumule les expériences et les savoirs, tant personnels que professionnels sur les drogues depuis 1967. Il fréquente aussi bien les consommateurs vulnérables, les toxicomanes précaires, les usagers sans problème, les ados curieux, que les consommateurs sans limites ou les dealers. Pour ses observations, il s’est aussi glissé à l’occasion du côté des trafiquants.

Formateur et concepteur d’outils pédagogiques chevronné pour les parents, les pro ou encore les institutions, il a écrit le livre Exploration Drogues : premier contact destiné au 11-15 ans.

ASUD : Vous commencez votre livre par une anecdote mettant en scène le discours caricatural de votre mère sur les drogues quand vous étiez enfant. Quels rapports avez-vous avec vos 2 enfants au sujet des drogues ?

Alain Roy : Mes enfants ont reçu une éducation sur les drogues depuis leur tout jeune âge, au même titre que la santé, l’alimentation, la sexualité, etc. Ils savent qu’idéalement, il serait préférable de n’en consommer aucune avant l’âge de la maturité, autour de 17-20 ans. Ils savent aussi qu’il peut tout de même y avoir un usage acceptable tel que défini dans le livre.

À 3-4 ans, ils avaient goûté du bout des lèvres à l’alcool qu’ils ont réessayé à 15 ans. Au même âge, ils ont connu leur première cuite. À 6 ans, ils savaient déjà que le chocolat contenait entre autre une substance excitante et qu’il fallait en consommer modérément et préférablement avant 15 heures pour ne pas nuire au sommeil. Bien sûr, il y avait les fameux cas d’exception qui confirment la règle. À 14 ans, Alexis a essayé la marijuana qu’il a tout de suite délaissée. Au même âge, il a fumé la cigarette à laquelle il s’est attaché jusqu’à l’âge de 27 ans. Comme père monoparental avec garde de ses enfants à temps complet, je dois dire que la consommation de mes enfants a été acceptable sauf pour la consommation de cigarette d’Alexis. Ils n’ont jamais essayé aucune autre drogue illégale.

Aujourd’hui adultes (35 et 37 ans), ils consomment de l’alcool à l’occasion, prennent 1 ou 2 cafés par jour et n’ont jamais consommé de médicaments psychoactifs. Mon éducation sur les drogues a joué un tout petit rôle mais elle était essentielle. Mon rôle de père est venu confirmer ma vision des drogues.

Revenons au livre. Comment son message est-il accueilli par les ados et les éducateurs ?

Avant la parution, j’avais déjà une bonne idée de l’accueil qu’il recevrait. Pendant des années, j’ai livré la vision et le contenu du livre auprès des jeunes, des parents et des intervenants.

Les jeunes trouvent le livre très beau et attrayant. Ils disent qu’ils ont beaucoup appris, que ça les a fait réfléchir, qu’ils ont eu des réponses à leur questions et que les messages étaient réalistes et convenaient à leur âge. Quant aux parents et aux intervenants, ils se disent contents d’avoir un livre qui leur permette d’aborder le sujet des drogues de manière objective, réaliste, concrète, rigoureuse, nuancée et adaptée aux jeunes et à eux. La majorité se montre d’accord avec la vision, le contenu et les propositions d’usage acceptable.

À part quelques exceptions, le message global passe très bien auprès des jeunes, des parents, des intervenants et des institutions. La population accepte bien l’idée d’aller vers une éducation à la consommation, ce qui inclut la non-consommation. Les plus grands utilisateurs du livre sont les éducateurs et les intervenants des écoles et des centres de réadaptation pour les jeunes en difficulté qui s’en servent comme programme éducatif.

Cependant quelques intervenants croient que les parents ne sont pas encore prêts à entendre et accepter ce discours. Évidemment, je suis en désaccord avec eux car mes rencontres m’ont démontré le contraire.

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Illustration issue de Exploration Drogues : premier contact (MultiMondes, 2013)

Le livre n’aborde en détail que le plus banalisé des stupéfiants, le cannabis. Donnez-vous les mêmes conseils et la même liberté de choix aux mineurs qui parfois consomment d’autres produits illicites tels la cocaïne, l’héroïne, le MDMA… ?

