Les GAV, ça gave !

Éducatrice au Bus 31/32 à Marseille, Pauline raconte une journée de combat ordinaire pour qu’un usager placé en garde à vue puisse recevoir son traitement de substitution aux opiacés (entre autres).

Un matin de mai, je suis au local à faire un point sur le stock de matos du PES (programme d’échange de seringues) lorsque vers 11 heures, le téléphone sonne :
« Bonjour, je suis psychiatre à la Conception1 et je viens d’être appelé par le commissariat pour un gardé à vue un peu excité… Enfin… Comment dire, je viens d’arriver aux geôles et ça va pas du tout ! Il me dit qu’il est suivi par votre structure… Et puis je me demandais, enfin si vous pouvez… lui amener son traitement ? Désolé, je ne suis vraiment pas habitué, je ne sais pas trop comment ça se passe dans ce cas-là. »

Le ton est donné. J., un jeune de 25 ans est en manque depuis plus de vingt-quatre heures, et l’heure tourne… Je fais le point avec ce fameux psychiatre, un peu paniqué à l’annonce du traitement conséquent du garçon (métha, Seresta®, Stilnox®, etc.). Les flics ne lui ont rien communiqué sur une quelconque procédure, ils l’ont appelé, il l’a vu, et maintenant… ben, il se débrouille. Je passe le téléphone à ma collègue médecin pendant que je prépare mon sac dans l’idée de lui amener tout ça le plus vite possible. Par chance, c’est un jour où j’ai ma carte d’identité sur moi. Dernier point avec le médecin, qui me remet tout son traitement pour un jour et m’explique que si je me dépêche, le psy fera le lien avec J. Pas besoin d’ordo, rien, le mot d’ordre, c’est « vite, vite, VITE » ! Je prends le nom du doc et de l’officier de police judiciaire (OPJ) à demander en arrivant, et je cours prendre le métro.

Sur la route, je pense à J. que je connais bien, il doit péter les plombs. Il est en garde à vue (GAV) depuis plus de vingt-quatre heures parce qu’il s’est fait défoncé la tête par un vigile de la gare et qu’il n’a pas dit merci… En gros, c’est lui qui se fait agresser et se retrouve à la fois en GAV et en manque… Bref, il doit nager dans le bonheur.

 

UNE QUESTION DE CHANCE

Il y a plusieurs mois, une travailleuse sociale avait travaillé sur l’accès aux traitements de substitution aux opiacés (TSO) en garde à vue. Elle faisait le lien avec les autres centres, et accédait aux geôles (cellules de GAV). Ce n’était pas parfait, mais ça avait au moins le mérite d’être là. Ce poste n’existe plus. Tout dépend maintenant du bon vouloir de l’OPJ présent sur les lieux qui décide de nous appeler… ou pas. Une fois, on nous nous a même proposé d’amener des seringues avec le traitement… Mais souvent, les gars sortent après soixante-douze heures de GAV et débarquent chez nous en état de manque infernal.

11h25 : J’arrive au commissariat et découvre une belle file d’attente jusqu’au guichet d’accueil.
11h40 : Je me dis que si je ne passe pas maintenant, je vais louper le psychiatre, alors je tente d’interpeler une fliquette qui passe par là. Elle est au courant : « Ah oui, le jeune qui gueule en bas, attendez ici, je vais appeler les geôles. »

12h00 : Jour de manif, on nous enferme dans le commissariat le temps que le cortège passe sur La Canebière et toujours personne pour me renseigner, alors je retourne au guichet et réexplique. Ils ne sont pas du tout au courant car évidemment, entretemps la fliquette est partie en pause déjeuner. « Vous êtes sa compagne ? Non ? Eh bien, je ne sais pas si ça va être possible, attendez là, je vais me renseigner. » Mais oui, bien sûr, pourquoi ne suis-je pas sa compagne ? Cela aurait été plus simple, ils commencent sérieusement à… J’appelle ma collègue de l’Observatoire des droits des usagers (ODU) d’Asud. Ça fait plusieurs mois qu’on réfléchit ensemble sur la délivrance des TSO en GAV, car je connais bien la situation marseillaise et à ce niveau, disons-le clairement, Mars est dans le cosmos !!

 

« POURQUOI IL PREND AUTANT DE MÉDOCS ? »

12h30 : « Comprenez mademoiselle, il y a actuellement vingt entrées en GAV mais après, on s’occupe de vous. » Ils me demandent de patienter encore un peu, juste un peu. Je fais les cent pas dans le hall, on me demande à plusieurs reprises de m’asseoir et d’attendre calmement.
13h30 : Mon premier contact – la fliquette – revient de sa pause et me fait un grand sourire. « Ben alors, vous êtes encore là, c’est pas réglé cette histoire ? Il va nous retourner le sous-sol si ça continue… Bon, je vais voir ce que je peux faire. » Cette fois, je ne la lâche pas d’une semelle, elle appelle les geôles devant moi : « Alors J.C., il y a toujours le médecin du jeune excité d’hier, elle lui amène ses trucs, tu sais. » Elle rit : « Eh bien, c’est pas simple, il est très agité votre patient, pourquoi il prend autant de médocs ? » Oui, mister blueenfin, je ne suis pas son médecin… énervée, je suis.
Nous sommes maintenant l’après-midi, c’est la relève des geôliers, et J. est vraiment le cadet de leur souci. À nouveau, on me dit que d’ici une demi-heure, ça sera bon. Je fais le pied de grue devant le comptoir d’accueil. Voyant que je m’impatiente, un policier m’interpelle en me demandant l’ordonnance… que je n’ai pas car tout avait été organisé avec le psy que je devais voir en arrivant. Quelle erreur de ma part, le médecin en question est parti il y a bien longtemps. Et du coup, retour à la case départ, il me faut cette ordo. J’appelle donc le médecin de 31/32 pour qu’elle me faxe tout ça au numéro qu’on me donne.

14h00 : « Non, pas de fax, on n’a toujours rien. Ah mais oui, pardon, on a changé de numéro il y a quelque mois. » Évidement ! Je demande à voir l’OPJ, ce n’est pas possible, je transmets trois nouveaux numéros de fax à ma collègue. Heureusement, le jeudi dans notre structure, j’ai le temps, contrairement à J. qui poireaute toujours, ça me rend folle ! Comment, en 2016 à Marseille, peut-on être autant à la masse sur le droit des usagers ? On en est à vingt-sept heures de GAV et l’heure continue de tourner !

15h00 : Après plusieurs péripéties du même genre, un geôlier arrive à l’accueil, je me rue sur lui. Il fait le point avec moi sur le traitement et non, c’est pas simple : trois comprimés à prendre avec de l’eau plus deux fioles de sirop, je ne sais pas s’il va s’en sortir le gentil fonctionnaire… Bref, j’insiste lourdement sur l’importance que tout cela lui soit délivré au plus vite et repars en croisant les doigts.
Le lendemain, J. est présent sur notre unité mobile avec une tête à faire peur : le nez cassé et bien tordu, et deux énormes cocards, mais il garde le sourire. Je le laisse tranquillement voir l’infirmière puis discute avec lui. À aucun moment il n’a su que j’étais au commissariat, il a eu la moitié de son traitement vers 19h00, juste avant d’être libéré, soit quatre longues heures après ma discussion avec le flic des geôles. Il ne comprend pas mon énervement : « Ça va Pauline, c’est pas ma première gardav et d’habitude, j’ai rien du tout, mais merci beaucoup, c’est sympa. » Il me prend dans ses bras et retourne avec les autres. Aucun droit, rien, et quand il en a un peu, c’est déjà ça. La page de réclamations écrites au commissariat pendant mes longues heures d’attente aura-t-elle une suite ? J’ai pourtant bien inscrit les coordonnées du Csapa et relaté mon aventure en détails, mettant en avant le droit des usagers de drogues, etc. Un mois après, toujours pas de nouvelles et je n’en attends plus. Combien de Caarud et de Csapa ont un petit dossier « Délivrance TSO en garde à vue » avec des histoires similaires ? Combien d’usagers de drogues seront encore traités comme des sales tox dont tout le monde se fout ? L’ODU a , malheureusement , encore de beaux jours devant lui.

 

PATIENTS SOUS TSO EN GAV, QUELS SONT VOS DROITS ?

city_red1°) Si vous êtes en possession d’une ordonnance de TSO, le commissariat est tenu de prévenir votre centre, votre cabinet médical, ou la personne de votre choix qui sera susceptible de le faire.

2°) Si vous n’avez pas votre ordonnance, la visite d’un médecin est obligatoire au bout de la première heure de GAV (art 63-3 du code de procédure pénale).

3°) La visite d’un avocat, éventuellement commis d’office, est également obligatoire (art 63-4).

 

 

Sources

TSO : Manuel des droits des usagers des traitements de substitution aux opiacés (Asud)

Toxico ? moi ? Jamais !

L’usage de drogue dans la communauté LGBT est un sujet à la mode. Les mauvaises langues diront que l’arrivée du slam permet de renouer avec la vision classique de la consommation de substances illicites, une pratique « ordalique », du nom des jugements de Dieu pratiqués au Moyen Âge où la mort est une option assumée. D’autres, comme Thierry, préfèrent nous parler de la sociologie des drogues chez les gays, y compris dans ses aspects les moins politiquement corrects. Et si l’expression d’une certaine « toxicophobie » ramenait la communauté LGBT à l’endroit que la Manif pour tous leur refuse obstinément : une assez banale normalité ?

Depuis mes 15 ans et mon premier joint (ou depuis mes 7 ans et mon premier tube de colle), j’ai expérimenté toutes sortes de drogues récréatives dans divers lieux et soirées au sein des communautés gays. Les drogues font partie de la culture du clubbing gay ou sont consommées durant de grandes fêtes qui participent à créer une sociabilité commune, un rituel qui nous permet de nous retrouver entre nous, un peu comme certains hétéros ont leurs matchs de foot et leurs repas de famille. D’après diverses enquêtes, l’usage de drogues serait plus fort dans la communauté gay et lesbienne que dans ladite « population générale ». Les analyses les plus connes diront que c’est la preuve d’un mal-être identitaire et d’une souffrance. Je crois au contraire que c’est lié à une recherche de liberté, d’expérimentation du plaisir et à une déconstruction des normes sociales visant à contrôler nos corps.

 

DÉSINHIBITION OUI, DÉRESPONSABILISATION NON

Un des facteurs d’usage est également lié à la sexualité, qu’elle soit avec un seul partenaire ou en groupe, afin de multiplier les plaisirs et pour une plus grande performance dans la durée et les pratiques. C’est évidemment quelque chose qui inquiète fortement les pouvoirs publics puisque nous sommes bien connus pour être un « groupe à risque », « vecteurs de maladies » et de « risques sanitaires ». Cette crainte se retrouve dans la communauté gay elle-même, au point que l’usage de drogues, en particulier en contexte sexuel, est parfois assimilé à un « comportement à risque ». Régulièrement, des campagnes de prévention nous alertent sur les dangers de certains produits à la mode qui conduiraient à une plus grande prise de risque sexuels. Une année, c’est la guerre au GHB, l’autre, c’est contre la crystal meth, et ainsi de suite selon la panique du moment.
Ce qui est mis en avant est bien sûr le risque de désinhibition que peut faire ressentir tel ou tel produit, un message souvent entendu de la part des acteurs de prévention essayant de comprendre les raisons d’un manque ou d’une baisse d’usage de la capote. De façon intéressante, il faudrait souligner que le produit le plus souvent invoqué dans ces cas-là est l’alcool, et que cette drogue étant légale, elle suscite des recommandations de modération mais jamais de panique et de peur aussi forte puisque son usage est généralement bien plus connu et maîtrisé.

Pour ma part, je suis toujours quelque peu sceptique sur ces campagnes, car si je ne nie pas la désinhibition que peut causer un produit, mon vécu personnel me pousse à rejeter l’association un peu trop facile entre désinhibition et déresponsabilisation. Quand je me drogue, quand bien même je suis « grave défoncé », je conserve en moi une éthique morale, une sorte de « subconscient », diraient les psys, qui fait que je me refuse à être violent, à prendre ou faire prendre des risques, ou mettre en danger quelqu’un.

Et je ne crois pas être seul dans ce cas. Si l’usage de drogues peut révéler ou exagérer certains de nos comportements, peut-on vraiment blâmer un produit en particulier pour un comportement social ? N’est-ce pas plutôt que certains d’entre nous intériorisent les discours dominants toxiphobes et les reprennent à leur compte pour excuser et justifier leurs propres échecs, comme si « la drogue » était responsable de tout ?

 

DE LA « TOXICOPHOBIE » EN MILIEU GAY

Je n’ai pas de réponse définitive à ces questions car je ne voudrais pas généraliser à partir de ma propre expérience. Cependant, l’histoire de la lutte contre le sida nous a appris qu’alors que les usagers de drogues étaient considérés comme incapables de se protéger, ils ont au contraire prouvé être la communauté la plus responsable en systématisant les comportements de prévention et de protection au point que la prévalence VIH a très fortement chuté.

Ces articles dans la presse gay ou ces campagnes d’alerte ne participent-ils pas à une toxiphobie générale en hiérarchisant les produits et les usages, et donc, les usagers de drogues entre eux ? Ces hiérarchies symboliques nous divisent au point que certains pensent prendre des drogues sans être de « vrais drogués », car ils se sentent éloignés des images les plus stéréotypées sur les usagers de drogues, qui ne seraient que ceux souffrant d’addiction ou prenant ce produit que je ne prends pas, ou consommant de telle façon, ou encore appartenant à un autre groupe social.

De plus, chaque fois que j’entends ou que je lis un discours qui, pour ainsi dire, explique que « c’est la faute de LA drogue », j’ai le sentiment que cela contribue à la stigmatisation et aux croyances en l’abstinence comme seule solution à tous les problèmes liés aux usages. Cette vision me paraît mauvaise car j’ai toujours pensé préférables les logiques d’autodétermination et d’autoresponsabilisation des personnes.

Nous ne sommes pas des enfants. Nous devons apprendre à faire la part des choses et cesser de faire porter sur les drogues toutes les culpabilités quand ce ne sont pas les drogues en elles-mêmes qui sont le problème. Cette vision des choses est d’ailleurs très utile pour la classe politique car elle permet d’effacer le contexte d’usage, la stigmatisation, la criminalisation, la précarité, toutes ces choses dont elle est responsable et coupable, et non les drogues.

En analysant et exprimant par nous-mêmes ce que nous vivons, ce que sont réellement nos oppressions, en objectant à ceux qui veulent définir à notre place ce que seraient nos malheurs et nos souffrances pour mieux les instrumentaliser contre nous, en changeant le langage et les mots utilisés pour parler de nous, nous reprenons le pouvoir sur nos vies. Nous devons être des sujets politiques, pas leur objet d’analyse.

Slam & Chemsex

Le Chemsex, c’est faire l’amour en prenant des drogues. Slammer, c’est injecter des psychostimulants dans un contexte MSM (Men who have Sex with Men, hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes, la terminologie consacrée par l’Organisation mondiale de la santé pour désigner l’homosexualité masculine). Mais attention, les slameurs MSM pratiquant le Chemsex nous emmènent dans le plus vieux pays du monde : celui du plaisir et de la morale.

 

SALAM SLAM

Le slam est une pratique décrite depuis une dizaine d’années aux États-Unis, puis en Angleterre. L’explosion de l’offre Internet de nouveaux produits de synthèse et des sites de rencontre ont accompagné ce phénomène. En France, cela fait environ cinq ans que les « slameurs » investissent les associations ou le secteur du soin via les services d’immunologie, les médecins généralistes et les urgences, généralement pour des complications somatiques cardiovasculaires, mais aussi pour des états psychotiques aigus de type paranoïa. Plus rarement, quelques centres d’accueil (Csapa) commencent à recevoir cette population pour des problèmes de dépendance, car la peur d’être jugé (sur l’usage de drogues, l’injection, le VIH) fait reculer les slameurs. « Slam », qui veut dire « claquer » en anglais, signifiant la puissance de l’effet, rapide et intense, exprime bien cette difficulté à se reconnaître comme usagers de drogues dans le monde gay (voir p. 26). Un plaisir sexuel puissant, immédiat, sans frustration.

 

QUELS PRODUITS ?

Ce sont des nouveaux produits de synthèse psychostimulants, principalement des cathinones comme la méphédrone (dont les effets se situent entre cocaïne et MDMA), mais aussi des dérivés amphétaminiques. Les usagers apprennent à les connaître et finissent par les sélectionner en fonction de leurs caractéristiques désirables et indésirables. Après la méphédrone, interdite en 2008, d’autres cathinones sont rapidement apparues. La 4-MEC par exemple, la MDPV et des mélanges tout prêts comme la NRG-2, NRG-3. Actuellement, ce sont surtout la 4-MEC et la 3-MMC qui sont recherchées.

Toutes ou presque augmenteraient la libido et le plaisir sexuel, en plus d’avoir les effets plus classiques des stimulants : euphorie, désinhibition, endurance, stimulation intellectuelle et physique, bien-être, lâcher prise, sensations fortes nouvelles. La 4-MEC est par exemple recherchée pour un effet court avec une montée forte, rush, frissons, relaxation, les usagers décrivant une érection très longue et forte. Composée en partie par la MDPV (cathinone considérée comme une des plus fortes mais aussi violentes), la NRG-3 l’est moins, car elle provoque assez fréquemment des états de psychose aigüe et/ou dépressifs qui ont fini par lui donner mauvaise réputation.
D’autres produits peuvent être associés, comme la cocaïne, la MDMA, le GHB, la kétamine, l’alcool, le Viagra®, surtout en début de session. Un mélange qui augmente notamment les risques cardiovasculaires. Les usagers plus réguliers consomment plus souvent des cathinones seules tandis que l’usage unique de produits peut devenir la règle dans certaines soirées où le sexe n’est plus vraiment de la partie.

Les deux choses qui m’ont le plus interpellée étaient l’usage en IV de produits dans une population peu concernée par l’injection et la proportion d’usagers séropositifs (plus de 90 % des personnes reçues à la consultation à Marmottan). Appartenant aux catégories socioprofessionnelles supérieures, la plupart des premiers consultants avaient entre 35 et 60 ans, et ne prenaient pas de produits régulièrement. Les plus jeunes sont plus souvent séronégatifs, moins biens insérés et évoluent dans un milieu festif.

L’initiation se fait par les partenaires lors de relations sexuelles de groupe. Souvent rejetée au début, l’injection finit par être banalisée et déstigmatisée du fait de la bonne insertion des usagers semblant gérer leur consommation. L’accès facile aux drogues et aux partenaires par Internet, le plaisir éprouvé, l’endurance, la désinhibition permettant une sexualité plus débridée, séduisent nombre d’expérimentateurs.

 

LE PLAISIR DU RISQUE

Mais apparaissent en miroir des risques sexuels liés à la consommation. Échanges de seringues, relations sans préservatifs et doses massives de produits sont fréquents, et parfois recherchés. Outre les contaminations VIH, celles de VHC et d’autres maladies sexuellement transmissibles ont doublé, bref, l’absence de notions basiques de prévention virale et plus largement de réduction des risques (RdR) est avérée. Or tous ces risques sont en partie recherchés quand ils ne sont pas revendiqués. Tolérance aux produits et crainte de la frustration repoussent toujours un peu plus loin les limites. Le rapport à la maladie et à la mort est à interroger. On ne peut pas s’empêcher de penser aux conduites ordaliques (M. Valleur) : risquer sa vie pour mieux se la réappropprier et non la perdre, avec un déni du risque mortel. Que peut-on risquer de plus lorsque l’on est porteur du VIH ? Jusqu’où peut-on aller lorsqu’on a poussé très loin les limites de la sexualité ? La plupart ont commencé peu de temps après une annonce de séroconversion, parfois banalisée aussi bien au niveau des soignants que des usagers. Chez les hommes séronégatifs jeunes, on entend en consultation que la recherche identitaire, d’appartenance à une communauté, peut amener à désirer de manière ambivalente une séroconversion. Ce peut être une façon aussi de ne plus se poser de question quand ils trouvent des plans sexe. Parfois aussi, le risque est minimisé par le fait de se dire que la charge virale des partenaires est nulle, déniant ici les autres risques. Ce n’est pas sans rappeler les années 1980 où la liberté sexuelle avait fini par être mise très à mal par l’arrivée du sida.

 

femme_animREDUIRE LES RISQUES SANS REDUIRE LE PLAISIR

Depuis quelques temps, la RdR a fait son entrée. Inquiets pour eux et leurs partenaires, les usagers se mobilisent. Les associations plutôt orientées sexualité (comme Aides ou Le 190 à Paris) se sont mises à la RdR liés à l’usage, et ceux plus orientés addicto découvrent qu’il existe une réduction des risques liés à la sexualité. De nouveaux outils existent, comme l’analyse de produits (voir p.6) ou la prophylaxie pré-exposition (PrEP). Sexualité et produits étant intimement liés, il faut pouvoir parler baisse des consommations, mais aussi retour de libido après l’arrêt des produits, érection sans produit… S’ajoute à tout cela la question du VIH, qui n’est toujours pas simple, banalisée par certains, rejetée par d’autres. J’entends encore dans le récit des patients les difficultés rencontrées lorsque l’on est séropositif, vis-à-vis de la famille, de l’entourage et des partenaires sexuels. L’isolement et la stigmatisation peuvent encore être très vivaces.

Enfin plus largement, c’est aussi la perception de l’homosexualité dans notre pays. Les lois changent mais les mentalités restent parfois très conservatrices. Le rejet des familles, de l’école, de certains milieux professionnels concourent à un vécu de souffrance, de dépréciation de soi faisant le lit de comportements à risques.

La société magnifie la beauté, la jeunesse, la performance, une sexualité libre, des valeurs qui peuvent être exacerbées dans le milieu homosexuel. On imagine comment la rencontre avec le Chemsex peut faire l’effet d’un flash, toujours à retrouver. Les valeurs véhiculées publiquement ne sont pas toujours ce que l’on entend en consultation, où c’est la solitude qui est finalement souvent mise en avant. À la croisée des chemins de la santé psychique et somatique, le slam interroge de manière générale la place de la sexualité et de la vie affective dans notre société. D’un côté, l’offre est toujours plus grande de produits, de sites, d’images porno et de valeurs de plaisir, de consommation, alors que de l’autre, on a toujours un discours de prohibition, de contrôle de soi, et de normalité. La prise en charge doit être plurielle et offrir aux gens des possibilités d’accueil en libéral, dans les associations et les centres d’addictologie, communautaires ou non. Communautaire et non-communautaire doivent travailler ensemble et apprendre les uns des autres. Soin et réduction des risques se complètent. L’accueil simple et l’information peuvent côtoyer la psychothérapie, la sexothérapie ou l’hospitalisation. C’est encore une fois la demande qui donne, ou pas, le sens et le besoin de soin. Il faut combattre le jugement en matière de consommation de produits et de sexualité car il n’y a ni bonnes ni mauvaises pratiques, comme il n’y a pas un seul type de prise en charge.

 

LES RISQUES DU PLAISIR

L’injection de produits puissamment psychoactifs entraîne des effets secondaires indésirables (dépression, paranoïa, angoisse), voire un craving (besoin irrépressible de consommer) intense. C’est d’ailleurs dans ce contexte que nous les recevons. Il semble par ailleurs de plus en plus difficile de trouver des plans sur les sites sans avoir des propositions de Chemsex. La dimension autodestructrice est présente chez certains usagers, notamment séropositifs, aux parcours de vie parfois très difficile. Il est évident que la situation de l’usager au moment de ces expériences est un facteur important du risque addictif.

Marmottan propose des consultations NPS, Chemsex et slam, avec hospitalisations possibles. Nous travaillons en lien avec les caarud d’Aides, Le 190, des médecins de ville, et le centre d’addictovigilance de Lariboisière pour les analyses de produits.

Quand les alcooliques unanimes rejoindront les drogués heureux…

Dans notre beau pays de France, on pénalise l’usage de drogues alors que l’alcool, lui, est partout : à chaque coin de rue, chaque moment important, aux repas, aux fêtes, en famille, entre amis, dans les moments de joie comme dans les coups de déprime… Un pays où la guerre menée au nom d’une certaine idée du « bien boire » est pourtant sans pitié pour ceux qui ne savent pas.

Les usagers de drogues sont souvent frappés par l’opposition entre les approches fondées sur l’abstinence à travers les mouvements dits « de 12 étapes » et celles des groupes d’autosupport issues de la réduction des risques, comme Asud. Il est important de rappeler que ces approches ont pu se succéder dans nos parcours. Les programmes fondés sur l’abstinence s’adressent à des gens qui sont eux aussi les bénéficiaires de prévention des maladies infectieuses, ou de stabilisation par le recours aux traitements de substitution aux opiacés (TSO). Les programmes fondés sur l’abstinence, le « recovery », comme disent les Anglo-Saxons, ont donc vocation à s’inscrire dans la panoplie des offres faites aux usagers.

