Étiquette : A-Kroniks

Loaded (version schizophrène)

Un esseulement total. Parfaite solitude. Claustré dans quelques mètres tout ce qu’il y a de carrés, véritable moine urbain dans sa cellule cénobite, absorbant le néant à grandes bouffées, rien ne paraît pouvoir m’arracher à cette béatitude à l’envers. Plus ou moins inextatique. La force du renoncement ! Je réussis progressivement à m’abstraire de tout, à rendre in-essentielles toutes les nécessités ordinaires. Une lente acédie. Un glissement insolite vers une démission plus ou moins effective des « exigences » séculières. « Laisser le monde à son désastre » : ça sonne bien ! Peut-être encore un brin trop revendicatif ! À l’abri, dans mon terrier kafkaïen, vérifiant encore et encore que chaque issue fusse parfaitement condamnée, je ne risque rien. Une once de paranoïa rallonge la vie, comme dit ce vieux briscard d’inspecteur Brisco. A shelter from the storm.

Pendant ce temps, les petites nymphes parigotes se font tatouer de jolies fleurs et des papillons au creux du dos ou sur l’épaule. Leurs boyfriends, lycéens des quartiers rupins, alanguis au jardin du Luxembourg fument leur merde en jouant les affranchis. Et de se répandre auprès de leurs coreligionnaires au sujet de la coûteuse « cure de désintox » où un droguologue de renom les a envoyés sur injonction parentale. Hey mec, « détox » ça fera un rien plus crédible quand même ! Tant qu’à se pavaner, autant le faire bien…

La nuit s’abat comme une gifle. Carte sur table. Avec une quinte flush en main, elle aurait tort de se gêner ! Quant à moi, avec ma pauvre dead man’s hand, je bluffais bien sûr, prolongeant les veilles jusqu’à ce que les yeux me brûlent, jusqu’à ce que ma vue se brouille de phosphènes. Mon esprit prend son élan, il se déploie, enjambe les minutes, escalade les heures, rêve de Roger Gilbert-Lecomte, de Malcom Lowry. « Partout où se trouve la douleur, c’est terre sainte. »

Je viens de loin de beaucoup plus loin
qu’on ne pourrait croire
Et les confins de nuit des déserts de la faim
Savent seuls mon histoire

Deux heures du matin : envie de crevure, de crever… Comme ça, comme une bouffée de néant aspirée au hasard de la nuit. Et qui ressemble à s’y méprendre à une envie de vivre, de Survivre. « Quiconque voit son double en face doit mourir »… Ma vue baisse, mon double se trouble – double trouble ! Ça craque à l’intérieur et ça résonne comme un froissement de paupière amplifié. Et puis la lézarde s’ouvre béante. Le saurien qui en sort est terrifié terrifiant.

Du Tennessee à la Caroline du Nord, de Memphis au comté de Graham, la tradition des moonshiners se perpétue. Les distilleries clandestines pullulent dans les forêts des Appalaches où l’on continue à produire et vendre un whisky aussi frelaté que la légende outlaw de Jessie James, véritable héros local. À 16 ans, aux côtés de Bloody Bill Anderson et de ses bushwackers, Jessie faisait l’apprentissage de l’ultra-violence dans une guérilla confinant à une véritable folie sanguinaire.

Sommeils morts dans la vie. Réparateurs, comme on dit. Les courts séjours que j’y entretiens suffisent à équilibrer les masses d’ombres et les poids morts, ralentissent le travail nuisible des épeires lovées sous mon crâne tissant leurs toiles en fil d’acier souple et tranchant. Marchant à l’envers de mon ombre sur les traces d’anciennes civilisations insomniaques. J’aurais voulu connaître une prière perpétuelle qui apaise…

Dans ce monde, la nuit se prolonge bien au-delà de l’aube et nous emporte comme une carriole folle dételée. Autant dire qu’en l’absence de chevaux, de conducteur et de rênes, on ne flirte pas longtemps le long du précipice, on y pique tout schuss. Et si la chute est sans fin, elle n’en est pas indolore pour autant. On y laisse sa peau et c’est une étrange mue. Écorché aux angles morts, mais ressurgi mille fois les yeux un peu plus creux, le teint hâve, une gueule de déterré… Échéance du drame au voyant solitaire… J’ai dealé comme j’ai pu. En étalant la dette. Un échéancier sur dix, quinze ans… je sais plus, ça vaut mieux.