Oui, je donne essentiellement, avec certaines nuances, les mêmes conseils et la même liberté de choix aux mineurs pour ces autres substances. Mon rôle consiste à donner aux jeunes les éléments de connaissance et de réflexion suffisants pour les amener à faire des choix éclairés et argumentés de consommation ou de non-consommation. Cette conscientisation effectuée, je leur précise qu’ils ne seront plus jamais les mêmes devant leur choix de consommation. Ils ne pourront plus se servir de l’argument de l’inconscience.

Les jeunes se retrouvent donc face à eux-mêmes et à leur propre choix. Ils savent qu’ils doivent se poser plusieurs questions sur eux-mêmes et sur ces drogues avant de consommer. Ils sont au courant des risques de consommer ces substances et de la difficulté de connaître la composition des substances. Ils connaissent les lois et les issues positives ou négatives de la consommation de ces drogues illicites. Ces jeunes se trouvent un peu désemparés de se retrouver seuls face à ce choix qui les responsabilise. Devant ce questionnement difficile et cette responsabilité trop lourde à assumer, la majorité préfère ne rien prendre. C’est donc une minorité qui fait le choix de consommer malgré leur connaissance des risques de leur consommation. Et pour la majorité d’entre eux, cette consommation sera exploratoire et transitoire. Et pour les autres qui s’enfoncent, leur consommation constitue un problème parmi tant d’autres déjà vécus avant de consommer.

Un livre sur les drogues illégales auprès des 14-17 ans, poursuivant cette même approche éducative et de conscientisation, pourrait et devrait effectivement être conçu.

En promouvant l’accès à une information objective, vous êtes très proches de la démarche dite de réduction des risques (RdR). Défendez-vous également l’accès au matériel et aux services de RdR : paille, seringue, analyse de drogues, espace de consommation, etc. ?

Mon travail quotidien ne me conduit pas à défendre cette position ; et la RdR, bien que corollaire de mon approche éducative générale, n’est pas un objectif pour moi. Mais il m’apparaît évident que l’accès au matériel et aux services auprès des jeunes consommateurs est une nécessité incontournable. Cela va de soi dans la mesure où ces services sont insérés dans une politique des drogues et des usages, d’une réflexion, et d’une éducation à la consommation acceptable. Il ne faudrait pas que ces services soient donnés sans conscientisation, sans contrôle, sans responsabilisation des usagers. Ceux-ci doivent comprendre que cette démarche, qui suppose des coûts onéreux, doit être faite avec grand sérieux. Ils doivent réaliser qu’une bonne partie de la population est en désaccord avec cette politique qui, selon elle, encourage et perpétue la consommation.

Poussons la logique de l’éducation aux drogues jusqu’au bout. Les enfants sont souvent témoins des consommations des drogues légales de leurs parents. Pensez-vous que les parents consommateurs de produits illicites devraient faire de même en ne cachant pas leur consommation ?

Compte tenu des lois actuelles, je crois que les parents ne devraient faire usage d’aucune drogue illégale devant leurs enfants ni consommer avec eux. Les enfants ne seraient pas en mesure d’assumer les conséquences juridiques d’un tel choix. Ce serait un très mauvais exemple de défier la loi malgré ses incohérences.

Cependant, nous devons leur expliquer notre désaccord et notre choix de ne pas consommer avec eux ou en leur présence. Les parents doivent leur signaler que si nous étions dans une société cohérente, le problème ne se poserait pas. Comme avec l’alcool, ils pourraient le faire devant ou avec eux.

Ma position idéaliste est de ne consommer aucune drogue avant l’âge de la maturité. Ma position réaliste propose un usage qui peut être acceptable pour l’individu et la société, quelle que soit la drogue consommée. Si toutes les drogues étaient légales et que les conditions d’usage acceptable étaient définies pour tous et pour toutes les drogues, les parents seraient les premiers responsables de l’éducation à la consommation auprès de leurs enfants et assumeraient avec eux les conséquences de leurs comportements de consommation.

Drogues & Nous cerveau
Illustration issue de Exploration Drogues : premier contact (MultiMondes, 2013)

Quelle place doit avoir le pouvoir médical à qui l’on confie en priorité nos enfants sur la question des drogues, surtout s’ils en consomment ?

