L’iboga, miracle ou imposture ?

L’iboga est une plante psychotrope très puissante, traditionnellement utilisée dans certaines régions d’Afrique Noire par des sorciers et guérisseurs locaux. Au Gabon, elle est associée à la religion Bwiti et ses impressionnantes cérémonies liées au culte des ancêtres. L’ingestion d’une mixture à base d’iboga permettrait d’entrer en contact avec leur esprit. Selon certains chercheurs et d’anciens pharmacodépendants, elle aurait, par ailleurs, la particularité de guérir les addictions aux drogues telles que l’héroïne, la cocaïne, mais aussi l’alcool et les anxiolytiques. Dans un cadre rituel approprié, elle permettrait également une forme de psychothérapie intensive et radicale. Voyons un peu ce qu’il en est.

Une expérience bouleversante

En cette période d’hyper-médicalisation, l’iboga est une démarche visant à trouver d’autres voies que celle de la psychiatrie ou des médicaments. Une alternative à l’opposé du statut de patient assisté, soumis et docile, qui accepte de faire pipi dans une bouteille sous l’œil d’un psychiatre soupçonneux pour avoir sa méthadone.

L’iboga classée stupéfiant

Comme Asud le craignait, l’iboga a été classée stupéfiant et son usage est désormais interdit. Plusieurs accidents et 2 décès ont accéléré ce classement. À terme, cela risque de rendre plus problématique encore son usage traditionnel dans la forêt africaine où les autorités finiront par interdire son usage, sous la pression des Occidentaux.

Paradoxalement tous ceux qui ont tenté l’iboga déconseillent très vivement de tenter cette expérience sans un médecin. L’iboga est un redoutable hallucinogène. Alors attention chers petits drogués, il y a eu 2 morts en quelques mois en France ! Il s’agit d’une philosophie basée sur une expérience ponctuelle bouleversante, parfois d’une violence inouïe… Après avoir consommé la plante, le postulant se retrouve peu à peu plongé dans des dimensions inconnues de sa conscience. Selon des spécialistes du Bwiti, « l’iboga proposerait une voie de responsabilisation » pouvant permettre à certains de retrouver une « dignité originelle » en plongeant dans l’inconscient et les méandres de la psyché avant de renaître. Une expérience spirituelle intense qui pourrait, dans certains cas, permettre à l’individu d’en finir avec ses démons et d’affronter la vie en se forgeant de nouvelles armes.

L’iboga pour décrocher

L’un des principes actifs de l’iboga, l’ibogaïne, fut le principal constituant du Lambarene®, un médicament (retiré du marché en 1966) dont Albert Schweitzer et Haroun Tazieff se servaient à faible dose pour combattre la fatigue.

Un rituel bien précis

L’iboga qu’on trouve au Congo, au Cameroun et au Gabon se prend toujours dans le cadre de cérémonies bien précises. Soit lors de la cérémonie d’initiation où le « Banzi » (Nouvel initié qui s’apprête à suivre la voie de l’iboga) en prend durant 3 jours, soit à l’occasion d’événement précis tel un deuil. La consommation d’iboga a toujours lieu après une préparation soigneuse et une mise en condition appropriée qui implique une purification rituelle, un nettoyage total, des purges. et une période de jeûne et de recueillement. La cérémonie se déroule sur 3 jours avec des feux, des chants, des danses et de la musique durant tout le rituel. Le premier jour symbolise la la naissance, le second le voyage vers la mort, le troisième la renaissance et la connaissance. Une période de récupération est ensuite indispensable. La cérémonie laisse toujours les participants exténués.

Dès les années 50, des chercheurs s’intéressent à cet alcaloïde qui potentialise les effets analgésiques de la morphine. En 1962, un groupe de jeunes héroïnomanes teste l’iboga, sur la suggestion de collaborateurs de Timothy Leary qui cherchent des remèdes contre la dépendance à l’héroïne. Cinq ne retouchent pas à l’héroïne durant plusieurs jours. L’un d’entre eux, Howard Lotsof, s’enthousiasme et veut développer l’usage d’ibogaïne. La suite est un scénario digne d’un roman d’espionnage avec ses rebondissements, ses secrets, les intérêts de l’industrie pharmaceutique, les pressions du gouvernement et de nombreuses magouilles. En 1968, en pleine période hippie, les USA interdisent l’ibogaïne, censée provoquer des visions. Durant les années 80, Lotsoft, qui a replongé entretemps, redécroche avec l’ibogaïne et, à force d’activisme, réussit à mobiliser des laboratoires, des mécènes… et Act Up. Des programmes expérimentaux ouvrent aux Caraïbes et aux Pays-Bas. Le succès est mitigé. Les évaluations rigoureuses manquent. Mais de plus en plus de voix s’élèvent pour témoigner. Parfois instrumentalisées par les professionnels de la « décroche alternative », qui présentent l’iboga comme la panacée pouvant permettre de surmonter toutes les dépendances. Alors que de nombreux sites Internet se consacrent à cette plante, à ses usages traditionnels, médicaux et expérimentaux, avec ses partisans et ses détracteurs, un consensus informel semble pourtant se profiler. L’iboga ou l’ibogaïne auraient effectivement aidé quelques personnes à décrocher de certaines drogues, mais il ne s’agit en aucun cas du produit miracle ou du médicament que certains décrivent.

