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Groupes d’entraide et Asud, une histoire partagée pour réduire les risques et les dommages

Les usagers de drogues sont souvent frappés par l’opposition entre les approches fondées sur l’abstinence à travers les mouvements dits de « 12 étapes » et celles des groupes d’autosupport issues de la réduction des risques, comme Asud. Il est important de rappeler que ces approches ont pu se succéder dans les parcours des uns et des autres. Les programmes fondés sur l’abstinence s’adressent à des gens qui sont eux aussi les bénéficiaires de prévention des maladies infectieuses, ou de stabilisation par le recours aux traitements de substitution aux opiacés (TSO). Les programmes de « recovery », comme disent les Anglo-Saxons, ont donc vocation à s’inscrire dans la panoplie des offres faites aux usagers.

Abstinence vs RdR : une vieille opposition

Il peut paraître étrange d’aborder la question de l’abstinence en regard de la question de la RdR. En réalité, et on verra pourquoi, il serait étrange de ne pas le faire. De fait, certains acteurs de la RdR sont portés à considérer l’abstinence comme l’envers individuel de la prohibition et comme une solution illusoire directement produite par l’interdit.

Il est vrai que l’abstinence a longtemps été construite comme le pendant de l’approche prohibitive et associée à la dimension privative de la désintoxication. La « War on Drugs » collective et le « Just Say No » individuel ont toujours fait bon ménage dans les représentations et ont été les figures ultimes de la prévention (ne pas passer à l’acte) et de la guérison (vivre sans drogue). Visant à protéger le « drogué » de lui-même, cette thématique sous-jacente parcourt en effet toute la rhétorique prohibitionniste, faisant de celui qui n’a pas consommé la norme et de celui qui ne consomme plus, le modèle du repenti soumis à l’injonction thérapeutique, comme pendant de l’interdit, au cœur des contradictions de la loi de 1970.

Groupes d'entraide et ASUD Pascal 4De plus, l’abstinence peut paraître s’inscrire dans un paradigme moral et ascétique, entre tentation et repentance. Le terme lui-même se retrouve par exemple dans les prescriptions religieuses touchant à la sexualité et est encore parfois dans ce domaine présenté comme la meilleure façon de se prémunir du sida, faisant fi des êtres humains et de leur réalité. Cette dimension judéo-chrétienne peut encore être renforcée, en apparence, par la dimension spirituelle (plutôt que religieuse) de certains de ces groupes d’autosupport. Enfin, elle peut être aussi associée elle-même à une forme d’excès puisqu’elle s’étend souvent à tous les psychotropes, interdits ou non, et apparaître alors comme une autre forme d’addiction, s’opposant alors à la consommation modérée.

Les approches RdR sont nées d’un constat d’échec de l’abstinence comme idéal de sortie de la consommation et de l’interdit comme absolu et s’y sont donc opposées en prenant acte de l’usage en en palliant les risques les plus marquants. Ainsi, au sein des groupes d’entraide, on oppose volontiers ceux qui se centrent sur la RdR dans sa conception traditionnelle et qui s’appuient sur des usagers « actifs », à ceux qui proposent des trajectoires vers l’abstinence (groupes dits de « 12 étapes », par exemple), concernant alors de potentiels « ex » -usagers. Les premiers, engagés dans une revendication plus globale visant à faire des usagers des citoyens à part entière, sont habituellement perçus comme les compagnons, voire le fer de lance d’une RdR qui, poussée à son terme, débouche sur une logique antiprohibitionniste, les seconds pouvant, au contraire, être ressentis comme promouvant implicitement l’interdit salvateur. Dans ce cadre, l’abstinence peut donc apparaître comme l’opposé de la RdR, une réponse trop simple à une question complexe, marquée de moralisme et peu efficiente, et comme un concept de plus dans les soutes de la grande machine à prohiber. On voudrait pourtant démontrer que cela ne va pas de soi.

l’abstinence ne se confond pas avec l’approche prohibitive

Groupe d'entraide et ASUD Pascal 1L’abstinence n’épouse pas obligatoirement la logique de prohibition. Elle n’appartient pas aux prohibitionnistes qui l’ont arrimée à leur doctrine et en ont l’usufruit plus que la nue-propriété. De nombreux éléments d’analyse montrent que le lien qui associe prohibition (comme interdit) et abstinence (comme choix et non comme injonction) n’est en rien essentiel. À l’heure où la frontière entre l’autorisé et le prohibé, dans les produits comme dans les soins, est de moins en moins probante, on se propose de déconstruire cet antagonisme en partie fictif et surtout dangereux, en montrant à la fois comment l’abstinence a vocation à s’inscrire de plein droit dans une logique de RdR et comment la RdR peut s’enrichir de cet apport, face par exemple à la question de la sortie des TSO.

Dans le cadre de ces programmes ou de ces groupes d’entraide, l’abstinence est d’abord un choix individuel et non un choix collectif, une solution et non un principe transcendant. L’histoire de ces mouvements montre comment s’est opérée la distinction entre ligues de tempérance et groupes d’entraide fondés sur l’abstinence, même s’il existe bien une origine commune. Aux États-Unis au XIXe siècle, les Washingtoniens, premiers groupes néphalistes, ancêtres des groupes de 12 étapes, d’abord rassemblement de buveurs alcooliques, se perdirent dans la bataille pour la tempérance. Né après la fin de la prohibition, AA se garda bien de répéter les mêmes erreurs et de se mêler aux controverses publiques sur la question. Aujourd’hui encore, ces groupes d’autosupport s’interdisent de rentrer dans ces débats (prohibition, RdR, légalisation) pour d’abord proposer une solution individuelle à chacun, même si elle s’appuie sur l’entraide et le groupe.

Enfin, celui qui a fait l’expérience des drogues illégales, qui se considère comme toxicomane, assujetti à sa consommation, ce qui n’est pas le cas de tous les usagers et de tous les usages, et qui choisit un jour l’abstinence, ne devient pas ipso facto, même si cela se produit, un fervent prohibitionniste pressé de fermer les portes qu’il a naguère ouvertes. Le choix de l’abstinence n’est pas la prohibition intériorisée, il ne se détermine pas vis-à-vis des autres ou de la loi. De même, celui qui renonce à boire, parce qu’il se considère comme alcoolique, le fait librement, sans songer à vouloir convaincre ses concitoyens que l’alcool est en soi une mauvaise chose. Aujourd’hui aux USA, on peut être abstinent et faire ce choix et soutenir formellement l’abolition du 18e amendement.

L’abstinence : le retour du choix

Groupe-d'entraide-et-ASUD-Flic-Abstinence-Muzo-2L’abstinence rejoint d’une certaine façon la logique d’autonomisation et de responsabilisation qu’on trouve dans la RdR.

« Le consentement intime du patient est donc une condition sine qua non, le préalable indispensable à toute démarche vers la sortie de traitement. »
« Si la nécessité d’en finir avec la dépendance s’impose à l’usager avec la force de l’évidence à un moment quelconque, elle ne doit et ne peut en aucun cas être décrétée par un tiers (médecin, entourage…). »
extrait de la fiche pratique Fin de traitement (rubrique Substitution)

Elle se profile dans l’après-coup, pour quelqu’un qui a une expérience de l’usage et qui a fait la rencontre de la dépendance. Dans les groupes qui fonctionnent sur elle, c’est le désir d’arrêter de consommer qui compte. L’arrêt volontaire de la consommation apparaît comme une solution face à l’assuétude comme expérience dysphorique et donc comme un parcours qui ne se confond ni avec le manque, son envers, ni avec le sevrage.

Il faut noter encore que l’abstinence ne se centre pas sur le produit mais sur la conduite. C’est un choix qui ne s’ancre pas sur la distinction entre le licite et l’illicite et qui, comme l’addictologie, prend en compte la dépendance et le sujet. Il concerne aussi bien des substances appelées « drogues » (interdites) que des « médicaments » (prescrits) ou des « produits de consommation » (disponibles). On sait depuis le rapport Roques combien cette frontière est artificielle, combien il y aurait autant de raisons d’interdire le tabac ou l’alcool qu’il y aurait de raisons d’autoriser l’héroïne ou le cannabis. Or le choix de l’abstinence, quand il est fait, traverse toutes ces frontières. Le fumeur qui choisit de ne plus fumer pour échapper à ce qu’il vit comme une addiction devient abstinent pour les mêmes raisons qui animent le consommateur des drogues dites « dures ». Dans ce cas de figure d’ailleurs, la médecine et la société considèrent comme tout à fait normal qu’un non-fumeur refuse une cigarette, même à la fin d’un bon repas ou un jour de fête, à la différence de quelqu’un qui choisit de ne plus boire par exemple. Il est vrai que la tolérance sociale face à l’abstinence d’alcool est moins grande. Refuser un verre, c’est forcément continuer à avoir un problème avec l’alcool. Ce dépassement du licite et de l’illicite, voire à l’intérieur du licite, montre que la distinction entre l’abstinence comme choix et la prohibition comme interdit est centrale : ici s’exerce la liberté du sujet, là s’exerce la contrainte de la loi qui organise l’inaccessibilité à l’objet.

Enfin l’abstinence, comme la RdR, relève d’un choix d’abord pratique et non moral, même si une certaine valorisation de soi sur le plan éthique peut en être un des bénéfices. C’est un choix dicté par un déplaisir essentiel, au-delà de l’usage et de l’abus, qui vise à améliorer le confort de l’usager enfermé dans son assuétude, un choix qui s’inscrit dans une visée positive (retrouver sa vie) et non privative, un choix qui pèse les risques de l’addiction et vise à les limiter par une forme de radicalité.

L’abstinence comme outil de Réduction des Risques

Groupe d'entraide et ASUD Pascal 2Pas plus qu’elle ne s’oppose à la RdR, l’abstinence ne se confond donc avec la prohibition. Elle apparaît, au contraire, comme sa continuation par d’autres moyens. Encore faut-il être vivant pour pouvoir faire le choix de l’abstinence : tout ce qui protège l’usager des risques (mais non de l’addiction elle-même) s’impose à l’évidence. La RdR et l’abstinence sont donc moins dans un rapport d’opposition que dans un rapport d’articulation. Elles doivent à ce titre, en sortant des oppositions stériles, s’inscrire dans une seule panoplie d’offres, qui assumerait l’une comme une voie possible dans le champ de l’autre.

L’une et l’autre ont des convergences, en particulier lorsqu’elles placent l’usager au centre. La RdR s‘appuie sur la responsabilisation de l’usager décrété capable de prendre soin de lui ou de ses pairs, en dessinant une figure soucieuse de se responsabiliser si on lui en donne les moyens (cf. les salles de consommation supervisées). De même, l’approche par l’abstinence conduit à une responsabilisation dans la sortie de l’usage. De fait, il n’y a qu’un seul sujet : celui de la RdR, qui revendique de consommer en se protégeant, et celui de l’abstinence, qu’il faut savoir entendre comme une autre liberté, qui affirme son désir de plus consommer.