Si l’on peut dire que se droguer, c’est se distinguer, se singulariser, se marginaliser ; boire, tout au contraire, c’est être normal, s’insérer, se fondre dans le groupe et dans le monde social car, comme le dit si bien la chanson, « il est des nôtres, il a bu son verre comme les autres ! ». L’alcool est une drogue « pas comme les autres », d’abord, parce qu’il fait partie intégrante de notre patrimoine, de notre culture et de notre histoire, qu’il est, pour reprendre le mot de Barthes, notre « boisson-totem », notre psychotrope fétiche. Ensuite, parce que, à l’inverse des autres substances dont la société prescrit le « non-usage », la norme en fixe un usage « acceptable », sain, socialement intégré : le fameux « bien boire », si ancré qu’il rend même suspecte la personne ne consommant pas d’alcool.

 

LES DÉBOIRES DU MAL BOIRE

Mais en définissant ce « bien boire », on énonce inévitablement en creux l’existence d’un « mal boire ». Et si tout un ensemble de normes et de représentations vient imposer cette vision positive d’une certaine manière de boire perçue comme civilisée, ce même ensemble définit une « anormalité » et impose son modèle dominant pour définir ce qui est acceptable ou pas, légitimé par les discours « experts » et « savants » des corps constitués (police, pouvoir législatif, judiciaire, médical …) construisant un corpus paré du vernis de la vérité « scientifique », donc indiscutable.

Un ensemble de représentations et de discours qui trace une frontière, un mur même, entre ceux qui savent boire (le médecin, le travailleur social, le juge) et ceux qui ne savent pas (le patient, le sans-abri, le prévenu), entre sain et malsain, normal et pathologique, inclus et exclus. Est hors norme (donc hors jeu) celui qui boit le matin, celui qui boit seul, la femme qui boit, celui qui se présente alcoolisé à un moment ou à un endroit inapproprié, celui qui cherche dans l’alcool autre chose que la convivialité, le bien-vivre et l’amour du bon produit de qualité, vertus cardinales du « savoir boire ». Sont aussi hors norme, parce que ne sachant évidemment pas en faire correctement usage, les pauvres, les abimés de la vie, les fous, les malades, les jeunes…

Ceux qui sortent de la norme ne bénéficient pas plus de commisération que l’usager de drogues illicites, même moins peut-être parce qu’il est encore plus grave de transgresser une norme qui tolère et permet l’usage que d’affirmer sa marginalité en s’adonnant à des pratiques condamnées dès le départ. Certains d’entre nous subissent de plein fouet la violence qui frappe celle ou celui qui ne fait plus « comme les autres » et bascule sans l’avoir jamais cherché du groupe des inclus à celui des exclus. Être hors norme, ce n’est plus simplement être inapte à boire, c’est être inapte à vivre en société. « L’alcoolique est manipulateur, affabulateur et procrastinateur », nous apprennent de savants manuels d’alcoologie encore en vigueur. Il est enchaîné à son alcool et voit le monde à travers lui. Pas digne de notre confiance, il faudra s’en méfier, s’en garder même. « On me dit que mon alcoolisme est une maladie. C’est bien la seule maladie qui vous vaut de passer votre vie à vous faire engueuler ! » (un humoriste américain mort de cirrhose). Si c’est une femme, elle perd de sa féminité (« parce que je bois, je vois bien dans le regard des hommes, je ne suis plus une femme, juste un bout de viande pas fraîche qu’il faut vite consommer », dit une usagère). Si elle est mère, elle est inapte à éduquer ses enfants. C’est d’ailleurs ce que stipule l’article 378-1 du code civil : « Peuvent se voir retirer totalement l’autorité parentale, en dehors de toute condamnation pénale, les père et mère qui, soit par de mauvais traitements, soit par une consommation habituelle et excessive de boissons alcooliques ou un usage de stupéfiants… ». Si c’est un bénéficiaire de structures d’aide ou de soins, comme on lui prête forcément de ne pas savoir boire, on lui impose une prohibition ferme et non-négociable, comme l’illustre cette perle trouvée dans le règlement intérieur d’un centre d’hébergement : « Les faits les plus graves comme l’introduction d’armes à feu ou d’alcool seront sanctionnés d’une exclusion immédiate et définitive. » Les exemples sont légion pour illustrer combien la norme, au prétexte de santé publique, contribue à augmenter les souffrances de celles et ceux qui s’en écartent en les poussant à vivre dans le mensonge. Le fameux « déni » n’est pas autre chose que l’expression du farouche désir de rester chez les « inclus ».

 

UNE GUERRE QUI NE DIT PAS SON NOM

C’est d’une guerre qu’il s’agit, une guerre qui ne dit pas son nom et qu’on pourrait qualifier de guerre « propre » ou « froide » à l’encontre de certains usages et certains usagers d’alcool. Qu’il s’agisse de sanctions judiciaires (124 095 jugements au pénal concernaient l’ alcool en 2012, contre 53 113 jugements pour les stupéfiants), de procédures policières (70 000 interpellations chaque année pour ivresse publique et manifeste, IPM), de mesures administratives (arrêtés municipaux, préfectoraux, etc.), de pertes d’emplois, de refus de soins ou de prestations sociales, des centaines de milliers de personnes subissent chaque année les conséquences multiples de cette guerre larvée menée au nom d’une certaine idée du « bien boire ».

Une guerre hypocrite, puisqu’elle veille soigneusement à ne pas porter atteinte aux intérêts économiques astronomiques qui sont en jeu : le chiffre d’affaires de la filière française alcool représentait 19,6 milliards d’euros en 2011 (dont 15 milliards pour la seule filière viticole), l’alcool représente 10 % du budget alimentation des ménages et environ 15 % de la population active en tire ses revenus, directement ou non, totalement ou partiellement (production, distribution, restauration…). Une guerre sélective qui choisit ses cibles pour mieux faire oublier les intérêts qu’elle préserve : jeunes, femmes, précaires, polyusagers, celles et ceux qui sortent d’une norme d’usage imposée par un modèle social du « bien boire » sont les victimes de ce conflit ignoré… Les armes employées sont multiples : criminalisation, stigmatisation, exclusion de la société, chantage aux soins, injonction à l’arrêt… De la femme enceinte stigmatisée parce qu’elle consomme au sans-abri qui, à Marseille, se prend une amende de 11 € pour consommation d’alcool sur la voie publique, de la personne qui se voit refuser un traitement VHC ou autre tant qu’elle ne cesse pas de boire à l’usager de Caarud viré parce qu’il consomme de l’alcool (alors qu’il peut s’injecter dans les toilettes), nombreuses sont les victimes de cette guerre silencieuse. D’autant plus silencieuse que la parole des victimes n’est nulle part audible : pas d’autosupport pour les poivrots, pas de journal des z’alcooliques heureux, pas d’espaces pour recueillir leurs histoires, leurs expertises, leurs compétences et leurs besoins, et mieux construire ainsi des réponses efficientes à leurs difficultés. Restent juste aux personnes en difficulté avec leur usage le silence, la honte et la culpabilité, qui tuent beaucoup plus sûrement que l’alcool lui-même.

 

QUITTER L’ÉQUATION SIMPLISTE DU TOUT OU RIEN

La RdR historique a longtemps tenu la question des usages d’alcool à l’écart de son champ d’intervention, se justifiant par le statut licite de ce produit, tout en entretenant une forme de rejet teinté de mépris à l’égard d’une pratique vue comme réactionnaire, franchouillarde et… très prisée des forces de l’ordre ! Comme si, alors que le « toxico » méritait son statut de victime (de la loi, de la répression, du sida ou du VHC…), l’alcoolo, lui, méritait celui de coupable (d’être alcoolisé, de foutre le bordel, de battre sa femme et de provoquer des accidents au volant).

L’alcool n’est ainsi pas ou peu abordé dans les espaces où se pratique la RdR (Caarud, autosupport, festif…), et seulement avec le prisme du discours médicalo-centré fustigeant les mésusages. À ce titre, les expériences de RdR alcool conduites dans certains Caarud, dont celui d’Asud-Marseille (voir encadré), illustrent à la fois la pertinence à s’emparer de cette question mais aussi le choc culturel, tant pour les usagers que pour les professionnels, que provoque l’irruption de cet étrange objet à la fois omniprésent et absent. Pour autant, aujourd’hui, lorsqu’un usager de drogue qui se voit proposer matériel d’injection stérile ou de la substitution présente « un problème d’alcool », on continue quasiment partout à l’expédier en sevrage pour régler ce problème.

L’association SANTé ! se bat, comme le font d’autres sur la question des drogues, pour que soient reconnus les droits des personnes à consommer de l’alcool selon leurs besoins et désirs, et pas seulement selon des normes coercitives. SANTé ! se bat également pour que nos réponses se diversifient, qu’elles quittent l’équation simpliste du tout ou rien (alcoolique ou abstinent), qu’elles se démédicalisent en allant chercher du côté de la compréhension des manières de boire qui sont spécifiques à chacun. Pour SANTé ! comme pour Asud, il ne saurait y avoir de RdR sans autosupport. Mais pour qu’émerge cette parole combative et revendicative des « alcoolos », encore faut-il en finir avec l’autodisqualification qu’ils s’infligent, enfumés par l’idée d’être atteints d’une maladie honteuse dont ils seraient les seuls responsables et réclamant pour eux-mêmes la prohibition comme seule rédemption. Puisse donc cette contribution à Asud-Journal aider à réhabiliter les « paroles d’ivrogne ».

 

LA « PICOLOGIE » EN PRATIQUE

SANTé ! développe depuis 2015 avec Asud Mars Say Yeah un partenariat visant à développer uneSanté logo pratique de RdR alcool pour les personnes accueillies, usagères de drogues et souvent en situation d’exclusion sociale.

Une réflexion collective sur la place des usages d’alcool dans ce Caarud issu de l’autosupport, et la capacité de l’équipe à gérer les alcoolisations et à repérer et à répondre aux besoins des personnes usagères de drogues ET d’alcool a débouché sur le choix « d’accueillir avec alcool ». Autrement dit, de faire toute sa place à cette pratique qui scande souvent le quotidien des personnes mais qui doit rester à la porte des lieux de mise à l’abri.

Parce que boire dans la rue, c’est toujours boire dans l’urgence et dans un environnement hostile, exposé aux regards réprobateurs de la répression (à Marseille, les forces de police vident les canettes des usagers de la rue devant eux), pouvoir se poser à Asud, dans un cadre chaleureux et convivial, en se voyant proposer une collation et un verre, c’est d’abord restaurer les personnes dans leur dignité, y compris celle de « buveur ». C’est créer les conditions d’un « boire » apaisé, sécurisé, accompagné de discussions favorisant le « boire ensemble » et contribuant au projet communautaire. C’est aussi les conditions idéales de ce que l’on appelle à SANTé ! la « picologie », cet accompagnement des usages pour aider la personne à vivre au mieux ses consommations. On s’intéresse à comment les gens boivent, plutôt qu’à « combien », à ce qu’ils recherchent dans l’usage, notamment dans ce contexte en association avec d’autres substances : méthadone, Skenan®, Artane®, benzos… Tout ce qui fait glapir de nombreux professionnels de l’addictologie qui n’y voient que des pratiques nocives, là où l’usager vous parle de gestion des effets, de dosage, de bénéfices et de stratégies du moindre risque. C’est enfin l’occasion de parler d’alcool autrement : de cesser d’en nier l’existence ou, au contraire, de dramatiser quand survient la crise qui pousse à imposer des réponses immédiates. Et, in fine, démontrer que l’idée selon laquelle il y aurait toxicos d’un côté et alcoolos de l’autre relève du fantasme entretenu par des intervenants qui tendent à caser les personnes pour mieux les « cerner ».

logo-amsyC’est ce que dit Abdel, usager et administrateur d’Asud Mars Say Yeah : « L’alcool est depuis toujours un produit très largement consommé par les Asudiens, ce qui nous a amenés à en accepter l’usage au sein de nos murs. Pour limiter les risques associés et lorsque cela était possible, nous proposions des gobelets en plastique, sans les imposer mais en incitant tout de même à leur utilisation. C’est dans ce cadre que nous avons commencé un processus de formation à la RdR liés à la consommation d’alcool. Et une des premières difficultés a été de faire entendre à nos usagers que l’alcool est une drogue « comme les autres » et qu’à ce titre, ses utilisateurs sont des Asudiens « comme les autres ». »

LA MORT DE PRINCE ET LES OVERDOSES D’OPIACÉS

Whitney Houston est morte d’une crise cardiaque provoquée par la cocaïne, la première drogue en cause lors d’hospitalisations en urgence aux États-Unis. Philip Seymour Hoffman, mort d’une overdose d’héroïne, est devenu le symbole du grand retour de l’héro aux States. Quant à Prince, il serait mort d’une surdose de fentanyl, un puissant opiacé de synthèse qui, à lui seul, a provoqué au moins 700 décès en 2013 et en 2014 (cf : What is fentanyl and why did it kill Prince? AJC.com, 2 juin 2016).

Quelques jours avant son décès, il semble avoir fait une overdose d’oxycodone (Percocet® aux États-Unis).

Certains avancent que Prince souffrait d’une hanche, suite aux sauts qu’il faisait du point le plus élevé de la scène avec des chaussures à talons ! D’autres soutiennent qu’avant son décès, il n’avait pas dormi depuis 6 jours et 6 nuits…

 

UNE IMPRESSIONNANTE VAGUE D’OD

Les États-Unis sont touchés par une impressionnante vague d’overdoses liées aux opiacés : 47 000 décès en 2014, dont 29 000 liés aux médicaments antalgiques (antidouleur). Ces médicaments sont essentiellement la méthadone qui, contrairement à la France, a deux indications (comme TSO mais aussi comme antalgique), l’oxycodone (Oxycontin®, Oxynorm®) et le fentanyl.

En France, le fentanyl (50 à 100 fois plus antalgique que la morphine) existe sous trois formes : le patch (Durogésic®), le spray (Instanyl®), et en ampoule, utilisée uniquement par les anesthésistes-réanimateurs et, à un moindre degré, par les urgentistes. L’Instanyl® est réservé aux douleurs liées à des cancers et ne doit jamais être prescrit comme seul traitement antalgique. Il nécessite un traitement de fond, par exemple par Durogésic® ou par méthadone, et doit être utilisé à l’occasion des pics douloureux. Mais ces deux contraintes sont souvent ignorées des médecins, délibérément ou non. De fait, la majorité des prescriptions en France concerne des patients qui n’ont ni cancer ni traitement de fond.

Certes, les stars ne sont pas logées à la même enseigne que le reste de l’humanité. Elles sont riches, disposent de médecins personnels et peuvent se procurer à peu près tout ce qu’elles veulent. Mais elles représentent souvent la partie émergée de l’iceberg et il n’est pas du tout exclu que la vague d’overdoses qui déferle sur l’Amérique touche à son tour l’Europe. Ce n’est pas encore le cas. Commentant les résultats de la dernière enquête Drames, l’Ofdt note ainsi une légère augmentation des overdoses en France mais ajoute : « Si préoccupants que soient ces chiffres, la France reste une bonne élève parmi la communauté européenne. Elle enregistre en effet 4 à 5 fois moins de décès par overdose que l’Allemagne, et 6 à 7 fois moins que le Royaume-Uni. »

 

PRENDRE DES MESURES D’URGENCE

Quelles conclusions peut-on tirer de cette histoire ? La première, c’est de se souvenir que les opiacés sont des drogues dangereuses à cause de la dépression respiratoire qu’ils provoquent et de la surdose qui peut en résulter. La seconde, c’est qu’il n’est pas possible de laisser la main invisible du marché, en l’occurrence les laboratoires pharmaceutiques, réguler l’offre d’opiacés. Plusieurs scandales récents aux États-Unis ont impliqué des labos qui étaient prêts à tout pour que les médecins prescrivent qui de l’oxycodone, qui du fentanyl. Pourtant, le pire serait de revenir à l’époque où la prescription d’opiacés était si restrictive que l’on avait le droit, ou plutôt le devoir, de mourir dans d’horribles souffrances. Or, dans le champ des drogues, encore largement livré aux préjugés de toutes sortes, un tel retour du balancier n’est pas impossible.

Une série de mesures raisonnables pourrait être prise pour limiter cette explosion d’overdoses d’opiacés. Tout d’abord, permettre aux usagers, à leurs familles et à leurs proches d’avoir facilement accès à la naloxone, un antagoniste opiacé, sorte d’antidote de l’overdose, qui pourrait sauver de nombreuses vies. Mais la mise en place d’un programme ambitieux tarde, comme tout en France, d’ailleurs. En France, où le laboratoire Indivior (Subutex®, Suboxone®) devrait bientôt mettre sur le marché une naloxone en spray et qui, une fois dépassées certaines difficultés légales, pourrait être largement diffusée. Le laboratoire Ethypharm (Skenan®, Actiskenan®) travaille aussi sur une naloxone à large diffusion. En France, la naloxone n’existe actuellement que sous la forme d’ampoules de Narcan® dosées à 0,4 mg pour 1 ml et réservées à l’usage hospitalier.

Il faudrait aussi favoriser les agonistes partiels, comme la buprénorphine, qui mettent largement à l’abri des overdoses. Le gouvernement américain a d’ailleurs décidé, en avril dernier, de permettre à chaque médecin de prescrire de la buprénorphine non plus à 100 mais à 200 patients.

Il faudrait enfin assurer aux médecins et aux étudiants un enseignement de qualité sur les opiacés, tant dans la douleur que dans la substitution. Pour toutes ces mesures, il y a urgence !

Opération testing au teknival

UN EXEMPLE CONCRET, EFFICACE ET AUTOGÉRÉ POUR RÉDUIRE LES RISQUES

Jeudi 30 avril 2015, quelques teufeurs venus de toute l’Europe chargent un camion, direction le traditionnel teknival du 1er mai, grand-messe technoïde de trois jours. Dans leur coffre, une collection de petits flacons au statut légal ambigu : des réactifs colorimétriques…

Nul besoin d’avoir des dons de voyance pour savoir que, malgré les barrages policiers et les brigades cynophiles qui ceintureront le teknival, un large panel de produits psychoactifs sera disponible mais qu’on y trouvera aussi un nombre impressionnant d’arnaques… En effet, ces grands évènements tekno « encadrés » par l’État et annoncés au journal de 20 heures attirent comme des mouches les pseudo-dealers, opportunistes en tout genre, adeptes de la carotte médica… menteuse aux Nouveaux produits de synthèse (1) (NPS), induisant des risques non-négligeables pour les consommateurs.

 

UN VÉRITABLE OUTIL DE RDR

C’est ce qui a décidé un petit groupe d’amateurs de musique techno et de membres d’associations de RdR venus de toute l’Europe à tenter de pallier aux manques de dispositif d’analyse de drogues en France, en proposant un service d’analyse par testing directement sur le teknival. Interdite pour les associations de RdR depuis 2004, l’utilisation de réactifs colorimétriques demeure accessible aux particuliers. C’est donc en leur nom propre que les participants ont mis en place une « opération testing », à laquelle j’ai pu assister – en tant qu’observateur – afin de produire une évaluation chiffrée de l’action. Armé de fioles de réactifs (2), notre collectif informel s’installe dans une tente discrète au beau milieu du teknival. Rapidement, le bouche à oreille fonctionne (« dans la tente bleue, tu peux faire tester tes prods ») et tout au long de la nuit, défileront des teufeurs soucieux de savoir ce qu’ils s’apprêtent à consommer, des dealers-consommateurs conscients du danger de vendre des taz frelatés, ou encore des petits veinards adeptes de la recherche matinale de pochons trouvés sur le sol les matins de festival.

monsieur_vertEn tout, c’est plus de 80 tests qui auront ainsi été réalisés, majoritairement sur des comprimés d’ecstasy. Parmi les échantillons, environ 50 % ont produit une réaction non-conforme qui a permis d’établir qu’il s’agissait d’arnaque. Devant un tel résultat, la réaction des teufeurs est édifiante : 85 % des personnes détruisirent le prod devant nous. Un public qui a reçu en direct et en amont de la conso des conseils de RdR. Lorsque la réaction était conforme à celle qui était attendue, les testeurs informaient la personne des limites de la technique (risque d’erreur et/ou de problèmes liés à la concentration d’un composant). On peut donc s’interroger sur la valeur de l’argument de « fausse sécurité » qui avait valu au testing son interdiction.

Alors oui, le testing est limité, mais comment ne pas admettre que, bien réalisé, c’est un véritable outil de RdR qui a sa place dans les associations ? Et, si c’est bien l’impression de fausse sécurité qui pose problème, comment comprendre qu’il ait été interdit pour les assos de RdR (pourtant les plus à même de l’utiliser en rappelant ses limites) et laissé aux particuliers sans autre encadrement que les notices d’utilisation des fabricants qui, eux, les présentent à grand renfort de marketing et sans jamais en montrer les limites ?

Notons aussi que, pendant que nos ravers fabriquent leur propres mélanges de produits chimiques et galèrent à tenter d’identifier les composants des produits qu’ils consomment, la gendarmerie disposait d’un coûteux laboratoire d’analyse mobile de pointe sur site (3), évidemment dans un but purement répressif…

 

Références

1) Parmi les plus connus, citons la méthoxétamine (MXE) vendue pour de la kétamine et les N-Bomes vendus pour du LSD.
2) Faciles à faire en Diy (ajouter avec précaution 100 ml d’acide sulfurique concentré SGH05 à 5 ml de formaldéhyde à 40 %) ou à acheter sur le Net (safetest4, reagentestuk, 10 % de réduction avec le code Technoplus10).
3) France 3 Nord Pas-de-Calais, 03/05/2015.

Le testing

Sommaire par certains aspects, le testing reste une technique d’analyse simple, rapide et peu coûteuse. C’est aussi la seule qui peut être réalisée directement par les consommateurs. Les sites vendant ces réactifs fleurissent donc sur la toile, oubliant généralement d’en rappeler les limites…

Concrètement, le principe du testing est simple : déposer une goutte d’un réactif liquide sur un échantillon de produit et observer la réaction chimique qui se produit. Les changements de couleur du réactif sont ensuite interprétés à l’aide d’une grille de comparaison fournie avec le réactif. L’opération peut être répétée avec d’autres réactifs pour affiner les résultats. Mais attention à ne pas gober le marketing des vendeurs de tests : le testing a ses limites…

 

UNE FAUSSE IMPRESSION DE SÉCURITÉ

Prenons le réactif le plus connu, le « Marquis ». À son contact, la MDMA réagit en bleu-noir, mais une réaction bleu-noir ne garantit pas qu’il s’agisse de MDMA : peut-être qu’un autre produit (ou mélange de produits) contenu dans votre échantillon réagit lui aussi en bleu-noir… C’est le risque de faux positif et on pensait jusqu’à il y a peu que c’était le seul risque d’erreur du testing. Pour reprendre l’exemple du Marquis, en cas de réaction autre que bleu-noir, on pensait pouvoir garantir l’absence de MDMA. On pensait donc possible d’utiliser le testing pour rechercher des produits de coupe dangereux (comme la PMA dans les ecstasies, par exemple) et garantir leur absence. Malheureusement, la Global Drug Survey (1) a démontré (en 2014) l’existence d’un risque de faux négatif. Le testing est donc une technique présomptive* qui peut permettre de reconnaître certaines arnaques lorsque la réaction n’est pas celle attendue mais qui, en cas de réaction conforme, ne donne finalement que peu d’informations. Pire, il risquerait d’induire une fausse impression de sécurité chez les consommateurs. C’est du moins l’argument développé par l’Inserm dans un rapport d’expertise de 1998 (rapidement accusé de faire « totalement abstraction de l’ensemble des mesures de prévention qui entourent habituellement le testing » (2) ) qui conduisit à l’interdiction des réactifs colorimétriques pour les associations en 2004, via le décret entourant la RdR.

monsieur vertIls demeurèrent cependant autorisés pour les particuliers, et plusieurs sites ayant pignon sur rue vendent des réactifs au public. En France, c’est notamment le cas de la société NarcoCheck, spécialisée dans les tests de dépistage (pas forcément volontaires…) qui vend aussi des réactifs pour « tests sur substances solides » dont certains semblent adressés aux consommateurs, comme celui censé « identifier les produits de coupe dangereux pour la santé contenus dans la cocaïne » avec une très grande fiabilité. Sauf que si l’on regarde de plus près la grille de comparaison, on se rend compte que la lidocaïne est censée réagir en jaune orangé tandis que le lévamisole réagit en vert foncé. Quid d’une cocaïne contenant ces deux produits de coupe (ce qui n’aurait rien d’original) ? C’est l’un des inconvénients du testing : la technique est non-séparative*, elle donne au contraire un résultat global, ce qui complique l’analyse de drogues puisque ces dernières sont presque toujours des mélanges de plusieurs composants.

La palette de réactifs s’est toutefois largement développée, avec désormais une quinzaine de réactifs (dont certains semi-quantitatifs). En croisant ces différents tests, on peut affiner les résultats et gagner en précision. Bien utilisés, les réactifs colorimétriques permettent donc de réduire les risques en éliminant certaines arnaques qui auront produit une réaction non-conforme à celle attendue. C’est aussi une technique simple et rapide, et c’est à l’heure actuelle la seule technique d’analyse pouvant être réalisée par les consommateurs eux-mêmes. Bref, une bonne technique, rapide, simple, amusante à réaliser, pas trop chère et utile, à condition de bien en comprendre les limites et de ne pas prendre les résultats obtenus pour parole d’Évangile.