En cas de dépendance opiacée, l’iboga ne soulage absolument pas le manque. Prise dans un cadre rituel, la plante peut parfois provoquer une forte secousse psychique, une prise de conscience, parfois d’une redoutable violence, qui peut permettre de trouver les ressources internes pour surmonter l’envie de drogue. Puis, peu à peu, aider à résoudre les problèmes de dépendance, dans le cadre d’un processus de maturation. Selon les promoteurs de la bande à Lotsoft, tel Dana Beal (auteur de « The Ibogaine Story »), l’ibogaïne serait en fait plus adaptée pour résoudre les problèmes de comportements addictifs comme les dépendances au jeu, au sexe, voire aux stimulants comme la cocaïne.

Attention Bad trip

Mais attention. Si les techniques chamaniques fonctionnent dans les sociétés traditionnelles, dans des contextes religieux et culturels particuliers et avec des personnes familiarisées avec ces usages depuis des temps immémoriaux, il en va rarement de même avec les « touristes » occidentaux que nous sommes. Asud a rencontré de nombreux apprentis chamanes qui sont restés chéper sur leur branche.
Voici en résumé comment Vincent Ravalec explique l’expérience dans l’ouvrage « Bois sacré, Initiation à l’iboga » : « L’initié devenu visionnaire serait capable de communiquer avec ce que les Africains appellent l’esprit des ancêtres. Il s’agirait d’une immersion dans une espèce de bibliothèque vivante, une mémoire généalogique où lui serait projeté le film de sa vie et celle de sa lignée, mais sous un angle totalement inédit avec en bonus les coulisses du film, le tournage, l’intelligence du scénario. Tout ça avec la compréhension claire qu’il ne tient qu’à lui d’écrire la fin qu’il veut. » Ravalec insiste nettement sur le fait que l’iboga ne peut en aucun cas se prendre comme une drogue récréative. L’expérience comporte toujours une dimension pénible. La confrontation avec ses peurs, ses refoulements n’est jamais une partie de plaisir. Au Gabon, le Bwiti, ou religion de l’iboga, est une philosophie de vie, une voie vers la connaissance comme le yoga ou la voie de l’ayahuasca (autre plante psychotrope hallucinogène) d’Amazonie, qui nécessite une très forte motivation. Un travail permanent et dur. Si les témoignages et descriptions concernant l’iboga sont souvent spectaculaires et fascinants, tous mettent sérieusement en garde contre les expériences hasardeuses et dissuadent fortement d’en consommer en dehors des contextes rituels traditionnels. Certains expérimentateurs qui ont essayé d’autres plantes traditionnelles reconnaissent qu’avec l’iboga, ils ont eu très peur et que sans la présence d’un bon guide, ils auraient fait un sacré bad trip.
La teneur en principe actif de la plante peut, par ailleurs, varier sensiblement. Trouver le dosage optimum est donc plus qu’aléatoire.
On peut aussi décrocher tout seul, comme un grand, à la rigueur avec un peu de Subu ou de métha en doses dégressives en quelques jours. Le challenge c’est de ne pas recommencer.

Cocaïne, castagnettes et corridas

Dans un paysage saturé par les traitements méthadone, la coke se situe désormais juste derrière le cannabis dans le hit-parade des produits illégaux consommés en Espagne.

La base ou cocaïne-base est en passe de remplacer la cruda, c’est-à-dire la coke normale. Reportage de notre envoyé permanent Speedy Gonzalez, toujours en embuscade au cœur des « scènes ouvertes » de la Péninsule, ces supermarchés de la drogue ouverts 24h/24.

Depuis deux ans, tous les signaux d’alarme – les très nombreux articles de journaux, débats et programmes de télé le démontrent tous les jours – retentissent dans la société espagnole toujours sensibilisée depuis la vague d’héro des années 70-80 qui a fait tant de dégâts. Toute une génération, en gros celle de la Movida, a été décimée, la parano sécuritaire s’est installée chez de nombreux commerçants, et des quartiers entiers furent très touchés. Que ce soit la presse sérieuse ou à sensation, les professionnels de la santé impliqués dans la réduction des risques ou les spécialistes des mouvements sociaux, pour une fois tout le monde est d’accord pour dire que si la consommation de coke n’a cessé de se développer à un rythme très soutenu depuis vingt ans, son explosion depuis dix ans est surtout due à son usage basé. Autrefois réservée à une élite branchée et de connaisseurs, la base (prononcer « bassé » en espagnol) s’est non seulement répandue dans le milieu traditionnel des usagers, mais aussi parmi les jeunes consommateurs. Descente sur le terrain pour essayer d’y voir clair…

L’heure de pointe

Banlieue de Madrid, 18 heures : une longue file de caisses garées sur les bas-côtés serpente le long de la petite route qui passe sous le périph et conduit à l’entrée du Pitis, un bidonville gitan (lire l’article Las Barranquillas, supermarché des drogues version ibérique publié dans le n°31 d’ASUD Journal), véritable « supermarché » de drogues dures ouvert 24h/24. On y trouve toute sorte de bagnoles : celles de « monsieur tout le monde » qui passent inaperçues, les poubelles-sur-roues qui font la cunda (le taxi depuis le centre-ville), et quelques très belles machines genre 4×4, coupés et berlines de luxe (une Jag toute neuve est là avec son légitime proprio bien propret)… Toutes les couches sociales et professionnelles semblent représentées. L’éventail est large. Des camionnettes d’artisans avec la pub pour leur boîte, des transporteurs en tout genre – dépanneuses, livraisons, parfois un gros camion –, des ouvriers entassés à 5 dans de petites caisses, des cadres solitaires de tous niveaux, des jeunes et des moins jeunes, des zonards, des BCBG, des bourgeoises, des prostituées…

Bref, le moins que l’on puisse dire, c’est que le phénomène ne touche pas que les UD traditionnels. Mais voyons de plus près ce qu’ils consomment et comment.