La RdR au risque de l’abstinence

Groupe d'entraide et ASUD Pascal 3En parallèle, la question de l’abstinence vient réinterroger la RdR et l’oblige à se repenser sur plusieurs plans. D’abord, sur celui de la définition même de l’usager : est-il celui qui prend plaisir et qui contrôle ou celui qui souffre de sa dépendance, celui de l’usage, de l’abus, de l’assuétude ? Se dessine alors un usager de produits psychotropes qui, comme personne, subsume ce statut et peut envisager la continuité de son usage mais aussi sa fin, en rejetant l’assignation à sa toxicomanie.

La question des dangerosités et des risques est aussi reformulée. Il faut distinguer, on le sait, la toxicité directe (liée aux substances), la dangerosité vectorielle (liée aux modes de consommation, ex. l’injection), la dangerosité comportementale (liée aux effets) et la dépendance elle-même comme risque intrinsèque. C’est ce dommage addictogène en tant que tel qui est visé dans l’abstinence, tandis que la RdR vise d’abord les risques extrinsèques (toxiques, vectoriels, comportementaux). C’est quand il ne reste que l’addiction, comme état intérieur souffrant, que se trouve posée la question de l’abstinence, non comme envers de l’usage, mais comme son dépassement. Au demeurant, l’abstinence n’annule pas les enjeux de la RdR. Elle peut comprendre des phases critiques dans lesquelles le sujet sera surexposé à des risques (rechute, surdose) pour lesquels l’enjeu de la réduction reste entier.

Au-delà de la question du sida (comme risque vectoriel, non intrinsèquement lié à la nature du produit consommé) qui a structuré le champ jusqu’à aujourd’hui, se pose la question clé de la substitution, de la sortie de la dépendance et celle des traitements terminés ou interminables, point clé sur lequel se fait l’opposition apparente entre abstinence et RdR. Se libérer de l’usage compulsif lui-même, est un désir à reconnaître, en particulier quand les TSO sont vécus par ceux qui y sont engagés comme répétant à terme l’assuétude. Quelqu’un qui se sent bien dans son TSO ne viendra pas frapper à la porte d’un groupe d’entraide, quelqu’un qui souffre de son addiction, y compris dans la substitution, le fera.

« Il n’existe pas d’étude fiable sur les usagers de méthadone devenus abstinents. Cette absence de curiosité est en soi une question. Les fins de traitement constituent encore le point aveugle du dossier TSO. Combien sortent du jeu ? Pour combien de temps ? Après quelle durée moyenne de prescription? Que deviennent-il sur le long terme ? Autant de questions sans réponses. »
extrait de la fiche pratique Fin de traitement (rubrique Substitution)

Ce qui (re)pose la question de la définition même de l’efficacité des traitements ponctuels ou chroniques, des nouvelles possibilités et des limites de l’offre médicamenteuse (voir la question du baclofène face à l’alcool) et des différents modèles de « sorties » de l’addiction par l’arrêt naturel, la substitution, l’abstinence ou la consommation modérée.

L’abstinence au sein d’un nouveau paradigme du soin par l’autosupport

Groupe-d'entraide-et-ASUD-Muzo-1

Comme l’avait vu très tôt Marie Jauffret-RoustideNote1, les associations qui regroupent des usagers « actifs » et les groupes d’entraide par l’abstinence, regroupés sous le vocable de l’autosupport, sont au fond beaucoup plus proches qu’il n’y paraît. Ils partagent une double logique, celle des pairs et celle de la responsabilisation, et relient les uns comme les autres vulnérabilité et autonomie. À ce titre, ils paraissent relever conjointement d’un double paradigme : celui du « care » d’une part (théorisé par exemple par Joan Tronto aux USA et Fabienne Brugère en France), celui de l’approche par les « capabilités » d’autre part (théorisé par Amartya Sen, Martha Nussbaum ou encore Paul Ricœur). Sur fond d’antagonismes apparents, ces convergences poussent non pas à cantonner l’abstinence au sein du paradigme prohibitionniste, mais au contraire à l’inclure pleinement à la RdR, au bénéfice d’un usager qui ne s’inscrit pas à vie dans la continuité de sa consommation, et qui peut souhaiter voir son désir, même fragile et contradictoire, de rompre l’addiction pris au sérieux, comme il souhaitait naguère pouvoir consommer sans stigmatisation ou sans s’exposer à des risques multiples.


Notes :

1/ Jauffret-Roustide M. (2003) , Les groupes d’auto-support d’usagers de drogues : de nouvelles formes d’expertise construites autour d’une expérience de vie, In L. Dumoulin, S. La Branche, C. Robert et P. Warin, Le recours aux experts. Raisons et usages politiques, Grenoble, Presses Universitaires, (Symposium).
Jauffret-Roustide M. (2002). Les groupes d’auto-support d’usagers de drogues, In V. Châtel & M.-H. Soulet (Eds.), Faire face et s’en sortir. Développement des compétences et action collective, Fribourg, Éditions Universitaires, (Collection Res Socialis).
Jauffret-Roustide M. (2002). Les groupes d’auto-support d’usagers de drogues. Mise en œuvre de nouvelles formes d’expertise. In C. Faugeron & M. Kokoreff (Eds.), Société avec drogues : enjeux et limites, Paris, Éditions Érès, p. 165-181.

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Projection-test du nouveau film d’ASUD La RdR en France 2ème Partie

La réduction des risques liés aux usages de drogues (RdR) est apparue dans les années 80 afin de limiter les ravages de l’épidémie de SIDA chez les usagers par voie intraveineuse, principalement d’héroïne. Malgré la pénalisation de la consommation instaurée en 1970, l’usage de drogues par injection s’est considérablement développé au cours des années, d’une poignée d’expérimentateurs à des centaines de milliers d’usagers réguliers début des années 90, au pic des contaminations par le VIH et de la mortalité par overdose.

Des associations de lutte contre le SIDA, des représentants des usagers de drogues, des médecins et des membres de la société civile ont lutté pour imposer la RdR : matériel stérile pour la consommation, accueil des usagers, informations spécifiques sur les usages, traitements de substitution aux opiacés, centres de soins, prévention en milieu festif. Une réussite en matière de politique de santé publique aujourd’hui mondialement reconnue.

ASUD est une association d’usagers et d’ex-usagers de drogues impliquées dans la RdR depuis 20 ans. Dans son premier film, La RdR en France 1ère Partie L’Histoire, ASUD a voulu raconter l’histoire de ce combat méconnu du grand public et même de nombreux intervenants en RdR.

Dans ce second volet, les réalisateurs Philippe Lachambre et Laurent Appel, s’attachent à présenter un état des lieux des dispositifs actuels de RdR depuis l’inclusion en 2002 des établissements « expérimentaux » de prise en charge dédiés dans le système médico-social (CAARUD, CSAPA, etc.) et l’inscription de la politique de RdR dans le code de santé publique en 2004-05. Ce bilan est dépeint grâce aux témoignages de professionnels, d’usagers de ces structures et des membres d’ASUD. A travers ces regards croisés, c’est aussi un constat des réussites, des limites et des améliorations nécessaires de ces dispositifs qui est proposé, avec comme fil conducteur le point de vu des premières personnes concernées, les usagers et ex-usagers de drogues.

Mercredi 2 décembre
18h-22h à la Trockette
125 rue du Chemin Vert 75011 Paris
(Métro Père Lachaise)

Prévention côté sœurs

Photo : Les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence – Le Couvent de Paris © Soeur Ranya // Graphisme : WATH

Quand Asud nous a proposé d’écrire un petit article « du point de vue des Sœurs », ce fût à la fois un honneur et une crainte. Qu’allions nous bien pouvoir dire de plus ? Et puis, on s’est dit qu’on allait faire avec ce qu’on voyait en sortant dans la rue, dans les bars, en parlant avec les gens, en allant à la rencontre de tous.

D’abord, un peu de contexte : depuis 1979, les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence s’évertuent à être les bonnes sœurs de toutes les personnes qui se reconnaissent dans leurs valeurs. Avec notre folie, nos couleurs, nous allons à la rencontre des gens dans les bars, les boîtes, dans les soirées, sur le trottoir. Nous écoutons ce qu’ils ont à nous dire, leurs coups de gueule, de cœur ou de cul. Nous partageons avec joie, paillettes et doutes, sans jugement et surtout, sans culpabilité.

Aussi, est-ce de là que nous parlons. Du trottoir. Certains s’arment de chiffres, de statistiques, d’études et de sondages. Nous, les Sœurs, ne sommes que les passeuses de ce que nous disent les gens. Un peu comme un thermomètre de la rue, un joli thermomètre, tout en cristal et qui vibre légèrement quand tu te le mets dans le… Mais je m’égare.

Un manque criant d’information

Aujourd’hui, nous ne croisons que très rarement des « usagers de drogues ». Non pas que les gens ne se droguent plus, mais ils ne s’identifient pas comme tels. Ni consommateurs, ni usagers, juste des gens qui tapent de temps en temps, certains week-ends ou la plupart. C’est chez les plus jeunes que cette absence de sentiment d’appartenance à une communauté qui tournerait autour de la drogue est la plus frappante. Chez certains trentenaires et au-delà, on trouve encore quelques spécimens, mais en dessous, c’est Waterloo, morne plaine.

Les paras de MD se gobent comme des Smarties [Tu m’diras, j’ai pas fait les raves des 90’s où l’ecsta devait pas être pris autrement], le peu d’infos qu’on a s’échange entre copains, et les rares associations parlant de produits dans les boîtes passent, au mieux, pour des extraterrestres un peu allumés. Et pourtant, dès qu’une Sœur pointe le bout de son nez et lance la conversation sur la prise de produits, le besoin d’information se fait criant. Tenez, pas plus tard qu’il y a un mois, j’apprenais à des vingtenaires, pourtant bien fêtards, l’importance de l’hydratation quand on tapait. Les yeux ébahis, ils étaient fascinés et demandaient encore plus d’informations, s’étonnant eux-mêmes de leurs lacunes. Vous verriez aussi le succès que l’on a quand on débarque dans un bar avec des « Roule-ta-paille ». Tout d’un coup, t’as la classe à Dallas et tu te retrouves à expliquer qu’il faut bien écraser la coke avant de sniffer. Oui, on en est là. Dans des bars « branchés », à Paris, en 2014.

Évidemment, mieux vaut faire sa discrète. Tous les patrons de bars et de boîtes (en tout cas, les bars du centre parisien où l’on traîne nos guêtres le plus souvent) sont catégoriques : « On ne se drogue pas chez moi, jamais, même dans les chiottes, de toute façon, y a un videur. » Alors pourquoi faire de la prévention si personne ne tape ?

