Speed story

Comme l’héroïne, la méthadone et de nombreuses autres drogues, ce fut un scientifique allemand, Edeleano qui fabriqua, en 1887, l’amphétamine à partir de l’éphédrine puis sa découverte fut oubliée. Divers scientifiques s’y intéressèrent en faisant des recherches sur les « antinarcotiques ». Puis ce furent les américains qui la mirent sur le marché sous le nom de Benzédrine® en 1937. On trouvait qu’elle rendait euphorique et travailleur tout en aidant à traiter la narcolepsie et les troubles de la concentration ainsi que l’asthme. Elle était préconisée pour 39 indications. En 1938, les allemands mettent au point la méthamphétamine qu’ils testent massivement auprès des militaires. C’est la Pervitin® que les anglo-saxons nomment Methedrine®. Durant les années d’après guerre et 50, après le japon, c’est Europe et les Usa qui confrontés à de véritables épidémies d’abus d’amphétamines. Voyant les dégâts causés par ces excès, l’industrie pharmaceutique chercha à inventer un produit coupe faim, stimulant, non euphorisant. Il en apparut des dizaines : phenmétrazine, fenfluramine, Fringanor@. Les risques d’abus, de dépendance et effets secondaires furent souvent plus nombreux que les avantages et ils furent retirés réservés à certains spécialistes. Aujourd’hui, en France, seul les hôpitaux peuvent délivrer amphétamines et anorexigènes (coupe faim) dans les cas de narcolepsies, troubles de l’attention et graves cas obésités.

Drogues de guerre

La méthamphétamine donne de l’énergie, de l’assurance, rend agressif et surtout recule le seuil de la fatigue. Dès le début de la deuxième guerre mondiale, les belligérants comprennent les avantages d’un tel produit. Grâce à la pervitin®, les nazis lancent leurs fulgurants blitzkrieg. Des dizaines de millions de doses furent dispensées aux troupes. Au moment de l’invasion de la Russie, les cruels SS qu’on avait laissé piétiner durant des semaines, furent exhorées à semer implacablement la terreur en Ukraine puis on les gava de Pervitin. Les barbares nazis galvanisés par la méthamphétamine, écumant d’agressivité, laisserent libre cours à leur penchants sadiques. De nombreuses opérations spectaculaires nécessitant une endurance inouïe furent réalisées. Ainsi la libération urgente de Mussolini mobilisa par commando allemand qui s’entraîna intensivement, soutenu par la drogue, pour enlever le duce. Les scientifiques nazis essayèrent maintes combinaisons, associant parfois amphétamine, cocaïne et opiacés pour explorer les limites de la résistance et des possibilités humaines sur leurs soldats et… dans les camps de la mort. Cependant la prise d’amphétamine entraînait fréquemment trop de confusion et d’effets secondaires. Les enjeux étant trop importants, les médecins recommandèrent plutôt l’usage prolongé de pilules fortement dosés en caféine. Les commandos italiens préféraient les tablettes de « Simpamina D » ( Dextrometamphetamine). Le besoin d’action provoqué par ce produit étant irrésistible.
A la fin de la guerre le « Times » titrait en première page : « La méthédrine a gagné la bataille d’Angleterre. » On découvrit alors que cette drogue a permis aux aviateurs de tenir les cadences de dizaines d’heures de vol non stop, la RAF, manquant cruellement de pilotes. En 3 un peu plus de 3 ans les anglais en avaient consommé 72 millions de doses. Les GI’s en ont consommé 180 millions de comprimés durant ce conflit. Plus tard au Vietnam, ils étaient 10% des à en en consommer. Au Liban les milices vendaient la méthamphétamine à leurs ennemis en la coupant avec de l’héroïne. Cela atténuait la descente et les accrochait plus sévèrement. Récemment, en Afghanistan, des pilotes de chasse US ont tiré sur une patrouille canadienne, en tuant plusieurs, les prenant pour des Talibans. L’enquête révéla qu’ils avaient abusé de la Ritaline® qui leur était très légalement prescrite pour maintenir vigilance et combativité durant leurs missions qui durent généralement plus de 12 heures.

Guerre, drogue et folie…

En 1995, Shawn Nelson, ancien GI défonçait la ville de Clairmont en Californie avec un tank volé de 60 tonnes jusqu’à ce que la police l’abatte. Dans « Cul de sac » le film sur cette affaire, les auteurs expliquent le rôle joué par la « meth » qu’il avait découvert à l’armée et qui l’avait rendu fou.. Saura-t-on un jour quelle fut l’influence réelle de la methamphétamine dans les décisions de Hitler. A partir de 1942, le fameux Dr Morell, son médecin personnel lui administra régulièrement des injections d’un mélange variable appelé « Vitamultin » dont on sait qu’il contenait de la methamphétamine et parfois des opiacés sans parler des badigeonnages du larynx de cocaïne. Ses états psychotiques, sa paranoïa et sa mégalomanie peuvent trouver là des éléments explicatifs pertinents. De même que sa fin. Hagard, tremblant, confus et mentalement diminué.

Senyoku, kamikazes et Philopon

Le japon fut le premier pays a payer un très lourd tribut à sa politique de guerre ; dès le début des années 40, le pays encouragea vivement l’utilisation des methamphétamines, en vente, libre pour faire face aux exigences de la guerre. Les militaires et tous ceux qui travaillaient dans l’industrie de guerre étaient encouragés à consommer pour la plus grande gloire de l’empire du soleil levant. Dans l’armée les consommateurs étaient 500 000. Le speed leur donnait le « Senyoku » (énergie guerrière). Les Kamikazes étaient fréquemment défoncés à mort au Philopon, méthamphétamine baptisée ainsi parce qu’en grec ancien cela signifie « qui aime le travail ». Après la guerre, les stocks, surtout militaires, étaient énormes. Déboussolés par la défaite fulgurante et le drame d’Hiroshima, les consommateurs étaient des millions. « « Philopon vide la tête et donne le tonus au corps » disait une pub. Ce fut une épidémie de psychoses, de dépressions… Le gouvernement réglementa la vente des comprimés et des poudres mais les formes liquides et injectables étaient toujours librement vendues. Beaucoup se mirent à injecter. Ce fut une catastrophe : pétages de plombs, crimes, suicides et passages à l’acte furent innombrables. La moitié des meurtres commis au début des années 50 à Tokyo y sont attribués. Le nombre des toxicomanes avérés aux amphétamines se chiffrait par centaines de milliers. On estime que 5% des jeunes de 15 à 25 ans était accrochés. La législation devint plus stricte mais les énormes stocks de drogues étaient passés dans la clandestinité et firent la fortune des yakusas. En 1954, les lois d’une sévérité inouïe furent promulguées. De nombreux consommateurs écopèrent de 10 ans de travaux forcés et d’amendes énormes et en 1955, il y eut « que » 32143 arrestations de contrevenants à la loi sur les stimulants. La mafia s’était mise à fabriquer des tonnes. On s’attaqua alors vigoureusement aux produits précurseurs et en 1958 il n’y eut plus que 271 arrestations.

Drogues de l’aveu et d’obéissance

La police de certains pays totalitaires comme l’Argentine sut faire un usage très particulier de ces produits. Les victimes étaient anesthésiées avec un mélange de scopolamine et de barbiturique puis on lui injectait une dose de methamphétamine. Sous l’effet du choc elle se mettait parfois à révéler, sans vraiment s’en rendre compte, ce que le bourreaux voulait savoir, allant jusqu’à s’accuser de crimes imaginaires. Des psychiatres inventèrent la narco-analyse en mélangeant diverses doses de penthotal barbituriques et methédrine. pour explorer l’inconscient de certains malades plongés dans un état « hypnagogique ».Le mélange engendrait une deshinibition, un besoin de parler, se confier mais aussi parfois des logorrhées compulsives où il arrivait que le malade évoque des faits totalement imaginaires. Ces pratiques ont toutes été abandonnées car peu sûres et un peu « fantaisistes ». La Ritaline ® (methylphenidate), est utilisée chez les enfants hyperactifs qu’elle calme en agissant de façon paradoxale. Elle les aide à se concentrer et ils deviennent plus sociables. Du coup de plus en plus de parents, aux USA surtout, cherchent à faire prescrire cette pilule de l’obéissance à leurs enfants dès qu’ils semblent un peu turbulents

Amphétamines et dopage

Les sportifs ont payé un lourd tribut aux amphétamines. Les combinaisons de la « petite famille » Mémé (Mératran®), Pépé (Pervitin®), les Tonton (Tonedron® et Maxiton®), Lili (Lidépran®), Lili (lidépran®) et les copains (Captagon®) ont fait des ravages dans les pelotons cyclistes.
Ce fut le décès du coureur Tom Simpson au sommet du Mont Ventoux lors du tour de France 1967 qui alerta l’opinion publique. Les yeux exorbités, la bave aux lèvres, la gueule tirée, il faut le voir sur les photos de l’époque, ravagé par l’abus de Maxiton®. A ce moment la presse sportive commence à s’intéresser aux comportements délirants de certains athlètes qui fonçaient comme des buffles enragés puis s’effondraient, ravagés par les abus d’amphétamines. Les livres sur le dopage sont pleins d’anecdotes édifiantes : des coureurs ont les mâchoires tellement crispées qu’on n’arrive plus à les faire boire, d’autres sont tellement délirants qu’il faut les évacuer avec une camisole de force. Les stimulants masquent la fatigue et empêchent la récupération et épuisent dramatiquement les organismes déjà éprouvés qui alors ont besoin de quantités encore plus importantes pour continuer.. le cycle est infernal et se paie souvent au prix fort :, problèmes cardiaques et autres séquelles diverses, crises de démence, décès précoce. Notons que les amphétamines étaient souvent revendues par leurs préparateurs aux athlètes entre 100 et 200 fois plus chers que le prix en pharmacie.

« Amphétaminomanie »

Aux Usa et dans l’Europe d’après guerre et jusqu’au milieu des années 70, il y eut quelques vagues «d’amphétaminomanie » avec des conséquences sociosanitaires graves. En Amérique, où les comprimés n’étaient plus en vente libre, les amateurs se sont tournés vers les inhalateurs de benzédrine® qu’ils démontaient pour en extraire l’équivalent de 25 pilules d’amphétamine.

Chiffres vertigineux:

En 1966, en Angleterre, les personnes dépendantes des amphétamines sont évaluées à 80 000. En France en 1970 les seules pharmacies ont délivré plus de 10 500 000 comprimés d’amphétamines et dérivés. En 1971, les pharmacies US délivrent 12 milliards de comprimés d’amphétamines diverses. Au début des années 70 aux USA, certains en injectaient jusqu’à 5 grammes de méthédrine en ampoule par jour

Les gardiens de prison en ramenaient facilement aux détenus qui se plaignaient de difficultés respiratoires. La suède, très libérale à cette époque, connut une importante vague d’injection d’amphétamine. Une pub pharmaceutique y affirmait « Deux pilules valent mieux qu’un mois de vacances ! ». Dans la France des années 45 à 60, les amphétamines furent souvent utilisées par les médecins pour faire face à une clientèle de plus en plus importante qui bénéficiait depuis peu de la toute nouvelle sécurité sociale. Durant l’épidémie de grippe de 1952-53, il y eut de sérieux cas de pétages de plombs dans le corps médical confronté à une surcharge de travail très éprouvante et qui recourait souvent aux « amines psychotoniques » pour y faire face.

« Speed kills »

Vers le milieu des années 60 aux USA, des milliers de jeunes hippies se dirigeaient vers la Californie où ils s’échouaient souvent. Certains shootaient du speed dans des « runs » de12 jours, sans dormir. Jusqu’à cette période la Méthédrine® était facilement délivrée. Quand l’accès devint plus réglementé, les gangs de motards, déjà gros consommateurs, se lancèrent dans la fabrication et le trafic. Des médecins se spécialisèrent. Les riches branchés passait en plusieurs fois par jour pour leur piqûre de « survolteur », réputée aphrodisiaque dans l’ambiance permissive de ces années « peace and love ». Le fameux Summer of Love de 66 se terminait très mal pour des nombreux de jeunes marginaux qui atterrirent dans les hôpitaux psychiatriques où l’on ne savait qu’en faire. Depuis les années 50 chaque génération eut ses victimes sacrificielles. Rockers, Mods, Hippies, Hardrockeux, Punks et Skinheads jusqu’aux teuffeurs d’aujourd’hui, ont versé leur obole en sacrifiant leurs neurones à la méchante folie des speeds.
Des Dexies Midnight Runners jusqu’aux « Mothers’s little helper » des stones en passant par la saga des Freaks Brothers l’usage des amphétamines a souvent été profondément associée, utilisés, revendiquée par certains sous groupes de la contre culture.

Comprendre ???

Les millions de gens qui ont pris des amphètes n’ont pas tous mal fini quoique… John F Kennedy par exemple, fameux « speedhead », fonctionnait beaucoup à la dexamphetamine. Jean Paul Sartre a écrit « critique de la raison dialectique » sous amphetamine. Le père d’un de nos anciens ministres de l’intérieur, surnommé « Tonton Maxiton » par les députés était connu pour ses interminables harangues dans l’hémicycle de la nation, qui ne s’arrêtaient qu’avec les effets de la methamphétamine. Au japon de plus en plus de « salarymen » (cadres) japonais deviennent « karosaï » (travailler à mort ) et meurent d’épuisement ou deviennent fous après avoir travaillé 100 heures par semaine durant des années.
Guettez la sortie du prochain numéro de votre magazine préféré où ASUD vous expliquera pourquoi l’abus de stimulants grille les neurones et pourquoi nous ne semblons pas tous égaux devant les drogues, certains étant plus égaux que d’autres comme aurait dit Coluche »…

Histoire du rachacha (ou décoction de têtes de pavots)

Dans l’antiquité

La décoction ou la “ confiture ” de pavots existe depuis la nuit des temps. Les Romains l’appelaient “ diaconium ”. Les sirops opiacés et autres “ dormants ” de nos anciennes pharmacies ne sont rien d’autre. Ce furent des médications très largement utilisées pour toutes sortes de maux ainsi que pour leurs effets calmants. Encore au début de ce siècle la mortalité enfantine due à l’abus de “ diacode ” était très élevée dans le nord de la France. Les parents en donnaient aux enfants pour qu’ils dorment pendant qu’ils travaillaient 12 h par jour dans les manufactures.
En Inde c’était la drogue de choix des pauvres, qui appelaient « affioni », sur un ton teinté d’un mépris envieux, les riches qui pouvaient se payer du véritable opium. En Perse, au 17 et 18e siècle on trouvait un peu partout des « Coffee Shop » où l’on consommait du « Kokhnar » qui n’était autre qu’une décoction de têtes de pavots. Dans ces endroits l’ambiance pouvait être surprenante pour un étranger. Les hommes en arrivant, y parlaient fort, s’engueulaient et parfois s’insultaient puis, au fur et à mesure que le « Kokhnar » agissait, leur comportement changeait et ça se terminait par des courtoisies, des compliments et parfois de chaudes effusions. C’était une espèce de rituel de régulation sociale servant à résoudre les conflits et à évacuer les tensions.

Kompot et Khanka

Aujourd’hui dans les pays de l’est (Russie, Bulgarie…) les paysans ont souvent des plants de pavots à opium dans leur jardin. Ils utilisent en général les graines pour la pâtisserie mais les anciens apprécient une décoction le soir pour aider à dormir et pour soulager des maux qui peuvent affliger la vieillesse.

Dans ces mêmes pays on trouve également le fameux “ kompot ” ou “ khanka ” consommé par certains junkies locaux. Après avoir cuit les pavots, on y dilue des comprimés d’anti histaminiques afin de réduire les démangeaisons. Ensuite on filtre plusieurs fois à travers un linge. On rajoute de l’anhydride acétique, de l’acétone et du vinaigre puis après quelques autres manipulations on récupère un film noirâtre : une héroïne très instable qui doit être injectée dans les heures suivantes.

En Australie, on connaît bien le thé aux graines de pavots. Les plus acharnés font bouillir environ 300 grammes pendant dix minutes avec des citrons, filtrent et refont bouillir le liquide pour réduire de moitié. Le résultat est très amer et contient environ 20mg de morphine D’autres broient les graines et en font une infusion. En Tasmanie, des mecs sont salement accro aux décoctions de pavot.

Le Rach, un produit saisonnier

Déjà au début des années 70, les premiers junkies allaient au Maroc pour décrocher de l’héroïne marseillaise. Là bas, des décoctions de grosses têtes de pavot leur permettaient de soulager le manque et de se sevrer progressivement. De retour en France, certains découvrirent les champs de notre beau pays mais gardèrent jalousement le secret. Ce n’est qu’au début des années 90, qu’on entendit parfois parler de “ Rach ” ou de “ Rachacha ”. Depuis on en trouve tous les étés. Fumé sous forme de boulette mélangé à du tabac dans des Bongs mais les effets sont assez légers. Le Rachacha n’est pas vraiment fait pour être fumé contrairement au “ chandoo ” (ou opium à fumer) . Gobé par petits bouts il sert parfois à amortir une descente d’ecstasy ou d’acide . En général on trouve le « rach » en été mais les plus prévoyants font des provisions qui peuvent durer jusqu’en hiver. Les prix varient de quelques dizaines de F à 100F pour un gramme.

Histoire du protoxyde d’azote (ou gaz hilarant)

Découvert vers la fin du XVIIIème siècle, le protoxyde d’azote attira l’attention grâce à ses propriétés analgésiques et anesthésiante. Le dentiste Wells fut l’un des premiers praticiens à l’utiliser pour arracher des dents sans douleur. Mais ce pionner abusa régulièrement du fameux gaz puis passa à l’éther et au chloroforme avant de ce suicider. A la fin du XIXème siècle, le philosophe et physicien, William James, s’exclama à propos du N2O : «voilà le bien et le mal réconciliés en une même hilarité !», sous l’effet du gaz. Il assimilait les effets à une experience religieuse qu’il qualifiait de «délirant ravissement théorique».

Durant plus d’un siècle, des forains organisèrent des séances collectives d’inhalation de gaz hilarant. C’est une attraction courue : des gens respiraient ce fameux gaz et se donnaient en spectacle en titubant avec l’air hilare.
De nos jours, le protoxyde d’azote, principalement utilisé en médecine, est associé à de l’oxygène, pour favoriser les accouchements difficiles. Les dentistes s’en servent peu en dehors de certain pays de l’ex-URSS. Il est également utilisé dans l’industrie alimentaire, et les bonbonnes de chantier débitées à 1€ le ballon dans les teufs peuvent s’avérer une affaire juteuse.

