Auteur : Jean-Maxence Granier

L’empire du classement

Et si la réalité des drogues ne tenait qu’à l’acte de classer, dont Perec(1) et Foucault(2) ont souligné la dimension fondatrice dans l’exercice de la pensée humaine ? Il y aurait une histoire comparée à faire en observant la manière dont chaque culture a classé les différents psychotropes, les a organisés entre eux, dans un jeu d’oppositions et de distinctions fonctionnelles : thérapeutique, dopant, enthéogène, etc. Je classe donc je suis : c’est la fonction du classement de faire exister les drogues, une lapalissade moins évidente qu’elle en a l’air.

Ces catégorisations ont évolué dans le temps et dans l’espace, au gré des sociétés, mais elles ont fini par se sédimenter, à travers des conventions internationales, majoritairement pour définir le statut juridique des différents produits. C’est cette opération de catégorisation qui fonde essentiellement les logiques prohibitives qui classent un certain nombre de produits comme des « drogues » et les constituent en listes de substances interdites. À ce titre, elle rend possible la distinction entre le licite et l’illicite, qui fait peu de cas des finalités liées aux usages pour mettre toute une série de substances dans le même sac, sur la base d’une dangerosité et d’un péril supposés : l’addiction.

Des critères nécessaires mais pas suffisants

Cette catégorie « drogues » s’est révélée n’être ni vraiment complète ni vraiment cohérente et le discours antiprohibitionniste, appuyé sur la science, a depuis longtemps montré toute la part d’arbitraire qui présidait à ce classement, en reconnaissant le caractère construit de cette opération, pour la déconstruire ou au moins la dénaturaliser (pourquoi le cannabis et pas le tabac ?). Cette classe se définit aussi parce qu’elle s’oppose à la fois à la classe des médicaments d’une part, au prescrit donc, et, d’autre part, à ce qui n’est pas interdit, comme l’alcool par exemple. On notera d’ailleurs qu’il n’y a pas de nom générique pour désigner la classe des psychotropes autorisés, sauf à parler, comme depuis peu et de manière polémique, de « drogues licites ».

On pourrait résumer l’histoire de l’addictologie moderne au fait d’avoir rompu ces distinctions, d’avoir constitué une vaste classe de tous les produits psychotropes (hors les médicaments qui n’intègrent cette classe que par le mésusage), une hyper classe qui englobe l’alcool, le tabac et les autres drogues. Le rapport Roques(3), en rapprochant certaines substances, certaines licites et d’autres pas, sur des bases scientifiques, celles de la dangerosité, provoqua bien des remous. Aujourd’hui, il est en effet admis par la communauté scientifique que le tabac ou l’alcool relève du même paradigme que l’héroïne ou le cannabis et que la frontière de l’interdit a un sens juridique, moral, social, mais beaucoup moins de sens au regard de la seule science ou de la médecine.

Il faut sans doute commencer par interroger la catégorie « drogues» en intention, selon les critères qu’elle convoque. La classe est constituée autour de la dimension addictogène des produits, des risques à court ou long terme qu’ils font courir à l’organisme. Ces critères sont nécessaires, mais pas suffisants. Le fait que ces produits soient étrangers à la culture est un facteur aggravant, comme on l’a régulièrement constaté dans l’histoire des prohibitions avec l’opium asiatique, le cannabis africain ou la coca amérindienne. De plus, cette frontière entre le licite et l’illicite n’est pas la seule en cause. Évidemment, cette catégorisation varie énormément dans les représentations qu’elle suscite. Au sein même de la classe des «drogues», on note la présence de produits plus prototypiques(4) que d’autres. L’héroïne injectée naguère ou le crack aujourd’hui sont les produits par excellence qui incarnent cette classe et ceux qui les utilisent sont les figures
mêmes du « drogué ». Le couple cocaïne/crack est intéressant de ce point de vue. Il s’agit de produits très proches l’un de l’autre, en termes d’effets et de risques, même si les modes de c o n s o m m a t i o n standards divergent (inhalation/combustion). Pourtant, les regards portés sur eux diffèrent fortement, la cocaïne conservant longtemps une image « chic » et moins nocive alors que le crack a été immédiatement associé à la rue et aux usages les plus nocifs. Cette distinction de surface renforce des oppositions sociales (drogues de riche, drogue de pauvre) ou raciales (drogues de Blanc, drogue de Noir), même s’il existe sans doute des usagers occasionnels de crack et des injecteurs compulsifs de cocaïne.