Ni drogué, ni tox, ni simple usager

Coke, MD, champi, ecsta, speed sont les noms de drogues qui reviennent le plus souvent à nos oreilles. Et à chaque fois, le même vide intersidéral quand on attaque le B-A BA de la Réduction des risques (RdR). Et à chaque fois, la même pudeur en refusant de s’identifier comme consommateur. Comme si le consommateur était une personne forcément polytoxicomane, en grande précarité, dans des addictions infernales. Comme si le consommateur n’était pas un voisin de palier, une cousine, un collègue, une amie, un neveu. Comme si le consommateur n’était personne et surtout pas soi-même.

Cela rend notre travail compliqué, on se retrouve souvent à faire du billard à trois bandes. Mais ce n’est pas le plus problématique. Depuis quelques années, parmi les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes, nous avons pu constater l’émergence d’une nouvelle pratique, le slam. J’insiste sur « pratique » car c’est ce dont il s’agit. Et si de nombreux médias ont souvent parlé de « nouvelle drogue du sexe », c’est un amalgame. La nouvelle drogue en question, c’est la méphédrone et ses dérivés. Le slam, c’est l’acte de s’injecter des produits psychoactifs par voie intraveineuse, quels que soient les produits – les personnes ne sont parfois même pas certaines des produits qu’elles s’injectent. Le but de tout ça, c’est de baiser.

Seulement, le slam se passe principalement derrière des portes closes. Lors de soirées « sexe » à deux ou à plusieurs. La seule prévention est souvent le fait de la personne qui « initie » et au bout de quelques heures de baise, l’hygiène, le non-partage des seringues et la stérilisation ne sont plus que de vagues notions rarement mises en place. Que cette pratique soit occasionnelle ou régulière, il ressort une fois de plus un refus d’identification : on n’est ni « drogué », ni « tox », ni même simple « usager de drogues ». Juste un flou artistique qui permet de se sentir bien loin des différentes campagnes de prévention. Ce n’est qu’une fois la tuile prise en pleine tronche (séroconversion, abcès aux veines…) et arrivés dans un circuit médical que les « slammeurs » commencent à demander des informations et à se tourner vers des structures adaptées.

H2O is goodComment faire de la prévention et de la RdR ?

Tout cela nous pose de nombreuses questions. Comment faire de la prévention et de la réduction des risques quand les personnes qui consomment ne se considèrent même pas comme « des gens prenant des drogues » ? Comment atteindre des personnes on ne peut plus éloignées des différents espaces de prévention ? D’où vient cette forme de déni vis-à-vis des drogues ? Comment peut-on prendre régulièrement un produit sans s’identifier comme consommateur ? Et surtout, à quel moment, nous, associations, avons nous perdu contact avec ces personnes, jeunes et moins jeunes ?

Tout cela nous préoccupe, nous interroge. Faire de la RdR sans en avoir l’air a ses limites et une prise de conscience devient de plus en plus urgente. Non, boire du vin à table ne fait pas de vous un alcoolique, tout comme taper un trait en soirée ne fait pas de vous un toxicomane. Mais il n’empêche que le buveur est au courant des effets de l’alcool quand le sniffeur de coke en a vaguement entendu parler et attendra un début d’addiction ou un bad trip un peu violent pour s’informer.

Ce n’est pas un tableau très reluisant, c’est même plutôt triste et un peu glauque. Mais c’est pourtant celui d’une génération qui arrive à l’âge adulte alors qu’on lui rabat que la crise est partout, que les temps sont durs et graves et que l’insouciance, c’était pour les trente glorieuses et la retraite, pour les baby-boomers. Une génération sous pression qui s’échappe comme elle peut, avec la ferme intention de ne pas se laisser emmerder, pendant qu’elle plane, par des associations perçues comme barbantes et ennuyantes.

Plutôt que d’attendre un éventuel « sursaut » de conscience de la part des jeunes, il serait temps de réfléchir à pourquoi les associations ont disparu des lieux festifs à quelques exceptions près (et à l’exclusion des teufs, raves et autres free parties). Pourquoi n’y a-t-il personne dans les bars ? Les boîtes de nuit ? Pourquoi les pouvoirs publics se contentent-ils de spots de prévention absurdes diffusés avant les 20h de France 2, qui servent surtout à faire peur aux parents – je me souviens d’un spot où basiquement, la nounou tapait de la coke pendant que le petit dormait en attendant le retour des parents… – plutôt que de s’adresser directement aux consommateurs ?

Rares sont les associations présentes activement sur le terrain des drogues auprès de ces populations urbaines et les militants sont soit épuisés de se battre contre des moulins à vent, soit sous-formés. Les besoins sont criants, les gens sont en demande, mais le sursaut se fait encore et toujours attendre. En écrivant ceci, on espère (r)ouvrir des discussions et on a hâte d’échanger pour faire avancer les choses. On vous attend sur le trottoir et d’ici là, tachez d’être heureux.

Sœur Rose de la Foie

« Change le programme » pour réduire les risques liés à l’injection

Conçue par Neil Hunt, un intervenant britannique de réduction des risques à la fin des années 1990, l’intervention (internationalement connue sous le nom de « Break the Cycle ») consiste en un entretien structuré d’une quarantaine de minutes autour de la thématique de l’initiation à l’injection.

Revenir sur sa propre initiation

Le constat de départ de Neil, qui a lui-même l’expérience de l’injection, c’est que très peu d’injecteurs ont en fait envie d’initier les autres. Ils sont souvent pris au dépourvu par les demandes que leur adressent les personnes qui veulent essayer l’injection. De fait, avant d’y être confrontés, peu nombreux sont les usagers qui ont réfléchi à ces situations. Et c’est justement pour les aider à anticiper ces demandes d’initiation et à renforcer leur capacité à les refuser que Neil a imaginé cette intervention.

Lors de l’entretien, on revient avec son interlocuteur sur sa propre initiation, sur son expérience de l’initiation des autres, mais aussi sur les risques spécifiques aux premières fois et sur l’influence que les personnes qui injectent peuvent inconsciemment exercer sur celles qui n’injectent pas.

Change le programme poursuit les mêmes objectifs que Break the Cycle, même s’il ne s’agit pas de rester exclusivement sur une approche préventive vis-à-vis des initiations, mais aussi de faire en sorte que, s’il doit y avoir initiation, celle-ci se déroule dans les meilleures conditions sanitaires possibles.

L’idée est simple : quel que soit le choix de chacun (initier ou ne pas initier), il faut pouvoir le faire en conscience !
Change le programme bandeau

Quels bénéfices ?

Le premier intérêt de Change le programme est de « mettre à l’agenda » de tous (usagers, intervenants, structures) la question de l’initiation, thème qui reste souvent délicat à aborder pour les uns comme pour les autres. Pour les personnes qui injectent, l’intervention permet de s’interroger et de s’informer sur l’initiation d’autrui, de réfléchir aux comportements qu’elles adoptent avec les personnes qui n’injectent pas, et de mobiliser leurs ressources personnelles pour répondre comme elles le souhaitent aux demandes d’initiation.

Au niveau collectif, en s’appuyant sur les personnes qui injectent pour toucher celles qui n’injectent pas, Change le programme promeut une dynamique communautaire. Elle s’appuie sur les échanges qui existent entre consommateurs de drogues et invite à les amplifier. Elle valorise le rôle des usagers eux-mêmes dans la prise en charge des problèmes sanitaires qui les touchent.

Pour les Caarud et les intervenants, c’est l’occasion d’échanger plus à fond sur des thèmes peu abordés et d’interagir de manière positive avec les usagers, qui sont ici les partenaires de l’intervention.

Enfin, au niveau de la santé publique, réduire le nombre d’initiations à l’injection ou permettre de les retarder et de faire en sorte qu’elles se déroulent dans de bonnes conditions sanitaires est un bon moyen pour faire baisser le nombre de contaminations par le virus de l’hépatite C.

Comment bénéficier de cette intervention ?

Change le programme fait l’objet d’une expérimentation dans le cadre d’une recherche interventionnelle portée par le Respadd et l’Observatoire de santé d’Ile-de-France, de juin 2015 à février 2016. Pour y participer, il suffit de se rendre dans l’un des 7 Caarud pilotes :

  • Aulnay-sous-Bois : Caarud Aurore 93 (Centre hospitalier Robert Ballanger)
  • Bordeaux : Centre Planterose (16, rue Planterose)
  • Marseille : Bus 31/32 (4, avenue Rostand)
  • Montreuil : Proses (89 bis, rue Alexis Pesnon)
  • Paris Xe : Centre Beaurepaire (9, rue Beaurepaire)
  • Paris XVIIIe : La Boutique 18 (58, boulevard Ney)
  • Metz : Les Wads (26, rue du Wad Billy)

facebook.com/changeleprogramme

L’auteur, David Michels, est chargé de projets au Respadd (Réseau des établissements de santé pour la prévention des addictions).

Change le programme partenaires logo

Nouvelle donne !

En 1992 est fondée une association dont l’objectif est de fédérer les usagers de drogues dures (pour reprendre la terminologie de l’époque) autour d’un journal. Il s’agit bien entendu d’Asud, une association d’autosupport composée de tox, des vrais…
Si nous avions en commun de consommer des drogues classées au Tableau A des stupéfiants, il n’était pas question de mettre sur le même plan l’innocent cannabis et la méchante héroïne, une opinion partagée par la grande majorité des cannabinophiles pour qui cette drogue représentait le diable en personne.

Notre première rencontre avec les Asudiens date de 1993… Et il nous a fallu user beaucoup de salive pour que les militants de base du Circ admettent, qu’au regard de la loi, nous étions tantôt considérés comme des délinquants, tantôt comme des malades, jamais comme des citoyens à part entière. Pour sceller notre soutien aux acteurs de la réduction des risques, le Circ publie en 1994 un texte intitulé Haschich et héroïne vont en bateau, et participe au mois de juin aux États généraux Drogues et sida organisés par le collectif Limiter la casse au Palais des congrès.

Un seul et même ennemi : la prohibition

Entre le cannabis, une drogue populaire ne présentant pas de problèmes sanitaires majeurs, une drogue socialement acceptable, et les opiacés, qui sont d’autant plus dangereux pour la santé qu’ils sont consommés dans des conditions précaires, enjeux et stratégies différent. Et pendant que les politiques des gouvernements successifs, pressés par les acteurs de la réduction des risques, et uniquement à cause des dommages causés par le VIH et le VHC, évoluaient au fil des années, les activistes du cannabis présentés comme des clowns et suspectés de faire du prosélytisme pliaient sous les coups de boutoir de la brigade des stupéfiants.