 

Références

1) https://www.globaldrugsurvey.com/
2) Une fausse sécurité pour l’Inserm, I. Gremy, Swaps n°15.

DÉRIVÉS DE FENTANYL DANS L’HÉRO, UNE SPÉCIALITÉ DU DARKNET FRANÇAIS

Alertés fin 2015 par plusieurs témoignages sur des héroïnes aux effets bizarres (et surtout très courts) qui tournaient sur le Darknet, Asud, Techno+ et Not For Human ont pu se procurer quelques échantillons que nous avons fait parvenir au dispositif international d’Energy Control pour analyse.
Les échantillons se sont effectivement avérés contenir de l’héroïne mais aussi être coupés à l’ocfentanil, un dérivé de fentanyl environ 2 fois plus puissant que ce dernier, lui-même largement plus puissant que la morphine à dose égale (certains parlent de 50 fois plus puissant)… Ses effets sont en revanche nettement plus brefs (2 heures environ) et moins euphorisants que ceux de l’héroïne, ce qui pousse à reconsommer plus vite et augmente donc la tolérance, la dépendance et le risque d’overdose pour finalement un effet moins agréable qu’avec de l’héroïne. Bien connu aux USA, le fentanyl (surnommé là-bas « China White ») est responsable d’un paquet d’overdoses dont la plus connue et récente est celle de Prince.

Fin 2015, nous avons donc lancé une alerte sur plusieurs sites et forums du Darknet et du Clearnet. Depuis, d’autres témoignages nous sont cependant parvenus, qui laissent entendre que des vendeurs belges (une overdose d’héro coupée à l’ocfentanil achetée sur le Darknet a été avérée en 2015 en Belgique) et français continuent à vendre ce type de produits. Un petit tour des principaux markets du Darknet nous a appris que certaines offres étaient effectivement tout à fait suspectes, comme ce Français proposant 8 héroïnes différentes en annonçant pour toutes des provenances folkloriques (Syrie, Myanmar, Vietnam, Pakistan, Liban, Iran, etc.) et une puissance hors du commun. Le dispositif anglais Wedinos semble avoir analysé deux d’entre elles (Myanmar et Syrie) qui se sont avérées ne même pas contenir d’héro : uniquement de l’ocfentanil avec, bien sûr, des excipients (paracétamol et caféine). Nous avons donc essayé de nous en procurer pour procéder à des analyses, mais le projet a capoté. Il semble que les vendeurs nous aient identifiés (facile avec Google) et aient partagé cette information : les plus suspects refusèrent de tracter avec nous et on a même reçu par courrier un étrange petit mot manuscrit : « Vous devriez faire attention » !

 

TENDANCE NAISSANTE MAIS PRÉOCCUPANTE

mister_blue_02Sur le Darknet, il est clair que les arnaques aux dérivés de fentanyl se diffusent. L’offre de ces dérivés, tels que butyrfentanyl, acetyl fentanyl, ocfentanil, furylfentanyl, etc., vendus en tant que tels, se développe également. Pour la première fois, un vendeur européen (anglais) propose de la « China White ». Sur le web normal, les shops de RC proposent aussi des RC opioïdes non-classés stupéfiant comme le UR47700 ou le o-dysmethyltramadol. Autant de produits dont les prix défient toute concurrence et qui apparaissent comme de parfaits produits de coupe de l’héroïne pour des revendeurs peu scrupuleux.

Globalement, les saisies douanières européennes d’opioïdes de synthèse sont en augmentation mais restent marginales par rapport aux drogues classiques. Inutile, donc, de tirer la sonnette d’alarme, d’autant que la diffusion de ces produits semble limitée à l’achat de drogue sur Internet et à la vente par correspondance et toucher peu de gens en France. En Suède en revanche, un récent rapport de l’Emcdda annonce que l’acetyl fentanyl est impliqué dans 29 overdoses depuis 2014.

Une tendance naissante en Europe mais pour le moins préoccupante, qui pose aussi une question éthique : informer, au risque de donner des idées, ou, au contraire, tenter de contenir le phénomène en le cachant. Nous avons tranché, considérant que c’est avant tout le manque d’information sur ces arnaques qui les rend possibles. Dès lors, deux axes de travail doivent être privilégiés : développer les compétences des consommateurs pour reconnaître ces arnaques et les risques qui en découlent, et développer leur accès à des dispositifs d’analyse suffisamment performants pour détecter ce genre de produits.

Retenez-donc le principal critère différentiel entre l’héroïne et ces dérivés de fentanyl : la durée d’action. Une montée très puissante mais très courte, puis des premiers symptômes de manque qui viennent inhabituellement vite, attention ce n’est peut-être pas de l’héro, consommez avec prudence et faites analyser !

 

ENERGY CONTROL, PIONNIER DE L’ANALYSE EN EUROPE

Basé à Barcelone, Energy Control est un projet communautaire de RdR en milieu festif faisant partie des pionniers de l’analyse en Europe. Il est notamment connu pour avoir développé une nouvelle technique de chromatographie sur souche mince (CCM) plus simple à mettre en œuvre, et pour pratiquer une méthode d’analyse du cannabis par microscope. Près de 5 000 échantillons sont analysés chaque année par CCM et GC-MS (analyse poussée en laboratoire offrant des résultats quantitatifs) lors d’évènements festifs et pendant leur permanence hebdomadaire. Un service à la pointe donc, et plus encore.

Energy Control a senti avant tout le monde l’impact que l’avènement du Darknet (voir Asud-Journal n°57) allait avoir sur le marché des drogues. Un jeune (et cool) médecin de l’association, Fernando Caudevilla, a donc décidé de proposer ses services (conseils, infos, orientation) sur le forum associé au plus grand marché du Darknet : Silk Road, un site fermé en 2013. « Doctor X » est rapidement devenu une star du Darknet croulant sous les questions d’internautes au point que le fondateur de Silk Road, Ross Ulbricht, a décidé de le payer (500 €/semaine, en bitcoins, la monnaie du « Dark ») pour le garder ! Après la fermeture de Silk Road, Dr X a continué son action sur d’autres forums et engagé Energy Control à répondre au problème spécifique de ces consommateurs cachés. L’association a ouvert en 2014 un service d’analyse quantitative unique en son genre. Ouvert à l’international, il s’adresse aux usagers du monde entier. Il leur suffit de remplir un formulaire en ligne qui génère la référence de l’échantillon, puis d’envoyer le tout par voie postale. Les résultats sont ensuite disponibles sous dix jours sur leur site. N’étant évidemment pas financés pour réduire les risques dans le monde entier, le coût de l’analyse est supporté par l’usager qui sollicite le dispositif : 50 €/analyse, payables en bitcoins pour préserver l’anonymat. Si vous en avez les moyens, vous pouvez donc solliciter ce dispositif en prenant contact avec eux ici : https://energycontrol.org/international.html.

À l’heure actuelle, ils ont mené plus de 500 analyses qui ont permis de détecter un certain nombre d’arnaques mais aussi de produits extrêmement purs. Un forum du Darknet (Darknet Avengers, http://avengerfxkkmt2a6.onion/) recense leurs analyses et lance des collectes pour acheter des échantillons destinés à être analysés et tester ainsi les vendeurs.

Les dispositifs d’analyse en France

SINTESofdt

Le Système d’identification national des toxiques et substances (Sintes) est un dispositif d’analyse de drogues de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (Ofdt) opérationnel depuis 1999. Il se décompose en deux volets : le volet veille, actif en continu et axé sur les produits présentant un caractère de nouveauté ou de dangerosité particulière (plus de 1 200 échantillons analysés entre 2008 et 20151), et le volet observation qui prend la forme de focus à peu près annuels, à chaque fois sur un produit (ou une catégorie de produits) différent qui sera précisément documenté via l’analyse d’un grand nombre d’échantillons collectés sur l’ensemble du territoire.

Les analyses sont réalisées par des laboratoires partenaires qui utilisent les techniques les plus perfectionnées telles que la chromatographie sur couche gazeuse ou en phase liquide, associées à la spectrométrie de masse. Si ces termes barbares ne vous ont pas éclairés, sachez que ces techniques comportent des risques d’erreur extrêmement faibles et permettent de quantifier* les différents composants d’un échantillon, détail d’importance pour les usagers qui n’ont aucun moyen de savoir avec certitude le pourcentage de dope dans leur dope !
Sintes se définit aussi comme un réseau. En effet, les collectes d’échantillons et des questionnaires associés sont effectuées par un réseau de collecteurs (qui bénéficient d’une dérogation leur permettant de transporter des échantillons de stupéfiants) coordonnés sur le plan local et national. Les échanges d’information avec les services répressifs, mais aussi avec les institutions (notamment en cas d’alerte) françaises et européennes, sont aussi partie intégrante du dispositif.
Le coût des analyses est supporté par le dispositif et le volet veille est ouvert à tout professionnel du champ ayant la possibilité de collecter un échantillon d’un produit nouveau ou particulièrement dangereux. Cela signifie que si vous tombez sur un produit qui vous semble vraiment bizarre et/ou dangereux, vous pouvez solliciter le dispositif pour une analyse gratuite, anonyme et surtout, extrêmement précise du prod en question. Il vous faudra pour cela vous rapprocher d’une structure de RdR qui fera l’intermédiaire. Seul inconvénient de ce dispositif : le délai pour obtenir un résultat est d’environ trois semaines.

Pas besoin d’attendre en revanche pour lire Le Point Sintes, l’excellente newsletter trimestrielle mise en place cette année. Vous y trouverez l’ensemble des analyses réalisées par le dispositif, ainsi que quelques analyses sur les évolutions du marché des drogues en France et en Europe. Saluons la décision de l’Ofdt d’avoir rendu ces documents publics et accessibles à tou (te) s (tapez « Point Sintes Ofdt » sur votre moteur de recherche, vous les trouverez sans difficulté).

 

LE PROJET CCM 2.0 DE TECHNO+technoplus

Afin de répondre à la problématique de la couverture territoriale qui fait que certains usagers (notamment en zone rurale) n’ont pas accès à la possibilité de faire analyser leurs produits, même lorsque ces derniers sont suspects ou dangereux, Techno+, en partenariat avec Sida Paroles, développe un projet d’analyse (CCM) par correspondance : sur le site de l’association, les usagers pourront faire une demande de toxitubes (éprouvettes contenant un solvant rendant les échantillons impropres à la consommation) qui leur seront envoyés par la poste. Ils pourront ensuite y introduire un échantillon puis les renvoyer au laboratoire qui se chargera de l’analyse. Les résultats seront ensuite diffusés sur le site de Techno+, accompagnés de messages de RdR ciblés et d’une référence permettant à l’usager de reconnaître son résultat.

 

LA SPECTROSCOPIE INFRAROUGE

Couramment utilisée en laboratoire, la spectroscopie infrarouge (IRS) est une technique performante qui pourrait un jour compléter l’offre d’analyse de drogues en France… Bienvenue dans le futur !

L’IRS utilise le fait qu’un faisceau de lumière infrarouge qui traverse une molécule subit une absorption d’énergie sur des longueurs d’onde spécifiques à la molécule en question. Le principe d’un spectroscope IR est donc d’établir le spectre d’un rayon infrarouge après qu’il ait traversé un échantillon. Un logiciel comparera ensuite le spectre obtenu aux fréquences de résonnance des molécules contenues dans des bases de données pour déterminer celles qui ont été traversées par le faisceau et rendre le résultat.

Ce n’est donc pas une technique séparative : le spectre recueilli contient toutes les variations dues au passage du rayon dans les différentes molécules contenues dans l’échantillon. La technique perd donc en efficacité sur des échantillons composés d’un grand nombre de molécules différentes (c’est notamment le cas des substances organiques type opium ou haschich). C’est en revanche une technique extrêmement rapide et simple d’utilisation. On peut aussi noter à leur crédit que les spectromètres IR sont des objets légers et de petite taille qui ne craignent pas d’être déplacés fréquemment. Leur coût est en revanche élevé (environ 20 000 €), auquel il faut ajouter l’environnement logiciel. En effet, s’il existe des bases de données gratuites, les fréquences de résonnance de certains produits, et notamment des drogues les moins courantes, sont plus difficiles à trouver et généralement payantes. Les services douaniers anglais – qui utilisent cette technique – ont développé une base de données qu’ils actualisent fréquemment pour inclure les nouvelles drogues. Nommée Tic Tac, cette base de données peut être considérée comme relativement complète sur les drogues, et donc suffisante pour une utilisation en RdR. Elle coûte dans les 5 000 €/an.

Une version low cost d’IRS est actuellement développée par une société israélienne. Pour un prix inférieur à 500 €, elle promet dans un futur proche de démocratiser la technique en permettant à tout un chacun d’analyser ses aliments, médicaments. Reposant sur le principe de bases de données participatives, cette technologie pourrait aussi être utilisée pour analyser les drogues mais… Dans un futur proche, on vous a dit ! Pas la peine de vous jeter dessus pour l’instant, on en connaît qui l’ont déjà fait et c’est pas encore franchement au point…

 

NOT FOR HUMAN,  UN SERVICE D’ANALYSE CIBLÉ

Première structure de RdR spécifiquement dédiée aux nouvelles drogues et à l’action sur Internet, l’association Not For Human a mis en place un service d’analyse (quantitative*) en laboratoire extrêmement précis et original. Les produits suspects sont en effet repérés par les membres de l’association via les discussions sur les forums. S’ils le jugent utile (par exemple, si une personne se plaint sur un forum d’effet inhabituels), les membres de Not For Human peuvent proposer à un internaute d’analyser gratuitement un échantillon du produit suspect qu’il enverra à l’association par la poste. Jusqu’à présent, plus de cinquante échantillons ont été analysés, qui ont parfois donné lieu à des alertes.

 

ET LES DOUANES DANS TOUT ÇA ?

Évidemment, les services répressifs sont aussi très demandeurs de techniques d’analyse. En France, ils conservent dans ce domaine une grande longueur d’avance sur les services sanitaires. Mieux équipés, ils utilisent souvent des combinaisons de techniques afin de bénéficier des avantages de chacune (détection rapide sur site via IRS couplée à des analyses poussées en laboratoire pour confirmer les résultats, par exemple).

Du point de vue répressif, la problématique de l’analyse recoupe celle du dépistage : dans les deux cas, il s’agit de démontrer la présence ou l’absence d’une molécule. À ce sujet, les services douaniers disposent d’un nouvel outil ultraperfectionné : des bandelettes destinées à être frottées à des endroits stratégiques (poches, cartes bancaires, doigts…) pour révéler la présence de traces infimes de drogues.

LE DISPOSITIF GLOBAL D’ANALYSE DES DROGUES DÉFENDU PAR MÉDECINS DU MONDE

La qualité des produits consommés est une préoccupation fréquente des usagers de drogues qui s’inscrit dans une démarche de connaissance des substances et de leurs effets en vue de limiter les risques associés. Les informations détenues par les usagers sont souvent véhiculées par les pairs ou issues d’une expérience personnelle, parfois de l’ordre de la croyance, et ce, sans fondement objectif.

Partant de ce savoir expérientiel et individualisé, les associations communautaires ou d’autosupport en font un savoir collectif éprouvé.

En proposant aux usagers d’analyser leurs produits depuis 2009, les programmes de Médecins du monde (MdM) écoutent ces savoirs collectifs ou individuels et les confrontent aux informations médicales et scientifiques pour réduire les risques, en fonction des interrogations de chacun.

Dans la perspective de transfert de ses programmes, la mission XBT de MdM accompagne les structures spécialisées (Csapa, Caarud, associations d’intervention en milieu festif) pour intégrer ces techniques à leurs pratiques et proposer un dispositif global d’analyse de drogues aux usagers. Ce dispositif comprend plusieurs techniques complémentaires, du qualitatif rapide (1h pour un résultat par CCM) au quantitatif plus long (quelques semaines pour les laboratoires du dispositif Sintes de l’Ofdt).

carte-analysesProposer d’analyser le contenu des produits permet de répondre à la demande des personnes, de les reconnaître en tant qu’usagers experts de leurs savoirs, et de réduire les risques avec eux.

Analyser le contenu des drogues apportées par les usagers peut aussi permettre de s’inscrire dans le dispositif de diffusion des alertes sanitaires, de suivre les évolutions du marché parallèle en temps réel, les pratiques des usagers, et de faire évoluer au mieux les stratégies de prévention et de réduction des risques.

En faisant analyser leurs drogues, les usagers participent ainsi aussi à la formation continue des équipes proposant cet outil !

Le réseau MdM compte aujourd’hui treize partenaires conventionnés sur l’ensemble de la métropole et un transfert définitif est prévu d’ici deux ans.

 

Interview croisée

> Laure, 27 ans, étudiante interne en pharmacie.
> Antonin, 19 ans, étudiant en DUT Informatique, adepte de free party et consommateur de produits psychoactifs.

Comment en es-tu venu à être bénévole sur le dispositif d’analyse de drogues de Médecins du monde ?

Laure : De retour de mission humanitaire, j’ai eu envie de continuer en France, j’ai alors consulté le site de plusieurs ONG et je suis tombée sur la description de la mission Squat et du dispositif CCM. Ce qui m’a particulièrement intéressée était de pouvoir apporter une valeur ajoutée en tant que pharmacien.

Antonin : J’ai connu l’existence de ce dispositif sur le forum psychonaut.com, dans une période de consommation hebdomadaire. Je venais donc régulièrement faire analyser des prods. Quand ma consommation a diminué, j’ai continué à venir car les bénévoles étaient accueillants et les échanges intéressants, et j’étais très intéressé par la drogue et la RdR que je venais de découvrir grâce aux forums. Ils m’ont proposé de faire partie de l’équipe et j’ai tout de suite accepté.

Que fais-tu concrètement ?

Laure : J’analyse les produits, je rends des résultats aux partenaires, saisis des données pour la mission Squat pour la partie « technique », et je fais aussi des entretiens de collecte et de résultats avec les personnes qui viennent directement à la permanence du mardi soir.
Antonin : J’accueille les personnes qui viennent aux permanences. Je participe aux entretiens de collecte et de résultats, je prépare aussi les kits de collecte, et je fais de la saisie de données.
Vous avez chacun des savoirs et savoir-faire différents, du fait de vos études, de vos parcours, de vos centres d’intérêts, qu’est-ce que cela vous apporte en tant qu’intervenant ?

Laure : Dans les entretiens, être en binôme avec Antonin me permet de créer un lien avec les personnes, lien que je n’arriverais pas à créer avec mon statut de professionnelle de santé. Être avec Antonin me permet également d’apprendre sur les produits, les modes de consommation et le vocabulaire utilisé par les consommateurs. Cela renforce aussi mon positionnement, avoir davantage un discours RdR, sans jugement.

Antonin : Cela m’apporte un autre regard sur le sujet des drogues, une approche scientifique et pharmacologique. Cela me permet aussi d’apprendre les termes « scientifiques ». Travailler avec Laure m’apporte un regard plus objectif dans mes discussions avec les consommateurs, un côté plus RdR, je dirais. La plus-value évidente, c’est qu’elle complète et renforce les points que je pourrais négliger lors des entretiens.

Et pour les personnes qui viennent vous voir ?

Laure : Une personne qui consomme se reconnaît parfois plus et communique plus facilement avec une personne qui a un vécu en commun, le même type d’expérience, elle se sent mieux comprise. Je complète néanmoins et guide parfois un peu en ramenant du discours de RdR, qui échappe quand les anecdotes fusent… cette complémentarité amène un équilibre. Le binôme professionnel de santé/consommateur est nécessaire !

Antonin : Je dirais que la validation scientifique solidifie le discours, les utilisateurs de l’outil CCM savent qu’ils ne sont pas n’importe où, que c’est « contrôlé ». Le savoir empirique et le savoir théorique sont extrêmement complémentaires et la réponse apportée est la moins évasive possible. Cela démontre aussi qu’en étant « simple » consommateur on peut être utile dans les structures de RdR.

L’analyse de produits en Europe

Émilie Coutret est chimiste diplômée. Personne n’est parfait.
Pour se rattraper, elle a mis ses compétences au service de la santé communautaire au sein de l’association Techno+ en développant un dispositif d’analyse de drogues. Et pour être définitivement du côté des « good guys », elle offre pour Asud-Journal un tour d’horizon des outils similaires existant en Europe.

Si l’analyse de produits revient actuellement sur le devant de la scène en France, cela fait près de vingt ans qu’elle s’est développée en tant qu’élément essentiel des politiques de santé publique en Europe. En Suisse, en Autriche, en Hollande, mais aussi au pays de Galles ou en Espagne, les services d’analyses sont considérés comme des outils indispensables face à une composition des produits plus fluctuante et imprévisible que jamais, entraînant des incidents qui pourraient être évités avec une meilleure information sur leur contenu. Ces dispositifs ambitieux peuvent donc servir de modèles ou au moins d’exemples pour réfléchir à ce que pourrait devenir l’analyse de drogues en France.

 

ANGLETERRE : D’UN PROJET HOSPITALIER À UN SERVICE RÉGIONAL

Le projet Wedinos (Welsh Emerging Drugs and Identification of Novel Substances) a été créé en 2009 par l’hôpital de Gwent, confronté à une augmentation des admissions de patients ayant consommé des produits inconnus. En partenariat avec le laboratoire de toxicologie, l’équipe a commencé à analyser les échantillons fournis par les patients. Ce système, au départ informel, a été étendu en 2013 à tout le pays de Galles grâce au soutien du gouvernement local. La collecte des échantillons se fait uniquement par voie postale. Des kits de prélèvement sont disponibles dans une centaine de lieux. Les consommateurs peuvent ainsi effectuer seuls leur prélèvement et générer la référence de leur échantillon via le site de Wedinos, qui publie les résultats après analyse.

L’intérêt principal de ce projet est qu’il permet, grâce aux envois postaux, un accès facilité à tous les consommateurs. Si le fait qu’il n’y ait pas de contact physique entre professionnels de santé et consommateur garantit une confidentialité souvent privilégiée par les consommateurs, cela rend la personnalisation des conseils de prévention/RdR plus limitée, notamment au moment du rendu des résultats.

 

PAYS-BAS : UN RÉSEAU NATIONAL

L’usage de drogues étant considéré aux Pays-Bas comme une question de santé publique, c’est le ministère de la Santé qui, dès les années 1990, a rendu accessible l’analyse de produits pour les consommateurs dans le cadre du dispositif national de monitoring DIMS (Drug Information and Monitoring System). Ce dispositif s’appuie sur un réseau national d’organismes de prévention qui accueillent les consommateurs anonymement et collectent les produits. Après avoir relevé leurs caractéristiques physiques (dimension, poids, couleur, logo…), les échantillons sont analysés en laboratoire. Les résultats sont ensuite centralisés sur une base de données nationale et transmis :

  • au ministère de la Santé, qui peut adapter sa politique de santé publique et mettre en place des réponses rapides en cas d’alerte sanitaire via une équipe dédiée : la « Red Alert Team » ;
  • à la police, qui a ainsi une meilleure connaissance des marchés et peut améliorer ses actions de surveillance ;
  • aux organismes de prévention, qui assurent le rendu des résultats par téléphone la semaine suivant la collecte.

Plus de 100 000 échantillons ont pu être analysés depuis le lancement du dispositif, en 1992.

 

AUTRICHE : UNE INSTITUTION POUR LES FÊTARDS VIENNOIS

En 1997, le programme Check IT ! a été fondé sur la base d’un partenariat entre la ville de Vienne, la Verein Wiener Sozialprojekte (association de prévention), et l’unité de toxicologie du CHU de Vienne. Il s’appuie sur une démarche communautaire pour diffuser de l’information objective sur les produits, leurs effets et des outils de RdR aux consommateurs. Outre cette une approche préventive, Check IT ! s’est développé comme un projet scientifique pilote, ce qui lui a permis de gagner à la fois la reconnaissance des consommateurs de substances illicites et celle des autorités.

C’est aujourd’hui, avec la Suisse, un des projets les plus complets d’Europe puisqu’il rend accessible pour les consommateurs des analyses quantitatives en ville, via la collecte d’échantillon à leur local, mais aussi en milieu festif. Les produits collectés au local sont analysés en laboratoire, et le résultat (rendu quelques jours après) est affiché en vitrine avec la référence de l’échantillon. En milieu festif, les résultats sont disponibles 15 à 40 minutes après la collecte par affichage des références. Un code couleur permet de distinguer les produits non-conformes et/ou présentant un risque sanitaire accru. Tous les résultats sont également accessibles sur Internet avec photo et logo (pour les ecstasies), et des alertes sont publiées régulièrement.

Le projet dispose d’un lieu d’accueil spacieux et fonctionnel (la Homebase), d’une unité mobile équipée de deux systèmes de HPLC-MS (technique quantitative précise), et d’une équipe de 9 salariés et 20 vacataires. Véritable institution viennoise, Check IT ! réalise chaque année plus de 1 000 analyses et 5 000 entretiens.

 

SUISSE : DEUX PROJETS ET UNE COORDINATION NATIONALE

En Suisse, l’analyse de substances illégales a été validée politiquement comme outil de RdR en 1997. Deux unités mobiles d’analyse de produits par HPLC-MS se sont rapidement développées : en 1998 à Bern (PilotE, aujourd’hui Rave it Safe), et en 2001 à Zürich (Saferparty géré par Streetwork Zürich).

