Auteur : Fabrice Olivet

rédacteur en chef Asud Journal

La guerre aux drogues : une guerre raciale ?

Tribune parue dans Libération du 15 décembre 2013 de Louis-Georges Tin, Président du Conseil Représentatif des Associations Noires (CRAN) et Fabrice Olivet Secrétaire Général de l’Association Française pour la Réduction des risques (AFR) et directeur d’ASUD.

« La plupart des trafiquants sont noirs et arabes, c’est un fait. » déclarait Eric Zemmour le 6 mars 2010. Dès lors, si vraiment « c’est un fait », de deux choses l’une, soit les Noirs et les Arabes sont prédisposés à la délinquance, soit il y a un biais racial dans le système qui organise la « guerre aux drogues ».

Aujourd’hui, trente ans après la fameuse « Marche pour l’égalité », la génération des marcheurs a subi une véritable hécatombe. Nombreux sont ceux qui sont morts à cause de « la drogue » dit-on dans les quartiers. Ne serait-ce pas plutôt  à cause de la manière dont est menée cette croisade? Et si cette « guerre aux drogues »  épousait les contours de la guerre livrée à certaines minorités,  une guerre raciale en quelque sorte ?

Aux Etats-Unis, cette hypothèse a été confirmée avec brio par plusieurs chercheurs, et notamment par Michelle Alexander. Dans son livre célèbre, The New Jim Crow, Mass Incarceration In Colorblindness, elle évoque la « guerre aux drogues ». Conçue à une époque où le problème commençait à inquiéter la middle class blanche cette campagne massive permit de focaliser l’attention des médias sur les toxicos et les dealers noirs, bien que toutes les statistiques montrent qu’en matière de consommation, les Noirs ne’en font que répondre aux appétits des blancs pour les substances illicites.

Comme le disait clairement l’ancien directeur de campagne Richard Nixon, H.R Haldeman, « le truc, c’est d’inventer un système qui mette en évidence un fait reconnu : tout le problème vient des Noirs. » Le plan a parfaitement fonctionné. Les médias, la police, la justice, tout le système a ciblé non les circuits de la drogue en général, mais les circuits noirs de la drogue. Ainsi, la détention de 5 grammes de crack (drogue des Noirs pauvres) devint aussi grave pénalement que la possession de 500 grammes de cocaïne (drogue des Blancs des classes moyennes). Des milliards ont été investis dans cette guerre racialisée, permettant de rallier au camp des élites sociales les pauvres blancs, soucieux de se démarquer des pauvres noirs, notamment de nombreux electeurs démocrates du Sud, acquis de cette façon au vote républicain. Ainsi, les progrès relatifs engrangés dans les années 1960 par les militants anti-racistes des Droits Civiques purent être stoppés, voire effacés par cette contre-offensive raciale, d’autant plus efficace qu’elle n’était pas perçue comme telle, puisqu’elle était colorblind (indifférente à la couleur, du moins en apparence).

L’expression Guerre aux Drogues (« war on drugs ») vient de là,  lancée un jour de 1971 à la tribune de l’ONU par le Président Nixon. La population carcérale des Etats-Unis est passée d’environ 300 000 personnes à la fin des années 1970 à environ 2,3 millions en 2011 -la moitié de ces prisonniers étant des Africains Américains, le plus souvent « tombés » pour des faits relatif à la consommation de stupéfiants  principalement de marijuana. D’après une enquête menée par des chercheurs de l’université de Seattle, dans l’Etat de Washington, les Noirs et les Latinos ont 13 fois plus de risques de se faire condamner pour usage de cannabis par rapport aux fumeurs blancs, pourtant majoritaires. A Chicago, 80 % des Noirs en âge de travailler ont un casier judiciaire, le plus souvent, du fait de la guerre anti-drogue. Barack Obama  a eu le courage de raconter son expérience des substances illicites dans sa jeunesse estudiantine à Hawaï.  Si au lieu d’avoir été élevé dans un milieu protégé, celui de ses grands-parents blancs, il avait grandi dans l’ un des « ghettos » américains, il aurait selon toute vraisemblance été rapidement arrêté, condamné,  et il aurait  perdu  avec son droit de vote toute chance de devenir un jour président des Etats-Unis.Cet aspect des choses est toujours omis par des commentateurs prompt à oublier que le premier président noir est un métis, c’est à dire un blanc …pour moitié.

Par ailleurs, il faut rappeler qu’un travailleur en prison, que l’on paye au lance-pierre, coûte beaucoup moins cher qu’un travailleur en liberté. L’industrie carcérale l’a bien compris, et c’est également pourquoi il y a aujourd’hui plus de Noirs derrière les barreaux qu’il n’y avait d’esclaves en 1850. Autre statistique ahurissante, le nombre d’africains américains enfermés derrière des barreaux pour fait de drogues en quarante ans dépasse le nombre des victimes du goulag soviétique. L’augmentation du nombre de prisonniers, et de prisonniers noirs en particulier, n’est donc pas le signe de la faillite du système pénal américain, (comme on le dit souvent un peu naïvement), c’est au contraire la preuve de l’efficacité d’une politique décidée en toute lucidité, qui a su inventer de nouveaux moyens pour se procurer de la main d’oeuvre comme à l’époque de l’esclavage, tout en rendant cette chasse à l’homme inattaquable sur le plan moral. La guerre à la drogue est donc à la fois une idéologie et un modèle économique qui se développe aux Etats-Unis, intérêts capitalistes et logiques racialistes conjuguant leurs effets délétères dénoncés notamment par Angela Davis.

Mais qu’en est-il en France ? A l’évidence, les minorités ethniques ont beaucoup souffert de la guerre aux drogues, telle qu’elle est menée, elles ont payé « le prix fort », pour reprendre le titre du livre (High Price) de Carl Hart, neuroscientifique de Columbia University. Mais il n’est guère possible dans la France républicaine de connaître l’intensité de cette guerre et surtout son niveau d’implication racialiste. Contrairement à une idée communément admise dans notre pays, les statistiques ethniques ne sont pas interdites au sens stricte comme le montrent (les enquêtes menées par le CRAN, par Fabien Jobard et René Lévy, par République et Diversité ou encore le CSA. Cependant, elles constituent objectivement un tabou, venant en l’occurrence percuter un second tabou, celui de l’impact de la répression de l’usage de drogues dans nos banlieues si « diffiçiles ». L’un des non-dits le plus terrible de cette guerre à la drogue à la française c’est l’imbrication de l’épidémie de sida avec la consommation d’héroïne par voie intraveineuse.  La fameuse seconde génération des années 80, celle de la Marche des beurs,  a été frappée de plein fouet par une pénurie de seringues organisée par l’Etat. En1972 un décret « réglementant le commerce des seringues  destinées aux injec­tions parentérales, en vue de lutter contre la toxicomanie » a 
légalisé l’épidémie de sida en France.  Les deux tabous, question raciale et problème de drogues,  se conjuguent et se renforcent  au point de nous interroger  sur le système qui les a engendré. Comme dans l’exemple américain l’hypothèse d’une politique délibérée s’appuyant sur un double déni est à considérer.

Rien ne prouve que soit vraie l’affirmation péremptoire d’Eric Zemmour, et l’exemple  américain démontre la perversité de ces réflexions prétenduemment de bon sens qui cachent la réalité d’un système machiavélique de répression raciale. Il faudrait  donc aussi montrer, chiffres à l’appui, qu’en France aussi a guerre aux drogues, s’appui sur un  profilage racial qui cible  les minorités ethniques, une politique historiquement datée, globalement inefficace, coûteuse,  et racialisée.

Alors, pourquoi ce mutisme ? Pourquoi cette dimension discriminatoire n’est-elle pas dénoncée comme un argument supplémentaire, voire rédhibitoire du caractère fondamentalement inique de la loi de 1970 sur les stupéfiants ? C’est que si les discriminations individuelles sont déjà difficiles à combattre, il est carrément périlleux de dénoncer le racisme d’Etat, les institutions pouvant mobiliser à l’encontre des citoyens isolés des ressources qui rendent le rapport de force totalement disproportionné. Par ailleurs, les personnalités issues de la « diversité » un peu en vue dans la société française ont tout à perdre à être assimilées à la défense des dealers et des drogués.

Craignant de renforcer le stigmate qui pèse déjà sur les Noirs et les Arabes, on se tait, sans réaliser que ce silence ne profitent qu’aux  démagogues. Les préjugés, qui associent minorités ethniques et trafiquants ne tombent pas du ciel, , elles constituent le volet idéologique d’un système qui condamne à l’exclusion sociale ou à la réclusion carcérale des milliers, des centaines de milliers de nos jeunes chaque année. A l’occasion de la venue de Carl Hart en France, nous avons décidé de lancer une réflexion et une campagne sur cette problématique énorme et occultée.

« Drogue et race », avez-vous dit ? L’heure est venue de briser ce double tabou.

Réunion-Débat « La guerre aux drogues : une guerre raciale ? »
lundi 16 décembre à 16 heures, au Comptoir général, 80 quai de Jemmapes, Paris Xe

Débat avec
Carl Hart, neuro-scientifique, auteur de High Price
Louis-Georges Tin, président du CRAN
Fabrice Olivet, (ASUD/AFR), auteur de La question Métisse

Pochtrons et fumeurs de pet’, même combat !

Pour ceux que les drogues intéressent, les campagnes françaises sont une source permanente d’émerveillement. La visite de l’estaminet d’une bourgade du Cantal ou du Morvan me plonge régulièrement dans l’incrédulité. J’y revois, solidement agrippées au comptoir, les mêmes figures d’homme de la terre bien de chez nous, le nez bourgeonnant, la panse conquérante, la casquette vissée sur un crâne rubicond, été comme hiver vêtu d’un bleu de travail. Tout juste s’il n’arbore pas, collée à la lèvre depuis le petit matin, la fameuse Gitane maïs ou le mégot de petit gris roulé entre deux doigts noueux. Ces figures sont celles de mon enfance, rien n’a bougé en un demi-siècle. Cette bulle spatio-temporelle opère également dans un autre registre : les discours sur le cannabis.