Histoire et usage médical de la kétamine

Découverte en 1962, la kétamine est un des anesthésiants les plus largement étudiés (1)… Expérimentée la première fois sur l’être humain en 1965 comme anesthésique général, elle suscita un intérêt particulier pour son action brève et sûre. Elle fut largement utilisée lors de la guerre du Vietnam par des GI’s blessés qui en usèrent et en abusèrent et racontèrent comment ils voyaient leur corps inanimé depuis une conscience flottant quelque part au plafond…
Dans les années 70, des chercheurs, tel Stanislas Grof, inventeur de la psychologie transpersonnelle, l’expérimentèrent comme outil d’exploration d’états de conscience modifiée. En Russie, on soignait le lancinant syndrome du « membre fantôme » des amputés (la sensation d’avoir mal à la main d’un bras coupé) grâce, en partie, à ses effets analgésiques et « dissociatifs ». La drogue pourrait permettre de vivre plusieurs états de conscience à la fois. Dans ce pays, on s’en servit également pour les sevrages d’alcool et d’héroïne, mais sur le mode aversif (en suscitant un réflexe de dégoût). Les succès furent mitigés mais pas inintéressants (2).
Karl Janssen, un psychiatre anglais spécialiste de la kétamine suggère que la drogue, administrée sous contrôle médical, pourrait être utilisée au même titre que les électrochocs pour traiter certaines maladies mentales. Actuellement, la kétamine est utilisée, associée à d’autres produits, l’anesthésie des enfants, personnes âgées ou fragiles. On l’emploie également en médecine d’urgence, sur les champs de bataille ou lors d’accidents… pour les amputations, soulager les fortes douleurs, notamment chez les grands brûlés… Dans certains Etats US, elle sert à exécuter « humainement » les condamnés à mort par injection létale. Dans ce même pays, des gays pratiquant une sexualité particulièrement hard, utilisent kétamine et cocaïne pour anesthésier celui qui subira le head fucking.
Son autre usage est vétérinaire. On s’en sert pour anesthésier les animaux avant une opération ou pour les neutraliser. L’appellation d' »anesthésiant pour bestiaux » n’est peut-être pas pour rien dans son effet attractif.

(1) Plus de 6500 études sur le produit (Medline) dont une bonne partie sur l’être humain contre 800 publications sur la MDMA, dont très peu, par contre, concernent une expérimentation humaine.
(2) Gardons à l’esprit que dans l’ex-URSS, beaucoup de produits furent utilisés davantage pour leur prix de revient extrêmement faible et leur facilité de fabrication que pour leurs réelles qualités thérapeutiques.

Un Brève histoire de l’iboga

« J’ai marché ou volé sur une voie longue et multicolore, ou sur de nombreuses rivières, qui m’ont conduit à mes ancêtres qui, à leur tour, m’ont conduit aux grands dieux. »
C’est par ces quelques mots que le nouvel initié à l’un des différent cultes Bwiti tente de communiquer son expérience mystique, résultat d’heures de chants et de danses rituelles, associé à la prise d’une préparation à base de racine d’iboga. L’utilisation rituelle de l’iboga est principalement connue des tribus Fang et Mitsogho du Sud-Gabon. D’après la tradition orale, cette connaissance et son utilisation, ainsi que celles d’autres plantes médicinales ou psychotropes, dont sont issus les mythes fondateurs de la religion Bwiti leur aurait été enseignée par les pygmées de la forêt équatoriale.

Les européens découvrent la plante en 1819, à travers la description du Gabon d’Edward Bowdich. Dans leurs rapports, les officiers de district du Cameroun évoque cette « plante qui stimule le système nerveux, qu’on emploie pour effectuer de longues marches, de grands voyages en canoë ou pour rester éveiller la nuit. » C’est en 1939 qu’apparaît sur le marché pharmaceutique le Lambarène, des comprimés dosés à 0,20g. d’extrait d’iboga correspondant à 8 mg d’ibogaïne, dont la composition aurait été inspirée par le docteur Schweitzer, grand marcheur et explorateur infatigable. Haroun Tazieff, vulcanologue, raconte dans son livre: « Le gouffre de la pierre saint Martin » son expérience du lambarène, classé comme stimulant neuromusculaire, effaçant la fatigue, indiqué en cas de dépression, de convalescence, de maladies infectieuses, d’effort physique et intellectuel anormal. Devenu par la suite l’un des dopants préféré des sportifs d’après-guerre, le Lambarène fut retiré du marché en 1966, et l’ibogaïne interdite à la vente avant d’être classé comme produit dopant par le C.I.O. en 1989. C’est en testant ses vertus psychédéliques que Timothy Leary, et d’autres avec lui constate son pouvoir anti-addictif. Parmi eux, le futur docteur Lotsof, l’un des pionniers du traitement à l’ibogaïne qui lancera les premiers protocoles d’études cliniques. Ce n’est que plus tard que l’on apprendra que la C.I.A. menait déjà dans les années 50 un programme d’étude sur une population de morphinomanes afro-américains, étude dont les résultats sont toujours classés top-secret.

Histoire de l’héroïne

De l’opium dans les habitats néolithique

Le pavot à opium est connu depuis des milliers d’années. On a retrouvé des capsules et des graines dans des habitats néolithiques européens datant de 5000 ans avant JC. Les sumériens (région de l’actuel Irak) le connaissaient 4000 an avant JC. Un de leurs idéogrammes désignait le pavot, traduit par hul, ce qui signfie joie ou réjouissance. Ils faisaient le commerce de ses graines ainsi que de l’opium à travers tout le bassin méditerranéen et ce jusqu’en Inde…

Il était aussi connu des Égyptiens et notamment des pharaons qui le consommaient certes pour ces vertus thérapeutiques mais aussi pour ces effets psychotropes…

Dans la Grêce Antique, Homère, dans l’Odysée, parle d’un étrange breuvage probablement à base d’opium, le Nepenthes, boisson procurant l’oubli des chagrins… Ce serait donc le lait du pavot à opium qu’Hélène utilisa pour soulager son angoisse. Ce breuvage était tellement répandu à cette époque que les Grecs de l’Antiquité représentaient sur des camées la déesse de la nuit, Nyx, distribuant des capsules de pavot. On a également retrouvé des figurines en terre cuite provenant de Knossos, surmontées d’une couronne faite de graines de pavot incisées, et une des cités de la Grèce Antique portait le doux nom de Opion, la cité du pavot à opium.

Selon la légende, le médecin de Néron, empereur romain ( 37/68 après JC) aurait concocté une boisson composé d’une cinquantaine de substances mais où domine l’opium afin de vaincre les maux les plus divers, le Thériaque…

C’est à Rome que sa première description scientifique est faite par Dioscoride au premier siècle de notre ère. Dans la Rome impériale en 312 il existe plus de 800 boutiques vendant de l’opium, dont le prix, modique, était fixé par décret de l’empereur…

L’empire arabe (7 siècle après JC) développa le commerce et la culture du pavot et participa à son essor dans tout l’ancien monde jusqu’aux Indes durant les conquêtes musulmanes…

En Europe, on voit apparaître l’opium plutôt vers le 15 è siècle avec le développement du breuvage de Philippe Théophraste Bombast de Hohenheim, resté célèbre sous le nom du Docteur Paracelse . Boisson ressemblant étrangement au Thériaque. Il qualifia cette potion de « supérieure à toute substance héroïque. Il la nomma le Laudanum , celui qu’on loue, raison pour laquelle on le soupçonna d’être lui-même opiomane…Il mourut et sa potion se répandit dans toute l’Europe…

Le Laudanum fut repris et étudié par Sydenham, médecin anglais et la consommation d’opium se développa. On le retrouve sous la forme du laudanum utilisé comme apéritif en Angleterre puis sous forme de pilules d’opium vendues brutes en pharmacies…

Au 19 è siècle en Grande-Bretagne, il est consommé sous forme de boulettes tandis que l’habitude de le fumer arrive en France sous la forme de Chandou, opium raffiné…

C’est au début du 19è siècle que l’allemand Sertürner, isole la morphine, premier alcaloïde chimiquement obtenu…Il l’appela ainsi en raison du Dieu romain du sommeil Morphée… Lorsqu’en 1850, la seringue hypodermique fut inventée, l’utilisation de la morphine se développa car elle permettait de soulager quasi immédiatement la douleur… Mais le corps médical s’inquiéta rapidement de la forte dépendance que causait la morphine et des études furent entreprise pour éliminer ses propriétés addictives…

Bayer commercialise l’heroïne

pub_hero2C’est dans ce contexte que Wright, synthétisa l’héroïne en 1874. Il en transmit un échantillon a un de ses collègues pour le tester sur des animaux et la réponse fut : « prostration profonde, de la peur, un assoupissement profond , les yeux deviennent sensibles, les pupilles se dilatent, et chez les chiens on observe une salivation considérable avec dans certains cas, une légère tendance au vomissement. La respiration s’accélère dans un premier temps pour ralentir ensuite nettement, le rythme cardiaque diminue et devient irrégulier. Un manque de coordination musculaire marquée et une perte de tonus dans le pelvis et les membres postérieurs… sont les effets les plus notables »..

Wright en arrêta l’exploitation et de nombreux chercheurs ne lui vit aucun avenir… Sauf Dreiser, en 1897, testeur pour les laboratoires Bayer. Après l’avoir tester sur des animaux et des humains (dont lui même), il lui trouva une utilité pour les traitements de différents troubles respiratoires, grands maux de l’époque, tuberculose, bronchite et asthme.
L’héroïne semblait efficace et mieux encore d’après Dreiser, elle ne créait pas de dépendance. Il était même question de l’utiliser en produit de substitution de la morphine !!! Bayer enregistra se nouveau médicament sous le nom de Héroïne de l’allemand, « heroisch », héroïque.
Bayer lança une grande campagne marketing en envoyant des échantillons aux médecins, et avant la fin de l’année , Bayer exporta de l’héroïne dans pas moins de 23 pays. En 1911, le British Pharmaceucical Codex nota que l’héroïne était aussi addictive que la morphine et en 1913, Bayer en arrêta complément la production.

L’Etats-Unis et la prohibition

Au début du XXè siècle, les Etats-Unis en mêlant, Tempérance et racisme envers les populations asiatiques et dans un premier temps envers les philippins, stigmatisèrent l’usage d’opium. En découla la première de nombreuses lois anti-drogues, l’interdiction de l’importation d’opium sur le territoire sous occupation américaine sous quelques formes que ce soit et prohiber tout usage non médical.
Cette jeune nation, la plus forte économiquement, n’avait que peu de poids dans les pour-parler mondiaux, face aux puissances du vieux continent. Les Etats-Unis virent l’occasion de s’affirmer et de s’afficher comme une nation superpuissante. Ils devaient même porter un coup sévère aux Britanniques, importateurs d’opium en Chine. Les européens et les Britanniques en particulier, gagnaient beaucoup d’argent sur le dos des fumeries d’opium. Ils avaient créer, en Chine, suite à deux guerres qui permit la légalisation les importations d’opium, une population de toxicomanes, estimée à environ 27% de la population adulte et masculine en 1900.
Par la suite, l’héroïne, supplanta l’opium et la morphine et devint la plus importante des drogues addictives.
De ce fait, les Etats-Unis déplacèrent leur combat anti-drogues de l’opium à l’héroïne et celle-ci devint la cause de tout les maux ( une fois que les lois anti-prohibitionnistes furent votées !!!)… « La plupart des cambriolages, hold-up audacieux, des meurtres cruels et autres crimes violents sont, on le sait maintenant, principalement commis par des toxicomanes, qui sont, pour l’essentiel, à l’origine de l’alarmante vagues des crimes que nous subissons. La toxicomanie est plus contagieuse encore que la lèpre, et bien moins curable. Les toxicomanes sont les principaux vecteurs de maladies abominables (….). Combinées aux vieilles méthodes du trafic d’opium, la puissance sans précèdent des stupéfiants, dérivés de la chimie moderne, menace actuellement l’avenir même de la race humaine. A son insu, l’humanité est engagée dans une lutte à mort contre le plus dangereux ennemi qui ait jamais menacé son avenir. De l’issue de ce conflit dépendent la survie de la civilisation, la destinée du monde et le futur de la race humaine » Hobson, 1928, créateur de l’Association mondiale contre les stupéfiants.

French connection

La lutte contre la drogue fut repris par Anslinger aux Etats-Unis. Il détestait en bloc les communistes, la Mafia et les revendeurs de drogues, à un point qui frisait la paranoïa. Dans son autobiographie, The murderers, il écrit : « Je crois que nous devons tout particulièrement prendre garde à l’utilisation de la drogue comme une arme par les forces communistes, en chine, et n’importe où ailleurs en orient, en Europe et en Afrique. Il y a toutes les chances pour qu’un certain nombre de cocos et de leurs compagnons de route tendent la main à l’internationale du crime organisé. ». Il crée en 1930 le FBN ( Bureau Fédéral des Narcotiques) dont il devint directeur jusqu’à sa retraite en …. 1961.
Il parut évident pour lui que pour faire baisser la consommation sur le territoire américaine il fallait couper les voies d’approvisionnements. C’est pourquoi fut organisé à son initiative, une conférence internationale à Genève. Des lois nationales et non obligatoires firent remplacer par des lois internationales à caractère obligatoire. La production légale d’opium passa de 42.000 en 1906 à 16.000 en 1934. Soit une baisse de 82 % qui fut vite compensée par la production illégale !!!

C’est à partir de là que c’est développé un marché mondial illégal autour de l’héroïne. Tenu par les italiens aux Etats-Unis avec le règne de Lucky Luciano qui su surfer avec la fin des lois prohibitionnistes, par les corses de Marseille en France avec la fameuse French Connection qui assura apparemment 80% des importations américaines ou encore par les Européens en Asie où se fut la naissance du triangle d’or.

Be-Bop, rock et grunge

Depuis les années 30, on repère l’héroïne dans nombres des groupes minoritaires. On dit que le Be-Bop tire sa force de l’héroïne, qu’elle permet aux musiciens de s’isoler, de se ressentir envelopper par la musique. Le Be-bop légua à la nouvelle génération sa consommation de drogues et les écrivains de la Beat Generation comme Jack Kerouac, Allen Ginsberg ou Williams Burroughs vouaient un véritable culte aux grands junkies du jazz comme Charlie Parker. « Le jazz était la référence ultime des Beatniks, pourtant et peut être a cause de çà, peu d’entre eux étaient des musiciens. C’est du jazz qu’ils tirent le mythe de l’artiste solitaire, dépressif et torturé, qui joue en compagnie des autres mais demeure toujours seul. Ils parlaient la langue du jazz, vénéraient avec ferveur les musiciens décédés, et construisaient des rites communautaires autour des drogues chères aux jazzmen. Pour eux, le comble de la liberté, c’était le musicien dont l’art avait causé sa perte », Maynard, 1991, dans Venice West.

L’héroïne fut essentiellement associée à deux périodes musicales : le rock des années 70 et le grunge de la fin des années 80. Nombres d’artistes rock furent associées à l’héroïne, non pas pour leur consommation mais pour leur mort. Jimi Hendrix mourut d’une overdose de barbituriques, Janis Joplin succomba à un mélange fatal de tequila et d’héroïne et Jim Morrison mourut dans des circonstances étranges, on dit qu’il serait mort d’une overdose d’héroïne et qu’on l’aurait plongé dans un bain pour le réanimer. Sa femme mourut d’une overdose en 1975.
Le mouvement grunge se fit aussi remarquer, Andrew Wood, chanteur des Mother Love Bone, mourut d’une overdose, en 1990, Stéfanie Sargeant des 7 Years Bitch, succomba en 1993 et Kurt Cobain une semaine avant de se suicider fit une overdose.

« La presse tout comme le public adore les scandales liées à la drogue. Ils montrent le monde tel qu’il devrait être : les gens ont ce qu’ils méritent, leur fierté est mise au pas et la morale retrouve sa place. Mais il y a autre chose dans la satisfaction que le public éprouve à voir les stars et les aristocrates humiliés, et c’est tout à fait ignoble.(…) Nous jugeons l’héroïnomane comme une personne qui a volontairement choisi de vivre à l’encontre de la norme et des attentes de la société, et l’on ne s’étonne guère qu’il finisse mal. Les journaux aiment publier les récits édifiants et moralisateurs et le public adore les lire. Derrière tout cela se dissimule le sentiment confortable mais illusoire que nous détenons la vérité. » Julian Durlacher, dans Héroïne.

Pour conclure

« Certains estiment que maintenir un climat permanent de peur autour de l’héroïne ne peut avoir que des conséquences positives ; on est cependant en droit de penser qu’au contraire cela empêche tout progrès réel dans le traitement de ceux qui sont le plus affectés par l’héroïne : les toxicomanes. L’Occident ne peut pas non plus s’attendre a ce qu’à travers le monde les régimes dictatoriaux se transforment en gouvernements dociles et respectueux des libertés civiles alors que leur existence repose sur un commerce illégal. Cependant, de plus en plus de gens – dont beaucoup de convertis inattendus – remettent en question la pertinence du traitement actuel de l’héroïne dans le monde. Et il y a une chose sur laquelle tout le monde s’accorde, c’est que la politique actuelle ne marche pas. Pourtant, personne n’a le courage de faire le premier pas en suggérant une politique différente. Car telle est la puissance que dégage ce simple mot : Héroïne. » Julian Durlacher, dans Héroïne.

Petite anthologie de la coca et de la cocaïne

2000 avant Jésus-Christ : premières traces de culture et de consommation de coca au Pérou. XII siècle : Dans la civilisation Inca, la coca, divin présent du dieu Soleil, joue un r(tm)le fondamental. Elle est utilisée pour ses vertus euphorisantes et stimulantes. Son usage est strictement codifié et ritualisé

1533 : A la faveur d’une sanglante invasion, le conquistador Pizarro découvre l’usage de la coca par les indiens. Après en avoir interdit l’usage pour des raisons religieuses, les Espagnols prennent le contrôle de sa production et de son commerce. La consommation est encouragée auprès des indiens dont ils ont fait leurs esclaves ; afin d’augmenter leur productivité

1862 : découverte de l’alcaloïde cocaïne par un scientifique autrichien A.Nieman.

1871 : Angelo Mariani, un chimiste d’origine corse, passionné de coca, commercialise le fameux  » Vin Mariani  » à base de feuilles de coca qu’il cultive lui-même dans sa serre de Neuilly. Succès international phénoménal pour le « vin des athlètes ». Des papes aux plus grands écrivains, tout le monde en consomme. Mariani est déclaré bienfaiteur de l’humanité.

1880 : Freud s’initie avec enthousiasme à la cocaïne. Il s’en sert pour soigner sa dépression et préconise son emploi pour soigner les morphinomanes et certains malades mentaux. Premier cas de morphino-cocaïnomanies.

1884 : les Dr Koller et Jellinek expérimentent avec succès la cocaïne comme anesthésiant pour la chirurgie des yeux. On découvre ses propriétés d’anesthésiant local, notamment sur les muqueuses. Le chloroforme est alors peu à peu délaissé au profit de la cocaïne.

1885 : Pemberton, un pharmacien américain met au point une nouvelle boisson à base de cocaïne: le Coca-Cola.

1887 : Freud reconnait s’être trompé et met en garde contre les dangers de la cocaïne, ce qui ne l’empêche pas de continuer à en consommer…

1893 : Chambard publie  » Les morphinomanes  » et décrit les nombreux cas de morphino-cocaïnomanie. Certains prennent plus de 10 grammes de cocaïne par jour.

1902 : 1ere fabrication de cocaïne entièrement synthétique.

1906 : suppression de la feuille de coca dans le Coca-Cola

1908 : sous l’influence de la cocaïne, Stevenson écrit en 6 semaines « Dr Jekyll and Mr Hyde ». Une allégorie sur les méfaits de l’abus de cocaïne. A la même époque, sous la plume de Conan doyle, Sherlock-Homes résout ses énigmes en se badigeonnant les narines avec sa fameuse  » solution à 7% « .

1910 : début d’une grande vague de cocaïnomanie en occident. Jusqu’à 80 000 cocaïnomanes à Paris ! Certains perdent le contr(tm)le de leur vie et meurent complètement fous. Souvent associée à la morphine, l’abus de cocaïne commence à être considéré comme un problème social, ce qui permet de passer sous silence les ravages de l’alcool . On parle de  » pire fléau de l’humanité « .d’autant plus que ce sont les Allemands qui fabriquent la cocaïne et que l’ombre de la guerre se profile à l’horizon.