En 2006, le premier centre d’information sur les drogues a vu le jour à Zürich (à Bern en 2014), venant compléter l’offre en donnant accès à un service d’analyse en ville, ciblant ainsi une population plus large. Des permanences ont lieu une fois par semaine pour la collecte des échantillons et les analyses se font via un laboratoire partenaire. Les résultats (quantitatifs) sont disponibles après quelques jours par mail ou par téléphone. Ces offres proposent également des consultations et du counselling.

Ces deux unités mobiles d’analyse se coordonnent avec les projets de prévention et de RdR en milieu festif des autres villes afin de rendre le service accessible sur tout le territoire suisse. Les consommateurs obtiennent leurs résultats en 20 min seulement. Les alertes sanitaires sont affichées en direct sur les lieux de l’intervention et sur Internet, accompagnées d’informations sur les substances et les produits de coupe. Ces dispositifs alimentent également le dispositif de veille et d’alerte au niveau national.

 

UN ENJEU MAJEUR DE SANTÉ PUBLIQUE

Depuis 2007, la plupart des projets décrits précédemment travaillent ensemble au sein du groupe TEDI (Trans European Drug Information), financé de 2011 à 2013 par la Commission européenne dans le cadre du projet Newip. Ce partenariat a permis l’élaboration de plusieurs outils méthodologiques et de standards de bonnes pratiques, visant à soutenir l’émergence de nouveaux projets et à valider et harmoniser les pratiques des différents acteurs.

Les expériences européennes nous enseignent aussi que pour être réellement efficace, un système d’analyse doit s’appuyer sur la collaboration entre institutions nationales mais aussi locales (villes), laboratoires et acteurs spécialisés qui travaillent auprès des consommateurs.

Autant de pistes et de documents qui pourraient être mobilisés par la France pour combler son retard dans ce domaine.

 

PETIT LEXIQUE DE L’ANALYSE asud_59_analyse

COMPOSANTS :

ce sont les différentes substances présentes dans un échantillon. Généralement, on distingue les produits inertes ou excipients (qui n’ont pas d’effet psychoactif, comme les sucres) et les produits de coupe actifs (comme la caféine, le paracétamol, etc.). Notons que la plupart des techniques – y compris séparatives – ne permettent de distinguer que les produits de coupe actifs.

SÉPARATIF :

une technique est dite « séparative » lorsqu’elle distingue les différents composants de l’échantillon analysé, y compris si elle ne permet pas d’en établir la nature. Avec une technique séparative, un échantillon contenant par exemple une nouvelle substance qui n’aurait encore jamais été analysée (et qui ne pourrait donc pas être identifiée) donnerait un résultat établissant la présence d’un composant inconnu dans l’échantillon.

A contrario, une technique non-séparative peut passer à côté de certains composants d’un échantillon.

DOSAGE :

doser un échantillon, c’est lui faire subir une analyse quantitative. Le dosage, c’est le résultat d’une telle analyse.

QUANTITATIF :

une technique quantitative permet de doser les composants d’un échantillon, c’est-à-dire de déterminer la quantité de chaque composant dans l’échantillon. Les résultats s’expriment alors sous forme de pourcentages.

PRÉSOMPTIF :

une technique est dite «présomptive » si elle comporte une marge d’erreur relativement importante.

QUALITATIF :

une analyse qualitative permet seulement de lister des composants présents dans un échantillon, sans précisions quantitatives.

 

Sources

  1. Factsheet on Drug Checking in Europe, TEDI Workgroup, 2011. https://www.ecstasydata.org/text/2011/2011_tedi_factsheet_on_drug_checking_in_europe.pdf
  2. http://www.wedinos.org/
  3. http://www.checkyourdrugs.at/
  4. http://saferparty.ch/
  5. http://www.safernightlife.org/
  6. Drug Checking Consultation and Counselling Guidelines, TEDI Workgroup, 2012.
  7. Drug checking service good practice standards, Newip Standards, 2013.

Ungass 2016 – la fin du consensus international

Georges Lachaze, notre envoyé spécial à l’Ungass 2016, garde un souvenir contrasté de l’organisation onusienne. Doit-on y déceler un message politique ? Ambiance.

De façon générale, les ONG sont invitées à assister aux débats onusiens. Très récemment, le secrétaire général adjoint des Nations unies, le directeur exécutif de l’Unodc ainsi que le président de la CND* et du bureau d’organisation de l’Ungass ont reconnu la nécessité d’intégrer la société civile au processus de préparation ainsi qu’aux débats, à titre consultatif. Applaudissements, roulades, pétards et cotillons.

Lorsque l’on associe ONU et New York, on pense immédiatement « professionnalisme » et « organisation ». De ce côté-là, grosse déception. Des inscriptions via des Google Docs dignes d’une kermesse d’école, des confirmations par simples emails impersonnels, et de vulgaires impressions papier distribuées quotidiennement de la main à la main en pleine rue ! Ni formulaire d’inscription sécurisé sur le site officiel de l’ONU, ni confirmation nominative avec référence de dossier, ni réception des participants. Nada, walou, que dalle. Juste une organisation entre la teuf à l’ancienne avec infoline et le dealer du « street corner ». On a presque cru qu’on rentrerait sur donation. Pour simplifier les choses, ce petit manège se répétait tous les matins de très bonne heure (le temps de faire la queue dans la rue). Mais ce n’est pas tout. Non seulement l’obtention des sésames relevait du parcours du combattant mais au fil des heures, le niveau d’accès de tous les pass diminuait. Que de perte de temps et d’énergie à courir après des tickets de tombolas pour se voir au final refuser l’accès à la moitié des tables rondes.

SUBTILEMENT OSTRACISÉS

Officiellement, ce verrouillage graduel était dû à la COP21. L’Ungass se clôturait la veille de la signature de l’Accord de Paris, et la sécurité était au niveau rouge carmin à pois fluo. Aussi bien l’Ungass que la COP21 étant prévues depuis des mois, il est plus que probable que le protocole de sécurité de ces évènements l’était tout autant. Pourquoi donc ces girouettes protocolaires ? Pourquoi un tel décalage entre ces deux évènements ? Une chose est sûre, la COP21 posait plus de problèmes à l’organisation parce que les chefs d’États faisaient le déplacement, ce qui n’était pas le cas pour l’Ungass. Saluons l’engagement en faveur de l’écologie et du développement durable, mais nous souhaiterions voir la même implication sur la politique des drogues. Ça en dit déjà long. De plus, si l’argument sécuritaire est l’explication de ces dysfonctionnements, quel crédit lui prêter quand les mesures mises en place sont des inscriptions non-sécurisés et des pass en papier falsifiables au Copy-Top du coin ?

Cette organisation n’a pas surpris que des novices comme nous. Même les habitués de ce genre de raouts étaient effarés. Lors d’un débriefing organisé par la Mildeca, Michèle Ramis (ambassadrice chargée de la criminalité organisée et membre de la délégation française présente à l’ONU) a déclaré que sur place, « les ONG ont été maltraités ». Nathalie Latour, déléguée générale de la Fédération Addiction, a qualifié la situation « d’ubuesque ». Était-ce juste une mauvaise organisation ou une volonté délibérée et sournoise de compliquer la vie des ONG ? Malheureusement, c’est bien l’impression d’avoir été subtilement ostracisés qui domine chez nous. Des incidents similaires ont émaillé le High-Level Segment sur le sida il y a quelques semaines, avec l’exclusion pure et simple de certaines ONG LGBT. C’est regrettable, car cela risque de tendre les relations entre officiels et société civile, qui commençaient à peine à se normaliser.

Le fun, c’est interdit

Analyser les drogues du marché noir ? Pour quoi faire ? Pour être informé d’un point de vue sanitaire ou pour pécho le meilleur plan ? La vérité oblige à dire que le premier souci du drogué ou de l’apprenti drogué quand il achète un prod est de savoir si « yen a ». Tout le paradoxe – d’aucuns disent l’hypocrisie – de la politique de la réduction des risques (RdR) réside dans cet écart entre la rationalité sanitaire affichée et les stratégies de contournement de la loi. Un écart qui existe à tous les étages. Les traitements de substitution aux opiacés, les salles de consommation à moindres risques, tous les fondamentaux de la RdR peuvent être décryptés à l’aune d’un détricotage patient de la prohibition. Mais ça, il ne faut pas le dire et encore moins l’écrire. Ne dites jamais qu’aux États-Unis, la multiplication des officines de cannabis pour se soigner a ouvert la porte aux boutiques de cannabis pour rigoler. La consigne est simple : toujours parler des malheurs et ne jamais parler du fun. Le fun c’est… comment dire… interdit. Les psychoses, la douleur, le VIH, les hépatites, les abcès, la misère, la rue, sont les sujets autorisés. Les fous rires, la stimulation sexuelle, l’euphorie intellectuelle, l’inénarrable plaisir du « high » sont les sujets interdits…

Le problème, c’est qu’en agissant ainsi, on oppose deux domaines qui, en matière de drogues, se complètent merveilleusement : la santé et le plaisir. Qui n’a pas rêvé de dénoncer son dealer à 60 Millions de consommateurs pour infraction à la législation sur les coupes toxiques qui gâchent la montée ?

Second problème, cette omniprésence du sanitaire dans les revendications des partisans du changement est désastreuse politiquement. L’ « addictocratie », la branche stupéfiante du pouvoir médical, continue de surfer sur le caractère anxiogène du « fléau de la drogue » avec l’argument suivant : pour protéger vos enfants des ravages de la drogue, nous allons la mettre en vente libre. Pas forcément probant. Force est de constater que les États-Unis ont changé de paradigme grâce à deux arguments absolument étrangers aux questions de santé, l’incarcération de masse des minorités et l’intrusion de l’État dans la vie privée des citoyens. Pour une majorité d’électeurs d’outre-Atlantique, soutenir la guerre à la drogue est à la fois raciste et tyrannique, c’est-à-dire anti-américain. Résultat : 56 % d’entre eux déclarent que la marijuana devrait être légale au niveau fédéral et 54 % disent en avoir fumé1.

Tout est là. Changer l’opinion publique à propos des drogues suppose de basculer dans le camp des gentils car il est impossible de sortir du schéma moral binaire, en matière de drogues… comme en matière de religion. Car enfin, curieusement, toutes les sociétés humaines sont caractérisées par la consommation de drogues et l’existence de religions, souvent partiellement confondues. Curieusement aussi depuis toujours, les drogues, comme les religions, ont servi de drapeau aux « méchants » pour réprimer des minorités, interdire le plaisir et faire la guerre.

Nice people…

La bannière étoilée, le shérif planétaire inventeur de la guerre à la drogue, offre de consommer du cannabis dans un cadre thérapeutique dans vingt États et légalise la fumette dans six autres. Plus au Sud, c’est la totalité des pays d’Amérique latine qui ont peu ou prou abandonné la répression de l’usage au profit de politiques allant de la simple dépénalisation à la régulation publique du marché, comme en Uruguay. Enfin, pour boucler ce tour d’Amérique, c’est au Canada, sous la houlette de son charismatique Premier ministre, Justin Trudeau, de proposer du « pot » légal aux autochtones d’ici la fin 2016.

En Europe aussi, même si on se donne beaucoup de mal pour ne pas en avoir l’air, les rats quittent le navire du prohibitionnisme dur. Après les Pays-Bas, l’Espagne, la Tchéquie et le Portugal, c’est l’Autriche qui rejoint le club des pays ayant dépénalisé le cannabis, sans doute suivie par l’Italie et l’Irlande en 2016 si l’on s’en tient aux déclarations de leurs gouvernants. Ajoutons que l’Allemagne et la Croatie ont remplacé les sanctions juridiques par des amendes, et que la Suisse reste le champion du monde incontesté du nombre de programmes d’héroïne médicalisée. Sans rompre formellement avec la guerre à la drogue, la majorité des pays européens semble se rapprocher singulièrement de la demande d’armistice.

Si ce parfum de réforme imprègne les discussions préparatoires de la prochaine session extraordinaire de l’Assemblée générale des Nations unies (lire Rien ne va plus à Kuala Lumpur !), la France, elle, reste de marbre. Toute remise en cause de l’interdit légal est frappée de nullité au nom de la sacro-sainte protection de la jeunesse, tout orateur responsable commence par une profession de foi : les drogues sont un fléau qu’il convient de combattre pour protéger la santé des jeunes. Étrangement, le caractère éminemment moral de ce préalable obligatoire n’est jamais souligné, et l’idée qu’il pourrait exister une demande légitime et rationnelle de stupéfiants est tout simplement inconcevable. Or la consommation exponentielle telle qu’elle se manifeste depuis quarante ans ne se résume ni à l’attrait des plaisirs défendus, ni à une vulnérabilité sociale ou psychique. Il existe une demande rationnelle de drogues, volontaire, raisonnée, une demande qui plébiscite les consommations modérées à risques réduits. Cette demande rationnelle de stupéfiants est sans doute l’acteur central du débat. Un acteur, souvent issu des classes moyennes, qui a de plus en plus d’exigences en matière de sécurité des échanges, de rentabilité de ses investissements, et même de respectabilité sociale. C’est précisément cet ectoplasme qui justifie le changement de la politique américaine. De l’autre côté de l’Atlantique, il se fait entendre en espèces sonnantes et trébuchantes lorsqu’il est contribuable au Colorado mais aussi comme électeur excédé par la violence des barrios. Hélas, le diktat moral qui pèse sur le débat français empêche encore pour de longues années tout partisan du changement de s’allier publiquement avec cette ombre toujours présentée masquée dans les médias.. Il lui faut encore et toujours tenter le pari impossible d’expliquer que si l’on veut rendre les drogues plus accessibles, c’est pour mieux les combattre…. Et l’on s’étonne de ne pas réussir à convaincre. Le camp des réformateurs doit accepter enfin de mettre bas les masques : moins d’« evidence based » et plus de « nice people takes drugs », un slogan qui, vu sous un certain angle, est aussi une évidence.

De profundis

« Je ne suis pas l’homme du doute, je suis l’homme des résolutions. » Charles Pasqua, un homme politique comme on n’en fait plus, nous a quittés en juin 2015.

Ses collègues de l’Assemblée nationale et du Sénat ont unanimement salué son engagement à 15 ans dans la résistance, ont de concert souligné son patriotisme et son indéfectible soutien au général de Gaulle. Nicolas Sarkozy, son fils spirituel en politique, voit en Charles Pasqua « l’incarnation d’une certaine idée de la politique et de la France faite d’engagement, de courage et de convictions ». Quant à Isabelle Balkany, elle pleure la mort de « son second père, et pas seulement en politique tant cet homme était extraordinaire ». À gauche, les hommages ont été moins élogieux et Manuel Valls a dû tancer les députés socialistes qui rechignaient à se lever pour honorer la mémoire de l’homme politique.

À l’école du crime

Histoire du SAC couvertureEn 1960, Charles Pasqua crée avec quelques amis le SAC (Service d’action civique), une « association ayant pour but de défendre et de faire connaître la pensée et l’action du général de Gaulle », en réalité une milice a son service qui recrute dans la police comme chez les truands, allant même jusqu’à extraire certains d’entre eux de leur prison. Parfois munis de fausses cartes de policiers, ses membres sont impliqués dans de nombreux coups tordus, de l’affaire Boulin à l’affaire Markovic, de l’enlèvement du colonel Argoud à la disparition de Ben Barka.

« Coups et blessures volontaires, port d’armes, escroqueries, agressions armées, faux monnayage, proxénétisme, racket, incendie volontaire, chantage, trafic de drogue, hold-up, abus de confiance, attentats, vols et recels, association de malfaiteurs, dégradation de véhicules, utilisation de chèques volés, outrages aux bonnes mœurs » (François Audigier, Histoire du S.A.C., éditions Stock, 2003) : on ne compte plus les chefs d’accusation portés contre des responsables du SAC qui, en 1968, étaient prêts à ouvrir les stades pour y parquer les gauchistes.

Les médias ont retenu le militant toujours au service de la France, un homme déterminé qui cachait un grand cœur sous ses airs méchants. Ils ont souligné son accent à la Fernandel, sa grande gueule et cet air patelin que les Français, les vrais, appréciaient, mais ne se sont pas répandus sur le parcours de celui qui, avant de devenir député des Hauts-de-Seine en 1968, était employé par la société Ricard. D’abord comme représentant, puis comme directeur de l’exportation où il avait sous ses ordres Jean Venturi, truand corse notoire, chargé d’importer et de distribuer du pastis au Canada, mais aussi de l’héroïne en provenance de Marseille, d’après la DEA. En 1967, un mandat d’arrêt international est établi à l’encontre de Jean Venturi qui s’est évaporé dans la nature et ne sera jamais arrêté… De là à supputer qu’il aurait bénéficié de l’aide des amis corses de Pasqua pour se faire la belle, il y a un pas que je franchis allègrement. Jean Venturi, qui dirigea plusieurs sociétés en association avec ses frères, s’est éteint en 2011 à Marseille. Il avait 89 ans.

Une main de fer dans un gant de velours

Ministre de l’Intérieur de 1986 à 1988 (le premier gouvernement de la cohabitation), mais aussi président de la Commission parlementaire sur les problèmes de la drogue, Charles Pasqua s’illustre par la répression des manifestants contre la loi Devaquet et le décès de Malik Oussekine, matraqué à mort le 5 décembre 1984 par un membre de la brigade des « voltigeurs motoportés ». Il chapeaute aussi l’arrestation des membres du groupe Action directe.

En 1988, alors que Jean-Marie Le Pen obtient 14,4 % de voix au premier tour de l’élection présidentielle, Charles Pasqua se déclare en faveur d’une alliance avec le Front national, ce dernier partageant « les mêmes préoccupations et les mêmes valeurs que la majorité ». Il profite aussi de la fusillade perpétrée par Florence Rey et Audry Maupin pour réaffirmer son combat en faveur de la peine de mort.

De profundis Pasqua Pascal 2Après une éclipse, Charles Pasqua redevient ministre de l’Intérieur et de l’Aménagement du territoire en 1993, année où le Circ organise la première Journée internationale d’information sur le cannabis. Et voilà qu’une semaine plus tard, il coupe l’herbe sous le pied des militants, déclarant que « la dépénalisation des drogues douces est un sujet de réflexion qui devrait faire l’objet d’un grand débat au Parlement », ajoutant que « dépénaliser aurait l’avantage de mettre un terme à l’économie souterraine ». Des considérations qui déclenchèrent une salve de commentaires, les plus paranos soupçonnant notre ministre de vouloir prendre en main le trafic de banlieue et d’autres de vouloir mettre des bâtons dans les roues de Simone Veil, ministre de la Santé.

Trois mois plus tard, Charles Pasqua expliquera, via L’Express, que s’il est « partisan d’un grand débat autour des concepts de dépénalisation de l’usage et même de la légalisation du commerce des drogues », c’est pour qu’éclate au grand jour ce qu’il considère comme une « mystification ». En septembre 1993, le ministre de l’Intérieur charge Simone Veil de créer une Commission. Lorsqu’il nomme en décembre son président Roger Henrion, Charles Pasqua précise que cette Commission « ne saurait en aucun cas aller dans la voie de la dépénalisation ».

Profession trafiquant

En juin 1998, la Cora (Coordination radicale antiprohibitionniste) organise son congrès annuel à Paris dans une salle de l’Assemblée nationale. Des responsables politiques et associatifs sont invités à échanger sur le thème « La prohibition est un crime ».

18 ans de solitude Bourequat couvertureLe clou de ce congrès a été l’intervention d’Ali Bourequat en direct de son exil du Texas. Citoyen franco-marocain, Ali Bourequat et ses deux frères ont été enlevés en 1973 et incarcérés dix-huit ans dans le camp de la mort de Tazmamart au Maroc. En 1991, suite à la mobilisation d’organisations des Droits de l’homme et à des pressions du président américain Jimmy Carter, les frères Bourequat seront libérés et rapatriés en France.

Lors de leur très long séjour en prison, ils ont recueilli de nombreuses confidences de truands aguerris et de prisonniers politiques. Dans un livre publié en 1994 (Tazmamart : Dix huit ans de solitude, éditions Michel Lafon), Ali Bourequat accuse Charles Pasqua – grand ami d’Hassan depuis la fusion de Pernod avec Ricard – d’avoir supervisé deux laboratoires de transformation de cocaïne en 1962, l’un à Tanger, l’autre à Agadir. Il pousse le bouchon un peu plus loin, affirmant que des kilos de coke, de connivence avec les autorités françaises, « étaient transportés dans des avions militaires atterrissant dans les deux importantes bases militaires d’Évreux et de Tours ».

Et voilà qu’un jour, Ali Bourequat est contacté par Jacqueline, épouse d’un fils de la famille Hémard, propriétaire de la distillerie Pernod. Elle lui raconte que tous les ans, au mois d’août, la famille au grand complet se retrouve dans un hôtel luxueux de Genève où Françoise Hémard (l’administratrice de la holding Pernod-Ricard) distribue à tous les membres de la famille une coquette somme provenant, selon Jacqueline, des bénéfices réalisés dans le trafic de cocaïne par Charles Pasqua et le clan Hémard. Suite à ses confidences faites lors d’un rendez-vous secret avec Ali Bourequat en Grèce, Jacqueline est menacée de mort par trois individus se présentant comme des agents de la DST. Ali est à son tour agressé par des individus louches, il s’en plaint dans un entretien accordé au journal Le Monde, ce qui lui vaut d’être convoqué par le chef de l’unité antiterroriste. Il adresse aussi une lettre à Charles Pasqua par l’intermédiaire de son avocat. Craignant pour sa vie (et celle de sa fille), Jacqueline Hémard fuit aux États-Unis. Quant à Ali Bourequat, il la rejoint suite à plusieurs menaces de mort. Après avoir été reçu par l’ancien président Jimmy Carter et avoir déposé devant la Commission des droits de l’homme du Congrès, Ali Bourequat – et Jacqueline Hémard qu’il épouse – obtient l’asile politique, une décision rarissime aux États-Unis. Joint par téléphone, Ali Bourequat a réitéré ses accusations contre Charles Pasqua, lequel n’a pas bronché. Habitué des coups tordus comme le prouve son CV judiciaire, Charles Pasqua a été impliqué dans une dizaine de dossiers portant sur des pots de vin touchés dans le cadre de ses hautes fonctions politiques. Il a été relaxé dans six affaires, condamné à deux reprises (dont une pour financement illégal de sa campagne électorale en 1999), et il est mort avant de savoir ce que lui réservait la justice pour un énième détournement de fonds.

Pour Charles Pasqua comme pour Nicolas Sarkozy, la politique n’est qu’un tremplin permettant de s’en mettre plein les poches. Toujours prêt à vous rouler dans la farine, menteur comme un arracheur de dents, cynique et dédaigneux, arrogant et autoritaire, celui qui se faisait fort de « terroriser les terroristes » terrorisait aussi ses amis politiques.

Souhaitons que Charles Pasqua, qui se vantait de détenir des dossiers compromettants sur le gotha de la politique, a pris le temps de tenir le journal intime de ses multiples exactions avant de passer l’arme à droite.

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Pas de pitié pour le Captagon®

* Simone de Beauvoir raconte dans le second tome de ses mémoires, La force de l’âge, comment elle s’était inquiétée quand Sartre, bourré de Corydrane®, lui avait confié qu’il était poursuivi par des crabes et des homards…

Selon le célèbre dicton militaire, on peut tout faire avec des baïonnettes sauf s’asseoir dessus. Avec des amphétamines, on peut faire la guerre, préparer des examens, écrire la Critique de la raison dialectique si l’on s’appelle Jean-Paul Sartre* ou… se faire sauter. Mais avant d’aller plus loin, petit détour par l’histoire.

Le mot composé est un peu technique : pharmaco-psychose. Une substance psychoactive, une drogue, peut provoquer transitoirement un état psychotique, c’est-à-dire de perturbation globale du rapport à la réalité. Aucune drogue n’est mieux placée que l’amphétamine pour illustrer ce phénomène. Nous sommes des machines à deux temps (veille/sommeil) et la perturbation de ce rythme est notre plus grande vulnérabilité, bien avant la soif ou la faim. Après deux ou trois nuits sans sommeil, un être humain présente des hallucinations, se livre à des interprétations délirantes et peine à effectuer des tâches simples. Les Soviétiques, qui le savaient, utilisaient la privation de sommeil comme arme de torture (comme le montre bien le film de Costa-Gavras, L’aveu (1970), tiré du livre éponyme d’Artur London). Au bout de quelques dizaines d’heures, les plus solides signaient des aveux délirants pour qu’on les laisse un peu dormir. Autre manière de dire que les amphétamines, dès qu’on en abuse, rendent fou. J’ai relu, pour écrire cet article, Speed. La déglingue, de William S. Burroughs Jr., que j’avais beaucoup aimé au moment de sa publication en français en 1971. Je n’aurais pas dû, j’ai été très déçu. C’est le risque, bien connu, des relectures…

« La benzédrine a gagné la bataille d’Angleterre ! »

L'aveu affiche

Avec les psychiatres, les militaires se sont toujours beaucoup intéressés aux substances psychoactives. Soit pour renforcer les capacités de leur propre armée, soit pour désorganiser celle des autres (on a songé à utiliser le LSD dans ce but). Les amphétamines sont nées quelques décennies avant qu’elles ne soient utilisées durant la Seconde Guerre mondiale. À la fin du XIXe siècle, des chimistes japonais isolèrent le principe actif d’une plante, l’éphédra, connue de longue date pour dilater les bronches, augmenter la pression artérielle et stimuler le cerveau (Dr G. Varenne, L’abus des drogues, Charles Dessart éditeur, 1971, chapitre V : « La dépendance du type amphétaminique ».). Il suffira d’une simple modification de ce principe actif, baptisé éphédrine, pour obtenir, dans les années 20, un produit beaucoup plus puissant, la première amphétamine. Les essais cliniques eurent lieu aux États-Unis dans les années 30. Quelques années avant le début de la deuxième guerre mondiale apparut la dexamphétamine (benzédrine ou Maxiton®), puis la méthylamphétamine commercialisée en Allemagne sous le nom de Pervitin®. C’est la « meth » d’aujourd’hui.