La presque totalité des interventions à réaliser chez les adolescents dans leur consommation de drogues ne nécessite pas d’interventions médicales ni d’interventions spécialisées. Pourquoi ? Tout simplement parce la grande majorité d’entre eux ont une consommation acceptable et ne connaissent pas de problèmes avec les drogues. Leur consommation devient souvent problématique quand la société rend certaines drogues illégales et développe autour des drogues et des usages, une vision négative, alarmante, dramatisante, guerrière, manichéenne, psychologisante, médicalisante, institutionnalisante, interventionniste… Comme le docteur Knock, plusieurs croient encore que derrière tout consommateur sommeille un toxicomane. Et pourtant, ne deviens pas toxicomane qui veut. Ça prend toute une personnalité, tout un usage et tout un environnement pour y arriver. C’est si difficile.

La compréhension du phénomène de la consommation des drogues et de la toxicomanie couvre divers aspects : politiques, économiques, psychologiques, sociologiques, culturels, biologiques, chimiques, philosophiques… Les intervenants médicaux doivent intervenir dans leurs champs de compétence : les cas de dépendance, de consommation abusive ou dans les urgences médicales qui nécessitent des interventions spécialisées de nature physique ou d’urgence. Mis à part les cas d’urgences médicales, leurs interventions devraient généralement arriver en bout de piste, après celles des parents, des éducateurs et des autres intervenants sociaux.

Malheureusement, notre société a développé une approche interventionniste et un réflexe de référence qui a conduit les adolescents, les parents et les éducateurs à croire que la consommation nécessitait une intervention spécialisée et de haut niveau. Pour ma part, je crois qu’il faut rendre les gens autonomes, responsables, compétents et indépendants. Ils doivent recourir aux autres quand ils sont au bout de leurs ressources personnelles. Ils doivent y aller par étape, en essayant de ne pas institutionnaliser et médicaliser les problèmes inhérents à la vie quotidienne.

Dans mes rencontres avec les adolescents et les parents, j’ai toujours dit que je voulais les amener à se passer de mes services le plus vite possible et à se faire confiance. D’ailleurs, je crois que la plupart des gens trouvent les solutions à leurs problèmes, seuls avec eux-mêmes.

Au niveau international, la politique de « guerre à la Drogue » est de plus en plus mise à mal et de nombreuses réformes locales voient le jour. Vers quoi selon vous l' »usage acceptable des drogues pour la société » doit-il évoluer ?

Les classifications internationales sur les drogues n’ont rien à voir avec leur dangerosité. Elles reposent sur des considérations historiques, économiques, politiques, religieuses, morales, etc., bien loin de la science et d’une vision objective des drogues et des usages. De cette illégalité, il en résulte des conséquences désastreuses pour nos sociétés, entre autres celle de ne pas connaître la composition des drogues illicites, ce qui constitue une condition fondamentale de tous les usages.

À partir de cette vision faussée, partiale, réactionnaire et finalement inefficace, nos gouvernements, nos institutions, nos intervenants, nos parents, nos enfants, nos consommateurs, se retrouvent dans la confusion et l’incohérence. Notre discours sur les drogues est illogique et non crédible.

Il devient donc évident que, devant l’augmentation de la consommation, de l’accessibilité et de la diversité des produits, nos gouvernements ont perdu le contrôle. Ils sont derrière un phénomène qui les devance.
Parmi les premiers changements à effectuer, il y aurait les 4 suivants :

  1. Avoir une vision objective, réaliste, nuancée et adaptée aux réalités des drogues et des usages.
  2. Bâtir de nouvelles législations nationales et internationales fondées sur les données scientifiques et dans l’objectif de promouvoir la santé et la sécurité des citoyens.
  3. Réaliser des programmes d’éducation à la consommation dans les milieux scolaires, sociaux et de travail.
  4. Promouvoir l’approche de réduction des risques.

Avec de tels changements, nous pourrions éviter ou diminuer bien des dommages sanitaires, judiciaires et sociaux des substances psychoactives.

Dans votre modèle, quelle place faites-vous aux sanctions envers les consommateurs de drogues ?