La « décatégorisation » du cannabis

Cependant, cette vaste opération de catégorisation n’est pas entièrement statique. Elle évolue dans le temps, les individus lui appartenant peuvent être déplacés, inclus ou exclus, dans les représentations sociales ou dans les lois. C’est cette dimension dynamique qui est intéressante à observer.

On assiste par exemple aujourd’hui à une lente évolution du cannabis, qui passe peu à peu de la catégorie « drogue » à autre chose. Il faut noter une étape importante dans cette évolution, qui apparaît presque comme un réquisit : le passage par la case « médicament », puisqu’on l’a vu, dans les différents pays où la législation a changé, cela a été précédé et sans doute rendu possible par le fait d’admettre les bienfaits thérapeutiques du cannabis. Comme si cette dimension médicale valait purgatoire pour ce psychotrope, passage obligé avant d’être admis comme une marchandise à consommer comme une autre. Cette opération de « décatégorisation » a nécessité un plaidoyer, un lobbying, des prises de positions politiques, une évolution de mœurs, mais aussi une évolution cognitive qui le fait passer du produit prohibé (négation des bénéfices et majoration des risques) au médicament (arbitrage assumé entre risques et bénéfices) puis au produit accepté (minoration des risques et valorisation des bienfaits). Considérer sous l’angle cognitif les opérations qui conduisent à l’interdit ou à l’assouplissement de la loi concernant les psychotropes nous renseigne sur la façon même de constituer ces catégories. Les débats récents qui distinguent désormais au sein de la même plante, des principes actifs et des molécules différentes, le THC et le CBD, reproduisent ce type d’opérations. D’un côté, la molécule psychoactive qui fait planer, de l’autre, celle qu’on associe plus volontiers à une fonction médicale, antalgique, anxiolytique, anti-inflammatoire, etc. Cette distinction, qui relève ici de la chimie, change le regard que nous portons sur le produit, l’inclinant vers le médicament et ce faisant, le rendant acceptable, dans un paradigme qui propose de soulager des dysfonctionnements organiques vs de créer des altérations dans le fonctionnement de l’esprit. Le trajet du cannabis : drogue‑ > médicament – > psychotrope légal fait bien apparaître le médicament comme étape presque obligée, dans le passage d’une catégorie à une autre.

Tabac et alcool sur d’autres voies

Le tabac est d’une certaine façon en train de parcourir le chemin inverse. En vingt ou trente ans, il est passé d’un produit standard accepté de tous et même extraordinairement valorisant symboliquement à une sorte de drogue encore légale, donnant lieu à un fort jugement moral et dévalorisée socialement, tant le consensus est fort à la fois sur sa dangerosité, liée à la combustion, et son caractère addictogène, propre à la nicotine. En solutionnant la question de la combustion, le vapotage se construit d’abord comme une forme de substitution à la tabagie, entrant ainsi, au moins dans un premier temps, dans le paradigme médical et renforçant encore le statut de « drogue » du tabac. Cette lente construction du tabac comme une drogue à partir des années 1970, contre l’industrie qui en vivait, est due essentiellement à des politiques publiques volontaristes largement motivées par la causalité cancérigène et la morbidité très importante qu’elle entraîne. L’évolution de l’usage est ici passée par la lutte contre le premier contact avec le produit, pour le limiter ou le retarder, par le renforcement du choix de l’abstinence, ou par une modification du mode de consommation avec le vapotage. On notera qu’on a assez peu là encore réfléchi à l’effet psychotrope lui-même, à la fonction de la nicotine dans le cerveau, à quel besoin exact correspond l’envie de fumer une cigarette.

