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Sida grande cause nationale ou
cirrhose grande casse nationale...

Depuis 1987, les usagers de drogues ont été les bons élèves de la classe sida. Se demander pourquoi peut éviter d’avoir à affronter une autre catastrophe sanitaire de grande ampleur.

Entre 1990 et 2005, l’épidémie de sida parmi les usagers de drogues a eu 3 conséquences majeures, d’ampleur inégales, dont la société française n’a peut-être pas entièrement pris la mesure :

1° La naissance et l’affirmation de la politique de réduction des risques liés aux usages des drogues (rdr), une nouvelle réponse aux questions posées par l’usage des drogues et la toxicomanie.

2° La naissance et la sédimentation du problème de l’hépatite C et de son appendice, la co-infection VIH/VHC, dont le principal gisement trouve son origine dans les années de prohibition de la vente des seringues aux usagers de drogues.

3° L’essor et la diffusion d’une consommation importante de cocaïne, dont le marché est en croissance régulière et touche maintenant l’ensemble de la société sans distinction de classes ou de ressources économique.

Ces trois éléments trouvent à la fois une explication et un renforcement dans la dégradation constante que subit l’image du « toxicomane », une figure « inventée », par les psy (psychiatres et psychanalystes pour une fois associés), des années 50, qui évite à nombre de consommateurs de drogues de se poser des questions sur eux-mêmes.
En effet, depuis l’image vénéneuse et fascinante du junkee 70’s genre Lou Reed ou Keith Richard, les « drogués », et tout particulièrement les héroïnomanes, voient leur stigmatisation bizarrement renforcée par plusieurs facettes du politiquement correcte. Le retour aux valeurs comestibles de l’écologie rend particulièrement odieux le recours aux poisons chimiques, mais plus que tout, l’affirmation forcenée de la liberté individuelle, érigée en valeur suprême, paraît s’inscrire en antithèse absolue de la dépendance volontaire subie par le drogué. Cet anathème définitif rend toute parenté, même lointaine, avec les « toxicos », absolument intolérable. En conséquence, les sniffeurs de cocaïne, les avaleurs d’ecstasy, les gobeurs de pilules psychotropes de tout ordre et toutes couleurs, s’affranchissent allègrement de toutes précautions ou avertissement délivré au nom du soin aux toxicomanes. Ne parlons pas des consommateurs de cannabis, pour la grande majorité desquels, l’évocation d’un soin quelconque associé à leur drogue préféré résonne comme une espèce d’obscénité.
Nous nous retrouvons dans la situation paradoxale d’avoir tellement bien réussi notre combat contre le sida et son vecteur principal, la seringue, que le bébé dans l’eau du bain a été avalé à grandes goulées par notre ennemi de toujours, la peur. La peur du sida, devenue peur de la seringue, s’est muée en peur des toxicomanes. L’affaire st entendue. Finie les interrogations post-soixante-huitardes sur la dépénalisation de l’usage des drogues dans le sillage de nos voisins européens. La réduction des risques, d’accord, mais en silence et seulement pour les condamnés à morts. Pour les autres, les consommateurs festifs, occasionnels, récréatifs, c’est à dire pour ceux qui se comptent par millions, rende changé sous le soleil. « La drogue C de la deum » voilà un slogan qui innove.
L’ignorance où nous avons délibérément maintenue le grand public sur le virage à 180° opéré par la politique de réduction des risques (rdr) , nous explose aujourd’hui au visage.

