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Entre 1990 et 2005, l’épidémie de sida parmi les usagers de drogues a eu 3 conséquences majeures, d’ampleur inégales, dont la société française n’a peut-être pas entièrement pris la mesure :
1° La naissance et l’affirmation de la politique de réduction des risques liés aux usages des drogues (rdr), une nouvelle réponse aux questions posées par l’usage des drogues et la toxicomanie.
2° La naissance et la sédimentation du problème de l’hépatite C et de son appendice, la co-infection VIH/VHC, dont le principal gisement trouve son origine dans les années de prohibition de la vente des seringues aux usagers de drogues.
3° L’essor et la diffusion d’une consommation importante de cocaïne, dont le marché est en croissance régulière et touche maintenant l’ensemble de la société sans distinction de classes ou de ressources économique.
Ces trois éléments trouvent à
la fois une explication et un renforcement dans la
dégradation constante que subit l’image du
« toxicomane », une figure
« inventée », par les
psy (psychiatres et psychanalystes pour une fois associés),
des années 50, qui évite à nombre de
consommateurs de drogues de se poser des questions sur
eux-mêmes.
En effet, depuis l’image
vénéneuse et fascinante du junkee 70’s
genre Lou Reed ou Keith Richard, les
« drogués », et tout
particulièrement les héroïnomanes,
voient leur stigmatisation bizarrement renforcée par
plusieurs facettes du politiquement correcte. Le retour aux valeurs
comestibles de l’écologie rend
particulièrement odieux le recours aux poisons chimiques,
mais plus que tout, l’affirmation forcenée de la
liberté individuelle, érigée en valeur
suprême, paraît s’inscrire en
antithèse absolue de la dépendance volontaire
subie par le drogué. Cet anathème
définitif rend toute parenté, même
lointaine, avec les « toxicos »,
absolument intolérable. En conséquence, les
sniffeurs de cocaïne, les avaleurs d’ecstasy, les
gobeurs de pilules psychotropes de tout ordre et toutes couleurs,
s’affranchissent allègrement de toutes
précautions ou avertissement délivré
au nom du soin aux toxicomanes. Ne parlons pas des consommateurs de
cannabis, pour la grande majorité desquels,
l’évocation d’un soin quelconque
associé à leur drogue
préféré résonne comme une
espèce d’obscénité.
Nous nous retrouvons dans la situation paradoxale d’avoir
tellement bien réussi notre combat contre le sida et son
vecteur principal, la seringue, que le bébé dans
l’eau du bain a été avalé
à grandes goulées par notre ennemi de toujours,
la peur. La peur du sida, devenue peur de la seringue, s’est
muée en peur des toxicomanes. L’affaire st
entendue. Finie les interrogations post-soixante-huitardes sur la
dépénalisation de l’usage des drogues
dans le sillage de nos voisins européens. La
réduction des risques, d’accord, mais en silence
et seulement pour les condamnés à morts. Pour les
autres, les consommateurs festifs, occasionnels,
récréatifs, c’est à dire
pour ceux qui se comptent par millions, rende changé sous le
soleil. « La drogue C de la
deum » voilà un slogan qui innove.
L’ignorance où nous avons
délibérément maintenue le grand public
sur le virage à 180° opéré par
la politique de réduction des risques (rdr) , nous explose
aujourd’hui au visage.
Paradoxalement les résultats
obtenus, en catimini répétons-le, sont uniques en
Europe. Overdoses divisées par dix, recul de la consommation
d’opiacés illicites et recul des pratiques
d’injection, notamment chez les jeunes.
Le
débat d’idées, bien que faiblement
étendu au-delà du cercle des
spécialistes, n’est pas en reste. Vulgarisation
d’une approche pragmatique de la consommation de drogues,
amorces de débats publics (rapports Roques, Parquet ,
campagnes de la MILDT sur « un monde sans drogues
ça n’existe pas… »,
naissance de l’addictologie, autant
d’étapes intéressantes sur
l’évolution de la pensée
française concernant les drogues.
