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Seringues à Sevran : souvenir d’une guerre perdue contre le sida

La tension est vive à Sevran (Seine-Saint-Denis) après la découverte de seringues dans une école et la multiplication d’incidents liés au deal de coke, de crack et d’héroïne sur la commune et les territoires voisins. La pratique de l’injection de cocaïne réapparaît massivement.

A la stupéfaction des partisans de la politique de réduction des risques, le maire, Stéphane Gatignon, a demandé un moratoire sur la distribution de seringues le temps d’établir un diagnostic et de trouver une solution humaine et efficace tant pour les usagers que pour la population et les services municipaux.

Cette situation explosive se développe sur les multiples lacunes de la politique de la ville, particulièrement dans les dites « zone périphérique urbaine », c’est-à-dire les cités de banlieue.

De l’épidémie de sida à la chasse aux toxs

Quand on parle de drogues en banlieue, on passe trop rapidement sur l’historique de ces grands ensembles dont la population est toujours marquée par le traumatisme d’une épidémie de sida qui a tué ici un oncle, là un frère aîné, ailleurs un père, une mère, un cousin, tout cela dans un silence quasi total.

Ce silence est celui de la honte, de la peur du double stigmate toxico/arabe et celui de la mort aussi. Les rescapés sont frappés du mutisme propre aux mutilés de guerre. Ce déni convient parfaitement à la société française dans son ensemble. Il évite de s’interroger sur les raisons qui ont fait de ces ghettos de travailleurs de véritables mouroirs pour héroïnomanes dans les années 80-90.

Dans cette cocotte-minute, l’héroïne, la shooteuse et la silhouette efflanquée d’un junkie rappellent aux habitants ce qui fut peut-être la pire époque de la courte histoire des cités.

Conséquence, une vingtaine d’années plus tard : les nouvelles générations ont tendance « à faire le ménage » avec des méthodes musclées lorsqu’elles se trouvent confrontées au problème.

Toujours plus de seringues

« On peut s’attendre à une réaction très violente des “ historiques du business ”, les gros dealers de shit, qui voudront assainir le marché… et aussi protéger leurs enfants. Ils ne veulent pas le retour du traumatisme de l’injection, Sevran a été une ville très touchée par l’épidémie », rappelle Stéphane Gatignon.

« Depuis 2011, nous avons formé nos employés à la récupération de 350 à 500 seringues par mois. Il y a environ 4 000 seringues distribuées qui ne sont pas récupérées par le dispositif d’échange. L’absence de police la nuit a fait exploser la consommation sur place, on est débordé sur les trois derniers mois. »

Comme souvent, le drame nait d’un retour du refoulé. Le fléau qui a frappé des injecteurs d’héroïne issus de l’immigration était une conséquence directe de l’interdiction de vendre des seringues. Depuis, on a mis en place des distributeurs de kits d’injections, on a massivement diffusé des produits de substitution, mais jamais on ne s’est abaissé à expliquer aux populations résidentes le sens de cette politique de réduction des risques dont nous vantons à juste titre les résultats.

L’histoire n’est pas toujours bonne fille, la seringue hypodermique, cet instrument qui aurait sauvé des milliers de vie s’il avait été distribué à l’époque de l’épidémie, symbolise aujourd’hui le triple fléau de la misère sociale, du désespoir et de la toute-puissance des mafias. Les enseignants et surtout les parents d’élèves sont traumatisés par les incidents. Ils avaient déjà subi le retour des fusillades avec un mort en janvier.

Certains avaient participé à la récente occupation des halls pour chasser les dealers, leurs véhicules avaient été vandalisés. L’opinion locale est à vif, toujours ce sentiment d’abandon. Aucune autorité de l’Etat n’a fait le déplacement. Le ministre de l’Education nationale n’a pas communiqué avec les familles et les enseignants. Le préfet propose une réunion de concertation le 3 mai, plus de quinze jours après le début de la crise et l’emballement médiatique.

La faiblesse de la réponse de l’Etat

Stéphane Gatignon déplore cette trop faible réaction des autorités :

« Si on n’y prend pas garde, l’étape d’après c’est une mafia qui gèrera la sécurité du territoire. L’Etat n’est plus là, je suis le dernier représentant de l’État et je ne suis pas soutenu…. »

Sevran est en train de vivre au quotidien les conséquences de trente années d’incohérence et de lâcheté en matière de politique des drogues.

Le traumatisme du sida a chassé l’héro des cités, mais il a amplifié les dérives consécutives de la guerre à la drogue.

Les cités servent aujourd’hui de réservoir à chichon et à coke pour les bobos urbains et les gangs ont pris le relais des dealers d’héro. Cette situation, dénoncée par Gatignon lui-même dans un ouvrage récent (« Pour en finir avec les dealers », Grasset, 2011), doit nous interpeller sur les limites de la politique de réduction des risques dans le contexte spécifique des villes de banlieue.

L’absence de communication grand public autour des succès sanitaires remportés est un désastre. Le silence qui continue de régner autour du prix payé par ces populations au dogme imbécile de la tolérance zéro est une faute politique.

Ces milliers de seringues, distribuées par wagon, continuent de sauver des milliers de vie, à rebours de tout ce qui est dit habituellement quant on parle de drogues. C’est l’habituelle schizophrénie de la réduction des risques qui dans cet environnement vire au drame car elle creuse une plaie jamais cicatrisée.

Communiqué publié initialement sur le Blog Rue89 d’ASUD, Drogues et Addictions.

A lire aussi

The New Jim Crow et le Nouveau Bougnoule

Michelle Alexander nous parle d’une nouvelle société de caste, née sur les décombres d’une guerre à la drogue, menée rigoureusement et méthodiquement et contre la communauté afro-américaine. Une société ou un adulte noir de sexe masculin sur deux, a été incarcéré au moins une fois pour un délit lié aux stupéfiants. L’actualité des banlieues françaises éclaire ces propos d’un jour sinistre. Et si Michelle Alexander nous parlait de notre futur ? Et si le New Jim Crow était en train de s’appeler le nouveau Mohamed ?

Jim Crow ( Jim le Corbeau),  c’est le « négro », naïf, gourmand, superstitieux, un peu lâche, bref, un topos du folklore raciste américain rangé entre l’Oncle Tom et le rapper gangsta. Ce brave Jim  prête son nom à tout un ensemble de mesures législatives votées par les États du Sud après la guerre de Sécession pour organiser la ségrégation raciale, un dispositif connu sous le nom de « lois Jim Crow », bref un symbole à la fois de la suprématie blanche et de l’hypocrisie qui l’accompagne.

 En intitulant son essai « The New Jim Crow », Michelle Alexander connaissait le poids des mots. ASUD a déjà évoqué ce best seller: l’instrumentalisation de la guerre à la drogue dans la lutte séculaire menée contre les noirs, démontrée, analysée, statistiques à l’appui, dans un livre-événement paru en 2012. L’ouvrage est toujours l’objet de centaines de débats menés à travers le pays. En choisissant ce titre, qui parle d’un passé qui ne passe pas, Michelle Alexander,  savait qu’elle allait déclencher des réactions…disons vives. Imaginez un livre -programme sur la criminalité en banlieue intitulé « Les nouveaux bougnoules, aveuglement ethnique et incarcération de masse »1.

ASUD52_Bdf_Page_25_Image_0001Jusque très récemment, Michelle Alexander partageait l’analyse de la plupart des militants des droits civiques à propos de la politique des drogues et plus spécifiquement de l’histoire de l’héroïne, puis du crack dans les getthos des grandes villes. Pour ces activistes de gauche, l’introduction des drogues dures relève au mieux d’un laissez-faire des autorités, au pire d’un complot des services secrets pour briser toutes velléités révolutionnaires des groupes protestataires, type Black Muslims ou Black Panthers.  Puis, la lecture des archives judicaires américaines, où, à la différence de la France,  l’origine ethnique est scrupuleusement mentionnée, lui a fait découvrir l’ampleur de la cette « nouvelle société de caste ». La guerre à la drogue serait avant tout une machine infernale montée par les Républicains de l’équipe Nixon pour capter le vote des petits blancs du sud et stopper le mouvement d’émancipation des noirs. La thèse n’est pas nouvelle, ce qui l’est, c’est le  succès. Un succès grand public, assez inattendu. De plus, cette médiatisation n’ôte rien du rigaurisme d’une démonstration, basée sur l’étude des courbes d’incarcération  des « colored people » depuis les années 70 jusqu’à nos jours.

Pourquoi ce livre mérite-t-il notre attention ? Parce qu’il nous parle aussi de nous et de nos fantasmes raciaux si diffiçiles à énoncer dans notre paradis républicain.  Parce qu’il dénonce la guerre à la drogue et ses slogans sécuritaires comme un outil conçu pour capter le vote des pauvres de la classe ouvrière blanche. Parce-que trop souvent, il suffit de remplacer le substantif “Blanc” par « Français de souche », et celui de « Noirs » par “immigrés” ou « racaille », et soudainement cette lecture nous semble étrangement familière. Parce-que nos débats sur « la drogue et les banlieues » mérite cet éclairage nouveau. Et surtout, parce-que visiblement, le pire est à venir. Les afro-américains, tous les afro-américains ont dans leur famille, qui un oncle, un frère, un fils, ou même parfois une sœur, qui a été ou sera incarcéré pour des faits relatifs à la répression des drogues.  Qui, à l’exception de notre ineffable Eric Zemmour, est en mesure de répondre à cette question : les minorités visibles sont-elles en train de subir l’incarcération de masse décrite par le New Jim Crow ?

 “Pas de chemins vers l’égalité raciale sans statistiques ethniques” nous dit Michelle A. La grande stratégie anti-noire mise en point par l’administration Nixon sous la bannière war on drugs est peut-être en passe de se décliner  termes à termes sur notre bonne vieille terre de France.

 1 Michelle Alexander, The New Jim Crow, Mass Incarceration In Colorblindness, N.Y.

Patrimoine génétique, origine ethnique… le dossier qui “gènes”

Les sciences dures vont-elle nous renvoyer dans les cordes d’un ring déserté depuis la fin de la Seconde guerre mondiale: celui de l’hérédité, des facteurs génétiques et, pourquoi ne pas l’écrire, celui des races humaines. Réponse en deux temps, d’abord la génétique, ensuite la sociologie. Nous pensions cette fiction chère au Comte de Gobineau1, jetée aux poubelles de l’histoire, au nom de la science justement. Comme la Licorne ou le Sphinx, les races humaines étaient réputées animaux mythologiques, inventés par un XIXe siècle gonflé de certitudes coloniales, dont l’itinéraire sulfureux aboutissait aux chambres à gaz et aux expérimentations des médecins nazis. Il semblerait que la science contemporaine nous oblige à revoir notre copie. Notamment en matière d’addictions.

Durant pratiquement deux siècles les savants ont traité les problèmes liés à l’hérédité et la question raciale avec des instruments théoriques qui se voulaient rationnels. Classement, hiérarchie, tableaux, tous les pionniers de la classification des espèces ont flirté avec le déterminisme racial. Buffon, Linné, Vacher de Lapouge et même Darwin se sont penchés avec intérêt sur le sujet. L’erreur serait d’assimiler cette fascination pour le droit du sang à une réminiscence de l’ordre seigneurial. C’est presque le contraire. Le Naturalisme, mouvement littéraire “éclairé”, verse abondamment dans le déterminisme naturel, et ce cher Emile Zola fait de l’hérédité la principale cause de l’alcoolisme des Macquart – la branche junkee de la saga familiale qui fonde son œuvre. Dans une certaine mesure, on peut même affirmer que le racisme dit scientifique est une pierre jetée dans le jardin démocratique puisque les Blancs, qu’ils soient puissants ou misérables, sont censés hériter “naturellement” de qualités attribuées par l’Ancien Régime exclusivement aux aristocrates de Sang bleu. Adolf ayant pourri le dossier avec une guerre mondiale et cinquante millions de morts, nous avons oublié à quel point la pensée occidentale, de gauche comme de droite, avait adopté la prépondérance des facteurs héréditaires comme une évidence.

ASUD52_Bdf_Page_18_Image_0002Dis-moi qui est ta maman…

Or il est aujourd’hui, moins facile de se détourner en se bouchant le nez. L’affaire s’est embrouillée depuis la véritable révolution née d’une conjonction entre la neurobiologie et la découverte du génome humain, conjonction qui réhabilite peu à peu le champs mystérieux de l’inné, au détriment de son frère cadet, l’acquis. En clair, il se murmure des choses telles que “Dis-moi qui est ta maman , je te dirai quelles drogues tu risques d’apprécier.”

Médecin responsable de l’espace Murger2 à l’hôpital Fernand Widal, le Dr Florence Vorspan l’admet sans ambages : “Aujourd’hui pour qu’une étude sur les addictions soit prise au sérieux, cela implique forcément un volet génétique ou d’imagerie cérébrale” (lire l’interview du Dr Vorspan). Un coup d’œil sur le formulaire d’inclusion du projet COM ON lève toutes ambiguïtés : “une prise de sang de 10 ml sera réalisée pour rechercher le variant génétique d’une enzyme dégradant la dopamine au niveau cérébral”. Paf! Et Florence Vorspan d’enfoncer le clou : “Il est politiquement incorrect de le dire, mais nous savons que les Noirs, les Jaunes ou les Blancs ne réagissent pas de la même façon lors de la consommation d’une substance psychotrope”. Re paf!

Mais alors on nous aurait menti? Le fameux « drug set and setting » serait donc une baliverne gauchiste pour gogos nostalgiques d’Olivenstein? Les choses sont évidemment moins simples.

Avant de ricaner, il convient de rendre un hommage mérité à la sociologie, l’anthropologie et la psychologie (ce qui inclut évidemment le Dr Freud), sciences qui permettent de comprendre à quel point les facteurs culturels et sociaux sont déterminants dans l’itinéraire d’un consommateur de drogue. Le bémol est sans doute à trouver dans l’excès de “psychologisation” – notamment dans les années 70 – qui a littéralement saturé la question pendant des lustres.

ASUD52_Bdf_Page_17_Image_0001Un dossier explosif

Aujourd’hui le balancier est en train de revenir en sens inverse, quitte à ne nouveau, flirter avec les lignes sulfureuses. Le retour des interrogations génétiques trouve un écho légitime dans de nombreuses questions sociétales dites “sensibles”, dont le Mariage pour tous est le dernier exemple. Enfants adoptés sous X, enfants de donneurs anonymes, là aussi les facteurs héréditaires entrent par effraction dans un champs verrouillé – avec raison- par les inconditionnels de l’acquis.

Sur le terrain des addictions le dossier est explosif à double titre. Premièrement la piste des neurosciences et de la génétique est toute nouvelle, donc sujet à caution, voire à d’inénarrables absurdités. Ensuite cette piste fraîche est minée par un explosif diabolique: le racisme. Drogue et racisme c’est le couple infernal. La consommation de substances exotiques a toujours généré des explications racialistes, d’inspiration coloniale dans la vieille Europe ou esclavagistes aux États-Unis (lire l’interview de Michelle Alexander).

Rouvrir cette boîte de Pandore présente donc des risques évidents, à la fois sur le plan scientifique mais surtout sur le terrain éthique. Anne Coppel nous rappelle à quel point le mutisme français sur l’origine ethnique des « toxicos » des années 80 fut une arme culturelle à double tranchant. Alors pourquoi Asud, association d’usagers, devrait-elle soulever ce coin de voile pudiquement jeté par les autres acteurs sur un sujet particulièrement casse-gueule ? Peut-être justement parce qu’il s’agit de notre peau à nous, et quelle qu’en soit la couleur, nous sommes attentifs à tout ce qui peut nous aider à la sauver.

1De Gobineau, traité sur l’inégalité des races humaines, Paris, 1853

2Murger était un pochtron célèbre, écrivain à ses heures, qui a fréquenté assidûment le voisinage de l’Hôpital Fenand Widal. Bizarrement, aucun rapport avec le verbe transitif du même nom conjugué à la forme pronominale.

Communiqué du STRASS : Abrogation immédiate et complète de l’infraction de racolage public

Alors que la proposition de loi déposée par la sénatrice Esther Benbassa va être discutée jeudi en séance publique au Sénat, le groupe socialiste du Sénat continue ses petits arrangements avec les promesses de campagne du candidat Hollande .

La proposition de loi avait été déposée une première fois en novembre dernier avant d’être retirée à la demande de la ministre des droits des femmes au prétexte qu’elle attendait le rapport de l’IGAS sur les enjeux sanitaires des prostitutions . Elle a été à nouveau déposée pour être examinée le 28 mars prochain. Malgré l’adoption à la quasi-unanimité du texte en commission des lois, le groupe socialiste s’acharne à le dénaturer en déposant des amendement et motion qui vont à l’encontre de la promesse d’abroger le délit de racolage public. Après avoir tenté un renvoi devant la commission des lois du Sénat , il s’oriente maintenant, semble-t-il, vers un retour à la situation antérieure à 2003 en instituant à nouveau une contravention de racolage actif . L’objet de l’amendement est clairement énoncé : « il semble nécessaire d’assurer que le racolage ne disparaisse pas de notre arsenal juridique ». Quittant ainsi l’hypocrite posture pseudo-abolitionniste, le groupe socialiste s’affiche ainsi clairement dans une tendance prohibitionniste, considérant qu’il faut continuer à criminaliser les putes.

Parce qu’il est faux de croire qu’il s’agirait de diminuer la pression pénale pesant sur les travailleurSEs du sexe. L’expérience des 10 ans d’application du délit de racolage public nous permette d’affirmer sans ambages que la situation ne changera pas pour les travailleurSEs du sexe. La Cour de cassation avait essayé de circonscrire l’application de ce délit . Cela n’empêche en rien  les forces de l’ordre d’user et d’abuser du pouvoir de contrôle qui leur est ainsi donné , se livrant ce faisant à un harcèlement institutionnalisé .

L’infraction de racolage, qu’il s’agisse d’un délit ou d’une contravention, visant le racolage passif ou actif, est une atteinte aux droits des travailleurSEs du sexe. En plus d’être stigmatisante, elle met en danger leur santé, leur sécurité, leur vie, en les éloignant des structures de prévention, de soins et d’accès aux droits. En outre, elle expose particulièrement les migrantEs aux violences, notamment policières. Loin de favoriser la lutte contre le travail forcé, la servitude, l’esclavage et la traite à ces fins, le maintien de l’infraction de racolage public au sein de l’arsenal juridique a pour principal objet de lutter contre la prostitution, en particulier des migrantEs.