En 1998, les croisés de la prohibition ne s’en prennent plus uniquement au Circ, mais aussi aux associations qui soutiennent ses actions provocatrices et néanmoins salutaires. Et puis voilà que le président d’Act Up se retrouve devant la 16e chambre du tribunal de Paris, accusé de « présenter les stupéfiants sous un jour favorable » suite à la diffusion d’un flyer sobrement intitulé « J’aime l’ecstasy. Je suis pédé aussi ».

Ce procès a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase : militant dans leur coin et à leur manière pour limiter la casse ou pour imposer leurs arguments en faveur d’une légalisation du cannabis, les associations se rassemblent et fondent le Collectif pour l’abrogation de la loi de 1970 (Cal 70), un mouvement hétéroclite (Anit, Aides, Asud, Act Up, Circ, LDH, Limiter la casse, Médecins du monde, Syndicat de la magistrature, Techno +, MJS, Les Verts, les Jeunes Verts, les éditions du Lézard, l’Éléphant rose…) dont l’objectif était de dénoncer les multiples effets pervers de la prohibition et de proposer une alternative.

« Le sida est plus grave que la toxicomanie : il vaut mieux être vivant que mort, il vaut mieux inhaler et fumer de l’héroïne que se l’injecter, il vaut mieux prendre de la méthadone, travailler et avoir une famille, plutôt que se prostituer, attaquer les vieilles dames ou mourir dans un squat. Il vaut mieux enfin renoncer à l’usage de drogues. »

« Entre guerre à la drogue et légalisation : la réduction des risques », Anne Coppel, Libération (9 mars 1993)

En juin 1998, les organisations adhérentes du Cal 70 défilaient dans Paris pour demander l’abrogation de la loi de 1970 et réitéraient l’année suivante à Marseille. En 1999, après bien des tergiversations avec les militants du Circ, mais aussi avec les principaux acteurs de la réduction des risques, je suis candidat sur la liste des Verts pour les élections européennes et chargé de représenter l’antiprohibition. Une expérience enrichissante qui nous a convaincus de la primauté du débat si l’on veut persuader les sceptiques (et ils sont légion) des avantages que tirerait la société de la légalisation du cannabis, que ce soit sur le plan sanitaire ou économique.

De dangereux prosélytes

Nous étions sur la même longueur d’ondes et pensions que, tous réunis sous la bannière de l’antiprohibition, nous obligerions le pouvoir à nous écouter mais surtout, à entendre nos arguments. L’arrivée surprise de la droite au pouvoir a brisé notre élan et modifié les stratégies des uns et des autres. Si les associations de « réduction des risques » ont obtenu en 2004 que ce concept soit enfin reconnu par la loi de santé publique, cette politique a montré ses limites. Au XXIe siècle, le consommateur d’opiacés est toujours considéré comme un malade, jamais comme un citoyen à part entière. Au pays de la tolérance zéro, celles et ceux qui militaient pour la légalisation du cannabis (qu’il soit thérapeutique ou récréatif) ont juste réussi à passer aux yeux de l’opinion publique sous-informée pour des nostalgiques de mai 68, des irresponsables ou les complices des trafiquants… Bref, de dangereux prosélytes. Il n’a fallu que quelques années, un rapport du Sénat dont l’intitulé – Drogue, l’autre cancer – était pour le moins stigmatisant et une campagne de prévention caricaturale à l’usage des ados relayée dans tous les médias pour que l’opinion publique panique.

Le printemps du cannabis

La gauche est de retour et immédiatement l’ambiance se détend, même si nous savons qu’il ne faut pas attendre grand-chose de ce nouveau gouvernement. Et voilà que quelques militants aguerris qui avaient patiemment préparé leur coup sortent du bois et lancent le Cannabis Social Club (CSC). Frustrés sous l’ère Sarkozy, les médias relaient largement cette initiative. Mais nous ne sommes ni en Espagne ni en Belgique où l’usage du cannabis est dépénalisé, nous sommes en France où le débat est verrouillé pour cause de mauvaise foi (de mauvaise loi !) ou d’ignorance crasse des politiciens. Le peuple de l’herbe s’enthousiasme, les Cannabis Social Club fleurissent un peu partout, mais des dissensions apparaissent au sein du mouvement et lorsque Dominique Broc, l’instigateur du CSC en France, se retrouve en garde à vue, les structures censées se dénoncer ne jouent pas le jeu.

Aujourd’hui, d’anciens chefs d’État de pays dévastés par des conflits entre gangs pour le partage de territoires, d’anciens hauts responsables d’instances chargées de mener une guerre impitoyable contre la drogue, et même deux prix Nobel de littérature demandent en chœur à l’Onu de « cesser de criminaliser l’usage et la possession de drogues » et de « traiter de force des personnes dont la seule infraction est l’usage ou la possession de drogues ». Une Commission au-dessus de tout soupçon qui recommande aussi « de permettre et d’appuyer les essais dans des marchés légalement réglementés de drogues actuellement interdites, en commençant, sans s’y limiter, par le cannabis ».

Nouvelle donne et rebelote

Au moment où des expériences lointaines valident notre combat contre l’obscurantisme et l’hypocrisie, les activistes du cannabis se chamaillent et se dispersent. Quant aux structures de réduction des risques, dépendantes en partie de subventions, elles colmatent les brèches et gèrent au jour le jour. En octobre dernier, l’AFR qui, comme chacun sait, est « un collectif d’acteurs engagés rassemblant des militants, des professionnels, des bénévoles, des usagers, des structures » dont le Circ, organisait ses rencontres annuelles : « Drogues, la sale guerre ». Et qu’il s’agisse des participants aux tables rondes ou des intervenants (à l’exception de la présidente de la Mildeca), tous ont souligné que le moment était venu pour les associations de se serrer les coudes et d’organiser des débats afin de dénoncer les catastrophes sanitaires et sociales engendrées par la prohibition. Un travail pédagogique à mener auprès des Français(e)s et des élu(e)s, comme le soulignait Marie Debrus, la présidente de l’AFR.

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Circ’s story – épisode 5

Résumé des épisodes précédents en quelques dates

1994

Descente de police au local du Circ, Garde-à-vue musclé et procès en perspective.

Suivie de près par les caméras de l’agence Capa, la fine équipe du Circ participe à la première Cannabis Cup européenne.

1995

Le 3 février, jour de la Saint-Blaise, je suis condamné au nom du Circ à une amende et à une peine de prison avec sursis.

Le 1er  avril, la  « Société Nationale des Chemins de Fer » se transforme en « Soutien National aux Cannabinophiles Français ».

En 1995, le Circ n’est pas au mieux de sa forme. La brigade des stups a saisi une partie de son stock et poussé France Télécom à fermer les tuyaux du 36 15, sa principale source de revenus, mais il en faut plus pour entamer le moral des troupes et nous choisissons d’investir toute l’énergie qu’il nous reste dans un « Appel du 18 joint » furieusement festif et politique.

« Cannabistrot, mythe ou réalité ? »

Hasard du calendrier, le18 juin tombe un dimanche et nous décidons de consacrer le week-end entier au cannabis. D’abord, en mettant à l’épreuve de la réalité notre concept de Cannabistrot, ensuite en mettant l’accent sur les vertus du  chanvre agricole, enfin en mettant le feu le 18 juin sur la grande pelouse du parc de La Villette.

Pour mener à bien notre projet, nous soldons quasiment notre compte et louons pour deux jours l’Espace Voltaire, une salle sise dans le onzième arrondissement de la capitale.

Pas de problèmes pour trouver de la beuh. La culture indoor en étant à ses balbutiements, nous avons dans nos relations quelques jardiniers en herbe  généreux et prêts à céder une part de leur récolte pour alimenter un cannabistrot éphémère.

Après de longs et tumultueux débats, nous optons pour une soirée payante sur réservation. Nous voulons donner du Circ une autre image que celle de clowns passant le plus clair de leur temps à tirer sur de gros pétards et éviter que la soirée soit squattée par des zonards.

asud-journal-54 cannabistrotEn moins de temps qu’il ne faut pour le concevoir, Phix nous pond un carton d’invitation : « Cannabistrot, mythe ou réalité » que nous imprimons et envoyons à des artistes, à des journalistes, à des personnalités politiques…

Alors que l’un travaille sur la programmation musicale, qu’un autre se charge de la déco, voilà qu’un arrêté préfectoral du 9 juin interdit la soirée du 17 et dans l’élan le salon du chanvre prévu le lendemain.

On avait évidemment envisagé l’interdiction, mais sans trop y croire. Pour le Circ, c’est une douche froide. Ne nous reste plus qu’à contacter les médias et souhaiter qu’ils nous soutiennent.

Rassemblement maintenu

Nous sommes le 15 juin et il est environ 19 heures. Je suis encore au local lorsque deux personnes se présentent à mon domicile. Ma copine les reçoit, leur propose de m’attendre et les invite à partager un pétard qu’ils refusent poliment. Après avoir interdit nos manifestations du vendredi et du samedi, voilà que le préfet de police envoie ces sbires me signifier l’interdiction de l’Appel du 18 joint, manifestation qui selon lui « présente sous un jour favorable l’usage du cannabis ».

Je le prends mal. nous avons distribué des milliers de tracts, collé des centaines de stickers, certains médias ont relayé l’événement. Le Circ n’a pas l’intention d’obéir  aux ordres du préfet et maintient le rassemblement.

Nous voilà 16 juin, une rangée de CRS protège l’entrée du cannabistrot et quelques dizaines de militants protestent, des jeunes écolos et des jeunes socialos, des militants de Limiter la Casse et d’Asud, les activistes du Circ et en vedette américaine, Jean-François Hory le président de Radical, mais aussi des responsables d’associations européennes venus soutenir leurs camarades français dans la mouise.

Le lendemain, les militants du Circ et leurs amis européens se retrouvent aux Buttes-Chaumont, un lieu hautement symbolique puisque c’est là comme chacun sait que s’est déroulé l’Appel du 18 joint originel. On se détend échangeant des pétards et des idées.

C’est dimanche. Sous un beau soleil et sous la surveillance discrète de la brigade des stups nous sommes un bon millier à revendiquer une autre politique pour le cannabis.

Régulièrement, je rappelle par mégaphone que le rassemblement est interdit invitant sur un ton ironique celles et ceux qui sont là pour soutenir le Circ à quitter les lieux. Quant aux autres, que rien ne les empêche de s’informer sur notre stand et d’applaudir aux interventions dénonçant la politique de Jacques Chirac. notre nouveau Président de la république !

Bienvenue en Chiraquie

Le rassemblement de l’Appel du 18 joint (le premier à être interdit) s’étant déroulé en toute convivialité et en présence de médias plus ou moins acquis à notre cause, nous étions rassurés.