Si maintenant je dors ancré
Au port de la misère
C’est que je n’ai jamais su dire assez
À la misère

Au Salvador, le gang de la 18 tient le haut du pavé. Shorty a 18 ans. Il sait qu’il ne fera pas de vieux os, que sa vie violente sera brève. Alors il s’est fait tatouer « Pardon » sur une paupière et « Maman » sur l’autre pour le jour de ses obsèques. Se recueillant devant le corps de son fils, sa mère lisant ces mots sur ses yeux fermés saura combien il est désolé. Une tragique épitaphe.

Le corps en renonce et toute la foutaise du monde s’y colle. Un vrai tue-mouche. Pestilence. Ça commence à sentir le cadavre.

Dans ce monde sans pitié, l’hôpital se fout pas mal de la charité : on tranche dans le vif plus qu’on ne rafistole. On dénerve, on énuclée, on éviscère… Jusqu’à… l’écœurement. La plus tragique des ablations.

Je suis tombé en bas du monde
Et sans flambeau
Sombré à fond d’oubli plein de pitiés immondes
Pour moi seul beau.

Extension du domaine de la défaite

Extension du domaine de la défaite #2

La TV réalité est autant une usine à fabriquer des stars Kleenex que le symptôme de cette époque tout entière vouée à l’exaltation de la célébrité. On connaît la chanson depuis Warhol, je n’y reviens pas.

La voix de son maître bisLa première partie de ce texte a été publié dans ASUD journal N°53 : Extension du domaine de la défaite #1

Pourtant, les véritables stars, ce ne sont pas les Zia Loana et compagnie à la ligne de vie très très brève. Trop éphémères et interchangeables par définition. Le media monstre qui les crée les dévore en les accouchant, quand il ne les euthanasie pas.

Non, les véritables hérauts héros, il faut les chercher du côté des sportifs. Plus exactement, chez les footballeurs qu’on a fini par comparer à de vraies « rock stars » ! On a oublié ce qu’ils prenaient dans les années 80, les footeux ! La risée que c’était ! De bons abrutis limite analphabètes – Et si cet aspect des choses n’a guère changé, il n’est plus autant souligné, ni même raillé que par le passé ! Étonnant, non ? On peut se demander si on ne régresse pas quelque part…

Quand Arte consacre une émission aux rebelles, elle n’oublie pas d’insérer Maradona ou Cantona entre Johnny Cash et Iggy ! Étrange jeu de miroirs déformants, dans la mesure où ces sportifs captent un héritage dont ils méconnaissent la nature, en s’emparant des attributs rock’n’roll – tatouages, fringues black leather, coiffures – qu’ils stérilisent, vident de toute substance et épuisent.

The times they are a changin’ justement… En fait, c’est autant leur talent de sportif que leur réussite que révèrent et qu’admirent les mômes quand justement la vitalité et surtout la réussite nous apparaissaient haïssables au point de prendre des allures de trahison même des idéaux rock’n’roll. Combien d’artistes et de groupes se sont ainsi vu reprocher leur « embourgeoisement » lorsqu’ils rencontraient le succès.

… Oui, les temps changent ! Le rock’n’roll – « avec drogue » – crachait son ennui et son refus du conformisme à la gueule des sociétés occidentales plongées dans une si longue ère de paix qu’on avait fini par s’y emmerder. Certains sociologues très calés (!) ont alors posé la thèse de la « drogue, guerre intérieure »… Jusqu’à il y a peu, ce postulat ne signifiait rien à mes yeux, mais là, au bord du gouffre alors que le mythe du guerrier redevient vivace, je me demande quand même s’il n’y avait pas de ça.

Et pendant ce temps… Pendant ce temps, le monde avale ses enfants et recrache sa misère. Nécrophage. Et puis quoi ? On est censé aussi applaudir au passage de la parade molle ! Ça laisse augurer du pire. Et c’est du pire augure… Là tout de suite, je me fais voyant sans être prophète et sans mérite non plus. Pas le moindre parce que c’est bien moins une intuition qu’une évidence. Suffit d’ouvrir les yeux. De mettre les éléments bout à bout et de prendre le soin d’y penser un peu.