1915 : pour détourner les français des scandales liés à la guerre, les parlementaires  » répondent aux invitations de l’émotion publique  » en déposant un projet de loi réglementant l’usage et le commerce de la cocaïne.

1916 : en France une loi est votée pour tenter d’enrayer le déferlement de cocaïne allemande sur le territoire.

1925 : Le petit Journal mène une campagne hystérique contre la cocaïne :  » reine de l’épouvante , de la mort…. »

Années 20, 30 : on assiste à un foisonnement de livres, textes et chansons sur la  » captivante coco  » ou  » l’universelle idole « . Toutes les putes de Montmartre et de Montparnasse en consomment. Les femmes consomment plus que les hommes. Aux USA, le Jazzman Cole Porter chante  » Some get their kick from Cocaïne « . En Russie, la coke est moins chère que le pain. Les plus pauvres s’en servent pour tromper leur faim. Au Pérou et en bolivie, la production est de 15 000 tonnes alors que les besoins pharmaceutiques mondiaux se contentent de 500 tonnes.

1935- 40 : l’usage de la cocaïne passe de mode, la prohibition montre ses dents, le nombre de cocaïnomanes chute

1970- 1980 : début d’une nouvelle vague de cocaïnomanie aux USA, puis en Europe. En 1980 on estime à 25 millions le nombre d’américains ayant déjà consommé de la cocaïne. L’héroïne est détr(tm)née.

1974 : on parle de « free-base » en Californie.

1983 : apparition du « crack » aux Bahamas.

1984 : à Paris la coke sort des appartements de la jet-set et descend dans la rue. A l’Ilot Ch‰lon, qualifié de « supermarché de la drogue » , les dealers proposent héroïne et cocaïne.

1986 : année du crack aux USA. L’Amérique découvre avec effroi les ravages de cette drogue. La CIA finance l’armement des fascistes Nicaraguayens en faisant du trafic de Coke.

1989 : après les USA, Londres le crack débarque à Paris. L’Ilot Ch‰lon fermé, la ligne 9 du métro parisien est investie par les dealers, les médias s’affolent. Aux Antilles et en Guyane, le crack envahit les quartiers populaires.

1992 : un marché ouvert du crack ou  » caillou  » s’installe place Stalingrad à Paris. Chaque nuit plusieurs centaines d’usagers se rassemblent. La répression déplace le problème dans les ruelles du XVIIIe.

1993 : ouverture à Paris de « La Boutique », première structure qui accueille – sans condition- les crackers parisiens. Débuts timides de la « réduction des risques » en France.

1996 : une étude de l’Observatoire fra,nçais des drogues estime que 300 000 à 600 000 français consomment de la cocaïne.

1997 : La consommation d’héroïne est en baisse mais l’usage de la cocaïne explose.

Cannabis storique

Au Hit Parade depuis 10 000 ans

Pour nombre d’historiens, d’archéologues, d’anthropologues et de botanistes le cannabis est sans doute la plante la plus cultivée. Initialement récolté pour ses fibres textiles et pour ses graines nourricières, il est probable que le cannabis fut secondairement utilisé pour ses propriétés médicinales et psychotropes. Au hit parade des sept substances les plus employées pour modifier le champs de la conscience, altérer l’humeur ou diminuer la douleur il est en tête dans la plupart des religions.
Les premières traces de chanvre datent de quelques 10 000 ans et sont retrouvées dans des débris de tissage, dans l’ancienne Mésopotamie (province de la Turquie actuelle). Les recherches semblent montrer que le cannabis est originaire d’Asie Centrale. Il s’est par la suite répandu au fil des migrations des conquêtes vers l’Est (la Chine et le sub-continent indien) et vers l’ouest (le Moyen-Orient, la vallée du Nil puis les pays du Maghreb lors des conquêtes arabes). Dans un second temps, son usage atteint l’ensemble du monde occidental et, à l’heure actuelle, l’Organisation Mondiale de la Santé considère que c’est la substance psychotrope illicite la plus utilisée à travers le monde .

De la Chine aux Indes…

Vers 2700 avant J.C., le légendaire empereur Shen Nung -« Père de la médecine chinoise »- recommandait l’utilisation du cannabis contre la malaria, la constipation, les douleurs rhumatismales, les « absences » et les règles douloureuses …
Il était d’usage chez les anciens chinois de graver la tige principale d’un plant de chanvre à l’image d’un serpent enroulé autour d’un bâton, ce qui ressemble au caducée, symbole traditionnel des médecins. Lors de rituels thérapeutiques, un parent du patient frappait sur le lit du malade avec ce bâton-serpent pour chasser les mauvais esprits. Aux Indes le chanvre est une plante sacrée. Le cannabis serait issus de la transformation des poils du dos du dieu Vishnu échoué sur le rivage des terres habitées.
Autre bienfaiteur, le dieu Shiva, qui passe pour « avoir ramené le cannabis de l’Himalaya pour la joie et l’illumination des humains ». On honorait traditionnellement Shiva en versant du Bhanga (avant d’être la star d’un groupe industriel de boissons sucrées des années 70 c’est aussi le nom indien du chanvre-) sur le lingam, une colonne phallique qui symbolise la force masculine. Aujourd’hui encore, les Sadhus ou « hommes saints » vouent leur vie au dieu Shiva. Ils portent les cheveux longs, vivent de l’air du temps, pratiquent le yoga et la méditation, et fument souvent de grandes quantité de Charas (haschisch) et de ganja (herbe). Au delà des rites religieux, la consommation de Bhanga s’est rapidement répandue dans tout le sous-continent, et le cannabis est passé du statut d’élixir et de plante médicinale à celui de drogue psychoactive peu coûteuse et facile à obtenir. En Inde, le cannabis est utilisé pour stimuler l’esprit, faire baisser la fièvre, faire dormir, guérir la dysentrie, stimuler l’appétit améliorer la digestion, soulager les maux de tête, traiter les maladies vénériennes, employé lors des accouchements comme analgésique et pour augmenter les contractions utérines….

Les Scythes archéologiques

Ce sont les Scythes qui répandent l’usage religieux du cannabis des confins de la Sibérie en Europe, lors de leurs conquêtes. Grâce aux recherches archéologiques, on sait que ce peuple a parcouru des distances considérables. Leur présence sur les bords de la mer Noire est attestée par l’historien grec Hérodote (484-425 av. J.C.) qui témoigne de l’utilisation du cannabis lors des cérémonie funéraires.. L’historien grec Hérodote (484-425 av. J.C.) témoigne de l’utilisation du cannabis chez les Scythes lors des cérémonies funéraires. L’ivresse observée résulte de l’inhalation des fumées produite par les graines et sommités fleuries du chanvre, jetées sur des charbons ardents.

Grecs rieurs

Au cours de leurs migrations vers l’ouest, ils transportèrent le chanvre textile et le transmettent aux Thraces, habitants orientaux de la Grèce qui en firent des vêtements.
Les Grecs et les Romains connaissaient également le chanvre et l’utilisaient pour fabriquer près de 90% des voiles, cordages et tissus vestimentaires. En 460 av. J.C le philosophe Démocrite raconte que bu avec du vin et de la myrrhe,le chanvre produit des délires et des états visionnaires. Il observe aussi des « rires irrépressibles ». Démocrite lui-même est du reste appelé le « philosophe rieur » par ses compagnons.

Cocorico

Mais c’est en Gaulle, plus précisément dans la vallée du Rhône, que l’on trouve la première preuve historique d’une culture de chanvre en Europe occidentale, en 270 av. J.C.
Dioscride, médecin et botaniste romain du 1er siècle, l’utilise comme analgésique et mentionne ses vertus aphrodisiaques et apéritives ainsi que son pouvoir psychotrope en précisant que le cannabis « fait venir devant des yeux des fantômes et illusions plaisantes et agréables ». Galien, un siècle plus tard indique que « l’on en donnait habituellement aux convives des banquets pour les mettre à l’aise et les rendre joyeux », et souligne aussi les dangers de son abus, redoutant qu’ « elle ne blesse le cerveau quand on en prend trop ».
Le déclin de l’empire romain est associé à une mise en sommeil du savoir concernant le cannabis qui ne réapparait qu’avec l’épanouissement de la civilisation arabe.

Dans le monde musulman

canna-fakir Le développement de l’usage du cannabis dans le monde musulman est marqué par le rôle de la religion. En effet, l’Islam interdit l’usage de boissons alcoolisées mais incorpore le chanvre, associé au prophète Elie, saint patron de l’eau. Le cannabis est ainsi rapidement reconnu comme pouvant provoquer des effets psychotropes du même ordre que l’alcool, sans que son usage ne constitue un péché. Il s’intégre donc dans la vie religieuse, sociale et culturelle du Moyen-Orient, comme en témoignent les fameuses Milles et une nuits du Calife Haroun al Rashid.
Avec les invasions arabes des VIIe et VIIIe siècles,le cannabis passe De la péninsule arabique en Afrique du Nord, puis en Espagne, en France et dans le pourtour méditerranéen.

Du Moyen Age à la Renaissance : l’interdiction posée par l’église

Au cours du Moyen-Age, le chanvre s’est répandu dans l’Europe entière. Du XIe au XIIIe siècle, les croisés découvrent en Terre Sainte les préparations à base de résine de cannabis, sous forme de haschich. L’Inquisition voit dans le cannabis une herbe diabolique et ordonne son interdiction en Espagne au XIIe siècle, et en France au XIIIe siècle, en proclamant que l’ingestion de cannabis était hérétique et satanique. La connaissance des propriétés médicinales et psychoactives du cannabis a quasiment disparu et on ne le retrouve mentionné que comme ingrédient de philtres ou potions de sorcières et guérisseurs.

Le cannabis à l’âge classique et au Siècle des Lumières

En 1546, Rabelais donna au chanvre le nom de Pantagruélon, en écho à son héros Pantagruel. Il précisa que le chanvre permettait aux hommes « non seulement de se joindre par-delà mes mers, mais aussi de tenter l’escalade des cieux », faisant ainsi allusion et aux cordages en chanvre et aux propriétés psychotropes. Médecin, Rabelais en recommandait l’usage pour divers maux (plaies, brûlures, crampes, rhumatismes et douleurs spastiques).

Du XIVe au XVIIIe siècle, le chanvre est essentiel pour le commerce maritime puisqu’il sert à fabriquer les voiles, gréements, cordages et vêtements. Durant cette période la production est de plusieurs milliers de tonnes par an et le chanvre est considéré comme une production agricole de premier ordre, source de nombreux conflits majeurs.
Pour l’anecdote, George Washington en cultivait en 1765 dans son domaine de Mount Vermont, comme en atteste son journal.

AU XIXe siècle, la redécouverte coloniale et le modèle orientaliste de consommation

Le XIXe siècle apparaît comme l’époque faste du cannabis. En partant à la conquête de l’Orient, les Français et les Anglais redécouvrent les propriétés psychotropes du cannabis et son potentiel thérapeutique.

C’est à l’occasion de la campagne d’Egypte, en 1799, que les médecins qui accompagnent le général Bonaparte redécouvrent les propriétés psychotropes et médicinales du cannabis. Vers les années 1840, Jacques-Joseph Moreau de Tours, aliéniste à la Salpêtrière ramène du chanvre du Caire. Il ingére du haschisch pour en décrire précisément les effets psychotropes dans son traité Du haschich et de l’aliénation mentale (1845).. Malgré qu’il soit assimilable à celui de la folie le procédé de l’intoxication au haschich est pour lui un moyen unique d’exploration du psychisme humain. Il encourage son entourage à l’imiter et se fait l’initiateur de l’usage du cannabis auprès des intellectuels et artistiques parisiens de l’époque très marqués par le romantisme et l’orientalisme.

Les hachichins

Avec Théophile Gautier, il fonde le Club des Hachichins en 1844. Ce cercle se réunit tous les mois à l’hôtel Pimodan, à Paris, pour ingérer du dawamesc. C’était une sorte de « confiture verte », mélange à base d’extrait gras de résine de cannabis et de divers ingrédients (girofle, cannelle, musc, essence de rose ou de jasmin et amandes) absorbée sous la forme d’une « noix » d’une trentaine de grammes. Ce club étonnant comptait parmi ses membres Charles Baudelaire, Gérard de Nerval, Alexandre Dumas. On y croisait aussi Daumier, Balzac et Delacroix .
La consommation de cannabis selon le modèle orientaliste en vogue en France se répand en Europe et aux Etats-Unis. A partir des années 1860 jusqu’en 1900, les foires mondiales et autres expositions universelles comprennent généralement un « salon fumoir à la turque ». Jusque dans les années 1920, il en existe plus de 500 à New York.

L’âge d’or du cannabis thérapeutique

Dr-chichonAu milieu du XIXe siècle, un médecin irlandais, William O’Shaughnessey, remit en vogue les propriétés thérapeutique du cannabis. Après avoir observé ses collègues indiens prescrire avec succès, différents extrait de chanvre pour traiter toutes sortes de maladies, alors considérées comme incurables par la médecine occidentale, il remit un rapport à l’Académie des Sciences d’Angleterre concernant les applications médicales du cannabis, en affirmant que outre ses propriétés analgésiques puissantes, il constituait « le remède antispasmodique le plus précieux qui soit ». Il fut alors prescrit comme remède des douleurs et notamment des douleurs menstruelles (indication qui gagne les faveurs de la reine Victoria). Ses découvertes suscitent un grand intérêt dans le monde médical occidental et, en moins de trois ans, le cannabis devient le médicament à la mode, en Europe comme au Etats-Unis. De 1842 à 1900, plus d’une centaine d’articles médicaux sont publiés qui recommandent son utilisation dans le traitement de diverses maladies et malaises.

Cannabis contre morphine

A la génération suivante les médecins se désintéréssent peu à peu du cannabis et de ses effets analgésiques, au profit de l’usage des opiacés (morphine). En effet, l’invention de la seringue hypodermique, dans les années 1850, révolutionne les pratiques médicales en permettant un soulagement rapide de la douleur par l’injection de médicaments solubles. Les dérivés du cannabis n’étant pas soluble dans l’eau, ils ne peuvent être injectés (et ne le sont toujours pas aujourd’hui). Ainsi, à partir de 1863, le cannabis est progressivement remplacé par la morphine.

Les temps modernes : de la « diabolisation » à la prohibition mondiale

Parallèlement à ce déclin, les premières années du XXe siècle furent les années de « diabolisation » du cannabis.
Aux Etats-Unis, une vaste campagne prohibitionniste prend naissance sur fond de racisme. Au début des années 1910, l’herbe fumée se répand parmi les travailleurs saisonniers mexicains du Texas ou les musiciens jazz de la Nouvelle-Orléans afro américains. Les blancs attribuèrent au cannabis une influence insidieuse qui pousserait les noirs à penser qu’ils valent bien les blancs. Quant aux mexicains, sous l’influence du cannabis ils osaient regarder les Blanches. La presse à sensations mena une campagne de terreur pour mettre le cannabis hors la loi.
Le bon vieux cannabis connu par près de quatre générations d’américains est alors remplacé par le vocable marijuana la terrible « herbe tueuse ». Ce terme, d’origine mexicaine, fut systématiquement utilisé dans les articles et le terme de « chanvre » fut bientôt gommé du langage populaire. Unee propagande calomnieuse encouragée par Harry J. Anslinger, directeur du bureau des stupéfiants de 1931 à 1962. Il alimente la presse nationale en histoires sadiques et sanglantes, truffées de connotations racistes, démontrant l’extrême danger du cannabis.
Cette campagne de terreur aboutit en 1937 à l’adoption d’une loi draconienne : le marihuana Act.. A titre d’exemple, les médecins Appelés comme experts n’apprirent que deux jours avant leur audition que « l’herbe tueuse du Mexique » était en fait le cannabis,utilisé depuis presque cent ans en thérapeutique. La prohibition du cannabis venait de remplacer celle de l’alcool(1919-1933).
En France, l’écho de cette mise en œuvre d’une politique prohibitionniste aboutit à une décision législative : le cannabis est supprimé de la pharmacopée française

La renaissance du cannabis dans les contre-cultures d’après guerre

Dans les années 1950, Henri Michaux fit l’expérience des voyages intérieurs et il apparut, en France comme à l’étranger comme l’un des premiers penseurs des drogues et du psychédélisme (terme qu’il utilise dès 1955).
Dès le début des année 1960, cet intérêt psychédélique se développa également aux Etats-Unis. A cette époque, la psilocybine et le LSD font l’objet de recherches expérimentales à Harvard comme à Cambridge.
Dans les années 1960 et 1970, la consommation de cannabis devient un phénomène de masse qui concerne presque exclusivement les adolescents et les jeunes adultes. Cependant l’utilisation du cannabis se distingue des autres drogues (héroïne, cocaïne, amphétamines..) par son association avec le mouvement culturel hippie,. Le mouvement hippie.
La route vers l’orient, la musique pop, consacreront le cannabis comme « drogue douce ». La consommation est alors synonyme de fraternité et de liberté, mais surtout de lutte contre les valeurs établies et la société de consommation. En France, l’époque est marquée de manière symbolique par la publication en 1976 dans le journal Libération de « l’appel du 18 joint », signé par nombre de personnalités du monde de la culture et de la politique qui reconnurent avoir consommé du cannabis. (voir Asud n° 14 l’article de J.P. Géné)

Le mouvement Rastafari jamaïcain

A la même époque, le mouvement rasta, né en Jamaïque, s’étend dans les îles anglophones des caraïbes puis dans le monde entier. Les rastafariens ou ratsas se considèrent comme une tribu perdue d’Israël, vendue comme esclave. Ils prêchent le retour en Afrique comme étant la rédemption du peuple noir. Pour les Rastas, le cannabis est un sacrement et ils l’utilisent pour rendre grâce à Jah (dieu). Partout dans l’île, le thé de ganja est prescrit pour soigner les rhumatismes, l’insomnie et l’impuissance. De ce mouvement est né une musique propre aux rastas qui chantent l’amour, la paix, l’harmonie et la lutte contre l’oppresseur : le reggae. Pendant les années 1980, ce mouvement revendique également la légalisation du cannabis.

Le renouveau du cannabis thérapeutique

C’est également dans les année 1970 que la valeur thérapeutique du cannabis fut redécouverte. Certains jeunes cancéreux l’utilisent pour soulager les violentes nausées causées par la chimiothérapie, d’autres découvrent son intérêt dans le traitement du glaucome, les douleurs chroniques et la sclérose en plaque ;
Entre 1976 et 1991, malgré l’interdiction pesant sur l’expérimentation du cannabis naturel, dix états américains obtiennent la permission de mettre en place des programmes de recherche. Dans le sillage de l’épidémie de SIDA, les demandes de nouveaux patients affluent. En 1991, le gouvernement fédéral décide de fermer ces programmes à tout nouveau candidat en prétextant les difficultés à faire coexister ces expérimentations et la politique de lutte contre la drogue.
En France, la loi interdit tout usage, qu’il soit récréatif ou thérapeutique. Les rapports officiels sur l’intérêt de l’utilisation thérapeutique du cannabis se multiplient sans que les recommandations ne soient suivies d’effets législatifs. Tandis que nos voisins européens dépénalisent tour à tour l’usage de cannabis, les législateurs français continuent de refuser toute expérimentations.

Alberto Garcia-Alix, un photographe hors champ

L’un des plus grands photographes espagnols contemporains prend depuis plus de trente ans des clichés de ses potes en noir et blanc. Une galerie de portraits saisissants, d’instants pleins d’émotions où se côtoient motards, défoncés, zonards, stars du porno, musicos et anonymes.