Par pour longtemps car nous attendait une épreuve douloureuse qui allait gâcher nos vacances.

asud-journal-54 chirac joint

À peine élu président, Jacques Chirac s’en prend violemment à la politique des Pays-Bas en matière de cannabis, rétablit les contrôles aux frontières et avertit ses partenaires européens qu’il signera les accords de Schengen sur la libre circulation des personnes le jour où la Hollande renoncera à ses Coffee-shops.

C’est le début d’un feuilleton sur lequel nous reviendrons plus longuement, un moment difficile pour les touristes Français à Amsterdam car à l’arrogance de Jacques Chirac sur la politique des drogues bataves, s’ajoutait  la reprise des essais nucléaires !

La première visite de Jacques Chirac en tant que chef d’État fut pour son ami Hassan II. Nous espérions qu’après ses vitupérations sur la tolérance batave en matière de cannabis, notre président interpellerait le roi du Maroc sur ce qu’il compte entreprendre pour ne plus être le plus gros producteur de haschich au monde dont une grande partie nourrit le marché français, un sujet qui  ne sera pas abordé officiellement.

A very bad trip

Enhardi par l’arrivée de la droite au pouvoir, fort des positions intransigeantes sur le cannabis du nouveau président, l’inspecteur chargé de liquider le Circ se frotte les mains. Le moment est venu d’oublier ce jour cuisant de novembre où, à deux doigts de nous écraser, la sortie inopinée du rapport du Comité national d’Éthique a ruiné son projet.

Tour à tour, il a convoqué Fabienne (présidente du Circ-Paris), Jean-René (président d’Asud) Stéphane (responsable d’Écolo-J) qui se fera accompagner par Dominique Voynet, Anne Coppel (présidente de Limiter la Casse) et moi-même.

l’inspecteur a tenu aux uns et aux autres des propos empreints de racisme, de bonnes grosses blagues fleurant mauvais l’extrême droite… Je ne citerais qu’une seule de ses saillies à propos des membres composant le Comité d’éthique : « Le docteur Mengele aussi était un scientifique ».

Ces propos et d’autres encore nous ont choqué. Nous sortions du cagibi exiguë où nous étions malmenés, incrédules et écœurés, ce qui nous a poussé, d’un commun accord, à tout déballer à un journaliste de Libération qui le 8 juillet publiait un article intitulé  « Interrogatoires rugueux aux stups » où il dénonçait les odieux propos de l’inspecteur. Quelques jours plus tard, punition ou promotion, il était affecté à un autre service.

Le Circ a un nouvel ami

1995, c’est aussi l’année où Roger Henrion, profession gynécologue, accouche dans la douleur d’un rapport qui fera date.

L’aventure mérite d’être brièvement conté. Après avoir lancé l’idée d’un grand débat sur la dépénalisation des drogues douces, Pasqua se défausse et renvoie la balle à Simone Veil, ministre de la santé, qui lance une commission composée de personnalités « d’origine très diverses », une commission qui devra rendre sa copie avant la fin de l’année et faire des propositions concrètes.

Le candidats ne se bousculent pas au portillon pour prendre la tête de la Commission. Puis fin décembre, le ministre de l’Intérieur nous sort de son chapeau un président : Roger Henrion, gynécologue encarté au RPR.

Le temps que soient nommés ses dix sept membres, dont Michel Bouchet, patron de la brigade des stups et Gilles Leclair, patron de l’Octris, nous sommes déjà en mars et le rapport doit être rendu en juin.

Il faudra attendre que les membres de la commission avalent et digèrent un amas de textes, la plupart indigestes,  pour que débutent le premier juillet les auditions.

L’automne passe, l’hiver arrive et toujours rien. Le bruit court que les débats sont houleux, que le professeur Henrion, un honnête homme, a viré de bord, et milite pour la dépénalisation, une solution que combat l’équipe adverse emmené par Michel Bouchet.

Le rapport qui devait être rendu le 20 janvier 1995 (jour du procès du CIRC) sur le bureau de Simone Veil, le sera finalement le 3 février (jour où le CIRC est condamné)… Et très vite oublié par les députés.

Par neuf voix contre huit, le rapport préconisait la dépénalisation du cannabis… et sa légalisation trois ans plus tard si tout se passait bien.

Dans le prochain épisode, nous suivrons le match qui oppose la France et les Pays-Bas et nous nous intéresserons aux Circ qui fleurissent un peu partout en France.

Quand les geeks se mettent à la RdR… Not for Human

Le mouvement de la réduction des risques des années 80 était lié à l’injection, à l’héroïne et au sida. Dans les années 90, son évolution était portée par le milieu festif techno et l’usage récréatif d’une palette élargie de produits et de pratiques. Depuis les années 2000, c’est sur Internet que s’écrit la suite de son histoire, sur fond de psychonautisme et dans une offre mondialisée et pléthorique de substances aux statuts juridiques avantageux.

Profitant du vide juridique autour de nombreuses molécules comme la méphédrone, des vendeurs ont proposé toute une nouvelle gamme de produits psychoactifs, les livrant même à domicile. Avec l’arrivée d’Internet chez Monsieur Tout-le-monde, ce phénomène a pris une nouvelle ampleur. Malgré la volonté persistante des autorités européennes de jouer la carte de la prohibition, interdisant une à une les molécules, ce type de vente a en effet continué à se développer, d’autres molécules remplaçant les précédentes interdites, toujours plus inconnues.

Que ce soit directement sous le nom exact de la molécule ou sous une appellation commerciale, on a vu fleurir l’offre et les accidents liés au manque d’informations autour de ces produits.

Santé communautaire 2.0…

En parallèle, les communautés d’usagers se sont développées sur Internet. En France, Lucid-State.org (depuis 2004) ou Psychonaut. com (depuis 2006) ont par exemple mis à disposition des espaces d’échanges précurseurs. Discuter des produits, de leurs effets, partager les expériences, les dosages, les voies d’administration, tout ceci permet la diffusion des connaissances et ainsi de la possibilité de faire des choix éclairés de (non) consommation.

Les informations variant en qualité et en justesse, certains participants à ces forums de discussion y ont vu un nouveau terrain pour les actions réduction des risques (RdR), comme le furent les teufs auparavant.

C’est dans ce cadre qu’est apparue Not for Human, une association loi 1901 qui tente de rassembler les informations à disposition sur ces nouveaux produits, de comprendre les enjeux des communautés d’usagers : leur potentiel en termes de RdR, mais aussi leur éventuel impact négatif. Not for Human essaye aussi d’avoir une approche sérieuse pour combler les manques d’information sur les réseaux de distribution qui se développent. Notamment par l’analyse des produits diffusés, dont la pureté se révèle parfois inférieure à celle annoncée quand un autre produit n’est carrément pas substitué à celui commandé. Le site alerte les usagers pour qu’ils prennent conscience de tous les risques et puissent prendre des décisions en connaissance de cause.

… vs santé publique 1.0

Confronté aux limites du bénévolat, Not for Human cherche aujourd’hui à se professionnaliser, pour pouvoir se consacrer à cette mission qui nécessite au minimum un emploi à plein temps. Appel a donc été lancé auprès des élus et décideurs, dont l’appui est nécessaire. L’enjeu de la situation mérite qu’un budget soit alloué à ce nouveau pan de la politique des drogues. Car tant que la prohibition restera la seule solution proposée par les États pour faire face à la consommation de drogues, la nouveauté et la méconnaissance des produits disponibles sur le marché ne feront qu’augmenter, et la vente de ces nouveaux produits de synthèse livrés anonymement par la poste ne pourra que se développer. Ils se substituent de plus en plus aux produits « classiques », difficiles à trouver et juridiquement risqués mais dont les dangers sanitaires sont connus.

Sur les milieux festifs, ces « Research Chemicals » (RC, voir page suivante), comme les appellent les marchands, commencent à être vendus, parfois pour d’autres produits dont les effets et dosages diffèrent. Les associations de réduction des risques existantes cherchent donc à être formées sur ces produits de nouvelle génération pour pouvoir adapter et dispenser leurs conseils sur le terrain. Not for Human forme déjà les intervenants de Techno+. En partenariat avec Techno+ et le forum d’usagers Psychonaut.com, Not for Human a également participé à la réalisation de flyers sur les Research Chemicals : un flyer général, puis sur la méphédrone, la méthoxetamine, les 2C-B, 2C-E, 2C-I, de nouveaux étant déjà en cours de préparation.

Not for Human essaie aussi de se positionner auprès des professionnels de santé (urgentistes et secouristes), qui doivent aujourd’hui gérer des bad trips ou des accidents physiologiques liés à des produits qui leur sont inconnus.

La majeure partie des consommateurs de RC ne sont pas touchés par les politiques publiques actuelles. Soutenir une association communautaire en ligne comme Not for Human et ses actions ciblées serait une occasion pertinente pour les pouvoirs publics de diminuer la part des usagers dits « cachés » auxquels ils ne s’adressent jamais.

L’auteur, François Gallé, est membre fondateur de Not for Human (http://notforhuman.fr)

Stéphane Robinet, président de Pharmaddict

Stéphane Robinet est pharmacien. Il est aussi le président de Pharmaddict, une association fondée en 2006, dont l’objectif est de promouvoir la réduction des risques au sein de sa profession. La reconnaissance de Pharmaddict comme un acteur dynamique de l’intégration de la RdR en pharmacie est symbolisée par la présence de Stéphane au sein de la prestigieuse Commission des stupéfiants et à la non moins prestigieuse Commission addictions.

Comme des milliers de ses confrères, il équilibre ses stocks, s’inquiète des marges, reçoit des visiteurs médicaux et s’arrange pour que sa vitrine ne soit pas un handicap esthétique. Mais Stéphane est aussi un professionnel de santé, docteur en pharmacie (mais oui, on dit docteur) qui a effectué un long cursus de six ans destiné à le sensibiliser à tout ce qui différencie un pharmacien du chef de rayon d’un super marché de province (nous n’avons rien contre la province, c’est juré). Cette sensibilisation l’a conduit à s’intéresser particulièrement aux actions de réduction des risques, peut-être parce que le traitement des addictions subit, plus que d’autres activités, une forme d’ostracisme au sein de certaines officines (voir Pharmaciens/Toxicos, comment briser la glace ?, interview de P. Demeester, docteur en pharmacie, Asud-Journal n°33 et Pharmaciens et usagers, le dialogue nécessaire, Marie Debrus, Asud-Journal n°34). Le dialogue entre usagers et pharmaciens est une nécessité depuis le décret Barzach (1987) qui autorise les usagers de drogues à acquérir du matériel d’injection. La mise à disposition des trousses Stéribox et l’autorisation des traitements de substitution aux opiacés (TSO) ont propulsé le pharmacien au rang d’interlocuteur privilégié des héroïnomanes, traitement ou pas. Stéphane Robinet milite activement pour que la RdR cesse d’être considérée comme une activité optionnelle, militante, qui ne concernerait que des braves gens un peu poires ou au contraire, un truc louche que la CPAM ferait bien de surveiller de près. L’échange de seringues en pharmacie est une expérience intéressante, mais la délivrance de TSO est d’abord une obligation professionnelle. En pèlerin de la RdR, Stéphane Robinet chemine sur un sentier plein de préjugés et de rancœurs. La route est longue et la pente raide. Des deux côtés du comptoir, les récriminations débouchent sur l’incompréhension, parfois la violence.