Outre cet amendement, un amendement visant à pénaliser les clientEs a été déposé par la sénatrice Chantal Jouanno (dont la position contre le travail sexuel n’est plus à démontrer , alors même qu’elle est rapporteure de la mission sur la situation sociale des personnes prostituées ). Nombreuses sont les organisations de travailleurSEs du sexe et d’alliéEs  soutenues par des experts scientifiques indépendants  à dénoncer le projet de pénaliser les clientEs et d’interdire toute prostitution qui ne ferait qu’aggraver la situation des travailleurSEs du sexe en les exposant davantage à toute forme de violence ou d’abus.

Toute criminalisation directe ou indirecte du travail sexuel a des conséquences réelles et catastrophiques sur les travailleurSEs du sexe. Il est indigne que le parti socialiste soutienne de la sorte la persistance de mesures dangereuses pour la vie, la santé, la sécurité des personnes et souhaite en adopter de pires.

Nous exigeons :

  • l’abrogation immédiate et sans condition du délit de racolage public ;
  • la fin immédiate de toute criminalisation et de toute répression du travail sexuel ;
  • l’arrêt de l’instrumentalisation de la lutte contre la traite à des fins racistes, sexistes et putophobes ;
  • l’application du droit commun aux travailleurSEs du sexe, notamment dans le cadre de la lutte contre les violences et les abus.

Contact Presse : Morgane Merteuil – 06.63.58.45.23

Putes et drogués : même combat pour l’accès aux droits ! (1/2)
Sex, drugs and prohibition

Usagers du sexe et travailleurs de drogues, unissons-nous ! Les putes et les drogués doivent se donner la main pour une raison simple : nos ennemis sont les mêmes, des bien-pensants qui veulent nous sauver de la déchéance… en nous refusant l’essentiel : le droit de vivre en citoyen.

Dodo la saumure, traite des (Russes) blanches, reportages glauques au bois de Boulogne, putes et macs, trans… On se croirait revenu au temps de Gabin dans un film de Lautner dialogué par Audiard : « un p’tit bordel au nord de Saigon », « Lulu la Nantaise », etc. Sauf qu’on rit moins. On ne se marre même plus du tout. Danielle Bousquet (PS) et Guy Geoffroy (UMP) ne font pas dans le genre rigolo. Ces deux députés ont proposé aux parlementaires une initiative visant à la pénalisation des clients des prostitué(e)s, la première étape d’une marche assurée vers la prohibition du sexe tarifé. Planqué derrière les habituels arguments pleurnichards de lutte contre le trafic des êtres humains, leur fonds de commerce est le terrain de chasse des réactionnaires de toujours : la défense de la morale publique.

Vache à lait ou bouc émissaire

Morphine Du Saussay (1904)Morphine Du Saussay 1904 Opiomania
Morphine Du Saussay (1904) / source : Opiomania

Lorsque l’on est usager de drogues et que l’on a toute sa vie enduré les oukases des « amis-qui-veulent-faire-notre-bienmalgré-nous », on reconnaît une petite musique familière. Pénaliser le client des prostitués, c’est brandir l’étendard du féminisme combattant pour protéger les pauvres travailleur(euse)s du sexe. Les toxicos bénéficient du même type d’empathie depuis de longues années. Sous prétexte de les protéger de l’emprise des méchants dealers, une cascade de dispositions draconiennes est par exemple venue aggraver tous les délits de partage ou de revente. La figure de l’usager-revendeur est aujourd’hui un classique de nos prisons et la vie des tox est encore plus compliquée.

Appliqué au domaine de drogues, le principe de pénalisation des clients dégage un signifiant très fort. En langage policier, ça se dit « faire du crâne ou du shiteux ». En termes pratiques, ça signifie contrôle au faciès, garde à vue, insécurité massive au moment des transactions, donc violences, arnaques, clandestinité. La pénalisation du client amateur de substances illicites est une histoire dont Asud-Journal a fêté les quarante ans (voir n°46). Un incontestable succès dont on peut quotidiennement mesurer les avancées dans les lieux de deal improbables que sont les caves, les souterrains, les terrains vagues. Autant de conditions qui, certes, « pénalisent le client » mais n’ont jamais nuit au commerce florissant des stupéfiants. C’est une vérité universelle qui se vérifie partout dans le monde.

En matière de prostitution, la pénalisation des clients ne saurait avoir d’autre conséquence que de pourrir un peu plus la vie des principales concernées. Caves, souterrains, terrains vagues sont également les lieux de prédilection de ce commerce devenu illicite sous la pression des ligues de moralité. Le parallèle entre la scène des drogues et celle des relations sexuelles tarifées est frappant. Dans les deux cas, l’offre et la demande existent et ne datent pas d’hier (qui a dit que dealer était le plus vieux métier du monde ?). Dans les deux cas, la morale, l’histoire et la géographie se sont donné la main pour pénaliser ici ce qui est toléré ailleurs, voire sacralisé un peu plus loin. Dans les deux cas, le pouvoir dominant trouve toujours l’occasion de taxer ou de stigmatiser, c’est-à-dire de tirer profit d’une manne qu’il sait ne jamais devoir se tarir.

Face à l’histoire, drogués et putains ont le choix entre incarner la vache à lait ou le bouc émissaire, voire les deux à la fois.

Victimes obligatoires

Ce qui est fondamentalement contesté par nos censeurs, c’est l’évocation du caractère délibéré, libre et consenti de l’usage de drogues et de la prostitution. Les putes comme les tox comptent des occasionnel(le)s, des récréatif(ve)s et des… dépendant(e)s. Comme le dit Morgane Merteuil, la présidente du Strass (voir p.12), pourquoi nier l’existence de professionnel(le)s qui décident tout à fait librement d’échanger du sexe contre une tarification adaptée au service ? En matière de drogues, Asud est depuis toujours confronté au même préjugé. Si les drogués sont tolérés dans une posture de victimes repentantes ou de malades chroniques, toute autre attitude semble au mieux provocatrice, au pire incitative, donc quasi criminelle. Rappelons pour mémoire la vindicte de certains médias, classés très à droite, à l’encontre de notre slogan en forme de clin d’œil : « Le journal des drogués heureux ! »

the imp sexe drogueNous savons que les consommations, y compris celles des jeunes, partent d’une demande volontaire, consciente et la plupart du temps, raisonnable, c’est-à-dire susceptible d’être raisonnée. La logique voudrait qu’une telle demande soit systématiquement corrélée à une offre saine, rationnelle, garantie par la loi. Mais en créant des zones d’insécurité, l’interdiction des drogues et du sexe tarifé jette le trouble sur le caractère libre et délibéré de l’offre et de la demande, et prend argument des effets qu’elle produit pour les présenter comme la cause du problème. L’insécurité, c’est la voie royale des prédateurs, macs ou dealers. C’est le paradoxe de cette police des mœurs. Putes et drogués sont arnaqués, battus, volés, violés, brutalisés dans le no man’s land d’une loi qui prétend vouloir leur bien. Pour faire bonne mesure, ils connaissent aussi la matraque des pandores, histoire d’oublier toute velléité d’aller pleurer au commissariat. Qui a jamais vu un drogué porter plainte après avoir acheté trois grammes de farine ou une pute dénoncer un mauvais payeur pour viol ?

La peur du plaisir

La prohibition est la niche d’un démon familier : la peur du plaisir, surtout s’il s’agit du plaisir des autres. Ce Belzébuth draine toujours un cortège d’âmes vertueuses en mal d’édification souvent inspirées par le clocher, la synagogue ou le minaret. Avec successivement la religion, les bonnes mœurs et aujourd’hui, les normes sanitaires comme paravent pour justifier leurs anathèmes. Toujours dégoulinantes de bons sentiments à l’égard des plus paumés d’entre nous, mais dont la sollicitude s’évanouit brusquement face aux misérables qui refusent d’être sauvés.

the needle sexeEn matière de sexe, le graal, le nirvana, c’est l’abolition légale de l’échange consenti de rapports sexuels tarifés entre deux adultes consentants. En matière de drogues, la première étape du programme d’interdiction totale de vendre et de consommer a déjà été franchie. Reste le fantasme ultime, la castration stupéfiante : l’interdiction du désir de drogues, l’assèchement définitif de la demande par des moyens chimiques ou chirurgicaux. Ce n’est pas du Philip K. Dick : des spécialistes russes ont déjà pratiqué des trépanations et les Américains sont toujours sur la piste d’un vaccin universel antidrogues.

La phobie des plaisirs inconnus, tel est le secret de cet acharnement. Sexe et drogues forment un tandem irrévérencieux, propice aux excès divers et aux transgressions, face auquel le couperet législatif sert de caution aux puritains, au mépris de la plus élémentaire exigence de liberté. Quelle loi intemporelle et sacrée justifie l’interdiction de consommer un soupçon de cannabis ou une grosse ligne de coke lorsqu’on est seul, adulte et conscient dans son appartement ? À quelle autorité métaphysique faut-il s’adresser pour connaître la date du divin décret ayant décidé que les rapports sexuels entre adultes consentants devaient obligatoirement être soustraits de tout enjeu financier ?

Toutes nos valeurs, toute notre culture basée sur la glorification de la liberté individuelle qui ne nuit pas à autrui, plaident, bien au contraire, pour une légalisation des drogues dans un contexte de réglementation sévère. Et dans le même ordre d’idées, pour une organisation des rapports sexuels tarifés entre adultes consentants basée sur les principes élémentaires de la citoyenneté.

Putes et drogués : même combat pour l’accès aux droits ! (2/2)
Comment sortir du bois ?

Les offensives liberticides de ces dernières années ont favorisé la convergence de luttes menées par des populations réprimées. Le fait que la lutte des putes soit relayée dans ces pages en est une preuve : attaquées, ce n’est que par la solidarité que les minorités sexuelles morales ou sociales pourront accéder au droit.

Le Strass, Syndicat du travail sexuel (ne cherchez pas le deuxième « s », on l’a juste ajouté parce que c’est plus beau comme ça !) a été créé en 2009, lors des Assises de la prostitution, dans la lignée du collectif Les Putes qui militait déjà pour « visibiliser » la question.

Mieux placéEs que quiconque

Le Strass se veut ainsi un outil d’auto-organisation, par et pour les travailleurSEs du sexe, c’est-à-dire les putes (de rue, sur Internet, etc.) et plus largement les acteurs/trices porno, masseurSEs érotiques, hôtesses, dominatrices, opérateurs/trices de téléphone ou webcam rose, etc.

La notion d’autogestion est essentielle à nos yeux : depuis toujours, les réflexions sur la prostitution n’ont été portées dans l’espace public et politique que par des expertEs de toutes sortes (psychologues, sociologues, professionnelLEs de la « réinsertion »…) prétendant toujours savoir mieux que nous ce qui est bon pour nous.
Un des axes essentiels de notre lutte est ainsi de récupérer ce droit à la parole qui nous a été volé afin que nos avis soient pris en compte dans l’élaboration des lois nous concernant : nous sommes mieux placéEs que quiconque pour savoir ce qui nous est favorable.

TravailleurSEs indépendantEs

Consistant à mettre en avant des discours à la première personne, cet axe de notre lutte est commun aux revendications des usagerEs de drogues d’Asud : parce que notre choix de nous prostituer, comme celui de nous droguer, n’est pas reconnu car contraire à certains intérêts moraux, seuls deux statuts nous sont reconnus : délinquant ou victime. Selon les discours dominants (et moralistes) de notre société, la prostitution ne peut en effet constituer un choix valable. C’est pourtant celui que font des milliers de personnes, n’en déplaise à touTEs celles et ceux pour qui rien ne saurait justifier d’en « arriver là », de « tomber si bas ». Oui, la prostitution peut être un choix : un choix plutôt qu’un autre, certes, dans la mesure où c’est évidemment le besoin de gagner de l’argent qui nous y conduit. Ce même besoin qui amène quiconque à vendre ses services en échange d’un salaire lui permettant de se loger, se nourrir, se vêtir, voire de se divertir pour les plus chanceux.

Pourquoi ce choix plutôt qu’un autre ? Pour des raisons variées, mais si on devait les résumer en un mot, ce serait probablement l’indépendance parce que nous sommes une profession que l’on peut considérer comme « indépendante » : nous n’avons pas de patron ni personne pour nous imposer des horaires, tarifs, pratiques, etc. Mettant en jeu la sexualité, l’intimité, ces pratiques sont évidemment telles qu’il est primordial que le fait de se prostituer reste un choix parmi d’autres. Mais il est tout aussi primordial de reconnaître que cela PEUT être un choix, et que la prostitution n’est ni une violence ni une atteinte à la dignité « en soi », simplement parce que le sexe est en jeu. D’autant que, contrairement aux idées reçues, le rapport pute-client est loin de se résumer à un simple rapport sexuel : notre rôle s’apparente souvent à celui de confidentEs, conseillerEs, une relation entre deux êtres humains, deux adultes, qui passent un accord pour un moment donné. À vous de juger ensuite s’il est forcément plus dégradant d’être payé pour offrir un peu de plaisir à nos clients que de l’être pour mettre des familles à la rue ou dans des charters…

Un choix inacceptable

Mais peu importe les préférences de chacunE puisqu’il a été décidé que vendre des services sexuels ne pouvait constituer un choix acceptable. Tout un arsenal législatif a été mis en place pour bien nous le rappeler. Si la fermeture des maisons closes par la loi Marthe Richard en 1946 a été une bonne chose (vu les conditions de travail que l’on imposait aux prostituées dans la plupart de ces « maisons d’abattage » qui n’avaient d’autre but que de cacher ce qu’on ne saurait accepter et d’instaurer un véritable contrôle social et sanitaire sur les prostituées), l’inscription des prostituées dans les ordonnances de 1960 définissant les catégories de personnes « inadaptées sociales » (la prostitution étant considérée comme un fléau au même titre que l’alcoolisme, l’homosexualité et la tuberculose) et surtout le fait que nous soyons aujourd’hui les seules à ne pas en avoir été désinscrites soulèvent plus de questions.

Comme les lois sur le proxénétisme, défini comme « le fait, par quiconque, de quelque manière que ce soit, d’aider, d’assister ou de protéger la prostitution d’autrui ; de tirer profit de la prostitution d’autrui, d’en partager les produits ou de recevoir des subsides d’une personne se livrant habituellement à la prostitution ». La loi ne faisant pas la différence entre le proxénétisme « de soutien » et « de contrainte » (l’exploitation), des prostituées elles-mêmes sont souvent condamnées pour proxénétisme uniquement parce qu’elles partagent un lieu de travail, comme une camionnette ou un appartement. Des proches, conjoints sans revenus, voire des enfants majeurs qui partagent les produits de la prostitution d’autrui et plus généralement, toute personne qui rend service à une prostituée sont donc susceptibles d’être inquiétés. On assiste ainsi depuis quelque temps à des fermetures successives de sites Internet où les escortEs peuvent déposer leurs annonces. Instaurant un véritable délit de solidarité entre les prostituées et quiconque leur apporterait une aide matérielle, la loi sur le proxénétisme acte ainsi le fait que nous ne saurions être que des victimes.

Des effets désastreux

Depuis 2003 et la loi sur la Sécurité intérieure de Nicolas Sarkozy, la pénalisation du racolage superpose donc au statut de victime celui de délinquante. Avec des conséquences désastreuses : éloignées des centres-ville pour échapper à la police,

les prostituées s’en sont trouvées éloignées des structures de prévention. Plus isolées et donc plus susceptibles d’être victimes d’agressions, de racket, etc., beaucoup ont alors commencé à faire appel à des « intermédiaires », plus ou moins mal intentionnés comme on peut s’en douter, afin d’assurer leur sécurité. D’un autre point de vue, on peut y trouver des conséquences positives : pour les réseaux dont l’influence a augmenté, pour les investisseurs immobiliers qui ont intérêt à ce que les villes soient « aseptisées », pour la police qui a pu « faire du chiffre » (selon le principe on ne peut plus simple d’une infraction constatée, une prostituée arrêtée = un crime résolu) et enfin, pour les statistiques sur l’immigration (une pute sans papiers arrêtée pour racolage = une pute expulsée).

Aujourd’hui, presque dix ans après la mise en place du délit de racolage et en dépit des preuves des effets désastreux de toute politique répressive à l’égard du travail sexuel, des éluEs de tous bords surenchérissent et veulent pénaliser les clients pour les « responsabiliser » et qu’ils ne viennent plus nous voir. Mais même si la pénalisation entraînait effectivement une baisse du nombre de clients, cette baisse ne signifie rien d’autre que notre précarisation. Et pour la compenser, nous n’aurions d’autre choix que d’accepter des pratiques (non protégées par exemple) ou clients que nous aurions refusés avant. Nous serions également toujours plus obligées d’exercer notre activité dans la marginalité, l’isolement, l’insécurité qui nous poussent à recourir à des intermédiaires et autres maquereaux qui sont les premiers bénéficiaires de la répression.

Les situations de violence, d’exploitation, d’atteinte à la dignité, de prises de risques en termes de santé, d’exclusion sociale, ne découlent pas de l’acte de se droguer ou de se prostituer en soi mais des conditions dans lesquelles on le fait, à cause des politiques prohibitionnistes. Un cercle vicieux puisque parallèlement aux simples arguments moraux, la prohibition qui en découle crée les conditions déplorables dont l’existence sert ensuite à justifier cette prohibition. Putes, droguéEs, nous ne sommes pas le problème : nous faisons partie de la solution.

La plupart des usagers de drogue mènent une « double vie »

PARIS – La majorité des consommateurs de drogues illicites ne sont pas des marginaux mais des « populations cachées », constituées de personnes bien insérées socialement et menant une double vie, relèvent des spécialistes à la veille des Etats généraux des usagers (Egus) à Paris.