S’il est courant qu’un photographe choisisse des gens en marge comme sujets, la différence est de taille quand ces derniers sont ses potes, qu’il raconte leur histoire, allant même jusqu’à pratiquer l’autoportrait en train de se faire un shoot d’héro dans les années 1980 ! D’autant qu’aujourd’hui, le bougre ne renie rien, surtout pas : « Je n’ai pas honte, on voulait vivre, explorer de nouvelles sensations, s’éclater…! » Il le fait sans frime, juste au naturel à l’état brut et décoiffant de toute une génération qui explose parfois sur fond d’héro, de sexe et de rock’n’roll version Madrid !

Il m’ouvre la porte de son appart-studio à Madrid avec un chaleureux abrazo. Pas grand, des tatouages plein les bras, la voix cassée, les yeux rieurs, une bonne gueule, il sait que je ne viens pas pour un scoop mais pour parler à travers lui de l’arrivée massive du caballo (cheval) en Espagne, de contre-culture. Appréciant les numéros d’Asud que je lui passe, il a lui aussi a publié des fanzines où s’exprimait une jeunesse bâillonnée par quarante ans de nuit franquiste, et une superbe revue, El Cante de la tripulación. Il allume un joint, n’a pas la grosse tête, parle de sa vie, évoque la photo, « sans elle, je serais certainement parti en live ». Motard dans l’âme, il roule toujours en Harley mais n’est plus à la tête d’une équipe de déjantés juchés sur de belles italiennes dans le championnat d’Espagne. On en vient vite à l’héroïne, sa « drogue reine » qui rentre dans sa vie dès 1976, avant la fameuse Movida (en argot « faire un plan ») dont il dit : « On m’affuble souvent du titre de photographe de la Movida, bien sûr j’étais tout le temps là où il se passait des choses, mais on n’était pas un mouvement, j’étais avec mes potes, les ai pris en photo, c’est tout… Cela partait dans tous les sens, c’était libertaire, c’est après que les médias ont inventé ce mot… ». Il a donc vécu la première vague du cheval, celle où toutes les pharmas de Madrid se faisaient casser à la recherche d’opiacés, les transformant vite en bunkers… Il raconte les plans, le deal, la blanche, le brown, puis le tourbillon qui s’accélère au début des années 1980 avec la Movida qui élargi les excès au plus grand nombre, mais aussi cette soif de vivre autrement !

Alberto est fan de rockabilly et de tango, dont la mélancolie sied à ses photos empreintes de nostalgie car nombre de ses amis et son jeune frère Willy sont morts (OD, sida) et d’autres drames ont ponctué sa vie, comme celle de beaucoup d’entre nous. Marqué dans son corps, « quelque part on est un peu des survivants, tu ne crois pas… ? », le VHC a failli lui être fatal « l’interféron mec, c’est pas de la tarte ! » Mais il a au moins sept vies, voyage (Mexique, Cuba, Laos…), anime des ateliers, expose partout, fait des vidéos, a une petite maison d’édition, Cabeza de Chorlito, écrit de beaux textes pour ses bouquins de photos comme « De donde no se vuelve », sur cette soif de liberté au lourd tribut, les rêves opiacés, l’accroche de l’héro…

Né en 1956, Alberto Garcia-Alix vient de recevoir le prix Fotoespaña 2012 pour son œuvre mais n’a pas sombré dans la repentance. Il n’est plus accro à l’héro et s’en sort bien même si à de rares occasions… « Quand je suis allé au Laos, je suis tombé sur de la blanche, waow, heureusement c’était plus que les deux derniers jours… ! »

On rit. La méthadone ? Il reconnait que c’est un outil nécessaire mais « t’es toujours accro, c’est pas mon truc … ».
Il est bien sûr contre la prohibition des drogues et me raconte en souriant la dépénalisation de toute conso en Espagne en 1982 : « des mecs allumant leur pétard devant un flic et lui soufflant la fumée dans la gueule ! » Tout était possible, une formidable explosion des sens même si en 1975, à la mort de Franco, « une fille en minijupe de cuir noir allant acheter son pain, était plus révolutionnaire que bien des discours militants ». Des gens comme Alberto ont fait galoper l’Espagne à 200 km/h, lui faisant rattraper son retard et la projetant dans une modernité en rupture avec un passé national-catholique !
À découvrir donc ces super photos d’un artiste qui est des nôtres…

Les 12 photos présentées ici sont issues du livre d’Alberto Garcia-Alix “De donde no se vuelve” (Centro de Arte Reina Sofía/La Fabrica, Madrid, 2008), dans lequel sont réunies les 240 photos de l’exposition qui s’est tenue entre 2008 et 2009 au Musée d’Art Moderne de Madrid, là où l’on peut voir le fameux Guernica de Picasso.
Notre choix s’est volontairement limité à celles qui ont trait à la drogue, Asud oblige, mais bien d’autres sujets d’inspiration figurent dans ce livre et dans son oeuvre en général.  Tout aussi importants sont la moto, avec ses potes bikers, le sexe avec des copines dans des poses très provos, des stars masculines du porno comme le célébre Nacho Vidal, des prostituées, mais aussi des musicos comme Camaron et bien sûr ses amis anonymes dont on peut suivre  certains au fil des années…

Jorge y Siomara, 1978Jorge et Siomara, 1978 (un couple d’amis d’Alberto)
La dope qui arrivait sur le marché étant blanche, soit on la sniffait, soit on la shootait. Cette dernière voie de conso deviendra vite populaire à partir des années 76-77 dû à plusieurs facteurs: l’explosion de liberté que connait alors l’Espagne après 40 ans de dictature franquiste, l’intensité des effets de l’héro par voie intraveineuse que les UD déjà initiés ne manquaient pas de souligner, l’ignorance totale de ses dangers (pas de différence faite entre fumer un joint ou shooter!). Il faut ajouter aussi que ceux qui shootaient étaient vus à ce moment là comme super branchés. Mais c’est surtout l’absence dramatique d’une politique publique de prévention  qui fit cruellement défaut !
Willy en train de se shooter, 1980Willy en train de se shooter, 1980
Jeune frère d’Alberto, Willy est sur cette photo au début de sa courte histoire avec l’héro. Il aime le rockabilly et s’éclate dans le Madrid de la Movida…
Parier pour ne jamais gagnerParier pour ne jamais gagner, 1976
En donnant ce titre dès 76, Alberto pressent le drame que la conso débridée d’héro va entraîner pour toute une génération. Celle-ci finira par toucher toutes les régions,  les villes comme les campagnes, les riches comme les pauvres… Mais ces derniers payèrent évidemment le prix fort! en les poussant massivement dans la délinquance avec sa cohorte de prisons, morts violentes, familles détruites…. En Galice, la Bretagne ibérique et terre d’arrivage d’héro et de CC, une remuante et courageuse association « des mères contre la drogue », exerça même une pression politique pour ne pas que les U.D. (leurs enfants) soient criminalisés et exprima un fort rejet social des dealers-mafieux avec de grosses manifs devant leurs luxueux domiciles !
P'tit Juan, 1997P’tit Juan, 1997
Un pote d’Alberto au look bien dans ses baskets.
Teresa en train de se shooterTeresa en train de se shooter, 1978
Elle fut la compagne d’Alberto entre 1977 et 1982. Elle décèdera en1995.
Willy, 1982
Willy, 1982
Tout juste père d’une petite fille, Willy est mort à 24 ans d’une O.D. alors qu’ayant décroché, il s’était offert « un homenaje », une petite fête d’un soir… Un phénomène qui deviendra un grand classique ! Sa mort marquera à jamais Alberto et l’empêchera de penser à se payer sa dope en dealant comme beaucoup d’UD le faisaient à l’époque, avant que cette activité ne tombe dans des mains plus professionnelles…
En attendant le dealer, 1982En attendant le dealer, 1982
A cette époque et jusqu’au début des années 90, le deal et donc aussi la conso d’héroïne, la cocaïne restant marginale, avait lieu dans les rues de Madrid souvent aux yeux de tous. Le dealer était espagnol (mais gadjé, rarement gitan), souvent héroïnomane. Puis, les autorités ont voulu en finir avec l’image de plus en plus impopulaire du junkie faisant son shoot en pleine rue sur un banc public (la conso de toutes les drogues étant dépénalisée) et laissant souvent sa seringue n’importe où. Elles firent sortir du centre ville par une forte pression policière sur les dealers, la vente et donc très vite aussi la conso qui se déplacèrent peu à peu vers les bidonvilles gitans de la banlieue.
Autoportrait en train de me shooter, 1984Autoportrait en train de me shooter, 1984
Alberto avait commencé à consommer de l’héroïne à l’âge de 19 ans, fin 75. Il sauta comme beaucoup du joint au fixe, pratiquement dans la même année et sans même passer d’abord par la case du sniff! Ce fut le début d’une longue relation…
Johnny Thunders, 1988 Johnny Thunders, 1988
Johnny Thunders, guitariste du groupe culte de la scène new yorkaise, les New York Dolls, au style très rock avec un jeu de scène décadent et travesti (qualifié aussi de proto-punk, de glam-rock) qui connut son heure de gloire entre 1971 et 1975. Les NYD influençèrent de nombreux groupes comme les Ramones, le guitariste Steve Jones des Sex Pistols, Morrissey de The Smiths, Guns N’ Roses, Television , Blondie, Talking Heads… Alberto et lui devinrent amis à la fin des années 80, lors d’une tournée européenne du groupe The Heartbreakers que Johnny avait fondé avec le batteur des NYD Jerry Nollan en 75. Johnny mourrut dans des circontances mystérieuses, d’une OD de méthadone et d’héroïne, dans un petit hôtel de la Nouvelle Orléans en 1991, après au moins une quinzaine d’années d’une addiction à l’héro et dont j’avais déjà pu constater l’ampleur, l’ayant rencontré à N.Y. en 81 et 82…
Lirio, 1997Lirio, 1997
Iris, surnom d’un ami… dans une position bien connue des injecteurs pressés ou sans garrot à disposition (bof), mais qui n’ont pas encore de problèmes veineux…!
Floren, 2001Floren, 2001
Deux facteurs ont fait peu à peu changer le mode de conso : le Sida qui a frappé très durement les UD espagnols et l’arrivée de l’héroïne marron début 80, d’abord iranienne, puis turque et libanaise et enfin pakistano-afghane que l’on peut inhaler. Au shoot et à ses dangers (et la très mauvaise image sociale du junkie), les UD depuis plus de 15 ans préfèrent largement  chasser le dragon sur de l’allu ou fumer en pipe. Ce mode de conso présente beaucoup moins de risque d’OD et empêche les dégâts veineux. Par contre de sérieux problèmes pulmonaires apparaissent avec un usage fréquent.
Grosse défonce à ManilleGrosse défonce à Manille, 2001
Autoportrait d’Alberto, la blanche devait être bonne! mais c’était avant le réveil de son hépatite C et le traitement qu’il fit à Paris où il résida entre 2003 et 2005, Porte de la Chapelle…
Désormais, Alberto, « Rangé des voitures » , préfère tirer sur un p’tit joint de cannabis!

Histoire de la prohibition des drogues avec Line Beauchesne

Line Beauchesne est professeure titulaire au Département de criminologie de l’Université d’Ottawa. Elle étudie la prohibition depuis 20 ans. De cette politique des drogues, elle dresse trois constats : l’inutilité, la nuisance et le gaspillage. Inutile, d’abord, parce qu’interdire n’élimine aucunement l’accessibilité des produits illicites. Nuisible, ensuite, parce que la prohibition oblige l’argent à suivre la voie des marchés noirs ce qui renforce le pouvoir des mafias dont les réseaux sont maintenant mondialisés. Gaspillage, enfin, parce que 95 % des ressources publiques investies vont à la répression plutôt qu’au traitement et à la prévention. L’échec est donc total : éliminer la drogue est une utopie et les moyens mis de l’avant ne font qu’empirer la situation.

Entre les lignes

Il n’y aurait pas eu de réduction des risques si Samuel Friedman, ethnographe, n’avait pas observé dès 1985 que la plupart des héroïnomanes de rue à New York avaient spontanément renoncé à partager leur seringue. Il faut imaginer la panique des experts lorsqu’ils ont réalisé que les toxicomanes pouvaient être le vecteur du sida en population générale ! Tous étaient alors persuadés que les toxicomanes, esclaves de leur drogue, étaient parfaitement incapables de protéger leur santé.

Samuel Friedman est d’abord à l’origine du développement de l’auto-support en ayant montré, avec Don Des Jarlais, que le message de prévention se transmet d’usager à usager. Les associations d’usagers, expliqua-t-il, permettraient de relayer l’information, comme le faisaient déjà les associations d’homosexuels. La prévention du sida pouvait être fondée sur le même principe pour tous : l’appel à la responsabilité de chacun. Ne restait plus qu’à ajouter les outils, à savoir les seringues stériles et les traitements de substitution, ce que fit officiellement la Grande-Bretagne en 1987.

Samuel Friedman avait été à bonne école : aux États-Unis, il y a une longue tradition d’observation participante sur le terrain. Avec un article de référence : « How to become a marijuana user » de Howard Becker. Ce sociologue, qui a fréquenté le milieu du jazz au début des années soixante, a décrit comment celui qui consomme apprend à intensifier les perceptions ou les émotions qu’il recherche, et comment éviter les effets désagréables. L’initiation à la consommation est aussi une initiation à une culture commune, qui valorise la musique et les relations authentiques. Mais qu’en est-il de l’usage dépendant ?

La toute première recherche sociologique porte précisément sur l’usage d’héroïne. Dès1947, Lindesmith s’attaque aux stéréotypes du « dope friend » ou junky, pour montrer que tout dépendants qu’ils soient, les héroïnomanes gardent une marge de liberté en fonction du produit (drug), de l’équation personnelle (set), et du contexte (setting). Au début des années 70, Zinberg s’interroge à son tour sur les capacités de contrôle des usagers d’héroïne. Son enquête porte en particulier sur ceux qui ont réussi à éviter ce qu’il appelle « les sanctions » les plus sévères, OD, traitements obligatoires ou répression. Ces usagers dits « successful » se donnent eux-mêmes des règles (fréquences, quantités, moment et lieu de consommation, argent à y consacrer, relations ou activités à maintenir, etc.). Ce qui n’est pas forcément facile. Outre les difficultés liées au produit lui-même, il faut affronter le stigmate (pour reprendre le terme de Goffmann, autre sociologue) qui fait du toxicomane un être sans foi ni loi. Si ces croyances collectives sont censées nous protéger, Zinberg était persuadé qu’elles ont engendré des générations de junkies. Plutôt que de condamner à la prison, à la folie, à la mort, mieux vaut consommer en tirant les leçons de l’expérience. En 1984, lorsque Zinberg publie son enquête sur l’usage contrôlé, la guerre à la drogue l’a emporté. Les enseignements de l’expérience qui apprennent, par exemple, que les hallucinogènes doivent être consommés « at a good time, in a good place with the good people » sont bannis, incriminés d’incitation à l’usage. Telle est pourtant la démarche de la réduction des risques.

La sociologie de la drogue

Ni Zinberg, ni Lindesmith, ni d’ailleurs aucune des recherches ethnographiques décrivant comment « vivre avec les drogues » n’ont été traduits. Ceux qui s’y intéressent peuvent toujours lire le petit ouvrage d’introduction La sociologie de la drogue(1). Son auteur, Henri Bergeron, n’a malheureusement pas fait le lien entre les recherches sur l’usage de drogues et la réduction des risques qu’il assimile à l’addictologie, autrement dit à une vision purement médicale de l’usage de drogues. Pour lui, la RdR est seulement une «sanitarisation » de la politique des drogues dont le principal changement sur le terrain a été l’introduction des traitements de substitution. Sans doute. Mais la réduction des risques ne se réduit pas à la médicalisation. La génération techno s’est appropriée la logique RdR, ce qui a sans doute évité pas mal de dérives. Quant à la génération d’aujourd’hui, elle a fort à faire dans un contexte de répression accrue de l’usage. Mais peut-être parviendra-t-elle à aller de l’avant. Je croise les doigts !


1. La Sociologie de la drogue, Henri Bergeron,La Découverte, 2009.

Holy Bloodi (depuis 1995)

Avec sa crête, son perfecto et ses converses rouges (ou santiags en option), c’est un peu comme Tintin avec ses pantalons de golf, son Milou changé en rate. Pierre Ouin nous a présenté son punk affamé de drogues en 1995 au n°7. Depuis, avec Asud, il a connu la réduction des risques, un truc un peu contre nature dans le no-future-land. Enfin, on n’est pas très sûr de ce que fait l’animal entre deux parutions, peut-être bien qu’il s’envoie des substances non prescrites par les hôpitaux de Paris. Une rumeur dit que ce farceur aurait fait deux moutards et serait parfaitement clean depuis. Bref, on ne sait pas grand-chose de lui, mais c’est pour ça qu’on l’aime. Steuplé, continue à faire chier le monde Bloodi, il le mérite !

Première apparition de l’homme à la crête et sa Riquette, dans Asud journal n°7… la revoici colorisée pour l’occasion !

Bloodi Rue Blanche couleur Asud journal 38

Bloodi Best of Asud journal 38_Page_1 Bloodi Best of Asud journal 38_Page_2

Les origines de l’opium en Chine

De nombreux lecteurs pensent que les Chinois fumaient traditionnellement de l’opium récréatif depuis des temps immémoriaux, sans que cela ne pose de problème jusqu’à l’arrivée des Occidentaux et des guerres de l’opium, suivis d’une opiomanie importante puis de la prohibition. Un phénomène souvent restitué de manière tronquée, selon que les sources soient orientales ou occidentales, les intérêts commerciaux, politiques, religieux… Qu’en fut-il réellement ? Petite synthèse chronologique.

L’opium était connu et recherché en Asie comme en Occident depuis l’Antiquité pour ses qualités thérapeutiques. Aucun produit n’était aussi efficace pour soulager la douleur et traiter nombre de maladies et d’épidémies. Ses propriétés addictives étaient connues. Mais l’opium était très rare et cher en Chine. Seuls quelques privilégiés pouvaient se le payer. Les pauvres avaient recours à la décoction de têtes de pavots pour soulager leurs maux.

L’art alchimique du sexe »

Dès le VIIe siècle, les Chinois cultivaient le pavot pour faire des aliments avec les graines et des décoctions à usage médical avec les têtes. À la même époque, des marchands arabes et chinois font connaître l’opium sans dévoiler le secret de sa production. En Chine comme ailleurs, l’opium était avalé, bu ou mâché, parfois mélangé à divers produits végétaux, animaux ou minéraux.
Vers le XVe siècle, à la cour impériale de Chine constamment à la recherche de raffinements nouveaux, l’opium acquit peu à peu une réputation d’aphrodisiaque grâce à sa capacité à retarder la jouissance. « L’opium médicament » devint alors « l’art alchimique du sexe et des courtisans ». Des rapports sexuels soutenus avec un maximum de partenaires, mais sans émission de semence, avaient la réputation de prolonger la vitalité amoureuse jusqu’à des âges canoniques, de « nourrir le cerveau », de prémunir contre les maladies… Posséder de l’opium pouvait alors conférer un prestige inouï. Célèbre pour ses collections érotiques, l’empereur Chenghua (1464-1487) envoya des émissaires à travers tout le continent pour ramener « la noire et odorante médecine du printemps triomphant », payée un prix fabuleux.