À l’intérieur des véhicules, chacun s’en donne à cœur joie. Mise à part une minorité qui sniffe et les éternels irréductibles de l’arbalète, la majeure partie « chasse le dragon » au speedball sur de l’alu ou fume de la base en doseur.

C’est l’heure de pointe : aux habitués qui vont et viennent toute la journée s’ajoutent ceux qui, rentrant du boulot, prennent leur dose de fin d’aprèm et, dans le meilleur des cas, emportent celle du soir. Après avoir remonté cette cohorte ininterrompue de fumoirs à 4 roues, je me gare sur le terre-plein qui sert de parking aux acheteurs. Une bande de gosses gitans entoure ma caisse pour me demander un clope. Ce sont les plus chiants et il vaut mieux ne pas faire le radin, sous peine d’avoir une mauvaise surprise en revenant (vitre pétée, feu de position éclaté…). L’endroit est très zone : maisons à moitié en ruines ou faites de bric et de broc, décharge à l’entrée, regards durs des payos-acheteurs (Gadjé en caló, la langue des gitans espagnols) ou des gitans-vendeurs (Il y a également des gitans accrocs, surtout à la coke, mais également à la base depuis quelque temps.), le tout plus proche des favelas sud-américaines que des cités, mêmes les plus dures, européennes.

ASUD34 Cocaïne Castagnettes et Corrida 3Ne plus avoir à « cuisiner »

J’accompagne mon pote faire ses « courses ». Après quelques mètres, on rentre dans une baraque où la doña nous accueille avec un regard méfiant. Mais son visage se détend quand elle me reconnaît :

« C’est toi ? Qué tal Marqués ? (« Comment ça va Marquis ? ») Cela fait longtemps que t’es pas venu !
— Un an, répondis-je, assez content. Beaucoup de monde ! Tout va bien ?
— On fait aller », réplique-t-elle modeste. Puis elle se retourne pour s’occuper de mon copain, business is business.

À côté de la balance électronique, j’aperçois un gros caillou de 4 à 5g de coke basée, environ 2 g de coke en poudre, et à peine 1g de cheval. Ce qui confirme la tendance du boom du marché de la coke basée. Le prix doit aussi y être pour quelque chose. Que la coke soit cruda (non cuisinée) ou la base faite, le prix est, en effet, le même : 50 € ! La qualité joue également un rôle : une fois la base obtenue, le dealer coupe très souvent le restant de coke en poudre afin de rattraper le manque à gagner dû à la vente de base au même prix. Quant aux quantités relativement faibles présentes sur la table, elles ne doivent tromper personne. Elles ne sont liées qu’à la prudence des vendeurs qui n’ont jamais beaucoup plus, le reste étant caché pas loin de là.

Bien que les mauvaises langues disent que cela n’arrive que lorsque le dealer n’a pas payé sa com aux keufs, il y a quand même des descentes de flics de temps en temps.

Cela ne fait pas si longtemps, 3 ou 4 ans peut être, que les gitans font eux-mêmes la base. Ils se contentaient auparavant de vendre la coke en poudre (et de l’héro, bien sûr). Mais face au succès commercial de certains de leurs collègues qui commencèrent à la baser, ils se sont tous mis à en faire, pour la plus grande joie des consommateurs. Pour baser de la coke deux méthodes sont possibles : avec du bicarbonate (délicat, ne pouvant pas être fait en petites quantités, mais plus sain) ou de l’ammoniaque (enfantin, marche même pour 1/10 de g, mais assez toxique.) Avec la perte de temps que cela représente et même si cela va assez vite avec l’ammoniaque, ces derniers étaient, en effet, tout contents de ne plus avoir à « cuisiner » le matos. En ne réalisant plus eux-mêmes l’opération, ils ne sont plus en mesure de contrôler la qualité du produit, mais ils peuvent aspirer tout de suite la bouffée qui va les mettre à un autre niveau en 1 ou 2 secondes.

ASUD34 Cocaïne Castagnettes et Corrida 4La fin totale du paquet et du fric

Une véritable montée en puissance où ils finissent par se sentir si bien, avec une telle pêche, apparemment si lucides : « Tu sais mec, quand je suis stone, je vois tout si clair…» Cette lucidité qui te fait partir dans un monologue ininterrompu, cette pêche qui vire fréquemment à la fébrilité, voire à l’hystérie, cette sensation d’invincibilité qui en a mené plus d’un à se foutre dans de terribles situations, y compris avec la justice… Sans parler de l’angoissante descente qui te fait répéter le geste une fois et encore une autre, jusqu’à la fin totale du paquet et du fric et plus qu’une chose en tête : « Merde, comment j’vais faire pour avoir des thunes et reprendre mon pied ? »