Depuis trente ou quarante ans, nous sommes abreuvés de productions télévisuelles à vocation pédagogique invitant les parents à s’alarmer des progrès d’une drogue particulièrement nocive : le cannabis sativa. France 2 et M6 nous ont dernièrement gratifiés d’une salve d’émissions égrenant tous les poncifs entendus depuis deux générations sur les dangers de Marie-Jeanne. Et de nous remettre le couvert sur l’explosion de la consommation chez les adolescents, les ravages de la drogue sur la mémoire, le fameux “cannabis beaucoup plus dosé aujourd’hui qu’il y a dix ans”. Ça, je l’ai entendu pour la première fois en 1998 à propos de la skunk, l’OGM cannabique hollandais. Il y a dix ans, l’herbe était donc déjà plus dosée que celle fumée dix ans auparavant mais 10 fois moins que celle d’aujourd’hui ce qui nous fait… voyons… une herbe 100 fois plus dosée aujourd’hui qu’il y a vingt ans. Et moi qui croyais être nul en math. Aujourd’hui comme hier, je redis que les colombienne pressée, double-zéro et autre libanais rouge des années 70 n’ont à ma connaissance jamais été mesurés en taux de THC et pour cause, il eut pour cela fallu que les commentateurs s’adressent à de vrais amateurs de cannabis pouvant nous faire partager une véritable sociologie de l’herbe en France depuis un demi-siècle. Laisser ce travail à des pharmacologues ou des policiers revient à demander à l’église catholique de fournir une exégèse du libertinage au XVIIIe siècle.

Cela nous conduit naturellement à une autre imposture qui sert de colonne vertébrale à la pensée dominante  en matière de politique de drogues, celle qui s’impose progressivement comme une science donc une vérité. L’un des poisons qui gangrènent le monde occidental depuis l’ère industrielle : la technocratie. Si les blouses blanches monopolisent aujourd’hui la communication sur les drogues (loin tout de même derrière la police et la justice), c’est au nom de cette vielle idée que la politique ne sert à rien, que c’est du blabla pour le gogo électeur. Ce qui compte, c’est le savoir scientifique, la vérité des chiffres et en l’occurrence, celle des molécules. Au nom de cette espérance, de brillants cerveaux ont tourné le dos à la démocratie en s’appuyant sur l’idée suivante : la vérité scientifique n’a que faire du vote des électeurs. Cette religion des experts est particulièrement opératoire en matière de drogues, justement car c’est un univers tenu à l’écart de toute influence démocratique. Nous l’avons souvent écrit dans ces colonnes : les usagers sont bringuebalés des griffes du dealer aux affres du système judiciaire. Hélas, l’irruption du pouvoir médical dans ce jeu de dupes n’apporte pas de réel soulagement, dès lors qu’il s’inscrit comme un troisième pouvoir totalitaire, qui dénie tout comme les deux autres toute légitimité au malade drogué.

Nos pochtrons de village n’ont qu’à bien se tenir. Ils peuvent encore clamer leur innocence grâce à un lobby vinicole particulièrement puissant à l’assemblée, mais pour combien de temps ? Le moment approche où il va falloir présenter un front uni : pochtrons et fumeurs de pet’, même combat. Échapper à la fois au flic, au dealer et au docteur est un challenge particulièrement ardu pour le consommateur de substances psychoactives du XXIe siècle.

Very Bad Trip

Very Bad Trip ! Grâce aux blockbusters du même nom1, qui ont cartonné partout en France, cette expression est aujourd’hui d’usage courant. Le bad trip, c’est un truc fait pour planer qui tourne au cauchemar.

Todd Philips, le petit malin d’Hollywood qui a réalisé la série, a délibérément axé son propos sur une drogue et une seule, l’alcool. L’alcool dans sa version défonce éthylique de plusieurs jours – et je bois et je vomis et je re-bois – a des effets comparables aux stupéfiants les plus violents et a le mérite de rester suffisamment légal pour en faire le sujet central d’un film d’ado. Hilarant le bad trip de gnôle. Et pourtant, ce voyage provoque sans doute plus de morts violentes dans le monde que le choléra.

Cette excellente opération commerciale très hypocrite nous a décidés à vous régaler de nos very bad trips les plus sexy, mais au sens originel de l’expression.

Le trip est un mot inventé par les amateurs de LSD, le voyage par excellence. Une anthropologie du « bad » nous conduirait inévitablement à revenir vers ces 70’s qui servent de laboratoire à tous les phénomènes sociaux du 2.0. Après avoir découvert le « trip », les hippies ont fatalement expérimenté le « bad », essaimant de la Californie à Goa des naufragés du flip, passés du psychédélique au psychiatrique. L’histoire des groupes de rock des sixties/seventies est fertile en destins brisés par un « bad », antichambre d’une cellule capitonnée pour la vie. Syd Barret, le vrai leader de Pink Floyd, devenu schizophrène après un album et quelques pilules multicolores, en est emblématique.

Le trip est donc indissociable du bad, au point de devenir un verbe transitif dans le langage teufeur2. Je bade, tu bades, il ou elle bade… plus de raisons de se cacher derrière les illusions du Flower Power pour éluder un problème récurrent : les paradis artificiels recèlent tous un petit enfer privé, la face cachée du voyage. Pas besoin de se voiler la face, ni d’en faire des tonnes.

Pour communiquer sur le bad, il faut à la fois se démarquer de la propagande officielle consacrée au « fléau de la drogue » et rejeter le prosélytisme béat de certains psychonautes. Le bad trip est un risque et non un dommage. Il est loin d’être inéluctable si l’on consacre suffisamment d’intelligence, de savoir-faire et de conseils éducatifs à la consommation pour cerner les zones périlleuses, classées par substances. Malheureusement, une vraie prévention du « bad » supposerait de pouvoir étudier en laboratoire tous les cas de figures exposés dans les pages qui suivent. Au même titre que l’on fait appel à des volontaires pour expérimenter de nouveaux médicaments, pourquoi ne pas associer la science et l’expérience des consommateurs pour concevoir des outils psychologiques, chimiques, culturels, adaptés à chaque cas ? Évidemment c’est aujourd’hui impossible. Une formation anti crises de panique sous LSD destinées aux usagers, une équipe de chercheurs psychonautes, la tête farcie d’électronique, en session de coke ou de crack pour bâtir un kit antidescente : tout ça, c’est de la science-fiction. Dans la définition officielle de la « réduction des dommages », il importe avant tout de décourager la consommation plutôt que d’être accusé de faciliter l’usage en adoptant des objectifs pratiques directement utilisables par les « toxicomanes ».

Une dernière mise au point pour ceux qui se frotteraient les mains d’une hypothétique revanche morale attendue depuis longtemps : avec ce spécial « Very Bad Trip », les drogués d’Asud ne se lancent pas dans une hypocrite contrition en présentant la drogue sous son vrai jour. Que nenni mon bon ! Le trip, qu’il soit bad ou pas, reste notre objet de réflexion. Nous nous contentons de tenir le milieu du gué, comme nous l’avons toujours fait. Ni pour ni contre mais avec…


Note

1Le titre original, The Hangover, est moins centré sur le code « défonce ».

2Doit-on le préciser ? Les teufeurs sont les adeptes de la teuf, teufé, de la fête, plutôt en mode techno.

Dommages pour les risques : Lettre ouverte au Professeur Reynaud

Mr le Professeur, cher Michel,

Je m’associe sans restriction en mon nom personnel et au titre d’ASUD à toutes les réserves formulées par l’Association Française de Réduction des risques (AFR). En conséquence, je ne souhaite pas figurer sur la liste de signataires du rapport sur l’évaluation des dommages liés aux addictions et les stratégies validées de réduction de ces dommages.

Je me souviens avoir fait part, au mois d’avril, de mon étonnement de ne pas être sollicité pour aider à l’écriture du chapitre sur l’auto support en matière d’héroïne ou même de cocaïne. ASUD existe depuis 20 ans sur ce créneau, nous avons littéralement inventé le concept pour la France. A l’époque où l’addictologie était encore balbutiante, nous avons organisé la première rencontre internationale des groupes d’auto support dans le cadre de la VIIIe conférence de réduction de risques à Paris (1997), une manifestation baptisée «  je suis un drogué ! » (I’m a drug user).

Quelques années plus tard, en 2004, nous avons été sollicités dans le comité d’organisation de la conférence de consensus sur les TSO. Là aussi, cette initiative a débouché sur un beau rassemblement appelé Etats Généraux des Usagers de la Substitution (EGUS). ASUD est aujourd’hui la seule association d’usagers du système de soins agrée par l’Etat dans le domaine des addictions, et moi-même, fort de cet expérience, je siège à la commission des stupéfiants, ce qui constitue au moins une curiosité au niveau international.

Malgré tous ces beaux titres de gloire, le comité d’organisation n’a pas souhaité nous associer autrement que dans une vague mission de seconde lecture, mission que j’ai, du reste, beaucoup de mal à cerner malgré de nombreux échanges de mails.