Enfin,
l’apparition et la structuration de l’auto-support
chez les usagers de drogues est, malgré tout, une
avancée réelle dans la reconnaissance formelle
des usagers, au moins comme interlocuteurs officiels, à
défaut d’être acteurs, du
systême de soins. Cette parole reste encore audible
grâce aux associations (et pas seulement ASUD), et trouve un
relais inattendu dans les dispositions légales relatives
à la représentation des usagers dans les
structures de soins ( loi
« Kouchner »sur le droit des
malades –2002 et loi dite de rénovation de
l’action médico-sociale-2002 aussi).
Mais la grande victoire, celle que tout le monde s’arrache,
même les opposants les plus déterminés
de la réduction des risques, c’est la victoire sur
les morts du sida. Là, le résultat
est… stupéfiant : 1376 sida
déclarés chez les usagers de drogues en 1994,
11 en 20041 , 2% des nouvelles contaminations en 2004 contre
28 %, dix an plus tôt.
Point barre. Le
sida, encore et toujours le sida Les usagers de drogues
représentent un segment de population pour laquelle les
conséquences de l’épidémie
de sida ont été absolument bouleversantes.
La mortalité s’est située
très rapidement
à des niveaux extrêmement
élevés et
n’a suscité que très peu de
mobilisation sociale.
Du fait de la prohibition et d’un véritable
discrimination
à leur endroit, pour les toxicos la mort violente ou
prématurée, accidentelle ou criminelle, est une
hypothèse normale. Le sida a, dans un premier temps,
renforcé leur exclusion et leur sentiment
d’abandon.
Ensuite la crainte s’est emparée des
élites de
notre pays. Cet énorme réservoir à
virus,
majoritairement hétérosexuel (dans les
même
proportions que le reste de la population), a suscité un
vent de
panique. Ce que l’on a appelé plus tard
« Le
scandale du sang contaminé » trouve
notamment son
origine dans les pintes de sang soutirées en prison
à des
toxicomanes séropositifs, sans que l’on ait pris
le
minimum de précautions prophylactiques.
L’ampleur du désastre a permis la mise en place
des premières mesures de rdr (1987 décret Barzach
sur les seringues, 1993, 4000 places de méthadone, 1996
Autorisation de Mise sur le Marché du Subutex
â…).
Cette réussite-là est surtout sensible chez les« classes moyennes » de la toxicomanie. Ceux pour les-quels la stabilisation sociale et médicale est le fruit d’un accès au produit sécurisé par le statut de patient. Là aussi, la singularité française s’est affirmée dans le paradoxe. Une loi sur les stups, parmi les plus répressives d’Europe, un nombre de prescriptions légales d’opiacés par tête d’habitants qui nous place en pôle position. L’ignorance où nous sommes du nombre réel d’usagers de drogues par voie intraveineuse, nous interdit les cocoricos intempestifs quand à la proportion d’usagers des années 80, réellement sauvés du sida par la substitution. Ce qui est sûr, c’est qu’une grande partie des personnes vivant avec le VIH, ayant échappé à la grande précarité et ayant survécu jusqu’à l’arrivée des multitraitements sont aujourd’hui vivants car ils ont pu avoir accès à ces traitements en 1994, 95 ou 96. La question est, plus que jamais, ayant réussi, contre vents et marées, à franchir le cap de la quarantaine, cette génération va-telle voir fleurir ses cinquantes printemps ?
La
co-infection est presque exclusivement une maladie de
l’injection de drogues des années 70-80-
début 90. Les enjeux thérapeutiques sont
évidemment rendus complexes du fait de la
vulnérabilité accrue des patients. En fait,
soyons clairs, les décès récents
d’usagers ou d’ex-usagers sont dus dans leur grande
majorité à la co-infection et non plus au seul
vih. En plus il faut compter avec les dommages de la consommation
associée d’alcool et de psychostimulants
(cocaïne , amphétamines, MDMA), d’alcool
et de méthadone, d’alcool et
d’anxiolitiques/somnifères. Sans oublier bien
sûr, les ravages de l’alcool tout court (ex-usagers
ayant « réussi » un
cure de désintoxication par exemple.)