Début d’une longue glissade, qui prend souvent l’aspect d’une dégringolade que bien peu arrivent à contrôler. La base accroche salement. Je n’ai qu’à me regarder 2 ans en arrière : jamais dans mon histoire de toxicomanie de près de 30 ans je n’avais autant morflé. Et aujourd’hui, je vois ces pauvres mecs crades, les joues creusées, le corps amaigri et les yeux enfoncés dans les orbites qui les font ressembler à des vieillards de 30 ans, allant d’une voiture à l’autre pour quémander quelques centimes ou mieux, la précieuse taffe. Je ne parle même pas de ceux qui sont à la recherche de je ne sais quel trésor (fric ou képa) perdu par d’autres, le regard rivé au sol, dans une quête qui tourne à l’obsession. Chasse le passé et il revient au galop…

En sortant du « magasin », je croise plusieurs personnes du centre méthadone (lire l’article Les tribulations d’un « méthadonien » à Madrid paru dans le n°33 d’Asud-Journal) où je suis abonné. L’une d’entre elles s’arrête, me sert la main :

« Que fais-tu là ?, je lui demande, je croyais que tu avais mis le holà ?
— Ben ouais, mais tu sais bien comment c’est : un jour la déprime est la plus forte et tu remets ça, en te disant « cette fois-ci, je n’vais pas déconner ». Et puis très vite, t’es dans la même merde et souvent pire qu’avant ! »

Cet engouement pour la base n’a pas exclusivement puisé sa force parmi les nouveaux usagers et les anciens cocaïnomanes qu’une baisse de la qualité de leur produit favori a incité à baser pour retrouver des sensations perdues. Contrairement à ce qu’affirment les « spécialistes », l’accroissement de ce mode de conso n’est pas seulement dû à ces deux groupes.

Il s’explique aussi par tous ces UD substitués à la métha (le seul produit légalement disponible en Espagne) qui, au bout d’un temps plus ou moins long, dépriment et veulent ressentir quelque chose. Tant pis si cela n’a rien à voir avec les opiacés.

Tant pis si cela les mène à une situation qui n’a guère à envier à celle qu’ils avaient connue lorsqu’ils étaient junkies !

ASUD34 Cocaïne Castagnettes et Corrida 5«… les programmes méthadone, véritable pierre angulaire de la lutte contre la toxicomanie. »

Arrivée à point nommé

Une véritable torpille sous la ligne de flottaison de la politique très optimiste affichée par tous les gouvernements (de gauche comme de droite) face au supposé succès des programmes méthadone, véritable pierre angulaire de la lutte contre la toxicomanie. Dans ce contexte, on comprend mieux l’extrême réticence des autorités sanitaires à diminuer les dosages de ce produit en vue d’un sevrage total. La crainte de voir tous ces consommateurs retomber grave explique cette attitude car dans la plupart des cas, les patients n’ont fait qu’ajouter à leur dépendance aux opiacés celle de la coke basée. Petit problème tout de même, tous les patients (abstinents et multiconsommateurs) sont mis dans le même sac !

La base est donc arrivée à point nommé en Espagne pour donner un second souffle à un marché illégal qui était en perte de vitesse en raison du « tout méthadone ». Et on voit bien là les limites d’une politique très libérale en matière de consommation de drogues, qui n’a traité qu’une partie du problème sans avoir la volonté d’aller jusqu’au bout de sa logique : dépénaliser, dans un cadre bien défini, l’ensemble des activités (achat-vente…) qui en découlent. Par ailleurs, au niveau européen, l’Espagne ne pouvait et ne peut pas faire cavalier seul face à ses partenaires, sous peine de se voir mise à l’index. Suivant le précurseur hollandais, sa politique a été courageuse à l’époque car si la plupart des pays se sont aujourd’hui engouffrés dans cette voie, il n’en allait pas de même hier.

Face à cette déferlante de la base qui menace désormais de se propager au « royaume » de Marianne, va-t-on assister à la mise en place d’une nouvelle politique plus audacieuse ou va-t-on se contenter de mesures bouche-trous ?

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Bye bye Kate Barry

Kate Barry, nous a quittée le 11 décembre dernier. Kate Barry était une amie d’ASUD. En 2007 nous lui avions consacré un portrait reproduit ci-dessous.

Bye bye Kate….

Fragilité – c’est le mot qui vient spontanément à l’esprit lorsque vous croisez pour la première fois la figure un peu chiffonnée de Kate Barry. Jeans, silhouette déguingandée d’une garçonne, grands yeux de timide corrigés par un éclair de malice. Cette fille un peu fuyante, insaisissable, est la fille de John Barry, compositeur anglais, et de Jane Birkin, comédienne et chanteuse française à l’accent indéformable.

