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Toxicomanies et contraintes

Usages de drogues : la contrainte dans le plaisir.

La contrainte est une notion fréquemment associée à l’usage des drogues pour de mauvaises raisons. La plupart du temps on assimille la contrainte à la prohibition des stupéfiants, or la contrainte est constitutive des usages de drogues pensés non comme pathologie, mais comme pratique culturelle nécessitant comme beaucoup d’autres, de la rigueur, du savoir, et de la discipline .

Usages des drogues et toxicomanies

Depuis un peu moins de dix ans, A.S.U.D tente de promouvoir une réflexion sur les usages de drogues, à savoir les consommations occasionnelles ou régulières de substances psychoactives. En rupture avec la lettrede la loi mais fidèles aux principes de réduction des risques,  nous étudions  la gestion des plaisirs induits par l'usage du point de vue du consommateur. Dans le même ordre d'idées nous réfléchissons sur les consommations de type pathologique entraînant des dégâts majeurs sur la santé ou bien relevant du domaine psychiatrique que l’on peut regrouper sous le terme générique de toxicomanies. Malheureusement, cette confusion entre usages des drogues et toxicomanies a permis pendant longtemps de dire à peu près tout et n'importe quoi sur le sujet sans crainte du ridicule. Par exemple, en quoi le cursus des éducateurs(rices) spécialisés(ées), des assistant(es) social(es), ou même celui des psychiatres, peuvent préparer à conseiller quiconque sur la meilleure manière d'utiliser telle ou telle drogue. En quoi un intervenant en toxicomanie est-il qualifié pour commenter les mérites de l’ingestion de haschish comparés à ceux de la fumée. Que peut dire un médecin de CSST à un usager qui s’intérroge sur les effets  de l'héroïne brune par rapport à la blanche sur le plan sanitaire. Qui peut conseiller  un « teufeur » qui hésite entre le «rach »et le « subu » en "descente de speed"? Or comment éviter de tels sujets dés-lors que l'on prétend faire de la réduction des risques, ces questions étant celles posées par les usagers au quotidien?

Le retour du moi

Certes depuis quelques années, on assiste à l'émergence d'une nouvelle génération de professionnels de santé qui acceptent de se pencher sur ce type de problèmes, mais trop souvent ils les abordent ( et c'est bien normal) du seul point de vue pharmacologique. Tel dosage égale tel effet. Etant absolument démuni d’éléments rationels sur  la qualité des produits, leur mode de consommation, la fréquence des prises, etc, la tendance générale est d’attribuer aux drogues un effet objectif. Le crack ça rend violent, la cocaïne ça rend paranoïaque, et ainsi de suite. Ces représentations caricaturales sont reprises par les médias avant de s’imposer au sein du public. Or le premier commandement de la prescription de drogues pharmaceutiques est justement le caractère spécifique de chaque acte médical. L’importance du « ressenti » en la matière est primordial, chaque cerveau, chaque organisme a le don de transformer les substances qu’il absorbe jusqu’à les rendre spécifiques. Or ce qui est vrai pour des médicaments contrôlés, dont la posologie est surveillée l’est à fortiori pour des produits disparates dont les usages sont fortement influencés par les conséquences de la prohibition. La cocaïne consommée par Johnny H. « uniquement pour travailler » n’est plus exactement le même produit que celle injectée dans un squatt ou bien celle transformée en base et fumée en free party, voire celle qui est sniffée un samedi soir dans les toilettes d’un bar. En matière de drogues nous militons pour le retour du sujet « moi » et pour rendre à « La Drogue » son statut d’objet inanimé. De notre point de vue, un usager de drogues s'approprie totalement une substance en la consommant au point d'en modifier considérablement les effets selon ses propres desseins conscients ou inconscients.

Voilà pour les usages, maintenant voyons les contraintes.