Tout cela, cher Michel, n’augure pas vraiment d’une très grande considération portée à la parole, des usagers, des patients, des toxicomanes, bref de ceux qui font l’objet de ce rapport pour ce qui concerne les substances illicites. J’ai hélas une certaine expérience de cet écart récurrent entre les mots et les actes dès lors qu’il s’agit du point de vue des drogués, et la manière dont ce document a été élaboré déclenche un certain nombre de signaux défavorables. ASUD ne prétend pas incarner l’ensemble des personnes concernées par l’usage, mais je crois qu’il est utile pour un pays de faire valoir ses points forts. Or il se trouve que sur le terrain de l’auto support des usagers de drogues, la France n’est pas à la traîne. Je crois pouvoir associer mes camarades d’ASUD Nîmes, Marseille, Orléans, Evreux et Nantes pour déclarer que, si nous ne représentons pas la voix de tous les usagers, au moins avons-nous depuis toujours la volonté citoyenne d’affirmer haut et fort notre condition de consommateurs ou d’ex-consommateurs de drogues illicites impliqués dans une action associative.

Mais au-delà de ces considérations de forme, c’est bien l’impossibilité de débattre avec les rédacteurs du rapport que je dénonce.

Le point de divergence majeur porte sur le fameux glissement sémantique de réduction des risques à réduction des dommages. Par cette altération du vocable usuel, vous tuez ce qui fait le principe même de l’existence d’ASUD. Contrairement aux dommages, le risque renvoie à une vision dynamique de la personne qui est appréhendée comme sujet apte à évaluer rationnellement un danger potentiel, et non comme un objet de soins. Cette définition est évidente dans l’acte fondateur et emblématique de la réduction des risques : mettre à disposition une seringue stérile ne réduit pas un dommage qui reste hypothétique, mais donne la possibilité de réduire un risque majeur. Et c’est l’usager qui choisit de s’emparer de l’outil, de la connaissance, de l’information. Tabler qu’en matière de drogues n’existent que des dommages, où même que l’intervention sociale doit se limiter à cet espace, indique une méconnaissance grave de l’univers de drogues. C’est un pas vers la professionnalisation totale d’une politique qui a comme unique ambition de responsabiliser les véritables acteurs du problème, les usagers de drogues. Or la réduction des dommages reste cantonnée au soin ce qui ne change pas fondamentalement de l’approche traditionnelle basée autrefois sur le sevrage et aujourd’hui axée sur la prescription de médicaments.

Cette altération me choque d’autant plus que je me souviens avoir insisté dans un éditorial d’ASUD journal (N°50) sur la nécessité de privilégier les deux premiers membres d’un triptyque que tu connais bien : usage, abus et dépendance. Communiquer vers les usages et les abus, et non pas systématiquement sur la dépendance, suppose d’intégrer cette notion de risque pour convaincre tes interlocuteurs, les drogués, les patients, les tox., les usagers. L’usage et l’abus sont des pratiques à risques mais certainement pas dommageables du point de vue des principaux intéressés.

Cette notion est particulièrement opérante pour la communication en direction des usagers de cannabis. Dans ce rapport, les dangers du cannabis sont essentiellement orientés autour de la prévention primaire auprès des jeunes en insistant sur les aspects pathologiques de ces consommations. C’est une approche qui fait fi de tous ce que les consommateurs trouvent comme bénéfice dans cette substance devenue aujourd’hui un objet de consommation de masse et ce, malgré son caractère illicite. Rien de nouveau sous le soleil. Des discours alarmistes sur le cannabis s’enchaînent année après année, et le niveau des consommations monte. Cela fait quarante ans que l’on se conforme à cette approche induite par le cadre légal et cela fait quarante ans que la police et la justice sont les principaux interlocuteurs des usagers de cannabis (160 000 ILS en 2011).

Tout cela nous aurions pu en débattre, nous aurions pu confronter avec vous 20 années de militantisme pour la réduction des risques et la citoyenneté des usagers, nous aurions pu échanger à propos de la criminalité dans les banlieues qui est un sujet d’actualité traité en ce moment par ASUD et l’AFR. Nous aurions pu vous faire partager nos expériences d’usagers, notre connaissance des produits et du système de soin. Dommage.

Pour terminer je vais donc citer à nouveau cet éditorial qui marque toute la différence conceptuelle qui existe entre les risques et les dommages… Et, dans ce débat, les idéologues sont partagés équitablement entre les deux camps.

…Le choix de la dépendance est en train d’étouffer ce droit à l’usage pourtant implicite dans l’énoncé du triptyque parquetto-reynaldiste. Contrairement à ce que croient les autorités, rassurées par le caractère scientifique de l’addictologie, c’est l’usage qui est au cœur du « problème de la drogue ». C’est l’usage qui génère des centaines de millions d’euros de profits mafieux, pas la dépendance, ni même l’abus. C’est l’usage qui intéresse les jeunes consommateurs et rend le discours classique de prévention totalement inopérant, justement parce qu’il ne parle que de dépendance…

(extrait du n° 50 d’Asud Journal – éditorial)

Amicalement

Addict aux gènes : l’interview du Dr Vorspan

Asud : Peut-on parler de révolution à propos de la neurobiologie associée à la génétique dans le champ de l’addictologie. Et si oui, pourquoi ?

Florence Vorspan : À mon sens, on ne peut pas parler de révolution mais d’évolution. La physiopathologie (les mécanismes du cerveau, ndlr) des addictions étant largement inconnue, les psychiatres et les addictologues sont toujours à la recherche de biomarqueurs (des trucs vus au microscope, ndlr) mesurables des maladies psychiatriques et des addictions… Or, il est maintenant bien démontré que la fréquence de certaines variations génétiques, positives ou négatives, varie en fonction de l’origine ethnique (voir encadré)…

À l’aune de ces découvertes, que penser de nos réglementations qui interdisent de mentionner les groupes ethniques, et notamment les dénominations triviales de type « Blanc », « Noir », « Jaune » ?

Il est certain que pour interpréter les recherches en termes d’association (la présence d’une variation génétique est-elle plus fréquente chez des sujets porteurs d’une maladie ou ayant une réponse particulière à un traitement ? – Vous suivez ? Dans le cas qui nous intéresse, la maladie en question pourrait être la consommation de coke, ndlr), et sachant que la distribution de ces variations génétiques diffère en fonction de l’origine ethnique, il paraît utile que les chercheurs puissent connaître l’origine ethnique ou géographique des personnes qui participent à ces recherches. Si demain, une variation génétique se confirme comme étant intéressante à rechercher pour le diagnostic ou le suivi d’une maladie (ou d’une consommation de drogue, ndlr) mais qu’on sait qu’elle est extrêmement rare dans certains groupe ethniques, il me paraîtrait logique que les médecins qui suivent les patients puissent leur demander leur origine ethnique afin de déterminer l’utilité de la réalisation d’un tel dosage en période d’économies de santé. Ces informations devraient bien sûr rester confidentielles et ne servir que dans le cadre de la recherche et des soins.

ASUD52_Bdf_Page_20_Image_0001Les progrès de la génétique en matière d’addiction relancent-ils la voie des « vaccins antidrogues », une piste jusqu’ici très décevante ?

Pas particulièrement… Dans l’idéal, les progrès de la génétique devraient permettre de déboucher sur une médecine personnalisée incluant toutes les thérapeutiques. En déterminant vos caractéristiques génétiques concernant plusieurs gènes, votre médecin devrait pouvoir prédire à quel risque de maladie vous êtes particulièrement exposé, mais aussi si vous serez répondeur ou non à un traitement (médicamenteux, mais pas uniquement) ou si vous êtes plus à risque de présenter un effet secondaire à tel ou tel type de traitement (médicamenteux, mais éventuellement chirurgical par exemple – et donc à telle ou telle drogue, ndlr).

Dans le même ordre d’idée, la sensibilité particulière de tel ou tel groupe ethnique à telle ou telle molécule peut-elle fon- der un nouveau discours de R dR qui tiendrait compte de ces facteurs dans les conseils de consommation ?

Absolument. Si demain, il est démontré qu’une particularité génétique est associée à une complication particulière de l’usage de drogue (par exemple : vous êtes plus à risque de présenter un effet parano sévère ou persistant sous cocaïne quand vous êtes porteur d’un polymorphisme génétique déterminant qu’une enzyme de dégradation de la dopamine cérébrale est moins efficace), on pourra proposer un dépistage de la présence de ce facteur génétique par une prise de sang ou un recueil de salive. Le discours de RdR à donner aux porteurs de ce gène serait : « Pour vous, la cocaïne c’est zéro, vous êtes plus à risque que les autres de déve- lopper cette complication. » Si cette particularité génétique est par ailleurs plus fréquente dans certains groupes ethniques, il ne me paraîtrait pas non‑éthique de leur proposer en priorité ce dépistage (…).

Un facteur génétique vulnérabilisant suffit-il à induire une addiction irrépressible ?

Bien sûr que non… Les addictions ne se développent que lorsqu’il y a une conjonction de plusieurs facteurs de risques biologiques, psychologiques et sociaux. Les facteurs génétiques ne seront jamais qu’une partie des facteurs de risques biologiques et seront de plus soumis pour leur expression à l’influence des facteurs environnementaux.

Compte tenu de toutes ces découvertes, pensez-vous que la psychanalyse est une so- lution thérapeutique adaptée à la prise en charge de la dépendance aux opiacés par exemple et si oui, avec quelle amplitude ?

Pourquoi pas… Diverses approches psychothérapiques peuvent être utiles dans la prise en charge des personnes souffrant d’addiction. À la fois pour analyser et comprendre les facteurs « psychologiques » (comment les produits se sont installés dans l’histoire personnelle et familiale du sujet), mais aussi pour aider à la prise en charge des conséquences psychologiques délétères (troubles psychologiques induits par les substances, isolement social et affectif, modification de la personnalité…). Cela s’intègre pour moi dans une prise en charge médicale globale : dépistage et traitement des complications médicales et psychiatriques, prise en charge médicamenteuse si nécessaire des manifestations de sevrage et/ou traitement de maintenance selon les indications, remise à jour des droits sociaux si nécessaire (…).