Usagers de drogues et toxicomanes : 18 ans de réduction des risques

Paradoxalement les résultats obtenus, en catimini répétons-le, sont uniques en Europe. Overdoses divisées par dix, recul de la consommation d’opiacés illicites et recul des pratiques d’injection, notamment chez les jeunes.
Le débat d’idées, bien que faiblement étendu au-delà du cercle des spécialistes, n’est pas en reste. Vulgarisation d’une approche pragmatique de la consommation de drogues, amorces de débats publics (rapports Roques, Parquet , campagnes de la MILDT sur « un monde sans drogues ça n’existe pas… », naissance de l’addictologie, autant d’étapes intéressantes sur l’évolution de la pensée française concernant les drogues.
Enfin, l’apparition et la structuration de l’auto-support chez les usagers de drogues est, malgré tout, une avancée réelle dans la reconnaissance formelle des usagers, au moins comme interlocuteurs officiels, à défaut d’être acteurs, du systême de soins. Cette parole reste encore audible grâce aux associations (et pas seulement ASUD), et trouve un relais inattendu dans les dispositions légales relatives à la représentation des usagers dans les structures de soins ( loi « Kouchner »sur le droit des malades –2002 et loi dite de rénovation de l’action médico-sociale-2002 aussi).
Mais la grande victoire, celle que tout le monde s’arrache, même les opposants les plus déterminés de la réduction des risques, c’est la victoire sur les morts du sida. Là, le résultat est… stupéfiant : 1376 sida déclarés chez les usagers de drogues en 1994,  11 en 20041 , 2% des nouvelles contaminations en 2004 contre 28 %, dix an plus tôt.

Point barre. Le sida, encore et toujours le sida Les usagers de drogues représentent un segment de population pour laquelle les conséquences de l’épidémie de sida ont été absolument bouleversantes.
La mortalité s’est située très rapidement à des niveaux extrêmement élevés et n’a suscité que très peu de mobilisation sociale. Du fait de la prohibition et d’un véritable discrimination à leur endroit, pour les toxicos la mort violente ou prématurée, accidentelle ou criminelle, est une hypothèse normale. Le sida a, dans un premier temps, renforcé leur exclusion et leur sentiment d’abandon. Ensuite la crainte s’est emparée des élites de notre pays. Cet énorme réservoir à virus, majoritairement hétérosexuel (dans les même proportions que le reste de la population), a suscité un vent de panique. Ce que l’on a appelé plus tard « Le scandale du sang contaminé » trouve notamment son origine dans les pintes de sang soutirées en prison à des toxicomanes séropositifs, sans que l’on ait pris le minimum de précautions prophylactiques.
L’ampleur du désastre a permis la mise en place des premières mesures de rdr (1987 décret Barzach sur les seringues, 1993, 4000 places de méthadone, 1996 Autorisation de Mise sur le Marché du Subutex â…).

Le succès de la substitution aux opiacés chez les héroïnomanes

Cette réussite-là est surtout sensible chez les« classes moyennes » de la toxicomanie. Ceux pour les-quels la stabilisation sociale et médicale est le fruit d’un accès au produit sécurisé par le statut de patient. Là aussi, la singularité française s’est affirmée dans le paradoxe. Une loi sur les stups, parmi les plus répressives d’Europe, un nombre de prescriptions légales d’opiacés par tête d’habitants qui nous place en pôle position. L’ignorance où nous sommes du nombre réel d’usagers de drogues par voie intraveineuse, nous interdit les cocoricos intempestifs quand à la proportion d’usagers des années 80, réellement sauvés du sida par la substitution. Ce qui est sûr, c’est qu’une grande partie des personnes vivant avec le VIH, ayant échappé à la grande précarité et ayant survécu jusqu’à l’arrivée des multitraitements sont aujourd’hui vivants car ils ont pu avoir accès à ces traitements en 1994, 95 ou 96. La question est, plus que jamais, ayant réussi, contre vents et marées, à franchir le cap de la quarantaine, cette génération va-telle voir fleurir ses cinquantes printemps ?

La Coinfection sida//hepatites : on repasse les plats.