La prohibition fausse contrainte, vraie manipulation

La première contrainte, la plus évidente, celle qui polarise toutes les appréciations est la contrainte majeure que fait peser la loi. Paradoxalement, cet aspect du problème est sans doute le moins parlant. Il s’agit d’un élément conjoncturel, lié au contexte historique, géographique et politique, mais surtout, la prépondérance de la question légale dans toutes les analyses est source de multiples confusions. La contrainte légale est un facteur exogène dont les conséquences pour dramatiques qu'elles soient (comme l'épidémie de sida), ne sont pas corellées à l'acte même de consommer. Par exemple il est frappant de constater l'extraordinaire faculté d'adaptation du marché, du trafic, et des usagers eux-mêmes aux contraintes imposées par la prohibition. L'invention du "toxicomane" par exemple reste un biais important de la partie de cache-cache  menée par les usagers de drogues ayant commis un délit pour échapper à la sanction pénale. Même perversion du systêmeà propos de la famille. Bien souvent le signifiant du personnage de "drogué" est un message pathétique adressé à des parents trop indifférents ou  trop lointains. Le « toxicomane » est un irresponsable au sens premier, nul n’est censé pouvoir lui reprocher les actes répréhensibles qu’il commet sous l’empire de La Drogue, à commencer par lui-même. Responsabiliser les usagers signifie également leur faire accepter le caractère délibéré de l'utilisation des drogues et sortir de l'imagerie d'Epinal sur le méchant dealer ou sur la crise de manque qui autorise tous les abandons.  Le Fléau de la Drogue est dabord une partie de nous-mêmes déguisée en méchant pour ne pas être reconnue. Ce Mister Hyde utilise en virtuose les armes forgées par la prohibition qui se nomment déni, manque de confiance en soi ou dignité. Dès lors que la société ne joue plus le jeu de la garantie des droits imprescriptibles de l'Homme (dont celui de pouvoir consommer librement une substance ), tous les moyens paraissent légitimes pour exercer ce droit, à commencer par le mensonge et la tricherie, fournissant ainsi des arguments au mythe du toxicomane manipulateur.
 Autre effet induit par la contrainte de la loi, elle empêche de démêler les relations compliquées qui imbriquent  la question des drogues et la question sociale. Là encore, l'invention du toxicomane a créé d'importantes sources de confusion. Un toxicomane est non seulement un manipulateur mais aussi une victime sociale. Dans l'esprit du public un drogué est soit un délinquant, soit un SDF,  soit un mendiant, soit les trois à la fois. A la rigueur il peut aussi être un rmiste, un chômeur ou un déclassé. De toutes façons, un marginal. Cette définition est du reste confirmée par les études consacrées au public habituel des centres d'accueil. Heureusement, ces dernières années la recherche a fait quelques progrès dans sa définition de l'usage de drogues grâce aux rapports successifs des professeurs Rocques et Parquet. Selon la définition  maintenant classique d'usage, abus et dépendances d'un produit quel que soit son statut légal, le consommateur de drogues moyen est statistiquement un homme ou une femme principalement consommateur de tabac, d'alcool, ou de psychotropes prescrits médicalement, secondairement consommateur de cannabis, et très minoritairement consommateur de drogues de synthèse, d'opiacés ou de cocaïne. Aucune connotation sociale dans ce portrait, qui permet de recentrer le débat  sur des questions de consommation pure concernant autant les clubbers*, que le public des bistrots ou les usagers des programmes de substitution. Cette définition permet par exemple de réintroduire les femmes dans l’univers de l’usage des drogues, car elles constituent un groupe important parmi les consommateurs de tabac. Cette définition large possède un mérite, celui d'obliger la société à porter un regard exempt de faux sentimentalisme sur l'usage. Plutôt que de feindre une hypothétique sollicitude à l’égard des « victimes de la drogue » , soyons assez honnêtes pour observer sans fard son propre usage, tout le monde ou presque étant, ayant été ou devant être un jour usager d’un produit légal ou illégal.

L'usage des drogues comme expression authentique de la liberté

En En s'appuyant sur cette nouvelle définition, la contrainte prend un sens beaucoup plus significatif des contraintes permanentes liées à l'exercice de la liberté. Consommer volontairement une substance psychotrope devient l’une des expressions authentiques de cette liberté. En matière de drogues comme ailleurs, la contrainte peut aussi être garantie du plaisir, quelques années d'expérience amènent invariablement à la conclusion que dans ce domaine le "trop" est l'ennemi du "bon". Prenons la consommation d'alcool par exemple, une référence  toujours riche de perspectives pour les autres drogues. En la matière, quelles sont les contraintes que nous enseignent 2000 ans de pratique? Ne pas consommer tous les jours et consommer des produits selectionnés, contrôlés, éprouvés...
Ces contraintes sont réelles car elles reposent sur les facultés d’autodiscipline des consommateurs. Un verre ça va etc... Une minorité de personnes (environ1/10 ) sont incapables de gérer ces contraintes et n'ont plus comme ressources que l'abstinence totale de consommation d'alcool.