L’existence de facteurs de risque biologiques ou génétiques de développer une addiction ne sera jamais qu’une partie des facteurs de risque biologiques et sera toujours soumise à l’influence des facteurs environnementaux. Une fois le trouble installé, la prise en charge restera très certainement globale associant différentes approches concomitantes ou séquentielles, selon les préférences du patient et son stade de motivation.

ASUD52_Bdf_Page_20_Image_0002Quel commentaire vous inspire le système de balancier qui privilégie successivement les facteurs innés et acquis, au point de devoir changer radicalement de mode de prise en charge tous les cinquante ans ?

Le progrès scientifique n’est pas une ligne droite mais plutôt une spirale ascendante. Dans la mesure où des facteurs de risque bio, psycho et sociaux sont à l’œuvre dans le développement et le maintien des addictions, il me semble logique que les professionnels de ces trois domaines avancent chacun de leur côté dans la compréhension du développement des addictions et dans l’offre d’aide vis‑à‑vis des personnes en situation de dépendance. Selon les moments, les avancées des uns prennent le pas sur les avancées des autres, mais tous ont raison dans leur champ respectif et concourent à l’amélioration de la compréhension globale du trouble. Ainsi, le développement de nouvelles psychothérapies de prise en charge des syndromes de stress post-traumatiques chez les usagers dépendants au crack se font en parallèle des recherches sur les facteurs génétiques associés au développement de complications spécifiques de l’usage de cette substance… S’il est réellement pluridisciplinaire, le mode de prise en charge ne changera pas radicalement mais bénéficiera des différents progrès réalisés dans ces différents champs… ou des effets de mode.

CQFD

« On peut citer l’exemple du polymorphisme du gène ALDH2 (Allez, on s’accroche, ndlr). Il s’agit du gène qui… participe à une des étapes de la dégradation de l’alcool. Dans sa forme mutée, ce gène… donne une réaction d’intolérance lors des consommations d’alcool (sensation de chaleur, rougeur, malaise…), notamment lors des premières consommations. Cette forme mutée est plus fréquente dans les populations asiatiques (Chine du Sud, Japon, Corée…)1. Il est maintenant communément admis que ce gène est protecteur vis-à-vis du développement de l’alcoolo-dépendance chez les personnes qui en sont porteuses, et de la moindre consommation moyenne d’alcool à l’échelle de la population dans ces pays2 (tout le monde suit j’espère, ndlr). Mais bien évidemment, cet effet protecteur du polymorphisme de ce gène est sensible à des facteurs d’environnement, notamment le niveau de consommation d’alcool des parents et des pairs3… Un autre exemple concernant le tabac : il est démon- tré par des études aux États-Unis que les sujets Noirs dégradent différemment des sujets Blancs les divers composés du tabac, sont davantage dépendants, extraient davantage de nicotine d’un plus faible nombre  de cigarettes,et sont plus exposés aux composés carcinogènes4. Ces différences dans le métabolisme du tabac sont très certainement fondées par des différences génétiques. » ?

1Li et al., “Refined geographic distribution of the tal ALDH2. Ann Hum Genet 2009 ; 73 (Pt3) : 335-45.
2Rehm et al., “The global distribution of average volume of alcohol consumption and patterns of drinking”. Eur Addict Res 2003 ; 9 (4) : 147-56.
3Iron et al., “Developmental trajectory and environmental moderation of the effect of ALDH2 polymorphism in alcohol use”. Alcohol Clin Exp Res 2012 ; 36 (11) : 1882-91.
4St Helen et al., “Racial differences in the relationship between tobacco dependence and nicotine and carcinogen exposure”. Addiction 2013; 108 (3): 607-17.

Halte au fou… Halte au feu

«Halte au fou !» Ah la belle locution interjective. Conviviale, empathique, tout ce qu’on aime dans la France. C’est aussi la conclusion d’une énième tribune consacrée au journal d’Asud. L’objet du délit : notre cinquantième édition et ses 50 produits testés pour vous. Dans la foulée de Valeurs Actuelles, notre meilleur ennemi, une armée de plumitifs plus ou moins réacs se sont lancés dans un Asud‑bashing échevelé, sur fond de vociférations anti-mariage pour tous. Halte au fou donc… C’est entendu.

En l’occurrence, et au‑delà du n° 50, les récriminants en veulent à notre pognon. Le crime des crimes, le plus impardonnable des forfaits commis par Asud, c’est la thune ! Le flouze, la maille, le brouzouf… Ce qui est blasphématoire dans Asud, ce n’est pas la seringue qui sert de logo (n°3), ni les conseils pour shooter propre (n°1), ni la recette pour faire du rach (n°21), ni les conseils de petit jardinier pour récolter un bon cannabis thérapeutique (n°22), ni les mille et un papiers qui parlent du plaisir des drogues, du kif, du panard, enfin de ce qui motive la plupart des gens qui « en » prennent. Non ! Ce qui décidément ne passe pas, c’est l’argent. L’argent de « nos » impôts – sous‑entendu les fous n’en payent pas. Quand « ces gens‑là » ont de l’argent, c’est toujours suspect. Vol, escroquerie, mendicité, à la rigueur, mais une subvention de l’État ? Halte aux fous.

Passé un certain seuil de brutalité, la bête, même la plus habituée aux coups, se cabre. Quitte à agoniser, on tente un hennissement (oui, décidément à Asud, on préfère le cheval), non pour attendre le boucher, mais pour au moins laisser une trace sonore à une époque où les traces se comptabilisent sur des sites et avec elles, l’amplitude du cri.

Asud, l’association des drogués est une création de l’État français. Même dans leurs cauchemars les plus hallucinés, nos camarades arrêteurs de fous ne peuvent le concevoir. Tout cet argent qui se déverse par wagon sur l’association des drogués n’aurait jamais été dilapidé si un jour un fonctionnaire – forcément « petit » et forcément « de gauche » – n’avait jugé bon de signer le document fatal : 10 000 francs pour Asud, 10 000 francs pour fabriquer le premier journal fait par des drogués, pour des drogués, qui ne parle que de drogues. Et après on s’étonne…

Alors finissons‑en, bas les masques. Oui, nous sommes ces fous, ces êtres étranges venus d’une autre planète qui utilisent des substances psychotropes pour mille et une raisons et notamment parce qu’ils se sentent plutôt mieux après qu’avant. Ces dangereux criminels qui ont fondé une association pour ne plus mourir du sida. C’était il y a vingt ans. Depuis, la science a progressé et ce qui était lubie de maniaques de la dope est partiellement devenu politique publique d’État. Mieux encore en matière de traitement de substitution – des opiacés délivrés gratuitement avec l’argent de nos impôts – où la France est un leader mondial. Oups ! Fallait pas le dire. Dommage, car nous marchons dans le sens de l’histoire. Kofi Annan, ancien secrétaire général de l’Onu, Mario Vargas Llosa, prix Nobel de littérature, et une vingtaine de pointures internationales l’affirment dans un rapport salué par le monde entier.

Un dernier mot, relisez Montesquieu. « Comment peut-on être persan ? », demandaient ses Lettres persanes qui restent l’un des plus beaux manifestes antiracistes offerts par les Lumières. Oui, comment peut‑on être pédé, toxicomane, travailleur(euse) du sexe, Noir, Blanc, Jaune ? Prenons cette locution au premier degré : comment peut‑on être un drogué ? Asud vous propose (presque) gratuitement une méthodologie à chaque nouvelle parution. Et on a bien l’intention de continuer.

Dix questions à Michelle Alexander

ASUD : Comment expliquez-vous le succès de votre livre The New Jim Crow (pour mémoire 3 500 exemplaires à la première édition, puis 175 000 pour l’édition de poche)?

Michelle Alexander : La première édition date de la victoire de Barack Obama, un contexte où le choc émotionnel consécutif à l’élection du premier président noir a plongé notre pays dans la célébration du « post-racialisme », une soi-disant révolution américaine. Très peu de médias étaient prêts à s’intéresser à ce que j’appelle le nouveau système de caste en Amérique . Puis l’euphorie entourant l’élection a commencé à se dissiper. Les politiciens de tous bords – à commencer par les supporters de la guerre à la drogue1 – ont commencé à s’interroger sur le coût des énormes prisons d’État construites en pleine crise économique. On s’est aussi questionné sur les impôts payés par la classe moyenne. Alors, tout à coup, les gens ont commencé à parler ouvertement de l’incarcération de masse, ce qui a créé un climat favorable pour la seconde édition.

Le travail des groupes de pression fut également important. De nombreuses associations de terrain ont relayé le livre sur les réseaux sociaux, notamment les mouvements qui luttent contre l’incarcération de masse de notre jeunesse du fait de la guerre à la drogue. Ils ont fait la promotion du livre, encourageant tout le monde à le lire afin de mieux comprendre l’histoire de notre communauté – [les afro-américains] –. J’ai été en première ligne pour mesurer l’influence des réseaux sociaux comme Facebook et Twitter et leur capacité à contraindre les gros diffuseurs d’information à s’intéresser à un sujet qu’ils avaient pour habitude d’ignorer. Des dizaines de milliers de gens ont lu des articles, regardé des vidéos, échangé des informations à propos du livre, sans aucune aide des grands médias. Ce sont eux qui ont obligé les institutions à prendre la question au sérieux puis à en faire un “mainstream”. Aujourd’hui, le livre figure dans toutes les bibliographies scolaires ou universitaires de nombreuses disciplines :“race”2, politique, science, droit, criminologie, sociologie. Tout cela montre que la jeune génération à pris conscience d’une réalité historique niée toutes ces dernières années.

Dans de nombreuses interviews vous expliquez avoir été longtemps peu perméable à la notion de guerre à la drogue malgré votre formation de juriste et votre militantisme en faveur des Droits Civiques. Pouvez vous nous résumer comment l’étude des statistiques criminelles vous a conduit à concevoir la théorie du New Jim Crow?