Aides Grand-Ouest : un week-end en famille

Imaginez un Caarud organisant un week-end à la campagne pour qu’usagers et intervenants partagent des moments conviviaux en discutant usage de drogues. Impossible ? C’est pourtant ce qu’a fait la délégation Aides Grand-Ouest en novembre dernier. Intrigué par cette initiative bien loin de l’image habituelle des structures de réduction des risques ou du soin, où la sacro-sainte distance entre usagers et intervenants est souvent posée comme un dogme, Asud a accepté l’invitation.

Après une bonne demi-heure de voiture, nous arrivons par un froid « breton » dans un gîte en rase campagne. Une quinzaine de personnes nous accueillent chaleureusement, avant d’embrayer sur une rapide présentation du week-end où chacun exprime ses attentes : envie de se poser, de rire, de ne plus être seul, reviennent le plus souvent. À la fin, un animateur nous présente tout le matériel de réduction des risques mis à disposition durant le week-end : préso, « Roule ta paille », kit d’injection, récupérateur… Une excellente surprise que la théorie soit ainsi mise en pratique ! Moment d’échanges autour d’un verre, puis l’assemblée se disperse en petits groupes qui continuent la soirée dans les chambres.

Le lendemain matin, c’est l’heure de parler du VHC, un sujet malheureusement à la mode. Parmi les présents, nous sommes nombreux à être contaminés… En parlant techniquement de l’action du virus, du dépistage, les langues se délient. Jimmy confie « sa peur de la biopsie », Farida raconte l’histoire d’une prise de sang « boucherie » qui a duré plus de trois quart d’heure parce que l’infirmière ne trouvait pas sa veine, G. ses « 6 mois de traitement qui n’ont pas marché ». Mal accompagnée par son médecin, elle a eu l’impression que de n’être « qu’une bouche à cachetons ». Un manque d’information et d’écoute de la part des médecins repris en chœur par l’assemblée : beaucoup se sont renseignés tout seuls, d’autres ont consulté plusieurs médecins pour essayer de comprendre quelque chose et avoir un minimum d’attention… Toujours la même histoire…
L’après-midi est consacré au film support à la parole 17’10 pour une injection à moindre risque, chacun racontant ses recettes, ses erreurs, ses exploits. Entre théorie et pratique, intervenants et usagers apprennent l’un de l’autre.

Se voir autrement

Mais le moment le plus fort a sans doute été le lendemain matin, lorsque chacun a expliqué comment il avait pu concilier – ou pas – usage de drogues et vie sociale et affective. L’occasion rare de pouvoir raconter son parcours sans aucun jugement. Des histoires de couples, d’abord, Yves révélant que c’est l’usage de drogues qui réunit son couple depuis plus de dix ans. Une parole qui casse tous les stéréotypes mais qui n’es pas isolée, puisque Paul rajoute que ce sont notamment les drogues qui ont permis à son couple de se construire. Catherine évoque, elle, la difficulté d’être dans un couple « psychodifférent », où l’un consomme et l’autre pas.
Mais la vedette a incontestablement été le milieu de la restauration et des boîtes de nuit, où la dureté du travail fait des ravages : on consomme pour tenir, et on tient pour consommer. Un cercle infernal, comme pour Albert, gay, ancien serveur à Paris, qui tenait à coup d’ecsta pour bosser, avant de prendre de la coke pour sortir en boîte et s’envoyer en l’air sans protection. Jusqu’à ce que le sida le rattrape… L’Efferalgan® codéiné était la seule chose qui soulageait le mal de tête de Stéphanie, jusqu’à ce qu’un médecin la mette sous Subutex® pour lui éviter une hépatite liée au paracétamol. Après avoir découvert l’injection de Subutex® dans le milieu de la restauration, elle envisage désormais de passer à la métha pour se débarrasser de l’injection. Jimmy, lui, tenait une boîte de nuit et prenait un cocktail d’héro et d’alcool pour tenir 18 heures par jour. Marre de courir après les dealers, il est passé au Subutex® qu’il injectait, jusqu’à ce qu’il fasse une pancréatite aigue…

Puis c’est le moment du départ. Les échanges ont été riches et chacun – usagers comme intervenants – a appris quelque chose. Comme Cécile, intervenante, qui a « réinterrogé sa perception et sa relation aux usagers ». Effet collatéral, mais non des moindres, des intervenants usagers de drogues ont également pu, pour la première fois, parler de leur usage au sein d’Aides et évoquer cette position parfois schizophrénique, qui reste la base de la santé communautaire. Et rien que pour cela, ce week-end a eu le mérite d’exister. Grâce à Aides, la santé communautaire n’est pas morte dans les Caarud !

PS : Les prénoms ont été changés pour respecter l’anonymat.

Une nouvelle équipe pour ASUD 72 !

L’association a été reprise en novembre 2007 et inscrite au journal officiel en avril 2008. Tout d’abord constituée de deux membres, elle s’est enrichie d’une bénévole depuis décembre.

Notre volonté était dès le départ de conserver cette philosophie très progressiste de réduction des risques (Programme d’Echange de Seringue, substitution, militantisme pour une reconsidération juridique de certains produits et usages), de réfléchir à une meilleure appréhension des consommations et pratiques, aussi bien à destination des pouvoirs publics que des usagers eux-mêmes, et de faire prévaloir, avant toutes choses, la parole et les intérêts de ces derniers. Cela nous a amené à travailler sur 3 axes assez différents les uns des autres.

La réduction des risques en milieu festif

Il nous semble toujours indispensable d’aller sur le terrain à la rencontre des premiers concernés, de se tenir au courant de l’évolution des usages comme des produits, et de pouvoir communiquer sur les pratiques « responsables » d’un point de vue sanitaire et social.

C’est pour cette raison que Anne, notre bénévole, s’est investit dans une structure regroupant la majorité des acteurs de prévention en Sarthe. Cela nous permet d’intervenir dans des évènements majeurs auxquels notre petite structure ne pourrait faire face seule. Mais cela nous laisse suffisamment de liberté de mouvement pour intervenir indépendamment sur d’autres évènements de moindre importance, où à la population beaucoup plus ciblée, comme les fêtes techno.

Aide et un accompagnement aux usagers qui en expriment le besoin

Que ce soit pour une mise en soin (substitution, dépistage Hiv, Vhc), un conseil pratique, un accompagnement pour une quelconque démarche administrative, Delphine, est toujours prête à se mobiliser. Nous cherchons également à développer un programme d’échange de seringues à destination des usagers ruraux qui se trouvent géographiquement et socialement isolés, en mettant en place des permanences dans les différentes petites villes du département.

Les ateliers

L’idée de départ était de proposer aux usagers différents ateliers artistiques afin de leur mettre a disposition des moyens d’expression aussi divers que variés (« création site web », graphisme, théatre, bande dessinée, peinture). Ce derniers axe devait se faire en partenariat avec le CARRUD local, mais n’a pas pu être encore finalisé, faute de temps de part et d’autre.

A l’heure actuelle, nous nous sommes surtout efforcés de restructurer l’association en redéfinissant les objectifs et les meilleures façons d’y arriver. C’est dans cette optique, mais à un niveau différent, qu’Asud72 a décidé d’intégrer un réseau sarthois des addictions, le « RESAAD72 », afin de pouvoir y défendre les intérêts des usagers notamment dans l’élaboration des nouvelles politiques territoriales de « luttes contre les toxicomanies », et de mise en soin. Delphine, toujours elle, siège même au bureau du RESAAD72, et je participe à une commission transversale du même réseau. Nous comptons les interpeller notamment sur l’idée de substitutions alternatives.
Nous sommes encore, et surtout, à la recherche de bénévoles pour développer nos différentes activités et les étendre à tout le département. Les domaines étant particulièrement hétéroclites, il y en a pour toutes les sensibilités et tous les intérêts. Alors, si les addictions vous interpellent, si vous souhaitez donner un peu de votre temps pour une lutte aux multiples facettes, contactez nous.

Safe, agence tous risques

Quel dispositif permet aux usagers injecteurs de produits psychoactifs d’avoir des Kit + 7 jours sur 7, 24 heures sur 24 ? Les distributeurs de seringues (distribox), bien sûr ! Mais qui les installe, les approvisionne, les répare ? L’association Safe, qui développe et entretient ce dispositif en région parisienne, tout en aidant à l’installation de distributeurs dans toute la France. Récit d’une journée passée avec l’équipe pour voir l’envers du décor.

Lundi, 9h30. Chacun s’affaire à préparer la voiture pour la tournée, réparer un distributeur, ou à rentrer les chiffres des Kit + (version d’état du Stéribox®) écoulés la semaine passée. Autour d’un café, graphiques à l’appui, Stéfo, le coordinateur, me montre le nombre des Kit + écoulés. Safe est la structure qui en donne le plus en France : 140 000 en 2006, un chiffre en hausse constante depuis plusieurs années, qui varie selon les mois, avec un pic en été, lorsque tous les Caarrud sont fermés. Car Safe n’arrête jamais son activité, et il n’y a pas un jour de l’année sans que les distribox ne soient remplis, mois d’août et dimanche compris !