« Dans les discours politiques et la majorité des études en Europe, les usagers les plus précaires sont systématiquement mis en avant car ils sont plus visibles – ils souffrent d’addictions lourdes et ont souvent des problèmes avec la police et la justice », souligne Tom Decorte, professeur de criminologie à l’université de Gand. « Mais, notamment dans le cas de la cocaïne, il existe une grande part de consommateurs très bien intégrés – étudiants, cadres, intellectuels, politiques – qui maîtrisent leur usage et le dissimule pour échapper à la répression et à la réprobation sociale ».

Pour Henri Bergeron, auteur d’une récente « sociologie des drogues », « ces populations cachées continuent malheureusement à échapper aux chercheurs en raison des jugements d’ordre moral de la société et des politiques répressives marquant l’usage de certains produits psychoactifs en Europe ».

Pierre Chappard, membre de l’association d’usagers Asud, organisatrice des Egus de jeudi et vendredi, rappelle que de nombreuses personnes insérées, ayant un métier, une vie sociale et prenant des drogues illicites contactent Asud, de P., fromager et injecteur occasionnel d’héroïne, à J., médecin et sniffeur de coke.

« A cause de la répression et de la stigmatisation, ces usagers, qui représentent une majorité, ont tout à perdre en s’exposant », poursuit-il.

Ils mènent alors une « double vie », avec une séparation stricte de la vie privée et de la sphère publique, décrite par l’ethnologue Astrid Fontaine dans son livre sur « les drogues et le travail ».

« Comme la plupart des gens ne voient, ou n’entendent parler que des usagers de drogues très précaires et dépendants, ils ont une fausse représentation d’un consommateur asservi par les drogues et forcément irresponsable », ajoute M. Chappard, précisant que « ces idées reçues sont battues en brèche par l’addictologie et la sociologie ».

Cette stigmatisation n’est pas sans conséquences. « Quand un usager inséré se fait démasquer, c’est dévastateur: nous voyons trop souvent des hommes et femmes mis au ban de la société, exclus de leur travail, ou menacés de se voir retirer leur enfants, parce qu’ils se sont fait prendre à consommer des drogues illicites », s’insurge Pierre Chappard.

Au niveau sanitaire, la survivance de ces « populations cachées » comporte de nombreux dangers, insistent les spécialistes.

Dans la clandestinité, certains usagers insérés s’enferment dans leur consommation. Hors de portée des programmes de réduction des risques, ils tardent souvent à demander des soins quand ils n’y renoncent pas tout simplement de peur de tout perdre.

De la défense du citoyen à celle de l’usager du système de soins

Après la défense de l’usager de drogues citoyen, Asud s’était, ces dernières années, attaquée à la défense des usagers au sein du système de soins. Un combat qui vient de connaître sa première victoire avec l’attribution par l’État du statut officiel d’association représentant les usagers de drogues du système de soins.
Retour sur les processus et les idéologies sous-jacentes qui ont mené à ce changement pour éviter tout malentendu.

Quand on regarde de plus près l’évolution d’Asud ces dernières années, 3 dynamiques sociopolitiques entre en jeu :

  •   La réconciliation avec le système de soin. Dans le cas des opiacés, la substitution nous met d’office à la place d’usager du système de soins : nous devons aller voir un médecin pour obtenir notre traitement. Mais l’avènement de la substitution nous permet également d’avoir tout simplement accès à tous les soins, sans avoir à être sevré d’office.
    Avec le développement de la réduction des risques, tous les usagers ont, par ailleurs, un accès facilité aux soins : les intervenants en RdR, médiateurs entre soignants et usagers, permettent à ces derniers d’intégrer le système de soins dont ils étaient auparavant « exclus ».
  •  L’addictologie et la pensée hygiéniste. Le médecin devient plus que jamais tout-puissant, et préserver son corps une obligation sacrée, qui prime sur tout, y compris parfois le bien-être. L’exemple du tabac, avec ses lois liberticides et la mise au ban de ses consommateurs, est un des avatars de cette pensée hygiéniste. Un sentiment renforcé par l’émergence d’un certain courant de l’addictologie, qui rend toute consommation suspecte, et tout consommateur (de drogues illicites ou pas) malade potentiel. L’hygiénisme rattrape les usagers de drogues pour les enfermer, non plus dans un statut de délinquants mais dans celui de malades.
  •  La loi de 2002. Suite aux abus constatés, notamment dans le système hospitalier, la loi du 2 janvier 2002 de rénovation sociale permet l’émergence d’associations destinées à représenter et défendre les droits des usagers du soin. C’est cette même loi qui vient de faire de nous des représentants officiels des usagers de drogue du système de soins. Un statut renforcé par le « Plan de prise en charge et de prévention des addictions 2007-2011 » qui parle, pour la première fois dans un document officiel, de « développer les associations d’autosupport : représentation, défense des droits et aide des usagers du système de soin ».

Trois dynamiques qui ont changé la relation des usagers de drogues avec le soin et naturellement rejailli sur Asud qui, à la défense des usagers de drogues citoyens-malfaiteurs ajoute désormais celle des usagers de drogue du système de soins.

Défense des usagers de drogue du système de soins : késako ?

Quand on parle des usagers de drogue du système de soin et de la défense de leurs droits, il faut d’abord définir de quoi il s’agit pour éviter les malentendus. L’usager de drogues peut entrer dans le système de soin de 2 manières : soit pour des raisons directement liées aux drogues (substitution), soit comme n’importe qui, pour se faire soigner. La défense des usagers de drogues du système de soins se fait donc à 2 niveaux : dans le premier cas, c’est non seulement défendre les droits liés au traitement de substitution, mais aussi une certaine éthique (non infantilisation, responsabilisation, traitement négocié entre l’usager et le médecin, sur la molécule, la dose…). Dans le deuxième cas, c’est s’assurer que la spécificité de consommateur ne constitue pas un obstacle aux soins (jugement, stigmatisation, médicament incompatible avec la consommation, adaptation des traitements…)
Mais attention, parler d’usager de drogues du système de soins n’est en aucun cas considérer l’usager comme un malade ! Si nous reconnaissons que l’usage de drogues – hors du contexte de leur illégalité – a un effet nocif sur la santé, cela ne veut absolument pas dire que l’usager de drogues, dépendant ou non, est un malade. Nous combattons d’ailleurs cette médicalisation à outrance de l’usage de drogue, qui fait aujourd’hui de tout usager de drogue un malade. En outre, à Asud, le débat est toujours ouvert sur la question de la dépendance et de la maladie. Peut-être, par exemple, pourrions-nous voir le traitement de substitution à la manière de la médecine chinoise : un traitement préventif pour justement ne pas tomber malade ?…
C’est pour toutes ses raisons que nous avons choisi le terme d’« usager de drogues du système de soins », plutôt que celui de « patient » ou même celui de « malade » pour les usagers dépendants. Toute personne peut en effet être usagère du soin sans être nécessairement malade (médecine préventive, grossesse, dentiste, check-up …).

Mais qu’en est-il de nos revendications premières, sur la loi de 70, la dépénalisation, le droit au choix de consommer, et quelles sont les nouvelles ?

  • Le droit au choix de consommer. Si le droit au choix de pouvoir consommer de manière éclairée (issu de la relative tolérance des années sida) est toujours une de nos revendications, elle n’est tout simplement plus supportable par la société hygiéniste des années 2000. Plus que cela, elle peut nous desservir : il est tellement facile de ne voir que ça en nous, et de s’en servir pour nous diaboliser et décrédibiliser notre discours. Bien que cette revendication soit sous-jacente à notre action, c’est donc une carte que nous abattons rarement, en attendant des jours meilleurs…
  •  L’abrogation de la loi de 70 et la dépénalisation. Si nous réclamons toujours que cette loi inique soit supprimée pour que les usagers de drogues puissent être des citoyens à part entière, notre position de représentant des usagers du soin nous permet d’envisager également cela sous l’angle de la santé. D’une part, parce que l’illégalité des drogues les rend plus dangereuses et plus nocives pour la santé (produits de coupe, problème de dosage et d’OD, liens avec le marché noir), d’autre part, parce que les UD se cachent pour consommer, ce qui n’aide en rien à ce qu’ils prennent soin d’eux et la mesure de leurs problèmes éventuels avec les produits…
  •  Des revendications citoyennes. La position de défenseur des usagers du système de soins n’est en fait pas antinomique de nos revendications initiales citoyennes. Mais surtout, ces 2 positions représentent finalement les 2 facettes du traitement socio-sanitaire de l’usage de drogues : soins et réduction des risques. En endossant ces 2 casquettes, nous affirmons haut et fort que le soin et la réduction des risques sont complémentaires, et que la vie d’un usager n’est pas linéaire : il peut naviguer entre les deux, selon les moments.

Ensuite, en défendant le droit des usagers du soin, nous défendons aussi le droit et la dignité des usagers de drogues. Ce qui nous donne un autre angle d’attaque et une légitimité complémentaire, qui nous permet, par exemple, de lier des partenariats inédits avec le soin, comme avec l’Association nationale des intervenants en toxicomanie (Anit). Sans pour autant nous renier, cela rend donc notre réseau beaucoup plus fort.
Ces 2 positions relèvent pour finir du même combat : que l’usager de drogues retrouve une place d’acteur de son soin, de sa consommation, et finalement de sa vie.

Conseiller n’est pas faciliter l’usage de stupéfiant !!!

C’est une précision de taille qu’a apporté la cour de cassation début 2007 : en rappelant que conseiller n’est pas faciliter l’usage de stupéfiant, elle a cassé le jugement du tribunal de Lons-le-Saunier. Celui-ci avait ordonné la dissolution d’une boutique associative de jardinage et condamné son président à une amende, parce que selon le tribunal, il avait « faciliter l’usage du cannabis » dans sa boutique en conseillant ses clients (Art 222-37 du code pénal puni de dix ans d’emprisonnement et 7 500 000 euros d’amende). Retour sur l’affaire qui ré-ouvre enfin le débat sur les drogues illicites en France…

Le 15 mars 2005, la police de Lons-le-Saunier perquisitionne la boutique associative de chanvre global 1001 jardins et met son président JC Memery, en garde à vue : elle lui reproche d’avoir fait l’apologie du cannabis dans son magasin et d’avoir incité à « l’usage de cannabis ».

Le mercredi 13 avril, le tribunal correctionnel de Lons-le-Saunier prononce la dissolution pure et simple de 1001 jardins et condamne JC Memery à 450 et 750 euros d’amende, pour « propos complaisant à l’égard du cannabis » et facilitation de «l’usage d’herbe de cannabis» en «fournissant des conseils et en vendant des objets ou ouvrages permettant et expliquant la culture du cannabis». L’instruction de cette affaire se base sur le témoignage d’une Lieutenant de police, venue à la boutique sans se présenter et en civil pour obtenir des informations sur le cannabis. Et JC Memery ne cache effectivement pas à ses clients qu’il est consommateur et cultivateur de cannabis, et leur donne des conseils avisés sur les moyens de cultiver cette plante.

Le 15 décembre, la cour d’appel de Besançon confirme le verdict.
JC Memery, véritable militant de la dépénalisation et partisan de la réouverture du débat sur la consommation thérapeutique et festive de cannabis, décide de ne pas en rester là. Avec son célèbre avocat Francis Cabalero, il décide de «résister à l’oppression, avec tous les recours possibles, tant que les droits fondamentaux des usagers de drogues illicites seront menacés par une police et une justice aveugles». Il décide de se pourvoir en cassation.

Le 23 janvier 2007, la chambre criminelle de la cour de cassation casse ce jugement : elle confirme que JC Memery à bien fait l’apologie du cannabis dans son magasin, mais ne constate pas l’accomplissement d’actes ayant pour objet ou pour effet d’aider concrètement les clients de son magasins à consommer du cannabis. Autrement dit, elle rappelle que donner des conseils sur la manière de cultiver la plante ou même faire l’apologie du cannabis n’est en aucun cas « aider à l’usage » de ce produit et ne dépend pas de l’article 222-37 du code pénal.

C’est une victoire à plus d’un titre :

  • D’abord pour JC Memery, qui, il faut le rappeler, à quand même perdu sa boutique et ses investissements dans l’affaire. Même si la boutique n’a pas été dissoute, plus personne n’ose venir à 1001 jardins, de peur d’être inquiété par la justice…
  • Pour toutes les boutiques de jardinage qui sont sans cesse attaquées et mises à mal par la justice, bien souvent pour le même prétexte de « facilitation d’usage du cannabis » (Mauvaises graines à Montpellier, Les pieds dans l’eau à Clermont-Ferrand, Le jardin de poche à Guingamp et à Rennes…). Cet arrêt, qui fait jurisprudence, a déjà permis la relaxe de deux d’entre elles ! Ces boutiques seront toujours exposées à l’article du code de la santé publique sur la présentation de stupéfiants sous un jour favorable ou sur l’incitation, mais ne pourront plus être inculpées de « facilitation de l’usage » ou de « trafic de stupéfiants ».
  • Pour les acteurs de la réduction des risques qui, en donnant des conseils sur la manière de consommer, sont susceptibles d’être inquiétés par le code pénal.
  • Enfin, pour tous les militants de la dépénalisation qui réclament, depuis des années, une « légalisation du débat » sur la place des drogues illicites dans notre société.

Il reste à démontrer que l’article L3421-4 du code de la santé publique qui punit la présentation des stupéfiants sous un jour favorable, et empêche tout débat, est contraire à l’article 10 de la convention européenne des droits de l’homme sur la liberté d’expression. Et le débat sur les drogues illicites pourra enfin s’ouvrir en France…

PS : Pour plus d’infos, vous pouvez consulter le site internet : http://www.1001jardins.circnordest.net

« Tout doit être fait pour diminuer l’emprise de la drogue sur les quartiers », rencontre avec Fadela Amara

Dans un souci de clarification de l’image d’ASUD et de communication en direction du monde politique nous avions rencontré Christine Boutin au Palais Bourbon le 30 janvier 2007 (voir Asud journal n° 32). Puis, la fin de notre collaboration avec la MILDT ont rappelé aux partisans de la politique de réduction des risques que l’auto-support peut être mal compris voir diabolisé. Kate Barry ayant eu l’amabilité d’ouvrir son carnet d’adresses pour ASUD nous avons donc continué de rencontrer des membres du personnel politique, en l’occurrence Fadela Amara, ancienne présidente de l’association “ni pute ni soumise”, et actuelle Secrétaire d’État à la Ville.

Un peu d’histoire

Le Secrétariat à la Ville est installé en plein quartier des ministères, juste en face des Invalides. C’est l’ancien Ministère de la marine marchande, bâtiment austère qui fleure bon la république. On pourrait croire Mlle Amara , un chouille dépaysée dans ce décors un peu vieille France. C’est oublier un peu vite que la république c’est aussi La Plus Grande France – la France de l’Empire Colonial – qui s’est hissée sur trois continents, notamment grâce à ses bateaux marchands. D’ailleurs la première chose qui frappe dans le bureau de Madame la Ministre est un véritable monument d’art colonial , une fresque magnifique, peinte à la main, qui orne le mur sur toute sa longueur: Marianne, dressée au centre de l’Hexagone, brandit le fanal de la liberté pour éclairer les peuples d’Outre-Mer : hommes bleus du désert, guerriers bantous du Delta du Zaïre, chasseurs Sarakoulé de l’empire du Mali ou montagnards Hmongs des plateaux indochinois. Bref notre ministre , née à Clermont-ferrand, peut saluer chaque matins ses ascendants Kabyles, figurés en pagnes en haut à droite de la scène.

“Je ne crois pas que mes ancêtres aient pu avoir cette tête-là” nous dit-elle. Il n’importe, le foisonnement de peaux couleurs crème, café noir ou café au lait du ministère de la ville ne fait que renouer avec la vieille tradition française du métissage et du mélange, fut-ce par le fait colonial . Deux décennies entachées par la xénophobie du Front National nous l’ont parfois fait oublier .

La ville et la drogue

Mais revenons à nos moutons ou plutôt à nos éléphants roses, et posons la question à Madame le Ministre, quid de la drogue dans la politique de la Ville ?

“il y a trop de produit dans les quartiers, et je ne parle pas de la zetlah , parce que ça c’est rien, mais du reste, notamment la coke qui séduit de plus en plus de jeunes des quartiers .Tout doit être fait pour diminuer l’emprise de la drogue sur les quartiers”

Le dialogue étant engagé sur ces bases, nous avons rappelé à Madame la Ministre les principes de la Politique de Réduction des Risques (rdr), principes qui doivent aussi s’appliquer dans les « banlieues » . Il est frappant de constater à quel point , les populations que l’on a pris pour habitude de désigner sous le vocable de «gens des cités » sont hermétiques à la logique de la rdr (voir page ..ASUD au comité des familles )
Nous avons également rappelé le caractère particulièrement catastrophique de l’épidémie de sida des années 80-90 justement parmi la population des jeunes issus de l’immigration, touchée massivement au travers de leur usage de drogues par voie intraveineuse, une catastrophe dont les conséquences sociales et psychologiques sont encore mal connues. (Voir ASUD JOURNAL n° 32 ) .

La politique de réduction des risque : cette inconnue Fadela Amara a semblé extrêmement intéressée par notre approche tout en étant assez peu informée sur les réalisations concrètes de la RdR. Elle a acquiescé fortement à propos de la catastrophe épidémique du sida dans sa variante ethnico-sociale en y ajoutant le traumatisme des morts par overdoses, qui dès les années 70 ont endeuillé de nombreuses familles françaises issues de l’immigration magréhbine et africaine. Une chose lui a paru incroyable c’est l’extrême pénurie de résultats probants, sanctionnés par la recherche, en matière de réduction des risques . A l’exception des enquêtes Siamois , puis des travaux menés par l’INVS , très centrés sur les questions infectieuses, pas de statistiques sur la baisse réelle de la délinquance, pas de statistiques sur le nombre de personnes ayant quitté la substitution. Aucune information non plus sur le changement de perception des toxico dans la société. Rien sur les questions culturelles et encore moins ethniques, malgré les nombreux modèles anglo-saxons ou Hollandais. Bref, rien qui pourrait être comparé avec ce que fut par exemple la publication du rapport Engelmans aux Pays-Bas en 1985, ou bien encore le débat confédéral qui s’est emparé de la société helvetique à la suite de la fermeture du trop fameux Letten park de Zurich en 1994. Trop de questions restent sans réponses dès lors que nous voulons attire l’attention des politiques ou des journalistes sur l’impact réel du changement à 360 ° réalisé dans les années (1987- 94). Autre exemple, combien de toxicos, bénéficiant de cette politique ont pu renouer avec la vie sociale grâce aux produits de substitution ? Combien de tox on pu échappé à la prison ? etc..
Bref pas de réelle approche coût/efficacité, aucune enquête de l’IGAS sur les résultats de la politique de réduction des risques en matière de baisse de la délinquance, d’amélioration sanitaire, de réinsertion sociale et globalement de réduction des dommages et méfaits. Tout cela a semblé surprenant au Ministre , qui , encore une fois, comme beaucoup de nos concitoyens ne connaît pas la politique de réduction des risques en tant que telle, à tel point qu’elle s’est adressée à sa collaboratrice pour savoir dans quelle mesure et dans quels délais, l’IGAS était susceptible de mettre en place un questionnement de cet ordre.