Les statistiques raciales3, et en particulier les excellents travaux menés par “the Sentencing project”4 m’ont permis d’écrire ce livre et de mettre en évidence le rôle majeur joué par le racisme dans la Guerre à la Drogue. A tous les niveaux du système judiciaire américain, les questions raciales interfèrent avec la répression, mais sans ces statistiques, peu de gens auraient su, voire auraient pu, connaître l’importance des dommages causés aux Noirs pauvres des États-Unis d’Amérique. Dans un contexte où la question raciale n’est jamais traité de façon honnête les statistiques raciales sont absolument déterminantes pour cerner le problème et éventuellement lui trouver des solutions. Il n’existe AUCUNE voie menant à l’égalité raciale, aux États-Unis ou n’importe ou ailleurs dans le monde, qui ne passe par le recueil d’informations sur l’impact des politiques et de pratiques judiciaires en matière de discrimination raciale.

ASUD52_Bdf_Page_23_Image_0002Avez- vous trouvé dans vos recherches la trace d’une délibération secrète de l’administration Nixon (ou même de Ronald – just say no – Reagan) qui stipule clairement le principe de l’élaboration de la Guerre à la drogue comme réponse coercitive à l’activisme des militants des droits civiques?

Il n’existe aucune preuve d’un plan secret de déclenchement de la Guerre à la drogue et de sa rhétorique de tolérance zéro (“get tough rethoric”) instrumentalisé au bénéfice de la haine raciale. Mais, de fait, cette stratégie n’a jamais été secrète. De nombreux historiens et des spécialistes en sciences politiques ont démontré qu’une telle croisade était au cœur de la stratégie mise en place avec succès par le parti Républicain. Ce plan, connu sous l’appellation de “Stratégie Sudiste”, consiste à utiliser des slogans sécuritaires tels que “soyez durs” (“get tough”), pour attirer le vote des pauvres de la classe ouvrière blanche, traumatisés par la marche des afro-américains pendant le mouvement des droits civiques. Les stratèges du parti républicain ont découvert que les promesses d’“être dur” contre “eux” – le “eux” restant volontairement flou – se révélait extrêmement payantes auprès des Blancs pauvres en les éloignant du vote démocrate. L’ancien directeur de campagne de Richard Nixon, H.R Haldeman a parlé de cette stratégie dans les termes suivants: “Le truc, c’est d’inventer un système qui mette en évidence un fait reconnu: tout le problème vient des noirs”.

Dont acte. Quelques années après l’annonce publique de la “ Guerre à la drogue”5, le crack a envahi les centres-villes où résident nos communautés. L’administration Reagan a surfé sur cette vague avec jubilation, en popularisant tous les stéréotypes médiatiques du genre : “bébé du crack”, “maman du crack”,” putes du crack”, et tout ce qui était lié à une forme de violence en lien avec la drogue. Le but était de focaliser l’attention des médias sur la consommation de crack des ghettos de centre-ville, en pensant pouvoir souder le public autour de la guerre à la drogue, une politique populaire, pour laquelle des millions de dollars étaient demandés au Congrès.

Le plan a parfaitement fonctionné. Pendant plus d’une décennie les toxicos et les dealers blacks ont fait la une de la presse et des journaux télé, changeant subrepticement l’image que nous avions du monde de la dope. Malgré le fait que depuis des décennies, toutes les statistiques montrent que les noirs ne vendent, ni ne consomment plus de drogues que les blancs, le public en est arrivé à associer la couleur noire avec les stupéfiants. A partir du moment ou dans cette guerre l’ennemi fut identifié, la vague de répression contre les noirs a pu se déployer. Le Congrès, les administrations d’États, toute la nation a pu mobiliser au service de la guerre à la drogue des milliards de dollars, et ordonner des incarcérations systématiques, des peines plus lourdes que celles encourues pas les auteurs de meurtres dans de nombreux pays. Et presque immédiatement, les Démocrates ont commencé à rivaliser avec les Républicains pour prouver qu’ils étaient aussi capables de “get tough” contre “eux”. Par exemple, c’est le président Bill Clinton qui a intensifié la Guerre à la drogue, bien au-delà de ce que ces prédécesseurs républicains n’avaient osé rêver. C’est l’administration Clinton qui a interdit aux auteurs de délits liés aux stupéfiants de bénéficier de toute aide fédérale, qui les a exclus des lycées, qui a promulgué des lois les excluant du logement social, jusqu’à les priver de l’aide alimentaire… à vie. Nombre de ces lois, qui constituent l’architecture de base du nouveau système de caste américain, ont été portées par une administration démocrate, désespérée de réussir à récupérer le vote des petits Blancs du Sud, ceux qui avaient été révulsés par le soutien démocrate au mouvement des Droits Civiques, et étaient partis ensuite chez Reagan.

Généralement l’usage de drogues est dénoncé comme le pire ennemi de la communauté noire et l’allié objectif de l’oppression exercé par l’“ homme blanc ». Vous avez inversé cette analyse en identifiant la Guerre à la drogue, et non pas l’usage des drogues, comme l’instrument qui maintenait les noirs dans le système de caste. Comment est-ce que la communauté “black” a compris ce message?

Bien que mon livre soit une critique de l’incapacité du mouvement des Droits Civils à faire de la guerre à la drogue une priorité, la communauté noire a été favorable au livre au-delà de mes espérances. Le directeur du NAACP6, Bem Jealous, a soutenu publiquement le livre en le qualifiant d’appel à la mobilisation, des comités locaux m’ont invité à parler dans tout le pays et ont organisé des débats pour relayer son message. L’ ACLU7 a également été très impliquée . J’ai reçu de nombreuses sollicitations de la part des députés du “Black Caucus”8 pour m’exprimer lors de sessions de formations et rencontré au Capitole de nombreux leaders noirs. Même si le livre n’a pas fait l’unanimité, j’ai reçu une majorité de soutien de la part de ma communauté.

ASUD52_Bdf_Page_24_Image_0001The new Jim Crow est un titre très parlant. Peut-on présenter les États-Unis comme un pays organisé par la “lutte des races”, en référence avec ce que Marx définit par la locution « lutte des classes » ?

Il est toujours dangereux de réduire un mouvement ayant le progrès social et la justice comme objectif, à des notions simplistes comme la race ou même les classes sociales, à fortiori s’il s’agit de définir le fonctionnement politique d’une nation. J’ai choisi le titre de “New Jim Crow” pour invalider l’idée que le système de caste américain appartiendrait au passé. J’ai voulu attirer l’attention du public sur une réalité : en dehors de toute nécessités d’ordre public, le système a balayé l’existence des millions de personnes – dont une écrasante majorité de gens de couleur – les a enfermés dans des cages, puis relégués à vie dans un statut de citoyens de seconde zone selon un modèle qui rappelle étrangement le système “Jim Crow” censé avoir disparu depuis longtemps.

Qu’est-ce qui a changé depuis la réélection d’Obama, et qu’attendez-vous de cette administration et que pensez de la notion de post- racialisme ?

Le New Jim Crow se porte très bien sous Obama. Quiconque prétend que notre pays a dépassé la question raciale, est soit un imbécile, soit un menteur. Heureusement nous avons accès à des statistiques ethniques qui renvoient les fantasmes post-raciaux au principe de réalité. Je n’attend pas autre chose du président Obama, que ce que nous attendions de la part des autres dirigeants. Si nous voulons que les choses changent nous devons nous organiser nous-même pour qu’elles changent. Imaginer qu’un politicien, fut-il président, va prendre le risque de toucher à cette machine, profondément imbriquée dans les rouages de notre système politique, économique et social, est une folie. Nous allons probablement avoir quelques petites “réformettes” (nous les aurions eu même de la part d’un président conservateur), mais le principe de l’incarcération de masse ne sera jamais remis en question sans qu’un puissant mouvement ne s’organise pour inverser la tendance.

Pensez-vous que la Guerre à la drogue conçue  par Nixon soit une stratégie mondiale ?

Non, mais les États-Unis semblent avoir l’habitude d’imposer leur manière de voir aux autres pays, et souvent en les impliquant dans des guerres.

ASUD52_Bdf_Page_26_Image_0001Saviez-vous que dans certains pays européens des minorités ethniques souffrent du même facteur discriminant lié à la mise en œuvre de la guerre à la drogue ( surtout en France, en Angleterre et aux Pays-Bas)?

Oui, mais aucun pays au monde ne possède des niveaux d’incarcération comparables à ceux des Etats-Unis. Et je doute que dans ces pays européens, les minorités connaissent une situation semblable à celle des afro-américains de sexe masculin qui vont presque tous faire l’expérience de la prison une fois dans leur vie. Il faut espérer que l’Europe apprenne de nos erreurs et ne tombe pas dans le piège de l’incarcération sur critères raciaux9.

Que pensez-vous des lois françaises qui interdisent toute référence à l’origine ethnique ou la couleur de peau dans les recherches, les statistiques et les documents officiels?

Ces lois sont inadmissibles et tout à fait choquantes. Elles ne sont pas autre chose que le soubassement d’une conspiration du silence, un déni national des inégalités raciales. Un politicien d’extrême droite, appelé Ward Connerly, a essayé de faire passer des lois identiques aux États-Unis afin que les organisations qui luttent pour les droits civils ne puissent plus mesurer le niveau de discrimination raciale, ou même évoquer le sujet avec des arguments rationnels. Heureusement cette lubie a été combattue avec succès. Il est étonnant qu’un pays comme la France, avec son passé esclavagiste, refuse d’étudier ce qui pénalise les groupes ethniques minoritaires sur le plan politique, législatif ou institutionnel. Il est possible que les Français aiment pouvoir se dire qu’ils n’ont aucun problème de discrimination raciale et que par conséquent ils n’ont pas besoin de statistiques dans ce domaine. Ou peut-être pensent-ils que rassembler de tels éléments va mettre le feu aux poudres. C’est le truc classique, également ici aux États-Unis, de penser qu’il vaut mieux ne pas savoir. Hélas , tout cela revient à déclarer: “ Nous sommes heureux d’être aveugles et sourds. Nous revendiquons le droit d’être ignorants, et peu importe la souffrance que cette ignorance peut causer à d’autres. »

13 fois

C’est la probabilité supérieure qu’ont les Noirs et les Latinos de
se faire condamner pour usage de cannabis par rapport aux fumeurs blancs, pourtant majoritaires, dans l’État de Washington aux USA.
Ce chiffre a été démontré début 2012 par des chercheurs de l’université de Seattle. Lors du référendum pour la légalisation du cannabis en novembre 2012, la lutte contre ce genre de discriminations était l’un des principaux arguments en faveur de cette mesure qui l’a finalement emporté.