On y passera tous !

C’est là, c’est partout dans la rue, sur les écrans, suffit de mater. Avec aux avant-postes, le sexe et la guerre, indistincts, obscènes tous deux. Certes les images ont tendance à s’invisibiliser à force de profusion. La somme de toutes ces peurs claque comme une déflagration, on y passera tous. L’assaut sera sauvage, tout azimut, la saignée, terrible, armagédonienne. En attendant, on reste là, coincés dans l’œil du cyclone, atones.

Faut nous voir chaque matin trottant allègres ou accablés, pressant le pas dans les couloirs du métro, faisant le pied de grue devant les écoles à attendre notre progéniture, exécutant jour après jour les mêmes gestes, riant, pleurant, gueulant, bouffant, baisant, chiant… On baisse les yeux, on regarde ailleurs. C’est plus safe ! Et puis ce sont les bras et puis la garde qu’on baisse, alouette ! Tête basse, en route pour le carnage final un peu à la manière de ces troupeaux de rênes mélancoliques et résignés que conduisent à l’abattoir les nomades nenets. Sentant la mort venir, ces pauvres bêtes mugissent et se débattent. On dit même que certains rennes pleurent comme les hommes. Ça finira comme ça…

On y passera tous !

« Merdo dis leurs »

La drogue aux enfants ?? Pas pour la leur donner, non pour leur expliquer… Pour leur expliquer quoi ? C’est le sujet du dossier de ce numéro d’ASUD journal, et le moins qu’on puisse dire, c’est que le sujet est… complexe !

Comment s’y prendre ? Ça fait des décennies que le sujet est brûlant. La drogue expliquée aux enfants, donc… Il faut commencer tôt avec des livres éducatifs. Alors, pourquoi pas Martine en Colombie, Le Club des cinq démantèle le cartel des drogues, Oui Oui et la poudre magique, Titeuf qui dit merde aux dealers, ou Sponge Bob et les marchands d’eau pium ?

On a déjà Coke en stock. Mais le titre est un faux ami puisque Tintin se retrouve aux prises avec des trafiquants d’esclaves. En revanche, la cocaïne est au centre de l’album Les Cigares du pharaon, Tintin se faisant même serré pour en avoir transporté à l’insu de son plein gré. Ça n’a pas échappé aux tintinophiles, la drogue est un sujet récurrent pour Hergé. Rastapopoulos, le super méchant, est un ponte du trafic de drogue. Dans Le Crabe aux pinces d’or, il est question d’opium, opium traité sous un jour culturel dans Le Lotus bleu avec ses fumeries !

Tintin se drogueEt on peut également évoquer les crises de delirium tremens du capitaine Haddock. On se souvient qu’au cours de l’une d’entre elles, Haddock sérieusement en manque fut à deux doigts de commettre l’irréparable, ses hallucinations lui ayant fait confondre Tintin avec un tire-bouchon ! On a frôlé la catastrophe ! Tu t’es vu quand t’as pas bu ??

Mon père avait une explication « underground » à la propagation de la came dans les années 80. Le grand responsable était selon lui… Nounours ! Oui, le gentil Nounours, l’ami de tous les gosses des années 60, 70 et 80 ! C’est lui qui nous avait foutu dans la merde ! Sa génération, la mienne, entre autres, y avait droit chaque soir, à Nounours, avant d’aller se coucher. Et que faisait-il du haut de son bateau volant au-dessus de Paris, ce bon gros Nounours ? Il nous balançait sa poudre magique. Elle avait le pouvoir d’endormir Pimprenelle, Nicolas et tous les gentils enfants que nous étions en nous promettant ainsi de faire de beaux rêves.

On a pris ça pour argent comptant – si c’était pas un message subliminal ça !

martine-lsdDrogue et enfance, sujet brûlant donc, la preuve : connaissez-vous Blue Ivy Carter ? Les plus people savent qu’il s’agit du prénom du bébé de Beyonce et de Jay-Z. Les plus… informés (?) expliqueront que c’est désormais aussi le nom d’une nouvelle drogue californienne. Hommage de dealers californiens au couple le plus célèbre des USA ! Un hommage dont ces derniers se seraient sans doute bien passés.