La prévention mais sans oublier la répression

Fadela Amara nous a informé d’une rencontre avec Monsieur Appaire dont elle déclare ne pas partager toutes les options. La prévention reste à ces yeux un critère décisif pour résoudre le problème. Pour autant , La secrétaire d’État ne se veut pas « laxiste »la répression est nécessaire en ce qui concerne le trafic , particulièrement dans sa variante « mafia » de plus en plus investie dans les affaires de marchandises illicites dès lors que l’on est dans les contexte « cité » . La terme même de dépénalisation lui semble un leurre dans la mesure où il s’agirait du mauvais « signal » donné à la jeunesse. La prohibition des drogues n’apparaît donc pas comme scandaleuse à Fadela Amara qui qualifie de « facile » l’argument de la comparaison avec la prohibition américaine de l’alcool pendant les années 30. D’ailleurs, la stigmatisation dont sont victimes les jeunes de banlieues, fumeurs de cannabis, rapportée à la complicité goguenarde dont bénéficie les jeunes alcoolos des campagnes berrichonnes ou bourguignonnes qui s’enroulent autour d’un platane après une baston en boite, n’est pas un thème qui emporte sa conviction. En ce sens Fadela Amara se fait la porte-parole convaincante, d’une proportion probablement majoritaire de l’opinion publique qui voit dans la toxicomanie une maladie contemporaine du sida ou de la violence dans les lycées. Vu sous cet angle toute action visant à « faciliter » l’usage sera mal perçu. Par exemple le principe de la substitution en soi pose problème à la Ministre qui s’étonne, pour ne pas dire plus de nous voir faire la promotion de traitements qui s’étalent sur 10, 15, ou 20 ans.

Un outil de communication : la promotion du citoyen

La véritable porte d’entrée de la RdR dans la politique de la ville est visiblement la promotion du citoyen, C’est sur cette base que l’on peut agir pour changer le regard porté sur les drogues. Un citoyen a le droit d’être informé sur les stupéfiants de façon crédible. Madame Luc Vidal, la conseillère de la Ministre, est intervenue à ce stade de la discussion pour indiquer que les interventions en collèges et lycées effectuées dans le cadre de la prévention de la toxicomanie sont en partie du ressort du ministère et qu’il n’est pas souhaitable de laisser les seules forces de police exercer cette mission.
Dans le même ordre d’idée, il a été pointé par la conseillère de Fadela Amara que la Délégation Interministérielle à la ville (DIV) soutenait l’action de l’ANIT, dans le cadre de la mission « prévention de la délinquance » de la DIV , alors que l’étiquette « action sanitaire » aurait pu être retenue. Un écart d’interprétation administratif qui en dit long sur la manière dont les questions de drogues ont traditionnellement été abordées dans notre pays .

Ne pas enfermer la banlieue dans les drogues.

Le soutien demandé par ASUD au secrétariat d’État peut donc prendre la forme d’une aide directe sous forme de subvention, par exemple pour l’organisation des EGUS 2008. Néanmoins ce soutien doit être compris comme faisant partie d’un éventail de mesures en directions des population urbaines précarisées ayant vocation à être représentées par ASUD, en aucun cas il ne s’agit d’une action visant à « remplacer la MILDT » , comme d’aucuns vont s’empresser de la propager. Ce soutien peut aussi se manifester par des propositions qu’ASUD et l’ANIT sont invités à faire conjointement dans le cadre du plan « banlieues » que le Secrétariat d’Etat est amené à produire d’ici la fin de l’année 2007.

Attention cependant d’ éviter les pièges démagogiques de deux sortes. D’abord se laisser enfermer dans une image réductrice qui assimilerait la drogue avec les banlieues, ensuite une mauvaise interprétation de la RdR qui en ferait l’antichambre inévitable de la libéralisation de la vente de drogues.

BILAN

En résumé Fadela Amara nous a paru tout à fait conforme à son image , un incontestable franc-parler, doublé d’une véritable authenticité et un réel souci de voir les populations dont son ministère a la responsabilité sortir de la suite de stéréotypes dévalorisants dans lesquels elles sont systématiquement enfermées par les médias. Visiblement la drogue fait partie de ces stéréotypes et l’approche pragmatique suggérée par la RdR peut-être une manière d’avancer sur ce terrain.

Dans notre travail de communication en direction des politiques, il est frappant de constater à quel point la RdR s’est contenté de quelques résultats sanitaires sur la baisse des contaminations VIH ou la baisse des overdoses, sans comprendre toute la force de conviction qu’elle aurait a tirer des arguments sociaux ou sociologiques. Un exemple parmi cent : l’arrêt presque brutal de la délinquance en direction des professionnels de santé est un fait que connaissent tous les acteurs concernés (ordre des pharmaciens, groupes d’auto-support et policiers) , mais cette évidence n’est, à ma connaissance, cautionnée par aucune étude . La corrélation entre la mise en place de la rdr et la fin de ce que les années 70 avaient baptisé : « les braquages de pharmas » n’a jamais été faite. Or quiconque fait un peu de recueil de témoignage auprès de pharmaciens d’officines les entendra tous déclarer que le cambriolage et l’attaque à main armée pour mettre la main sur les produits stupéfiants étaient un classique d’avant la mise en place de la substitution.

Nous avons donc de nombreux chantiers devant nous, notamment en ce qui concerne la propagation en direction des politiques, des idées qui sous-tendent la RdR. Effectuer ce travail main dans la main avec une association de professionnels telle que l’ANIT est une excellente chose, cela permet de proposer une approche globale des problèmes posés. A nous maintenant d’être réactifs, car si nous le souhaitons cette rencontre peut-être à l’origine d’un nouveau partenariat durable avec un acteur original de la vie politique française qui semble avoir une connexion directe avec la présidence de la république.

« Association d’usagers de drogues, c’est ambigu ! » rencontre avec Étienne Apaire

Depuis 1999 ASUD bénéficie d’une subvention accordée par la Mission Interministérielle de Lutte contre les Drogues et les Toxicomanies (MILDT). Cette relation privilégiée-peu d’associations bénéficiaient de l’avantage d’être financées directement de cette façon- avait avant tout un sens politique. La MILDT organisme interministériel, dépend directement du Premier Ministre. C’est une structure qui coordonne l’action globale du gouvernement en matière de drogues, autant du point de vue sanitaire que du point de vue policier ou encore en matière de communication. Que cet organisme ait une relation privilégiée avec l’association historique des drogués constituait en soi un signe que les temps avaient changé. La fin de cette collaboration pouvait apparaître comme le signal d’un retour en arrière, c’est la réponse que nous étions venus chercher dans les locaux de la MILDT ce vendredi 19 octobre 2007.

Ambiance

Après un petit quart d’heure d’attente (pour une fois nous étions à l’heure), la chef de projet de la MILDT habituellement désignée pour négocier avec nous, vient nous proposer de passer dans le bureau du Président.
Atmosphère tendue durant tout l’entretien. Changement de style. Didier JAYLE vous recevait une fesse posée sur un coin de bureau, tout en étant capable de vous tourner brusquement le dos pour se préparer un café, pile au moment où vous prononciez le montant de votre demande de financement.
Monsieur Apaire, lui, est à la fois plus urbain et plus glacial. Il nous fixe droit dans les yeux en expliquant qu’il a été magistrat, puis conseiller de l’actuel président de la République quand celui-ci était au ministère de l’Intérieur. Il est clair qu’ASUD lui semble une entreprise au moins suspecte. La raison officielle du non-financement d’ASUD est simple : la MILDT ne finance plus les associations. Point à la ligne. On aurait pu s’arrêter là…

Usagers de drogues

Quelques journaux sont négligemment jetés sur une table basse. « vous voyez que je m’informe » m’annonce-t-il. « Ce qui m’amuse c’est la taille de la seringue qui s’amenuise au fil des parutions ». La seringue c’est bien entendu le logo d’ASUD. Je tente de justifier l’existence de ce logo par le contexte de lutte contre le sida qui fut l’enfance de l’association mais il me coupe en m’expliquant que « association d’usagers de drogues, c’est ambigu». Ambigu est du reste le maître-mot de son vocabulaire concernant ASUD, et apparemment le nom d’ASUD fait partie des fameuses « ambiguïtés ».
Et de s’étonner que nous ayons pu déposer nos statuts en préfecture. Un conseiller suggère que nous changions de dénomination sociale, monsieur Apaire approuve, nous tentons laborieusement de rappeler l’historique d’ASUD, tout ce que l’association doit à la lutte contre le sida, tout cela constituant aujourd’hui notre identité, mais nos arguments tombent à plat. La loi , toute la loi , rien que la la Loi. Monsieur Appaire ne connaît que la loi. Et l’usage de drogues c’est un délit, donc ASUD peut-être assimilée à une association de malfaiteurs. Je n’ose rappeler que cette provocation, nous la faisions nous-mêmes en 1994. L’action d’ASUD paraissait alors tellement utile dans la lutte contre le sida que parler de « malfaiteurs payés par l’Etat » était alors à la fois absurde et comique. Mais les temps changent.

La loi toute la loi rien que la loi.

« J’ai été nommé pour la faire appliquer, l’usage de drogues constitue un délit, je ferai appliquer la loi contre la drogue »
Ah Oui, précision : Monsieur Apaire est fier de se présenter comme « de la vieille école », il dit « la drogue » plutôt que « les addictions » et « toxicomanes » plutôt qu’usagers de drogues. Mon collègue a le mauvais esprit de préciser « sales toxicos » je m’empresse de devoir excuser cet excès de langage.

A ceci près que Monsieur Appaire nous déclare en préambule avoir été hostile à l’ « échange de seringues »- comprenez la distribution de matériel stérile aux usagers pendant l’épidémie de sida- puis avoir changé d’avis, jusqu’à admettre que cette action puisse en définitive se révéler être positive en matière de santé publique. Pour autant on ne s’emballe pas, la meilleure façon de lutter contre tous les problèmes connexes (sida, hépatites etc..) c’est quand même de ne pas prendre de drogues. Et les toxicomanes, il les connait, il ne les a rencontré auparavant que dans son prétoire de magistrat du Siège.

« Drogézeureux»

Finalement je crois que ce que le nouveau président de la MILDT apprécie le moins dans ASUD ce sont nos jeux de mots idiots, pardon ambigüs. D’ailleurs, sur mes sollicitations répétées de bien vouloir préciser –texte en main- de quelles ambiguïtés parlions-nous exactement , il ouvre le journal n° 34 et commence la lecture « parmi les énigmes caractérisant la sublimissime Sativa il y a celle du maintien de son interdiction… » Et paf. J’ai bien tenté d’expliquer que le terme sublimissime est à prendre au second degré.Sacré second degré qui ne passe pas du tout, du tout au-delà du cercle des initiés. Je n’ai qu’une trouille c’est qu’on parle des drogézeureu. Patatras : « ambigu, comme ce sous-titre les drogués heureux ». Le jour où on a voulu ce faire plaisir avec ce slogan imbécile… Et pourtant l’humour est sans doute l’ingrédient le plus prisé du journal d’ASUD, mais c’est un autre débat.

Réduire les risques infectieux

Ensuite Monsieur APPAIRE nous a écouté tenter un plaidoyer pour ASUD, en donnant des petits signes d’impatience puis a conclu en expliquant que nous étions ici chez nous- c’est à dire chez lui- car il reçevait toutes les associations. Toutes et de tous bords. D’où une petite digression sur les associations de l’autre bord, qui semble-t-il comptaient sur sa nomination pour « faire le ménage ». Rendons justice à une certaine forme d’impartialité du nouveau président de la MILDT, ces associations « anti-drogue proche du fonctionnement sectaire », n’ont pas été mieux reçues que nous. Visiblement Monsieur APPAIRE n’a pas apprécié de se sentir pris en otage par une frange de la droite de la droite, prête à brader l’ensemble des acquis de la réduction des risques.
«Ils sont venus me voir avec des projets de financement rédigés en francs » ce qui laisse rêveur tant sur les années de frustration emmagasinées par ces défenseurs de la famille française que sur l’ardeur juvénile qui les anime. Mais visiblement le nouveau président de la MILDT croit à la réduction des risques en tant qu’outil de lutte contre « certaines maladies infectieuses ». Cette acception, tout en restreignant terriblement le concept, donne malgré tout une certaine légitimité à cette politique, qui par ailleurs reste la bête noire d’un journal comme « Valeurs Actuelles ». D ailleurs, reprenant au vol une allusion faite à ma rencontre avec Christine Boutin, il nous encourage vivement à « prendre notre bâton de pèlerin » pour aller évangéliser les 139 députés signataires de l’appel au Premier ministre mettant en cause le financement d’ASUD en 2006.

Réduire le nombre d’usagers dans les dix ans.

A ceci près, la philosophie politique dont Etienne Appaire s’inspire en matière de drogues est clairement réductionniste, au sens où l’entend dans les officines internationales : réduire la demande. Prenons un exemple, nous lui annonçons qu’ASUD a décidé de communiquer sur les « sorties de traitement de substitution ». Dans notre idée, il s’agit de résister à la pression conjuguée de certains médecins et des visiteurs médicaux, qui, loin de philosopher sur les besoins des usagers en traitements se contentent de comptabiliser à la hausse le nombre de mg prescrits chaque année. Ces considérations semblent rencontrer celles de Monsieur le Président. Hélas, quelques jours plus tard, la lecture de Valeurs Actuelles me montre que sa vision des sorties de substitution est assez loin de la nôtre. Si l’on en croit ce journal, qui reste à ce jour le seul mensuel auquel il ait accordé une interview complète, il s’agit plutôt de réduire coûte que coûte le nombre de personnes substituées dans les dix prochaines années. Cette vision minimaliste est l’exact pendant du maximalisme hospitalo-médical que nous prétendons dénoncer. La question n’est pas de savoir s’il y a trop ou pas assez de personnes substituées mais de savoir dans quelles conditions ils vivent avec des traitements qui durent depuis 5 10 ou parfois 15 ans. Il s’agit donc, comme nous l’avons expliqué lors du colloque de Biarritz THS 8 de rechercher avec chaque usager le type de molécule, la posologie et les activités annexes (sports, psychothérapies ou traitements complémentaires) susceptibles d’améliorer la qualité de vie de ces thérapies au long cours.

Parents contre la drogue

Puis vint le plaidoyer au bénéfice de Monsieur Lebigot, le président de Parents Contre la Drogue. « Vous l’assassinez dans votre journal… » Et moi de bredouillez que non tout en sachant pertinemment que oui. Bref, il est clair que sans être l’extrêmiste décrit par certains de nos amis, Monsieur Apaire est naturellement plus proche des thèses de Parents contre la Drogue que de celles défendues par ASUD. Monsieur Appaire et nous ne sommes pas sur la même longueur d’onde. Pas d’interview pour ASUD journal de peur d’avoir à « cautionner » l’association. Pas de venue aux EGUS, même ceux prévus en 2008 pour la même raison.

Ah si, une autre chose lui a plu dans ASUD, c’est « votre évolution récente vers l’association de malades ». Mais tout cela est récent, il s’agit peut-être d’une inflexion circonstancielle de l’association. A tout prendre l’enthousiasme Monsieur Appaire à notre égard reste excessivement modéré : « Sur le fond je reste réservé et la forme me pose question ». Cela devait être le mot de la fin

Le Diable en personne

Quelques minutes après la fin de l’entretien nous avons échangé quelques mots avec les conseillers de Mr Apaire tous deux membres des différentes équipes ayant eu à travailler avec ASUD depuis 10 ans. Leur point de vue a quelque peu atténué le goût amer que m’a laissé cette petite heure d’entretien. « Pour certains décideurs politiques que nous avons rencontrés récemment vous êtes le diable ! » nous dit l’un d’eux. Il est étrange de constater à quel point notre petite association, qui salarie 3 ou 4 personnes dans un bureau poussiéreux, est appréhendée comme l’une des pièces maîtresses d’un dispositif destructeur au service de l’anti-France par certains milieux conservateurs. Ensuite il semble indéniable que Monsieur Appaire a déjà quelque peu évolué sur ces appréciations concernant la réduction des risques depuis son entrée en fonction. Il nous a ainsi déclaré être prêt à financer la traduction en français des séances de la 19e conférence Internationale de réduction des risques prévue à Barcelone les …et mai 2008. Ces deux considérations nous ont amené à penser que nous partions d’encore plus loin, et que peut-être, tout espoir n’est pas mort de reprendre cette collaboration politique tellement souhaitable entre l’une des seules associations d’usagers de drogues (ou de traitements) au monde et l’organisme officiel chargés de gérer les conséquences humaines de ces consommations en France.

Droit de réponse suite à l’article prohibitionniste dans Valeurs Actuelles

ASUD, Auto-Support des Usagers de Drogues, a exigé la publication de ce droit de réponse aux accusations de prosélytisme et de gabegie de l’argent des subventions. L’article de Valeurs Actuelles du 18 mars 2005 fut un point d’orgue de la nouvelle campagne hystérique contre les usagers de drogues en France.

A Monsieur Arnaud Floch, journaliste à Valeurs Actuelles

Après avoir lu dans le n°3564 de V.A., votre dossier, consacré à la réduction des risques liés à l’usage des drogues nous avons été partagés entre l’étonnement et la colère.