Approches Drogues et Ivresse Junger couvertureSi les stimulants sont absents de la Première Guerre mondiale ou presque (Dans Approches, drogues et ivresse, Ernst Jünger raconte comment, à la fin de la Grande Guerre, les premiers aviateurs allemands consommaient de la cocaïne pour diminuer la fatigue et la peur et comment ils lancèrent la mode de cette substance), les amphétamines vont donc dominer la Seconde, surtout au début. Elles semblaient avoir toutes les propriétés pour décupler l’énergie, la résistance à la fatigue, à la faim et à la peur. Durant la bataille d’Angleterre où l’aviation britannique luttait dans le ciel contre les Stukas allemands dans un état de grande infériorité numérique, mécaniciens comme pilotes consommaient de la benzédrine. Certains pilotes anglais se posèrent même sur des aéroports français tant ils étaient « défoncés » ! À la fin de cet épisode crucial, les journaux britanniques titrèrent : « La benzédrine a gagné la bataille d’Angleterre ! » On abandonna les speeds, du côté allié comme de celui des forces de l’Axe, quand on comprit que, sous l’effet de cette substance, l’efficacité s’effondre rapidement tandis que le sentiment d’efficacité continue à croître. Cette disjonction était fatale ! Seuls les Japonais continuèrent à utiliser largement les amphétamines. Lorsque l’Empire nippon s’effondra, après Hiroshima et Nagasaki, d’énormes stocks militaires se retrouvèrent sur le marché noir, donnant lieu à la première grande épidémie « civile » de consommation de cette substance. Les actes de violence et les décompensations psychiatriques se multiplièrent au point que le Japon disposa durant les vingt années suivantes d’un quasi-ministère de la lutte contre les amphétamines. Actuellement, certains pays d’Asie du Sud-Est sont confrontés à une épidémie de consommation de méthamphétamine. C’est en particulier le cas de la Thaïlande, qui tente de lutter contre des laboratoires clandestins installés du côté birman de la frontière. Les étudiants, les prostituées, les camionneurs furent les premiers consommateurs de Yaba (le médicament qui rend fou), mais l’usage s’étend.

Un marché qui explose au Moyen-Orient

Captagon Pascal 1Venons-en au terrorisme. Certains témoins racontent que, le 13 novembre dernier, les tueurs du Bataclan tiraient de manière mécanique à hauteur d’épaule en tournant sur eux-mêmes. Debout au milieu des gens qu’ils abattaient, ils ne déviaient pas leurs tirs sauf pour réarmer. Ce qui expliquerait qu’il n’y ait pas eu plus de victimes, en particulier parmi ceux qui, terrorisés, se sont allongés les uns sur les autres, à leurs pieds. Voici, par ailleurs, comment le gérant d’un cybercafé décrit Salah Abdeslam le soir des attentats : « Ce qui m’a interpellé, c’est que cet homme avait l’air d’avoir bu ou consommé de la drogue. Son visage et ses yeux étaient gonflés – se souvient le vendeur. Il ressemblait à un des nombreux toxicomanes que l’on rencontre à Château-Rouge » ( Le Monde du 01/01/16). Les tueurs étaient-ils sous Captagon® (fénétylline), une amphétamine classée comme stupéfiant depuis 1986 et qui inonde littéralement les marchés clandestins moyen-orientaux depuis quelques années ? À Beyrouth, un prince saoudien s’est fait prendre en octobre 2015 avec, excusez du peu, deux tonnes de Captagon® ! Il s’apprêtait à prendre l’avion pour son beau pays. Et l’Arabie saoudite vient d’annoncer une prise de cinq millions de pilules d’amphétamines (lepoint.fr, 27/12/15), avec peine de mort à la clé pour les trafiquants. D’après les chiffres de l’Organisation mondiale des douanes, la quantité de pilules saisies dans les pays de la péninsule arabique a fortement augmenté ces dernières années : plus de 11 tonnes de Captagon® en 2013, contre 4 seulement en 2012 (Sciences et Avenir du 17/11/15).

Comme toutes les amphétamines, le Captagon® fait disparaître le besoin de dormir et de manger, du moins dans certaines limites, et diminue la peur. D’après certaines sources, il ferait aussi disparaître tout sentiment de pitié (Je me permets de renvoyer à mon article « Des drogues et des violences », revue Chimères, n°85). Dans un contexte moins tragique, une telle remarque ferait rire. Si quelqu’un a préalablement extirpé de son esprit tout sentiment de pitié, le passage à l’acte violent ou cruel lui sera probablement facilité par la prise d’amphétamines. Mais ce préalable est nécessaire. Comme pas mal d’étudiants de mon époque, j’ai consommé du Captagon® pour réviser mes examens et je ne me souviens pas avoir utilisé des armes de guerre contre des civils désarmés, installés à la terrasse de cafés ou assistant à un concert de musique… De même, il est probablement plus facile de se faire sauter sous Captagon® quand on a, au préalable, décidé de le faire.

Bref, il faudra trouver autre chose que le Captagon® comme circonstance atténuante aux tueurs de Daesh. Mais la présence massive d’amphétamines dans l’une des régions les plus chaotiques et violentes de la planète n’a rien de rassurant. Bonne année 2016 !

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Bloodi, le premier droguézeureux

Asud vous parle de dope depuis vingt-quatre ans sur un mode particulier qui peine à trouver une définition mais qui explique peut-être notre longévité. Pour caractériser ce ton, on pourrait inventer un néologisme : le « bloodisme ». Et on dirait d’une situation qu’elle est « bloodiesque », comme on écrit « dantesque », un adjectif qui ne se comprend que si l’on connaît l’univers particulier de l’auteur qui l’inspire. Le bloodisme, c’est une façon de parler des drogues qui n’est ni du pathos, ni du ricanement, ni du scientisme. C’est un mix de gore et d’humour au second degré. L‘élégance de parler de la dureté de la vie de tox avec infiniment de légèreté. C’est une recette difficile, un chemin étroit qui sert de marquage de nuit. Grâce à Bloodi, nous suivons… une ligne… de crête…

Il existe plusieurs façons de parler des drogues. Le mélodrame reste la plus facile, mais la petite déconne sur le pétard gagne aussi des parts de marché. Depuis quelques années, nous subissons également la montée du discours addicto « scientifique et objectif », ayant le mérite de prétendre se baser sur des statistiques, ce qui ne l’empêche pas d’être aussi faux-cul que les deux autres.

Dis-moi comment tu parles des drogues…

Commençons par le plus classique, et il faut bien le reconnaître, le mieux partagé : la dramatisation avec une pointe de pathos… Ce ton est d’autant plus surprenant que, soyons honnêtes, pour la grande majorité d’entre nous, les drogues et l’alcool ne riment pas avec tristesse et désespoir. Mais il est admis une fois pour toutes que le mode geignard, voire l’imprécation vertueuse doivent demeurer les véhicules standard dès lors qu’il s’agit de donner des informations sur les drogues, la manière de les consommer, sur qui les vend et qui les achète. C’est le royaume des fameuses paniques morales (lire Flakka : la panique morale à 5 dollars) qui empruntent les faux-nez du moment, les « drogues du viol », les « drogues qui rendent accro à la première prise », les drogues qui font semblant d’être douces mais qui rendent schizophrène… Bref, au même titre qu’il n’y a pas de drogués heureux, il n’y aurait pas de drogues innocentes. Le pire est que les consommateurs eux-mêmes utilisent volontiers ce véhicule confortable pour narrer leurs propres expériences. Le cinéma et la littérature nous régalent de biopics plus ou moins authentiques où Christiane F. se donne la More sur les Chemins de Katmandou. À titre d’exemple, il faut visionner Requiem for a Dream, le film inventé pour casser le moral au fêtard le plus endurci.

À l’autre bout du spectre, vous avez le genre « rigolade de potache ». « Il a fumé la moquette ! » Et voilà un vilain petit sourire qui pointe sur le visage des animateurs de plateaux télé dès que l’on parle de fumette ou même de lignes de coke. Dans la foulée des Frères Pétards ou de la série Weeds, un minuscule coin de tolérance s’est glissé dans la solennité officielle avec la popularisation du cannabis, mais un tout petit coin strictement réservé aux divertissements façon amateur de « l’esprit Canal ». Un clin d’œil entre initiés, certes, mais un espace sans doute appelé à prospérer à l’ombre d’une censure officielle qui reste la norme pour les discussions sérieuses entre adultes responsables.

Ouin Bloodi prend de la drepouÀ propos de sérieux, la troisième langue utilisée par les médias Main Stream est celle des articles à connotation scientifique, ceux qui référencent l’OFDT toutes les quatre lignes en citant abondamment psychiatres et neurobiologistes. Cette communication, qui se veut moderne et non moralisatrice, a tout de même pour objet essentiel de ne parler que des dangers liés à la consommation de substances. Elle reste en cela profondément influencée par cette loi de 1970, qui prescrit de ne jamais présenter une substance interdite « sous un jour favorable ». Les addictologues tentent bien de se dédouaner en disant beaucoup de mal de l’alcool et du tabac mais au final, on reste dans une communication calibrée pour stigmatiser l’ivresse. Seule différence : les prescriptions sanitaires se substituent aux anathèmes moralisateurs. Que faire pour passer les mailles d’un filet solidement tressé par des lustres d’hypocrisie ?

Bloodi et le bloodisme

Depuis un peu plus de vingt ans, nous essayons de tracer notre route entre ces trois chemins. Le pathos et les ricanements de potaches restent bien en cours dans les médias, le discours addicto, passablement ennuyeux, étant plutôt réservé à la presse écrite. Soyons juste, notre journal est lui-même souvent marqué par ces trois courants qui se succèdent parfois dans nos colonnes sans forcément se juxtaposer. C’est pourquoi nous sommes débiteurs vis-à-vis du petit bonhomme à crête. Lorsque Pierre Ouin débarque à la rédaction d’Asud journal avec sa BD sous le bras (lire Et Pierre est arrivé…), nous ignorions que son personnage fétiche allait devenir notre meilleur porte-parole pour pratiquer une novlangue sur les drogues.

Ça commence comme une voix off de commentaire animalier : « Bloodi s’est payé un demi-gramme d’héroïne et s’est troué les veines avec une seringue. » Douze cases se suivent, identiques, nonobstant la taille grandissante de la cendre qui refuse de tomber avant que le mégot incandescent n’entre en contact avec le doigt du fumeur. Puis il reprend la pose, les paupières se baissent comme le rideau du IIIe acte… et la vie continue, indéfiniment, identique elle aussi. Bloodi prend de l’héro est un chef d’œuvre d’Understatement. Le temps est suspendu par cette stupeur indéfinissable de l’héroïne qui offre pour une somme modique le même confort aux princes et aux mendiants.

Popeye SubuDans le n°27, sorti en 2005, un Bloodi transformé en Popeye nous dit « Shootez pas le Subutex les mecs, on a l’air con ». Là aussi, tout est dit…

Nous tentions déjà de décrire cette convergence entre Asud et Pierre Ouin en présentant le Courrier toxique : « Pour naviguer dans l’étroit goulet qui sépare l’exhibitionnisme du pittoresque, une solution existe : c’est le rire. » (lire Pierre Ouin et ASUD vous présentent Courrier Toxique).

Le bloodisme, c’est cette faculté de choper le détail qui tue, au sens propre, le truc craignos que l’on évite de placer dans les dîners en ville. Puis de faire de cette marque, considérée comme horrible par l’extérieur, un gag, une phénoménale rigolade qui dit les choses en restant à la hauteur du sujet, de l’intérieur, en se regardant face au miroir, d’aucuns diraient du point de vue de la communauté.

Le Tintin au pays des junkies ?

Bloodi, c’est le Tintin des junkies, un punk à la crête indémodable qui incarne à la fois un style de vie bohème, une obsession assumée de la défonce et une absence de sens moral revendiquée. Malgré cette accumulation de stéréotypes désobligeants, une vraie tendresse imprègne la narration des aventures du petit punk perfecto noir. Bloodi restera pour Asud le vrai, le seul symbole ouvertement communautaire.

Olive & Ouin BloodiExiste-t-il un sentiment communautaire parmi les tox ? Vieux débat. Nous avons souvent répondu par la négative, mais quand on prend de la dope, tout le monde se retrouve sur un point : comment se procurer des substances le plus rapidement possible, à moindre coût et dans la plus grande discrétion ? Bloodi a tout de suite incarné quelque chose qui est aux antipodes de la solidarité : l’appât effréné du gain, le goût des arnaques, le mépris pour les faibles qui ne savent pas flotter dans ce monde de brutes. Une caricature insupportable quand elle est énoncée de l’extérieur, par des soignants ou des journalistes en mal de sensations, mais qui devient un signe de reconnaissance quand elle est un clin d’œil complice lancé par un keupon qui fait partie de la famille.

Bloodi est bien le premier des droguézeureux. Celui qui sait nous parler de nos plaies avec tendresse. Il incarne l’antithèse du pathos, des ricanements ou du scientisme qui sévissent quand on parle des dopes car il aime avant tout se moquer de lui-même. Bloodi, c’est nous, sans concessions, sans pudeur mais avec tellement d’humanité qu’il nous oblige à nous rappeler que si le rire est le propre de l’homme, l’usage des drogues n’arrive pas très loin derrière.

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À Bloodi, les usagers reconnaissants

En 1995, la figure de Bloodi apparaît pour la première fois dans le journal d’Asud. Le petit keupon avec des chaussures rouges restera à nos côtés pendant dix-sept ans, toujours en quête de prods mais visiblement intrigué par une nouvelle arnaque : la réduction des risques. Ji-Air, président d’Asud et rédac’ chef du journal de 1993 à 1997, nous raconte l’histoire d’un apprentissage mutuel.

Quand je suis arrivé à Asud en 1992, voir, toucher, palper, humer le premier numéro du journal fait par les usagers pour les usagers, et surtout des usagers non-repentis, fut pour moi une véritable révélation et une aventure dans laquelle je me suis jeté à corps perdu. Mais rapidement, après le 4e numéro, on s’est senti coincé dans le format bichrome un peu austère des débuts. Ce journal, on le voulait plus « fun », plus visuel, plus coloré et là, une petite lumière s’est allumée dans ma tête : Bloodi. Je m’étais déjà régalé en lisant ses très toxiques aventures dans le magazine Viper, puis dans Métal Hurlant. Une nouvelle génération de dessinateurs punkies bousculait les convenances et les papys de la BD. Parmi eux, Pierre Ouin, un sacré coup de crayon, un humour trash et féroce teinté d’anarchie. Oui, il nous fallait Bloodi, c’était une évidence.

Le dessinateur attitré de la RdR

Mais comme tout vilain toxico qui se respecte, on a commencé par lui pirater un de ses dessins (Bloodi aurait fait pareil après tout). Mais pris de remords, j’envoie au lascar un exemplaire du journal et une invite à nous rencontrer rapido… accompagnée de quelques vagues excuses. Et le père Ouin est venu pointer sa truffe dans notre luxueux nouveau local (un petit deux pièces à Belleville, un palace après Barbès et les cités craignos). Le contact fut tout de suite excellent, Pierre était ravi qu’on lui ait taxé son dessin et était partant pour se lancer dans l’aventure Asud. Le problème, c’est qu’à l’époque, le pognon était rare et un dessinateur, ça a besoin de manger, accessoirement de se faire un shoot de temps en temps et de pouvoir offrir des bijoux à sa souris d’amour. Mais ça ne l’a pas bloqué : il avait kiffé notre journal et il se voyait bien initier Bloodi à la Réduction des risques qui débutait.

1995 [ASUD] Petit manuel du shoot à risques réduits 1995 [ASUD] Petit manuel du shoot à risques réduits-01Pour nous faire pardonner, on lui a quand même dégoté un job dans ses cordes : le Petit Manuel du shoot à risques réduits. Une première en France, tirée à 500 000 exemplaires grâce au ministère de la Santé. Le premier document consacré aux techniques de réduction des risques liés à l’usage de drogues par voie intraveineuse est une brochure réalisée par Aides en 1988, restée très confidentielle. Conçu en 1994, le Petit Manuel du shoot à risques réduits d’Asud va longtemps demeurer la seule brochure disponible à destination du public injecteur. Un super carton, devenu un classique, repris par les Portugais et les Argentins. Un succès qui vaut à Pierre d’être reconnu comme le dessinateur attitré de la RdR et d’être sollicité (et payé) pour de nombreuses brochures.

À partir du n°7, on a commencé à publier à chaque parution 1 page de comix de Bloodi, pour le plus grand plaisir de nos lecteurs qui se reconnaissaient parfaitement dans ses aventures. Il faut dire qu’il a été le seul à décrire de façon aussi juste les tribulations d’un tox et tous les usagers de drogues devraient lui en être reconnaissants. Car à l’époque, parler de défonce, de défonce dure de chez dure, ben ça se faisait pas. C’était risqué au niveau de la loi et au niveau de l’emploi, Pierre m’ayant confié que les histoires de dope et de seringues, les éditeurs n’en voulaient plus trop. Ça peut se comprendre quand Pierre bossait pour Perlimpinpin Magazine mais pour les autres, genre Psykopat, c’est relou.

Grâce à Asud journal, on a donc vu Bloodi s’initier aux joies de la méthadone et du Subutex, se battre pour soigner son hépatite C, et pour combattre son sida, hanter les cabinets médicaux, terroriser les blouses blanches… Parfois, des membres de l’association lui racontaient des histoires de tox croustillantes que Pierre s’empressait de traduire en dessin.

Pierre était un mec entier, marrant, qui n’avait pas sa langue dans sa poche et qui avait un cœur gros comme ÇA. Maya, sa femme, a mis au monde leurs deux charmants loupiots.

Pierre était mon ami. Un vrai. Là où il est désormais, je suis sûr qu’il fait marrer tous les Asudiens décédés avec ses formidables petites histoires.

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Un héros junky à l’héroïne

J’ai découvert Bloodi par hasard, un jour où je traînais dans une librairie parallèle. C’était en 1984, et Bloodi faisait la couverture de Viper, un journal de BD, avec en titre « 1984, année de gerbe ! ». C’était tout à fait ce que je ressentais.

Coup de foudre !

Cette année-là, on ne pouvait plus se raconter d’histoires, plus question de lendemains qui chantent. Les années 80, c’était les années-fric pour les Golden boys, mais pour les milieux populaires, « les exclus de la croissance » comme on avait commencé à les appeler, c’était les années-galère, des cités en pleine déglingue comme sur la couverture du journal, avec une voiture en feu et un rat sortant de l’égout. J’ai demandé au libraire « C’est quoi, ce journal ? », « Viper, c’est fini, m’a-t-il répondu, le gouvernement l’a interdit ». J’ai appris bien plus tard que ce n’était qu’une rumeur, le journal, menacé d’un procès pour incitation à l’usage de drogues, avait renoncé à paraître. J’ai acheté tous les numéros de la librairie, et une fois chez moi, j’ai découvert qui était Bloodi – coup de foudre ! C’était la première fois que je voyais dans une BD un junky tel que je les avais connus dix ans auparavant. En 1984, je croyais que j’en avais fini pour toujours avec les drogues et les drogués, et la fin de cette histoire n’avait rien de drôle, mais Bloodi a réussi le tour de force de me faire rire. Pliée en quatre, lol, comme on dit aujourd’hui… Pas de doute, c’était bien ce que vivaient les junks que j’avais connus, c’était même d’une précision hallucinante, mais à l’époque, pas de BD pour illustrer cette vie de rat. Pourtant, l’humour noir et l’autodérision faisaient déjà florès. Au début des années 70, une presse alternative s’était emparée de Freaks Brothers de Crumb, avec le journal Actuel, le plus connu, mais aussi avec les dizaines de fanzines qui circulaient de la main à la main. Psychopathes et pornographes, les Freaks Brothers n’avaient pas grand-chose à voir avec les hippies Peace and Love, que les punks baptisaient « babas cool ». Pas toujours si cool, les babas, il y avait aussi des Freaks qui faisaient tout ce qui leur passait par la tête, des anars qui n’obéissaient qu’à eux-mêmes… Mais quoi qu’il en soit, les drogués de Crumb étaient des fumeurs de joints. Il aura fallu une dizaine d’années pour qu’une BD française atteigne la même verve, la même authenticité, la même sûreté dans le trait mais entre-temps, le héros était devenu un junky à l’héroïne.

Drogues « dures » vs « douces »

Ouin Tagada bang blamLa presse alternative post-68 avait pourtant tenté de limiter la diffusion des drogues dites « dures », en les opposant aux drogues dites « douces ». Les premières, héroïne et speed, étaient vivement déconseillées, parce que, pour citer Actuel, elles aboutissent à « une vie invivable, angoisse terrible de la descente pour le speed, crise de manque pour l’héroïne » (Actuel n°20, mai 1972). Les secondes, en revanche, pouvaient être consommées parce qu’elles n’avaient pas d’effets néfastes pour le cannabis, et pouvaient ouvrir l’esprit comme les hallucinogènes, à condition, précisait-on, d’être prises avec prudence, avec des personnes de confiance. L’opposition drogues douces/drogues dures n’avait rien d’arbitraire, elle reposait sur une expérience acquise très vite dans les milieux alternatifs, rockers ou hippies. Dès 1969 aux États-Unis, après le festival du « Summer of Love », le quartier de Haight-Ashbury de San Francisco avait été envahi par une zone violente, où l’on arnaquait les passants et consommait toutes sortes de drogues, héroïne et speed, alcool et médicaments. « Ces polytoxicomanes, disait-on déjà à l’époque, consomment n’importe quoi, n’importe comment », et ces dérives avaient mis à mal le mouvement qui réunissait contestataires de toutes sorte, hippies ou rockers. Dès le début des années 70, et surtout à partir de 1973-74, le même scénario menaçait de se répéter en France avec l’introduction de l’héroïne dans les initiatives communautaires, les squats, les groupes de rock, comme dans les relations entre amis. L’opposition drogues douces/drogues dures a-t-elle été utile ? A-t-elle limité la diffusion de l’héroïne ? Peut-être en partie, puisque entre le milieu des années 70 et le milieu des années 80, la grande majorité des nouveaux consommateurs s’était contentée du cannabis ou du LSD. Mais ces mêmes années ont aussi été celles de la diffusion de l’héroïne dans une génération plus ou moins influencée par le mouvement punk. Bloodi incarne cette génération qui a vu s’effondrer l’utopie communautaire post-68. « Salut les miséreux, les crève-la faim. Z’en avez marre de votre taudis, de vos nouilles froides, des trous dans vos pompes et la Valstar éventée… Bref, vous voulez de la tune ? Voici quelques conseils de Bloodi pour 1984… », écrit Pierre Ouin dans le numéro qui fête la nouvelle année. L’arnaque aux chéquiers ne fonctionne plus, on ne peut plus non plus casser les cabines téléphoniques, mais on peut toujours « repérer des morveux qui ont de la tune » et s’efforcer de les arnaquer… Plus que jamais actuelle, la rage des punks « No Future » !