Forcément, le sujet touche de façon bien plus personnelle lorsque l’on a soi-même des enfants.

martine-spacecakeIl y a trois ou quatre ans, je me souviens être tombé par hasard sur un petit film qu’avaient réalisé mon fils et ses potes alors âgés de 10 ou 11 ans. Pour une fois, plutôt que de jouer à la Wii, PSP, PlayStation, ils avaient tourné une petite fiction avec leur tel portable – la scène principale était… stupéfiante ! On y voyait l’un de ces gamins que je connaissais depuis la maternelle incarner le rôle du « junky » et reproduire face caméra une scène de shoot. Non seulement l’idée de « jouer au tox » était en soi surprenante mais le réalisme de leur séquence avait quelque chose de troublant – ils n’avaient omis quasi aucun détail, jusqu’au garrotage du bras. Si un stylo symbolisait la shooteuse (quand même !), pour le reste, cérémoniel et tout le bastringue, la reconstitution était criante de vérité.

martine-crackÇa m’a pas spécialement inquiété ni choqué, mais un peu déconcerté. Ce quim’intéressait, c’était de savoir où ces gosses avaient été choper toutes ces infos. Je savais bien que ça ne venait pas de moi, je suis pas du genre prosélyte, encore moins un adepte du « la drogue, parlons-en mon fils ».

Oh, fallait pas aller chercher très loin : difficile pour un môme d’échapper à ça ! Notre époque, notre culture exhale la came ! Certes, l’argument est largement utilisé par des gens comme les scientologues et autres ligues plus ou moins réactionnaires. Mais que ça plaise ou non, c’est quand même une évidence. Constat commun ne signifie pas adhésion.

fantomette ecstasyParce que quand chaque jour aux heures de grande écoute, les animateurs télé, à commencer par ceux des jeux télé, ne ratent jamais une allusion à la consommation de cannabis, alliant le geste à la parole (« vous avez fumé la moquette » et autres « faut arrêter la fumette »), quand on n’évoque pas « un bon rail de coke » (cf le 3 juillet sur Equipe21, émission L’Équipe du soir). Finalement, ces émissions sont un baromètre assez intéressant pour mesurer la façon dont ces drogues sont entrées dans le paysage. Banales et banalisées !

Ça me dérangerait pas plus que ça si les mêmes « promoteurs » faisaient au moins montre, à défaut d’un peu moins d’hypocrisie, d’un peu de cohérence. Il faut les voir se métamorphoser en pères la morale à chaque fois qu’il est question d’alcool et nous servir le sempiternel « on rappelle, Gérard, l’alcool, avec modération ».

L’art du grand écart ! Au prétexte que tout ça n’est pas sérieux ?

Les problèmes de drogues chez Winnie l'Ourson

I went to see the Gypsy

« Le jour se lève sur Paris comme il se lève dans une petite ville du Minnesota et par­tout ailleurs mais pas au même moment. Preuve que le monde continue bien de tourner comme si de rien n’était et il n’y a aucune raison pour que ça cesse ou change tant qu’on ne lui aura pas fait fermer sa sale petite gueule ! »

Sesa

J’ai été voir la diseuse de bonne aven­ture du côté de Château-Rouge. Elle a sa roulotte quelque part der­rière, dans une ruelle mystérieuse, intermittente au gré des saisons. La cara­vane est encombrée de toutes sortes d’ob­jets plus ou moins divinatoires. Sur un guéridon traîne Le Tarot des Bohémiens. La vieille me fait signe que ce n’est pas pour moi. Ensuite, elle me demande de tendre la main grande ouverte. Elle a lu dans le creux, m’a fixé d’un regard froid et humide pareil à une lame couverte de sang. Et puis, sans mot dire, elle a posé ses vielles mains douces sur les miennes. J’ai voulu parler mais elle s’est soudain volatilisée, là, sous mes yeux… Envolée la chiromancienne, envolée sa roulotte et la rue avec ! Je me suis retrouvé un peu sonné rue Poulet devant l’escalator du métro. Un Africain distribuait des flyers pour une consultation chez le marabout du coin. Non merci, j’ai déjà donné !