Votre dossier appelle la réponse suivante : l’association, Auto-Support des Usagers de Drogues (ASUD), n’est pas une hydre menaçante pilotée par la gauche, comme le sous-entend vos propos. Non seulement nous n’employons modestement que quatre salariés à plein temps après 13 ans d’existence, mais nos premiers fonds nous ont été accordés par un gouvernement de droite justement, et ont été depuis régulièrement renouvelés lors de toutes les alternances.

Or d’après votre papier, la politique de réduction des risque (RdR) serait une politique « instaurée par la gauche » (p. 20). RIEN N’EST PLUS CONTRAIRE À L’HISTOIRE, et tous le spécialistes le disent et l’écrivent : la RdR est fille de la droite. C’est Michèle Barzach en 1987, alors Ministre de la Santé du premier gouvernement de cohabitation, qui inaugure cette politique en France en autorisant la vente de seringues stériles aux toxicomanes, un geste qui sauve de la contamination par le VIH des dizaines de milliers d’usagers de drogues. C’est ensuite Simone Veil et son secrétaire d’État Philippe Douste-Blazy en 1993 qui font passer le nombre de places méthadone de 50 à 5 000, et surtout autorisent la mise sur le marché de la buprénorphine (le Subutex) deux ans plus tard, faisant rapidement de la France l’un de pays les mieux dotés en matière de traitements de substitution aux opiacés.

Quant au soi-disant échec de la RdR, le flou des affirmations gratuites de vos articles tente, là aussi, d’obscurcir la logique implacable des faits. Toutes les statistiques prouvent au contraire son succès foudroyant. En 10 ans, la RdR a fait des usagers de drogues un groupe quasiment exempt de contaminations VIH, et les overdoses sont passées durant la même période de 600 à moins de 100, ce qui est une sorte de miracle en terme de prévention,(Institut National de Veille Sanitaire, rapport 2004).

Mais surtout, et c’est probablement là l’explication de votre hargne à notre égard, elle a permis à des dizaines de milliers d’usagers de drogues de renouer avec la vie de famille, avec la vie professionnelle et bien souvent avec la vie tout court (Actes de la Conférence de Consensus sur les traitement de Substitution aux Opiacés). Or, rien ne semble plus vous exaspérer que cette réussite-là. En inscrivant les usagers de drogues sans restriction dans le domaine des soins, la réduction des risques nous donne des droits que la loi de 70 nous déniait jusqu’à présent.

Cela est dérangeant au point que votre papier essaye constamment de gommer ce qui fait la particularité d’ASUD. Or depuis 13 ans, nous ne cessons de nous affirmer tels que nous sommes : une association d’usagers et d’ex- usagers de substances psychoactives, considérant que notre consommation passée ou présente ne mérite pas la peine de mort à laquelle nous condamne la prohibition sous ses formes multiples. Non seulement notre objectif n’est pas de faire la promotion des drogues, mais nous sommes probablement mieux placés que l’association France sans Drogue pour en connaître les dangers.

Autre point, même tempérer d’une hypothétique approximation (vous nous dite « ou presque »), l’allégation concernant le montant de nos subventions est une navrante contre-vérité. Divisez ce chiffre par mille… ou presque.

Pourtant très au fait de la prose d’ASUD en ligne sur Internet, vous n’avez pas jugé utile de rappeler le long développement que nous consacrons à la question du prosélytisme, dans un courrier adressé au sénateur Bernard Plasait. De même, les citations attribuées à ASUD sont systématiquement ou tronquées ou sorties volontairement de leur contexte.

Notre site Internet ne fait nullement la promotion du cannabis – un délit toujours durement réprimé par le Code pénal. Nous y affirmons au contraire, dans un dossier consacré au cannabis thérapeutique, que le cannabis est une drogue, au même titre que l’héroïne ou la cocaïne. Notre propos est de s’intéresser aux personnes atteintes par diverses pathologies graves et qui déclarent avoir connues un soulagement médical grâce à la consommation de cannabis. Pour échapper au deal de rue, ces personnes ont souvent opté pour la culture et la production de leur propre chanvre. Nous avons donc considéré de notre devoir de faire le point sur tout ce qui peut exister comme informations sur le sujet, tout en clôturant notre propos d’un rappel à la loi long d’une page.

De même, nous n’avons jamais écrit, que l’usage des drogues était “protégé par la Déclaration des droits de l’Homme ”. En revanche, nous mentionnons souvent le fait que l’usage individuel, dans un lieu privé, par un adulte responsable n’est pas contradictoire avec l’exercice de la liberté tel qu’il est défini dans la Déclaration de 1789 : la liberté de chacun s’arrête là où commence celle des autres.

Sur la tombe de tous les drogués sacrifiés au mythe des sevrages répétitifs et obligatoires des années 70 à 90, on aurait pu inscrire cette phrase terrible prononcée par un psychiatre après le suicide d’un de ses patients en thérapie : “ Il est mort, certes, mais il est mort guéri ! ”

Les Douze Travaux d’EGUS

Issue des 1ers États Généraux des Usagers de la Substitution
Plate-forme de revendication des usagers de la substitution

Conférence de presse au Cyber-CRIPS, Tour Montparnasse
le mercredi 16 juin 2004 à 11h00

Introduction

Les usagers substitués demandent au jury de la Conférence de Consensus sur les traitements de substitution de Lyon (23 et 24 juin 2004) de prendre en compte spécifiquement chacun des points de la plate-forme suivante les « Douze Travaux d’EGUS 2004 ». Ils demandent également que le même souci de respect du contenu de cette plate-forme établie par les usagers préside aux décisions que les pouvoirs publics seront amenés prochainement à prendre en matière de traitements de substitution.

Ces “ Douze Travaux d’EGUS 2004 ” ont été établis suite à la tenue des 1ers Etats Généraux des Usagers de la Substitution (EGUS 2004) à l’Auditorium de l’Hôpital Européen Georges Pompidou à Paris le 5 juin dernier. Il s’agissait d’une initiative conjointe d’Act Up-Paris et d’ASUD qui n’aurait pu voir le jour sans le soutien logistique du CRIPS Ile-de-France.

Quatre-vingt personnes étaient présentes et représentaient plus d’une vingtaine d’associations d’usagers de drogues et de la substitution en France, ainsi que des médecins, des représentants des pouvoirs publics et notamment le Dr Alain Morel, président de la Fédération Française d’Addictologie et président de la Conférence de Consensus.

Contexte

Si les politiques de substitution ont été mises en place à partir de la circulaire de 1994, et largement développées avec l’arrivée du Subutex© en 1996, c’est notamment, en pleine hécatombe de l’épidémie de sida, pour permettre la survie et faciliter l’accès aux soins des usagers de drogues (accès aux trithérapies anti-VIH, prise en charge psycho-sociale, etc…).

Aujourd’hui en 2004, alors que l’épidémie d’hépatites virales est particulièrement prévalante chez les usagers de drogues, il faut absolument mettre à jour ces politiques de substitution, en développant leur promotion et en élargissant l’accès aux traitements de substitution et, ainsi faciliter l’accès aux traitements des hépatites virales pour tous les usagers de drogues.

Indication et rappels

Le terme de “ MESUSAGE ” est à bannir, considérant qu’il recouvre un point de vue moral de la part des autorités, puisqu’il s’agit en fait de problèmes de prise en charge médicale, liés à l’observance, le respect de la galénique et les modes de consommation des produits de substitution. Si il y a un trafic de produits de substitution, fait que nous ne nions pas, il ne relève en rien d’un problème médical, mais plutôt des réponses manquantes des politiques de substitution actuelles, en France.

Il paraît essentiel de reconnaître et prendre en compte la place du plaisir dans la substitution, car même si un usager ne prend sa substitution que dans un but hédoniste, il faut privilégier le fait qu’il renonce déjà aux produits illicites et au trafic. Le plaisir a une place essentielle dans l’accès aux soins mais aussi dans le cadre d’une démarche thérapeutique.

C’est pourquoi, il est vraiment urgent de pouvoir rapidement pérenniser et développer aussi bien ces programmes que de nouveaux programmes pilotes de recherche pour des solutions ayant déjà fait leurs preuves, depuis longtemps, notamment dans de nombreux pays européens voisins.
La particularité de la substitution “ à la française ”, et ce qui a fait son succès si rapide, reconnu par l’ensemble des acteurs internationaux de la réduction des risques, a toujours été ses facilités d’accès et d’initiation, qu’il faut aujourd’hui consolider et absolument préserver, au risque de voir bon nombre d’usagers préférer retourner aux produits illicites, s’ils ne peuvent faire face à de nouvelles règles trop strictes.

Suite aux 1ers EGUS, les usagers de la substitution proposent :

Revendication n°1

Elargissement de la palette des produits de substitution (héroïne, morphiniques,codéïnés, etc…), et développement des galéniques adaptées (voie injectable, fumable, inhalable, buvable, sub-linguale, etc…).

Revendication n°2

Prise en compte des propositions de l’usager quantaux molécules et aux dosages envisagés, en vue d’un choix éclairé, aussi bien pour la prescription que la délivrance, en concertation avec le médecin et le pharmacien, de son choix. Assouplissement des règles de délivrance et des conditions administratives (avec extension de la règle des 28 jours à tous les produits).

Revendication n°3

Autorisation de primo-prescription en ville pour tous les produits de substitution Responsabilité du médecin traitant et non plus du primo-prescripteur une fois le traitement initié.

Revendication n°4

Reconnaissance de l’utilité de
l’alternance thérapeutique
(passage d’un produit à un autre au cours d’un traitement de substitution au long cours), alternance liée notamment à la question – aujourd’hui taboue – de l’importance du plaisir, de l’importance de pouvoir accéder à plusieurs produits et éviter ainsi la tolérance à un seul qui ne fait que renforcer la
dépendance, rendant aussi plus difficile, le sevrage des produits de substitution.

Revendication n°5

Développement des programmes de substitution “bas seuil”. Pérennisation des programmes et des structures d’accompagnement dites de “première ligne” (boutiques, P.E.S., intervention sur site festif, etc…). Les structures de bas seuil et de première ligne ne sont toujours pas reconnues et sont maintenues dans une précarisation et un cadre
expérimental, leur empêchant toute forme de reconnaissance et de pérennisation, alors que leur
efficacité n’a plus à être prouvée.

Revendication n°6

Développement de programmes d’éducation à la santé spécifiques pour les usagers de la substitution, depuis des interventions de première ligne jusqu’à des stages spécialisés.

Revendication n°7

Accès aux droits sociaux pour les usagers, notamment à l’hébergement comme condition de réussite d’un traitement de substitution. Prise en compte de l’état de santé dans les conditions d’obtention du RMI et des autres indemnités de protection sociale (la dernière réforme du RMI ayant supprimé la question de l’état de santé dans ses critères d’obtention) pour les usagers en
traitements.

Revendication n°8

Développement de programmes de sevrage de stupéfiants, sur demande de l’usager. Elaboration de recommandations précises pour le sevrage des produits de substitution, ainsi que des programmes d’accompagnement spécifiques, pour “ l’après substitution ”.

Revendication n°9

Principe absolu de la continuité du traitement de
substitution en prison
, ainsi qu’avant et après l’incarcération (mise en place de relais en ville, primo-prescription facilitée). Mise en place d’une consultation spécifique à l’entrée et à la sortie de prison, et d’une formation à la
prévention des overdoses
avant la sortie.

Revendication n°10 

Mise en place de projets-pilotes et de programmes alternatifs de recherche dans différents domaines : en matière de psycho-stimulants, souvent qualifiés de “speeds” par les usagers, expérimentation de sevrage et de substitution ;
expérimentation de l’iboga, etc…

Revendication n°11

Autorisation et prise en charge des examens biologiques
spécifiques
(dosages plasmatiques, méthadonémie, dépistage de stupéfiants, etc…) pour permettre aux usagers d’évaluer eux-mêmes, la réussite de leur traitement de substitution. Ces examens n’ont pas pour but un contrôle à l’initiative du médecin seul, mais en concertation avec l’usager. Les consommations parallèles, surtout pour le cannabis, ne peuvent être un critère de sanction, surtout par baisse des dosages de substitution, mais l’occasion de préciser à nouveau le but et les modalités de traitement.

Revendication n°12

Accès aux soins du VIH et des hépatites virales grâce au suivi des traitements de substitution.

Toutes ces revendications ayant pour but d’améliorer la vie quotidienne et la santé des usagers en traitements de substitution ne sauraient être appliquées efficacement, comme dans de nombreux pays européens, sans une dépénalisation de l’usage de tous les produits stupéfiants.

Prisons Thaïes : des saisons en enfer

La Thaïlande, ses îles au soleil, ses plages, sa blanche et ses prisons. Nous avons reçu des lettres concordantes sur les terribles conditions de détention dans la nouvelle prison de M.H.S.* Des témoignages qui filent froid dans le dos.

La décro, à même le sol

J’ai connu Asud par l’intermédiaire de F., avec qui je séjourne dans la même prison thaïe. Peu d’Européens peuvent imaginer les conditions dans lesquelles nous, prisonniers, sommes contraints de vivre en Thaïlande.

U.D. depuis 6 ans, j’ai décidé de voyager pour voir du pays : après les Philippines, le Sri-Lanka, la Thaïlande, où je me suis fait arrêter avec 6 g d’héroïne. Une fois en prison, je fus coupé de tout contact extérieur (j’étais le premier étranger à innover cette prison). J’ai dû attendre un mois pour être jugé. Nous étions quatre ou cinq à attendre le jugement. Sans un regard, le soi-disant juge énumère les sentences. Cela n’a pas duré plus de 15 secondes… qui m’ont valu deux ans d’incarcération (du vite fait, bien fait). A ce moment-là, je sortais tout de juste de ma décro, et c’est comme un coup de massue qui s’abat su moi. La décro, il faut en parler. Elle se passe sans rien, à même le sol, et ce n’est pas avec la nourriture qu’ils nous donnent que l’on peut récupérer des forces (même un chien ne la mangerait pas). Bref, il m’a fallu trois semaines pour pouvoir avaler quelque chose, avec l’aide du chilli (piment) qui permet de ne pas sentir ce que l’on mange. J’ai complètement « fondu » mais je fais partie du pourcentage qui passe le cap, car un quart trépasse. Je suis libérable dans quelques mois, et je garderai le contact avec vous.

Claude

Attachés

Les conditions de détention en Thaïlande-Nord sont déplorables.

On peut assimiler la prison en Thaïlande aux prisons françaises de l’Ancien Régime. Les détenus sont attachés ; il n’y a pas pas d’infirmerie ni de médecin sur place. Avec une obligation d’acheter soi-même les médicaments, il ne fait pas bon tomber malade ni être indigent… Le gouvernement ne s’occupe pas de ses ressortissants étrangers, quatre mois peuvent s’écouler entre chaque visite du médecin et pas d’interprète non plus mis à la disposition par l’ambassade.

Est-ce les 400 kilomètres qui la séparent de Bangkok qui font de cette prison un enfer ou les mêmes traitements sévissent-ils dans toutes les prisons du pays ?

Eric

1m² par personne

La cellule ou Je passe un long moment, de 16 h 30 à 7 h du matin, mesure 4,30 m de large et 8,70 m. de long, pour quarante personnes. Cela fait moins de 1 m2 par personne, et les toilettes sont à l’intérieur.

Par deux fois, on m’a mis les chaînes aux pieds, après une bastonnade qui m’a valu une hospitalisation.

Entre janvier et février derniers, 14 personnes sont mortes dans la prison et dans l’indifférence la plus totale.

Frank

* Des précautions d’usage pour préserver l’anonymat et la sécurité des détenus nous obligent à changer les noms.

Silence on meurt ! Toxico et malade en prison : un bref état des lieux

Parce que je suis un UD, que je milite à Asud et que j’ai passé plus que ma part de temps entre quatre murs, on finit toujours par me poser la question : alors, comment ça se passe en taule pour les toxicos ? Qu’est-ce qu’on fait pour ceux qui sont séropos ou malades ?

La réponse est en forme de cri de rage : RIEN ! ON N’EN PARLE PAS !

Car si hors les murs, on ne voit que trop souvent exclusion et loi du silence se donner la main – dans l’univers pénitentiaire cette alliance contre-nature se transforme en loi fondamentale.

Pourtant, quand on sait qu’une bonne moitié des personnes incarcérées sont usagers de stups par voie intraveineuse, on est fondé à soulever quelques questions de bon sens : quelle est la proportion de séropositifs parmi eux ? Existe-t-il une structure médicale capable de les accueillir ? Quels soins reçoivent-ils ?

ASUD04 fond graphiquePas d’accès aux soins

Là encore, une seule réponse s’impose : il y a carence à tous les niveaux. Pas de structures spécialistes. Pas de médecin permanent – tout juste une à deux infirmières pour 1000 à 2000 détenus … Et pour obtenir des soins et accéder à une consultation, il faut obligatoirement faire une démarche écrite et s’inscrire à l’avance sur une liste d’attente. Ce qui, en pratique, sous-entend des délais de plusieurs jours et plus fréquemment de plusieurs semaines ! A croire que le mot “urgence” est inconnu dans nos prisons… En somme, pour faire un bon taulard, il faut être en bonne santé !

Pourtant, on sait bien que si l’emprisonnement n’a jamais rien résolu, il constitue une aberration totale quand il s’agit d’usage de stupéfiants. Ne serait-ce que parce qu’il relève d’une véritable loi d’exception, la seule dans notre système légal à punir l’auteur d’un “délit” dont il est en même temps la victime. Une logique répressive devenue folle, dérogatoire aux principes mêmes de notre droit1 mais conforme en revanche aux “impératifs sécuritaires” sans cesse invoqués par l’Administration Pénitentiaire pour pouvoir, en toute bonne conscience, rejeter systématiquement les demandes d’hospitalisation émanant des toxicos – même “sidéens” à mort, ou presque.