La co-infection est presque exclusivement une maladie de l’injection de drogues des années 70-80- début 90. Les enjeux thérapeutiques sont évidemment rendus complexes du fait de la vulnérabilité accrue des patients. En fait, soyons clairs, les décès récents d’usagers ou d’ex-usagers sont dus dans leur grande majorité à la co-infection et non plus au seul vih. En plus il faut compter avec les dommages de la consommation associée d’alcool et de psychostimulants (cocaïne , amphétamines, MDMA), d’alcool et de méthadone, d’alcool et d’anxiolitiques/somnifères. Sans oublier bien sûr, les ravages de l’alcool tout court (ex-usagers ayant « réussi » un cure de désintoxication par exemple.)
Voilà, l’enjeu véritable, voilà ce qui devrait mobiliser les médias qui se gargarisent avec les résultats « globalement positifs » de la lutte contre le sida chez les héroïnomanes. Voilà enfin et surtout de quoi préfacer le livre noir des non-dits de notre politique « de lutte contre la drogue » , plus que jamais soumise aux vents mauvais de la politique politicienne, engluée depuis dix ans dans un débat absurde sur les dangers du cannabis alors que le véritable monstre passe déjà son muffle sous nos portes.

La cocaïne, vite et pas cher

La cocaïne injectée reste un facteur de risque important tant pour la contamination que pour la prise en charge des patients vih..
Depuis la fin des années 80, la France a connu un véritable pic de consommation de cette drogue, utilisée sous ses formes diverses, en général adaptées au clients potentiels, « lignes de coke » des beaux quartiers, crack du Nord-est parisien, « képas » des rmistes des centres méthadone de province.
Ce sujet n’est jamais traité de manière globale. Seuls ses aspects spectaculaires et médiatiques font la une de la presse ( artistes pris le nez dans le sac ou squatters expulsés sous les caméras). Or les usagers de cocaïne sont vulnérables face au vih. Parmi eux, les injecteurs sont plus enclins que les héroïnomanes à prendre des risques du fait du caractère beaucoup plus compulsif de leurs consommations (contamination et sur-contamination). Leur mode de vie chaotique handicape généralement la régularité de la prise des traitements. Quelques cas extrêmes , comme les prostituées des boulevards et de la périphérie représentent un véritable enjeu en termes de santé publique ou même de simple humanité. La pression financière et psychique exercée par la clientèle en faveur des rapports non-protégés est un facteur de risques supplémentaires.
Ne pas oublier non plus la population des back-room et/ou amateurs de sites « bare-backer » où la proportion d’amateurs de psycho-stimulants et notamment de cocaïne mériterait d’être étudiée un peu sérieusement.
Voilà un tableau succinct qui n ‘a de sens que si l’on est conscient de l’impact terrible que la crise économique a eu, et continue d’avoir sur tous les items de la consommation de psychotropes licites et illicites

Le marqueur de la précarité sociale

C’est le véritable marqueur des zones d’ombre de la prise en charge ,et des limites de l’action de la politique de réduction des risques en matière de sida. En faits et en actes, la précarité renforce et multiplie tous les facteurs de risques évoqués précédemment :
-Les exclus forment le noyau des personnes en échec dans les programmes de substitution (injection quasi-systématique du Subutex, souvent acquis au marché noir, alcoolisation fréquente et co-consommation de tranquillisants pour les usagers de méthadone),
-Les exclus co-infectés vih/vhc sont plus souvent et plus rapidement à un stade avancé de dégradation du foie (cirrhoses et pré-cirrhoses). Ils sont également peu pris en charge dans les filières de traitement par crainte de la non-observance.
-Les exclus forment le bataillon de choc des « crackers » du Nord-est parisien les plus problématiques. Ajoutons, pour être complets, que la précarité sociale va bientôt être la caractéristique majeure des populations d’usagers persistant à utiliser l’injection comme mode principal de prise de drogues (en général des médicaments détournés ou de la cocaïne)

 

CONCLUSION

La réduction des risques a donc vaincu le sida, non pas grâce à la recherche médicale, ni même aux traitements, mais bien à cause d’un petit changement de ton qui s’appelle tolérance à l’égard des comportements d’autrui. C’est bien la tolérance qui permet aux pharmaciens de délivrer des seringues stériles à des drogués, c’est la tolérance qui permet aux généralistes de se poser la question de la prescription médicale d’opiacés. Ce tournant est révolutionnaire. Il contredit toute la philosophie sociale contenue dans la loi de 70 qui pénalise l’usage de stupéfiants.