L’alcool, peut-être le psychotrope le plus ancien de l’humanité, est inscrit lui aussi dans une histoire changeante. Strictement interdit dans le monde musulman et situé au cœur de la culture occidentale liée au vin, il a connu aussi ponctuellement un changement de catégories avec, bien sûr, la prohibition aux États-Unis, parfait exemple d’un changement de statut sur lequel on a fini par revenir. Ce statut très ambivalent, qui n’existe que pour
lui, fait qu’il est mal vu de ne pas boire ici, et qu’il l’est tout autant de boire là. Aujourd’hui, les débats entre addictologues d’une part et les producteurs et industriel ou l’État d’autre part, se font sur des enjeux de catégorisation. Le débat actuel sur le vin, qui oppose l’addictologie à la filière, est un bon exemple de ces enjeux de catégorisation. Le vin, surtout mis en avant pour ses dimensions organoleptiques, pour le savoir-faire dont il procède, pour la culture dans laquelle il s’inscrit, est minoré comme produit addictogène et les régulations dont il fait l’objet sont discutées. Les représentations liées au patrimoine, à la culture, à la convivialité s’opposent ainsi à celles qui sont liées à l’addiction, à l’alcoolisme, aux risques pour la santé liée à l’alcool, y compris sous forme de vin. On retrouve, de manière très différente, les distinctions opérées dans les représentations entre cocaïne et crack. Le produit, parce qu’il est consommé, donne lieu à euphémisation de son risque, et c’est l’inverse qui se produit quand le produit est au contraire interdit.

« Drogues » vs « médicaments »

La distinction « drogues »/« médicaments » est bien sûr centrale et vieille comme la philosophie et le pharmakon platonicien. Le prescrit et le proscrit ont toujours flirté et la frontière est étroite entre les substances interdites par la science médicale (et la loi), et celle dont elle s’assure le monopole. L’usage le plus massif de psychotropes est sans doute celui des médicaments du même nom, à égalité avec celui d’alcool, pour l’usage régulier comme pour l’usage occasionnel5. La prescription, le dialogue avec le médecin, le cadre thérapeutique, les garanties sur les produits, leur dosage, leurs effets, créent un cadre d’acceptabilité pour des effets psychotropes (antidépresseurs, thymorégulateurs, anxiolytiques, hypnotiques) qui ne sont parfois pas très éloignés de ceux qui peuvent être recherchés à travers un usage illicite. Il ne s’agit ici ni de conspuer l’usage excessif de médicaments psychotropes ni de justifier l’usage des « drogues » par l’automédication, mais de montrer les ponts qu’il existe entre ces univers pourtant construits comme antagonistes.

La crise dite « des opioïdes » qui a aujourd’hui cours outre-Atlantique, a fait voler ces frontières en éclats. On sait comment les laboratoires ont poussé à la consommation d’antalgiques puissants un très grand nombre de patients, souvent en souffrance sociale, pour finir par les lâcher dans les rues et sur le Web en quête de fentanyl qui pourrait remplacer ce qui avait été initialement prescrit. L’éthique médicale est ici bousculée par les intérêts industriels des grands laboratoires.