D’ici, je suis condamné à descendre le boulevard Barbès avec ses grappes de dealers vissés les uns à côté des autres au pavé, occupés à faire la retape, chacun tenant férocement un étroit territoire. Ils sont comme des bornes jalonnant le trajet jusqu’au métro, histoire qu’on se perde pas sans doute, mais des bornes un peu spéciales, qui te hèlent mécham­ment quand elles n’ont tout simplement pas le pouvoir de se déplacer et de venir t’alpaguer. J’y coupe pas ! Pas moyen de faire 5 mètres sans que l’un de ces mecs ne se colle à moi « Sub ! Sub ! » Insis­tants ! Faut croire qu’ils ont l’œil et du flair. Marchant derrière moi, l’un d’entre eux me glisse : « Haschich ! Haschich ! » Je me retourne, connement, il me mate une seconde et là, direct, il fait : « … Sub ? » Autrefois, ça m’aurait fait rire – sous cape – mais c’est pas le jour, et puis pas question de baisser la garde, faut tracer sans laisser la possibilité à l’un ou l’autre de croiser ton regard pour te refiler sa merde. C’est la règle ici sans quoi, pris dans la nasse, c’est foutu, direction une ruelle, bien réelle, derrière le boulevard et là au mieux, tu te retrouves avec une tablette surnuméraire que tu n’auras pas la bêtise de refuser d’acheter, même si la prescription de ton toubib t’en dispense. Et ça, c’est dans le meilleur des cas, parce que ça peut tout aussi bien dégénérer, tu finis dépouillé et pas forcément sans avoir été un peu amoché, pour la beauté du geste je suppose. La seule solution consiste à avancer sans réagir aux solli­citations. Des travaux étrécissent le trot­toir. Ce qui complique la manœuvre. J’en ai vite ma claque de foncer comme on rase les murs. Je prends la chaussée. Les bagnoles me frôlent, je m’en fous, autant courir le risque c’est de toute façon plus safe que d’évoluer au milieu de la faune.

Passé le métro aérien, le climat change brusquement. Le boulevard Magenta a quelque chose de plus pacifié du moins en façade, ce qui me convient assez, même si les deals ne manquent pas ici non plus. Et c’est pas d’hier. Willy De Ville s’en est souvenu en intitulant son second album Magenta. Une vieille femme voûtée aux allures de chaman indien avec ses che­veux filandreux couleur de cendre danse sur la piste cyclable contiguë au trottoir. Visage raviné, osseux. Ses fringues et son jean crasseux semblent vides de tout corps, on dirait qu’elle a des os fantômes. Mais je ne vois pas sa roulotte…

Nelson Mandela est mort hier soir. J’ai vu les images cette nuit de gens dansant dans les rues de Pretoria. C’était inat­tendu.  Mais le message est clair. Trou­ver la force de dépasser tout, non en éri­geant un mur entre le monde et soi mais en s’efforçant de l’embrasser sans céder. Sans céder à l’auto-apitoiement. Nous sommes ici ou là, le vent porte les uns, les autres ont leurs missions plus ou moins confidentielles et utiles, oui mais pour combien de temps ?

Une journée de plus aux portes du néant. C’est jour de solde. Tout doit disparaître !

La voix de son maître bis

Extension du domaine de la défaite #1

La vie avec modération… C’est le mot d’ordre. « D’ordre moral » s’entend, celui mac mahonesque/ mac malhonnête de 1875, bien vivace en 2013, c’est dire le « progrès » ! Hygiénisme schizo à tous les étages, je vous apprends rien.

Rien n’échappe à la sagacité prudente des civilisés prêts à nous concocter la société policée – c’est-à-dire à peau lisse policière – à l’intérieur de laquelle nous sommes en train de nous piéger nous-mêmes. L’espace public devient un champ morcelé, aseptisé, sous contrôle et totalement codifié. Nous v’là beaux, corsetés, ligotés, ficelés puis noyés sous des déluges de réglementations. Comme si à chaque comportement devait correspondre une règle et inversement. En Belgique, le parlement vient de voter une loi sanctionnant la moindre injure proférée sur la voie publique. Toute algarade est désormais passible d’une amende. Engueuler son voisin ou jurer comme un charretier relèvent de comportements délictueux. Le genre d’incivilités tombant maintenant sous le coup de la loi ! À la réprobation simple se substitue une sanction légale. Progrès DémocratiKKK ?!