Le « madak » ou tabac à l’opium

Au XVIe siècle, des navigateurs ramenèrent du tabac en Chine depuis les Philippines où les Espagnols venaient d’introduire la plante découverte en Amérique. Hollandais et Portugais propagèrent ce produit au fort potentiel commercial et en quelques décennies, un peu partout en Extrême-Orient, on se mit à fumer, priser et cultiver du tabac. Ce tabac n’avait rien à voir avec celui de nos cigarettes. Beaucoup plus rustique et contenant un fort taux d’alcaloïdes, il pouvait être puissamment psychoactif. Il avait la réputation « d’affûter l’œil » et d’éloigner la malaria, mais son usage pouvait entraîner « ivresse » et « perte des sens ». La plupart des consommateurs en faisaient un usage utilitaire (détente, stimulation, convivialité…) et/ou médicinal. On trouvait toutes sortes de variétés de tabacs que l’on prisait depuis des flacons finement ouvragés ou fumait dans de petites pipes en terre, métal, bambou, corne, calebasse… Une coutume qui ne plaisait pas à la très conservatrice cour de la Chine impériale. Dans les années 1630, l’empereur Taïzong promulgua des lois de plus en plus sévères pour interdire sa consommation. Les contrevenants pouvaient être exécutés, ce qui ne freina pas la consommation.
Portugais et Hollandais développèrent des plantations de tabac en Indonésie, où l’opium était déjà connu et cultivé et parfois consommé de manière récréative, « gobé » en pilules ou mâché sous forme de « chiques » aromatisées. On y trouvait aussi du « kandu » un breuvage alcoolisé à base d’opium, parfois mélangé à des têtes de cannabis et autres plantes, dans lequel on eut l’idée de faire tremper un certain temps du tabac haché. Cela devint le « madak »(1), auquel on attribua moult vertus thérapeutiques et préventives. Certains madaks contenant de l’ambre, du safran, du camphre, des clous de girofle, etc., coûtaient des fortunes, ce qui renforça son attrait et sa réputation. Son usage correspondait tout à fait à la philosophie médicale chinoise : prévenir pour éviter d’avoir à guérir.

Kiefs gratuits….

Au XVIIe siècle, la consommation se démocratisa. Le madak, souvent fumé rapidement en quelques bouffées dans un tube de bambou ou une petite pipe, devint peu à peu un complément naturel de la chique de bétel et du thé traditionnels. Des « maisons de fumée » accueillirent des clients venant fumer, parfois en famille. Le prix baissant, le petit peuple put enfin goûter la drogue de l’élite. Des shops proposèrent des « kiefs » gratuits pour attirer et fidéliser la clientèle.
L’usage quotidien aboutissait généralement à une dépendance, sans doute modérée, mais réelle. L’empereur y voyait une pernicieuse influence des Occidentaux. L’opium, toujours importé et payé en lingots d’argent désavantageait la balance commerciale chinoise. Le tabac fut interdit, puis le madak. Son prix augmenta sensiblement au marché noir et les marchands chinois comprirent rapidement combien ce marché était lucratif, ce qui généra trafic et corruption

« Yan qiang » et « chandoo »

Au XVIIIe siècle, des empereurs, parfois eux-mêmes fumeurs, interdirent vente et consommation d’opium pour usage non médical mais sans grand succès(2). Les Chinois, industrieux et subtils adoraient « manger la fumée », et cherchèrent des alternatives au tabac et à l’odorant madak, détectable de loin.
Des princes goûtèrent la « fragrance noire » de Java, exclusivité de l’empereur qui la consommait à l’aide d’un nouveau procédé : le « Yan qiang » (littéralement : « fusil à fumer »). opium3Les mandarins imitèrent les princes. Lettrés et eunuques imitèrent les mandarins… Au fur et à mesure, le « Yan qiang » se perfectionna, et le peuple voulut lui aussi imiter les élites. On assista alors à l’élaboration d’un mode de consommation très sophistiqué : la méthode thébaïque, avec la fameuse pipe à opium, la lampe et les autres instruments(3). Le procédé modifia le rapport à l’opium en lui associant une dimension technique très élaborée et un aspect rituel avec son cérémonial, ses instruments et ses officiants. L’opium brut ne pouvant se fumer pur car il carbonisait, il fallait que la drogue ait une texture suffisamment malléable pour être manipulée facilement et donner le maximum d’effets en un minimum de volume. Les Chinois devinrent très habiles pour fabriquer le « chandoo », un opium purifié semi liquide, exclusivement destiné à être fumé. On vit apparaître des « tavernes à opium » ou « Opium Den », avec des « Boypipe » virtuoses dans la préparation des pipes. L’opium se fumait entre personnes d’une même classe sociale, dans un cadre convivial et luxueux. Les riches avaient leur « fumerie » particulière, une alcôve où ils pratiquaient un rituel raffiné et sensuel qui pouvait durer des heures, plusieurs fois par jour, si possible en agréable compagnie.

Le trafic, premier avatar du capitalisme

Vers 1820, l’usage du chandoo se développa, créant une clientèle captive et dépendante, prête à payer des prix élevés lorsque la drogue se faisait rare.

La consommation chinoise

Les Anglais importèrent 2 400 tonnes en 1839, 5 000 tonnes en 1884, sans parler de la production locale et de la contrebande. Ces chiffres semblent importants mais les Chinois étaient déjà 400 millions. 15 à 20 000 tonnes d’opium (soit à 8 à 10 000 tonnes de chandoo) consommées par an dans les années 1880 semble une évaluation rationnelle. Un gramme de chandoo fait en moyenne 4 à 5 pipes. Si des riches pouvaient fumer 10 ou 20 grammes quotidiennement, voire plus (certains fumaient plus de 300 pipes par jour), la majorité des fumeurs du peuple consommait entre 1et 2 grammes par jour, soit une dizaine de pipes au maximum. Beaucoup de gens fumaient aussi très occasionnellement, l’offre d’une pipe d’opium étant un geste de bienvenue, de convivialité. À la fin du XIXe siècle, le nombre de fumeurs réguliers dépendants se situait probablement entre 3 et 5 millions.

Dans certaines régions, 80% des hommes et 25% des femmes seraient opiomanes, mais ces chiffres sont invérifiables. Dans certaines villes néanmoins, les fumeries, souvent d’infâmes bouges, étaient nombreuses L’offre importante de « remèdes contre l’opium » témoigne d’une forte demande pour se libérer de la dépendance. Nombre de fumeurs passaient des heures dans les fumeries, aux dépens de leur vie professionnelle et familiale, fonctionnaires, soldats et officiers fumaient de plus en plus… L’opium, théoriquement interdit jusqu’au milieu du XIXe siècle, fut une aubaine pour de nombreux Chinois qui se mirent à trafiquer, contribuant au développement de la consommation, au grand désespoir du gouvernement. Affirmant que sa consommation « n’était pas un dommage mais un réconfort », Anglais, Français et Américains exigèrent alors son libre commerce. Ce qui déboucha sur les guerres de l’opium et la légalisation forcée de la consommation et du commerce de la drogue dans toute la Chine.

Mythes et bénéfices

Dès 1870, diverses personnalités dénoncèrent les thèses alarmistes et l’instrumentalisation des chiffres qui servaient les intérêts des uns et des autres(4). Des lobbies politico-religieux anglo-saxons trouvaient que l’usage de l’opium défavorisait les projets de colonisation par la religion. L’hygiénisme naissant voulait assurer la mainmise médicale sur la moralisation et, grâce au développement de la chimie, l’industrie pharmaceutique avait compris les immenses profits que pouvait rapporter le contrôle des psychotropes et antalgiques. Les journaux se plaisaient à relater les récits de voyageurs décrivant des enfants de 8 ans mendiant quelques résidus de dross(5), des mères endormant leurs enfants en leur soufflant la fumée de la pipe dans les narines, des bébés dépendants car nés de mères opiomanes… D’autres évoquaient des populations d’êtres squelettiques et affaiblis à cause de l’opium, alors que les maladies, les épidémies, le manque d’hygiène et la sous-alimentation en étaient généralement l’explication. Une pipe de dross était le seul remède à leur portée pour soulager leurs maux. L’immense majorité des pauvres n’avait pas les moyens de s’adonner à un usage susceptible d’entraîner une réelle accoutumance.

Fin de l’histoire

Au XXe siècle, les Japonais exploitèrent le désordre politique du pays et l’appétence des Chinois pour les drogues, en organisant l’intoxication massive du pays à l’opium, la morphine, l’héroïne, la cocaïne… et en créant l’État fantoche du Mandchoukouo, le premier narco-État de l’histoire pour financer leur main mise sur la Chine. Après la prise du pouvoir de Mao, l’opiomanie baissa rapidement pour disparaître presque totalement. Aujourd’hui, les Chinois considèrent avec amertume cette longue partie de leur histoire.


Note
(1) Qu’on trouve encore en Inde en cherchant bien (mais Asud ne vous dira pas où ;-) ).
(2) Jusqu’en 1805, les différents édits impériaux interdisaient la vente et la consommation mais pas l’importation. La corruption était quasi généralisée. D’innombrables marchands chinois, malais, puis anglais, américains… importèrent ouvertement des tonnes d’opium en soudoyant les fonctionnaires.
(3) On situe l’apparition de la pipe à opium telle qu’on la connaît vers 1750
(4) Voir The other side of the opium question, W. J. Moore, J. A. Churchill, London 1882 ; L’opium, histoire d’une fascination, Paul Butel, Perrin, Paris 1995.
(5) Cendre provenant de l’opium fumé. Beaucoup moins cher que l’opium, le dross est plus toxique car fortement concentré en morphine.

Biblio non exhaustive
– Opium Culture – The art & ritual of the chinese tradition, Peter Lee, Parkstreet Press, USA 2006
– The social life of Opium in China, Yangwen Zheng, Cambridge University Press 2005
– Narcotic culture – A History of Drugs in China, Dikötter & Laamann& Zhou Xun, The University of Chicago Press 2004
– L’opium, Histoire d’une fascination, Paul Butel, Perrin, Paris 1995
– The other side of the opium question, W. J. Moore, J. A. Churchill, London 1882
– All about opium, Henri Hartmann, Wertheimer, London 1884
(http://www.gallica.fr & http://www.books.google.com)

La « salle de shoot » d’Asud Montpellier

En mai 1994,Asud-Montpellier mettait les autorités françaises dans l’embarras avec l’ouverture d’une salle d’injection… de médicaments prescrits par des médecins (Temgésic®, Orténal®, Monscontin®, etc.).
Officiellement inaugurée le 7 octobre 1994 en présence du maire de la ville et de nombreux médecins et pharmaciens
lors d’une réception offerte par Bernard Kouchner, la petite maison de la rue du Pont-des-Lattes aura permis à une vingtaine de personnes de s’injecter à moindre risque.

Située derrière la gare ferroviaire de Montpellier, en face d’une usine à gaz, la «maison d’accueil » affichait sur sa porte d’entrée la liste des pharmaciens de garde. La salle d’injection était une pièce de 10 mètres carrés avec une table, des chaises, un lavabo, des plantes vertes et un conteneur pour les seringues usagées. Aux murs, des affiches de prévention en plusieurs langues, des articles de presse, une affiche de Bob Marley et des étagères où étaient stockés seringues, cuillères, tampons alcoolisés, etc. Un règlement rappelait l’utilisation de la salle : «Casser les aiguilles de seringues après usage et les jeter dans la poubelle prévue à cet effet ; Garder le lieu propre et ne pas y pénétrer à plus de deux. » Pas de consommation d’héroïne ni de cocaïne, mais uniquement de traitements prescrits par des médecins. À l’étage, les bureaux d’Asud avec 5 salariés et des bénévoles.

Le 1er décembre 1994, le préfet de l’Hérault, Charles-Noël Hardy, déclarait que la salle d’injection « n’était pas illégale » car « si la substitution par injection est répréhensible aux yeux du code de la santé… elle ne l’est pas à ceux de la loi». Pour le commissaire de police Parat, «l’association ne troubl[ait] pas l’ordre public» et « nous n’av[i]ons pas constaté d’infraction, il n’y a[vait] donc pas de raison d’intervenir ».
Mais malgré le soutien des médecins, des pharmaciens, d’associations comme Aides, Médecins du monde, Ensemble contre le sida, et du maire, Georges Frêche, qui estimait que « […] cette salle [devait] continue[r] de fonctionner comme premier sas d’accueil de toxicomanes candidats à la substitution», la Direction générale de la santé (DGS) mis fin à la salle d’injection au courant de l’été 1995 (1).

L’auto-évaluation d’Asud-Montpellier chiffre à 594 le nombre de visites à la «maison d’accueil » durant les 3 derniers mois de 1994. 364 injections de Temgésic®, 32 d’Orténal® et 57 de Monscontin® ont été dénombrées pendant cette période dans la salle d’injection propre fréquentée par une vingtaine de personnes
par jour (2).


ERLI – Fabrice Olivet, ASUD – L’expérience de Montpellier par AFRdR

(1) Sources : Revue de presse ASUD National, 1994-1995.
(2) Montaucieux C., La « shootéria » de Montpellier s’impose sans convaincre, Le Journal du Sida, n° 70-71, p. 22, 1995 (février-mars).

L’absinthe, miroir de la société

À Asia Argento, auteure de la chanson et du clip « L’Assenzio »

Il faut remonter aux Égyptiens pour comprendre la fascination qu’exerce encore, de nos jours, l’absinthe apéritive. Un papyrus désigne la plante qui a donné son nom à cette liqueur comme tonique, fébrifuge (faisant tomber la fièvre), vermifuge (chassant les vers), diurétique (facilitant la sécrétion urinaire), cholagogue (accélérant l’évacuation de la bile) et emménagogue (lissant les règles).

Complice des femmes et des artistes

D’où la réputation de l’absinthe complice des femmes. C’est donc tout naturellement que les Grecs la placent sous la protection de la déesse Artémis en lui donnant le nom d’Artemisia apsinthion. Apsinthion devient Absinthium chez les Romains qui prisent l’absinthe pour aromatiser leurs vins et les empêcher de tourner au vinaigre mais la mêlent au… vinaigre dans la posca, boisson les prémunissant des parasites des eaux saumâtres.

La Bible dénonce, à mots couverts, ce que tout un chacun sait alors des rapports des femmes et de l’absinthe. Certes, elle combat en infime proportion, avec l’ortie, les « mois immodérés », mais comme la rue, la sabine et la graine de fougère, elle est abortive en forte concentration. Pis (ou mieux) elle passe, vu ses vertus cicatrisantes, pour permettre aux gourmandes de se refaire une virginité.

La Bible fige l’absinthe entre « miel » et « fiel ». Le miel de la douceur des feuilles de l’Artemisia conforme à la caresse des lèvres de la dévergondée, et le fiel ou bile animale amère, comparable à l’amertume infernale de l’absinthe bue. C’est pourquoi l’absinthe, de nature paradoxale à l’image de la vie, symbolise ses petits bonheurs et désenchantements, volupté et inassouvissement de l’érotisme, joie et souffrance de l’amour, la meilleure des addictions, au demeurant. Et ainsi la lune de miel cède à la lune d’absinthe vaincue par la lune de fiel !

Une seconde propriété médicinale va suffire à consacrer l’Artemisia complice des artistes. Avec les grains d’hellébore vantés par François Rabelais comme Jean de La Fontaine, elle est le seul remède à la mélancolie chronique qui affecte tout particulièrement les peintres. De fait, le vin d’absinthe allongé de miel, menthe ou cannelle, soulage le saturnisme et rétablit le « levain de l’estomac » des peintres exposés au blanc de plomb ou pire, au blanc de céruse. Aussi, l’absinthe a la réputation de combattre la folie qui semble guetter les peintres meurtris par la maladie du plomb mais de sauvegarder le génie…

Un nouvel apéritif anisé

Comme l’ail ou la sauge, l’absinthe est donc une simple des prés de premier ordre et elle entre, au fil du temps, dans la composition de toutes sortes de panacées, vulnéraires et apéritifs (Eau de Mélisse des Carmes tonique roboratif, Vinaigre des Quatre Voleurs censé combattre la peste, Chartreuse ou vermouths Cinzano et Carpano) jusqu’à ce qu’en 1797, une herboriste suisse, Suzanne-Marguerite Henriod imagine un nouvel apéritif anisé, à la finale amère.

Paradoxalement la recette classique de l’apéritif absinthe préconise 4 fois plus d’anis et de fenouil que d’Artemisia absinthium. Selon le Traité complet de la fabrication des liqueurs et des vins liquoreux dits d’imitation (A. Bedel, Garnier Frères, Paris, 1899), la base des absinthes respectables est composée d’un trio de trois plantes : l’anis vert pilé du Tarn, andalou ou d’Alicante (5 kg) ; le fenouil pilé de Florence ou du Gard, dit aussi « anis de Paris » (5 kg) ; et les sommités fleuries avec les feuilles sèches et mondées de la grande absinthe (2,5 kg). Après une macération de ces simples dans de l’alcool de vin, on procède à une distillation au bain-marie chauffé à la vapeur et à une coloration exclusivement naturelle par trois nouvelles plantes : la petite absinthe (Artemisia Pontica ou Armoise de Pont) (1 kg) ; l’hysope (1 kg) ; et la mélisse citronnée (500 grammes), toutes trois sèches et mondées. L’eau utilisée est de source et l’alcool neutre, dépourvu de goût et d’odeur. Les absinthes ainsi élaborées sont dites « suisses » ou « de Pontarlier », 2 labels de qualité, équivalents à une A.O.C. avant la lettre.

Hélas, il n’en allait pas de même des ersatz vendus à vil prix à des consommateurs indigents, et véritables « casse-poitrine » contre lesquels Émile Zola s’éleva à raison. Ces absinthes étaient obtenues par addition à froid d’essences avec des alcools de patates, de betteraves, souvent mal rectifiés, et colorées chimiquement avec profusion de sulfates de zinc, de cuivre ou de chlorures d’antimoine incompatibles avec les tanins de l’Artemisia. Mais la société à 2 vitesses ou la France d’en haut et d’en bas ne datent pas d’hier et ces « purées de poix à 5 centimes le verre », nocives pour le cerveau, méritaient amplement leur surnom de « Vert-de-gris ».

Bouc émissaire de l’alcoolisme rampant

Carte postale humoristique 1900Suite à cet examen de la véritable nature de la Mère des Apaches, il convient donc de préciser le contexte historique qui vit le succès fulgurant de l’absinthe, distillée artisanalement en Suisse (Val-de-Travers) dès 1797 et produite industriellement en France (Pernod – Pontarlier) à compter de 1805 pour éviter d’exorbitants frais de douane. En effet, si Alfred de Musset lança vers 1830 la mode du Lichen vert dans les cénacles bohèmes des cafés jouxtant le Palais-Royal, il allongeait ces absinthes avec de la bière et non « 5 fois leur volume d’eau » ; Gustave Courbet avec du vin blanc ; Alphonse Daudet avec du laudanum pour soulager son tabès (dégénérescence nerveuse provoquée par la syphilis) ; et Henri de Toulouse-Lautrec avec du cognac. Par ailleurs, Paul Verlaine comme Arthur Rimbaud buvaient trop et le premier alcool qui leur tombait sous la main ; Charles Baudelaire, Oscar Wilde ou Ernest Dowson étaient également opiomanes, et Édouard Dubus, Stanislas de Guaita, ou Roger Gilbert-Lecomte, morphinomanes (« Fée Grise »). Il ne s’agit donc pas de crier haro sur la seule absinthe, facile bouc-émissaire d’un alcoolisme rampant. Rappelons ensuite que ce sont les cercles des officiers des bataillons du bat’d’Af – envers exacts des poètes bohèmes – qui ont relayé la mode des Perroquets, vers 1850, en les mettant, sur les grands boulevards parisiens, au goût du bourgeois. Ils avaient compris que l’absinthe, comme les boissons à la quinine (Amer Picon, Saint-Raphaël Quinquina, Dubonnet, Byrrh…), combattait les microbes des eaux souillées et, pour une part, le paludisme.

