Rechercher dans le site
avec Google



Pour répondre ou commenter ce texte, vous pouvez écrire à
webmaster@asud.org

Lettre ouverte à Christine Boutin

Défense et illustration de l’Auto Support des Usagers de Drogues (A.S.U.D.)

Pour nous autres, drogués, les drogues ne sont pas un sujet d’indignation patriotique. Non, les drogues pour nous ça veut dire la mort, la douleur, la trahison, le stress, mais aussi l’aventure, le plaisir, l’évasion, le réconfort, l’absurdité comique et…l’art. C’est peut-être parce-que nous avons été directement touchés dans nos chairs, à travers nos amours, nos amitiés, nos familles, que nous avons aussi le droit de rire de la drogue, de rire à la fois de ses effets et des effets qu’elle a aussi sur l’imagination. D’ailleurs le plus gigantesque canular que La Drogue a réussi à monter est de faire croire à son existence.

Dans un courrier adressé au Premier Ministre, soixante-dix -huit députés peu connus – à l’exception de Christine Boutin et de deux ou trois autres - sont apparemment scandalisés par les subsides- pharaoniques- consentis par l’Etat à l’Auto Support des Usagers de Drogues (ASUD). ASUD est une association encadrée, notamment, par des consommateurs ou ex-consommateurs de substances illicites. Il est des gens pour considérer que c’est moralement condamnable.
Nous avons donc été condamnés pour ce que nous sommes et non pour ce que nous faisons. D’ailleurs l’ensemble du document respire la bonne conscience! C’est un texte écrit « contre la drogue », or pour paraphraser John Mordaunt, un pionnier de l’autosupport mort du sida en 1994, les cris de haine contre la drogue, sont d’abord des cris de haine contre les drogués!

Et puis il y a la colère. Un sentiment d’injustice absolue. L’épidémie de sida qui s’est abattue sur nos potes, nos amantes et amants, nos dealers ou nos compagnons de beuveries des années 70 -80. Ils sont morts parce que les « Christine Boutin » de l’époque, avec les mêmes arguments, la même philosophie, et probablement la même sincérité, ont pensé que pour guérir les toxicomanes, il fallait les empêcher de se procurer les seringues. Résultat: des milliers, des dizaines de milliers d’agonies dans des souffrances inouïes. Et ça continue. Des fois, il faut avoir le courage d’affronter cette réalité. Quand on commence à vouloir faire le bonheur des gens malgré eux… Souvent ça le fait pas.

Pourquoi Christine Boutin ?

Alors pourquoi écrire à Christine Boutin? Parce qu’il paraît qu’elle a du cœur (comme Rodrigue, au sens XVIIe siècle du terme). Parce-que, au travers des médias, ses convictions réacs sur la famille et la sexualité ne seraient pas dictées par une haine du plaisir pris par d’autres, mais par un authentique sentiment chrétien d’amour. D’amour et de charité, puisque ça va ensemble. Moi je ne suis pas chrétien, je suis athée. Par contre, je sais faire la différence entre les haineux, pessimistes qui pensent que l’ordre les garantit de la chienlit des pauvres, et les réels croyants qui pensent qu’une morale, fut-elle chrétienne, préserve notre civilisation sérieusement menacée par le matérialisme.

ASUD, enfant illégitime de la droite
Une première chose : ASUD est un enfant de la droite française. Un enfant bâtard, sans doute, mais les faits sont là. Depuis 1992 ( quatorze ans donc!) ASUD existe, financé d’abord par l’Agence Française de Lutte contre le Sida (AFLS), sous la responsabilité indirecte de Simone Veil et de son secrétaire d’Etat Douste-Blazy. Depuis, au fil des alternances, ASUD a toujours reçu un soutien implicite ou explicite de la part des anciens démocrates chrétiens, jusque et y compris lors de la fameuse commission sénatoriale « Drogues l’autre cancer », qui a lancé en 2002, la croisade contre la politique de réduction des risques, en général, et contre ASUD en particulier. A l’époque, forcé de quasiment se justifier d’avoir soutenu financièrement notre association, le ministre de la Santé de l’époque, le Dr Mattei, rappelle spontanément le travail de terrain irremplaçable effectué par ASUD Marseille dans sa ville d’origine.

Seconde chose : La came et le sida en banlieue : un tabou
Les deux derniers présidents d’Asud-Marseille sont tous deux successivement morts du sida, condamnés à périr, bien des années après, malgré les trithérapies, ayant grapillé quelques années supplémentaires grâce à la substitution. Mohamed Hamla et Mansour Hamadi étaient d’authentiques marseillais, bien représentatifs de cette génération, portant des rêves commencés à Fes, Alger ou Casablanca. Pour cette génération et cette communauté, la « came », c’est-à-dire l’héroïne, et l’épidémie de sida-hépatites, ont représenté un cataclysme dont on ne mesure pas encore toute l’étendue. Dans certains quartiers, il est peu de familles qui n’aient à déplorer la mort ou l’invalidité permanente, d’un fils, d’une fille,… Tout cela étant rendu plus cruel par le poids du tabou social plus pesant sur la drogue.

Nous l’avons déjà écrit, les toxicomanes morts du sida au tournant des années 90 étaient avant tout des Mohamed et des Mansour. Les morts ont été non seulement ignorées, mais délibérément occultées, avec l’encouragement donné, là aussi avec l’approbation de certains militants politiques, aux soi-disant « chasses aux dealers ». En guise de débat sur la drogue et le sida en banlieue, nous avons eu droit à quelques lynchages de toxicos en bonne et due forme, le tout organisé par les caïds du coin, quelquefois principaux fournisseurs de cannabis, peu désireux de voir les « junkees », attirer le regard de la police.