Je me souviens quand la police des États-Unis affirmait que le contrôle au faciès n’existait pas. Ils disaient : “il existe peut-être quelques pommes pourries qui ciblent les gens selon des critères raciaux pour les brutaliser mais ce n’est sûrement pas un problème institutionnel.”

Les responsables policiers étaient absolument révoltés d’être même soupçonnés de discrimination. Puis, lorsqu’ils ont reçu l’ordre de recueillir systématiquement toute information sur le sujet, leur ton a brusquement changé. Les données ont montré – sans l’ombre d’un doute- que les gens de couleur étaient contrôlés, arrêtés, et écroués pour des infractions à la législation sur les stupéfiants, dans des proportions incroyablement plus élevées que les Blancs. Confrontés à de telles statistiques, les responsables policiers ont fini par admettre que leurs services avaient un problème. Les discriminations raciales étaient tellement flagrantes d’un bout du pays à l’autre, que même Bill Clinton dû prendre la parole pour condamner les contrôles de police au faciès.

Aujourd’hui, tout le monde sait que ces contrôles sont systématiques et le débat se déplace de “est-ce-que ces pratiques existent ? ”, à “comment faire pour les arrêter ? ”. Rien de tout cela n’aurait été possible sans statistiques ethniques. C’est ce que la plupart des gens ne comprennent pas. Ces données ne sont pas seulement nécessaires pour cerner l’étendue du problème, elles sont indispensables pour élaborer des solutions efficaces. Les statistiques rendent possibles l’identification d’un matériel ultra-sensible : les pratiques institutionnelles en matière raciale. Où se situent les faiblesses, les failles ? Ces mêmes statistiques qui ont d’établir l’existence des contrôle au faciès, ont également été utilisées dans la conception de stratégies plus justes et plus humaines.

Dans ce domaine, le refus des statistiques peut être assimilé à un parti pris d’indifférence délibérée envers les inégalités raciales, choisie volontairement pour ne pas remédier à l’injustice dont souffre un groupe ethnique donné. Il n’est pas possible de déclarer vouloir lutter pour la justice, et dans le même temps cautionner des lois qui rendent impossibles l’identification précise des facteurs de discrimination et d’ inégalité. Il semblerait absurde de demander à un médecin de guérir un malade qu’il serait absolument interdit d’ausculter. Donc on ne peut pas prétendre lutter contre les discriminations raciales en s’interdisant d’utiliser les outils qui nous permettent de diagnostiquer le problème et de trouver le remède.

ASUD52_Bdf_Page_26_Image_0002Saviez vous que la France fut le premier pays à abolir l’esclavage et à promouvoir des officiers noirs ?

Je n’ai pas de commentaires à faire. Je suis toujours réticente à l’idée de féliciter des gens pour avoir cesser de faire quelque chose qu’ils n’auraient jamais du commencer. Je ne féliciterai jamais un mari parce qu’il cesse de battre sa femme, mais je peux lui faire comprendre qu’il a eu raison de changer de comportement. C’est à peu près ce que je ressens à propos de l’abolition de l’esclavage en France.

Propos recueillis en avril 2013

1“Get tough true believers”: littéralement les “croyants du soyons durs” . L’expression “get tough laws” est devenue un lieu commun pour designer ceux que nous qualifierions en France par la locution “tolérance zéro”.

2Les travaux implicant la notion de “races” n’existent pas en France, alors que ce mot est fréquemment utilisé aux États-Unis principalement pour aborder les problèmes de discrimination et de racisme.

3Nous parlons plutôt en France de “statistiques ethniques”

4“The sentencing project” réseau de recueil de données statistiques sur l’incarcération de masse aux États-Unis www.sentencingproject.org

5Pour mémoire c’est le discours du 17 juillet 1971, à la tribune du Congrès qui déclare “la drogue ennemi public n° 1 des États-Unis”

6National Association for the Advancement of Colored People, principale association de lutte pour le droit des noirs, fondée en 1909 par W.E.B. Du Bois

7L’ American Civil Liberties Union, ACLU est une organisation de gauche qui milite contre les abus de pouvoir gouvernementaux

8Littéralement le “bloc noir”, le black caucus est un lobby parlementaire constitué par les membres afro-américains du Congrès théoriquement inter partisan mais en pratique proche des démocrates.

9Ce vœu pieu est à rapprocher du célèbre aphorisme d’Eric Zemmour qui nous expliquait le 6 mars 2010 chez Ardisson que les contrôles au faciès de la police française étaient justifiés par le fait que « la plupart des trafiquants sont noirs ou arabes »

The New Jim Crow et le Nouveau Bougnoule

Michelle Alexander nous parle d’une nouvelle société de caste, née sur les décombres d’une guerre à la drogue, menée rigoureusement et méthodiquement et contre la communauté afro-américaine. Une société ou un adulte noir de sexe masculin sur deux, a été incarcéré au moins une fois pour un délit lié aux stupéfiants. L’actualité des banlieues françaises éclaire ces propos d’un jour sinistre. Et si Michelle Alexander nous parlait de notre futur ? Et si le New Jim Crow était en train de s’appeler le nouveau Mohamed ?

Jim Crow ( Jim le Corbeau),  c’est le « négro », naïf, gourmand, superstitieux, un peu lâche, bref, un topos du folklore raciste américain rangé entre l’Oncle Tom et le rapper gangsta. Ce brave Jim  prête son nom à tout un ensemble de mesures législatives votées par les États du Sud après la guerre de Sécession pour organiser la ségrégation raciale, un dispositif connu sous le nom de « lois Jim Crow », bref un symbole à la fois de la suprématie blanche et de l’hypocrisie qui l’accompagne.

 En intitulant son essai « The New Jim Crow », Michelle Alexander connaissait le poids des mots. ASUD a déjà évoqué ce best seller: l’instrumentalisation de la guerre à la drogue dans la lutte séculaire menée contre les noirs, démontrée, analysée, statistiques à l’appui, dans un livre-événement paru en 2012. L’ouvrage est toujours l’objet de centaines de débats menés à travers le pays. En choisissant ce titre, qui parle d’un passé qui ne passe pas, Michelle Alexander,  savait qu’elle allait déclencher des réactions…disons vives. Imaginez un livre -programme sur la criminalité en banlieue intitulé « Les nouveaux bougnoules, aveuglement ethnique et incarcération de masse »1.

ASUD52_Bdf_Page_25_Image_0001Jusque très récemment, Michelle Alexander partageait l’analyse de la plupart des militants des droits civiques à propos de la politique des drogues et plus spécifiquement de l’histoire de l’héroïne, puis du crack dans les getthos des grandes villes. Pour ces activistes de gauche, l’introduction des drogues dures relève au mieux d’un laissez-faire des autorités, au pire d’un complot des services secrets pour briser toutes velléités révolutionnaires des groupes protestataires, type Black Muslims ou Black Panthers.  Puis, la lecture des archives judicaires américaines, où, à la différence de la France,  l’origine ethnique est scrupuleusement mentionnée, lui a fait découvrir l’ampleur de la cette « nouvelle société de caste ». La guerre à la drogue serait avant tout une machine infernale montée par les Républicains de l’équipe Nixon pour capter le vote des petits blancs du sud et stopper le mouvement d’émancipation des noirs. La thèse n’est pas nouvelle, ce qui l’est, c’est le  succès. Un succès grand public, assez inattendu. De plus, cette médiatisation n’ôte rien du rigaurisme d’une démonstration, basée sur l’étude des courbes d’incarcération  des « colored people » depuis les années 70 jusqu’à nos jours.

Pourquoi ce livre mérite-t-il notre attention ? Parce qu’il nous parle aussi de nous et de nos fantasmes raciaux si diffiçiles à énoncer dans notre paradis républicain.  Parce qu’il dénonce la guerre à la drogue et ses slogans sécuritaires comme un outil conçu pour capter le vote des pauvres de la classe ouvrière blanche. Parce-que trop souvent, il suffit de remplacer le substantif “Blanc” par « Français de souche », et celui de « Noirs » par “immigrés” ou « racaille », et soudainement cette lecture nous semble étrangement familière. Parce-que nos débats sur « la drogue et les banlieues » mérite cet éclairage nouveau. Et surtout, parce-que visiblement, le pire est à venir. Les afro-américains, tous les afro-américains ont dans leur famille, qui un oncle, un frère, un fils, ou même parfois une sœur, qui a été ou sera incarcéré pour des faits relatifs à la répression des drogues.  Qui, à l’exception de notre ineffable Eric Zemmour, est en mesure de répondre à cette question : les minorités visibles sont-elles en train de subir l’incarcération de masse décrite par le New Jim Crow ?

 “Pas de chemins vers l’égalité raciale sans statistiques ethniques” nous dit Michelle A. La grande stratégie anti-noire mise en point par l’administration Nixon sous la bannière war on drugs est peut-être en passe de se décliner  termes à termes sur notre bonne vieille terre de France.