La contrainte inhérente au « bien boire » est en fait une contrainte universelle de la consommation de drogues à condition de retenir 2 choses importantes:
    - Les drogues illicites charrient un cortège de variables encore difficile à intégrer dans un schémas rationnel de consommation  comme la culpabilité inévitable résultant de la transgression de n’importe quel interdit ou la quasi-impossibilité, ou tout au moins l’extrême difficulté, de pouvoir disposer d’une information fiable sur la qualité, le dosage et la composition des produits.
    - L’impossibilité de comparer termes à termes les contraintes liés à la consommation de tel ou tel produit  puisque les propriétés pharmaco sont une chose (addiction, neurotoxicité etc...) et les effets attendus par les ud une autre.. Par exemple la consommation d’opiacés induit des contraintes qui varient selon les attendus du consommateur. S’il s’agit d’une conso occasionnelle festive, la contrainte va peser plutôt sur la fréquence pour éviter de s’« accrocher » en consommant tous les jours. S’il s’agit d’une consommation habituelle de « confort », la contrainte va peser sur les quantités de manière à ne pas avoir à augmenter de façon trop importante les dosages malgré l’effet de tolérance.

Cet exemple montre bien que la « domestication du dragon » (pour reprendre l’expression d’Anne Coppel) passe par la discipline et la contrainte auto administrée, cet état d’esprit est d’ailleurs l’une des garanties de réussite d’un traitement de substitution. Contrairement à que peut suggérer une lecture excessivement médicalisée de ces traitements, la substitution c’est la gestion concertée et contraignante d’un plaisir quotidien. Ce qui singularise la substitution et peut faire traitement par rapport à un usage de drogues non prescrites ce n’est ni le plaisir ni la contrainte, mais le caractère concerté qui met face à face un usager et un prescripteur.

La contrainte dans le plaisir

Ce plaisir dans la contrainte ou plutôt cette contrainte dans le plaisir est sans doute la clé d’une réduction des risques bien comprise. Cela passe par l’intégration par le consommateur, l’usager, ou même le patient d’une discipline volontairement consentie car propre à lui garantir une exercice plus sûr du plaisir. Hélas, avec de tels vocables, contraintes, discipline, contrôle, nous sommes aux antipodes des stéréotypes véhiculés par l’imagerie libertaire hippie, laquelle a prospéré, comme par hasard, pendant les années zénith de la prohibition. La loi de 70 dans tous ses attendus présuppose l’usage de drogues comme pulsion incontrôlable et incontrôlée. L’usage de stupéfiants est considéré comme excessif  par définition ce qui exclut de légiférer sur des quantités, il est goinfre et boulimique ce qui permet de globaliser toutes les drogues, bref il est irrationnel.  Mais la rationalité a fait un retour en force dans la vie des usagers soumis au régime de la prohibition en les obligeant à trouver des fonds pour payer leurs produits très chers, et en les formant à la psychologie pour leur permettre de négocier avec les dealers. Notre problème principal ensuite est qu’il nous faut résister en permanence à une double message apparemment contradictoire mais en fait procédant de la même idée, celle de l’incapacité des ud à se soumettre à la contrainte. D’un côté  nous avons la propagande libertarienne qui pousse à abandonner toutes contraintes dans la consommation sous le faux prétexte que « plus-y-en-a-mieux-c’est » ou  que « c’est-l’instant-présent-qui compte ». Cette attitude qualifiée alternativement  de toxicomaniaque ou d’épicurienne est la meilleure garantie de fournir des clients aux centre de cures. Du côté du soin nous avons l’antienne du « non à la drogue » qui est en fait la vraie solution de facilité car elle évite de se poser la question de la contrainte justement. On impose l’ auto-mutilation  soi disant librement consentie à une personne qui consomme des produits intedits.  Il devient légume sous analgésique et somnifère, ou bien  membre une secte, ou bien dingue de sport. Le problème est évacué, il ne redevient lourd que lorsque la douleur de l’amputation se réveille au bout de quelques heures, de quelques mois ou de quelques années. A partir de là on est plus dans la contrainte de discipliner sa consommation, on est dans la douleur. La contrainte et la douleur ce n’est pas pareil car sauf exception, il n’y a pas de plaisir dans la douleur.

La consommation toxicomaniaque comme l’abstinence de toutes drogues ont donc en commun d’affranchir les usagers de la contrainte pour les plonger dans la douleur. Lorsque l’on aura le courage de favoriser une véritable éducation à la consommation des drogues du hit parade (cannabis, opiacés, cocaïne, drogues de synthèse), on se rendra compte qu’il faut favoriser du même coup l’entretien de son corps, l’exercice de ses sens, l’introspection, le contrôle de ses désirs, bref autant de qualités qui renvoient à la civilisation plutôt qu’à la sauvagerie. La sauvagerie est par contre une caractéristique de la prohibition des drogues, un usage transformé systématiquement en « toxicomanie » justement parce-que maintenu hors de toute idée de contrainte ou de discipline. Or nous sommes tentés de penser que les défenseurs de cette fiction du « toxicomane » sont également ceux qui ont tout à gagner au maintien des usagers hors du self-contrôle, les dealers d’un côté et les opérateurs du soin de l’autre.
Fabrice Olivet