Kate est la fondatrice d’Apte (Lire ASUD numéro 34 p.16), une communauté thérapeutique fondée en 1992 sur le modèle des « 12 steps » (12 étapes). Présenté comme un greffon des Narcotiques anonymes (NA), Apte n’était jusque-là pas vraiment en odeur de sainteté auprès des gardiens du temple de la réduction des risques. Dans notre microcosme où, comme chacun sait, tout le monde adore tout le monde, quelqu’un m’avait présenté le travail de Kate comme « la postcure des NA dirigée par la fille toxico de Jane Birkin, du côté d’Apt ». Aussi sec s’impose à mon imagination paresseuse l’image approximative d’une cure paumée dans un village du Midi, dirigée par une espèce de Charlotte Gainsbourg toxico. Une Patti Smith un peu tyrannique, maniant la schlague d’une main, le manuel des 12 étapes de l’autre, et un peu de bible pardessus…

Puis Didier Jayle, président de la Mildt, eut la bonne idée d’organiser, en 2004, un groupe de travail sur les communautés thérapeutiques réunissant, pour la première fois, des gens issus de la réduction des risques et les quelques français investis dans la santé communautaire. Et là, patatras. Non seulement la fille de Birkin ne ressemble pas à Patti Smith mais en plus, elle est plutôt favorable à la réduction des risques. Pour clore le tout, Apte, c’est dans l’Aisne, en Picardie. Les préjugés nous permettent de mesurer à quel point la connerie est un aliment universel…

Passé antérieur

Le passé antérieur est un temps de conjugaison qui a disparu des manuels. C’était le passé du passé. Le passé du passé de Kate est celui de la pauvre petite fille riche. Sans ironie aucune. Le portrait qu’elle dresse de ses années d’adolescence est empreint d’une mélancolie que les enfants de familles plus modestes ne comprendraient sans doute pas.

Fille de Jane Birkin, elle a vécu toute son enfance avec Serge Gainsbourg. Lorsqu’elle évoque ce père de substitution, les antennes de quiconque a subi des brouillages affectifs se mettent à vibrer. Elle appelle « papa » le chanteur poète, mais vit avec la prescience de l’existence d’un autre père, qu’elle rencontre pour la première fois à 11 ans. Cette enfance incertaine explique sans doute la suite, le désordre, l’angoisse, la crainte du néant. Kate ne fume pas de shit : le bad trip la menace perpétuellement au naturel. Par contre, elle découvre le pouvoir de l’alcool pour déjouer les pièges de la déprime. Voilà pourquoi elle raffole aussi des médicaments prescrits par le docteur.

asud_journal_34 Bouteilles verres alcoolKate a une façon inimitable de vous dire « Dans mon milieu, tout le monde buvait », comme s’il existait en France des milieux où personne ne boit. Ce qu’il faut entendre, c’est sans doute la démesure, l’absence de garde-fous qui font de la boisson le rite codé des consommations traditionnelles familiales. Chez les Gainsbourg, il y eut peut-être une certaine dépénalisation de l’excès, une normalisation du coude festif, mais il n’est pas sûr que ce soit une question de milieu. Rajoutons le syndrome du « c’est le docteur qui me l’a prescrit », et ça donne une toxicomane de 16 ans.

Puis c’est la rencontre avec celui qui deviendra le père de son unique enfant. Un garçon disons… compliqué. Elle se voit comme une bouée de sauvetage à laquelle se raccroche ce naufragé de la vie, avant de réaliser qu’en fait de bouée, elle est plutôt le glaçon dans un verre d’eau chaude.

La mort de Serge…

Autre déchirement, la disparition de Serge Gainsbourg. « Le déclic, c’est la mort de Serge. » Combien sommes-nous à être décontenancés par ce Gainsbarre qui recommande de dire « merde au dealer » un verre de whisky à la main, et qui confond « shit » et « shoot » pour faire une rime. Le père de substitution meurt, et Kate se décide à réaliser quelque chose pour briser ce barrage bien-pensant entre vilains drogués, objets de tous les fantasmes, et alcoolos qui, eux, peuvent s’assassiner tranquillement sous l’œil impavide de leurs proches. Ce concept de dépendance est sans doute ce qu’il y a de plus important pour comprendre le modèle Minnesota qui sert de référence à Apte.

Après quelques années d’errance, Kate réussit à se reconstruire grâce à une communauté thérapeutique de ce type, basée en Angleterre. Une expérience anglo-saxonne qui n’a pas d’équivalent en France. « Quand je suis revenue en France, je n’ai trouvé aucune aide professionnelle cohérente pour me soutenir dans ma démarche d’abstinence. J’ai trouvé les NA qui venaient d’ouvrir leur premier groupe à Paris. » Au début des années 90, les Narcotiques anonymes inaugurent, en effet, en France une formidable aventure calquée sur le modèle des centaines de groupes existant déjà à travers le monde.

Une création providentielle

La mort de Serge Gainsbourg, la rencontre avec les NA, et enfin l’aide de Georgina Dufoix, l’ancienne ministre socialiste.

Petit à petit, Kate Barry peaufine son projet : créer une communauté thérapeutique française sur le modèle anglo-saxon.

La route fut longue et pleine de chausse-trappes. Au pays de Descartes et Lacan, comment vendre le projet d’un établissement dirigé par d’anciens alcooliques et drogués, faisant référence à « Dieu tel qu’on le conçoit », à l’initiative de la fille d’une star du showbiz ? La Providence mettra Kate en présence de Georgina Dufoix, qui dirige alors la Délégation générale de lutte contre la drogue et la toxicomanie (DGLDT, l’ancêtre de la Mildt).