Dans mon modèle, il n’y a aucune place pour la pénalisation des usages de drogues illégales, autant chez les mineurs que chez les majeurs. Je suis pour la dépénalisation, la décriminalisation, la déjudiciarisation et la décontraventionnalisation des usages car la consommation ne m’apparaît pas répréhensible en soi.

Par contre, je suis pour la pénalisation des états d’ivresse au volant. Dans ce cas, il ne s’agit pas de punir l’ivresse mais de pénaliser le fait d’être ivre au volant. Ce que nous devons pénaliser, c’est l’acte répréhensible (vol, agression sexuelle…) et non la cause, quelle qu’elle soit.

Quelles soient d’origine naturelle (végétale, minérale ou animale), semi-synthétique ou synthétique, les drogues sont des substances sans conscience et sans intention. Par conséquent, elles ne peuvent être tenues responsables de quoi que ce soit. Comme les marteaux, les automobiles et les couteaux, les drogues font partie des produits à risque et de plaisir, dont l’issue négative ou positive dépend de l’utilisateur, de l’usage qu’il en fait et de l’environnement dans lequel se réalise la consommation.

Couverture de Exploration Drogues : premier contact (MultiMonde, 2013)Lire aussi la critique du livre
Exploration Drogues : premier contact

Exploration drogues : Premier contact 11-15 ans

Alain Roy relève avec brio le défi d’écrire un livre sur les drogues destiné aux ados. Jamais dramatisant ni banalisant, il tente de renouer la confiance avec ce public qui a arrêté de croire aux mensonges des adultes depuis trop longtemps.

Arrivé à la fin de l’été 2013 pour les jeunes Québécois, Exploration Drogues, Premier contact, est aussi disponible en France depuis cette même date en version papier et électronique. Malheureusement, aucun spécialiste des ados que nous avons rencontrés ou presque ne semble le savoir. De quoi s’agit-il ?

Ceci est une révolution

De la même façon que l’abandon progressif des politiques d’abstinence et de sevrage frappe la fourmilière du traitement des toxicomanies et de l’alcoolisme à grands coups de consommation prescrite, voire maîtrisée, la prévention de l’usage de drogues auprès des jeunes se voit ici reprogrammée en une séance d’informations objectives sur les produits et leurs effets dans une optique plus sociologique que médicale.

À quoi ressemble un choix éclairé de consommation pour un jeune entre 11 et 15 ans ? Pour y arriver, Alain Roy, aka M. Drogues, fait du fonctionnement biologique et psychique des substances psychoactives toutes catégories confondues un passage de lecture obligé. Le premier élément qui permet de briser la glace de la méfiance entre le jeune et l’adulte est la suppression des frontières imaginaires entre les produits légaux et illégaux. C’est juste une norme sociale, explique-t-il, qui n’a rien à voir avec la dangerosité d’un produit. Caféine, nicotine, alcool, médicaments psychotropes et cannabis sont traités pareil, c’est-à-dire en respectant les particularités de chaque substance. Les jeunes ne se fient plus aux messages officiels car ils savent qu’ils visent toujours à leur faire peur, pas à les informer. Alors, M. Drogues informe, montre des images, fait des schémas, vulgarise et répond aux questions des jeunes sans tabou. La maquette est colorée, aérée et psychédélique

Dis papa comment on fait les drogués ?

À travers des scénarios simples et réalistes, il dissèque les comportements des 11-15 ans sous l’influence de ces produits en diverses occasions : seul, en groupe, lors d’une fête, en période d’examen… Il autopsie les facteurs de choix individuels qui conduisent à l’abus, à l’incident, à la dépendance, mais aussi au plaisir d’une consommation maîtrisée ! L’acte de bravoure du livre est de compléter chacune de ses fiches-produits par une série de conseils de consommation à respecter pour rester dans un usage acceptable pour soi et la société.