10h00. Yves, me presse pour démarrer la tournée en voiture en évitant les embouteillages. Au programme : une quinzaine de distribox à vérifier sur les 30 que compte Paris. Arrivés au premier, Yves prend un sachet d’une centaine de jetons (que l’on glisse dans les distribox en échange des Kit +) et se dirige vers la pharmacie. Que ce soit dans son réseau de pharmaciens, dans les Caarrud parisiens, ou dans les urgences des hôpitaux, Safe en distribue des milliers chaque année. Dans la pharmacie, je ne peux m’empêcher de poser la question qui fâche : « Vous avez des problèmes avec vos clients UD ? » Tout sourire, la pharmacienne me répond : « Vu que je leur rends un service (les jetons), ils sont très gentils avec moi. » Une preuve de plus, si il en fallait, que quand on donne un peu de considération aux UD, ça se passe bien ! Nous repartons remplir le distribox d’en face. Un usager nous interpelle et nous demande un kit et quelques jetons. Quand je lui demande pourquoi pas plus de kits au lieu des jetons, il me répond : « C’est pour les flics, pour ne pas avoir de matos sur moi »… Dans la rue, malgré leur tenue militaire de camouflage, ce sont toujours les UD les plus précaires qui prennent…

Trop fatigué, trop loin…Kit+ StériboxSafe logo crayonné

Quelques distribox plus tard, nous arrivons à la

gare du Nord. À l’heure actuelle, un gros point de fixation dans Paris. Le distributeur/échangeur est vidé tous les jours de ses 100 Kit +. Alors qu’Yves s’occupe de l’échangeur, un UD nous demande du désinfectant pour les mains et des seringues 2 cc pour « shooter le Skenan® ». Pendant qu’Yves, habitué à ces demandes, ouvre le coffre de la voiture et lui donne le matériel, je lui demande s’il connaît des structures de réduction des risques où il pourrait se procurer du matos. « Je connais le 110 les Halles, mais je ne peux pas aller là-bas, je suis trop fatigué et c’est trop loin. » Je comprends que ce distribox est pour lui la seule façon de ne pas réutiliser (échanger ?) ses seringues à l’infini…

Nous finissons notre tournée vers 17h00, après avoir réparé des distribox endommagés, nettoyé des tags, fait le plein de tous les distributeurs… et vu une dizaine d’usagers, pour des kits, des jetons, ou pour tout le matériel qui n’est pas dans le Kit + (Stérifilt®, seringue 2 cc, désinfectant pour les mains…).

Pierre Chappard crayonnéRentré à Safe, je me faufile dans le bureau de Catherine, la directrice, qui me parle du distribox du XVIe qui marche très fort, de celui du XVIIe qui n’existera jamais (merci Mme de Pannafieu), et de tous les problèmes rencontrés pour implanter ou même garder ces distributeurs. Elle est également très fière que certains salariés de Safe soient d’anciens UD, et que cela soit désormais intégré dans la pratique de la maison. Nous refaisons le monde… puis nous nous quittons vers 20h00. Sur le chemin du retour, je me surprends à murmurer la chanson du célèbre feuilleton qui colle si bien à Safe et aux UD que j’ai rencontrés aujourd’hui : « L’agence tous risques, c’est vraiment… la dernière chance… au dernier moment… »

Arnaud Marty-Lavauzelle nous a quitté.

Cette phrase est lourde de sens quand on pense au lien qui unissait ASUD et le président de AIDES de 1993. Il n’est pas exagéré de dire que sans l’engagement d’Arnaud en faveur d’ASUD en particulier, et des usagers de drogues en général, la politique de réduction des risques n’aurait pas occupé cette place privilégiée qui est toujours la sienne au sein de AIDES. Souvenirs

Je me souviens, c’est la devise des Québécois, les Canadiens français comme on disait quand j’étais petit. Arnaud, c’est mon canadien français, un cousin qui parle la même langue, qui s’exprime dans la même gamme, le même langage, mais à partir d’une autre patrie, au-delà des océans mais tellement proche par le cœur.

La colère

Je me souviens de ce jour de 1993 où j’ai pris la parole pour la première fois au cours d’une réunion publique. Asud était de création toute récente, quelques mois, un an tout au plus, et la parole publique d’un « tox » en tant que « tox » était une chose vraiment nouvelle.
Je me souviens très vaguement du débat auquel je n’avais pas compris grand chose, je me souviens des orateurs, qui se dressaient l’un après l’autre, au gré des passages du micro. Je me souviens des visages, Bertrand, Anne et …Arnaud, Arnaud Marty Lavauzelle, le président de AIDES. A l’époque AIDES, Act-up, ou même ASUD, autant de sigles mystérieux vaguement suspects , et je me souviens de ma colère. Je les voyais dire : « les toxicomanes ceci… » « oui mais quand on prend de l’héroïne cela… » « et quand on est en manque ça fait ça…bla bla… ». À l’époque, les toxicos séropos, franchement, on était en plein merdier.
En1993 tes chances de franchir le cap des années 2000 étaient de 1 sur beaucoup beaucoup. Sérieusement, les « books » auraient raisonnablement pu prendre des paris sur nos vies à 1 contre 100. Nous, en tous cas, on se préparaient à mourir.
Et donc la colère…
La colère parce-que je me disais : « mais qu’est-ce qu’ils connaissent de la vie des toxs ? Qu’est-ce qu’ils connaissent de MA vie ! ».

J’avais repéré la tête d’un des mecs, carrée, un peu grosse, avec des lunettes, très sympa, Alors je m’adresse à lui. Je prend le micro et je lui dit un truc naze qui depuis me met en boule-« qu’est-ce que vous connaissez à tout ça ? Vous êtes des toubibs- on disait toubib, ça faisait « tox » de dire « toubib »- mais vous ne connaissez rien à la vraie vie des toxs. ! »

A la fin de la réunion, le gars à lunettes est venu me voir, j’ai cru qu’il venait prolonger l’engueulade. Il m’a dit « Fabrice –le mec avait retenu mon prénom- ta colère c’est de l’or- il a peut-être dit « du diamant » je sais plus vraiment, mais le sens général c’était : « ta colère il faut t’en servir , elle est là pour dire quelque chose à la société française qui trouve normal que les gens qui se font des injections meurent du sida. »

De cette réunion là, dans les locaux de Aides, au 247 rue de Belleville, date ma prise de conscience du fait séropositif et conséquemment du fait toxico. Un fait éclair, un fait exprès qui dit que le déni de justice donne à ta parole une force insoupçonnée.

Le citoyen

Je me souviens du CAL 70 , la Collectif pour l’Abrogation de la Loi de 70. Je me souviens de la promptitude avec laquelle Arnaud a répondu oui à ma demande de soutien. C’est bras dessus bras dessous que nous avons descendu les berges de la Seine, face aux tours de Notre Dame pour dire non à la criminalisation des gens qui prennent des drogues, une première en France.

Foucauld

Ce combat est sans doute le plus significatif du lien qui nous unissait. ASUD s’est constitué sur le modèle de AIDES, et non sur celui d’ACT-UP. Notre modèle est universel et républicain, c’est celui du citoyen comme les autres ayant les mêmes droits et les mêmes devoirs . Jamais nous n’avons prétendu appartenir à la communauté des héroïnomanes par exemple, au contraire, nous avons toujours souligné la proximité qui existe entre toutes les ivresses , légales ou illicites, dure ou douces, mais surtout propres à caractériser l’humanité toute entière. Universalisme de l’usage des drogues comme il y a universalisme de la maladie. Droits imprescriptible à l’ivresse, comme il y a droit imprescriptible à la santé. Ces bases sont foucaldiennes mais je n’en eus conscience que plus tard. La théorie passait aussi par la pratique de l’amitié.

L’amitié

Je me souviens de cette tribune à Grenoble en 1996.

15 jours plus tôt, le secrétariat de AIDES nous appelle. Arnaud veut qu’ASUD soit présent aux Assises de AIDES, et sur la plus haute marche, face au Ministre….
En face de moi Hervé Gueymard, Secrétaire d’Etat à la Santé dans le gouvernement Juppé. Je lui dit pendant la table ronde : « .. ;Asud, association de malfaiteurs, payés par vos services… ». Hilarité générale. Moi, je me dis « merde, j’ai dit une connerie… ». Arnaud fait son discours de clôture : « ASUD, cette association de malfaiteurs payée par l’Etat etc..etc… » Ouf , sauvé !!! Depuis c’est resté dans les annales.

La douleur

Reste les page sombres, les moments où l’on pouvait voir sur son visage, les marques de la fatigue. Les AG de Aides fédération , si diffiçiles. Une nouvelle équipe qui prend les rènes du bateau …les inévitables froissements d’ego …
Et puis dans ces années là, AIDES a cessé d’être aussi la maison d’ASUD, et Arnaud a commencé d’être associé au souvenir des années de lutte, des années sida, celles dont on dit , il y a un avant et un après…
La colère, le citoyen , l’amitié et les pages sombres, ma foi, c’est un résumé que j’ai tenté de faire le plus fidèle possible. Les trois premiers mots vont comme un gant au militant de la lutte contre le sida que fut avant tout Arnaud. Le dernier n’est pas moins caractéristique de ce qu’il a du enduré tout dernièrement.

Ces dernières années , je n’ai plus revu Arnaud. Je le savais malade, je n’ai eu ni le courage ni l’envie de venir le déranger dans sa retraite, c’est comme si son rôle, également inspiré par la personnalité de Daniel Defer, autre ami d’ASUD, était confondu avec le temps où tout était possible, où l’on parlait de légalisation plutôt que d’addictologie et de droit au plaisir plutôt que d’alcoologie.
Cher Arnaud, repose en paix aux côtés d’Olivier, de Véronique et de mille autres, comme toi morts du sida, mort contre le sida, mort en ayant vaincu les alliés du sida, la discrimination et l’injustice.

Flyer de RDR, édité et distribué en rave par Techno +.

Ecsta sana in corpore techno

Contre les plombs qui sautent ou le tout répression, les ravers se défendent : ils ont créé l’association Techno+. Présentation.

La techno est née au milieu des années 80 à Détroit d’un mariage entre la musique synthétique blanche et le groove black. La rave est le rituel techno où tout concourt à créer un état de transe : musique, lumière, lieu insolite, et aussi pour certains, prise de drogues.

Le principal effet del’ecstasy est de désinhiber les émotions et la communication non verbale. Il y a une forme d’équilibre entre les sons synthétiques et industriels de la techno et les émotions et sentiments amplifiés par l’ecsta.

Tendances

Le mouvement techno s’est éclaté en de nombreuses tendances : la musique, les fringues, certaines valeurs, les mots, les drogues, diffèrent suivant les tendances.

Outre l’ecsta, d’autres produits sont consommés : le LSD, le speed, la kétamine, la coco, les champignons, l’héro (sniffée pour adoucir les descentes de LSD ou de speed)…

Bien sûr, la consommation de drogues dans la techno ne se fait pas sans dommages et en 1995 une bande de ravers a créé Techno+, pour répondre à ces questions sur le plan sanitaire, pour proposer une alternative à la répression et pour favoriser l’expression de la culture techno, y compris en dehors des raves.

Nos objectifs principaux sont de permettre aux ravers usagers de gérer leur usage. Cette action s’inscrit dans le cadre de la réduction des risques (acceptation de l’usage et non-jugement) et de l’auto-support.

La grande majorité des ravers usagers de drogues pratiquent un usage récréatif et ritualisé par la rave. Nous on dit « Usage récréatif des drogues » et non usage de drogues récréatives. Car on peut faire un usage récréatif de n’importe quel produit et un usage addictif d’ecstasy. On ne parle pas non plus d’usage « abusif » : on a vu des mecs péter les plombs à leur première prise d’un quart de buvard, et d’autres en bouffer comme des smarties sans dommages importants. Nous préférons parler d’autocontrôle.