Une figure emblématique de la RdR

Ouin Bloodi Sexe, Drogues & No Rock extrait 1Ouin Bloodi Sexe, Drogues & No Rock extrait 2 Marc Valeur

« Sexe & drogues, Ah, ouais merde, y a pas trop de rock-and-roll », râlait Bloodi sur la planche annoncée en couverture avec un titre plein de suspens « Bloodi va-t-il décrocher ? ». Pas de doute, Bloodi avait bien fait le tour de tous les traitements en vogue à l’époque, du bon docteur Cohen prescripteur de Palfium® à « Morvivan », le centre de soin où il est reçu par un docteur mal rasé qui ressemble à Marc Valeur et qui l’interroge « Tu la touches à combien ? ». Inutile de vous dire que Bloodi n’a pas décroché cette année-là. Il s’est fait oublier quelques années, avant de resurgir dans ma tête à un moment où Asud journal cherchait ses marques. Ce camé interdisait l’apitoiement sur soi : ni justification ni complaisance, il était juste lui-même, comme tous ses frères de galère. Jean René était alors président d’Asud, le branchement avec Pierre Ouin a été immédiat. Bloodi est devenu une figure emblématique de la RdR – un paradoxe, parce que Bloodi, lui, n’était pas du genre à « réduire les risques », la santé publique n’était pas dans son univers. Mais c’est précisément parce qu’il est juste lui-même, sans concession, qu’il a pu incarner pour cette génération les changements que devaient adopter ceux qui voulaient continuer de vivre leur vie, tout drogués qu’ils étaient. Disjoncté, squelettique, avec une seule idée en tête : trouver de la tune pour un plan dope, mais tenant sur ses guiboles. Un être en pleine dérive, mais un être humain, comme ses semblables…

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« Monsieur le législateur tu es un con… » *

Michel Sitbon est l’éditeur des Éditions du Lézard, celles qui ont publié des années durant notre ami Jean-Pierre Galland. C’est aussi et d’abord un militant acharné de l’antiprohibition, aujourd’hui engagé dans Cannabis sans Frontières, un parti politique clairement voué à la légalisation du cannabis. Michel est aussi un ami de Pierre Ouin et de Bloodi. C’est lui qui a pris le risque d’éditer Courrier toxique, ce recueil de récits de vie qui nous raconte la violence des hommes, la violence de la loi et la violence des hommes de loi.

J’ai l’honneur d’avoir édité deux livres de Pierre Ouin, l’un considéré comme son dernier Bloodi, un Bloodi que j’avais voulu tout en couleur, et l’autre, Courrier toxique, signé d’Asud, mais en fait non seulement illustré mais édité par Pierre – une sélection de lettres, bien souvent désespérées ou désespérantes – qu’il avait été chercher dans les archives d’Asud.

Si je prétends au titre d’éditeur antiprohibitionniste, je dois avouer ici que ces deux livres n’entrent pas forcément, ni l’un ni l’autre, dans la catégorie. J’avais proposé à Pierre de faire un Bloodi « aussi joli qu’un Tintin », lui disais-je, en quadri et avec sa couverture en dur, respectant les canons de cet art de l’enfance.

Cela aura été l’objet d’un grand malentendu puisque les observateurs attentifs auront remarqué que ce Bloodi-là – La Ratte qui s’délatte – ne fréquente ni drogues ni seringues – un Bloodi sans shooteuse…

Pierre m’aurait pardonné de le dénoncer ici. Quelques temps avant, son précédent éditeur lui avait fait part des pressions policières : le ministre de l’Intérieur ne voulait plus en voir, de shooteuses… Pierre arrivait chez moi comme un réfugié au pays de la liberté d’expression. Je lui proposai alors de faire un Bloodi pas comme les autres, pas un Bloodi de fanzine en noir et blanc. Un Bloodi digne comme un Astérix. Manque de pot, Pierre intégrera alors les critères de l’autocensure, ne voulant pas me faire peser les foudres dont sont précédent éditeur avait été menacé. Et puis je ferai aussi l’hypothèse ici qu’il aura aspiré à faire un Bloodi enfin « respectable » …

Ouin Bloodi No shoot à ASUD WC

Mon pauvre Pierrot… Le porte-parole de la junkitude la connaissait bien cette histoire du mépris. Car lui comme tous ses camarades auront plongé au plus profond du plus abyssal des puits, là où la société vous nie intégralement, sans vous laisser la moindre once de ce qu’on appellerait respect pour d’autres et qui n’a même pas lieu d’être là. Car le junky ne revendique rien – sauf qu’on lui foute la paix, comme disait Antonin Artaud, le premier de cette longue lignée, apparu dès le premier jour de la prohibition, dont ce grand poète avait deviné par avance l’imbécilité sans limites (lire ci-dessous).

L’autre livre que j’ai publié de Pierre, ce fameux Courrier toxique, on l’aura voulu tous les deux aussi. On savait l’un comme l’autre qu’Asud recevait tous les jours des témoignages incroyables sur cette barbarie à visage inhumain qu’à institué la prohibition des drogues. Il fallait en faire quelque chose. « Rendre la honte plus honteuse en la livrant à la publicité. » En faisant ce livre, et en le publiant, on rigolait : jamais aura-t-on vu pamphlet plus violent contre les drogues… Et c’était nous, militants inconditionnels de l’abolition du carcan prohibitionniste, qui nous retrouvions là à rassembler les pires témoignages qui montrent l’enfer des drogues comme il est, sans détour, le plus véridiquement possible. Pour ceux qui ne comprendraient pas, Pierre s’appliquait à faire un dessin.

Olivia Clavel Hommage à Ouin et Bloodi

On peut toujours faire semblant de l’écrire cette « nécro » de Pierre, comme Pierre pouvait toujours faire semblant de faire des dessins. C’est parce que nous avons la force de ne pas nous laisser étouffer par nos larmes. Car, comprenez-bien ami lecteur : tous les personnages qui ont inspiré Bloodi sont morts, comme Pierre, bien avant la limite de ce qu’on appelle « l’espérance de vie ». Exterminés par la volonté sadique du législateur.

Il peut toujours en subventionner quelques-uns aujourd’hui pour « réduire les risques », ce salopard de législateur qui nous a forcés à partager des seringues sales, et à traîner jusqu’au fond des caniveaux pour chercher des ersatz de « doses ». Son crime est certes punissable, il est surtout impardonnable.

Car ce ne sont pas n’importe lesquels d’entre nous qui sont ainsi partis prématurément, mais bien « les meilleurs » – ceux dont la sensibilité était telle qu’ils ne pouvaient supporter flics ou parents, profs ou psy, tous ces emmerdeurs qui s’acharnent à nous empêcher de vivre nos désirs.

Pour supporter tant de bêtise – je veux bien qu’on me condamne pour apologie des opiacés –, que ceux qui ne le savent s’en avisent : il n’y a que ça, l’opium et ses dérivés auxquels Pierre et toute une génération héroïque auront consacré l’essentiel de leurs passions – et sacrifié leurs vies.

ASUD 58 Ouin enveloppe Anna

*

« Monsieur le législateur, Monsieur le législateur de la loi de 1916, agrémentée du décret de juillet 1917 sur les stupéfiants, tu es un con. Ta loi ne sert qu’à embêter la pharmacie mondiale sans profit pour l’étiage toxicomanique de la nation parce que :

  1. Le nombre des toxicomanes qui s’approvisionnent chez le pharmacien est infime ;
  2. Les vrais toxicomanes ne s’approvisionnent pas chez le pharmacien ;
  3. Les toxicomanes qui s’approvisionnent chez le pharmacien sont tous des malades ;
  4. Le nombre des toxicomanes malades est infime par rapport à celui des toxicomanes voluptueux ;
  5. Les restrictions pharmaceutiques de la drogue ne gêneront jamais les toxicomanes voluptueux et organisés ;
  6. Il y aura toujours des fraudeurs ;
  7. Il y aura toujours des toxicomanes par vice de forme, par passion ;
  8. Les toxicomanes malades ont sur la société un droit imprescriptible, qui est celui qu’on leur foute la paix. C’est avant tout une question de conscience.

La loi sur les stupéfiants met entre les mains de l’inspecteur-usurpateur de la santé publique le droit de disposer de la douleur des hommes : c’est une prétention singulière de la médecine moderne que de vouloir dicter ses devoirs à la conscience de chacun. Tous les bêlements de la charte officielle sont sans pouvoir d’action contre ce fait de conscience : à savoir, que, plus encore que la mort, je suis le maître de ma douleur.

Tout homme est juge, et juge exclusif, de la quantité de douleur physique, ou encore de la vacuité mentale qu’il peut honnêtement supporter. Lucidité ou non lucidité, il y a une lucidité que nulle maladie ne m’enlèvera jamais, c’est celle qui me dicte le sentiment de ma vie physique. Et si j’ai perdu ma lucidité, la médecine n’a qu’une chose à faire, c’est de me donner les substances qui me permettent de recouvrer l’usage de cette lucidité.

Messieurs les dictateurs de l’école pharmaceutique de France, vous êtes des cuistres rognés : il y a une chose que vous devriez mieux mesurer ; c’est que l’opium est cette imprescriptible et impérieuse substance qui permet de rentrer dans la vie de leur âme à ceux qui ont eu le malheur de l’avoir perdue. Il y a un mal contre lequel l’opium est souverain et ce mal s’appelle l’Angoisse, dans sa forme mentale, médicale, physiologique, logique ou pharmaceutique, comme vous voudrez. L’Angoisse qui fait les fous. L’Angoisse qui fait les suicidés. L’Angoisse qui fait les damnés. L’Angoisse que la médecine ne connaît pas. L’Angoisse que votre docteur n’entend pas. L’Angoisse qui lèse la vie. L’Angoisse qui pince la corde ombilicale de la vie. Par votre loi inique vous mettez entre les mains de gens en qui je n’ai aucune espèce de confiance, cons en médecine, pharmaciens en fumier, juges en malfaçon, docteurs, sages-femmes, inspecteurs-doctoraux, le droit le disposer de mon angoisse, d’une angoisse en moi aussi fine que les aiguilles de toutes les boussoles de l’enfer.

Tremblements du corps ou de l’âme, il n’existe pas de sismographe humain qui permette à qui me regarde d’arriver à une évaluation de ma douleur précise, de celle, foudroyante, de mon esprit ! Toute la science hasardeuse des hommes n’est pas supérieure à la connaissance immédiate que je puis avoir de mon être. Je suis seul juge de ce qui est en moi. Rentrez dans vos greniers, médicales punaises, et toi aussi, Monsieur le Législateur Moutonnier, ce n’est pas par amour des hommes que tu délires, c’est par tradition d’imbécillité. Ton ignorance de ce que c’est qu’un homme n’a d’égale que ta sottise à la limiter. Je te souhaite que ta loi retombe sur ton père, ta mère, ta femme, tes enfants, et toute ta postérité. Et maintenant avale ta loi. »

Antonin Artaud

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Et Pierre est arrivé…

Il y a de cela bien longtemps, dans une galaxie lointaine… Le Peuple, voguant sur une vague d’espoir, venait d’élire un Tonton… Nous étions une bande de pirates, de tous poils et de tout acabit, melting potes de marins d’eau douce et de vieux loups de mer lancés dans une croisade hallucinée aux portes d’une perception brouillée depuis des décennies par un obscurantisme de mauvais aloi. Viper était notre vaisseau, construit de bric et de broc, mais dont la voilure pur chanvre semblait pouvoir résister à d’innombrables tempêtes. Drapeau noir hissé haut et fier, ne manquait qu’une figure de proue. Et, hé hé, Pierre est arrivé, sans s’presser, avec sous la manche un punk crêté aux bras troués, galérien évadé d’un univers souterrain… « Ouin », hurla Bloodi naissant, antihéros sous dépendance, surfeur fauché sur shooteuse électrique, dégaine déglingue dans les bas-fonds d’une mer hypocrite… C’est ainsi que, d’aiguille en fil, Bloodi traça son chemin à la pointe de son ironie, à travers des territoires jusqu’alors inexplorés. Aujourd’hui, Viper repose au fond des océans de l’Histoire, Pierre vient de partir vers des mondes improbables, et Bloodi… pleure… « Ouin… ».

ASUD 58 Ouin enveloppe Anna 2

Ma boîte à outils « Quels sont mes droits ? »

L’Observatoire des droits des usagers (ODU) a été sollicité en 2015, et continue de l’être en 2016 ! Outre des témoignages, beaucoup d’entre vous nous ont posé pas mal de questions pour connaître leurs droits, certains étant parfois perplexes vis-à-vis d’un refus de soins ou d’une admission.

Afin de vous aider à faire valoir vos droits dans les structures de soins ou médicosociales, et auprès de professionnels, l’ODU PACA vous a concocté quelques dépliants Quels sont mes droits ? dans un CAARUD ou un CSAPA, lors d’une hospitalisation, chez le pharmacien, etc. Des outils pour vous aider à cerner les limites de l’acceptable, à savoir jusqu’où les structures ou les professionnels peuvent aller… et à quel moment vous devez faire respecter vos droits !

médecin hopital femme CAARUD police pharmacien

Et pour que les professionnels qui accompagnent les consommateurs de drogues dans leurs démarches connaissent aussi vos droit, on a même fait un petit guide pour eux :

2016 [ODU PACA] Petit guide du droit des usagers à l'usage des professionnels ODU bleu ciel

Vous souhaitez en savoir plus sur vos droits, ou vous voulez témoigner d’une situation en particulier ? N’hésitez pas à nous contacter :

ODU coordonnées

 

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Rien ne va plus à Kuala Lumpur !

Poursuivant la série sur le combat antiprohibitionniste, Speedy Gonzalez partage avec nous les derniers rebondissements et les espoirs qu’ils suscitent pour que l’Ungass 2016 (Session Spéciale de l’Assemblée Générale des Nations Unies) soit à la hauteur des défis posés. La surprise est cette fois venue de l’Unodc (Sigles en anglais de l’Office des Nations Unies contre la Criminalité et les drogues dont le siège est à Vienne), véritable gardien du temple de la « guerre à la drogue », qui a voulu changer de cap lors de la Conférence internationale de réduction des risques qui s’est tenue en octobre 2015 à Kuala Lumpur.

Toute une série d’événements positifs (Lire les articles précédents Abattre le mur de la prohibition et La longue marche de l’anti-prohibition) ont jalonné la route depuis que cette Ungass 2016 a été avancée de deux ans à la demande de 45 pays désirant un rapide et réel tournant des politiques des drogues et la fin des hostilités, lassés par cette véritable guerre sans fin. Mais on le sait, la bataille de l’Ungass est loin d’être gagnée car de la Russie, représentant les plus durs sans RdR ni substitution, à la France, championne de ces dernières mais qui continue à pénaliser les UD pour leur conso, un large éventail de pays vont s’opposer à un changement radical au niveau de l’Onu. C’est donc le vote final qui finira par trancher ce qui exige, encore et toujours, de rencontrer les diverses délégations des pays récalcitrants dans toutes les réunions de préparation, comme le font actuellement les représentants de l’antiprohibition. Comme the Global Commission ou l’IDPC (International Drug Policy Consortium), avec un grand merci à ce dernier, tout particulièrement à Marie Nougier pour la qualité de ses infos et la constance de ses liens.

Kuala-1def

Un pas en avant…

Un événement majeur est cependant intervenu lors de la 24e Conférence internationale de Kuala Lumpur qui s’est terminée par la déclaration « Vers une décennie pour la RdR ». Pour faire court, l’heure est venue de réformer les politiques sur les drogues et d’en finir avec la criminalisation des UD. L’Unodc semblait non seulement prête à la souscrire mais devait présenter un document qu’elle avait déjà envoyé avant la conférence à quelques grands médias comme le New York Times (un procédé totalement habituel pour ce genre d’événement selon les spécialistes de l’ONU) où elle soutenait la dépénalisation… Voici trois extraits de ce document :

– « Les États membres devraient envisager l’application de mesures afin d’encourager le droit à la santé et réduire le surpeuplement carcéral, y compris par la décriminalisation de l’usage et de la détention de stupéfiants pour consommation personnelle. »

– « Protéger la santé publique est un objectif louable mais imposer des sanctions pénales pour usage et détention de stupéfiants pour consommation personnelle n’est ni nécessaire ni proportionné. Bien au contraire, la punition aggrave la conduite, la santé et les conditions sociales des personnes concernées. »

– « De petits délits sur les stupéfiants, comme la vente de drogues pour assurer sa consommation personnelle ou pour survivre dans un environnement très marginalisé… [sont des cas qui] devraient pouvoir bénéficier de possibilités de désintoxication/réinsertion, d’aides sociales et de soins et non de recevoir une punition. »

Des positions surprenantes de la part de cette agence des Nations unies, chargée avec deux autres, la CND (Commission sur les Stupéfiants) et l’OICS (Organe International de Contrôle des Stupéfiants), de surveiller l’application et le respect des conventions signées par la plupart des États pour lutter contre le trafic et la consommation de drogues. Ces déclarations sont déjà une très bonne nouvelle car si l’un des principaux organismes chargé de la répression commence à dire que celle-ci ne sert non seulement à rien mais qu’elle est contre-productive, notamment concernant la surpopulation carcérale, on peut déjà se réjouir ! Cette dernière est en effet un mal endémique pour de nombreux pays qui ont vu le nombre de leurs détenus se multiplier suite à l’apparition de nouveaux délits (informatiques…) ou davantage punis (sexuels…), ainsi qu’en raison de l’explosion de la consommation et du trafic de drogues, les enfants de la prohibition. La solution proposée est la « décriminalisation de l’usage et de la détention de stupéfiants pour consommation personnelle ». Pas mal, mais voyons la suite… !

Plus particulièrement axé sur la santé publique, le second extrait affirme que la répression pénale sur l’usage de drogues « n’est ni nécessaire ni proportionnée » et que le faire est bien pire ! Enfin, dans le troisième extrait de ce document, l’Unodc enfonce un peu plus le clou en recommandant d’aborder la question du petit trafic par le biais de la réinsertion, des aides sociales et médicales, en ôtant à la répression toute utilité.

Kuala-2def

… deux pas en arrière

Malheureusement, un démenti officiel de l’Unodc va vite refroidir nos attentes en prétextant, dès le début de la conférence, qu’il ne s’agissait que d’un document d’orientation (Briefing Paper) réalisé par la section VIH/sida de l’Unodc et qu’il n’engageait pas toute l’Agence… Un reniement de paternité alors qu’il s’agit du fonctionnement normal d’un organisme de l’Onu, qui se laisse toujours guidé par son service le plus compétent pour parler d’un problème précis. Mais surtout, alors que ce document répondait à une demande de clarification de la position de l’Unodc sur la dépénalisation émanant de plusieurs organisations comme Inpud ( International Network of People who Use Drugs (Inpud) dont Asud est membre fondateur), IDPC, HRI (Harm Reduction International)… !

Grand chambardement dans les coulisses de la conférence où les soupçons de pression sur l’Unodc vont vite se confirmer : les USA étaient effectivement mécontents d’apprendre par voie de presse que l’un des derniers remparts onusiens (qu’ils ont en outre contribué à créer) sape dans un document quarante-six ans de « guerre à la drogue ». Depuis 2010, la grande majorité des agences concernées de l’Onu comme l’OMS ou l’Onusida ont déjà déclaré leur opposition à la prohibition. Un beau couac, bien révélateur que les choses bougent, même chez les gardiens du temple de la prohibition !

Kuala-PascalCôté français, la position de la Mildeca9 pour la prochaine Ungass qui s’appuie, selon elle, sur « une approche équilibrée », n’est plus tenable pour le pays des droits de l’homme au moment où ceux-ci sont justement mis en exergue par un nombre croissant de pays et d’agences de l’Onu ! La France a beau prétendre venir à cette réunion avec le drapeau des Human Rights (sa position qui consiste à s’opposer à la peine de mort pour les trafiquants de drogues est légitime mais reste très courte), elle n’a pas encore osé franchir le pas, comme l’ont déjà fait d’autres pays. Sous peine de camper avec des pays obscurantistes ultrareligieux ou poutiniens, le temps est venu pour la France d’aborder la question des drogues avec réalisme, en admettant enfin l’échec patent de la prohibition. Et de formuler ensuite une approche basée sur le respect des droits de l’homme, la sécurité des personnes et des pays, la santé publique, la justice et la lutte contre la corruption, le tout à la lumière des multiples données scientifiques déjà disponibles. Pour qu’enfin la France s’engage sur la voie de la dépénalisation de l’usage et de la détention pour consommation de toutes les drogues !

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Vers la fin d’un tabou

Quand Monique Pelletier proposait de dépénaliser l’usage du cannabis et de fixer un seuil le délimitant en 1978, elle faisait preuve de plus d’audace que l’actuelle Garde des Sceaux qui, dans un décret publié par le Journal officiel le 15 octobre 2015, propose de punir l’usage d’une simple amende. Un décret qui aurait déclenché une salve de propos outragés (comme ceux de l’indéboulonnable Philippe Goujon, qui a profité de la séance des Questions au gouvernement pour s’insurger contre la politique laxiste de la Garde des Sceaux.) de la part de politiciens de droite et de l’Académie nationale de médecine, il y a quelques années.

La « composition pénale »

Aujourd’hui, à part les réacs qui voient dans la dépénalisation de l’usage une ruse pour aller plus avant et ceux qui estiment que c’est une étape obligatoire sur la route de la légalisation, cette dernière (qui a pour vertu de désengorger les tribunaux et éventuellement de renflouer les caisses vides de l’État) est pratiquement acquise. Signée par le Premier ministre, le ministre des Finances, le ministre de l’Intérieur et la ministre des Outre-mer, mais pas par la ministre de la Santé, la « composition pénale » permet à un officier de police judiciaire de dresser (avec l’aval du procureur de la République) un procès-verbal d’une somme inférieure à 180 € à toute personne prise avec… une quantité de cannabis correspondant à son usage personnel, une notion laissée dans le flou.

Aujourd’hui, qui se fait prendre avec quelques grammes de cannabis s’en tire avec un rappel à la loi, et s’il est par malchance condamné à une amende, il y a de fortes chances pour qu’il ne la paie jamais. Demain, « composition pénale » oblige, le même contrevenant devra s’acquitter sur le champ d’une amende délivrée par un agent de police. Et ce que les médias interpréteront comme une dépénalisation ne fera que « renforcer le caractère systématique de la sanction », comme le souligne Ivana Obradovic, directrice-adjointe de l’OFDT. Et ce sont bien évidemment les jeunes (ainsi que leurs parents) qui feront les frais de cette mesure s’apparentant à un racket.

Enfin la droite la ferme…

Si les Ciotti et autres Estrosi, farouches partisans de la tolérance zéro, n’ont pas sauté sur l’occasion pour taper sur les doigts de Christiane Taubira, c’est parce qu’ils ont jugé que le jeu n’en valait plus la chandelle. « L’existence d’une loi dure, très dure, parfaitement vidée de son sens par une application molle, très molle. La loi est dure, mais chacun sait qu’elle n’est pas appliquée », constatait Nicolas Sarkozy qui, lors de son audition par le Sénat en 2003 dans le cadre du rapport Drogue l’autre cancer, proposait de remplacer la peine de prison pour simple usage par une contravention de 1 500 € assortie de peines complémentaires, dont la fameuse saisie du portable ou du scooter. Une proposition que le Circ dénonça en son temps et que Jean-Pierre Raffarin, alors Premier ministre, rejeta, craignant que cette réforme soit un mauvais signal pour la jeunesse.

La droite, qui se la jouait coincée jusqu’à aujourd’hui, entrouvre la porte. Un élu des Républicains, pour l’heure anonyme, proposerait volontiers de nationaliser le cannabis afin de lutter contre le terrorisme, une idée qui pourrait s’avérer payante à plus ou moins long terme. Imaginez que le candidat de droite à la présidentielle inclue dans son programme – au nom de la lutte contre le terrorisme, mais aussi pour mettre du beurre dans les épinards de l’État – de nationaliser le cannabis, il ringardiserait grave la gauche et récupérerait les voix d’une partie de la jeunesse qui n’a aucune culture politique (64% des 18-30 ans se sont abstenus aux dernières élections régionales de décembre 2015 et 34% des 18-24 ans ont voté FN).

… mais la gauche l’ouvre !

Vers la fin d'un tabou Pascal 1Est-ce l’absence de réactions hystériques suite à la décision de la Garde des Sceaux qui a poussé quelques députés socialistes à sortir du bois et à passer outre les propos du Premier ministre, lequel déclarait sur les ondes de France Inter : « On peut toujours débattre de ces questions mais le gouvernement ne prendra aucune initiative qui légalise, autorise, dépénalise l’usage du cannabis… » ?

Le décès de trois gamins au pied d’un immeuble dans une cité marseillaise a libéré la parole. D’abord Patrick Menucci qui, après avoir rendu hommage au travail « exceptionnel » des policiers, dénonce la guerre à jamais perdue contre la drogue et propose de créer une filière « de la production jusqu’à la distribution » sous monopole d’État… Dans un un débat organisé par la Provence, le député socialiste, qui a été correctement briefé sur le sujet, affronte Valérie Boyer du parti Les Républicains, l’occasion de vérifier que tous les arguments de la député en faveur de la pénalisation sont périmés. Ensuite, parce que plusieurs élus d’Europe Écologie Les Verts et du Front de gauche ont partagé la proposition de Patrick Menucci.

Puis ce fut au tour de Bruno Leroux, président du groupe socialiste à l’Assemblée et député de Seine-Saint-Denis, de militer pour l’ouverture d’un débat (rien de bien original) et de dénoncer les démagogues du parti Les Républicains, qui « crie au laxisme avant même d’avoir réfléchi ».

Depuis plusieurs années déjà, des responsables politiques maires et/ou députés, quotidiennement confrontés à la violence liée aux trafics, tirent la sonnette d’alarme et interpellent leurs collègues sur l’urgence d’inventer une alternative à la prohibition afin d’éviter que les mafias prennent le pouvoir. Ces positions novatrices ont notamment été incarnées par Stéphane Gatignon, maire de la ville de Sevran (93), qui a coécrit un livre avec Serge Supersac (commandant de police à la retraite) en 2011 : Pour en finir avec les dealers, éditions Grasset

Quand le débat devient incontournable

On ne compte plus les occasions de parler du cannabis, une drogue populaire dans toutes les classes sociales. Éditos et chroniques démontrant la dangereuse inutilité de son interdiction prolifèrent à la télé comme à la radio.