Loin d’être une autorisation à se droguer, ces conseils impliquent habilement les parents, et leur redonnent une responsabilité dont ils cherchent à se débarrasser et qu’ils ont volontiers déléguée à la morale et/ou aux professionnels. Ce livre ne vise pas à émanciper les collégiens de leurs parents à propos des drogues. Au contraire, il permet de les faire discuter ensemble de cet usage acceptable dans une société en perte de repères sur la question. Ce livre est donc aussi un guide pour que les gens ordinaires puissent se positionner là où les scientifiques et les législations se contredisent. Un cahier d’exercices associé au livre est en vente chez le même éditeur.

Exploration Drogue : Premier contact 11-15 ans (et son cahier d’exercice)
Auteur : Alain Roy assisté par Lisa Ann Ellington
Éditeur : MultiMondes
Tarif : 35€ papier / 20€ électronique (cahier d’exercice : 15€ papier / 7€ électronique)

Feuilleter quelques extraits du livre

M DroguesM. Drogues vs. Drogue Info ServiceDrogues info service

Si en France il n’y a pas d’équivalent au livre d’Alain Roy, il existe néanmoins un service de l’État discret mais efficace 7j/7 qui répond aux questions des jeunes sur les drogues. Nous avons posé à Drogues Info Service les mêmes questions qu’à ce M. Drogues canadien en nous faisant passer pour des ados. Comparatif d’extraits de réponses :

Philippe, 13 ans :
Est-il préférable/acceptable pour un jeune de mon âge de prendre ou de ne pas prendre de l’alcool ?

M. Drogues Drogues Info Service

Si tu respectes les conditions de l’usage acceptable d’alcool, alors c’est vraiment une question de choix personnel.

Commencer à consommer maintenant serait plutôt « inacceptable » et nocif pour votre équilibre tant physique que psychique.

Justine, 15 ans :
Est-il vrai qu’il y a moins de risques d’abuser du shit que de l’alcool ?

M. Drogues Drogues Info Service

Je dois t’avouer que le risque de faire un abus est plus grand avec l’alcool. Chaque année, plusieurs jeunes se retrouvent à l’hôpital à cause de l’alcool, ce qui arrive rarement avec le shit.

Il est vrai que le cannabis a une toxicité moins élevée que l’alcool. On peut mourir d’une trop grosse consommation d’alcool alors qu’il n’existe pas « d’overdose » liée à une consommation excessive de cannabis.

Jérémy, 15 ans :
Est-ce que je peux fumer 10 joints de beuh par an sans nuire à mon développement ?

M. Drogues Drogues Info Service

La réponse est oui.
Depuis une quarantaine d’années, les études démontrent que cette quantité annuelle ne nuit pas au développement de la majorité des jeunes.

D’un point de vue physiologique, certaines études tendent à montrer qu’une consommation précoce de cannabis peut avoir des effets sur les performances intellectuelles à l’âge adulte.
D’un point de vue psychologique, on sait que consommer tôt un produit psychotrope augmente le risque d’en être dépendant dans les années qui suivent

Didi, 15 ans :
Est-il vrai qu’une jeune qui commence à fumer du shit à 14 ans a 80% de chances de finir un jour par prendre de l’héroïne et devenir dépendante ?

M. Drogues Drogues Info Service

Non ce n’est pas vrai. C’est une fausse rumeur.Les études scientifiques démontrent qu’il n’y a même pas 1% des fumeurs de cannabis qui deviennent dépendants de l’héroïne.

La « théorie de l’escalade » est fausse. Ce n’est pas une drogue en soi qui appelle la consommation d’une autre qui serait plus forte, ce sont d’autres raisons, comme par exemple la curiosité, la recherche de plaisir, ou encore une recherche d’effets différents pour tenter de gérer un problème ou une souffrance.

« Merdo dis leurs »

La drogue aux enfants ?? Pas pour la leur donner, non pour leur expliquer… Pour leur expliquer quoi ? C’est le sujet du dossier de ce numéro d’ASUD journal, et le moins qu’on puisse dire, c’est que le sujet est… complexe !

Comment s’y prendre ? Ça fait des décennies que le sujet est brûlant. La drogue expliquée aux enfants, donc… Il faut commencer tôt avec des livres éducatifs. Alors, pourquoi pas Martine en Colombie, Le Club des cinq démantèle le cartel des drogues, Oui Oui et la poudre magique, Titeuf qui dit merde aux dealers, ou Sponge Bob et les marchands d’eau pium ?