En 1863, survint l’ignoble phylloxera vastatrix qui, suivi du mildiou (1878), ravagea les vignobles français. Les distillateurs franc-comtois profitèrent de l’aubaine pour conquérir d’immenses parts de marché, cause d’une inexpugnable rancœur des lobbies du vin. Dès 1872, l’État, trop heureux de ce ressentiment, l’exploita sans vergogne et imposa lourdement l’absinthe sans reverser la part indispensable de cette manne à la lutte contre l’alcoolisme. Miroir de l’âme, l’absinthe fut aussi ce sismographe de la société, et plus d’un capitaine d’industrie se félicitait qu’un ouvrier absinthé ne trouve plus la force de se syndiquer.

Prohibé en plaine boucherie

Affiche d'AudinoSur ce, flairant un nouveau conflit avec l’Allemagne, les va-t-en guerre revanchards firent croire que la Morgane des beuglants était la cause d’un nombre croissant d’aliénés dans les asiles ou de réformés à la conscription et hurlèrent à « l’érosion de la défense nationale ». Et les ultranationalistes, antidreyfusards (thèse d’un complot ourdi contre l’armée) jouèrent, à ses dépens, un nouvel acte de la lutte éternelle de Bacchus (dieu du vin, maître en Gaule) contre Gambrinus (divinité de la bière moitié allemande, moitié flamande).

Raymond Poincaré prohiba l’absinthe, le 16 mars 1915, en pleine boucherie de celle que l’on nomme, bizarrement, la « Grande Guerre ». C’était un gage gratuit donné aux hygiénistes et aux versatiles militaires, auteurs des premiers décrets d’interdiction, dans l’espoir de détourner momentanément les regards de l’enfer des tranchées. La supercherie fit long feu, et l’on s’aperçut vite que la suppression du Poison empoisonné n’avait en rien diminué l’alcoolisme. Madelon servait à profusion la gnôle, le Byrrh, le rhum de l’Argonne ou l’anis Foch dans les infâmes boyaux du Chemin des Dames pour maintenir l’ardeur des hommes au combat avant de leur glisser subrepticement du bromure dans la soupe. Et les troufions se passaient ce bon mot : « L’absinthe perd nos fils mais la mère Picon les sauve ! » avant d’aller fumer des feuilles d’absinthe, histoire de faire la nique aux artificiers de ces massacres annoncés. Au surplus, l’intoxication, la cabale et l’interdiction n’avaient fait que renforcer le mythe de la Fée défunte.

À consommer avec délectation

Enveloppe publicitaire absinthe CusenierDepuis 1988, la communauté scientifique ne juge plus l’absinthe « épileptisante », et les ministères du Commerce et de la Santé autorisent des « similaires aux extraits de plantes d’absinthe », une locution alambiquée pour éviter de réviser une aberration historique. Une centaine de produits sont proposés à la vente sur le Net, mais une poignée sont fidèles aux recettes historiques : La Muse Verte (Artez), les absinthes Devoille ou Lemercier (Fougerolles), François Guy ou Émile Pernod (Pontarlier) et Nouvelle-Orléans (Saumur)…

Vasodilatatrice, la « Fée des feintes » élargit votre champ de vision, détend votre appareil digestif, gonfle vos poumons, libère les cristaux de votre oreille interne, stimule votre imaginaire, vous allège et vos pieds quittent le sol. Vous lévitez en apesanteur et prenant de la hauteur, vous acquérez un nouveau point de vue sur vous-même puis sur le monde. Loin de vous mener à la déraison, l’absinthe mène donc à la raison. À condition de ne pas en abuser, car cocktail de plantes et d’épices complexe, elle doit être consommée avec distinction, dilection et délectation. Ne recherchons donc pas ses plus hauts titres alcooliques et ses concentrations en thuyone les plus élevées puisqu’ils s’annulent, l’alcool prenant le pas sur les effets de la thuyone amère. N’allons surtout pas tenter de nous « casser la tête » avec l’absinthe car nous risquerions de nous abîmer beaucoup plus. Admettons plutôt que son mode de consommation ritualisé, via la cuillère ajourée, et l’adjonction d’eau ou de sucre engage à la savourer lentement, en connaisseur appréciant sur la langue la nuance particulière de chacune des plantes la composant.

Goutte de rosée, infusion chamanique, potion magique, boisson alchimique, élixir, ambroisie, gingembre vert, lait de tigre, herbe aux prouesses, l’absinthe véritable macérée dans l’alcool de vin et lentement distillée ouvre, repousse et perfore l’horizon. C’est un talisman à partager en galante compagnie.

Gare aux idées reçues !

Si l’absinthe ne mène pas directement à la folie, elle n’est pas non plus la martingale imparable menant au génie. Seul le travail peut y conduire et à proportion du talent, de la personnalité et de la force de caractère. En revanche, il est exact que la structure moléculaire de la thuyone, le principe actif de la plante absinthe est similaire à celui du tétrahydrocannabinol, le principe actif du cannabis. Néanmoins, des travaux sont en cours pour déterminer comment les récepteurs chimiques du cerveau captent et assimilent ces deux principes actifs, et à ce stade, tout semble se dérouler différemment.

Historien d’art, Benoît Noël est l’auteur de plusieurs livres sur l’absinthe dont Absinthe, un mythe toujours vert, L’Esprit Frappeur, Paris, 2000 et La Rebuveuse d’Absinthe, Éditions BVR, Sainte-Marguerite des Loges, 2005 (http://herbaut.de/bnoel).

60 ans du LSD, happy birthday

En 1938, Albert Hoffmann synthétise un alcaloïde baptisé «Lyser Saür Diäthylamid». Enregistré 25e sur le cahier du laboratoire, il porte le nom de LSD 25. Quelques années plus tard, sa découverte,devenue «son enfant terrible», donne naissance au plus puissant des psychédéliques du XXe siècle.

Le plus fameux trip de l’histoire.

Le LSD 25 est un dérivé synthétique du claviceps purpurea, parasite de l’ergot du seigle. D’autres dérivés sont encore utilisés en médecine pour leur activité sur l’utérus ou l’appareil respiratoire, mais les propriétés psychoactives du LSD restèrent dans l’ombre des archives du Pr Hoffmann. Ce n’est qu’en avril 1943 qu’il décide de reprendre la synthèse du LSD afin d’en approfondir la connaissance. Et c’est alors qu’il terminait la cristallisation finale du tartrate de LSD qu’il fut pris de vertiges et d’ivresse. Il prit son vélo pour rentrer chez lui, et partit pour le plus fameux trip de l’histoire. Il consigna ensuite soigneusement ses perceptions dans ses notes de laboratoire-: «-Je devins soudainement ivre, le monde extérieur changea comme dans un rêve. Les objets semblèrent gagner en relief, affichant des dimensions inhabituelles, et les couleurs devinrent plus chaleureuses, la conscience de soi et la notion du temps furent également modifiées. Quand j’eus fermé les yeux, des images colorées étincelaient en un kaléidoscope rapide et changeant. Après quelques heures, la plaisante ébriété qui avait été expérimentée lorsque j’étais pleinement conscient disparut. Quelle est la raison de cet état-?-» Il dut chercher un moment parmi les substances qu’il avait manipulées avant de comprendre que l’acide, dont il ignorait encore toutes les propriétés, était responsable de ce voyage imprévu.

Le lendemain, pour être sûr, il reprit une dose de 250 microgrammes (les trips que l’on trouve actuellement dépassent rarement les120 microgrammes), une dose qu’il pensait infime puisque par comparaison la mescaline, le plus puissant hallucinogène connu jusqu’alors, agit à des doses de 280 milligrammes, soit plus de mille fois plus. Tout ne fut qu’hallucinations colorées et modification de la conscience de soi. L’expérience, de l’aveu même du professeur, fut beaucoup plus intense que celle de la veille et par certains aspects terrifiante avec, par moments, une impression de dépersonnalisation, et à d’autres, une impression d’agonie.
Le professeur Werner A. Stoll, psychiatre et fils du patron des laboratoires Sandoz, fut le premier à tester le LSD sur des patients. Chercher à traiter des troubles mentaux avec des produits psychoactifs n’était pas nouveau. Freud, par exemple, enthousiasmé par son expérience de la cocaïne, la testa, d’abord sur lui-même puis sur des patients atteints de divers troubles, avec peu de succès d’ailleurs. De nombreux produits psychoactifs
sont encore utilisés pour traiter le moindre trouble de l’humeur, en tête les benzos. Il n’est donc pas étonnant que les puissants effets du LSD aient fait naître l’espoir de pouvoir guérir psychoses et névroses à travers une sorte de super analyse expresse favorisée par la prise de LSD. Stoll conseillait aux psys qui souhaitaient l’utiliser en thérapie d’en faire l’essai sur eux-mêmes afin de vivre une sorte de psychose artificielle leur permettant de mieux comprendre leurs patients. C’est peut-être ici que le mythe du psy borderline prend sa source.

Des milliers de doses distribuées gratuitement

Approvisionnés gratuitement en acides par Sandoz qui cherchait une utilisation médicale à son nouveau produit pour lui assurer un débouché commercial, de nombreux psychiatres, en Europe et aux États-Unis, s’intéressèrent à leur tour à la «-LSD therapy-». C’est ainsi qu’entre 1950 et 1960 la firme Sandoz distribua en toute légalité des milliers de doses de LSD 25. Plus de mille articles parurent dans les revues scientifiques sur l’utilisation du LSD en thérapeutique
psychiatrique. Ces études portèrent sur plus de 40-000 cas. L’armée américaine, toujours en quête de nouveautés, y vit une arme incapacitante ou un potentiel sérum de vérité. Diverses expériences désastreuses furent menées. Un film existe encore, où l’on peut voir une unité de soldats anglais morts de rire et incapables d’exécuter les ordres de leur commandement. On apprit en 1976 que la CIA, intéressée par les drogues, mena dans les années 50 et 60 des expériences avec l’acide sur des soldats américains et des prisonniers de la Guerre froide. Ces prisonniers, shootés au LSD, au lieu de révéler tous leurs secrets, passèrent leur temps à halluciner et à se foutre de la gueule de leurs tortionnaires. La prise du produit étant souvent faite à l’insu de leur plein gré, on peut imaginer le cauchemar vécu par certains des «-cobayes-» après l’administration de doses de cheval. Ces tristes expériences provoquèrent des épisodes dépressifs majeurs. Il est, en effet, très dangereux de consommer de l’acide sans le savoir. Un des cas les plus connus est celui du docteur Olson qui se suicida en sautant par la fenêtre, après qu’on lui ait fait ingérer en douce du LSD au cours d’une de ces expériences. Pour sa famille, cet acte resta longtemps un mystère, Olson n’étant pas connu comme quelqu’un de dépressif, et encore moins suicidaire.
Dès 1960, au grand dam du professeur Hoffmann, la diffusion et l’expérimentation récréative du LSD se développent en parallèle des expérimentations médicalement contrôlées. D’abord aux USA où son usage se répandit comme une traînée de poudre dans les cercles artistiques et universitaires de la côte Est et de la Californie. Avant 1962, la vente, la détention et la consommation de LSD est tout à fait libre. C’est à cette époque que nombre d’étudiants et d’artistes en font la découverte dans des programmes
expérimentaux en tant que volontaires rémunérés. Parmi eux, de nombreux chanteurs, acteurs et écrivains comme Aldous Huxley qui raconte ses perceptions dans ses livres (Les Portes de la perception, Le Ciel et l’Enfer). La Beat generation et ses apôtres (Allen Ginsberg, William Burroughs, Jack Kerouac) ne sont pas en reste. Les futurs romanciers Ken Kesey (Vol au-dessus d’un nid de coucou) et Tom Wolf (L’Étoffe des héros, Acid test) seront à l’origine d’une nouvelle forme de journalisme, le «-gonzo-», où l’observateur devient partie prenante de l’événement qu’il raconte.
En 1962, les États-Unis instaurent une restriction sur la vente de LSD qui devra faire l’objet d’une demande d’autorisation spéciale auprès de la Food & Drug Administration. En 1965, la firme Sandoz, dépassée par l’usage récréatif de son produit, n’a pas réussi à en faire reconnaître l’utilisation médicale. Elle jette l’éponge, ou plutôt le buvard, et arrête la fabrication et la distribution du LSD en même temps que celle de la psilocybine.

L’«-enfant terrible-» du Pr Hoffmann

Dès 1962, quelques psychonautes sentent le vent tourner et tentent de populariser l’expérience lysergique. Un certain Stanley Owsley produit en Californie des millions de trips vendus entre 1 et 2 dollars pièce dans les concerts pops. Arrêté en 1967 par la police, on saisira chez lui 200 grammes
de LSD, soit l’équivalent de 2 millions de doses à 100 microgrammes. Michael Hollingshead, autre figure marquante du mouvement psychédélique, distribue, quant à lui, du LSD gratuitement aux stars d’Hollywood et de la musique pop. Il rencontre en 1962 Timothy Leary et Richard Alpert, tous deux jeunes docteurs en psychologie de l’université d’Harvard. Nos deux compères considèrent les hallucinogènes comme des outils d’exploration de la conscience. Ils fondent, la même année et très officiellement,
le centre de recherche sur la personnalité. Devenus fervents prosélytes du LSD, dépassés eux aussi par l’effet de mode et par une expérimentation qui n’avait plus grand-chose de scientifique, ils sont discrètement congédiés d’Harvard en 1963. Leary fut à la fois le pape et le martyr du mouvement psychédélique. Son influence sur les sixties sera considérable. Les Moody Blues chantèrent ses exploits dans un hymne planant. Il participa à un nombre incroyable de performances, happenings, concerts et festivals. Sa devise, qui deviendra le slogan de tous les Freaks-: «-Turn on, tune in, drop out-» (branche-toi, accorde-toi, laisse tout tomber). Elle résume à elle seule toute une époque que nous raconte Michael Hollingshead dans son livre The man who turned on the world (L’homme qui brancha le monde).
Le mouvement psychédélique connut son apogée en même temps que la consommation
d’acide, au cours du Summer of love en 1969. Pas un concert des Grateful Dead ou un festival folk où l’acide ne soit distribué quasi gratuitement. Tout le monde a en tête l’épisode de Woodstock où, au micro, on entend l’avertissement du speaker qui fait déjà de la réduction des risques en conseillant de ne pas prendre les «-mauvais acides-» bleus et de préférer les roses. «-Pas de panique, y en aura pour tout le monde-»-! Ceux qui auraient pris des bleus et se sentiraient mal peuvent se diriger vers la tente. Ce que redoutait Hoffmann arrivait-: après l’espoir et l’enthousiasme qu’il avait suscités, le LSD devint la drogue à la mode qu’il fallait absolument avoir testée si l’on voulait être «-in-». On se mit à en prendre comme ça, sans savoir, sans réfléchir, pour faire comme les autres, ignorant souvent tout des risques et des effets secondaires.
Des dosages de 250 a 400 microgrammes étaient monnaie courante à l’époque, des doses énormes pour un premier test. On commença à compter les gens restés scotchés, les dépressions, les suicides. Les accidents auxquels on assista achevèrent de diaboliser le LSD dans une Amérique profonde et puritaine, effarée par l’émergence de la contre-culture. Ces accidents sont pourtant dus à la méconnaissance des risques
associés au produit ou à sa mauvaise qualité de fabrication par des apprentis chimistes. Hoffmann ajoute-: «-Plus son utilisation comme stupéfiant se généralisait, c’est-à-dire plus le nombre des incidents provoqués par une utilisation inadéquate en dehors de toute surveillance médicale augmentait, et plus le LSD devenait pour moi et pour la firme Sandoz l’enfant terrible.-»

Mystery of Eleusis, la fête du LSD.

La consommation restera importante pendant les années 70, mais connaîtra un déclin dans les années 80. Il faudra attendre la décennie suivante, les cyberpunks, l’acid music et le mouvement rave pour assister à une véritable redécouverte des psychédéliques. C’est aussi en Inde, du côté de Goa, qu’anciens hippies et nouveaux adeptes de la trance se donnent rendez-vous dans des endroits paradisiaques pour des fêtes en plein air. La trance a remplacé le blues halluciné et déjà électronique d’Hendrix. Ils sont à nouveau rassemblés pour célébrer la nature et ses mystères, à la manière des tribus nomades.

ASUD, 10 ans déjà

Pour ASUD, tout a vraiment commencé un beau soir de novembre 92. Mais laissez-moi vous raconter…

Depuis quelques mois -quelques années déjà- quelque chose qui fermentait du côté de «la drogue», se préparait. Une série de signes discrets, éparpillés, mais qui, assemblés, dessinaient les contours d’un changement de la politique ultra-répressive instaurée par la loi de 70.

Ainsi la loi Barzach, qui pour la première fois a su discerner dans les infections virales transmissibles par voie intraveineuse,un danger plus imminent que ces «paradis artificiels» , et en tirer la conséquence urgente: la mise en vente libre des seringues dans les pharmacies en 86.
Vers la fin de l’automne, des militants anti-VIH et des «intervenants en toxicomanie», des hurluberlus, dont votre serviteur et sa compagne, ont ainsi été invités à exposer leur conception d’un «junkiebond»à la française au cours d’une réunion de l’association EGO (Espoir Goutte-d’Or)

Cette réunion, je ne suis pas près de l’oublier. Au cours du dîner qui a suivi, un des membres d’EGO, un travailleur social nommé Abdalla Toufik, a tenu à s’asseoir près de moi. Et à m’expliquer gentiment que ma conception d’un groupe d’usagers de drogues comportait quelques points légèrement irréalistes… «Mais j’aimerais t’en parler plus longuement». Et le voici qui s’invite chez moi pour le surlendemain à 16 heures.
Le jour dit, à 16 heures précises, la sonnerie retentit et la porte s’ouvre sur Abdalla, flanqué d’un grand garçon pâle au sourire timide qu’il me présente sous le nom de Philippe Marchenay. Philippe qui sera avec Abdalla, Phuong et moi-même le quatrième fondateur d’Asud.
Abdalla, pour avoir rencontré les membres du «syndicat des junkies» nous initie peu à peu aux notions, encore quasi-inconnues en France, d’autosupport et de réduction des risques…
Nous parlons aussi des spécificités de la situation française: la loi de 70, la répression tous azimuts et la façon dont, elle entretient un lien de cause à effet avec les overdoses, la délinquance et la progression galopante du VIH et des hépatites chez les UD.
«Usagers de drogue»: une expression nouvelle, venue des Pays-Bas et d’Angleterre et que nous décidons d’utiliser systématiquement et même d’imposer dans toute discussion sur la question, par opposition aux termes de «camés», «drogués», «toxicomanes» ou «malades dépendants», tous très stigmatisants.
Une démarche militante, dans la mesure où changer le mot utilisé pour désigner telle ou telle catégorie d’individus contribue à changer le regard qui sera posé sur eux. Pas du «politiquement correct», de la politique. De la vraie, qui commence à délimiter l’espace où l’UD se définit comme citoyen, c’est-à-dire comme individu vivant dans la cité, et partie prenante des décisions qui le concernent. Waouh!