La télé n’est pas l’innocent reflet de ce nouvel ordre. Au cœur du système débilitant, elle en constitue l’un des plus puissants relais. Quelques exemples pas simplement anecdotiques : Fort Boyard, cet été. Au cours du jeu, un candidat se laisse aller à vanter les mérites du rhum antillais. L’animateur ne remarque pas sur le coup. Qu’à cela ne teigne : au montage, on bidouille le son et l’image pour lui faire balbutier à l’insu de son plein gré l’inévitable sentence « l’alcool avec modération, bien sûr ». Éducation subliminable post‑synchronisée !

Autre exemple : pendant la retransmission du tour de France, un journaliste est courtoisement invité par un directeur de course à suivre l’épreuve depuis sa voiture. Au volant, ce dernier se cale au ralenti dans la roue de son champion parti à l’assaut d’un dernier col. Mais voilà, la ceinture de sécurité du directeur n’est pas bouclée !

Ce qui n’échappe pas à l’œil traqueux traqueur du speaker plateau de France 2 exigeant de son confrère embarqué qu’il fasse le nécessaire auprès du contrevenant. Mais, trop occupé par la stratégie de course, le bonhomme semble peu disposé à s’exécuter dans la seconde. Convaincu d’agir en type responsable, le speaker décide donc de reprendre l’antenne au nom de tout un tas de sacro saints principes bien citoyens qu’il nous assène comme s’il s’agissait des Tables de la Loi. Pour finir, on aura même droit à une leçon de sécu routière. Le parfait cador citoyen, chien fidèle, obéissant à la voix de son maître.

La voix de son maîtreOui, on en est là ! Dernier exemple, tiré lui d’une émission populaire de bricolage sur M6 : la séquence d’exposition montre une famille lors du dîner. Le mouflet se plaint à sa mère : « J’aime pas le poisson. » Argh ! La vilaine tâche ! Toute petite certes mais tâche d’huile ! Elle n’échappe pas à la vigilance des cleaners fanatiques. Cependant, l’époque de l’ORTF et de la censure est révolue. Non, de nos jours on fait dans la pédagogie, on éduque à tour de bras : un bandeau en incrustation en bas d’écran vient donc nous rappeler tout au long de la séquence du dîner, les vertus d’une alimentation saine sur la santé.

Au fond, la censure avait quelque chose de plus frontal. Elle escamotait, expurgeait, mais là, on s’immisce carrément à l’intérieur de nos esprits pour y semer la pensée juste. Messieurs les sangsues, bonsoir !

C’est que la vie est sacrément mortelle, s’agirait d’y aller mollo mollo ! Tant pis si tout s’étrécit : décor, libertés, consciences. Nos cœurs aussi, rongés par un hygiénisme venimeux… Je suis partout… Totalitaire ! Tentaculaire. Une hydre à milles têtes : les nôtres, de têtes ! Sur le billot, offertes en pâture à Mamon.

L’invention du père Guillotin, l’hydre s’en fout pas mal : repousse instantanée des membres amputés. Les bras, eux, m’en tombent… D’autres que moi les ont déjà baissés. C’est surprenant tout de même cette apathie… pas une ruade, dans les brancards ou ailleurs. Pas le moindre sourcillement d’épaule, ni une objection, dalle, rien, nada… Mutiques. Résignés. L’échine courbe, on se con-forme… Et en signe d’allégeance, on va poser soi-même sa tête sur le billot, et avec le sourire encore. Sourire qui se fige sur la boule de visage roulant au sol après que la lame l’ait séparée du corps. Même les canards se rebiffent lorsqu’on les étête et reviennent voler dans les plumes de leur bourreau, le cou giclant à gros bouillon. C’est dire !

Aux larmes citoyens !

La voix de son maître bisLa suite de ce texte a été publié dans ASUD journal N°56 : Extension du domaine de la défaite #2