Il faut savoir à ce propos que ces derniers, incarcérés comme nous l’avons vu en vertu d’une loi d’exception, se voient également octroyer en prison un “statut d’exception”. C’est à dire qu’ils sont automatiquement exclus du bénéfice de tous ces petits ou plutôt de ces tout petits “privilèges” normalement accordés par la loi aux prisonniers : permissions de sortie, etc …

L’enfer dans l’enfer

Quant au sevrage, pas difficile dès lors d’imaginer les conditions dans lesquelles il s’effectue : révoltantes – l’horreur à l’état pur. L’enfer à l’intérieur de l’enfer. Et en plus, pas de surveillance médicale, pas de médicaments – même pas un cachet d’aspirine. Il faut en effet attendre près d’une semaine aux “arrivants” avant l’affectation à une cellule, et la visite médicale obligatoire qui décidera de l’éventuelle prescription de médocs. Une semaine où le manque, alors dans sa phase aiguë et aggravée par le stress de l’arrestation/incarcération, se transforme facilement en une torture physique et morale insupportable. Ensuite, après le feu vert accordé à la hâte par le toubib qui en a vu d’autres, c’est la distribution à heures fixes de calmants et de somnifères. La fameuse “fiole”, moins destinée à calmer ou à soulager qu’à assommer et abrutir – empêcher le toxico d’emmerder son monde en troublant par ses cris de rage et de douleur le sommeil sans rêve de l’institution. Pour le reste, à chacun de gérer comme il peut ses angoisses et sa souffrance dans la pesante hostilité du milieu carcéral.

Alors bien sûr, pour ce qui est de se restructurer psychologiquement, bonjour la déprime ! Et qu’on n’aille pas ensuite s’étonner du nombre inquiétant de tentatives de suicides, réussies ou non.

Sang contaminé

Qu’on ne s’étonne pas non plus d’avoir vu, depuis 1993, des groupes de plus en plus nombreux de détenus refusant de se rendre au “don du sang”. Il s’agissait pourtant là en principe d’une pratique positive, s’inscrivant – comme “ils” disent – dans une démarche de réinsertion faisant appel au civisme (quoique, en y repensant à la lumière de certains évènements récents… Pas vrai Garretta ? Pas vrai Georgina ?).

Alors pourquoi cette attitude de refus de la part des détenus ? Précisément parce qu’ils étaient bien placés pour, dès le début, se poser certaines questions quant à la fiabilité de cette pratique de don du sang. Une pratique attestée par le courrier adressé par certains d’entre eux à leurs directeurs de prison, allant même jusqu’à interpeller l’IGAS.

Inutile de dire qu’à ce jour, les réponses se font toujours attendre. De même que les résultats de leurs efforts pour sensibiliser les médias au problème…

Bref, si rapide soit-il, c’est vrai que ce survol de l’état des lieux fait peur. Et qu’il amène à se demander si la démocratie et les Droits de l’Homme ne sont pas chez nous comme une sorte de trésor jalousement gardé au bénéfice de quelques-uns. Et inaccessible au plus grand nombre, à cette piétaille où la société recrute ses gibiers dé prison.

ASUD04 fond graphique 2Dénoncer l’urgence

Et c’est vrai que ça se met à puer salement dès qu’on soulève un coin de ce tapis couleur de grisaille et de barreaux sous lequel notre belle société tente de cacher le résultat de ses insuffisances. A tel point qu’il ne s’agit pas de provoquer ni de critiquer, mais juste de réagir à l’urgence d’une réalité inadmissible. L’urgence de la maladie. L’urgence des toxicos qui crèvent du SIDA dans l’indifférence de leurs geôliers. Ou encore de ceux qui se balancent contre les murs ou bien, un matin de manque, s’ouvrent les veines en silence avec une lame bricolée en douce ?

Et dénoncer cette urgence, c’est aussi garder présent à l’esprit le fait qu’une des causes premières de l’exclusion qui frappe les UD, ce n’est pas on ne sait quelle malignité du produit, mais plutôt l’alliance scellée sur l’autel de la prohibition entre l’ordre moral cher à nos flics et à nos matons et l’économie souterraine du trafic. Un mariage d’intérêt dont la cheville ouvrière reste l’infernal besoin d’argent du toxico pour se procurer un produit dont la prohibition assure artificiellement la rareté – donc la cherté – tout en créant sur mesure un délit à coller sur les épaules des déviants et des rêveurs. De quoi remplir à la fois les poches des uns et les cellules des autres. Mafia et répression même combat !

Il s’agit là d’une véritable machine à fabriquer de l’exclusion. Et qui fonctionne avec, au bout de la chaîne, son produit logique : l’usager exclu,marginalisé, entraîné vers une déchéance physique et sociale inéluctable. Le fameux engrenage marginalité – clandestinité – délinquance … Une mécanique bien huilée dont le fonctionnement exclut la notion même de prévention – qu’il s’agisse de celle du SIDA, ou de n’importe laquelle de ces calamités physiques comme sociales qui font crever l’usager de drogue. A petit feu ou d’un seul coup, au hasard des emballements et des à-coups de la machine infernale.

STOP

Alors il faudrait poser carrément la question aux Pouvoirs Publics : est-ce qu’on arrête tout ça oui ou non ? Est-ce qu’on stoppe le système exclusion – répression – SIDA ? Ou bien va-t-on attendre que le problème se règle tout seul par l’extermination des toxs jusqu’au dernier ? En bon français, ça s’appelle la solution finale.

Et, en radicalisant le problème jusqu’à la monstruosité, la condition des UD (surtout séropo ou malades) en taule a le mérite de proposer une alternative claire : ou bien “ça”, la solution finale, ou bien le dialogue et la concertation avec l’usager. L’usager considéré non plus comme un délinquant, mais comme un citoyen conscient, responsable, avec ses idées et son mode de vie à lui. Un mode de vie que, même malade, même crevant de manque au fond de la plus noire cellule, il reste prêt à échanger contre la promesse de cette mort annoncée.


1Art. 4 du préambule de la déclaration universelle des Droits de l’Homme : “La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui”

Arcachon : la mort aux trousses

Pascal Tais, un jeune français d’origine marocaine, est mort mercredi 10 avril 1993, au commissariat d’Arcachon. Le mardi 6 avril, Makomé, un jeune zaïrois de 17 ans, est également décédé dans un commissariat du 18ème arrondissement. Les circonstances de ce drame ont suscité une unanime indignation au sein des autorités comme du public. Au delà de la polémique engendrée par la succession de violences policières et des manifestations de ces dernières semaines, il convient de souligner le caractère tragique de la disparition de Pascal Tais, toxicomane de 32 ans, malade du sida, en phase finale, décédé à la suite d’une longue et douloureuse agonie au fond d’une cellule de dégrisement (j’allais écrire, de “décontamination”). Cette mort n’a pas fait la une des journaux, elle n’a pas non plus mobilisé la jeunesse d’Arcachon. Seules quelques dépêches d’agence de presse et une lettre comminatoire du père du jeune homme adressée au Ministre de l’Intérieur, en ont révélé la trame sordide. Pascal Tais, symbole de cette génération vouée aux seringues collectives, est mort sous les coups. Les coups douloureux de la vie toxicomane, chargés de haine et de mépris, les coups mortels du sida, assénés en toute impunité par la législation répressive en matière de seringue, et enfin, comme on achève un cheval fourbu, les coups reçus avant ou pendant son passage au commissariat d’Arcachon, les pires, ceux qui ont fait mal au point de tuer un homme à l’endroit ou sa sécurité devrait précisément être garantie.

La mort de Pascal Tais est un fait-divers dont le scandale n’est dénoncé qu’en fonction de deux éléments circonstanciels, presque deux arguments commerciaux. Le premier est ce contexte si particulier de brutalités policières en cascade, du mois d’avril et le second est la lourde charge émotive et fascinatrice que recèle le vocable toxicomanie. Interpellé avec sa compagne devant le casino d’Arcachon, le jeune homme, en état d’ivresse (quel joli mot), est présenté à l’hôpital, où l’interne de service constate que son état ne nécessite pas d’hospitalisation. Bien que porteur d’une carte d’invalidité à 100%, Pascal est placé en garde à vue le 9 avril, avant de décéder le 10 “des suites d’une hémorragie due notamment à un éclatement de la rate”.

Depuis, les autorités policières et hospitalières ne cessent de se renvoyer la responsabilité d’un drame où l’on hésite à trancher pour savoir si l’incompétence le dispute à la bêtise ou au sadisme. Mort sous les coups, mort par manque de soins dans l’abandon de sa cellule, Pascal, dès son arrestation, s’est trouvé isolé par toute la distance que génère le mot de “toxico”, celui que l’on examine mal parce que sa particularité tombe sous le coup de la loi. Personne ne s’est mobilisé à la porte du commissariat pour protester contre cette fatalité, surtout pas ces autres victimes potentielles que sont les UD de la région des Landes. Les réunions de toxicomanes proclamés, restant en France sauf à ASUD – assimilables à une association de malfaiteurs. Cette identité maudite a poursuivi Pascal jusque dans les agences de presse où son décès, déni évident du plus élémentaire des droits de l’homme, est prudemment étiqueté sous la rubrique “divers toxicomane”, comme si le manque de soins et le passage à tabac en garde à vue étaient explicables par la condition de consommateur de drogue. Il est donc encore long le chemin à parcourir avant de pouvoir dénoncer la mort de Pascal Tais par un terme générique moins médiatique certes, mais ô combien plus digne, qui pourrait être celui tout simple de : “divers être humain”.

10 mesures d’urgences contre la marginalisation et l’extension du SIDA chez les usagers de drogues

  1. Accès facilité aux seringues, généralisation des programmes d’échanges de seringues et installation de distributeurs automates
  2. Aise en place de programmes méthadone dans toutes les grandes villes françaises. (il n’y a actuellement que 52 places, uniquement à Paris)
  3. Organisation de réseaux de médecins généralistes se répartissant la prise en charge des toxicos, où circulerait une information spécifique. En corollaire, possibilité pour ceux-ci de prescrire des produits de substitution (y compris les spécialités inscrites aux tableau B)
  4. Accès libre, gratuit, anonyme et sans condition de sevrage aux soins médicaux et hospitaliers (prise en compte de la dépendance)
  5. Arrêt immédiat des incarcérations de toxicomanes pour simple délit d’usage de stupéfiant ; suppression de l’injonction thérapeutique.
  6. Prise en charge médicaux-sociale des détenus séropositifs pendant leur incarcération et au delà de leur sortie.
  7. Visite obligatoire d’un médecin aux toxicos en garde à vue depuis plus de 8 heures.
  8. Augmentation des places disponibles en post-cure (actuellement 600 lits pour près de 200 000 toxicos)
  9. Mise en place de structure d’accueil, d’hébergement pour les toxicos les plus marginalisés, souvent sans aucune couverture sociale.
  10. Aides des pouvoirs publics à la création et au fonctionnement autonome de groupes d’auto-support d’usagers et ex- usagers de drogues et participation aux décisions prises en matière de toxicomanie.

Un livre blanc sur la mortalité des toxicomanes

Actuellement, il n’existe en France aucune évaluation concernant la mortalité des toxicomanes.

En effet, l’overdose et toutes les formes de décès qui s’y rattachent, ne sont pas déclarées en tant que telles.

D’où l’urgence de vos témoignages afin de participer à l’élaboration de ce livre blanc, en nous écrivant.

Un premier pas vers notre dignité.

Qui sont les toxicomanes? Un ami, un frère, un fils, un proche, l’autre !

Lettre ouverte d’un usager de drogue à Monsieur Bernard Kouchner, Ministre de la Santé

Monsieur le Ministre,

Je voudrais commencer cette lettre par ces trois mots : Déception, Désillusion et Désarroi ; dans l’ordre et avec toutes les nuances dont la langue française les a dotés.

Déception : car toutes vos interventions télévisées ou autres m’enchantaient, votre franchise, votre passion dénotaient dans le paysage politique ; vous évitiez la langue de bois de vos collègues et surtout vous parliez de problèmes quotidiens bien réels.

Désillusion : car si vous aussi vous baissez les bras et vous pliez aux solutions de facilités prônées par vos semblables, les politiques, je ne croirai plus en rien et perdrai les dernières illusions qui me restent quant au genre humain en général et à la politique en particulier…

Désarroi : car la solution qui m’était offerte jusqu’à maintenant étant supprimée, je retrouve les mêmes problèmes qu’avant avec le lot d’angoisse et de trouble qu’ils génèrent.

J’ai 35 ans et j’ai été toxicomane pendant sept ans. L’année dernière, j’ai découvert le Temgésic, ce médicament que vous venez de faire classer au tableau B des stupéfiants. Depuis un an donc, grâce à ce médicament et à un médecin un peu plus évolué que ses confrères, j’ai mené une vie beaucoup plus calme, retrouvé un travail stable et des repères solides et sûrs – je retrouvais confiance en moi et la confiance des autres ; en un mot je revivais.

Et voilà que tout d’un coup, vous M. Kouchner vous mettez un terme à tout cela.

J’espère que vous n’avez pas tenu compte que des pharmaciens et des docteurs pour prendre cette décision – J’espère que vous vous êtes entretenu avec d’anciens toxicomanes ou au moins avec les gens qui sont en contact avec ce milieu.

Je l’espère de tout cœur parce que moi je ne vous aurais sûrement pas conseillé ce genre de décision.

Vous allez me dire que je remplace simplement une drogue par une autre et je vous répondrai qu’à ce compte là, il faut classer l’alcool, les somnifères, les sados-masos, et même les homosexuels pourquoi pas au tableau B des stupéfiants. Vous ne pouvez pas vous permettre d’intervenir dans la vie des gens à ce point là.

Moi mon truc c’est le Temgésic pour l’instant en tout cas ; il m’a permis de décrocher de l’héroïne en douceur, de reprendre une vie normale, et un travail dans lequel on m’apprécie. Il m’a évité la descente aux enfers qu’est le quotidien du toxicomane. Je suis un intoxiqué aussi d’une autre manière avec ce médicament, mais d’abord on ne supprime pas 7 ans de dépendance d’un coup d’éponge, ensuite, je m’arrêterai quand j’en aurai marre, quand j’aurai envie de passer à autre chose, quand ma vie aura évolué suffisamment pour que je n’en ai plus besoin, et enfin troisièmement tant que je n’embête personne avec çà, tant que je m’assume avec mes problèmes, En quoi çà regarde les autres ?

Pourquoi se permet-on de décider pour moi de ce qui m’est profitable ou pas ?

Quoiqu’il en soit, à l’heure qu’il est, moi qui habite à côté de Strasbourg St Denis, je peux vous assurer qu’il m’est beaucoup plus facile de me procurer de l’héroïne que du Temgésic. Oui M. Kouchner.

Chaque jour je revois des dealers à qui j’achetais à l’époque ; je n’ai pas encore replongé là-dedans, je tiens trop à ma nouvelle vie, mais franchement il y a de quoi se pose des questions devant tant d’incompréhension, tant d’indifférence, tant d’obscurantisme.

Je n’ai pas encore replongé parce que j’ai réussi à force d’obstination à trouver quand même quelques médecins qui ont le courage de braver leur ordre sacro-saint, et qui continuent courageusement à prescrire du Temgésic. Des médecins que vous devriez remercier M. Kouchner, car en plus d’enrayer l’épidémie de Sida qui terrasse la population toxicomane, ils permettent à des gens comme moi de continuer à vivre, à aimer, et à espérer. Des médecins qui vont sûrement avoir des ennuis un jour ou l’autre si vous continuez dans votre politique répressive à courte-vue. Si vous continuez à préférez de l’avis d’un Docteur Curtet à l’avis d’un Docteur comme M. Schwartzenberg parce qu’il est plus dans la norme, parce qu’il est plus confortable, parce qu’il remet moins en question tout le système – Réveillez vous M. Kouchner !

Faites comme pour le droit d’ingérence humanitaire. Combattez l’ordre établi. C’est aussi grave, c’est aussi important. Ne sous-estimez pas le problème.

Voilà. Je sais que vous avez mille autres problèmes, à résoudre surtout en ce moment, mais je voulais quand même attirer votre attention sur celui là parce qu’il me touche de près et parce que je vous estime encore comme homme même avec le peu d’éléments dont je dispose pour vous juger.

J’ai commencé cette lettre par trois mots pessimistes mais je voudrais la terminer en vous reconfirmant ma confiance dans le genre humain ; et je sais que vous aussi vous avez cette confiance autrement vous ne feriez sûrement pas ce que vous faites ni aussi bien.

Recevez, Monsieur, mes sincères salutations.

PS : ça m’embête beaucoup de rester anonyme mais je vis avec quelqu’un et je ne voudrais pas l’exposer à plus de problèmes qu’elle n’en a déjà en vous donnant mes coordonnées – une autre fois peut-être lorsque je vous remercierai d’avoir réintroduit le Temgésic dans le circuit normal sans restriction…

ASUD au Forum des Associations

ASUD était au rendez-vous lors du Forum des Associations, qui se tenait au Jeu de Paume à Paris du 30 nov. au 2 déc. 92, et qui réunissait une quarantaine d’associations ayant pour but la prévention du V.I.H.

Accueilli sur le stand d’A.P.A.R.T.S., A.S.U.D. a étonné le public. Il y aurait beaucoup à dire sur les contacts que nous avons noués, les rencontres que nous avons faites, les dialogues que nous avons engagés… Mais dans un premier temps, voici d’abord un bref résumé de ces trois jours.

LUNDI

Mise en place de notre stand, affiche, manifeste, et distribution du N°2 de notre journal. En fin d’après-midi, visite de Bernard Kouchner, actuel ministre de la santé, qui s’est arrêté devant notre stand, et a dialogué quelques instants (protocole oblige) avec Yvon, membre d’ASUD, se déclarant notamment favorable à notre action de lutte contre le sida dans le milieu des usagers des drogues par voie intraveineuse.

MARDI

Ouverture publique de la “Journée Mondiale de Lutte Contre le SIDA”. Beaucoup de monde et une foule de questions posées aux membres d’ASUD ; Qui êtes-vous ? Que faites-vous ? Comment vous joindre ? Pouvez vous accueillir les usagers ? Autant de questions que nous ne pouvions laisser sans réponses. Jack Lang était l’invité de cette journée, mais son intervention auprès des lycéens a été perturbée par les coups de sifflet d’un groupe de lutte anti-sida connu pour le caractère radical de ses actions. Littéralement assailli, c’est dans la confusion générale qu’il dut s’échapper vers d’autres lieux où il était sans doute attendu…

MERCREDI

Ce fut une journée de détente, ce qui nous permit de rencontrer des membres d’associations travaillant déjà sur les problèmes du V.I.H. dans le milieu des U.D.V.I, tel “Pluralis” dont le but est l’accès au soin de l’UDVI séropositif. Nous avons aussi pu nous faire connaître d’associations qui jusqu’à ce jour ignoraient notre existence. Les échanges d’informations, d’idées, d’adresses et parfois les prises de rendez-vous étaient le mot d’ordre de cette journée… Qu’on se le dise !