La substitution est un autre exemple de la question de la catégorisation. Ou comment, face à l’apparition de drogues et surtout du sida, on met en place, on invente, en quelque sorte, des médicaments de substitution comme la méthadone ou du moins on les construit. Par le cadre de la prescription, bien sûr, par la sélection de quelques propriétés distinctes du produit à substituer – pas de « high » par exemple –, et comment on en assume le caractère addictogène et des effets secondaires non négligeables, au profit d’une stabilisation du patient et d’une meilleure insertion sociale. Il ne s’agit en rien de remettre en cause l’utilité de ces approches, le bienfait qu’elles peuvent constituer à un moment dans un parcours. Mais outre que la compliance n’est pas la règle, que la substitution s’accompagne aussi du mésusage, il faut s’interroger sur des traitements qui sont appelés à s’installer dans la chronicité, et à reconduire (pour toujours ?) le sentiment de dépendance éprouvé. Via ces stratégies de substitution, on voit d’ailleurs lentement s’opérer un déplacement de l’opposition licite vs illicite vers la distinction entre drogues et médicaments.

Ce travail de catégorisation a bien sûr son pendant du côté des usagers et des usages, acceptés ou stigmatisés, selon les substances consommées.
Pourtant, cette classification ne rend pas justice à la variété des sujets et des contextes et c’est seulement en remettant en cause non pas seulement des lois, mais une épistémè6, définie comme système de catégorisation, qu’on pourra faire évoluer les représentations et les frontières normatives afin de pouvoir proposer des régulations effectives.

Jean-Maxence Granier

  1. Penser/Classer, Georges Perec, Paris, 1985.
  2. L’archéologie du savoir, Michel Foucault, Paris, 1969.
  3. Rapport Roques.
  4. Sémantique du prototype : qui ne définit pas une classe par son intention (définition) ou son extension (les individus de la classe), mais par des relations de plus ou moins grande ressemblance avec un individu « prototypique ».
  5. Voir chiffres OFDT.
  6. C’est-à-dire, selon Foucault, la manière même d’organiser le savoir à travers une vision du monde pour un groupe social donné ou une période donnée


Hommage au Professeur Michel Reynaud

Figure de l’addictologie qu’il a largement contribué à fonder, le professeur Reynaud, mais aussi Michel pour beaucoup de gens, a été un grand médecin et un grand professeur comme la France sait en produire, avec une carrière médicale et universitaire des plus brillantes. Dans ce champ qu’il a pensé et théorisé (voir son Traité d’addictologie, et al. Lavoisier 2016), il a su comprendre à quel point la question de la place du patient était centrale, comment le pari sur son autonomie au cœur même de l’aliénation addictive était le bon. Proche et toujours soutenant des groupes d’entraide et d’auto-support, engagé à promouvoir la figure d’un patient-expert en addictions (il était président d’honneur de France Patients Experts Addictions à qui il a donné l’impulsion initiale), il n’a eu de cesse de déjouer les grandeurs institutionnelles qu’il avait atteintes par un dialogue fait d’humanité, de respect et d’empathie avec les usagers et les patients. Sensible à la dimension sociale, politique et collective de la question des addictions, aux enjeux de la prévention, de la réduction de risques, de la régulation et du soin, il présidait le Fonds Actions Addictions et avait porté le projet numérique Addict Aide – Le Village des addictions (https://www.addictaide.fr/). Ce village a perdu un édile bienveillant, humain, engagé et disponible, toujours soucieux de servir au moins autant que de gouverner.

Groupes d’entraide et Asud, une histoire partagée pour réduire les risques et les dommages

Les usagers de drogues sont souvent frappés par l’opposition entre les approches fondées sur l’abstinence à travers les mouvements dits de « 12 étapes » et celles des groupes d’autosupport issues de la réduction des risques, comme Asud. Il est important de rappeler que ces approches ont pu se succéder dans les parcours des uns et des autres. Les programmes fondés sur l’abstinence s’adressent à des gens qui sont eux aussi les bénéficiaires de prévention des maladies infectieuses, ou de stabilisation par le recours aux traitements de substitution aux opiacés (TSO). Les programmes de « recovery », comme disent les Anglo-Saxons, ont donc vocation à s’inscrire dans la panoplie des offres faites aux usagers.