The Chase : rien ne vient…

Rien ne vient… Angoisse de la page blanche? Pas exactement, même si je cherche mes mots. Non, qu’ils manquent à l’appel, des mots j’en ai justement à la pelle… C’est une ébullition continue confondante dans mon cerveau confondant confondu… Et comme il y a beaucoup à dire et même à redire, au diable la raie théorique, je zigue et zague, le cœur bien accroché ( il n’y a plus que lui pour l’être) on y va…
Ce qui me ramène une fois de plus à mes pérégrinations mensuelles chez mon pharmacien (source d’inspiration intarissable, isn’it?). C’était l’autre samedi en pleine période des soldes : brosses à dents, crèmes lotion capilaire, dermique s’étalaient en devanture accompagnés de remises exceptionnelles de 30 et même 40%.
– Pas de promo sur le néocodion ? ai-je demandé, sourire connivent, 3 boites de néo pour le prix de 2, ça ferait la blague non?
– Allons, allons, monsieur Dufaud les soldes c’est uniquement sur la parapharmacie me rétorque une gentille laborantine plus sérieuse qu’un pape démissionnaire.
– J’imagine du coup que le subutex en vente au rayon parapharmacie c’est un peu prématuré ?
Elle sourit vaguement gênée.
–  Vous savez nous n’avons que 4 usagers du subutex, uniquement des clients… des clients qu’on connaît, précise -t-elle à toute fin inutile.
– Et pour les autres ?
– On a eu tellement de problèmes… Trop. Alors on leur dit qu’on ne délivre pas de subutex.
Le masque tombe. De haut… c’est l’époque qui veut ça.
Et d’ailleurs en parlant d’époque, s’il y a bien un magazine qui y évolue comme un poisson dans l’eau – j’avais prévenu, je digresse – c’est le très acclimaté Valeurs Actuelles reflet fidèle de celles du moment et du vide sidéral et sidérant qui les caractérisent. Dans un long papier daté de …2013 l’hebdo « révélait le scandale » de ces associations de toxicos organisant sans vergogne la promotion de la drogue grâce aux deniers des subventions publiques. Je resitue à grands traits là, pour les détails de cette sale histoire reportez vous à la réponse cinglante et parfaitement argumentée d’Asud.  Mais, je vous laisse imaginer le cran du journaliste, le courage de sa rédaction, pour oser se dresser comme ça contre le Lobby des addicts sans craindre que celui-ci ne lui tombe sur le râble. Même pas peur ! Si c’est pas héroïsche ça, comme s’écria à la fin du 19ème le chimiste allemand ayant synthétisé un nouveau produit miracle pour lutter contre l’addiction à la morphine : l’héroïne.
En même temps le jeu en vaut la chandelle :  » Harro sur les toxicos, leurs assos profiteuses ! « , c’est pain béni dans un contexte sensible de justice sociale introuvable. Forcément, ça interpelle et tant pis si c’est gratuit, délibérément nuisible et mensonger. Dans un climat médiatique largement propice aux dénonciations de toutes sortes, aux révélations d’abus, à l’exhumation de scandales, VA ne voulait pas être en rade : « un cavalier surgit hors de la nuit, court vers l’aventure au galop, son nom il le signe à la pointe du stylo d’un VA qui veut dire Valeurs Actuelles »… Plus chasseur de prime que justicier sur ce coup! Car, il y a d’emblée dans cette façon de désigner quelques indignes, de pointer du doigt les profiteurs patentés, et de les livrer en pâture à la vindicte populaire revancharde (soudain assimilée à une sagesse courroucée), quelque chose de nauséabond – au moment de la déferlante autour de « l’évasion » de Depardieu, un hebdo tv saluait en couverture Michael Young et José Garcia élevés eux au rang « de bons français ».
Alors Asud/ Depardieu même arnaque? Même salauderie ? En réalité, tout ça fleure bon la délation genre où le bon peuple a par ailleurs souvent excellé.
C’est quand même pas très glorieux de jouer les preux chevaliers blancs en enfonçant des portes ouvertes…Et tout aussi gonflé, voire perfide, de feindre se poser un tas de questions en omettant soigneusement d’aligner les bonnes. A commencer par se demander quel peut bien être en fin de compte l’intérêt de l’état à subventionner de telles structures. Ca c’était un sujet. Financement et contrôle, l’histoire du collier et de la longueur de la laisse, là, il y avait peut-être un truc à creuser (tant et si bien qu’il fait débat au sein même d’Asud depuis longtemps – comme quoi la dope n’anéantit pas tout esprit d’autocritique, n’en déplaise aux donneurs de leçons (/) d’ordre).