On a déjà Coke en stock. Mais le titre est un faux ami puisque Tintin se retrouve aux prises avec des trafiquants d’esclaves. En revanche, la cocaïne est au centre de l’album Les Cigares du pharaon, Tintin se faisant même serré pour en avoir transporté à l’insu de son plein gré. Ça n’a pas échappé aux tintinophiles, la drogue est un sujet récurrent pour Hergé. Rastapopoulos, le super méchant, est un ponte du trafic de drogue. Dans Le Crabe aux pinces d’or, il est question d’opium, opium traité sous un jour culturel dans Le Lotus bleu avec ses fumeries !

Tintin se drogueEt on peut également évoquer les crises de delirium tremens du capitaine Haddock. On se souvient qu’au cours de l’une d’entre elles, Haddock sérieusement en manque fut à deux doigts de commettre l’irréparable, ses hallucinations lui ayant fait confondre Tintin avec un tire-bouchon ! On a frôlé la catastrophe ! Tu t’es vu quand t’as pas bu ??

Mon père avait une explication « underground » à la propagation de la came dans les années 80. Le grand responsable était selon lui… Nounours ! Oui, le gentil Nounours, l’ami de tous les gosses des années 60, 70 et 80 ! C’est lui qui nous avait foutu dans la merde ! Sa génération, la mienne, entre autres, y avait droit chaque soir, à Nounours, avant d’aller se coucher. Et que faisait-il du haut de son bateau volant au-dessus de Paris, ce bon gros Nounours ? Il nous balançait sa poudre magique. Elle avait le pouvoir d’endormir Pimprenelle, Nicolas et tous les gentils enfants que nous étions en nous promettant ainsi de faire de beaux rêves.

On a pris ça pour argent comptant – si c’était pas un message subliminal ça !

martine-lsdDrogue et enfance, sujet brûlant donc, la preuve : connaissez-vous Blue Ivy Carter ? Les plus people savent qu’il s’agit du prénom du bébé de Beyonce et de Jay-Z. Les plus… informés (?) expliqueront que c’est désormais aussi le nom d’une nouvelle drogue californienne. Hommage de dealers californiens au couple le plus célèbre des USA ! Un hommage dont ces derniers se seraient sans doute bien passés.

Forcément, le sujet touche de façon bien plus personnelle lorsque l’on a soi-même des enfants.

martine-spacecakeIl y a trois ou quatre ans, je me souviens être tombé par hasard sur un petit film qu’avaient réalisé mon fils et ses potes alors âgés de 10 ou 11 ans. Pour une fois, plutôt que de jouer à la Wii, PSP, PlayStation, ils avaient tourné une petite fiction avec leur tel portable – la scène principale était… stupéfiante ! On y voyait l’un de ces gamins que je connaissais depuis la maternelle incarner le rôle du « junky » et reproduire face caméra une scène de shoot. Non seulement l’idée de « jouer au tox » était en soi surprenante mais le réalisme de leur séquence avait quelque chose de troublant – ils n’avaient omis quasi aucun détail, jusqu’au garrotage du bras. Si un stylo symbolisait la shooteuse (quand même !), pour le reste, cérémoniel et tout le bastringue, la reconstitution était criante de vérité.

martine-crackÇa m’a pas spécialement inquiété ni choqué, mais un peu déconcerté. Ce quim’intéressait, c’était de savoir où ces gosses avaient été choper toutes ces infos. Je savais bien que ça ne venait pas de moi, je suis pas du genre prosélyte, encore moins un adepte du « la drogue, parlons-en mon fils ».

Oh, fallait pas aller chercher très loin : difficile pour un môme d’échapper à ça ! Notre époque, notre culture exhale la came ! Certes, l’argument est largement utilisé par des gens comme les scientologues et autres ligues plus ou moins réactionnaires. Mais que ça plaise ou non, c’est quand même une évidence. Constat commun ne signifie pas adhésion.

fantomette ecstasyParce que quand chaque jour aux heures de grande écoute, les animateurs télé, à commencer par ceux des jeux télé, ne ratent jamais une allusion à la consommation de cannabis, alliant le geste à la parole (« vous avez fumé la moquette » et autres « faut arrêter la fumette »), quand on n’évoque pas « un bon rail de coke » (cf le 3 juillet sur Equipe21, émission L’Équipe du soir). Finalement, ces émissions sont un baromètre assez intéressant pour mesurer la façon dont ces drogues sont entrées dans le paysage. Banales et banalisées !