Abstinence vs RdR : une vieille opposition

Il peut paraître étrange d’aborder la question de l’abstinence en regard de la question de la RdR. En réalité, et on verra pourquoi, il serait étrange de ne pas le faire. De fait, certains acteurs de la RdR sont portés à considérer l’abstinence comme l’envers individuel de la prohibition et comme une solution illusoire directement produite par l’interdit.

Il est vrai que l’abstinence a longtemps été construite comme le pendant de l’approche prohibitive et associée à la dimension privative de la désintoxication. La « War on Drugs » collective et le « Just Say No » individuel ont toujours fait bon ménage dans les représentations et ont été les figures ultimes de la prévention (ne pas passer à l’acte) et de la guérison (vivre sans drogue). Visant à protéger le « drogué » de lui-même, cette thématique sous-jacente parcourt en effet toute la rhétorique prohibitionniste, faisant de celui qui n’a pas consommé la norme et de celui qui ne consomme plus, le modèle du repenti soumis à l’injonction thérapeutique, comme pendant de l’interdit, au cœur des contradictions de la loi de 1970.

Groupes d'entraide et ASUD Pascal 4De plus, l’abstinence peut paraître s’inscrire dans un paradigme moral et ascétique, entre tentation et repentance. Le terme lui-même se retrouve par exemple dans les prescriptions religieuses touchant à la sexualité et est encore parfois dans ce domaine présenté comme la meilleure façon de se prémunir du sida, faisant fi des êtres humains et de leur réalité. Cette dimension judéo-chrétienne peut encore être renforcée, en apparence, par la dimension spirituelle (plutôt que religieuse) de certains de ces groupes d’autosupport. Enfin, elle peut être aussi associée elle-même à une forme d’excès puisqu’elle s’étend souvent à tous les psychotropes, interdits ou non, et apparaître alors comme une autre forme d’addiction, s’opposant alors à la consommation modérée.

Les approches RdR sont nées d’un constat d’échec de l’abstinence comme idéal de sortie de la consommation et de l’interdit comme absolu et s’y sont donc opposées en prenant acte de l’usage en en palliant les risques les plus marquants. Ainsi, au sein des groupes d’entraide, on oppose volontiers ceux qui se centrent sur la RdR dans sa conception traditionnelle et qui s’appuient sur des usagers « actifs », à ceux qui proposent des trajectoires vers l’abstinence (groupes dits de « 12 étapes », par exemple), concernant alors de potentiels « ex » -usagers. Les premiers, engagés dans une revendication plus globale visant à faire des usagers des citoyens à part entière, sont habituellement perçus comme les compagnons, voire le fer de lance d’une RdR qui, poussée à son terme, débouche sur une logique antiprohibitionniste, les seconds pouvant, au contraire, être ressentis comme promouvant implicitement l’interdit salvateur. Dans ce cadre, l’abstinence peut donc apparaître comme l’opposé de la RdR, une réponse trop simple à une question complexe, marquée de moralisme et peu efficiente, et comme un concept de plus dans les soutes de la grande machine à prohiber. On voudrait pourtant démontrer que cela ne va pas de soi.

l’abstinence ne se confond pas avec l’approche prohibitive

Groupe d'entraide et ASUD Pascal 1L’abstinence n’épouse pas obligatoirement la logique de prohibition. Elle n’appartient pas aux prohibitionnistes qui l’ont arrimée à leur doctrine et en ont l’usufruit plus que la nue-propriété. De nombreux éléments d’analyse montrent que le lien qui associe prohibition (comme interdit) et abstinence (comme choix et non comme injonction) n’est en rien essentiel. À l’heure où la frontière entre l’autorisé et le prohibé, dans les produits comme dans les soins, est de moins en moins probante, on se propose de déconstruire cet antagonisme en partie fictif et surtout dangereux, en montrant à la fois comment l’abstinence a vocation à s’inscrire de plein droit dans une logique de RdR et comment la RdR peut s’enrichir de cet apport, face par exemple à la question de la sortie des TSO.