C’est pas moi c’est la Drogue !
LA DROGUE N’EXISTE PAS ! Les molécules existent, les drogués existent, les prisons existent, les dealers, les escroqués, les braqués, les paumés…Mais La drogue point. Ce deus ex machina arrange tout le monde parce qu’il n’est personne! Et pourtant, le nombre de fois où il est cité à la barre des témoins, à charge ou à décharge
Les parents :. « c’est pas moi qui ait anéanti la vie de mon gosse, c’est La Drogue …! »
Les toxicos : « c’est pas moi qui ait arraché le bras de cette mamie en la traînant derrière mon « scoot », c’est La Drogue. »
Les éducateurs, le système : « ce n’est pas nous qui avons failli à nos missions : c’est La Drogue qui les entraîne entre ses! »
La Drogue, et son avatar discret le vilain dealer, sont là avec un dos large entre ses deux ailes de chauve-souris Et si La drogue avait été inventée, Madame Boutin ? Justement par ceux qui depuis trente ans sont comptables de l’échec de la politique de répression menée tout azimuts

Un choix conscient et souvent rationnel
D’ailleurs, il est paradoxal que ce soit justement vous qui défendiez ce mythe de La Drogue, ce qui est une façon de se défausser à bon compte d’un geste qui engage, qu’on le veuille ou non, la pleine responsabilité des consommateurs. Je croyais la droite française philosophiquement acquise à la responsabilité individuelle. La drogue n’existe pas, elle n’est pas contagieuse et la plupart du temps, les consommateurs, même les plus jeunes, se donnent un mal fou pour en trouver. Les dealers qui viennent proposer des doses gratuites à la sortie des écoles, j’aurais adoré les rencontrer lorsque j’étais toxico. Il s’agit encore d’un de ces artefacts qui prolifèrent spontanément dans la planète imaginaire baptisée « La Drogue ».

Les toxicos passent la moitié de leur vie à pourchasser les dealers, l’autre étant consacrée à monter des plans, plus ingénieux les uns que les autres, pour se procurer des drogues. Je veux bien qu’ils fassent tout cela contraints et forcés par le manque, mais il serait plus juste de parler de choix éclairé par la nécessité. Ce qui est vrai, c’est que très souvent le choix de prendre une drogue ou non, est conditionné par l’adage « entre deux maux, choisis le moindre ». Ce choix est fait contre la misère, contre la folie – et je parle bien sûr des addictions véritables, pas des expérimentations- et même contre l’ennui (qui n’est pas le moindre des maux), mais il est fait par des êtres conscients et rationnels. Évidemment plus l’addiction augmente d’intensité et plus le choix est limité par le manque physique et psychique, mais vouloir atténuer la responsabilité des usagers est une conséquence de la culpabilité des parents. Dans le duo parent-enfant, on introduit un troisième larron : La Drogue qui est paré de tous les vices, mais qui n’existe pas.

Le langage du cœur.
Je vais tenter d’utiliser le langage qui ne s’appuie sur aucune statistique, qui n’a besoin d’aucune démonstration. Ce langage est celui que l’on entend au tréfonds de soi, là où une petite lueur fragile brille qui s’appelle conscience-je crois …Nous pensons qu’un simple consommateur, qui ne commet pas d’autre délit que celui de consommer du cannabis plutôt que de l’alcool, ne devrait pas être poursuivi, et cela relève de notre conscience, Madame Boutin. Cela fait partie de notre devoir de démocrate de soutenir les opinions que nous considérons justes, nous en faire un grief à titre professionnel est pour le moins inquiétant pour l’exercice de la démocratie.

Bref ce qui choque dans cette lettre des « 78 » c’est qu’elle est inhumaine. A 16 ou 17 ans un adolescent français du XXIe siècle court toujours le grave danger de vouloir essayer l’héroïne ou la cocaïne par voie intraveineuse, malgré son caractère illicite! Qui va l’avertir sur les dangers du sida et de l’hépatite, dès lors qu’il aura pris la décision de se shooter ! Qui va lui montrer les gestes simples qui le garantissent, de l’overdose, de l’abcès, de la septicémie. Attention à ne pas laisser entendre des choses que vous n’écrivez pas, mais que certains de vos électeurs peuvent penser : ils ont chopé le sida…Ils n’avaient qu’à pas se droguer !

Responsables mais pas coupables
Nous sommes responsables de nos actes, à condition de nous accorder tous les attributs de la responsabilité . En connaissance des causes et des effets, nous choisissons le moindre mal en toute conscience. Il s’appelle drogue parfois, nous en faire grief est absurde et méchant. C’est pourquoi je vous adresse cette lettre ouverte, car de toutes les injustices que j’ai eu à côtoyer, celle qui concerne les usagers de drogues est celle qui s’apparente le plus au racisme: je te condamne parce que je ne te comprends pas..

Tout le travail d’ASUD consiste à faire l’inverse. Nous sommes des drogués ou des ex-drogués, et nous prétendons être comme vous, être vous, une part de l’humanité, qui aime, qui souffre et qui s’enivre parfois quand la vie pèse trop lourd. La loi de 70 qui réprime les gens qui choisissent le chanvre plutôt que la vigne est une loi inhumaine. C’est pour nous empêcher d’exprimer ces opinions qu’on nous intente ce procès. Au nom de l’humanité, Madame Boutin, accordez nous la présomption d’innocence, avant de signer un texte qui nous condamne sans nous avoir entendu.

Fabrice Olivet