La dernière occasion (avant la prochaine) de communiquer sur les méfaits de la prohibition nous est donnée par le rapport que publie l’OFDT sur la répression. Petit rappel : de 1970 (année où a été votée la loi) à 2014, les infractions à la législation sur les stupéfiants ont été multipliées par 50, atteignant le chiffre stupéfiant de 200 000 en 2013, dont 90 % concernent le cannabis. À noter également que les interpellations pour usage ont augmenté trois fois plus vite que celles pour revente ou trafic. En 2013, 33 645 personnes (record battu) ont été condamnées pour usage simple. Et si les trois-quarts des décisions prononcées sont des alternatives aux poursuites, le « rappel à la loi » arrivant largement en tête (83 %), devant les injonctions thérapeutiques (13 %), il y a encore en France 1 400 personnes condamnées à de la prison ferme pour simple usage. Un chiffre qui laisse sans voix et qui plaide en faveur d’une refonte urgente de la loi de 1970.

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Groupes d’entraide et Asud, une histoire partagée pour réduire les risques et les dommages

Les usagers de drogues sont souvent frappés par l’opposition entre les approches fondées sur l’abstinence à travers les mouvements dits de « 12 étapes » et celles des groupes d’autosupport issues de la réduction des risques, comme Asud. Il est important de rappeler que ces approches ont pu se succéder dans les parcours des uns et des autres. Les programmes fondés sur l’abstinence s’adressent à des gens qui sont eux aussi les bénéficiaires de prévention des maladies infectieuses, ou de stabilisation par le recours aux traitements de substitution aux opiacés (TSO). Les programmes de « recovery », comme disent les Anglo-Saxons, ont donc vocation à s’inscrire dans la panoplie des offres faites aux usagers.

Abstinence vs RdR : une vieille opposition

Il peut paraître étrange d’aborder la question de l’abstinence en regard de la question de la RdR. En réalité, et on verra pourquoi, il serait étrange de ne pas le faire. De fait, certains acteurs de la RdR sont portés à considérer l’abstinence comme l’envers individuel de la prohibition et comme une solution illusoire directement produite par l’interdit.

Il est vrai que l’abstinence a longtemps été construite comme le pendant de l’approche prohibitive et associée à la dimension privative de la désintoxication. La « War on Drugs » collective et le « Just Say No » individuel ont toujours fait bon ménage dans les représentations et ont été les figures ultimes de la prévention (ne pas passer à l’acte) et de la guérison (vivre sans drogue). Visant à protéger le « drogué » de lui-même, cette thématique sous-jacente parcourt en effet toute la rhétorique prohibitionniste, faisant de celui qui n’a pas consommé la norme et de celui qui ne consomme plus, le modèle du repenti soumis à l’injonction thérapeutique, comme pendant de l’interdit, au cœur des contradictions de la loi de 1970.

Groupes d'entraide et ASUD Pascal 4De plus, l’abstinence peut paraître s’inscrire dans un paradigme moral et ascétique, entre tentation et repentance. Le terme lui-même se retrouve par exemple dans les prescriptions religieuses touchant à la sexualité et est encore parfois dans ce domaine présenté comme la meilleure façon de se prémunir du sida, faisant fi des êtres humains et de leur réalité. Cette dimension judéo-chrétienne peut encore être renforcée, en apparence, par la dimension spirituelle (plutôt que religieuse) de certains de ces groupes d’autosupport. Enfin, elle peut être aussi associée elle-même à une forme d’excès puisqu’elle s’étend souvent à tous les psychotropes, interdits ou non, et apparaître alors comme une autre forme d’addiction, s’opposant alors à la consommation modérée.

Les approches RdR sont nées d’un constat d’échec de l’abstinence comme idéal de sortie de la consommation et de l’interdit comme absolu et s’y sont donc opposées en prenant acte de l’usage en en palliant les risques les plus marquants. Ainsi, au sein des groupes d’entraide, on oppose volontiers ceux qui se centrent sur la RdR dans sa conception traditionnelle et qui s’appuient sur des usagers « actifs », à ceux qui proposent des trajectoires vers l’abstinence (groupes dits de « 12 étapes », par exemple), concernant alors de potentiels « ex » -usagers. Les premiers, engagés dans une revendication plus globale visant à faire des usagers des citoyens à part entière, sont habituellement perçus comme les compagnons, voire le fer de lance d’une RdR qui, poussée à son terme, débouche sur une logique antiprohibitionniste, les seconds pouvant, au contraire, être ressentis comme promouvant implicitement l’interdit salvateur. Dans ce cadre, l’abstinence peut donc apparaître comme l’opposé de la RdR, une réponse trop simple à une question complexe, marquée de moralisme et peu efficiente, et comme un concept de plus dans les soutes de la grande machine à prohiber. On voudrait pourtant démontrer que cela ne va pas de soi.

l’abstinence ne se confond pas avec l’approche prohibitive

Groupe d'entraide et ASUD Pascal 1L’abstinence n’épouse pas obligatoirement la logique de prohibition. Elle n’appartient pas aux prohibitionnistes qui l’ont arrimée à leur doctrine et en ont l’usufruit plus que la nue-propriété. De nombreux éléments d’analyse montrent que le lien qui associe prohibition (comme interdit) et abstinence (comme choix et non comme injonction) n’est en rien essentiel. À l’heure où la frontière entre l’autorisé et le prohibé, dans les produits comme dans les soins, est de moins en moins probante, on se propose de déconstruire cet antagonisme en partie fictif et surtout dangereux, en montrant à la fois comment l’abstinence a vocation à s’inscrire de plein droit dans une logique de RdR et comment la RdR peut s’enrichir de cet apport, face par exemple à la question de la sortie des TSO.

Dans le cadre de ces programmes ou de ces groupes d’entraide, l’abstinence est d’abord un choix individuel et non un choix collectif, une solution et non un principe transcendant. L’histoire de ces mouvements montre comment s’est opérée la distinction entre ligues de tempérance et groupes d’entraide fondés sur l’abstinence, même s’il existe bien une origine commune. Aux États-Unis au XIXe siècle, les Washingtoniens, premiers groupes néphalistes, ancêtres des groupes de 12 étapes, d’abord rassemblement de buveurs alcooliques, se perdirent dans la bataille pour la tempérance. Né après la fin de la prohibition, AA se garda bien de répéter les mêmes erreurs et de se mêler aux controverses publiques sur la question. Aujourd’hui encore, ces groupes d’autosupport s’interdisent de rentrer dans ces débats (prohibition, RdR, légalisation) pour d’abord proposer une solution individuelle à chacun, même si elle s’appuie sur l’entraide et le groupe.

Enfin, celui qui a fait l’expérience des drogues illégales, qui se considère comme toxicomane, assujetti à sa consommation, ce qui n’est pas le cas de tous les usagers et de tous les usages, et qui choisit un jour l’abstinence, ne devient pas ipso facto, même si cela se produit, un fervent prohibitionniste pressé de fermer les portes qu’il a naguère ouvertes. Le choix de l’abstinence n’est pas la prohibition intériorisée, il ne se détermine pas vis-à-vis des autres ou de la loi. De même, celui qui renonce à boire, parce qu’il se considère comme alcoolique, le fait librement, sans songer à vouloir convaincre ses concitoyens que l’alcool est en soi une mauvaise chose. Aujourd’hui aux USA, on peut être abstinent et faire ce choix et soutenir formellement l’abolition du 18e amendement.

L’abstinence : le retour du choix

Groupe-d'entraide-et-ASUD-Flic-Abstinence-Muzo-2L’abstinence rejoint d’une certaine façon la logique d’autonomisation et de responsabilisation qu’on trouve dans la RdR.

« Le consentement intime du patient est donc une condition sine qua non, le préalable indispensable à toute démarche vers la sortie de traitement. »
« Si la nécessité d’en finir avec la dépendance s’impose à l’usager avec la force de l’évidence à un moment quelconque, elle ne doit et ne peut en aucun cas être décrétée par un tiers (médecin, entourage…). »
extrait de la fiche pratique Fin de traitement (rubrique Substitution)

Elle se profile dans l’après-coup, pour quelqu’un qui a une expérience de l’usage et qui a fait la rencontre de la dépendance. Dans les groupes qui fonctionnent sur elle, c’est le désir d’arrêter de consommer qui compte. L’arrêt volontaire de la consommation apparaît comme une solution face à l’assuétude comme expérience dysphorique et donc comme un parcours qui ne se confond ni avec le manque, son envers, ni avec le sevrage.

Il faut noter encore que l’abstinence ne se centre pas sur le produit mais sur la conduite. C’est un choix qui ne s’ancre pas sur la distinction entre le licite et l’illicite et qui, comme l’addictologie, prend en compte la dépendance et le sujet. Il concerne aussi bien des substances appelées « drogues » (interdites) que des « médicaments » (prescrits) ou des « produits de consommation » (disponibles). On sait depuis le rapport Roques combien cette frontière est artificielle, combien il y aurait autant de raisons d’interdire le tabac ou l’alcool qu’il y aurait de raisons d’autoriser l’héroïne ou le cannabis. Or le choix de l’abstinence, quand il est fait, traverse toutes ces frontières. Le fumeur qui choisit de ne plus fumer pour échapper à ce qu’il vit comme une addiction devient abstinent pour les mêmes raisons qui animent le consommateur des drogues dites « dures ». Dans ce cas de figure d’ailleurs, la médecine et la société considèrent comme tout à fait normal qu’un non-fumeur refuse une cigarette, même à la fin d’un bon repas ou un jour de fête, à la différence de quelqu’un qui choisit de ne plus boire par exemple. Il est vrai que la tolérance sociale face à l’abstinence d’alcool est moins grande. Refuser un verre, c’est forcément continuer à avoir un problème avec l’alcool. Ce dépassement du licite et de l’illicite, voire à l’intérieur du licite, montre que la distinction entre l’abstinence comme choix et la prohibition comme interdit est centrale : ici s’exerce la liberté du sujet, là s’exerce la contrainte de la loi qui organise l’inaccessibilité à l’objet.

Enfin l’abstinence, comme la RdR, relève d’un choix d’abord pratique et non moral, même si une certaine valorisation de soi sur le plan éthique peut en être un des bénéfices. C’est un choix dicté par un déplaisir essentiel, au-delà de l’usage et de l’abus, qui vise à améliorer le confort de l’usager enfermé dans son assuétude, un choix qui s’inscrit dans une visée positive (retrouver sa vie) et non privative, un choix qui pèse les risques de l’addiction et vise à les limiter par une forme de radicalité.

L’abstinence comme outil de Réduction des Risques

Groupe d'entraide et ASUD Pascal 2Pas plus qu’elle ne s’oppose à la RdR, l’abstinence ne se confond donc avec la prohibition. Elle apparaît, au contraire, comme sa continuation par d’autres moyens. Encore faut-il être vivant pour pouvoir faire le choix de l’abstinence : tout ce qui protège l’usager des risques (mais non de l’addiction elle-même) s’impose à l’évidence. La RdR et l’abstinence sont donc moins dans un rapport d’opposition que dans un rapport d’articulation. Elles doivent à ce titre, en sortant des oppositions stériles, s’inscrire dans une seule panoplie d’offres, qui assumerait l’une comme une voie possible dans le champ de l’autre.

L’une et l’autre ont des convergences, en particulier lorsqu’elles placent l’usager au centre. La RdR s‘appuie sur la responsabilisation de l’usager décrété capable de prendre soin de lui ou de ses pairs, en dessinant une figure soucieuse de se responsabiliser si on lui en donne les moyens (cf. les salles de consommation supervisées). De même, l’approche par l’abstinence conduit à une responsabilisation dans la sortie de l’usage. De fait, il n’y a qu’un seul sujet : celui de la RdR, qui revendique de consommer en se protégeant, et celui de l’abstinence, qu’il faut savoir entendre comme une autre liberté, qui affirme son désir de plus consommer.

La RdR au risque de l’abstinence

Groupe d'entraide et ASUD Pascal 3En parallèle, la question de l’abstinence vient réinterroger la RdR et l’oblige à se repenser sur plusieurs plans. D’abord, sur celui de la définition même de l’usager : est-il celui qui prend plaisir et qui contrôle ou celui qui souffre de sa dépendance, celui de l’usage, de l’abus, de l’assuétude ? Se dessine alors un usager de produits psychotropes qui, comme personne, subsume ce statut et peut envisager la continuité de son usage mais aussi sa fin, en rejetant l’assignation à sa toxicomanie.

La question des dangerosités et des risques est aussi reformulée. Il faut distinguer, on le sait, la toxicité directe (liée aux substances), la dangerosité vectorielle (liée aux modes de consommation, ex. l’injection), la dangerosité comportementale (liée aux effets) et la dépendance elle-même comme risque intrinsèque. C’est ce dommage addictogène en tant que tel qui est visé dans l’abstinence, tandis que la RdR vise d’abord les risques extrinsèques (toxiques, vectoriels, comportementaux). C’est quand il ne reste que l’addiction, comme état intérieur souffrant, que se trouve posée la question de l’abstinence, non comme envers de l’usage, mais comme son dépassement. Au demeurant, l’abstinence n’annule pas les enjeux de la RdR. Elle peut comprendre des phases critiques dans lesquelles le sujet sera surexposé à des risques (rechute, surdose) pour lesquels l’enjeu de la réduction reste entier.

Au-delà de la question du sida (comme risque vectoriel, non intrinsèquement lié à la nature du produit consommé) qui a structuré le champ jusqu’à aujourd’hui, se pose la question clé de la substitution, de la sortie de la dépendance et celle des traitements terminés ou interminables, point clé sur lequel se fait l’opposition apparente entre abstinence et RdR. Se libérer de l’usage compulsif lui-même, est un désir à reconnaître, en particulier quand les TSO sont vécus par ceux qui y sont engagés comme répétant à terme l’assuétude. Quelqu’un qui se sent bien dans son TSO ne viendra pas frapper à la porte d’un groupe d’entraide, quelqu’un qui souffre de son addiction, y compris dans la substitution, le fera.

« Il n’existe pas d’étude fiable sur les usagers de méthadone devenus abstinents. Cette absence de curiosité est en soi une question. Les fins de traitement constituent encore le point aveugle du dossier TSO. Combien sortent du jeu ? Pour combien de temps ? Après quelle durée moyenne de prescription? Que deviennent-il sur le long terme ? Autant de questions sans réponses. »
extrait de la fiche pratique Fin de traitement (rubrique Substitution)

Ce qui (re)pose la question de la définition même de l’efficacité des traitements ponctuels ou chroniques, des nouvelles possibilités et des limites de l’offre médicamenteuse (voir la question du baclofène face à l’alcool) et des différents modèles de « sorties » de l’addiction par l’arrêt naturel, la substitution, l’abstinence ou la consommation modérée.

L’abstinence au sein d’un nouveau paradigme du soin par l’autosupport

Groupe-d'entraide-et-ASUD-Muzo-1

Comme l’avait vu très tôt Marie Jauffret-RoustideNote1, les associations qui regroupent des usagers « actifs » et les groupes d’entraide par l’abstinence, regroupés sous le vocable de l’autosupport, sont au fond beaucoup plus proches qu’il n’y paraît. Ils partagent une double logique, celle des pairs et celle de la responsabilisation, et relient les uns comme les autres vulnérabilité et autonomie. À ce titre, ils paraissent relever conjointement d’un double paradigme : celui du « care » d’une part (théorisé par exemple par Joan Tronto aux USA et Fabienne Brugère en France), celui de l’approche par les « capabilités » d’autre part (théorisé par Amartya Sen, Martha Nussbaum ou encore Paul Ricœur). Sur fond d’antagonismes apparents, ces convergences poussent non pas à cantonner l’abstinence au sein du paradigme prohibitionniste, mais au contraire à l’inclure pleinement à la RdR, au bénéfice d’un usager qui ne s’inscrit pas à vie dans la continuité de sa consommation, et qui peut souhaiter voir son désir, même fragile et contradictoire, de rompre l’addiction pris au sérieux, comme il souhaitait naguère pouvoir consommer sans stigmatisation ou sans s’exposer à des risques multiples.


Notes :

1/ Jauffret-Roustide M. (2003) , Les groupes d’auto-support d’usagers de drogues : de nouvelles formes d’expertise construites autour d’une expérience de vie, In L. Dumoulin, S. La Branche, C. Robert et P. Warin, Le recours aux experts. Raisons et usages politiques, Grenoble, Presses Universitaires, (Symposium).
Jauffret-Roustide M. (2002). Les groupes d’auto-support d’usagers de drogues, In V. Châtel & M.-H. Soulet (Eds.), Faire face et s’en sortir. Développement des compétences et action collective, Fribourg, Éditions Universitaires, (Collection Res Socialis).
Jauffret-Roustide M. (2002). Les groupes d’auto-support d’usagers de drogues. Mise en œuvre de nouvelles formes d’expertise. In C. Faugeron & M. Kokoreff (Eds.), Société avec drogues : enjeux et limites, Paris, Éditions Érès, p. 165-181.

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Flakka : la panique morale à 5 dollars

C’est la dernière Panic Drug américaine : « Moins chère qu’un Big Mac », délirogène au point de « rendre folle la Floride » et qui donne des « super pouvoirs », son scénario a tout pour cartonner au box-office. La critique ne s’y est d’ailleurs pas trompée, plusieurs médias lui attribuant une note de « 12 sur une échelle de risque allant de 0 à 10 » !

Young man under influence of flakka

Depuis avril 2015, « la folie à 5 dollars » a fait son entrée dans la presse française avec une quinzaine de gros titres. Ici, c’est surtout le casting qui a été remarqué : le violeur d’arbre résistant aux coups de taser de la police, le type en plein flip sautant par-dessus une barrière de sécurité de deux mètres de haut (et s’empalant dessus au passage) et, bien sûr, le fameux « Young man under influence of flakka », dont la performance aux deux millions de vues sur Youtube mérite largement un bad trip d’or (lire De l’autre côté du mirroir, les bad trips d’or de Techno+, les principaux nominés… dans ASUD journal N°53).

Les seconds rôles ne sont pas en reste et, comme souvent aux USA, chaque policier, chaque riverain, chaque politicien de bas étage, semble désireux de témoigner des incroyables ravages/super pouvoirs de la flakka… Mais ne nous autodévaluons pas : ici aussi, nous avons d’excellents interprètes capables de faire vivre les légendes (lire « Spin Doctor »).

Flakka panique morale Pascal 2Bien sûr, les mauvaises langues reprocheront son manque d’originalité à la flakka, présentée par plusieurs médias comme étant de l’alpha-PVP. Du quoi ? Le Parisien se charge de vous éclairer : « Une variation d’une drogue connue auparavant sous le nom de “sels de bains” [Alpha PVP] qui avait déjà fait parler d’elle en 2012 lors d’attaques “cannibales” par des drogués. » Avec en prime un lien vers un article du même journal sur les « attaques zombies ». Ce qui fait des sels de bains la 3ème drogue zombie, après la kétamine et le spice, d’après Metronews !

L’Alpha-PVP est une cathinone, sauf qu’il s’agit en réalité d’une pyrolitique, une famille de stimulants puissants (le plus connu est le MDPV) agissant plutôt sur la noradréline que sur la sérotonine.

Un formidable folklore

Le « cannibale de Miami »

Inutile de casser l’ambiance en rappelant qu’il n’y a eu qu’une agression par morsure et que les analyses toxicologique du « cannibale de Miami » montrèrent qu’il n’avait en réalité consommé que du cannabis ! Ou alors autant rappeler avec Carl Hart que parmi les stars de la flakka, le type qui s’est empalé était diagnostiqué schizophrène, qu’un autre n’avait pas dormi depuis trois jours et avait aussi consommé de la MDMA et de la vodka, qu’encore un autre était en pleine dépression et que finalement, si on creusait un peu, on trouverait sûrement d’autres explications pour chacun. Peut-être même se rendrait-on compte que plein de gens pètent les plombs et font preuve d’une force étonnante sans avoir pris de flakka…

Dr-Jekyll-And-Mr-HydeMais la réalité ne serait-elle pas moins drôle si on renonçait à croire à ces histoires de drogues transformant de paisibles Dr Jekyll en Mr Hyde sanguinaires et forcenés ? Allez donc demander à Rodney King ce qu’il pense du bien connu « effet Hulk » du PCP, circonstance atténuante invoquée par les policiers qui l’avaient lynché malgré des résultats d’analyses toxicologiques négatives (encore) !

cocaine negros

devil'sharvest2Et pensez aux Mexicains rendus fous dangereux par la marijuana surnommée « Killer Drug » dans les années 20, ou aux « Negro cocaine » (en VF, Negros fumeurs de crack) dont les « Superhuman Powers » (Dr Wright, 1914 !) ont forcé bien malgré eux les braves shérifs du Sud à passer au calibre 38 pour enfin pouvoir les arrêter… Quel folklore formidable ! Et puis utile aussi : tenez, la mort de Michael Brown en août 2014, le point de départ de six mois d’émeutes à Ferguson, vous vous rappelez ? Un étudiant noir de 18 ans, non armé, tué de six balles par un officier de police qui déclara que l’ado l’avait chargé sans raison, à mains nues et sans sentir les balles. Vous trouvez ça louche ? L’explication de Fox News est pourtant évidente : « PCP or something » !

Et si son autopsie prouve qu’il n’avait pas consommé de drogues « dures » (toujours), c’est donc qu’il était sous l’emprise d’un effet résiduel type flashback. Le journal American Spectator osera même ajouter 2 jours après les analyses que « la marque des blunts [feuilles à rouler des cigares] retrouvés sur M. Brown est habituellement utilisée pour fumer des mélanges d’herbe et de PCP » !

Flakka panique morale Pascal 1Bref, rien de nouveau dans cette flakka, éphémère avatar d’un mythe sans cesse réadapté en fonction des peurs collectives du moment. Au fait, avez-vous entendu parler du Captagon® (lire Pas de pitié pour le Captagon®), la drogue « déshumanisante » (RFI) des djihadistes ? Après les attentats de Paris, un rescapé du Bataclan décrit le comportement « mécanique et déshumanisé » des tueurs. Il n’en faut pas plus pour que l’ensemble de la presse s’interroge : « Avaient-ils pris du Captagon® ? Rien ne le prouve pour l’instant mais la question est posée » (francetvinfo). Et une bonne vingtaine d’articles de paraître, détaillant les effets délétères du Captagon® à grand renfort de neuropsychologie de comptoir. On en oublierait presque que le Captagon® a longtemps été commercialisé comme alternative plus douce à l’amphétamine, vous savez cette molécule qu’utilisent en toute légalité les soldats américains lors des opérations extérieures !

Paniques morales 2.0 : mythes anciens et technologies nouvelles

Du café au crack, en passant par l’absinthe (dont nous pourrons fêter cette année le centenaire de l’interdiction un verre à la main puisqu’elle a depuis été discrètement réhabilitée, lire « L’absinthe, miroir de la société » dans ASUD journal n°29), la plupart des drogues ont été les cibles de « paniques morales ». Par ce terme, S. Cohen désignait des époques où la société se crispe contre un ennemi imaginaire (« Folk Devil ») construit par les mass media.

Mais à l’heure du Net 2.0 (lire ASUD Journal n°56, dossier Pécho sur ne net), les choses ont un peu changé. Dans le cas de la flakka, ce ne sont pas des journaux qui ont lancé la panique mais la diffusion virale d’une vidéo amateur titrée « Flocka is destroying USA ». Dans le même genre, il y a eu la vidéo du cannibale de Miami (10 millions de vues sur Youtube), la série de photos avant/après utilisées pour illustrer les ravages de la meth (ou de la cocaïne selon les circonstances !), ou encore les insoutenables clichés de chair à vif imputés au krokodil (ou à la tianéptine !) qui continuent de faire le tour d’Internet.

Faces of Meth 2005 F4 300 DPI

Le krokodil (lire L’alarme du Krokodile) qui, contrairement à ce qu’on nous a raconté, n’est jamais sorti des frontières de l’ex-URSS, est aussi un bon exemple d’un autre effet d’Internet, celui de raccourcir les distances : l’oxidado, la sisa (lire La sisa ou comment faire du buzz avec une vieille dope), autant de Folk Devils dont on entend parler comme s’ils étaient à notre porte…

Le partage de mèmes (éléments repris et déclinés en masse sur Internet) entretient la panique : vidéos, textes et photos tournent ainsi, à la façon d’un bouche à oreille virtuel sans fin et sans vérification. C’est ainsi que naissent les hoax, ces légendes urbaines d’Internet qui concernent parfois les drogues (progesterex, burundanga…).

Ceci éclaire un rouage pernicieux de la diabolisation des drogues : notre fascination pour les histoires de drogues diaboliques. Si l’on reprend les différentes paniques morales, on se rend compte qu’apparaissent des invariants qui font écho à notre inconscient collectif. On retrouve des mythes anciens (la « potion magique » aux effets secondaires marqués, qui renvoie à tout un imaginaire autour des pactes avec le diable) et des peurs ancestrales (notamment celle de la dégénérescence).