 1 Michelle Alexander, The New Jim Crow, Mass Incarceration In Colorblindness, N.Y.

Patrimoine génétique, origine ethnique… le dossier qui “gènes”

Les sciences dures vont-elle nous renvoyer dans les cordes d’un ring déserté depuis la fin de la Seconde guerre mondiale: celui de l’hérédité, des facteurs génétiques et, pourquoi ne pas l’écrire, celui des races humaines. Réponse en deux temps, d’abord la génétique, ensuite la sociologie. Nous pensions cette fiction chère au Comte de Gobineau1, jetée aux poubelles de l’histoire, au nom de la science justement. Comme la Licorne ou le Sphinx, les races humaines étaient réputées animaux mythologiques, inventés par un XIXe siècle gonflé de certitudes coloniales, dont l’itinéraire sulfureux aboutissait aux chambres à gaz et aux expérimentations des médecins nazis. Il semblerait que la science contemporaine nous oblige à revoir notre copie. Notamment en matière d’addictions.

Durant pratiquement deux siècles les savants ont traité les problèmes liés à l’hérédité et la question raciale avec des instruments théoriques qui se voulaient rationnels. Classement, hiérarchie, tableaux, tous les pionniers de la classification des espèces ont flirté avec le déterminisme racial. Buffon, Linné, Vacher de Lapouge et même Darwin se sont penchés avec intérêt sur le sujet. L’erreur serait d’assimiler cette fascination pour le droit du sang à une réminiscence de l’ordre seigneurial. C’est presque le contraire. Le Naturalisme, mouvement littéraire “éclairé”, verse abondamment dans le déterminisme naturel, et ce cher Emile Zola fait de l’hérédité la principale cause de l’alcoolisme des Macquart – la branche junkee de la saga familiale qui fonde son œuvre. Dans une certaine mesure, on peut même affirmer que le racisme dit scientifique est une pierre jetée dans le jardin démocratique puisque les Blancs, qu’ils soient puissants ou misérables, sont censés hériter “naturellement” de qualités attribuées par l’Ancien Régime exclusivement aux aristocrates de Sang bleu. Adolf ayant pourri le dossier avec une guerre mondiale et cinquante millions de morts, nous avons oublié à quel point la pensée occidentale, de gauche comme de droite, avait adopté la prépondérance des facteurs héréditaires comme une évidence.

ASUD52_Bdf_Page_18_Image_0002Dis-moi qui est ta maman…

Or il est aujourd’hui, moins facile de se détourner en se bouchant le nez. L’affaire s’est embrouillée depuis la véritable révolution née d’une conjonction entre la neurobiologie et la découverte du génome humain, conjonction qui réhabilite peu à peu le champs mystérieux de l’inné, au détriment de son frère cadet, l’acquis. En clair, il se murmure des choses telles que “Dis-moi qui est ta maman , je te dirai quelles drogues tu risques d’apprécier.”

Médecin responsable de l’espace Murger2 à l’hôpital Fernand Widal, le Dr Florence Vorspan l’admet sans ambages : “Aujourd’hui pour qu’une étude sur les addictions soit prise au sérieux, cela implique forcément un volet génétique ou d’imagerie cérébrale” (lire l’interview du Dr Vorspan). Un coup d’œil sur le formulaire d’inclusion du projet COM ON lève toutes ambiguïtés : “une prise de sang de 10 ml sera réalisée pour rechercher le variant génétique d’une enzyme dégradant la dopamine au niveau cérébral”. Paf! Et Florence Vorspan d’enfoncer le clou : “Il est politiquement incorrect de le dire, mais nous savons que les Noirs, les Jaunes ou les Blancs ne réagissent pas de la même façon lors de la consommation d’une substance psychotrope”. Re paf!

Mais alors on nous aurait menti? Le fameux « drug set and setting » serait donc une baliverne gauchiste pour gogos nostalgiques d’Olivenstein? Les choses sont évidemment moins simples.

Avant de ricaner, il convient de rendre un hommage mérité à la sociologie, l’anthropologie et la psychologie (ce qui inclut évidemment le Dr Freud), sciences qui permettent de comprendre à quel point les facteurs culturels et sociaux sont déterminants dans l’itinéraire d’un consommateur de drogue. Le bémol est sans doute à trouver dans l’excès de “psychologisation” – notamment dans les années 70 – qui a littéralement saturé la question pendant des lustres.

ASUD52_Bdf_Page_17_Image_0001Un dossier explosif

Aujourd’hui le balancier est en train de revenir en sens inverse, quitte à ne nouveau, flirter avec les lignes sulfureuses. Le retour des interrogations génétiques trouve un écho légitime dans de nombreuses questions sociétales dites “sensibles”, dont le Mariage pour tous est le dernier exemple. Enfants adoptés sous X, enfants de donneurs anonymes, là aussi les facteurs héréditaires entrent par effraction dans un champs verrouillé – avec raison- par les inconditionnels de l’acquis.

Sur le terrain des addictions le dossier est explosif à double titre. Premièrement la piste des neurosciences et de la génétique est toute nouvelle, donc sujet à caution, voire à d’inénarrables absurdités. Ensuite cette piste fraîche est minée par un explosif diabolique: le racisme. Drogue et racisme c’est le couple infernal. La consommation de substances exotiques a toujours généré des explications racialistes, d’inspiration coloniale dans la vieille Europe ou esclavagistes aux États-Unis (lire l’interview de Michelle Alexander).

Rouvrir cette boîte de Pandore présente donc des risques évidents, à la fois sur le plan scientifique mais surtout sur le terrain éthique. Anne Coppel nous rappelle à quel point le mutisme français sur l’origine ethnique des « toxicos » des années 80 fut une arme culturelle à double tranchant. Alors pourquoi Asud, association d’usagers, devrait-elle soulever ce coin de voile pudiquement jeté par les autres acteurs sur un sujet particulièrement casse-gueule ? Peut-être justement parce qu’il s’agit de notre peau à nous, et quelle qu’en soit la couleur, nous sommes attentifs à tout ce qui peut nous aider à la sauver.

1De Gobineau, traité sur l’inégalité des races humaines, Paris, 1853

2Murger était un pochtron célèbre, écrivain à ses heures, qui a fréquenté assidûment le voisinage de l’Hôpital Fenand Widal. Bizarrement, aucun rapport avec le verbe transitif du même nom conjugué à la forme pronominale.

Idées reçues sur le crack et les crackers

Crack, base ou caillou, peut importe, dans tous les cas l’objectif c’est le « kiff ». Le kiff c’est l’alpha et l’omega de la vie, ou plutôt de la survie, des « crakers », un sous-genre de l’espèce toxicomane, situé tout en bas de l’échelle sociale et tout en haut de l’échelle du stigmate.

Il est fascinant de constater avec quelle constance, chaque époque a fabriqué son propre épouvantail toxico. Dans les années 70 c’était le « drogué en manque », éventuellement en manque de marijuana, dans les années 80-90, le stéréotype s’est affiné pour cibler les junkees, c’est à dire les injecteurs d’héroïne, et pour inaugurer le XXI e siècle nous avons les « crackers ». Le point commun de ces populations est qu’elle se sont constituées en marge de la marge, elles représentent le pire de ce que la société condamne sous l’appellation « drogue ». Bref, les crackers ne sont pas des victimes de la drogues, tout au moins aux yeux des riverains plus ou moins « boboïsés » qui revendiquent le titre pour eux-mêmes. Non, les crakers sont tout en bas, là où l’on est sûr de ne trouver personne en -dessous.

Du reste, cette réputation de toxique très toxique n’est pas forcément usurpée. D’aucuns se souviennent avoir croisé, y compris dans les couloirs de la rédaction d’ASUD, nombre de vieux briscards, anciens héroïnomanes, rescapés des années 80, rescapés du sida et des overdoses, ayant gouté à quasiment tout ce qui s’avale, se fume,se sniffe ou se shoote, et qui sur le tard, découvrent le frisson très particulier d’une bouffée de cocaïne-base. Et là , bang! le grand saut.

En deux coups les gros, nos vétérans sont renvoyés à la case départ, de retour sur le bitume à la recherche d’un petit « caillou » blanc. Adieu, apparts, boulot, copains, copines bref, la totale, comme si vingt ans de patiente réinsertion n’avait servi à rien. Pire, il semblerait même que dans certains cas, l’illusion naisse du souvenir des speed-ball et des fix de coke, des réminiscences qui ont tôt fait de se transformer en alibi genre : « moi la coke, je connais!! » et ben non coco!! La C et le caillou c’est un peu comme le cidre et l’absinthe, pas vraiment la même concentration.

Autre piège, le caillou ça se fume, donc c’est moins dangereux qu’une came qui se fixe. Seconde illusion regrettable. Le « craving » de la cocaïne basée n’a rien à envier à celui de la cocaïne injectée. De plus, il n’existe aucun médicament de substitution, le contexte phantasmagorique dans le quel baigne toute évocation du crack, le surcroit de diabolisation amené par l’épidémie de crack cocaïn qui sévit sur une échelle autrement préocuppante dans les gettho noirs et latinos des métropoles américaines, autant de facteurs qui font de nos quelques centaines de crackers parisiens des oubliés de la réduction des risques.

Qu’en est -il réellement ? Peut-on envisager des solutions de court ou moyen terme pour ces populations ? L’expérience du » kit base », menée par l’association EGO est elle un début de réponse? Une chose est sûre, cette population appartient au monde de la précarité sociale, en cela leurs problèmes ne sont pas forcément différents de ceux des autres SDF, jetés sur le pavé par la crise, alcoolisés, bourrés de médocs détournés et trimballant avec eux l’attirail du clochard de l’an 2000, fini le litron de rouge, bonjour les cachetons. Certes les crackers cumulent les handicaps, mais leur principal mérite aux yeux du public est de coller aux stéréotypes les plus éculés sur les « ravages de la drogue ». Avant d’être des victimes de la drogue, les crackers sont des victimes de la pluie, de la faim et du froid et en tant que tel ils se foutent éperdument d’être stigmatisés par les produits qu’ils consomment, ils sont donc des cocaïnomanes visibles à la différence de tous ceux qui basent de la coke en « teufs » où qui deviennent dépendants après une prise en charge méthadone ou encore- le cas le plus fréquent- qui sniffent des rails de plus en plus longs avant de sortir en boite le samedi soir.