Deuxio, si le dossier de VA se répand sur plusieurs pages, on cherche encore ce qui l’étaye sur un plan journalistique. Passons sur la plus élémentaire déontologie qui aurait consisté à donner un droit de réponse aux responsables d’Asud (et en l’occurrence la possibilité de réfuter, documents à l’appui, par exemple, des chiffres fantaisistes). Non, je parle ici de l’un des fondements du journalisme, sa raison d’être comme disait l’autre, à savoir l’investigation… Je parle d’aller sur le terrain, incognito ou non, d’y enquêter, de recueillir des témoignages, même en douce, de les vérifier etc… Bref, de faire du journalisme. Tout simplement. Or, ni l’auteur du papier, ni sa rédaction, n’ont jugé utile, ou nécessaire, de mener la moindre enquête de ce type. Étonnant, non ?
Pas tant que ça finalement. En tout cas, pas de la part de personnages qui revendiquent le droit et l’usage de la désinformation comme une arme selon cette idée qu’une contre-vérité balancée sur le net et reprise via une tripotée de liens complices se transforme par le simple jeu mécanique de sa multiplication en une « information » difficile à contrer. Une stratégie globalement assumée. Ce genre de pandémie virtuelle fait des ravages. Moins que la drogue vous répondront ces nouveaux croisés, bouffis de certitudes, subordonnant la Vérité à des enjeux décrétés supérieurs par eux seuls : leur croisade vaut bien quelques petits arrangements avec la vérité. Inutile d’épiloguer philosophiquement sur cette surprenante hiérarchie, il suffit de dire que si, fantasmes, mensonges et peurs ne polluaient pas depuis un siècle le sujet on n’en serait peut-être pas là. Faillite coupable! On en revient encore et toujours à ce chronique -tragique- déficit d’information au profit d’un sensationnalisme, misérabilisme et moralisme plus accrocheur mais perpétuant une ignorance crasse nocive. La médiocre offensive lancée par VA loin d’y déroger, loin de nous éclairer sur quoi que ce soit, s’inscrit exactement dans ce processus pervers. La Chasse a des allures de piètre battue. C’est bien beau de traquer le gibier, mais tout bon braconnier vous le dira, quitte à lever un lièvre autant qu’il ait pas la myxomatose…
Un savoureux Last but not least, pour finir : toute la démonstration de VA s’appuie pour large part sur le dossier spécial du magazine numéro 50 d’Asud répertoriant et décrivant les effets de 50 substances stupéfiantes (VA reproduit de nombreux extraits des textes). C’est LA pièce à conviction majeure, l’argument central doublement frelaté du réquisitoire. Or, superbe ironie suprême, que ne constate-t-on pas, Valeurs Actuelles use du même procédé que celui qu’il dénonce. Chaque semaine l’hebdo de l’économie consacre plusieurs pages aux meilleurs produits présents sur le marché de l’actionnariat, vous recommande les placements les plus rentables, les stock options les plus juteux, les taux d’intérêts les plus profitables. On en soupèse les risques, on vous renseigne même sur leurs effets à court et moyen terme, on vous donne les ficelles pour « pécho », bref, on vous aiguille, parce que l’argent c’est comme le reste faut pas l’injecter n’importe comment et n’importe où ! Je pourrais décliner à loisir l’analogie. Sauf qu’ici, c’est le règne du dieu Mâmon. Et ce monothéisme là, de mon point de vue, bah, ce n’est rien d’autre que de la mauvaise Foi !
Après tout à chacun ses valeurs plus ou moins actuelles/inactuelles. Il y a pourtant des jours où tout ça se délite. Inutile de demander à ces gens-là d’y comprendre quelque chose. Ils y échappent autant que ça leur échappe. Bien trop acclimatés pour le moindre frisson d’effroi. Il y a des jours pourtant où ayant atteint le point limite, on bascule vers celui de non retour.  Il y a des « jours redoutables » pareils à ceux de la tradition juive. On souhaiterait pouvoir en rayer un ou deux du calendrier, les balancer par-dessus bord et pour de bon : moi, je flinguerai le jeudi 28 février, mieux, je le passerai au napalm vite fait, qu’il aille brûler en enfer, je le transformerai en tout petit Vietnam, je le réduirai en cendres pour éviter les larmes. Hélas, je n’ai pas ce pouvoir-là. J’ai rien pu faire. Depuis, le monde me semble encore plus sale.
« wake up this morning everything is in place 
everything seems allright 
but you’re missing missing » (bruce springsteen)

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