Marathon

Concernant l’ecsta, les ennuis viennent souvent de l’usage répétitif entraînant fatigue, amaigrissement, dépression, comportement agressif. Cela provient des histoires de taux de sérotonine dans le cerveau. Ces problèmes sont aggravés par les conditions de prise lors de marathons.

Notre message de prévention auprès des ravers insiste alors sur la contradiction entre leur recherche d’émotions positives et d’amour et ce qu’ils vivent : la dépression, l’agressivité.

L’autre grand problème de l’ecsta est bien sûr que c’est tout sauf de l’ecsta. L’ecsta à l’origine c’est du MDMA, mais en général, c’est aussi des amphétamines et tout un tas de trucs indéterminés, vu qu’il n’y a pas en France, pour l’instant, de politique de contrôle de la qualité des produits comme en Hollande. D’où surconsommation…

Au niveau du LSD, on voit surtout beaucoup de pétages de plomb ! Des très jeunes, vulnérables, prennent cette défonce ultra-puissante mentalement, comme ils prendraient du speed ou de l’ecsta, et ne s’en remettent pas… Le LSD est d’un excellent « rapport qualité/prix » : 50 balles un buvard, un quart de buvard faisant déjà un bon effet. C’est la défonce attitrée des très jeunes, très fauchés. Bref, il y a du boulot !

Évidemment, le Ministère de l’intérieur a utilisé le prétexte de la drogue pour taper sur la techno et les raves. Les organisateurs de raves et les médias techno ont répliqué qu’il n’y avait pas plus de drogue dans les raves qu’ailleurs. Peu crédible… À Techno+, nous avons choisi une autre stratégie. Nous avons édité des brochures d’information sur la réduction des risques. Nous avons créé un espace d’écoute et de soutien des ravers en difficulté. Nous nous sommes formés au secourisme pour assurer en cas de pépin dans les teufs. Nous nous battons pour que la qualité des produits soit contrôlée.

Associés

Bref, nous avons fait du beau travail en nous associant avec AIDES, Médecins du Monde, la Mutualité Française et de nombreuses autres associations travaillant dans la réduction des risques, mais également avec des institutions (Ministère de la Santé, CRIPS, Drogue Info Service, CFES…), nos confrères allemands (Safe Party People, Eve & Rave), anglais (Crew 2000) et français (le Tipi à Marseille, Techno+ Pays d’Oc à Montpellier, Keep Smiling à Lyon et Spiritek à Lille) Résultat des courses, on a gagné ! Ce sont maintenant les associations, soutenues par le Ministère de la Santé, qui gèrent la santé au sein de la techno, ce qui paraît normal, et le Ministre de l’intérieur a déclaré lors d’un séminaire interne sur la techno auquel nous étions conviés (13/11/97), qu’il ne s’opposerait plus aux raves intégrant le cadre légal. À voir.

Le réseau européen des groupes d’auto‑support (EIGDU)

Le Congrès de Berlin et la formation du Réseau

Le Réseau existe depuis décembre 1990, lorsque 30 usagers de drogues de sept pays européens se réunirent à Berlin à l’initiative du groupe d’auto-support allemand J.E.S. (“Junkies, Ex-junkies, Substitutes”).

Ce premier congrès se donna pour tâche de développer un réseau européen des groupes d’auto-support existants et de stimuler la formation de tels groupes dans les pays où il n’en existait pas.

Il a mis en chantier trois projets, dont le premier est de préparer une déclaration européenne qui sera adoptée au 2ème Congrès, réunissant 49 participants à Berlin en décembre 1991. Les principales revendications de cette déclaration portent sur la facilitation de l’accès aux soins des personnes atteintes et le renforcement de la prévention du VIH chez les usagers.

Le deuxième projet est de doter le réseau d’une existence légale et d’une structure permanente, avec un secrétariat dont le siège était fixé à Amsterdam, et transféré cette année à Amsterdam. C’est ainsi qu’au 2ème Congrès un Bureau (“General Board”) fut élu afin d’assurer la continuité du travail entre chaque congrès.

Le troisième projet est de préparer un mémorandum sur la situation des usagers de drogues dans les douze pays de la Communauté européenne et les Pays de l’Est. Ce mémorandum s’est achevé au Congrès de Vérone, au mois de décembre 92.

À ce jour, 27 groupes d’auto-support sont membres de ce Réseau.

Raisons d’être et revendications

EIGDU est donc né de l’initiative et par la volonté des usagers pour faire face à l’inefficacité et au peu de moyens mis en œuvre pour arrêter la progression de l’infection à VIH, ainsi que pour faciliter l’accès aux soins de ceux qui sont atteints, dans le contexte des conditions déplorables dans lesquelles vit l’écrasante majorité des usagers européens. Pour y parvenir, EIGDU se fixait quatre objectifs principaux :

Accélérer la mise en place des politiques et projets de réduction des risques.

  • Provoquer la renégociation des conventions internationales relatives à le drogue, en vue de donner la priorité à la lutte contre le sida au lieu de la “guerre à la drogue”, comme c’est le cas actuellement. Une guerre qui, pensent-ils, contrecarre à beaucoup d’égards les efforts de prévention du sida.
  • Faciliter l’accès aux soins des usagers vivant avec le VIH, séropositifs ou malades, surtout ceux qui sont incarcérés.
  • Être reconnus par leurs gouvernements respectifs comme partenaires privilégiés pour tout ce qui concerne la prévention du sida dans leur communauté.

EIGDU se donne pour tâche à la fois d’organiser les usagers de drogues dans les pays où ils ne sont pas encore organisés, en vue de faire pression sur « ceux qui prennent des décisions concernant nos vies et leur dire que nous sommes là. Vous devez parler avec nous, nous avons une expérience de laquelle il y a beaucoup à apprendre » (John Mordaunt, Mainliners)

L’idée est de se constituer là où cela est possible, à l’échelle locale, nationale ou européenne, en groupe de pression et de lobbying.

Depuis 1992, s’est aussi constitué un Réseau mondial d’auto-support d’usagers de drogues (“International Drug Users Network”), ce à l’occasion de la 3ème Conférence internationale sur la réduction des risques pour ces mêmes usagers (Melbourne, Australie), auquel EIGDU a adhéré, notamment avec des groupes d’Australie et des États-Unis.

EIGDU est également reconnu par la Communauté européenne et l’OMS.

Oslo : la présence d’Asud au niveau européen

C’est tout naturellement que dès sa création, le groupe ASUD s’est inséré dans le réseau européen des groupes d’Auto-Support des usagers des drogues. Un ralliement tardif, certes (mais après tout, nous n’existons que depuis le 9 avril 1992) mais enthousiaste.

Comme ont été enthousiastes les applaudissements, qui, le 26 avril 1992 à Oslo, où s’était réuni le comité directeur du Réseau Européen, ont salué l’annonce de la création du groupe ASUD France.

La naissance du réseau européen que notre groupe ASUD vient donc de rallier, remonte à novembre 1990. C’est au cour d’un congrès organisé par le groupe allemand d’Auto-Support JES et financé par la Deutsche AIDS-Hielfe (Agence allemande de Lutte contre le SIDA) à Berlin et réunissant 30 participants venus de toute l’Europe de l’Ouest et de l’Est pour affirmer la volonté des groupes d’auto-suppport des usagers des drogues de prendre part en toute première ligne au combat de la prévention du SIDA, que l’idée de créer un réseau organisé des groupes ASUD européens , doté d’une structure permanente, s’est imposée.

Une idée qui devait prendre corps un an plus tard, du 29 novembre au 1er décembre 1991, toujours à Berlin. On a en effet pu voir, tout au long de cette nouvelle rencontre, le réseau européen esquissé, l’année précédente, s’élargir à de nouveaux participants (26 groupes au total), et se doter d’un secrétariat permanent ainsi que d’un comité directeur élu.

A l’issue de son congrès fondateur de Berlin 1991, la toute nouvelle organisation européenne devait également adopter une déclaration résumant les objectifs et les revendications des groupes ASUD européens.

5 mois plus tard, en cette fin avril 1992, c’est à Oslo que le comité directeur, qui rassemblait une douzaine de personnes sous l’égide d’un observateur de l’OMS venu apporter le soutient de son organisation à l’action du réseau européen, a pu saluer la toute nouvelle création de notre groupe ASUD français.

Abdalla Toufik, membre élu du comité et messager du ralliement de notre groupe au réseau européen, a demandé au Comité son remplacement par un usager membre d’ASUD France, parce que, dit-il :

“J’ai démissionné du comité parce que, dans la logique de l’Auto-organisation des usagers des drogues, n’étant pas usager moi-même, il me semblait normal de céder ma place à Philippe Marchenay, responsable du groupe ASUD France. Le comité directeur a accepté ce remplacement , en dépit de la règle selon laquelle ses membres étaient en principe élus au scrutin nominal, et non par association. Tout le monde en effet a compris la nécessité pour ASUD France, d’y être représenté.”

Quant aux travaux de cette première réunion de ce comité directeur, ils ont été largement féconds, aboutissant notamment à la définition d’un double objectif pour l’action au niveau européen : la lutte contre le fléau du SIDA d’une part, et la protection des droits de l’Homme pour les usagers des drogues :

“Il ne s’agit pas, poursuit Abdalla, de promouvoir la Toxicomanie ou de devenir je ne sais quel carrefour de la défonce, mais de participer activement en tant qu usager des drogues, à la politique de réduction des risques à commencer par celui du SIDA. Or, les travaux du comité ont clairement mis en lumière le fait que c’est dans les états (Allemagne, Grande-Bretagne, Pays-Bas) où les pouvoirs publics ont enfin compris que rien ne peut être fait en matière de prévention sans le concours des usagers des drogues que sont menées les seules expériences réellement fructueuses. Les résultats sont là : il n’ a qu’à voir les statistiques ; partout où les usagers des drogues sont pris en compte, on observe que la contamination par le virus VIH est nettement moindre.

“C’est pourquoi nous comptons travailler avec nos partenaires européens sans oublier les conditions imposés par le contexte local, en servant à notre façon le double objectif du réseau : le droit à la santé et les Droits de l’Homme”.

“Pour nous, en France, cela veut dire entre autre faire en sorte d’élargir la palette des choix de vie proposés à l’usager, et surtout à l’usager malade. C’est à dire en un mot : abstinent ou non, avec ou sans drogue, survivre … vivre, tout simplement.”

Quoiqu’il en soit, c’est dès juillet prochain, à Amsterdam, où se trouve le siège officiel du réseau européen, que se tiendra la prochaine réunion du comité directeur, à l’occasion de la conférence mondiale du SIDA. Et notre groupe, bien que nouveau venu, entend bien y tenir un rôle actif, d’autant qu’il a été convenu à Oslo de lui confier la coordination des groupes francophones et d’Europe du sud. : Belgique, Suisse, Espagne, Italie et la Grèce.

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