Dans le cadre de ces programmes ou de ces groupes d’entraide, l’abstinence est d’abord un choix individuel et non un choix collectif, une solution et non un principe transcendant. L’histoire de ces mouvements montre comment s’est opérée la distinction entre ligues de tempérance et groupes d’entraide fondés sur l’abstinence, même s’il existe bien une origine commune. Aux États-Unis au XIXe siècle, les Washingtoniens, premiers groupes néphalistes, ancêtres des groupes de 12 étapes, d’abord rassemblement de buveurs alcooliques, se perdirent dans la bataille pour la tempérance. Né après la fin de la prohibition, AA se garda bien de répéter les mêmes erreurs et de se mêler aux controverses publiques sur la question. Aujourd’hui encore, ces groupes d’autosupport s’interdisent de rentrer dans ces débats (prohibition, RdR, légalisation) pour d’abord proposer une solution individuelle à chacun, même si elle s’appuie sur l’entraide et le groupe.

Enfin, celui qui a fait l’expérience des drogues illégales, qui se considère comme toxicomane, assujetti à sa consommation, ce qui n’est pas le cas de tous les usagers et de tous les usages, et qui choisit un jour l’abstinence, ne devient pas ipso facto, même si cela se produit, un fervent prohibitionniste pressé de fermer les portes qu’il a naguère ouvertes. Le choix de l’abstinence n’est pas la prohibition intériorisée, il ne se détermine pas vis-à-vis des autres ou de la loi. De même, celui qui renonce à boire, parce qu’il se considère comme alcoolique, le fait librement, sans songer à vouloir convaincre ses concitoyens que l’alcool est en soi une mauvaise chose. Aujourd’hui aux USA, on peut être abstinent et faire ce choix et soutenir formellement l’abolition du 18e amendement.

L’abstinence : le retour du choix

Groupe-d'entraide-et-ASUD-Flic-Abstinence-Muzo-2L’abstinence rejoint d’une certaine façon la logique d’autonomisation et de responsabilisation qu’on trouve dans la RdR.

« Le consentement intime du patient est donc une condition sine qua non, le préalable indispensable à toute démarche vers la sortie de traitement. »
« Si la nécessité d’en finir avec la dépendance s’impose à l’usager avec la force de l’évidence à un moment quelconque, elle ne doit et ne peut en aucun cas être décrétée par un tiers (médecin, entourage…). »
extrait de la fiche pratique Fin de traitement (rubrique Substitution)

Elle se profile dans l’après-coup, pour quelqu’un qui a une expérience de l’usage et qui a fait la rencontre de la dépendance. Dans les groupes qui fonctionnent sur elle, c’est le désir d’arrêter de consommer qui compte. L’arrêt volontaire de la consommation apparaît comme une solution face à l’assuétude comme expérience dysphorique et donc comme un parcours qui ne se confond ni avec le manque, son envers, ni avec le sevrage.

Il faut noter encore que l’abstinence ne se centre pas sur le produit mais sur la conduite. C’est un choix qui ne s’ancre pas sur la distinction entre le licite et l’illicite et qui, comme l’addictologie, prend en compte la dépendance et le sujet. Il concerne aussi bien des substances appelées « drogues » (interdites) que des « médicaments » (prescrits) ou des « produits de consommation » (disponibles). On sait depuis le rapport Roques combien cette frontière est artificielle, combien il y aurait autant de raisons d’interdire le tabac ou l’alcool qu’il y aurait de raisons d’autoriser l’héroïne ou le cannabis. Or le choix de l’abstinence, quand il est fait, traverse toutes ces frontières. Le fumeur qui choisit de ne plus fumer pour échapper à ce qu’il vit comme une addiction devient abstinent pour les mêmes raisons qui animent le consommateur des drogues dites « dures ». Dans ce cas de figure d’ailleurs, la médecine et la société considèrent comme tout à fait normal qu’un non-fumeur refuse une cigarette, même à la fin d’un bon repas ou un jour de fête, à la différence de quelqu’un qui choisit de ne plus boire par exemple. Il est vrai que la tolérance sociale face à l’abstinence d’alcool est moins grande. Refuser un verre, c’est forcément continuer à avoir un problème avec l’alcool. Ce dépassement du licite et de l’illicite, voire à l’intérieur du licite, montre que la distinction entre l’abstinence comme choix et la prohibition comme interdit est centrale : ici s’exerce la liberté du sujet, là s’exerce la contrainte de la loi qui organise l’inaccessibilité à l’objet.