L’ensemble de l’édifice vacille, mais tient bon. Après les avancées courageuses de Simone VEILL et de son secrétaire d’Etat DOUSTE-BLASY, les années de tâtonnements du ministère KOUCHNER et le bouquet final de Mme MAESTRACCI, présidente de la MILDT entre 1997 et 2002 , la politique française en matière de drogues a trouvé son point d’équilibre. Le volet médical de la politique de réduction des risques est conservé, polarisé principalement autour de la substitution. Il s’agit officiellement de permettre à des instruments thérapeutiques supplémentaires de trouver leur place aux côtés des prises en charges plus traditionnelles orientées autour du sevrage et de la psychothérapie. On feint de croire qu’il y a équivalence de résultats. Que seules les méthodes diffèrent. A part quelques grincheux de droite ou d’extrême-droite qui continuent de crier « au loup » en prétendant que l’on « donne de la drogue aux drogués » l’honneur est sauf. La médecine générale voit la toxicomanie tomber dans son escarcelle et le débat de société initié par Mme Maestracci et sa société-sans-drogues-qui-n’existe-pas, est escamoté.

La réduction des risques elle-même est réduite à ce qu’elle n’est pas, une méthode de lutte contre le sida radicale, ayant obligé l’Etat à prendre quelques mesures d’urgence, comme la vente libre des seringues. Pour mieux circonscrire le phénomène, on publie un décrêt en 2005 qui borne soigneusement les actions de rdr autour de tout ce qui touche la prévention des risques liés à l’injection, avec une petite lucarne sur l’auto-support et la santé communautaire. Ce travail d’orfèvre, confié à la MILDT, a comme raison officielle la « légalisation de la rdr ».
Or toutes les zones d’ombre entourant l’édifice viennent régulièrement rappeler que la citoyenneté, c’est à dire l’intégration dans la cité, reste le principal enjeu de cette épidémie de sida.
Les bons résultats énoncés chaque année par l’INVS concernent des populations qui, grâce à la substitution, ont vu leur besoins reconnus, légitimés, et plus globalement se sont vues enfin reconnaître une identité. Pour cela, il a fallu mentir au public. La reconnaissance reste quasi-clandestine car aucun gouvernement n’aurait le courage de dire que la guerre à la drogue a permis la victoire du sida.

Quand aux autres, ceux qui ont ratés le coche, ceux qui en plus d’êtres des drogués, sont des pauvres, des zonards, ceux qui parlent tout seuls, sans même un portable pour leur tenir compagnie, ceux qui se lavent pas beaucoup, ceux qui demandent encore et encore « vous auriez pas une cigarette ? », ceux à qui il reste des chiens à défaut de protables, leur intégration suppose des moyens que la France n’a pas, à l’image de la Suisse qui propose des programmes d’héroïne médicalisée où l’hébergement et l’emploi sont parties intégrantes du traitement. Alors le sida, est une grande cause nationale qui nous a révélé à quel point la haine et l’hostilité à l’égard de ceux que nous percevons comme différents peut s’avérer être une arme mortelle. Cette leçon continue d’être vraie pour les usagers de drogues puisque ceux qui vont le moins mal sont ceux à qui l’on a permis de se fondre dans la masse en étant plus des toxicomanes mais des usagers du soin.
Quand aux autres, advienne que pourra et le sida, de grande cause nationale se mue en cirrhoses grande casse nationale d’usagés… de drogues.

Fabrice Olivet