C’est ainsi qu’au bout de plusieurs semaines de discussions parfois houleuses, nous finissons par trouver le nom de la future association: Asud, pour Auto-support des usagers de drogues. Et, dans la foulée, par rédiger un manifeste qui reprend les principaux points dégagés au cours de nos discussions préliminaires: la reprise en main de leur vie par les UD confrontés à la maladie et à la «guerre à la drogue» ; le droit desdits UD à choisir librement entre l’abstinence, la continuation de leur mode de vie clandestin ou la prise de produits de substitution; la multiplication par 100, sinon par 1000 des programmes méthadone existants et la diversification maximale de la palette des molécules et des protocoles de substitution; l’organisation par les usagers eux-mêmes de la réduction des risques liés aux drogues qu’ils consomment grâce, entre autres, à une information non biaisée sur les produits et les techniques d’injection «propre» ;la nécessité, donc, d’une publication faite par et pour les UD et destinée à délivrer ce type d’information ainsi qu’à présenter (en évitant les attaques frontales contre les institutions) les revendications des usagers et des témoignages de leur quotidien.
En somme, faire ce qu’Asud-Journal n’a cessé de faire depuis dix ans. Mais ce journal, colonne vertébrale indispensable à notre mouvement, il fallait d’abord le créer -et le perpétuer. Donc trouver des militants prêts à y travailler, mais aussi, le nerf de la guerre, les thunes. Lesquelles ne pouvaient venir que des milieux antiprohibitionnistes et surtout des mouvements et institutions gouvernementales engagés dans la lutte contre l’explosion de la contamination VIH/hépatites chez les tox.
Pour cela, il importait de nous faire connaître. Si bien qu’un beau jour d’avril 93, nous nous pointons à la fac de Nanterre, au colloque «Drogues et droits de l’homme» organisé par Francis Caballero. Pour la première fois, se dressant dans l’amphithéâtre bondé, Philippe Marchenay prononce le nom d’Asud et expose nos objectifs tandis que 5 ou 6 autres compères parcourent les travées en distribuant des exemplaires du manifeste, fiévreusement tirés la nuit précédente sur la photocopieuse de nos hôtes d’Aparts. Applaudissements nourris, y compris à la tribune et, d’une façon générale, gros succès dans l’assemblée…

Le premier groupe d’autosupport d’UD «non repentis» en France! La nouvelle se répand comme une traînée de poudre (ah ah ah!) dans les milieux concernés et les coups de fil d’encouragement bloquent presque le standard tandis qu’affluent les adhérents.
Ah les premiers Asudiens! Les Hervé Michel et sa bande, les Georges Sintès (dont l’ultime pied de nez sera de décéder un 1er décembre, Journée mondiale du sida 95!), Yvon Moisan, Rodolphe Mas, Caroline et Alain Chateau, Jean-René Dard (qui sera plus tard le troisième président d’Asud), Fabrice Olivet (le quatrième)et tous les autres, ceux qui continuent aujourd’hui encore à faire marcher Asud et à écrire dans les pages du journal. Ceux aussi qui nous ont quittés depuis pour le paradis (bien réel hélas) des toxicos ou pour vivre leur vie, mais qui tous arrivaient avec leur rage et leur joie débordante de pouvoir enfin faire entendre leur voix.
Et puis, malheureusement, ceux que nous avons dû -gentiment- éconduire: les exaltés, prêts à dynamiter la Préfecture de police ou à se shooter à mort sur les marches du ministère de la Santé, les zonards en quête d’un toit ou d’un repas, ceux encore qui prenaient le local d’Asud pour une shooting room, une scène de deal, ou une ANPE pour tox…!
C’est pourquoi nous nous sommes d’abord recrutés par cooptation -en fait juste un entretien «de motivation» devant un café ou un demi, histoire d’être bien d’accord sur la nature, les objectifs et le fonctionnement d’Asud. Et hop, au boulot! Gratos, pour commencer évidemment…
Car c’était bien beau l’enthousiasme, les grandes idées, l’intérêt croissant des média et des professionnels, les perspectives de financement (et de salaires?), mais en attendant, restait à tenir nos promesses…
Et d’abord à sortir ce journal dont nous avions annoncé à grand bruit la naissance imminente lors de notre première apparition publique à Nanterre
Là encore, comme pour la rédaction du manifeste, les discussions sont parfois chaudes, sinon explosives. Tel article est jugé trop provocateur, tel autre trop timide. Et chacun de défendre bec et ongles sa contribution. D’autant que chacun tient à mettre son grain de sel dans ce premier numéro d’Asud-Journal, son titre décidé à la quasi unanimité.

Ce n°1, il nous faudra près de trois mois et demi pour le sortir. Pas facile, en effet, de choisir entre le véritable monceau d’articles (de poèmes, de dessins, etc.) qui nous sont soumis en ménageant les susceptibilités. Et d’abord celle des auteurs bien sûr, qui ne comprennent pas toujours qu’il ne s’agit pas de se faire plaisir et de se défouler en sortant un fanzine-brulôt tout fumant. A se vouloir trop chaud, on finit par se griller!
Il s’agissait donc à la fois de ménager la susceptibilité des auteurs-militants et surtout ne pas heurter celle des non-usagers, soignants, intervenants en toxicomanie et institutions de lutte contre le VIH, seules prêtes à nous financer et à nous protéger, au nom de notre travail de prévention du sida. C’est en tenant compte de ces divers impératifs que nous arriverons, vers la fin août 93, à sélectionner enfin les textes qui constitueront Asud-Journal n°1. Maquetté, imprimé à 5OO exemplaires et agrafé avec les moyens du bord, il comportera divers témoignages d’UD, dont bon nombre de séropositifs ou malades du sida, un texte «historique» sur Thomas de Quincey, le premier junkie conscient de son addiction au 18e siècle, et surtout à la une, un éditorial largement inspiré du manifeste d’Asud et l’annonce de notre article-vedette: l’interview d’un médecin sur les techniques du «shoot propre».
Un véritable coup de poker qui, en détaillant l’art de diluer sa came avec telle eau, tel produit acide, dans un cuiller nettoyée de telle et telle façon, puis de la pomper dans une shooteuse propre, à travers un coton à usage unique avant de piquer la veine bien garrottée à travers la peau nettoyée à l’alcool, pouvait aussi bien nous faire tous coffrer au titre de la loi punissant « l’incitation à l’usage de drogue » que nous valoir les subsides des organisations antisida.
Subsides que nous ne pouvions d’ailleurs recevoir qu’une fois constitués en association, avec un président, un trésorier, un secrétaire, etc. Ce qui fut fait rapidement avec, pour premier président, l’ami Philippe Marchenay.

Vers la mi- septembre, tout était à peu près au point. Nous n’en menions pourtant pas large, quand nous nous sommes retrouvés Phuong, Philippe, Abdalla et moi, en robe et costards-cravates, le journal sous le bras, grelottant sous la pluie fine qui détrempait le parvis de l’AFLS (Agence française de lutte contre le sida) où Sylvie Justin allait dans un quart d’heure décider de l’avenir d’Asud, en clair, de son soutien et de son financement par l’AFLS.
De ce qui s’est dit exactement pendant la petite heure qu’a duré cette mini-réunion, je ne garde étrangement aucun souvenir, tant j’étais possédé par le trac. Je me rappelle juste qu’au sortir de l’ascenseur, nous avions tous les quatre le sourire: c’était gagné! A commencer par le financement, donc la possibilité de continuer à sortir le journal, et celle pour l’association de salarier quelques emplois CES. Le tout sanctionné par une convention entre Asud et l’AFLS.
Une convention qui mettait, il est vrai, quelques bémols à notre projet de départ. Le financement promis ne porterait pas sur le journal lui-même, mais sur les actions de prévention anti-VIH de terrain (c.à.d. dans les pharmacies, les salles, les squats, «scènes» de rue, etc.). D’où l’obligation de centrer notre sommaire sur l’aspect sanitaire, et d’en rabattre un peu sur le côté revendicatif.
Bref, nous nous retrouvions un peu le cul entre deux chaises et il n’a pas toujours été facile de nous accommoder de cette ambiguïté fondatrice .Recrudescence des engueulades et des portes claquées. D’autant qu’avec l’afflux incessant des nouveaux Asudiens, nos réunions, désormais soumises aux règles de la « démocratie associative » se devaient d’aboutir non plus à un consensus informel entre quatre ou cinq personnes, mais à des décisions votées à main levée par plus d’une dizaine de participants forts en gueule (on les comprend!) et pas toujours très portés aux compromis…

Pourtant, en dépit de toutes ces difficultés, de la prise de distance d’Abdalla, de l’élection d’un véritable bureau dont Phuong était désormais présidente, et des inévitables querelles et jalousies suscitées par l’attribution des CES (donc des salaires!), Asud a continué son chemin, et plutôt bien: interviews et prises de parole dans les media, contacts avec les principales pointures de la «réduction des risques» et sortie, en un peu plus d‘un an, de trois autres numéros du journal, chacun plus fourni et plus «professionnel» que le précédent. La moindre de nos réussites n’étant pas d’être parvenus à faire fonctionner Asud comme une assoce «normale», bien que composée quasi-exclusivement d’individus à forte personnalité, au parcours chaotique, durement marqué par les galères et la maladie, et plus portés au coup de gueule (sinon au coup de poing dans ladite gueule) qu’à la recherche souriante du consensus.

Mais la véritable consécration n’allait survenir qu’au printemps 94. Au cours d’un dîner-pizza improvisé entre Anne Coppel, Valère Rogissart, responsable à l Aides de la prévention chez les UD, Arnaud Marty-Lavauzelle, président de ladite association, Bertrand Lebeau de MDM,… et Phuong, présidente d’Asud depuis quelques mois. C’est au cours de cette soirée historique que fut conclue l’alliance formelle entre les militants anti-VIH, les professionnels de la réduction des risques, les médecins et les UD. Le nom du futur collectif, décidé à l’unanimité: «Limiter la casse». Un intitulé qui définissait sans équivoque son objectif: constituer un lobby voué à soutenir toutes les initiatives de réduction des risques.
Pour ASUD, c’était un véritable triomphe. Non seulement parce que nos objectifs et nos revendications se voyaient ainsi entérinés, mais aussi parce qu’en nous voyant invités dans ce collectif dont, fait significatif, la première action fut d’élire un bureau dont le président était Fabrice Olivet, l’un des nôtres, Asud était enfin officiellement conviée à jouer dans la cour des grands, et les usagers pris en compte comme acteurs centraux de la RdR.
NOUS EXISTIONS ENFIN POUR DE VRAI!!!

La suite, avec les bouleversements, les dissensions et la part d’embrouilles, ce n’est pas à moi qui, peu de temps après la création de LLC, ai pris quelque distance vis-à-vis d’Asud, de vous la raconter. Pas plus que de parler des 23 numéros du journal qui, à hue et à dia, se sont succédés depuis. Ni des nouveaux financements ou de la galaxie des sections Asud , ont fait de nous un mouvement d’envergure nationale, et même internationale.
Tout ce que je puis dire aujourd’hui, dix ans après le tout début d’Asud, c’est que si je suis encore là pour vous raconter ses premiers pas, c’est qu’en dépit de tous ses changements, de ses quelques échecs et de son incroyable succès, Asud n’a pas dévié d’un poil par rapport à ce qui fut notre rêve, un soir d’hiver 92.
Et, nom d’une petite shooteuse, qu’il continue à en être ainsi dans les siècles des siècles, alléluia et Bom Shankar!

L’injection intraveineuse de substances psychoactives

« Shooter la came ! » Voilà la phrase emblématique, celle qui conditionne quinze ans de politique de réduction des risques (RdR). Du fait de son ancrage dans le champ du sida et des hépatites, la RdR a fait de la seringue stérile l’alpha et l’oméga des politiques de drogues.

Un shoot, un fix, un taquet, c’est ce petit moment de fébrilité qui vous fait remonter votre manche en tenant la pompe entre les dents, puis chercher le renflement d’une veine pas trop esquintée avant d’enfoncer l’aiguille d’un geste précis et de tirer le piston pour faire une, deux, trois « tirettes »… Ce petit cérémonial est à l’origine de bon nombre de morts par overdoses, d’au moins deux épidémies de virus mortels parmi les usagers et de pas mal de fantasmes concernant la consommation des drogues en général.
Alors y a-t-il une fatalité de l’injection ? Doit-on considérer le shoot comme faisant partie de la culture de l’usage ou comme une pratique à risques qu’il convient de confiner à un petit noyau d’irréductibles ? A-t-on réellement réfléchi aux attendus sociaux, culturels ou psychologiques du shoot ? A-t-on déjà pensé que le contexte de l’injection a pu évoluer, voire être absolument transformé par les années sida?

Un peu d’histoire

La seringue hypodermique est inventée vers 1850 par Charles-Gabriel Pravaz. Comme l’écrit Anne Coppel : « la vraie rencontre est celle de la morphine et de la seringue ». Très vite cette nouvelle technique est détournée par les usagers de drogues, souvent initiés dans un but thérapeutique. L’usage de morphine, puis d’héroïne dans les milieux bourgeois du XIXe et du XXe siècle est souvent intraveineux, au point que le recours à la « piquouze » est pratiquement confondu avec la prise d’opiacés.

Un signifiant lourd

asud24-seringuesMais cette seringue est d’abord un instrument médical, le symbole d’une compétence technique tournée vers la rationalité.

Elle devient une sorte d’emblème du caractère sacrilège de l’usage des drogues. En détournant l’outil bienfaisant au service d’une jouissance égoïste, le drogué foule aux pieds plusieurs tabous. Nous avons déjà eu l’occasion de l’écrire souvent : le « toxico » occupe aujourd’hui la place de bouc émissaire occupée par d’autres parias à d’autres époques. La Persécution rituelle des drogués , décrite par Thomas Szasz est fortement conditionnée par l’espace fantasmagorique de la seringue, contaminée ou non. La seringue perce, troue, envahit. Elle atteint l’intérieur du corps. Son signifiant est le pain bénit des psychanalystes. L’odyssée épicurienne des hippies injecteurs ne pouvait que mal se terminer. On ne brave pas impunément et la morale et la science, surtout à une époque où les deux tendent à se confondre. L’épilogue est en forme d’apocalypse avec les années sida qui deviennent vite les années hépatite.

Le damnés de la terre

L’injection oppose donc une forte résistance à la vague de normalisation qui touche certains aspects de la consommation de drogues illicites ces dernières années. Le rapport Roques, le nouveau discours de la M.I.L.D.T.(Mission Interministérielle deLutte contre la Drogue et la Toxicomanie), l’usage dit « récréatif » de drogues dites « douces », autant de facteurs destinés à dédramatiser (d’aucuns disent à banaliser) l’utilisation de certaines substances exotiques consommées notamment par les jeunes.
Le tour pris par les campagnes procannabis est significatif : plutôt que de revendiquer la transgression d’un interdit, comme le faisaient leurs aînés, les cannabinophiles accentuent les aspects « intégrés » de la fumette, les fumeurs sont des gens « normaux », le cannabis rend non violent… bref tout cela n’a rien à voir avec La Drogue.
Idem pour les amateurs de pills. Depuis le retour en force des drogues de synthèse, on sniffe, on pile, on gobe, on inhale, mais shooter ah non ! Jamais. S’il existe une pratique indéfendable, c’est bien celle-là. Avec les free parties, le mouvement techno a vu émerger de véritables « scènes ouvertes », c’est-à-dire des lieux où s’achètent et se consomment ouvertement les stupéfiants habituellement échangés sous le manteau. De tels lieux ont existé ou existent encore ailleurs en Europe pour un public d’injecteurs d’héro et de coke. En France, les frees, tout en drainant une ribambelle hétéroclite d’amateurs de tout ce qui défonce, sont plus spécialisées dans les drogues de synthèse, la cocaïne et le LSD. Le caractère non officiel de tels événements n’exclut pas un certain conformisme ou tout au moins une référence aux valeurs dominantes du mouvement parmi lesquelles le rejet de l’injection occupe une place de choix. Si le recours aux drogues psychédéliques est revendiqué, la shooteuse est perçue comme dégradante et nocive. Englobées dans une même réprobation, l’héroïne et la pompe n’ont rien à faire aux environs du dance floor. La stigmatisation des injecteurs est telle que des opérations de réduction des risques type « salles d’injection » seraient nécessaires pour les teufers adeptes de la pompe, mais seraient probablement mal acceptées par le milieu.
Comble du comble, même les crackeurs expriment parfois de l’hostilité à l’égard de la shooteuse. Le discours des plus jeunes est révélateur à la fois de l’impact et des limites des campagnes antisida. Tout fiers de fumer la base, leur leitmotiv peut être résumé comme suit : « moi je shoote pas, donc je suis pas accro ». Même eux, identifiés par les riverains et la police comme la quintessence du « toxico », tirent une certaine gloire à ne pas le faire ce geste explicite qui désigne le drogué. Le plus souvent fumée, la base est injectée par des usagers qui quelquefois sont d’ex-héroïnomanes substitués. Ces injecteurs voisinent avec d’autres usagers de la rue, consommateurs de Subutex® (les polytoxicomanes du système de soins).
La nouvelle configuration sociale semble épouser étroitement la courbe de la « nouvelle » (tellement nouvelle qu’elle a maintenant presque trente ans) pauvreté.

L’injection, toujours en vogue ?

Alors que reste-t-il ? Qui donc est encore injecteur, et sinon fier de l’être, au moins prêt à l’assumer au grand jour ? La consommation d’héroïne, le produit « phare » du shoot, n’a pas tant baissé si l’on s’en réfère au chiffre des saisies. Il semble qu’elle se soit plutôt recomposée sur de nouvelles bases. La peur du sida et des hépatites a heureusement amené une partie des nouveaux usagers de drogues à préférer la fumette au shoot. Il est, par exemple, explicite de constater que le département du Nord caracole en queue de peloton des ventes de Stéribox® alors que son voisinage avec les Pays-Bas en fait l’un des départements les plus touchés par les flux commerciaux de l’héro. Les consommateurs les mieux informés découvrent ce que les pays du Nord et les pays producteurs d’opium et de coca savent depuis longtemps : l’injection est une méthode de consommation adaptée à la pénurie et aux mauvaises qualités ; elle est ce que le coup de massue est à l’arme de précision : un maximum d’effets dans un minimum de temps pour énormément de dégâts collatéraux. Reste comme toujours la question du plaisir. Le shoot n’est pas seulement une méthode de conso pour l’« économiquement faible », c’est aussi et avant tout, pour de nombreux usagers, un gigantesque pied (voir pagexxx, tableau synoptique des produits injectables).