Enfin l’abstinence, comme la RdR, relève d’un choix d’abord pratique et non moral, même si une certaine valorisation de soi sur le plan éthique peut en être un des bénéfices. C’est un choix dicté par un déplaisir essentiel, au-delà de l’usage et de l’abus, qui vise à améliorer le confort de l’usager enfermé dans son assuétude, un choix qui s’inscrit dans une visée positive (retrouver sa vie) et non privative, un choix qui pèse les risques de l’addiction et vise à les limiter par une forme de radicalité.

L’abstinence comme outil de Réduction des Risques

Groupe d'entraide et ASUD Pascal 2Pas plus qu’elle ne s’oppose à la RdR, l’abstinence ne se confond donc avec la prohibition. Elle apparaît, au contraire, comme sa continuation par d’autres moyens. Encore faut-il être vivant pour pouvoir faire le choix de l’abstinence : tout ce qui protège l’usager des risques (mais non de l’addiction elle-même) s’impose à l’évidence. La RdR et l’abstinence sont donc moins dans un rapport d’opposition que dans un rapport d’articulation. Elles doivent à ce titre, en sortant des oppositions stériles, s’inscrire dans une seule panoplie d’offres, qui assumerait l’une comme une voie possible dans le champ de l’autre.

L’une et l’autre ont des convergences, en particulier lorsqu’elles placent l’usager au centre. La RdR s‘appuie sur la responsabilisation de l’usager décrété capable de prendre soin de lui ou de ses pairs, en dessinant une figure soucieuse de se responsabiliser si on lui en donne les moyens (cf. les salles de consommation supervisées). De même, l’approche par l’abstinence conduit à une responsabilisation dans la sortie de l’usage. De fait, il n’y a qu’un seul sujet : celui de la RdR, qui revendique de consommer en se protégeant, et celui de l’abstinence, qu’il faut savoir entendre comme une autre liberté, qui affirme son désir de plus consommer.

La RdR au risque de l’abstinence

Groupe d'entraide et ASUD Pascal 3En parallèle, la question de l’abstinence vient réinterroger la RdR et l’oblige à se repenser sur plusieurs plans. D’abord, sur celui de la définition même de l’usager : est-il celui qui prend plaisir et qui contrôle ou celui qui souffre de sa dépendance, celui de l’usage, de l’abus, de l’assuétude ? Se dessine alors un usager de produits psychotropes qui, comme personne, subsume ce statut et peut envisager la continuité de son usage mais aussi sa fin, en rejetant l’assignation à sa toxicomanie.

La question des dangerosités et des risques est aussi reformulée. Il faut distinguer, on le sait, la toxicité directe (liée aux substances), la dangerosité vectorielle (liée aux modes de consommation, ex. l’injection), la dangerosité comportementale (liée aux effets) et la dépendance elle-même comme risque intrinsèque. C’est ce dommage addictogène en tant que tel qui est visé dans l’abstinence, tandis que la RdR vise d’abord les risques extrinsèques (toxiques, vectoriels, comportementaux). C’est quand il ne reste que l’addiction, comme état intérieur souffrant, que se trouve posée la question de l’abstinence, non comme envers de l’usage, mais comme son dépassement. Au demeurant, l’abstinence n’annule pas les enjeux de la RdR. Elle peut comprendre des phases critiques dans lesquelles le sujet sera surexposé à des risques (rechute, surdose) pour lesquels l’enjeu de la réduction reste entier.