Ça me dérangerait pas plus que ça si les mêmes « promoteurs » faisaient au moins montre, à défaut d’un peu moins d’hypocrisie, d’un peu de cohérence. Il faut les voir se métamorphoser en pères la morale à chaque fois qu’il est question d’alcool et nous servir le sempiternel « on rappelle, Gérard, l’alcool, avec modération ».

L’art du grand écart ! Au prétexte que tout ça n’est pas sérieux ?

Les problèmes de drogues chez Winnie l'Ourson

Interview de Youth Rise : pour en finir avec le « Just Say No »

Le seul message adressé aux jeunes qui consomment des drogues est le «  Just Say No  », articulé avec un discours de prévention inopérant au regard des millions de jeunes dans le monde qui consomment des drogues.  » : Anita pose crûment les termes du sujet. Partout, la question des «  jeunes  » et celle de «  la drogue  » relèvent du registre émotionnel et moralisateur, une barrière psychologique qui place les adolescents et les jeunes adultes en dehors de l’approche pragmatique défendue par la réduction des risques. Sur le terrain sensible des addictions, certains mots déclenchent un réflexe conditionné : les jeunes doivent être protégés par tous les moyens, y compris la désinformation et les postures ridicules, autant de pierres jetées dans le jardin des «  jeunes  » qui dénient toute crédibilité aux adultes. C’est sur ce constat qu’a été fondée Youth Rise, en 2006 à Vancouver, lors de la 17ème Conférence internationale de réduction des risques. « L’absence de voix jeunes chez les acteurs des politiques de drogues  » est le leitmotiv de cette organisation aujourd’hui devenue incontournable sur la scène internationale de la réduction des risques.

Asud : Anita, pourquoi et comment as-tu intégré Youth Rise ?

Anita Krug : K Mon implication dans le projet est liée à mon histoire personnelle. J’ai consommé des drogues dures dès l’adolescence en Australie, ensuite j’ai voyagé et constaté que les jeunes usagers étaient plus fréquemment confrontés à de graves dénis de justice, et cela partout dans le monde. Je suis fermement convaincue que YR peut être l’outil qui permettra un jour aux jeunes consommateurs d’être enfin reconnus comme des acteurs légitimes de la politique de drogues.

Pourquoi établir une différence basée sur l’âge en matière de discrimination ? Tous les usagers ne sont-ils pas victimes de la guerre à la drogue ?

A K : Les jeunes usagers sont exclus des programmes de réduction des risques pour de multiples raisons. Pour prendre un exemple tragique, 45% des nouvelles infections VIH parmi les 15-24 ans sont dues au partage de seringues. Entre 72 et 96% des injecteurs de drogues déclarent avoir commencé avant l’âge de 25 ans. Or dans la plupart des pays (et notamment en France), il existe des normes légales qui interdisent de fournir du matériel stérile aux plus jeunes. Tout cela est sous-tendu par l’idée qu’il faut protéger «  l’innocence  » d’une jeunesse prétendument menacée par les actions de réduction des risques. Il est donc déplorable que ces programmes soient exclusivement destinés aux adultes et pas aux usagers potentiellement les plus en danger

Youth Rise se définit-elle comme un groupe d’autosupport d’usagers de drogues ?

A K : Nous ne posons pas le problème en ces termes. Nous nous définissons comme acteurs de la RdR (Harm Reductionist) tout en encourageant les jeunes consommateurs à rejoindre notre communauté. Notre but est de permettre aux jeunes consommateurs de s’exprimer en tant que personnes concernées, tout en nous refusant à les enfermer dans une identité d’«  usagers de drogues  » qui convient généralement à une population plus âgée. L’usage des drogues à l’adolescence est souvent plus expérimental, récréatif, fluide, il est important que nous reconnaissions cette pluralité d’approches chez nos adhérents.

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