Voilà, l’enjeu véritable,
voilà ce qui devrait mobiliser les médias qui se
gargarisent avec les résultats
« globalement positifs » de la
lutte contre le sida chez les héroïnomanes.
Voilà enfin et surtout de quoi préfacer le livre
noir des non-dits de notre politique « de lutte
contre la drogue » , plus que jamais soumise aux
vents mauvais de la politique politicienne, engluée depuis
dix ans dans un débat absurde sur les dangers du cannabis
alors que le véritable monstre passe
déjà son muffle sous nos portes.
La
cocaïne injectée reste un facteur de risque
important tant pour la contamination que pour la prise en charge des
patients vih..
Depuis la fin des années 80, la
France a connu un véritable pic de consommation de cette
drogue, utilisée sous ses formes diverses, en
général adaptées au clients
potentiels, « lignes de coke »
des beaux quartiers, crack du Nord-est parisien,
« képas » des rmistes
des centres méthadone de province.
Ce sujet
n’est jamais traité de manière globale.
Seuls ses aspects spectaculaires et médiatiques font la une
de la presse ( artistes pris le nez dans le sac ou squatters
expulsés sous les caméras). Or les usagers de
cocaïne sont vulnérables face au vih. Parmi eux,
les injecteurs sont plus enclins que les
héroïnomanes à prendre des risques du
fait du caractère beaucoup plus compulsif de leurs
consommations (contamination et sur-contamination). Leur mode de vie
chaotique handicape généralement la
régularité de la prise des traitements. Quelques
cas extrêmes , comme les prostituées des
boulevards et de la périphérie
représentent un véritable enjeu en termes de
santé publique ou même de simple
humanité. La pression financière et psychique
exercée par la clientèle en faveur des rapports
non-protégés est un facteur de risques
supplémentaires.
Ne pas oublier non plus la
population des back-room et/ou amateurs de sites
« bare-backer » où la
proportion d’amateurs de psycho-stimulants et notamment de
cocaïne mériterait d’être
étudiée un peu sérieusement.
Voilà un tableau succinct qui n ‘a de
sens que si l’on est conscient de l’impact terrible
que la crise économique a eu, et continue d’avoir
sur tous les items de la consommation de psychotropes licites et
illicites
C’est
le véritable marqueur des zones d’ombre de la
prise en charge ,et des limites de l’action de la politique
de réduction des risques en matière de sida. En
faits et en actes, la précarité renforce et
multiplie tous les facteurs de risques évoqués
précédemment :
-Les exclus
forment le noyau des personnes en échec dans les programmes
de substitution (injection quasi-systématique du Subutex,
souvent acquis au marché noir, alcoolisation
fréquente et co-consommation de tranquillisants pour les
usagers de méthadone),
-Les exclus
co-infectés vih/vhc sont plus souvent et plus rapidement
à un stade avancé de dégradation du
foie (cirrhoses et pré-cirrhoses). Ils sont
également peu pris en charge dans les filières de
traitement par crainte de la non-observance.
-Les exclus
forment le bataillon de choc des
« crackers » du Nord-est parisien
les plus problématiques. Ajoutons, pour être
complets, que la précarité sociale va
bientôt être la caractéristique majeure
des populations d’usagers persistant à utiliser
l’injection comme mode principal de prise de drogues (en
général des médicaments
détournés ou de la cocaïne)
La réduction des risques a donc vaincu le sida, non pas grâce à la recherche médicale, ni même aux traitements, mais bien à cause d’un petit changement de ton qui s’appelle tolérance à l’égard des comportements d’autrui. C’est bien la tolérance qui permet aux pharmaciens de délivrer des seringues stériles à des drogués, c’est la tolérance qui permet aux généralistes de se poser la question de la prescription médicale d’opiacés. Ce tournant est révolutionnaire. Il contredit toute la philosophie sociale contenue dans la loi de 70 qui pénalise l’usage de stupéfiants.