Ses convictions évangéliques l’ayant convaincue d’être en mission pour combattre « le fléau de la Drogue », un projet comme Apte, inspiré, même de loin, par le spiritualisme des 12 étapes ne peut que lui sembler… providentiel. « On est partis avec une délégation de la DGLDT en Angleterre et on a visité un centre d’échange de seringues et un centre de 12 étapes… »

Kate ne comprend pas la mutuelle exclusion des partisans de la lutte contre le sida et de la lutte contre la drogue. Enrôlée malgré elle par la DGLDT dans le camp des anti-méthadone, elle doit gérer la pénurie d’offre de soins basés sur l’abstinence. D’où le succès immédiat d’Apte.

asud_journal_34 APTE Château du RuisseauPuis ce furent les débuts chaotiques du Château des Ruisseaux, une bande d’allumés qui n‘est pas sans rappeler les débuts d’Asud. Quinze ans après, Apte accueille son… millième toxico, et son travail est désormais reconnu, au point d’être l’une des 5 communautés thérapeutiques « expérimentales » entièrement prises en charge par l’État.

Kate peut enfin se consacrer à son véritable métier – la photographie – et redevenir ce qu’elle n’a en fait jamais cessé d’être : ni une anonyme (même narcotique) ni la fille de machin, mais Kate Barry, quelqu’un de pas banal, à son tour devenue une authentique maman.

Communiqué de l’Ordre National des Pharmaciens et d’Auto Support des Usagers de Drogues

Le refus de délivrance des traitements de substitution est une infraction.

En tant qu’acteurs de santé publique, les pharmaciens jouent un rôle de premier plan, en particulier dans le champ de la toxicomanie. C’est grâce à leur implication (délivrance de seringues stériles de trousses de prévention, de traitements de substitution) que la prévalence du VIH a nettement reculé chez les usagers de drogues par voie intraveineuse et que l’on a l’espoir de faire reculer un jour celle du VHC.

L’inexpérience et l’incompréhension mutuelle, associée à la crainte légitime suscitée par le comportement de certains usagers, ont abouti à une situation absurde : 25 % des pharmaciens d’officine (1 sur 4) refusent de délivrer certains médicaments de substitution sous des prétextes divers (d’après une enquête menée par Asud, voir Pharmaciens et usagers, le dialogue nécessaire).

PharmacienL’Ordre National de Pharmaciens et Asud sont associés pour dénoncer cette situation qui, loin de résoudre les tensions éventuelles, est une source de conflit supplémentaire entre usagers et pharmaciens.

Rappelons que le refus de délivrance d’un médicament autorisé sur présentation d’une ordonnance valide est une infraction au code de santé publique. Ce refus entraîne par ailleurs un effet de concentration des patients dans certaines officines. Cette « ghettoïsation » n’a que des effets pervers. Le manque à gagner volontairement assumé par les officines défaillantes entraîne une surreprésentation des gains liés à la substitution dans les autres officines, générant ainsi des ambiances équivoques sinon malsaines.

D’autre part, la colère légitime des patients littéralement chassés de certaines pharmacies contribue à entretenir le mythe des toxicomanes violents.

PESRappelons au contraire que, grâce à l’introduction des traitements de substitution dans les années 90, le nombre d’agressions de pharmaciens d’officine par des toxicomanes n’a cessé de baisser.

Asud-Journal et l’Ordre National des Pharmaciens se proposent d’agir concrètement pour améliorer la situation.

Dans un premier temps, l’ensemble des situations de rejet dont sont victimes les usagers vont être recensées afin d’établir une typologie. Si vous-même ou l’un de vos proches avez été victime d’un refus de délivrance, contactez Asud ou l’Ordre National des Pharmaciens à l’adresse suivante :

ASUD
206, rue de Belleville
75020 Paris

Ordre National des Pharmaciens
4, avenue Ruysdaël
75008 Paris

Contactez l’Observatoire du Droit des Usagers picto-odu

Pharmaciens et usagers, le dialogue nécessaire

Pharmacienne, Marie Debrus a effectué de nombreuses missions humanitaires pour la mission Rave de Médecins du monde. Sa double légitimité, de docteur en pharmacie d’une part, et de militante de la réduction des risques d’autre part, lui a permis d’explorer de nouvelles pistes dans la complexité des relations entre pharmaciens d’officine et usagers de drogues. C’est la synthèse de ce regard privilégié qu’elle nous a livré lors des troisièmes États généraux des usagers de substances illicites (Égus III).

Nous avons réalisé cette enquête financée par la DRASSIF en 2004 puis en 2006 (compte-rendu disponible auprès d’ASUD). Celle-ci était axée, non pas sur la substitution, mais sur l’accès aux Stéribox® en pharmacie. Nous avions prévu d’aller rencontrer une centaine d’officines à chaque fois. La première année, nous avons ainsi visité 93 pharmacies sur 6 arrondissements parisiens, les 1er, 2e, 3e, 10e, 14e et 19e. En 2006, nous avons porté l’enquête aux 12e, 13e et 20e arrondissements.

C’est une répartition géographique large avec des quartiers aux couleurs différentes. Nous avons tiré au sort les pharmacies visitées pour rester impartial et le plus objectif possible.

Au final, nous avons couvert 40 à 60 % des pharmacies de chaque arrondissement. L’image obtenue est donc assez représentative de la situation au sein de la capitale.