1. Anne Coppel, Le dragon domestique
2. Thomas Szasz, la persecution rituel des drogués

ASUD en deuil d’Hervé Michel

ASUD est en deuil. Notre ami Hervé Michel, membre fondateur d’ASUD dès avril 92, est mort voici quelques semaines, aux premier jours de novembre. Il avait 28 ans. Bien que séropositif depuis plus de deux ans, ce n’est pas la maladie qui l’a tué : non, il s’est éteint en faisant la sieste; après un déménagement qui l’avait fatigué. Arrêt du cœur, a déclaré le médecin …

Le cœur, tous ses amis de Vitry, où il vivait chez sa mère, et d’ailleurs, vous le diront, c’est vrai qu’il l’avait trop grand, trop gros, et qu’il y avait mal trop souvent… Mal de trop de tendresses et de révoltes étouffées, mal d’un présent rythmé par la répression et les galères quotidiennes, d’un avenir bouché comme l’horizon par les murs gris de la cité, mal de tous les copains décimés par le sida, les O.D., l’hépatite, la misère, la solitude, à commencer par son frère Francis, le poète, mort entre les mains des flics d’une « overdose » jamais élucidée…

Un cœur qui avait mal aussi de tous ces cachets qu’il se bouffait ; jour après jour, nuit après nuit, non par goût du suicide, il aimait trop la vie! Mais parce qu’en banlieue, quand on n’a pas le larfeuille bien rempli ni l’âme au bizness et qu’on veut malgré tout garder la tête dans les étoiles, il faut bien, faute de bonne came, faire avec ce qu’on trouve…

C’est comme ça qu’il est parti : entré dans la mort en rêvant, les yeux fermés, sourire aux lèvres… Comme il a vécu en douceur. C’est vrai que l’on ne l’entendait pas beaucoup Hervé : ce n’était pas un tonitruant, une grande gueule .. . Il préférait écouter en silence, et il lui suffisait d’un de ces sourires qui vous vont au fond de l’âme pour vous dire à sa façon l’émotion qui le soulevait comme une lame de fond … Un silencieux, un discret, presque timide – sauf bien sûr lorsqu’il s’agissait de prendre la parole et de gueuler au nom de tous ses frères d’exclusion -toxicos, malades, archanges archidéchus des banlieues bâillonnées.

Pour ça il avait choisi, dès le début, de militer à ASUD, collaborant à l’écriture de notre tout premier Manifeste, en mars 92 . Un choix pas si facile que ça à assumer à une époque où, souvenez-vous la réduction des risques était loin d’avoir pignon sur rue et où il fallait une sacrée dose de courage pour oser, à visage découvert, s’affirmer toxico et séropositif, non pas repenti mais prêt à se battre pour ses droits, POUR SA VIE !

“Le cœur de la princesse”, légende chinoise

Le fils d’un pauvre pêcheur arrive à la ville. Il doit y apprendre le négoce sous la houlette d’un marchand mandchou. Un jour, il se promène au hasard des rues et entrevoit derrière une persienne un visage féminin. “ Qui est-ce ? ” demande-t-il aux voisin. “ la fille du gouverneur, lui répond-on, la beauté la plus parfaite de tout le pays, et la plus jolie princesse du monde ”.

Immédiatement frappé d’un amour insensé, le jeune homme se meurt de langueur. Grâce aux douteux services d’une vieille entremetteuse, il parvient à rencontrer sa princesse. Il est pauvre, mais jeune, beau, éloquent et surtout amoureux. Les princesses d’alors avaient fort peu de divertissement. Et se laissaient séduire par les pêcheurs audacieux. Tout deux vivent de longs moments d’extase clandestine…

Mais cette trop belle histoire tourne mal. Quelques cafards vertueux informent le gouverneur de l’inconduite de sa princesses, la fait brûler vive dans sa demeure. Alors que la maison est en flammes, le petit pêcheur rêve de sa belle, qui lui murmure dans un soupir :

“ Cours dans mon château détruit, fouille par tout, dans les ruines et les cendres éparses. Tu trouveras une petite pierre triangulaire et transparente : c’est mon cœur pétrifié ”.

Le pêcheur s’éveille, se rue dans les décombres, fouille, tâtonne, découvre le minuscule trésor, le serre sur sa poitrine. Grâce au précieux caillou en forme de cœur caché au chevet de son lit, le pêcheur retrouve chaque nuit sa princesse blottie au creux de ses bras.

C’est fort bien d’avoir un spectre comme amante ; mais les convenances sociales imposent de prendre une épouse moins éthérée. Notre héros se marie, comme tout pêcheur qui se respecte. Sa femme, jalouse et suspicieuse, s’indigne qu’il attache tant de prix à un aussi stupide cailloux. Un jour en son absence, elle saisit la pierre dans un mouvement de colère et la lance de toutes ses forces sur le pavé de la cour. Le petit cœur transparent se brise en mille éclats. Le pêcheur est fou de chagrin. Mais sur l’emplacement de chaque esquille une plante à hautes tiges pousse soudainement et donne des fleurs aux corolles blanches et mauves. Dans un ultime songe, la princesse apparaît à son aimé :

“ Par la faute de ta femme, tu m’as perdue à jamais. Tu ne me verras plus, mais je te laisse un remède souverain contre le désespoir. Prends la couronne des plantes qui ont surgi dans ta cour, tires-en le suc et épure-le par le feu ”.

Le pêcheur ordonne à sa femme de préparer la substance et retrouve la paix du cœur. Depuis lors, l’opium existe, pour que les épouses légitimes aillent le cueillir.

extrait de “ La drogue dans le Monde ” d’A. Coppel et C. Bachman

Les années Ribomunyl

Si la vie de camé c’est, comme on dit, «la galère», alors pour nous, les rameurs enchaînés à nos bancs, ce sont les shooteuses qui tiennent lieu d’avirons pour nous propulser en cadence sur les océans du mal vivre. Et, trop souvent, hélas, les pharmaciens qui font office de gardes chiourme …

Ayant seulement – modernité oblige ! – troqué le tambour pour le tiroir-caisse et le fouet et le tablier de cuir pour le stylo bille et la blouse blanche.

Et c’est vrai qu’on a tous notre petite anecdote à raconter sur la question … Les pharmaciens qui vous font la pompe à 10 ou 15 balles, ceux qui vous annoncent avec un grand sourire goguenard qu’ils ne les vendent que par paquet de 10 ou de 40 ; ceux qui vous fusillent du regard et vous la balancent sur le comptoir comme on jette un os à un chien enragé ; et même ceux qui sont carrément de mèche avec les flics postés à la sortie et qui, sur un clin d’œil complice de l’homme de l’art, se feront un plaisir de vous emballer.

Pas contents ? Après tout, personne ne vous oblige à vous droguer et à risquer le Sida – ou au mieux 48 ou même 96 heures de garde-à-vue ! – Car n’oubliez pas que si depuis la Loi de 1987, il est légalement autorisé – et même recommandé, pour cause de Sida – d’acheter une pompe, c’est toujours un délit ( ou tout du moins la preuve d’un délit ) d’en posséder, d’en transporter sur soi, et évidemment d’en faire usage ! Pourtant, malgré ces incohérences kafkaïennes, malgré ces absurdités qui ne font que mettre en lumière de façon flagrante la contradiction et l’incompatibilité entre la répression à tous crins sous la bannière de la «guerre à la drogue» (qui reste la position officielle de notre pays en la matière) et la promotion d’une politique de «réduction des risques» rendue chaque jour plus urgente par l’épidémie du sida – pourtant donc, il faut bien avouer que, quels que soient les ratés et les bavures, la situation créée par la vente libre des seringues, en 1987, n’a rien à voir avec ce qui se passait «avant». Ceux d’entre nous qui ont connu cette époque et qui ont eu la chance de survivre en savent quelque chose!

Et sans vouloir jouer les anciens combattants de la shooterie, il serait bon de rappeler à ceux dont les vies ont peut-être été sauvées par la mise en vente libre des shooteuses ce que c’était que le temps d’ «avant» …

Il faut d’abord savoir qu’à moins de se voir présenter une ordonnance médicale en bonne et due forme (insuline, par exemple, ou tel ou tel analgésique injectable) , il était absolument interdit aux pharmaciens de délivrer des seringues.

Certains- rarissimes -s’y risquaient cependant, soit pour complaire à un client ami, soit parce-que, conscients de leurs responsabilités, ils choisissaient à leurs risques et périls de se faire ainsi les pionniers de ce que l’on nomme aujourd’hui la «réduction des risques» ou bien tout simplement par esprit de lucre. Mais dans tous les cas ils y risquaient, sinon leur boutique et leur titre, ou même parfois leur liberté, du moins une amende et un blâme sévère. Alors autant dire que tout se passait sous le comptoir.

Et les autres, alors ? tous les autres, tous ceux qu’aucune des vacheries inventées par la répression n’a jamais – et 70 ans d’échecs de la prohibition l’ont clairement démontré-empêchés de se shooter coûte que coûte ? Eh bien les autres, c’est à dire la plupart d’entre nous , ils se shootaient – ou plutôt se massacraient, se charcutaient – avec tout ce qu’ils trouvaient. Et quand je dis tout, c’était vraiment TOUT…; du moment que que ça possédait une aiguille creuse plus ou moins aiguisée, un réservoir, un piston, ça faisait l’affaire.

Pour les plus chanceux, ça pouvait être une insuline (comme celles qu’achètent actuellement les U.D d’aujourd’hui) refilée par un copain diabétique. Ou encore revendue sur les lieux de deal entre 30 à 50 frs l’unité (pour une neuve car pour une shooteuse d’occase, c’était moins cher: 5 à 15/20 frs selon l’état d’usure !!) par des petits malins. Tandis que d’autres, si vous étiez fauchés, vous prêtaient la leur en échange d’une partie de votre dose de came. Ou même vous la louaient contre quelques cotons imbibés.

Il y en avait aussi qui louaient leurs services à ceux qui avaient des problèmes pour se shooter pour la somme de 10 frs ou contre un peu de mélange plus le coton ayant servi à filtrer votre dope.

Je me souviens ainsi d’avoir vu, dans un squat du défunt Îlot Chalon dans le 12eme Arr, près de la gare de Lyon, à Paris, des files de plus d’une dizaine de mecs et nanas, en rang d’oignons, manche relevée, garrot serré au bras gauche, cuillère pleine de dope dissoute à la main droite, et qu’ils présentaient, l’un après l’autre à un type au fond de la piaule qui, méthodiquement, y remplissait sa pompe ( toujours la même, sauf pour quelques privilégiés qui avait leur matos personnel) et faisait le shoot au client ,empochait ses 10 balles ou son coton imbibé, rinçait très sommairement la pompe dans un verre d’une propreté douteuse, et au suivant! Non ce n’est pas de la science-fiction, non ce n’est pas du délire : on appelait même ça «le coin des toubibs». Je le sais : j’ai été un de ces camés qui y faisaient la queue mais tous n’ont pas eu la chance comme moi, d’avoir survécu car avant l’apparition du V.I.H, l’hépatite, les abcès, la septicémie,et les overdoses faisaient bien des ravages parmi les usagers de drogues ! Dans d’autres cas, et en l’absence de ces précieuses «insulines» on faisait avec ce qui nous tombait sous la main-souvent d’énormes seringues intraveineuses, ou intramusculaire, avec de monstrueuses aiguilles, terrifiantes, de vrais pieux, du genre à faire des prises de sang aux chevaux à refiler des hématomes au Comte Dracula en personne !!

Mais ça, les élégantes petites insulines ou les «pics à glace»de l0 cc, c’était vraiment les deux extrêmes. Entre les deux, l’ordinaire du camé moyen, c’était bien souvent les vaccins – je veux dire évidement les «vaccins auto-injectables», ou vendus avec seringue. A peu près acceptable, du moins pour qui avait le courage d’affronter le regard noir et les questions soupçonneuses du pharmacien : «Une antitétanique auto-injectable ? Monsieur part sans doute en randonnée ? » etc… .avec un peu d’aplomb et un début de manque, l’affaire était dans le sac. Va pour une antitétanique….

Pas trop mal, l’antitétanique. Pour peu du moins qu’on ne craigne pas de s’éclater la veine avec l’aiguille mastoc et qu’on sache se débrouiller avec la mini seringue en une sorte de verre plastifié qu’il fallait d’abord soigneusement vider et rincer (sauf à vouloir s’envoyer du vaccin antitétanique dans les veines), ce qui vous obligeait à retirer puis à remettre le piston. La seringue à usage unique, n’étant évidemment pas faite pour ça, le dit piston, une fois votre mélange de dope laborieusement aspiré, avait tendance à mal coulisser et même à se démancher au moment crucial, vous renversant votre shoot sur les doigts… sur le moment, le gag n’était pas vraiment désopilant….

Pas terrible donc l’antitétanique – mais faute de mieux… Et le mieux, en matière de vaccin, c’était bien sûr , le fameux, le sublime «Ribomunyl injectable» contre la grippe. Le nec plus ultra du vaccin, à 26,80 francs sans ordonnance (pour peu que le pharmacien ne se montre pas trop regardant). A voir les quantités de, Ribomunyl vendues dans les années 80, nous devrions tous être immunisés à vie contre la grippe ! Mais ce n’était pas, on s’en doute, le but recherché. La beauté cachée du Ribomunyl, c’était bien sûr la seringue – légère, fine, comme une insuline, et presque aussi maniable.

Insuline Ribomunyl

Quand on avait la chance de posséder une de ces petites merveilles, au temps de la prohibition des seringues, on la gardait précieusement. Le slogan «Une seringue propre par shoot et par personne» aurait passé pour du pur délire. Pas de gaspillage! Et bien sûr, c’était la moindre des courtoisies que de partager avec les collègues – en toute hygiène, évidemment : on prenait soin de laver sa seringue à l’eau du robinet avant de la refiler au copain.., et ainsi de suite jusqu’à usure complète. Ce qui, en termes pratiques, voulait dire une moyenne de 10 shoots pour trois ou quatre usagers!

A cette époque où la réduction des risques relevait encore de la science-fiction, une pompe était quelque chose de précieux, un peu comme sa première bagnole pour un adolescent passionné de mécanique. On ne la partageait qu’avec de bons copains, et pour la conserver le plus longtemps possible, on la bichonnait, on l’entretenait avec soin – et avec les moyens du bord.

Si bien que l’UD intraveineux d’avant 87 devenait souvent par la force des choses un véritable expert en bricolages y compris les plus invraisemblables. Pour affûter l’aiguille, par exemple, souvent émoussée après une bonne dizaine de shoots, on la frottait carrément sur le grattoir d’une boite d’allumettes. Assez doux et souple pour ne pas risquer de bousiller la pointe, il présentait cependant l’inconvénient d’y déposer des morceaux de carton – sans compter les bactéries laissées par toute une journée de maniement de la boîte avec les doigts. Vous imaginez d’ici les poussières et les abcès ! Mais, pensait-on alors, «qui ne risque rien n’a rien».

Comme pour le piston, qui, au bout d’un certain nombre d’utilisations, finissait par se démancher et perdre son embout en caoutchouc. Qu’à cela ne tienne : une goutte de colle forte et le tour était joué. A défaut, un petit tortillon de sparadrap pouvait faire l’affaire. Évidemment, à la longue, tout ça ne coulissait plus très bien; un piston qui coinçait en plein milieu d’un shoot, c’était plutôt gênant. Là aussi, nous avions un remède : un peu de salive en guise de lubrifiant – et tant pis pour les germes et autres bactéries ! On pouvait également utiliser une goutte d’huile (et tant pis si ça passait dans le sang) ou, mieux encore – le fin du fin ! un peu de cire d’oreille qu’on recueillait tout naturellement en se ramonant le conduit auditif avec l’embout du piston.

On croit rêver. Et c’est vrai que pour qui n’a pas connu l’époque de la prohibition des seringues, ces détails paraissent totalement surréalistes, voire fantaisistes. Et pourtant, sans parler des milliers de toxicos qui sont morts de ces pratiques imposées par la répression, tous ceux qui ont écumé les pharmacies par douzaines à la recherche d’un vaccin Ribomunyl qu’on partageait à 5 ou 6 copains, savent que je n’invente rien.

Et d’ailleurs, partout où l’accès aux seringues reste problématique (dans les petites villes de province, par exemple), ou totalement interdit, comme en prison, on continue aujourd’hui à partager les shooteuses à 10 personnes et plus. Malgré le Sida ! Malgré l’hépatite ! Malgré les infections et les mille et une saloperies par lesquelles la répression nous décime en douce – tant il est vrai que la «Guerre à la Drogue», c’est toujours en fin de compte la guerre aux drogués.

Demandez à ceux qui, à Fresnes ou à Fleury, se massacrent avec des pompes bricolées avec une vieille aiguille fauchée à l’infirmerie collée au bout d’un tube de stylo bille et un coton tige en guise de piston, demandez leur si c’est vrai ou non. Mais demandez leur vite, avant qu’ils crèvent.

Éditorial N°1

Pour son premier numéro, le journal ASUD vous offre un scoop : une information exclusive ! Cette information, c’est notre existence elle-même, la naissance ,du groupe ASUD et la parution de son journal. Des usagers des drogues qui s’organisent pour prendre – ou plutôt pour reprendre – la parole : voila en effet du jamais vu en France!

Nous les usagers des drogues, sommes maintenant présents, et plutôt deux fois qu’une, à la tribune du débat national et européen sur ce qu’« ils » appellent la « toxicomanie ». Tout comme nous entendons prendre place au premier rang du combat pour la prévention du SIDA.

Quant à ce journal lui-même, chacune de ses pages, chacune de ses lignes est la pour témoigner, pour se faire l’écho de nos premiers pas d’usagers-citoyens responsables « à part entière ».

Dans la foulée, nous voulons aussi promouvoir un projet qui nous tient tout autant à cœur, celui d’un « café contact », lieu de prévention et de sociabilité, d’échange de seringues géré et animé par les usagers des drogues pour les usagers des drogues, le lieu en fait de toutes les solidarités à venir… Le projet est actuellement en négociation avec les Pouvoirs Publics : leur soutien moral et matériel nous est indispensable pour mettre en place l’ensemble des projets ASUD.

Ce serait là une manière exemplaire de donner la preuve d’une réelle volonté politique de partenariat avec les usagers des drogues.

Depuis des années en effet, des comptoirs de bistrot aux couloirs de ministère nous n’avons que trop entendu l’éternel discours sur le « comportement suicidaire » et « l’irresponsabilité indécrottable du toxico ».

Or ce discours, voilà qu’aujourd’hui, voilà qu’ici même, à travers ces pages, nous faisons entendre notre voix pour le démentir.

Et pour affirmer notre volonté de nous faire les artisans de notre propre destin. A notre façon, pour peu seulement qu’on nous laisse disposer des outils dont nous avons besoin pour atteindre nos objectifs.

Nos objectifs, cela veut dire en priorité : d’une part la prévention des risques sanitaires qui nous menacent (à commencer par le SIDA, cette maladie mortelle qui décime nos rangs à la vitesse grand V) et d’autre part, le respect des Droits de l’Homme … qu’il soit ou non usager des drogues.

Certes des efforts sont faits ici ou là dans cette double direction. Mais l’urgence de la situation nécessite à l’évidence qu’on veuille bien penser de nouvelles forme de fraternité et de solidarité active.

Et que l’on veuille bien, que l’on puisse, en parler sans tabou ni censure. Or, qui mieux que les usagers des drogues est habilité à le faire de façon crédible pour leurs pairs ?

La sauvegarde de notre santé, le respect des Droits de l’Homme : voilà ce qui nous guide. Que ce journal soit comme un pavé lancé dans la mare des préjugés et des indifférences, dessinant des cercles de plus en plus larges se propageant d’onde en onde, à l’infini jusqu’à l’horizon.

Celui d’une humanité souveraine, responsable, enfin rendue à la liberté de ses choix de vie – à la liberté d’être soi-même.

Nous croyons que cela est possible. Si vous le croyez vous aussi, usagers ou non usagers, écrivez-nous, contactez-nous. Ce journal est ouvert à tous, c’est une tribune libre, un lieu d’échange et de confrontation des idées et des expériences dans l’intérêt de tous.

C’est un journal de dialogue…

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