En bref, ce furent trois jours où le public a découvert une autre image du “toxicomane” que celle qu’on lui décrit habituellement, et où il a pu discuter tant de la “toxicomanie” que des problèmes du SIDA chez les UDVI. Les journalistes eux aussi étaient présents et (sans vouloir nous passer de la pommade), ils se sont surtout focalisés (caméra oblige) sur le stand d’ASUD.

Étonnant : Asud a surpris par sa présence, mais aussi par la qualité du dialogue qui s’est ouvert entre les différentes associations. Elles se sentent désemparées et déconcertées, et nous demandent conseil sur le type d’information et de discours préventif à tenir auprès des usagers de drogues, ou encore sur la direction à prendre dans la lutte spécifique qu’elles mènent dans la lutte contre le SIDA dans ce milieu.

Notre action a donc été dans l’ensemble très bien accueillie. Nous avons cependant pu constater au fil des rencontres, des lacunes littéralement hallucinantes au niveau de la prévention en direction des jeunes : ces lycéens, par exemple, qui ont pris les seringues posées sur le stand pour des stylos ! Il nous a fallu leur expliquer ce que c’était : l’outil de base de l’UDVI – et son arme n°1 contre le risque de contamination VIH ! Ce qui amène à poser une question aux parents : Comment voulez-vous que vos enfants fassent attention aux seringues qui traînent dans les caniveaux ou dans une poubelle si vous ne leur expliquez pas à quoi cela ressemble ? Je fus surpris de voir que ces enfants à qui l’on décrit dans tous les sens l’usage du préservatif, on ne leur explique pas à quoi ressemble une seringue, pour que s’ils en voient une, ils ne la prennent pas dans la main et surtout qu’ils ne jouent pas avec au risque de se piquer et de contracter le VIH…

Voilà : très positif donc, ce forum, tant pour les associations qui ne nous connaissaient pas et qui maintenant savent que l’on existe, que pour nous, qui ne connaissions pas forcément certaines associations qui pourraient être à même de nous aider dans notre action. Un forum qui, il faut le dire n’aurait jamais existé sans la présence et le soutien de l’AFLS (Association Française de Lutte contre le Sida) et Dieu sait, si ici, au groupe ASUD, nous sommes bien placés, puisque c’est notre existence même que nous devons à l’AFLS et au soutien qu’elle nous apporté dès le départ, pour savoir le rôle essentiel que cette organisation joue dans la lutte anti-SIDA.

Éditorial ASUD N°2

Salut ! Eh oui c’est nous, nous revoilà. Avec la sortie du second numéro de son journal, le groupe ASUD s’apprête à fêter ses cinq mois d’existence officielle. Cinq mois déjà ! Ou peut-être, cinq mois seulement, à considérer le chemin parcouru depuis notre première réunion, à l’occasion de la sortie de notre manifeste, le 9 avril dernier.

Peu importe, en fait. Ce qui compte c’est que le groupe ait réussi sa percée. Que le dialogue que nous avions appelé de nos vœux ait commencé à s’instaurer. Avec les usagers d’abord, dont beaucoup, après avoir lu le premier numéro de ce journal – qui, faut-il le rappeler, est le leur avant tout – nous ont contacté, certains décidant même de rejoindre le groupe et de travailler avec nous. Dialogue avec les professionnels, et nous ne dirons jamais assez, l’écoute et la volonté d’agir ensemble, rencontrées chez bon nombre de ceux qui hier encore-quand ils ne se mêlaient pas de notre vie – ne savaient que nous parler réhabilitation, sevrage, abstinence et encore abstinence, tandis que nous nous épuisions à leur crier notre volonté de vivre nos choix et nos désirs face à la répression et à la maladie, fût une divine surprise. Une attitude que d’ailleurs nous n’avons pas trouvée dans le seul monde des intervenants en toxicomanie, mais un peu partout chez tout ceux, médecins, juristes, magistrats, pharmaciens, travailleurs sociaux, journalistes, enseignants, parents et amis de «toxicos» – confrontés aux problèmes.

Mieux encore : à cette percée dans les esprits a répondu un début de reconnaissance officielle. Celle de l’AGENCE FRANCAISE de LUTTE CONTRE le SIDA (AFLS). En nous accordant, comme nous l’avions demandé il y a deux mois dans ces même colonnes, son soutien officiel, sans lequel ce numéro deux n’aurait jamais pu voir le jour. L’AFLS (qui est une émanation du Ministère de la Santé) nous reconnaît ainsi de facto comme partenaire pour l’élaboration d’une politique nationale de prévention du Sida chez les Usagers de Drogues. Bien sûr, cette reconnaissance par un organisme d’État ne nous concerne qu’en tant qu’agents de prévention du SIDA , et non en tant qu’usagers de drogues. Mais en France, dans un pays où la loi de Décembre 1970 ne nous laissait le choix qu’entre le statut de malade irresponsable ou celui de délinquant C’est déjà une première. Et pour nous, un premier pas vers la citoyenneté retrouvée.

Ainsi donc, la brèche est ouverte. A nous de prendre les choses en main et de nous y engouffrer. De redoubler aussi de prudence et de détermination, puisque la balle est désormais dans notre camp. Et que ceux qui nous ont accordé leur confiance – et, plus encore, ceux qui nous l’ont refusée ! – nous attendent au tournant: pas question de nous endormir sur nos lauriers.

Et quels lauriers, d’ailleurs ? Nous ne nous faisons pas d’illusions. Nous savons bien que ce début de reconnaissance, nous ne le devons pas à notre bonne mine, mais à la sale gueule du SIDA. A cette épidémie qui, en créant une situation d’urgence sans précédent, à ouvert les yeux d’une partie de l’opinion et des pouvoirs publics. Personne n’a été frappé par la grâce personne n’a eu de soudain coup de foudre pour les camés. Mais Il se trouve seulement que le Sida fait plus peur que la «toxicomanie» et que tout le monde prend conscience que, pour juguler l’épidémie, il faut «faire avec ce qu’on a» – le groupe ASUD, en l’occurrence, et le faire vite.

De même , nous n’ignorons pas qu’au moment où nous écrivons ces lignes pour nous féliciter de cette volonté nouvelle de dialogue,où nous prenons la parole sous les applaudissements des spécialistes et échangeons des poignées de mains avec les officiels, il y a au même moment des camés qui perdent leur emploi, leur maison, leur famille, qui tremblent de manque sur le béton nu, qu’on enferme à l’hôpital psychiatrique, ou bien qu’on fout en taule pour un joint de shit ou pour un képa de poudre – des camés qui continuent chaque jour à crever du Sida ou de l’hépatite, de came trafiquée, de misère, de solitude … Nous savons bien qu’il n’y a pas de miracle, là non plus.

Pas de triomphalisme donc. Mais nous persistons à dire que ce qui s’est passé ces dernières semaines, ce frémissement que nous avons senti au fil des rencontres et des contacts tous azimuts, a un sens. Et pas seulement parce que cela nous fait plaisir – même s’il est vrai qu’après tant de mépris, il suffise parfois d’un peu de respect, «rien qu’une pointe», pour nous flasher la tête et le cœur. Non, si nous nous réjouissons de la percée du groupe – et de son journal – c’est parce qu’elle correspond à un revirement historique, déterminé en grande partie par la catastrophe sanitaire du Sida, dans la conception même du traitement du problème des drogues. Un revirement voué, à plus ou moins long terme, à se répercuter sur la politique officielle des pouvoirs publics en la matière.

Nous voulons parler du remplacement progressif mais inéluctable de la «Guerre à la drogue» par la «Réduction des Risques» comme objectif prioritaire de toute intervention thérapeutique, sociale ou judiciaire dans le champ de la «toxicomanie».

En fait, ce qu’on appelle «la réduction des risques» n’est rien d’autre que le simple bon sens appliqué au traitement de la question des drogues, et de leur usage dans la société actuelle. Une approche basée sur l’acceptation de la réalité : à savoir que l’usage des drogues, et particulièrement des drogues injectables, est un fait de société, une donnée dont personne n’a jamais réussi à gommer l’existence, ni par des discours et des jugements moraux, ni à l’aide d’un arsenal thérapeutique ou pénal, aussi sophistiqué soit-il. Une réalité qu’il convient une fois pour toute d’accepter en tant que telle. La seule intervention possible face à elle, consiste à réduire les risques qu’elle comporte pour les individus concernés et pour leur entourage. L’émergence du Sida au début des années 80, ainsi que son extension catastrophique ont accru ces risques de façon exponentielle. Ce qui, historiquement, explique l’approche différente d’un nombre croissant de spécialistes et le succès actuel du groupe ASUD dont l’activité se définit précisément en fonction de réduction de risques.

Du point de vue pratique, cela signifie, de donner, d’abord, une information objective sur les implications sanitaires de l’usage de tel ou tel produit, et ensuite, les moyens de rendre cet usage le moins dangereux possible – et ce de façon à justement éliminer au maximum les risques.

Des risques qui, malheureusement, ne se résument pas au Sida, même si celui-ci est l’un des plus graves : que dire de l’hépatite, de la syphilis, de la septicémie en règle générale – sans parler de tous les accidents, parfois mortels, causés par les divers produits de coupe qui transforment le moindre achat de came dans la rue en une partie de roulette russe ? Que dire aussi des problèmes dentaires, de la malnutrition, de toutes ces petites affections dont la convergence finit par dessiner un véritable syndrome de la marginalité ?

La marginalité : nous touchons ici du doigt l’interface des dimensions sanitaires et sociales de la réduction des risques. Tout comme il est impossible de parler de prévention du Sida chez les Usagers des drogues sans parler de la prévention des autres risques sanitaires qui les menacent, il est impossible .de parler de ceux-ci sans parler des conditions d’utilisation des drogues. Des conditions qui, sont elles-mêmes déterminées par la clandestinité liée à la répression et donc à la prohibition Ce qui nous amène à poser le problème en termes de Droits de l’Homme.

De la prévention du Sida aux Droits de l’Homme, de la lutte contre l’épidémie à la remise en question de la prohibition : c’est là que se situe le champ de ce que l’on appelle «La réduction des Risques». C’est à dire le champ d’action du Groupe ASUD.

Éditorial N°1

Pour son premier numéro, le journal ASUD vous offre un scoop : une information exclusive ! Cette information, c’est notre existence elle-même, la naissance ,du groupe ASUD et la parution de son journal. Des usagers des drogues qui s’organisent pour prendre – ou plutôt pour reprendre – la parole : voila en effet du jamais vu en France!

Nous les usagers des drogues, sommes maintenant présents, et plutôt deux fois qu’une, à la tribune du débat national et européen sur ce qu’« ils » appellent la « toxicomanie ». Tout comme nous entendons prendre place au premier rang du combat pour la prévention du SIDA.

Quant à ce journal lui-même, chacune de ses pages, chacune de ses lignes est la pour témoigner, pour se faire l’écho de nos premiers pas d’usagers-citoyens responsables « à part entière ».

Dans la foulée, nous voulons aussi promouvoir un projet qui nous tient tout autant à cœur, celui d’un « café contact », lieu de prévention et de sociabilité, d’échange de seringues géré et animé par les usagers des drogues pour les usagers des drogues, le lieu en fait de toutes les solidarités à venir… Le projet est actuellement en négociation avec les Pouvoirs Publics : leur soutien moral et matériel nous est indispensable pour mettre en place l’ensemble des projets ASUD.

Ce serait là une manière exemplaire de donner la preuve d’une réelle volonté politique de partenariat avec les usagers des drogues.

Depuis des années en effet, des comptoirs de bistrot aux couloirs de ministère nous n’avons que trop entendu l’éternel discours sur le « comportement suicidaire » et « l’irresponsabilité indécrottable du toxico ».

Or ce discours, voilà qu’aujourd’hui, voilà qu’ici même, à travers ces pages, nous faisons entendre notre voix pour le démentir.

Et pour affirmer notre volonté de nous faire les artisans de notre propre destin. A notre façon, pour peu seulement qu’on nous laisse disposer des outils dont nous avons besoin pour atteindre nos objectifs.

Nos objectifs, cela veut dire en priorité : d’une part la prévention des risques sanitaires qui nous menacent (à commencer par le SIDA, cette maladie mortelle qui décime nos rangs à la vitesse grand V) et d’autre part, le respect des Droits de l’Homme … qu’il soit ou non usager des drogues.

Certes des efforts sont faits ici ou là dans cette double direction. Mais l’urgence de la situation nécessite à l’évidence qu’on veuille bien penser de nouvelles forme de fraternité et de solidarité active.

Et que l’on veuille bien, que l’on puisse, en parler sans tabou ni censure. Or, qui mieux que les usagers des drogues est habilité à le faire de façon crédible pour leurs pairs ?

La sauvegarde de notre santé, le respect des Droits de l’Homme : voilà ce qui nous guide. Que ce journal soit comme un pavé lancé dans la mare des préjugés et des indifférences, dessinant des cercles de plus en plus larges se propageant d’onde en onde, à l’infini jusqu’à l’horizon.

Celui d’une humanité souveraine, responsable, enfin rendue à la liberté de ses choix de vie – à la liberté d’être soi-même.

Nous croyons que cela est possible. Si vous le croyez vous aussi, usagers ou non usagers, écrivez-nous, contactez-nous. Ce journal est ouvert à tous, c’est une tribune libre, un lieu d’échange et de confrontation des idées et des expériences dans l’intérêt de tous.

C’est un journal de dialogue…

Lettre d’un ami

Lors du colloque “Drogue et droits de l’Homme”, ce 10 avril 1992 à Nanterre, j’ai été agréablement surpris d’apprendre l’existence de votre groupe “ASUD”. Cette révélation s’est passée d’un façon assez cocasse d’ailleurs. Au moment où le Dr Marc Valeur déplorait la lecture que faisait les NA (Narcotic Anonyme) du toxicomane, qui constitue d’ailleurs leur idéologie et “l’esprit” de leur réunion – le toxicomane comme impuissant ou pour dire autrement comme malade incurable – vous dévoiliez à l’assistance votre existence, votre puissance, votre citoyenneté (ce qui va forcément à l’encontre de l’anonymat et de la maladie). Sans doute M.Valeur fut le plus étonné, alors qu’il ne voyait en France d’autres formes d’auto-support que les NA, mais le remarquable fut cet auditoire qui tout au long de la journée et de la soirée vous a ovationnés et soutenus et qui, en définitive, a pris parti pour vous.

Chers amis, ce que je voudrais surtout vous dire, c’est qu’ici en Belgique, vous avez aussi notre soutien inconditionnel. Plusieurs belges présents ce 10 avril vous ont déjà exprimé chaleureusement leur sympathie et leur soutien. J’ai moi-même, lors de mon retour en Belgique, parlé de vous à plusieurs citoyens-consommateurs belges qui seraient partants pour la même aventure. L’idée nous est même venue de vous proposer de nous unir à vous, en respectant bien entendu les différences régionales inéluctables.

D’abord parce qu’en Belgique nous avons besoin d’une telle dynamique, ensuite et surtout parce que comme on dit ici “l’union fait la force”, avantage qu’il ne faudrait pas négliger dans l’Europe politique qui prend racine. Unissons nous aussi aux Suisses. Formons un front francophone. Je le dis avec d’autant plus d’aisance qu’il faut savoir que les groupes d’auto-support néerlandais, anglais ou allemand, qui ont une bonne longueur d’avance sur nous, ont déjà obtenu énormément de droits et de reconnaissances grâce à leur existence et aux groupes de pression qu’ils forment. Il n’est pas faux de dire que l’usager hollandais est un citoyen à part entière … en tant qu’usager. Un premier signe de cette union serait de diffuser le journal dans toute la France, la Belgique, la Suisse, mais il faudra aller plus loin.

L’idée d’un front francophone dépasse bien entendu notre légendaire unilinguisme. notre Politique* en France et en Belgique émane d’une conception bien française où la morale – le bien/le mal – gouverne la politique alors que d’autres, anglo-saxons, allemands ou néerlandais mettent en avant les réalités, le pragmatisme. ous ne sommes pas des parias, mais des êtres humains à part entière, ce que semblent oublier nos pays qui prétendent par ailleurs se laisser, guider par la charte des Droits de l’Homme. Ensemble nous serons plus forts pour rappeler notre existence, notre humanité et nos désirs à ceux qui se targuent de morale pour notre « bien ». Mais à quel titre ?

Encore un mot. A l’avenir, nous ne pourrons plus nous contenter d’être seulement auditeurs (participants) dans ces colloques d’experts, mais il faudra participer en tant qu’experts à ces colloques. Je n’ai pas peur de dire que nous sommes les experts par Excellence en matière de drogue. Cessons de laisser parler les autres à notre place et pour notre « bien ». Ils y ont droit, car un avis extérieur n’est pas à dédaigner, mais ils prennent toute la place. C’est un abus de pouvoir sinon de droit !

*Si la politique Suisse est en train de changer, c’est surtout au départ de la Suisse alémanique et non la Suisse romande.

Didier De Vleeschouwer, Sociologue – ex-usager

Synthèse des EGUS 2

Après ces deux jours et pour avoir assisté à cette même rencontre l’an passé, il est clair à mes yeux que les EGUS sont véritablement un espace de parole propre des usagers où se construit un discours spécifique. Un discours et une volonté d’améliorer la situation des usagers qui ont d’abord aboutis, en 2004, aux « 12 travaux d’EGUS », un ensemble de positions et de revendications qui ont pu être versées à la conférence de consensus sur les traitements de substitution.

Cette année, vous avez ouvert un questionnement centré sur le vécu des usagers dans deux domaines où l’on ne leur demande que rarement leur « expertise » :

  • La citoyenneté – donc la responsabilité pleine et entière – de ceux que l’on appelle usagers d’un côté (le vôtre), ou toxicomanes de l’autre (celui des institutions juridiques et médicales).
  • Le plaisir qui, même attaché à la consommation de drogues interdites, ne devrait plus être considéré comme une question inavouable ou une recherche honteuse dès lors qu’il s’agit de l’utilisation des médicaments de substitution.