Enseigne-pharmacie-6Ouvrir le dialogue

L’objectif principal était d’informer le pharmacien sur l’importance du Stéribox® comme outil de prévention dans la transmission du VHC. Afin de favoriser les discussions et l’échange, nous avons mis en place un questionnaire qui ne portait pas seulement sur la question de la mise à disposition du matériel stérile, mais nous permettait d’aborder la question plus large de la perception des usagers de drogues par l’équipe officinale. Les questions étaient variées :

« Rencontrez-vous des problèmes dans votre officine ? Mettez-vous à disposition des seringues, des Stéribox®, des traitements de substitution, etc. ? »

Cette approche nous permettait d’ouvrir rapidement le dialogue et de discuter de la place de l’usager. Il est vrai que tout est lié, et nous ne pouvions pas poser la question de l’accès au Stéribox® sans aborder celle de l’accès aux traitements de substitution.

Le travail effectué sur les deux années était un peu différent. En 2004, les quartiers choisis étaient également plus exposés aux problématiques des drogues qu’en 2006. Je tiens à préciser qu’il s’agit de la situation parisienne afin de rester prudent quant à une éventuelle extrapolation. Par ailleurs, même si je vous présente un résultat global, une impression générale de notre travail, je tiens à souligner qu’il existe des situations très variées : du pharmacien qui expérimente l’échange de seringues dans son coin à celui qui aura une position extrême, rêvant encore d’un monde sans drogue.

Comprimés

Un jeune violent, agressif…

La plupart des équipes rencontrées ne comprennent pas le terme « usager de drogues ». Elles parlent plus volontiers de « toxicomane ». Nous devions utiliser ce même vocable pour nous faire comprendre. Elles ont une idée simplifiée de l’usager, plutôt fantasmée, proche de l’image véhiculée au cours des années 80 : un jeune violent, agressif, qui consomme des drogues parce qu’il est suicidaire, impossible à raisonner, avec qui on ne peut pas discuter. Les pharmaciens m’ont parlé à maintes reprises d’expériences assez fortes où ils ont été agressés physiquement, insultés… Cependant, lorsque je leur demandais quand l’événement avait eu lieu, j’apprenais que cela remontait à quelques années déjà. Ils restent traumatisés par une mauvaise expérience, ils ont peur et se sentent en danger. Le dialogue sur ce thème était ainsi difficile et délicat.

Préparateurs et pharmaciens n’avaient pas très envie d’aborder le sujet, mais ne le disaient pas ouvertement. Ils préféraient faire des détours et utilisaient de multiples prétextes. Nous avons persévéré et multiplié les visites et les rendez-vous. Nous avons finalement pu tenir de longues conversations, parfois très intéressantes. Apparemment, j’étais la première personne avec qui ils discutaient des usagers et des drogues. Ils se sentent un peu isolés, en porte-à-faux entre le médecin et l’usager. Les officinaux doivent gérer l’usager, mais ils ne savent pas comment faire, vers qui se tourner ou à qui demander conseil et soutien. Nous voulions comprendre pourquoi et comment ils se retrouvaient dans cette situation. Même si je ne suis pas issue de la filière officine, le fait que je sois moi-même pharmacien a probablement aidé puisque nous avions une formation commune.

Les pharmaciens présents aux EGUS 3

Méconnaissance des drogues et du VHC

Le problème vient d’une méconnaissance sur le sujet des drogues. Tout d’abord, une méconnaissance des usages et des usagers. Comment comprendre l’usager si l’on ne connaît pas ses pratiques ? Puis, une méconnaissance vis-à-vis du VHC. Cela peut paraître étonnant de la part de professionnels de santé tels que les pharmaciens. En effet, ce virus est connu pour se transmettre par le sang, mais puisqu’ils ne connaissent pas les pratiques des usagers, les officinaux n’ont pas conscience du rôle du matériel de préparation à l’injection.

De nombreux pharmaciens m’ont dit : « Le VHC, je connais. Moi, je donne des seringues. Cela leur suffit amplement, c’est comme le sida. » Le problème est là. Les pharmaciens n’ont pas la conscience de l’importance de ce risque à travers le reste du matériel. La majorité des équipes ont déjà ouvert un Stéribox®, mais très peu savent à quoi servent les différents outils. Ils ne voient donc pas l’intérêt d’en distribuer. Selon eux, « cet outil va trop loin, il donne trop de facilité à l’usager ».

Incompréhension de la RdR

D’autre part, les équipes officinales ne comprennent absolument pas la démarche de réduction des risques. Les seuls objectifs recevables restent le soin et l’abstinence totale. L’usager s’en sort quand il est abstinent. Les pharmaciens refusent d’entrer dans une démarche de réduction des risques car ils la jugent inutile, ne saisissent pas ses buts et ses moyens. Ils ne discernent pas les enjeux et surtout, les bénéfices qu’elle peut apporter pour la santé des personnes, à plus ou moins long terme.