Au-delà de la question du sida (comme risque vectoriel, non intrinsèquement lié à la nature du produit consommé) qui a structuré le champ jusqu’à aujourd’hui, se pose la question clé de la substitution, de la sortie de la dépendance et celle des traitements terminés ou interminables, point clé sur lequel se fait l’opposition apparente entre abstinence et RdR. Se libérer de l’usage compulsif lui-même, est un désir à reconnaître, en particulier quand les TSO sont vécus par ceux qui y sont engagés comme répétant à terme l’assuétude. Quelqu’un qui se sent bien dans son TSO ne viendra pas frapper à la porte d’un groupe d’entraide, quelqu’un qui souffre de son addiction, y compris dans la substitution, le fera.

« Il n’existe pas d’étude fiable sur les usagers de méthadone devenus abstinents. Cette absence de curiosité est en soi une question. Les fins de traitement constituent encore le point aveugle du dossier TSO. Combien sortent du jeu ? Pour combien de temps ? Après quelle durée moyenne de prescription? Que deviennent-il sur le long terme ? Autant de questions sans réponses. »
extrait de la fiche pratique Fin de traitement (rubrique Substitution)

Ce qui (re)pose la question de la définition même de l’efficacité des traitements ponctuels ou chroniques, des nouvelles possibilités et des limites de l’offre médicamenteuse (voir la question du baclofène face à l’alcool) et des différents modèles de « sorties » de l’addiction par l’arrêt naturel, la substitution, l’abstinence ou la consommation modérée.

L’abstinence au sein d’un nouveau paradigme du soin par l’autosupport

Groupe-d'entraide-et-ASUD-Muzo-1

Comme l’avait vu très tôt Marie Jauffret-RoustideNote1, les associations qui regroupent des usagers « actifs » et les groupes d’entraide par l’abstinence, regroupés sous le vocable de l’autosupport, sont au fond beaucoup plus proches qu’il n’y paraît. Ils partagent une double logique, celle des pairs et celle de la responsabilisation, et relient les uns comme les autres vulnérabilité et autonomie. À ce titre, ils paraissent relever conjointement d’un double paradigme : celui du « care » d’une part (théorisé par exemple par Joan Tronto aux USA et Fabienne Brugère en France), celui de l’approche par les « capabilités » d’autre part (théorisé par Amartya Sen, Martha Nussbaum ou encore Paul Ricœur). Sur fond d’antagonismes apparents, ces convergences poussent non pas à cantonner l’abstinence au sein du paradigme prohibitionniste, mais au contraire à l’inclure pleinement à la RdR, au bénéfice d’un usager qui ne s’inscrit pas à vie dans la continuité de sa consommation, et qui peut souhaiter voir son désir, même fragile et contradictoire, de rompre l’addiction pris au sérieux, comme il souhaitait naguère pouvoir consommer sans stigmatisation ou sans s’exposer à des risques multiples.


Notes :

1/ Jauffret-Roustide M. (2003) , Les groupes d’auto-support d’usagers de drogues : de nouvelles formes d’expertise construites autour d’une expérience de vie, In L. Dumoulin, S. La Branche, C. Robert et P. Warin, Le recours aux experts. Raisons et usages politiques, Grenoble, Presses Universitaires, (Symposium).
Jauffret-Roustide M. (2002). Les groupes d’auto-support d’usagers de drogues, In V. Châtel & M.-H. Soulet (Eds.), Faire face et s’en sortir. Développement des compétences et action collective, Fribourg, Éditions Universitaires, (Collection Res Socialis).
Jauffret-Roustide M. (2002). Les groupes d’auto-support d’usagers de drogues. Mise en œuvre de nouvelles formes d’expertise. In C. Faugeron & M. Kokoreff (Eds.), Société avec drogues : enjeux et limites, Paris, Éditions Érès, p. 165-181.

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