Ce discours d’usager lorsqu’il s’exprime collectivement – et non plus dans le seul « colloque singulier » avec le médecin où, par définition, le rapport est déséquilibré puisque le médecin prescrit ou pas un produit dont l’usager (le patient) a besoin –crée inévitablement des tensions avec le regard et les conceptions médicales. Nous n’avons pas, en effet, les mêmes points de vue a priori sur les questions de la dépendance et de ce qui s’y joue. Cela n’est ni surprenant ni forcément problématique, ce sera même un facteur de mouvement et d’évolution si nous sommes capables d’inscrire ces tensions dans un dialogue et de définir des objectifs communs.

Pour ce faire aujourd’hui, je vous propose de commencer par identifier ces tensions qui sont à l’origine de nos malentendus, et d’en parler de façon aussi directe que vous savez le faire.

Vous aviez énoncé « les 12 travaux d’EGUS 1», j’ai repéré cette année « les 10 malentendus d’EGUS 2 »… Ce qui, s’il faut le préciser, ne remet évidemment pas en question vos 12 travaux-revendications avec lesquels nous sommes très fortement convergents, comme l’ont montré les conclusions de la conférence de consensus.

Avant d’en faire la liste et de m’arrêter sur quelques uns de ces malentendus, il me semble utile de noter que la ligne de partage entre usagers d’une part et médecins d’autre part n’est pas la seule et peut-être pas la plus forte des contradictions qui traversent le champ des drogues, de leurs usages et de l’intervention sociale qui les visent.

Pas plus que le monde médical et soignant n’est homogène dans son approche et ses représentations de la question, les usagers ne le sont dans leurs attentes et leurs manières de faire avec ou de se défaire des drogues. Je perçois ici, dans cette assemblée, que vous constituez un groupe d’usagers particulièrement initiés et ayant accès à des réseaux peu visibles (par exemple pour la prescription de médicaments opiacés « atypiques » ou l’expérimentation de protocoles non officiels). Ma situation n’est pas davantage représentative et je n’ai aucunement prétention à parler ici au nom de la médecine ni même des « intervenants en toxicomanie ». Je réagis à vos propos en tant que personne que je vous demande de ne pas réduire à une fonction de représentation, d’un groupe ou d’une corporation…

Ceci dit, venons-en à nos 10 malentendus.

1. La définition improbable ou (parfois) affirmée de la toxicomanie comme maladie chronique

L’enjeu de cette définition est évidemment capital pour savoir à qui, de l’individu concerné, du médecin ou de la société, est attribué le rôle clé dans cette affaire.

Je crois qu’entre la désignation d’une maladie chronique ou d’une conduite individuelle et assumée, il ne s’agit pas de faire un choix binaire, mais de savoir différencier le niveau ou la part du phénomène que l’on considère.

L’approche addictologique sur ce point, comme sur beaucoup d’autres, est une aide précieuse. Je vous invite à l’adopter davantage et à y apporter votre contribution.

La distinction des problématiques de l’usage, de l’abus et de la dépendance est ici fondamentale. Nos collègues alcoologues n’ont d’ailleurs plus aucun problème pour parler de l’alcoolo-dépendance comme maladie (tout en différenciant différents types de dépendance) et pour ne pas amalgamer tous les usagers et tous les usages problématiques dans le registre de « l’alcoolisme », alors que pour ce qui nous concerne cet amalgame est encore très fréquent sous le vocable de « toxicomanie ». La définition de la part pathologique du phénomène de consommation est particulièrement imprécise dans le domaine des substances illicites.

Cette question est cruciale, car s’il faut sans doute se garder d’une vision strictement bio-médicale, il faut accepter également que la dépendance – en particulier la plus « totale », celle aux opiacés – a une base neuro-biologique qui rend compte de son évolution autonome, et de la perte de contrôle qu’elle détermine, sapant jusqu’à la liberté même du sujet. Cela ne rend pas compte de tout, y compris de toute la dépendance, mais cela est une réalité peu contestable aujourd’hui.

Ce que le sujet fait de sa dépendance lui appartient, mais il ne peut pas toujours la contenir ou s’en extraire sans intervention extérieure, et, dans ce domaine, l’intervention médicale (au sens global, bien sûr) n’est sûrement pas la plus mauvaise.

C’est aussi cette vison médicale qui peut permettre de sortir d’une représentation par trop morale de la consommation de drogues et des problèmes qu’elle peut susciter, à condition qu’on lui accorde la légitimité d’énoncer des règles techniques, des règles de bonnes pratiques. J’y reviendrai.

2. La confusion entre traitements de substitution et Réduction des Risques

D’emblée en effet, les deux notions de substitution et de Réduction des Risques ont été associées, mêlées et amalgamées par les différents orateurs, (à commencer par le Président de la MILDT lui-même dans son introduction de ces États Généraux).

Je n’adhère pas à cette confusion.

Car si TSO et RdR ont des intersections et si les traitements de substitution ont obtenu leur légitimité dans l’opinion publique en tant que moyen de lutte contre le Sida, ils ne se superposent pas pour autant. Les TSO ne servent pas qu’à la RdR.

Des traitements peuvent effectivement ne viser que la diminution des risques, sans autre ambition qu’un accès à des droits, à une vie sociale plus satisfaisante et à des soins, mais d’autres substitutions peuvent avoir une visée d’aide au sevrage ou d’abstinence médicalement assistée selon des modalités variables (durée, cadre, etc.). Il est possible et nécessaire de faire cohabiter dans un même dispositif « des substitutions » avec cette diversité d’objectifs. À condition d’être clair sur cette diversité d’objectifs qui doit être explicitée et rendue visible par des différenciations de programmes, comme cela est le cas dans de nombreux pays anglo-saxons.

« La » substitution n’a guère de sens, il existe différentes formes et objectifs des traitements de substitution, et ne réduisons pas leur intérêt à la seule diminution des dommages.

3. La question sociale mise au premier rang des causalités

Elle est probablement, comme cela a été souvent répété ici, un déterminant essentiel des difficultés et des souffrances des usagers. Elle est, par exemple, à la source de nombreux comportements considérés comme des mésusages, voire des détournements.

Certes, cela est indéniablement vrai, mais jusqu’où et pour qui ? Car si tel était le cas toujours et pour tous, le « traitement social » (un logement, un revenu minimum, un accès simplifié aux produits) devrait suffire à changer suffisamment la situation et le devenir des usagers.

La toxicomanie est-elle un artefact de la prohibition ? Probablement pour une part, mais une part seulement.

De plus, la question sociale est plus complexe que ses aspects factuels posés en termes de moyens donnés à des individus ou à des catégories de population. C’est aussi de lien au monde dont il s’agit.

Faire contre-poids à une conception médico-biologique de la toxicomanie-maladie est nécessaire, j’en suis convaincu aussi. Mais sans doute faut-il se méfier qu’un réductionnisme n’en remplace pas un autre.

4. La citoyenneté des usagers doit être reconnue

La reconnaissance de cette citoyenneté passe d’abord par l’abolition de cette désignation légale des usagers comme délinquants ou comme malade sous contrainte. Nous militons aussi pour cela. Mais si la fin de toute pénalisation de l’usage est une condition nécessaire, elle n’est pas suffisante.

Car cette citoyenneté passe par l’exercice concret d’un droit d’expression et d’implication dans des lieux où il en est question, en particulier les lieux où il est question de leur traitement. J’avais déjà essayé d’insister sur ce point aux EGUS de 2004 : la loi du 2 janvier 2002 vous ouvre des droits dans les instituions médico-sociales, il faut vous en saisir et nous devons travailler avec vous pour leur mise en place.

Valère Rogissart disait hier : « Le droit des usagers et l’application de la loi du 2/01/02, c’est compliqué. » Ce n’est pas si compliqué si on fait l’effort d’y travailler ensemble.

Il y a quelques mois, l’ANIT Ile de France avait organisé en collaboration avec ASUD un séminaire régional sur les droits des usagers dans les institutions médico-sociales : cette réunion a réuni les deux orateurs (le président de l’ANIT et celui d’ASUD) et… trois personnes

Alors oui, dans ces conditions, c’est compliqué.

C’est un point de mobilisation sur lequel nous devons impérativement nous rencontrer pour travailler ensemble. Par exemple à l’occasion de formations me suggérait Madame Catherine Bernard de la DGS.

Le personnage joué par Clint Eastwood à la fin d’un western spaghetti très connu disait à son ennemi : « dans ce monde, il y a deux catégories de gens, ceux qui tiennent le revolver et ceux qui creusent, toi tu creuses ». Cela me semble s’appliquer assez bien à la répartition du pouvoir entre médecins et toxicomanes : il y a ceux qui tiennent le stylo et qui peuvent donner ou refuser une substance et il y a ceux dont une grande partie de leur état et de leur vie va dépendre de cette ordonnance. Nous, nous avons le stylo et le « produit »…

C’est un pouvoir immense. Et comme tout pouvoir sur autrui, il nécessite, en démocratie, des systèmes de contrôle et de rééquilibrage du pouvoir. Nous avons à inventer et à accepter ces systèmes qui nous contrôlent.

5. La question du sevrage, de l’abstinence ou du traitement à vie

Cette question a été soulevée pour réaffirmer une revendication à pouvoir choisir son traitement, comme à pouvoir l’arrêter ou le poursuivre à vie. Je partage entièrement cette revendication qui est une traduction directe de l’exercice de la citoyenneté.

C’est d’ailleurs l’une des conclusions saillantes de la conférence de consensus qui affirme, en substance : c’est le patient qui est le mieux placé pour savoir s’il veut arrêter le traitement et quand.

Faut-il améliorer des protocoles de fin de traitement ? Certainement. Et là, la balle est dans le camp de la médecine. La qualité du traitement, c’est aussi la qualité de son suivi et de son éventuel arrêt.

Mais j’ai été frappé que vous ne vous montriez pas plus critiques envers l’opposition qui est faite, en particulier dans le plan de la MILDT, entre substitution et abstinence. Une opposition qui légitime le projet de créer 20 Communautés Thérapeutiques (soit 600 places !) dévolues uniquement aux toxicomanes ayant choisi l’abstinence, et qui excluent le recours aux traitements de substitution. Comme s’il fallait faire contre poids à « trop de substitution » et revenir à l’abstinence « pure et dure » comme le réclame un quarteron de députés réactionnaires. Quarteron qui attaque férocement en même temps les médicaments de substitution, la RdR et les associations d’usagers, bien sûr.

L’abstinence voilà encore un mot à définir.

Pour avancer dans cette question, je crois que nous devons admettre que l’abstinence nécessite pour bon nombre de personnes dépendantes une aide extérieure et que cette aide peut être (et doit généralement être) de diverses sortes. L’abstinence sans assistance médicale et médicamenteuse, mais avec une assistance communautaire n’a aucune supériorité que ce soit sur une abstinence avec traitement de substitution par exemple. C’est une option parmi d’autres, avec des avantages et des inconvénients.

Ne soyons pas dupe de l’emprise morale sur cette notion d’abstinence.

Il est d’ailleurs intéressant de noter que la « critique de gauche » (selon les propos de François Nicolas) de la RdR rejoint parfaitement celle « de droite » pour promouvoir la même « alternative » : la mise à l’écart résidentielle pour ne pas dire la réclusion des toxicomanes avec injonction à l’abstinence.

6. Les patients chaotiques

C’est une question qui a été juste effleurée lors de ces États Généraux, pourtant nous ne devons ni l’occulter ni la minimiser : la continuité et la participation du patient à son traitement sont des conditions de son utilité. Au-delà des motifs divers de mésusages, l’existence de ces patients « chaotiques » – même s’ils sont une petite minorité – posent des problèmes cliniques et institutionnels réels, parfois graves. Problèmes d’instabilité, de ruptures, de transgressions, de violences (des éducateurs ont été sérieusement blessés, des équipes ont été menacées), de risques accrus, et un sentiment d’impuissance, tout cela n’est pas seulement le produit d’un manque de moyens ou d’une méconnaissance des intervenants sur les réalités vécues et les besoins de ces patients.

Il n’est sans doute guère possible ici de pousser plus loin cette question, mais les soignants s’interrogent forcément sur la nécessité de répondre à ces situations par un renforcement (et donc un durcissement) du cadre institutionnel. Et ces usagers, de fait fort mal pris en charge, rejetés de partout, aboutissent en prison et dans la rue avec de moins en moins d’issue. Ce n’est évidemment pas glorieux, pour personne. Mais quelles solutions ?

7. L’histoire, les positionnements des uns et des autres et leurs évolutions

Les « années Sida », qui ont vu arriver la Réduction des Risques et les traitements de substitution en France, ont modifié de nombreux équilibres, ébranlé de grandes certitudes et profondément changé la vision de nombre d’intervenants. Qui y a échappé ? Peu ou prou, personne.

Les pratiques ont aussi considérablement évolué, même s’il reste encore des rigidités inacceptables. La poursuite d’un dialogue étroit entre usagers et professionnels est l’une des conditions de la nécessaire capacité à évoluer des uns et des autres. Il nous faut préserver cette capacité à évoluer.

Nous avons aussi appris de cette période de remises en question qu’il nous fallait regarder plus loin que nos « histoires de chasse » et aller chercher les données validées, y compris celles que produisent « les autres », notamment les chercheurs et nos collègues à l’étranger, afin de ne pas se laisser aller à des discours d’expert qui ne reposent en réalité que sur la seule expérience personnelle de leur auteur et sa vision subjective du monde.

8. La substitution est un médicament mais c’est aussi une drogue

Drogue ou médicament, cela dépend de l’usage que l’on en fait. Cela a été dit par plusieurs intervenants et c’est une évidence. Tout médicament psychoactif, surtout s’il est opiacé, est susceptible d’être l’un et l’autre, l’un ou l’autre

Mais je veux attirer votre attention sur le risque qu’il y aurait à ne pas être clair sur le respect d’une distinction entre le produit-drogue et le médicament-traitement.

Rien n’est pire que les jeux de dupes entre usagers et soignants.

Selon moi ce qui fait qu’une molécule est un médicament tient :

  • aux propriétés de la molécule qui minimisent ses effets collatéraux ; c’est, par exemple, l’intérêt de la durée d’action qui diminue le nombre de prise et la tolérance.
  • l’intervention d’un prescripteur-soignant qui ouvre une triangulation et, de ce fait, un dialogue de nature à apporter une régulation et une maîtrise de l’utilisation de la molécule.

Dans ce sens, il me paraît contre productif de continuer d’utiliser le terme de « produits » pour désigner les médicaments de substitution. Cette confusion entretient dans l’opinion l’idée que ce ne sont pas de « vrais » traitements, et renforce la position de leurs adversaires qui n’ont aucune espèce de considération envers les usagers, bien au contraire.

9. La substitution, ça sert à quoi finalement ?

Quelqu’un a dit ici même, que ce qui fait soin dans la substitution c’est « la vie pacifiée », et que, je cite, « la fonction sociale de la substitution est plus importante que sa fonction médicale ». Je crois comprendre ce point de vue car je l’entends de la bouche de patients (comme disent les docteurs), et je crois que je partage cette vision.

Finalement, cet apaisement, cette pacification des relations avec autrui (et avec soi-même, parce que le manque ça crée des souffrances et des crises, et ça met la guerre un peu partout), n’est-ce pas ce que demandent les usagers ? Mais faut-il alors opposer un projet médical qui serait autre ou plus que cet apaisement, qui serait l’abstinence et l’arrêt de tout produit par exemple, et faudrait-il que le projet de l’usager soit forcément limité à celui d’être en paix avec les autres ? Le plus important n’est-il pas que le médecin et le patient (ou l’usager) déterminent un objectif commun et s’allient pour y parvenir, le traitement en étant l’un des moyens ? Certes, il est vrai que de nombreux Docteurs n’ont pas fait le deuil d’une représentation de « la guérison » qui serait définie par des standards médicaux et sociaux et auxquels le patient n’aurait plus qu’à se conformer. À nous de mieux faire comprendre ce que veut dire la participation au (et l’appropriation du) traitement et la notion d’alliance thérapeutique.

Cette alliance thérapeutique qui nous est si chère m’amène au dernier malentendu, et peut-être le plus significatif du conflit de logique qui existe entre nous…le malentendu du plaisir.

10. Et le plaisir dans tout ça ?

Faut-il s’offusquer que des patients veuillent retrouver par la prise de médicament de substitution le plaisir que leur a apporté l’opiacé pris en dehors de la médecine ? Sincèrement, je pense que tout soignant qui connaît ces questions et qui travaille auprès d’usagers ne peut répondre que par la négative : cette recherche du plaisir est partie intégrante de la consommation de la drogue et elle ne s’éteint pas magiquement avec les affres de la dépendance.

Pour autant, faut-il demander à la médecine de prescrire du plaisir ? Il y a à mes yeux beaucoup de risques à poser la question sous cet angle, le premier étant de créer une réticence supplémentaire du corps médical à aller sur le terrain du soin en toxicomanie. Car les médecins ne sont ni formés pour ni chargés de donner ou refuser du plaisir. Et bien heureusement : imaginez vous un instant de devoir aller réclamer une consultation à son médecin pour qu’il vous prescrive du plaisir ? Dans quel type de société cela nous engagerait-il ?

Mais cette réponse à la revendication du « droit au plaisir », bien que juste selon moi, n’est pas suffisante. Sans doute est-il possible de trouver un compromis acceptable, c’est-à-dire pour le médecin qui reste dans le cadre du soin, autour de la notion de « confort ». Confort à la fois en termes de molécule, de posologie et de relation aux soignants (au sens large). C’est sur ce type d’objectif commun que peut se fonder une réelle alliance, que le médecin appellera alliance thérapeutique et l’usager confiance.

Je suis en tout cas très heureux d’avoir été avec vous pendant ces deux jours, précisément parce que ce dialogue entre nous est non seulement passionnant, mais qu’il donne aussi les clés pour un confort et, allez, disons-le, un plaisir partagé. Du moins tel est mon espoir…

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