EGUS-3-Substitution-Pharmaciens

Malheureusement, cette démarche de réduction des risques n’est pas encore suffisamment enseignée en faculté. J’ai découvert le terme de RdR en lisant Asud journal alors que j’étais en stage en Centre de Soins Spécialisés pour Toxicomanes (CSST). J’ai ensuite rencontré des personnes sensibilisées sur le sujet qui ont su m’y amener, et j’ai finalement voulu m’investir dans ce domaine. Mais c’est le terrain qui m’a tout appris sur les sujets des drogues et de la RdR, pas la faculté de pharmacie. Même si à Paris, Patrick Beauverie y intervient de plus en plus et éveille progressivement les futurs pharmaciens à cette notion un peu particulière. (…)

Ni formés ni informés

Comment les pharmaciens pourraient-ils avoir une relation sereine avec les usagers sachant qu’ils ne sont pas assez formés ni informés sur les usagers et leurs pratiques, peu ou pas soutenus dans la gestion de l’usager ? Les officinaux se sentent désarçonnés, et nous notons une absence totale de « conduite à tenir » vis-à-vis de ces personnes. Aujourd’hui, le pharmacien ne dispose pas de toutes les notions nécessaires pour se positionner de manière éclairée sur la question des drogues. Chacun agit donc en fonction de ses convictions, et sa prise de position est souvent arbitraire puisque fonction de son vécu et de son jugement personnel. Ne pouvant comprendre l’officinal et la variation de ses réactions, les usagers peuvent perdre confiance dans ce professionnel de santé bien qu’ils aient inévitablement affaire à lui. L’avis personnel de l’officinal compte dans l’acceptation de la délivrance, mais il doit être éclairé d’éléments scientifiques et objectifs.

La relation entre usager et pharmacien étant biaisée, elle est compliquée et très conflictuelle.

Le Subutex®, bouc émissaire de la substitution

Les journaux télévisés dénoncent le trafic de Subutex® et son coût. Dans la presse, il ne se passe pas une semaine sans qu’on nous répète que les usagers l’utilisent comme une drogue en le shootant ou le sniffant, et que la France est la plaque tournante de ce trafic alimenté par des médecins et des pharmaciens.
Dernièrement, Le Monde nous apprend même qu’un chauffard était sous Subutex® sans autre explication. Pas besoin d’en dire plus, tout est la faute au Subutex®

S’il faut bien reconnaître l’existence d’un marché noir et de mésusage/usage alternatif, la fougue avec laquelle on stigmatise ce médicament n’est-elle pas un peu disproportionnée ? Pourquoi ne pas stigmatiser les benzodiazépines dont une grande quantité est revendue dans les rues ? Pourquoi parle-t-on toujours des dérives sans jamais parler des bénéfices de ce traitement ? Le Subutex® concentre les frustrations, les méconnaissances, les fantasmes et les peurs. C’est un bouc émissaire.

Le bouc émissaire de la substitution, car il cache les attaques envers un groupe de personnes, les toxicomanes, et plus particulièrement les usagers de Subutex®. Alors, plutôt que de rappeler encore une fois les bienfaits de la substitution, il est temps de s’interroger sur le pourquoi de cette rhétorique.

Bloodi-jongle-Substitution-OuinLa faute au tox

Le tox, c’est l’autre, celui qui a pris du plaisir interdit et qui l’a bien cherché. Il a commis une faute et il est coupable. Et à tout coupable, il faut une punition. Dès lors, pourquoi donnerait-on une « drogue » payée par les contribuables ? Pourquoi lui ne devrait-il pas pointer tous les jours à la pharmacie, ne lui contrôlerait-on pas les urines pour voir s’il n’a pas récidivé ? Comme si, pour expier sa faute, l’accès aux soins devait être un chemin de croix. C’est ainsi que des journalistes de Libération se sont fait plusieurs prescripteurs dans une journée en dénonçant la facilité avec laquelle ils avaient obtenu le produit. Ce qu’on reproche au Subutex®, c’est son accès « trop facile » : pas de verrouillage CCST/hôpital, prescription de 28 jours, pas d’obligation de consultation psy ni d’analyses d’urines.

Parler de laxisme sans parler de l’accès au traitement, et encore moins de la question morale, c’est méconnaître la substitution et les addictions. Bref, c’est une erreur. Plus l’accès sera facile, plus il y aura de personnes dépendantes aux opiacés qui franchiront le pas de la substitution et du soin.

Mais même avec la meilleure volonté du monde, cette facilité d’accès entraînera des dérives qu’il faudra contrôler, voire aménager. Par exemple, avec une substitution à la buprénorphine injectable, pour que le « mésusage » devienne traitement et que les injecteurs de Subutex® soient traités comme des patients.

La peur de l’avenir

Le Subutex® a remplacé l’héroïne comme produit de rue, et la caricature de l’usager de Subutex® celle du junky à l’héroïne. Fini l’héroïnomane, voilà les usagers de Subutex®, en bande, oisifs, accompagnés de chiens, habillés de couleurs militaires, décorés de piercings, qui achètent leur Sub au marché noir et qui l’injectent. Avec le deal de rue et les seringues qui traînent, ils sont devenus la partie visible des personnes sous Subutex®.

Une population qui fait peur à la société. On ne compte plus les pétitions de quartier contre l’installation de centres d’accueil. Mais de quoi a-t-on peur ? Ces marginaux n’illustrent-ils pas une série d’échecs ? Échec de la lutte contre la drogue, dont le Subutex® est un avatar, échec de la Sécu, qui n’arrive pas à renflouer ses comptes, échec de la valeur travail si chère à notre Président, mais aussi et surtout échec d’une société plus juste, qui laisse une partie de ses enfants sur le bord de la route. L’insécurité qu’ils représentent, c’est la crise des valeurs et la peur de l’avenir !

Notre responsabilité est de militer pour une plus grande tolérance envers l’autre et ses différences, et non de bâtir une société plus propre à défaut d’en faire une plus juste.

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