À chaque nouvelle incarnation, le mythe est confirmé et ré-ancré dans l’inconscient collectif, favorisant l’apparition de futures paniques morales. Le phénomène semble inéluctable, aussi certains prennent-ils le parti d’en rire. D’abord parce que ca fait du bien, ensuite parce qu’il faut reconnaître que la naïveté de nos concitoyens au sujet des drogues s’y prête magnifiquement.

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L’invraisemblable légende du Jenkem

Selon le document officiel ci-dessus, le Jenkem est un gaz psychoactif recueilli après fermentation de déjections humaines ! « Obscène, stupide et drôle » (et fake bien sûr !), le Jenkem avait tout du mème parfait. Il s’est donc répandu sur les réseaux sociaux comme une traînée de poudre jusqu’à devenir un véritable sujet de société qui a donné du fil à retordre à la Food and Drug Administration puisque, comme le disait très sérieusement un officiel à la TV (sur Fox News of course !) en 2007 : « Nous aurions du mal à le classer comme stupéfiant car ce n’est composé que d’urine et d’excréments » !

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« Spin Doctor »

Dan Véléa, addictologue médiatique, s’était illustré le 8 août 2014 dans Elle, avec un pamphlet qui avait de quoi marquer les ménagères de plus de 50 ans : du cannabis « presque transgénique », des « micro partis favorables à la dépénalisation » exerçant des pressions sur le gouvernement, et des dealers qui passeraient inévitablement à « des produits encore plus toxiques, recoupés et dangereux ». Même sur les enjeux économiques, le professeur Véléa a un contre-argument qui fait mouche : « Pensons aux jeunes en pleine construction psychique chez qui le cannabis peut engendrer des psychoses graves. Les soigner coûterait très cher à l’État » !

Commençant à situer le personnage, vous ne serez pas étonnés d’apprendre qu’il s’est encore distingué dans un papier d’Atlantico titré : « Flakka (lire Flakka : la panique morale à 5 dollars), la nouvelle drogue venue des États-Unis qui déferle (sic) sur la France » ! Il y confond allègrement effets indirects, secondaires et indésirables, introduisant un systématisme absurde dans la survenue des effets indésirables de l’alpha-PVP : « Elle peut être inhalée, avalée ou injectée, provoquant de vives hallucinations, des crises de paranoïa, avec un fort thème persécutif, des accès de colère et une absence complète du contrôle des impulsions. »

« Le fait que la grande majorité des consommateurs de flakka [ne pètent pas les plombs] montre que ce n’est pas le produit qui en est la cause. En fait, une drogue qui causerait fréquemment de telles réactions ne pourrait pas devenir suffisamment populaire pour être couverte par la presse. »
Carl Hart

En passant, il se mélange aussi les pinceaux dans la chimie du produit et ne contredit pas le journaliste qui emploie l’expression « surhumaine ». Mais peu importe, puisqu’il décrit avec emphase les ravages de la flakka et c’est la seule chose qui compte : faire barrage à la progression du fléau… Un autre rouage des paniques morales, qui apparaît au carrefour des stratégies préventives d’acteurs bien intentionnés (mais ignorants des effets pervers de la diabolisation des drogues) et des stratégies éditoriales de certains médias.

« L’idée qu’une drogue donne des pouvoirs surhumains est tout simplement fausse […] L’alcool peut rendre hors de contrôle, mais vous ne pouvez pas dire que l’alcool donne des superpouvoirs car personne ne vous croirait. Par contre, vous le pouvez avec ces nouvelles drogues de synthèse que personne ne connaît : puisqu’on n’en sait rien, tout est possible. »
Carl Hart

Bref, on aurait préféré que l’addictologue apporte au journaliste des données sérieuses : depuis 2013, l’alpha-PVP a été détecté 14 fois par le dispositif Sintes de l’OFDT, dont plusieurs fois par le site de Bordeaux, vendu sous l’appellation de méthamphétamine et sous forme de cristaux bleus (en référence à Breaking Bad). Sur Internet, il semble souvent vendu sous d’autres appellations, notamment dans des blends commerciaux (NRG3…). Pour M. Martinez, chargée d’études Trend (OFDT), bien que l’alpha-PVP ne soit pas plébiscité sur les forums de consommateurs, plusieurs indicateurs laissent penser que des acteurs de l’offre lui trouvent un fort potentiel. L’alpha-PVP a été impliqué dans deux décès sur le territoire français, mais d’autres pays européens sont réellement touchés (Hongrie, Pologne : 20 morts ; Finlande : 37). Comme sa grande sœur la MDPV, ses effets sont ceux d’un stimulant +++. Le craving et la compulsion sont difficiles à maîtriser, la fatigue accumulée lors des sessions de consommation peut provoquer hallucinations, décompensations et de graves accidents. Le risque d’overdose et d’AVC existe. Franchement docteur, y avait-il vraiment besoin d’en rajouter ?

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LSD, contre-culture et CIA : une love story

Si l’histoire de l’invention du LSD, substance psychédélique mythique, est relativement bien connue, le déroulement de son introduction comme drogue récréative dans la société reste plus flou. Et à l’heure où deux nouvelles substances de synthèse (NPS) apparaissent sur le marché européen chaque semaine, il est peut-être bon de se remémorer le parcours d’un des premiers NPS à se démocratiser.

Le meilleur « incapacitant chimique »

En avril 1953, Allen Dulles alors directeur de la CIA, autorisa l’opération MK-Ultra. Richard Helms prendra la tête de cette opération, qui visait à rattraper un retard supposé sur leurs adversaires communistes en matière de manipulation mentale. À la recherche d’un « sérum de vérité », les services secrets américains orienteront rapidement leurs recherches vers les molécules psychoactives. Des hallucinogènes, du cannabis, des amphétamines, des barbituriques et d’autres substances ont été administrés à des héroïnomanes emprisonnés à Lexington (dans le Kentucky), à des patients atteints de cancer en phase terminale à l’hôpital de Georgetown ou à des délinquants sexuels hospitalisés à l’hôpital Ionia (dans le Michigan). Des prostituées de New York et de San Francisco furent embauchées par George Hunter White et ses collègues de la CIA, qui observaient les réactions des clients drogués à leur insu derrière des glaces sans tain.

De nombreux médecins et psychiatres participèrent à ces expériences et violèrent ainsi le code de Nuremberg de déontologie médicale. Le docteur Cameron, par exemple (qui faisait partie de ceux ayant jugé les criminels nazis à la fin de la guerre), fit subir diverses méthodes de lavage de cerveau à 93 patients du Allan Memorial Institute de Montréal.

LSD et CIAMais la substance qui fascina le plus l’Agence fut sans aucun doute le LSD : inodore et incolore, actif à des doses infinitésimales et à longue durée d’action, il perturbait fortement le psychisme. Parallèlement à l’idée de l’utiliser dans les interrogatoires d’espions étrangers, la CIA se mit à l’expérimenter sur ses propres agents. Il fut aussi étudié par le service chimique de l’armée et testé directement sur des soldats à Edgewood Arsenal, dans le cadre d’un programme de recherche sur les « incapacitants chimiques ». Le PCP fut aussi utilisé à cette fin, mais c’est finalement le « BZ » (un anticholinergique) qui remporta la palme : ses effets hallucinogènes peuvent durer quarante-huit heures, il provoque désorientation, amnésie, vertiges et des effets secondaires jusqu’à plusieurs semaines après la prise.

Le Stanford Research Institute (SRI) de Palo Alto a également reçu des bourses du gouvernement pour mener des travaux en ce sens. C’est d’ailleurs là-bas que l’écrivain Ken Kesey et Robert Hunter (chanteur des Grateful Dead) expérimenteront pour la première fois l’acide, la mescaline et d’autres psychédéliques tels que l’AMT (pour plus de détails, lire Acid Test de Tom Wolf). Par la suite, Ken Kesey et les Merry Pranksters ont parcouru les États-Unis dans un bus multicolore en organisant les fameux « Acid Test », ces événements musicaux qui mélangeaient rock psychédélique, LSD et effets visuels…

Leary, Ginsberg… et les autres

L’autre grand promoteur de l’acide à cette époque fut Timothy Leary. En 1957, le magazine Life publia un article de Gordon Wasson, banquier chez J.P. Morgan et mycologue, qui fit connaître les « champignons magiques » à Leary (ainsi qu’au grand public). N’ayant jamais pris aucune drogue, le futur gourou de la contre-culture s’envola pour le Mexique afin d’expérimenter ces fameux champignons. À son retour, le psychologue entama des recherches sur la psilocybine à l’université de Harvard, avec l’autorisation du Dr Harry Murray (président du département des Affaires sociales qui s’était occupé de recruter pour l’OSS pendant la Seconde Guerre mondiale). Il découvrit ensuite le LSD grâce à l’écrivain Aldous Huxley, qui conseilla à un certain Michael Hollingshead (ayant acquis 1 gramme de LSD en provenance des laboratoires Sandoz) de se rapprocher de Leary. À partir de ce moment, Timothy n’aura de cesse de promouvoir l’usage du LSD et finira par se faire expulser de l’université avec un collègue.

LSD-et-CIA-love-story-PascalAvec l’aide de William Mellon Hitchcock, un richissime homme d’affaires, il créa la Castalia Foundation et pu continuer ses expériences à Millbrook, dans un vaste domaine de l’État de New York. Et curieusement, les méthodes utilisées n’étaient pas si éloignées de celles de la CIA : les sessions étaient soigneusement « programmées » et des drogues mystérieuses distribuées. Le JB-118 par exemple, une substance proche du BZ, sorti des labos militaires fut offerte par un scientifique de la NASA (Steve Groff).

Le mouvement prit de l’ampleur, l’ancien psychologue de Harvard utilisait les médias à son avantage et son livre L’expérience psychédélique (inspiré du Livre des morts tibétain) devenait une sorte de bible pour ceux que les journaux appelaient « hippies ».

Si certains écrivains de la contre-culture (comme Allen Ginsberg) suivirent Leary, ce n’est pas le cas de tous. William Burroughs mettait en garde dès 1964 contre une possible manipulation, notamment dans une de ses nouvelles intitulée Nova Express : « Tirez la chasse sur leur Septième Ciel. Ils empoisonnent et monopolisent les drogues hallucinogènes. Apprenez à y arriver sans gnole chimique. »

Et alors que la guerre du Vietnam battait son plein et que les mouvements de contestation se multipliaient, les radicaux de la Nouvelle Gauche voyaient d’un mauvais œil l’apolitisme lié au mouvement psychédélique. Effectivement, le discours de Leary était sans équivoque : « Ne votez pas. Ne signez pas de pétition. Vous ne pouvez rien faire pour l’Amérique sur le plan politique. »

Même John Lennon, qui avait promotionné l’acide au travers de ses chansons (Lucy in the Sky with Diamonds ou Day in the Life) finira par dire : « Je lisais cette connerie de Leary. Nous jouions au jeu de tout le monde et je me suis détruit… »

Haight-Ashbury pour laboratoire

Le lieu emblématique de l’époque, un quartier de San Francisco du nom de Haight-Ashbury, était un concentré de contre-culture. Mais selon Tim Scully, un des chimistes clandestins de l’acide pendant les sixties, ce qui se passait là-bas ressemblait à une expérience de laboratoire… En effet, après une pénurie d’herbe au milieu de l’été 67, les amphétamines envahirent le quartier. Vint ensuite le DOM (2,5-dimethoxy-4-methylamphetamine) surnommé « STP » (sérénité, tranquillité, paix). Cette molécule avait été inventée en 1964 par un chimiste de la Dow Chemical Company qui fournissait Edgewood Arsenal, et avait servi d’incapacitant pour l’armée. La CIA l’utilisait aussi dans le cadre d’expériences sur la modification du comportement. Début 1967, curieusement, la formule avait filtré dans la communauté scientifique. Un des précurseurs essentiels à la fabrication du LSD étant très difficile à trouver à ce moment-là, Owsley (le plus gros fournisseur de LSD de l’époque) décida d’introduire le STP en remplacement. Surdosées (20 mg), les pilules entraînèrent de nombreux bad trips (tout comme le PCP qui circulait aussi). Il était utilisé au même moment par la CIA pour le programme MK-Ultra… et, selon un ancien membre de l’Agence, cette dernière aida des chimistes à monter des labos clandestins de LSD en Californie. Tout cela au moment du Summer of Love et soi-disant pour « surveiller ce qui se passait dans le ghetto de l’acide ». Un autre agent a qualifié le quartier de Haight-Ashbury « d’élevage de cobayes humains ». Le Dr Louis Jolyon West (psychiatre ayant travaillé pour la CIA) prit d’ailleurs une location au cœur de ce quartier afin d’étudier au plus près les hippies.

Pendant ce temps, certains membres du Black Power étaient hostiles aux chanteurs de Soul Music qui faisaient l’apologie des psychédéliques : tout comme les radicaux de gauche, ils voyaient de nombreux « frères » plaquer la politique pour l’évasion. Il faut dire que l’usage de drogues devint aussi un prétexte bien utile au FBI pour arrêter certains militants.

Un des personnages les plus intrigants de cette période est probablement Ronald Stark (son vrai nom serait Ronald Shitsky), qui fut certainement le plus gros producteur de LSD entre 1969 et 1974. Mais ce trafiquant international avait une large palette d’activités à son actif : il fournissait l’organisation contre-culturelle des Brotherhood of Eternal Love aux USA, mais était aussi en lien avec des terroristes du Moyen-Orient, de l’IRA et de l’extrême droite italienne. La conclusion d’un magistrat italien qui enquêtait sur lui est qu’il appartenait aux services secrets américains ! Stark s’en vantait lui-même, et c’est grâce à une info de la CIA qu’il aurait pu fermer au bon moment son laboratoire français, en 1971. Tim Scully admit qu’il était possible qu’il ait été employé par l’Agence afin de répandre les hallucinogènes.

Comme le constatait William Burroughs, « le LSD rend les gens moins compétents, facile de voir pourquoi ils veulent qu’on se défonce ». De fait, de nombreux vétérans des années 60 (dont l’ancien White Panthers John Sinclair) pensèrent rétrospectivement qu’il était tout à fait envisageable que les services secrets aient inondé la jeunesse pour affaiblir leur révolte.

Quoi qu’il en soit, Timothy Leary estimera plus tard être parvenu à son objectif : mettre le plaisir et l’hédonisme au cœur de la société. Des années après, il déclarera que « le PC est le LSD des années 90 » et deviendra une figure importante de la cyberculture, mais c’est une autre histoire.

Lee-M-A-Lsd-Et-Cia-Quand-L-amerique-Etait-Sous-Acide-Livre-895561671_L[1]Les sources utilisées pour cet article proviennent essentiellement de l’excellent livre LSD et CIA: quand l’Amérique était sous acide de Martin A. Lee et Bruce Shlain. Les auteurs ont notamment utilisé plus de 20 000 documents gouvernementaux.

Génération H, Têtes chercheuses d’existence

Deux ans après la sortie du premier tome, Génération H revient dans les librairies avec Génération H, Têtes chercheuses d’existence, le deuxième épisode de cette trilogie sociale. Rencontre avec l’auteur, Alexandre Grondeau.

Asud : Peut-on dire que le succès du premier tome marque la victoire du réseau social contre l’autocensure et la censure dans les médias Old School ?

On peut le voir ainsi, mais de manière plus large, je crois que c’est surtout la revanche d’une génération qui se reconnaît pour la première fois dans des romans qui parlent d’elle, de ses expériences, de son quotidien, de ses excès, de ses aspirations à une autre société… C’est peut-être cela qui a dérangé ces messieurs du CSA quand ils ont rappelé à l’ordre le 13h de France Info après mon interview chez eux, et gêné les quelques libraires qui refusent encore de vendre mes romans !

Le pitch du tome 2 ?

Intitulé Têtes chercheuses d’existence, le tome 2 est la suite de aventures festives et cannabiques de Sacha et sa bande. Cinq ans après leur road trip initiatique, on les retrouve plus motivés que jamais, écumant les soirées sound system, les teufs et les capitales de la bringue que sont Barcelone et Amsterdam. Ils essaient de rester fidèles à leurs aspirations de liberté mais se heurtent à une société qui ne veut pas les entendre ni les reconnaître.

La génération H a-t-elle sombré dans l’héroïne, la coke ou la MDMA ?

Évidemment non. Il y a bien des parcours plus ou moins agités et dramatiques mais, que les parents de mes lecteurs se rassurent, la très grande majorité des héros de mes romans sont aujourd’hui bien insérés dans la société. Ils sont chefs d’entreprises, infirmiers, professeurs, avocats, intermittents, ouvriers, artisans… et sont confrontés à la même vie que tous les citoyens français. La prohibition et la répression en plus.

Est-elle sous-diplômée et abonnée à Pôle Emploi/boulots galères ?

Quand on parle de millions de fumeurs, on parle d’une diversité de cas particuliers qui impose de ne pas généraliser. Il y a donc des chômeurs et des galériens dans la Génération H, autant que des surdiplômés, des hyperactifs, des tire-au-flanc, des doux rêveurs et de grands pragmatiques… Il faut arrêter les caricatures même si on voit bien les intérêts qu’elles servent.

A-t-elle des enfants ? Comment gère-t-elle le passage sexe/drogues/musique à boulot/biberon/barbecue ?

Bien sûr, le cannabis n’a pas rendu stérile les héros de mes romans ! Ils ont plein de marmots aujourd’hui et si les bringues se finissent plus tôt, elles sont remplies de petits bouts de chou qui courent dans tous les sens. Si mon travail de romancier permet de lutter contre les poncifs qui tournent autour des fumeurs, tant mieux !

Comment la BO de la génération H a-t-elle évolué ? Doit-on impérativement kiffer le reggae pour en être ?

Ah ah, certainement pas ! ! ! La BO de la Génération H a évolué mais se caractérise toujours par son éclectisme. Dans le tome 1, je parlais de l’explosion du mouvement techno au début des années 90, du phénomène hip-hop, du déclin du rock alternatif et du punk, de l’arrivée du grunge, de groupes décalés à l’époque comme les Têtes Raides et aussi du renouveau du reggae roots avec des artistes comme Garnett Silk et Buju Banton, par exemple.

Le tome 2 s’inscrit dans sa continuité et, à la fin du livre, il est conseillé d’écouter une playlist sélective pour lire le roman où l’on retrouve autant Jimi Hendrix que NTM, Snoop Dog, Nina Simone, UK Apache, Tricky, les Pistols, Lou Reed, Rage Against the Machine… Dur de faire plus large comme sélection, non ? La Génération H n’est pas sectaire. Elle aime toutes les musiques tant qu’elles sont de qualité et qu’elles véhiculent un message contestataire.

Prépares-tu un festival, chansons clips, événements pour soutenir le marketing viral autour du tome 2 ? As-tu une large communauté de followers ?

Je suis déjà en tournée pour présenter le livre un peu partout en France où des organisateurs de festivals et de sound systems m’invitent. Je suis en train de finaliser la compilation qui sera offerte à tous les lecteurs du livre et il y aura du Big Tune, crois-moi ;) Pour les clips, je devrais en réaliser un ou eux effectivement. Pour le plaisir bien sûr, et pour remercier tous ces artistes de se mobiliser pour mes romans ! ! ! Quand je vois que le clip de Yaniss Odua a dépassé les 5 millions de vues, je me dis que je ne suis pas seul et que mes romans touchent les gens. C’est déjà beaucoup pour un écrivain. Facebook me permet de rester proche d’eux. C’est la base, ma base, et c’est un kiff d’avoir autant de gens cools qui apprécient mes romans.

Quelque chose à rajouter pour nous donner encore plus envie de lire ton ouvrage ?

Rien à ajouter, si ce n’est que vous aimerez les aventures de la Génération H, pour peu que le sexe, la musique et la ganja vous intéressent. La littérature underground n’a pas d’autres ambitions que de distraire les lecteurs en parlant d’histoires qui les touchent.

Génération H, Têtes chercheuses d’existence,
Alexandre Grondeau,
Éditions La Lune sur le toit

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Loaded (version schizophrène)

Un esseulement total. Parfaite solitude. Claustré dans quelques mètres tout ce qu’il y a de carrés, véritable moine urbain dans sa cellule cénobite, absorbant le néant à grandes bouffées, rien ne paraît pouvoir m’arracher à cette béatitude à l’envers. Plus ou moins inextatique. La force du renoncement ! Je réussis progressivement à m’abstraire de tout, à rendre in-essentielles toutes les nécessités ordinaires. Une lente acédie. Un glissement insolite vers une démission plus ou moins effective des « exigences » séculières. « Laisser le monde à son désastre » : ça sonne bien ! Peut-être encore un brin trop revendicatif ! À l’abri, dans mon terrier kafkaïen, vérifiant encore et encore que chaque issue fusse parfaitement condamnée, je ne risque rien. Une once de paranoïa rallonge la vie, comme dit ce vieux briscard d’inspecteur Brisco. A shelter from the storm.

Pendant ce temps, les petites nymphes parigotes se font tatouer de jolies fleurs et des papillons au creux du dos ou sur l’épaule. Leurs boyfriends, lycéens des quartiers rupins, alanguis au jardin du Luxembourg fument leur merde en jouant les affranchis. Et de se répandre auprès de leurs coreligionnaires au sujet de la coûteuse « cure de désintox » où un droguologue de renom les a envoyés sur injonction parentale. Hey mec, « détox » ça fera un rien plus crédible quand même ! Tant qu’à se pavaner, autant le faire bien…

La nuit s’abat comme une gifle. Carte sur table. Avec une quinte flush en main, elle aurait tort de se gêner ! Quant à moi, avec ma pauvre dead man’s hand, je bluffais bien sûr, prolongeant les veilles jusqu’à ce que les yeux me brûlent, jusqu’à ce que ma vue se brouille de phosphènes. Mon esprit prend son élan, il se déploie, enjambe les minutes, escalade les heures, rêve de Roger Gilbert-Lecomte, de Malcom Lowry. « Partout où se trouve la douleur, c’est terre sainte. »

Je viens de loin de beaucoup plus loin
qu’on ne pourrait croire
Et les confins de nuit des déserts de la faim
Savent seuls mon histoire

Deux heures du matin : envie de crevure, de crever… Comme ça, comme une bouffée de néant aspirée au hasard de la nuit. Et qui ressemble à s’y méprendre à une envie de vivre, de Survivre. « Quiconque voit son double en face doit mourir »… Ma vue baisse, mon double se trouble – double trouble ! Ça craque à l’intérieur et ça résonne comme un froissement de paupière amplifié. Et puis la lézarde s’ouvre béante. Le saurien qui en sort est terrifié terrifiant.

Du Tennessee à la Caroline du Nord, de Memphis au comté de Graham, la tradition des moonshiners se perpétue. Les distilleries clandestines pullulent dans les forêts des Appalaches où l’on continue à produire et vendre un whisky aussi frelaté que la légende outlaw de Jessie James, véritable héros local. À 16 ans, aux côtés de Bloody Bill Anderson et de ses bushwackers, Jessie faisait l’apprentissage de l’ultra-violence dans une guérilla confinant à une véritable folie sanguinaire.

Sommeils morts dans la vie. Réparateurs, comme on dit. Les courts séjours que j’y entretiens suffisent à équilibrer les masses d’ombres et les poids morts, ralentissent le travail nuisible des épeires lovées sous mon crâne tissant leurs toiles en fil d’acier souple et tranchant. Marchant à l’envers de mon ombre sur les traces d’anciennes civilisations insomniaques. J’aurais voulu connaître une prière perpétuelle qui apaise…

Dans ce monde, la nuit se prolonge bien au-delà de l’aube et nous emporte comme une carriole folle dételée. Autant dire qu’en l’absence de chevaux, de conducteur et de rênes, on ne flirte pas longtemps le long du précipice, on y pique tout schuss. Et si la chute est sans fin, elle n’en est pas indolore pour autant. On y laisse sa peau et c’est une étrange mue. Écorché aux angles morts, mais ressurgi mille fois les yeux un peu plus creux, le teint hâve, une gueule de déterré… Échéance du drame au voyant solitaire… J’ai dealé comme j’ai pu. En étalant la dette. Un échéancier sur dix, quinze ans… je sais plus, ça vaut mieux.

Si maintenant je dors ancré
Au port de la misère
C’est que je n’ai jamais su dire assez
À la misère

Au Salvador, le gang de la 18 tient le haut du pavé. Shorty a 18 ans. Il sait qu’il ne fera pas de vieux os, que sa vie violente sera brève. Alors il s’est fait tatouer « Pardon » sur une paupière et « Maman » sur l’autre pour le jour de ses obsèques. Se recueillant devant le corps de son fils, sa mère lisant ces mots sur ses yeux fermés saura combien il est désolé. Une tragique épitaphe.

Le corps en renonce et toute la foutaise du monde s’y colle. Un vrai tue-mouche. Pestilence. Ça commence à sentir le cadavre.

Dans ce monde sans pitié, l’hôpital se fout pas mal de la charité : on tranche dans le vif plus qu’on ne rafistole. On dénerve, on énuclée, on éviscère… Jusqu’à… l’écœurement. La plus tragique des ablations.

Je suis tombé en bas du monde
Et sans flambeau
Sombré à fond d’oubli plein de pitiés immondes
Pour moi seul beau.

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