L’ensemble de l’édifice vacille, mais tient bon. Après les avancées courageuses de Simone VEILL et de son secrétaire d’Etat DOUSTE-BLASY, les années de tâtonnements du ministère KOUCHNER et le bouquet final de Mme MAESTRACCI, présidente de la MILDT entre 1997 et 2002 , la politique française en matière de drogues a trouvé son point d’équilibre. Le volet médical de la politique de réduction des risques est conservé, polarisé principalement autour de la substitution. Il s’agit officiellement de permettre à des instruments thérapeutiques supplémentaires de trouver leur place aux côtés des prises en charges plus traditionnelles orientées autour du sevrage et de la psychothérapie. On feint de croire qu’il y a équivalence de résultats. Que seules les méthodes diffèrent. A part quelques grincheux de droite ou d’extrême-droite qui continuent de crier « au loup » en prétendant que l’on « donne de la drogue aux drogués » l’honneur est sauf. La médecine générale voit la toxicomanie tomber dans son escarcelle et le débat de société initié par Mme Maestracci et sa société-sans-drogues-qui-n’existe-pas, est escamoté.
La réduction
des risques elle-même est réduite à ce
qu’elle n’est pas, une méthode de lutte
contre le sida radicale, ayant obligé l’Etat
à prendre quelques mesures d’urgence, comme la
vente libre des seringues. Pour mieux circonscrire le
phénomène, on publie un
décrêt en 2005 qui borne soigneusement les actions
de rdr autour de tout ce qui touche la prévention des
risques liés à l’injection, avec une
petite lucarne sur l’auto-support et la santé
communautaire. Ce travail d’orfèvre,
confié à la MILDT, a comme raison officielle la
« légalisation de la
rdr ».
Or toutes les zones
d’ombre entourant l’édifice viennent
régulièrement rappeler que la
citoyenneté, c’est à dire
l’intégration dans la cité, reste le
principal enjeu de cette épidémie de sida.
Les bons résultats énoncés chaque
année par l’INVS concernent des populations qui,
grâce à la substitution, ont vu leur besoins
reconnus, légitimés, et plus globalement se sont
vues enfin reconnaître une identité. Pour cela, il
a fallu mentir au public. La reconnaissance reste quasi-clandestine car
aucun gouvernement n’aurait le courage de dire que la guerre
à la drogue a permis la victoire du sida.
Quand
aux autres, ceux qui ont ratés le coche, ceux qui en plus
d’êtres des drogués, sont des pauvres,
des zonards,
ceux qui parlent tout seuls, sans même un portable pour leur
tenir compagnie, ceux qui se lavent pas beaucoup, ceux qui demandent
encore et encore « vous auriez pas une
cigarette ? », ceux à qui il
reste des chiens
à défaut de protables, leur
intégration suppose
des moyens que la France n’a pas, à
l’image de la
Suisse qui propose des programmes
d’héroïne
médicalisée où
l’hébergement et
l’emploi sont parties intégrantes du traitement.
Alors le
sida, est une grande cause nationale qui nous a
révélé à quel point la
haine et
l’hostilité à
l’égard de ceux que nous
percevons comme différents peut
s’avérer être
une arme mortelle. Cette leçon continue
d’être vraie
pour les usagers de drogues puisque ceux qui vont le moins mal sont
ceux à qui l’on a permis de se fondre dans la
masse en
étant plus des toxicomanes mais des usagers du soin.
Quand aux autres, advienne que pourra et le sida, de grande cause
nationale se mue en cirrhoses grande casse nationale
d’usagés… de drogues.