Le tapage médiatique mené autour des « crackers de Stalingrad » possède donc au moins un mérite, celui de mettre le doigt sur la pointe émergée de l’épidémie de cocaïne qui sévit en France depuis quelques années sur une échelle qui n’est pas sans rappeler la précédente, l’héroïne dans les années 80.

La réduction des risques est elle présente dans les consultation cannabis (ou jeunes consommateurs) : l’enquête d’Asud

À l’exemple du testing antidiscriminations organisé par SOS-Racisme à l’entrée des boîtes de nuit, Asud a lancé quelques « testeurs » sur la piste des consultations ouvertes depuis 2005 pour accueillir les usagers de cannabis. Six structures de Paris et sa région et deux du Lyonnais ont été visitées afin de savoir si la réduction des risques (RdR) y avait droit de cité. Si oui, sous quelle forme ? Si non, pourquoi ?

Les buts de l’enquête

Destinée à évaluer l’importance des pratiques de RdR dans les réponses thérapeutiques mises en place, et à élargir le questionnement à l’ensemble des paradoxes existant entre une campagne antidrogue classique et la généralisation des conceptions RdR, l’enquête répondait à plusieurs objectifs :

  • Évaluer l’impact de la RdR dans d’autres prises en charge que celle de la consommation d’opiacés ;
  • Se placer dans une trajectoire globale de consommateur de soins, tous produits confondus ;
  • Poser la question du « non jugement », pilier conceptuel de la RdR, et de son adaptation dans la stratégie antidrogue classique à l’ouvre en matière de cannabis;
  • Évaluer le degré de formation spécifique des intervenants : connaissance des produits, des codes de consommation, des effets spécifiques ;
  • Évaluer le degré d’autonomie des centres par rapport à la commande de l’État. Des questions qui n’ont reçu que des embryons de réponses et qui mériteraient d’être systématisées pour tous les produits. Ou, à tout le moins, pour le cannabis, les opiacés et la cocaïne.

La méthode

La méthode – car ce n’est pas une méthodologie – est très empirique. Nous avons voulu des candidats sincères. Notre but n’était pas de faire du testing comme ça, gratuitement, mais d’avoir des gens vraiment concernés par la consultation et par le rapport thérapeutique et sanitaire qu’ils allaient engager. Trouver un ou plusieurs usagers de cannabis sincèrement touchés par une ou plusieurs des problèmes énoncés ci-après. Demander ensuite la restitution des entretiens par écrit. Respecter l’anonymat des intervenants et ne pas mettre en cause les compétences professionnelles, mais insister sur les méthodes de soin, et donc mettre l’accent sur les méthodes utilisées.

Le questionnaire

Nous avions une liste de questions standard qui devaient servir de référence à nos candidats. Chacun d’entre eux devait absolument se sentir concerné par une ou plusieurs situations évoquées.

Quantité et qualité

    1. Je fume 10 joints par jour depuis 14 ans. Je ne souhaite pas arrêter, mais je voudrais réduire à 2 ou 3 joints. Existe-t-il des solutions ?
    2. Je fume depuis toujours du mauvais shit, je voudrais réussir à ne fumer que de l’herbe une fois de temps en temps. Est-ce possible ? Est-ce réellement un progrès sur le plan sanitaire ?
    3. J’ai entendu parler de cannabis transgénique mis sur le marché par la Hollande, y a-t-il un moyen de reconnaître cette variété pour s’en prémunir ?

Modes de consommation

    1. À propos de l’ingestion : Quelles sont les méthodes éventuelles de réduction des risques pour l’ingestion de cannabis ? Existe-t-il des aliments avec lesquels il est déconseillé de le mélanger (toujours du point de vue sanitaire) ?
    2. Je fume plutôt des bangs. Est-ce plus dangereux que les joints d’un point de vue sanitaire ?
    3. J’ai entendu parler des inhalateurs, est-ce réellement moins dangereux ?

Problèmes « psy »

    1. J’ai de petites attaques de parano quand j’ai beaucoup fumé et que je dois faire un truc « stressant ». Des solutions sanitaires existent-elles ?

Coconsommations ou consommations associées :

  1. Je fume, ça m’éclate, mais j’ai entendu dire que fumer pouvait conduire à d’autres drogues. Est-ce vrai et que peut-on faire pour empêcher ce phénomène ?
  2. J’ai de plus en plus tendance à picoler après avoir fumé, j’ai l’impression que ça complète bien l’effet du shit. Est-ce que fumer donne forcément envie de boire ? Sinon, en quoi suis-je différent ?

Les volontaires

Sur ce coup, nous avons proposé un partenariat à nos amis de Techno Plus à Paris et Keep Smiling à Lyon. 8 candidats ont été retenus à Paris. Parmi eux, 4 vont effectivement faire les 2 entretiens dans chaque structure. Sur Lyon, 2 usagers vont faire l’expérience. Soit 10 entretiens suivis de 10 rapports circonstanciés. L’âge se situe entre 20 et 28 ans. Tous sont des fumeurs actuels de cannabis. Nous n’avons, par exemple, pas eu d’ex-fumeurs désirant résoudre un problème psy.
Le souhait des candidats était de DIMINUER et non pas d’ARRÊTER leur consommation. Ce qui laisse supposer que la gêne occasionnée par une consommation excessive, sans qu’il y ait de volonté de cesser complètement sa conso, est un handicap fréquemment ressenti comme invalidant. La question est ensuite de comprendre si cette manière de présenter le handicap peut être entendue par les autorités sanitaires.

Les données brutes

Sur 10 entretiens, la réponse des intervenants fut assez équilibrée : 5 réponses que l’on peut qualifier de « gestion des risques » et 4 réponses tendant à l’arrêt de toutes consommations, la dernière réponse étant sibylline. Le point noir se situe très nettement du côté des connaissances brutes sur le produit et ses modes de consommations, le point fort sur les compétences en matière d’accueil « psy ».
Du coté de la rdr

  • 1 seule une proposition de questionnaire d’autoévaluation sur l’importance réelle de la consommation ;
  • 1 seule proposition d’information (à venir) sur les inhalateurs ;
  • Pas une seule remarque sur l’alerte sanitaire de l’été/ automne 2006, celle des « corps étrangers » mélangés avec le produit qui fit la Une de tous les sites cannabiques un peu informés.

Par contre nous avons eu :

  • 6 propositions de thérapie ou prise en charge psychologique (sur 10 entretiens) ;
  • 1 proposition de « traitement médical » (antidépresseurs contre le « manque ») ;
  • 4 discours « moralisateurs » sur l’usage ;
  • 1 « Je ne peux pas vous aider à diminuer, je peux vous aider à arrêter » ; – 2 propositions de rencontre avec la famille ;
  • Des remarques sur le comportement, « Vous avez l’air mou ! » dans un entretien.

Même le volontaire le plus négatif à propos de la psychologue finit son compte-rendu par « je peux pas dire que ça soit totalement nul, car un psychologue ça retourne forcément la tête ». Mais ce satisfecit ne doit pas dissimuler les lacunes étonnantes et l’incapacité quasi générale à répondre sur les différences sanitaires entre le shit et la beuh, etc.

Les accueillants

La plupart des accueillants étaient psychologues de formation (8 sur 10). Les 2 autres, probablement éducateurs, beaucoup plus intéressés par les consommations effectives (Marmottan et Charonne-Beaurepaire). Cette constatation n’est pas un jugement de valeur : l’un des volontaires a, par exemple, beaucoup apprécié la discussion « psy » qu’il a eue à Con?uences. Un prochain RdV est pris. RdV est pris.

L’environnement des consultations

La perception que les volontaires ont eue de l’environnement de ces consultations est celle d’un CSST classique avec sa composante de lutte contre le sida et les hépatites. Donc quelque chose d’assez éloigné de l’univers « cannabis », ce qui peut être interprété à la fois comme une volonté de ne pas banaliser les soi-disant « drogues douces », mais aussi comme une méconnaissance de la réalité du produit et de ses codes.
Pas d’information sur le cannabis dans les salles d’attente, très peu d’informations sur les drogues. Par contre, une information omniprésente, perçue comme intrusive (notamment de la part des filles) sur les rapports sexuels non protégés (toujours le vieux stéréotype du drogué incapable de se protéger à cause des effets délétères de « la drogue »).
En même temps, ils se sont sentis infantilisés. Ces consultations sont prévues pour recevoir des personnes considérées comme immatures, non encore responsables, ce qui renforce l’impression de ne pas être en mesure de réduire les risques, mais seulement de suivre une thérapie.
Si le parcours de certains usagers volontaires (« J’ai 15 ans de consommation de cannabis. ») les classe parmi les amateurs confirmés de cannabis, c’est l’aspect « jeunes consommateurs » qui va être privilégié par les accueillants. Une ré?exion importante, car c’est dans l’esprit de la loi et de la démarche générale des consultations cannabis. Comme si le cannabis ne pouvait être qu’une drogue consommée par les enfants.

Les paradoxes

Bien qu’aucun des volontaires n’ait eu de véritable réponse aux questions qu’il a posées et, pire, que le problème qu’il était venu résoudre ait été pratiquement passé sous silence par les intervenants :

  • Les volontaires ont tous déclaré avoir été intéressés par au moins un des services proposés (l’un d’entre eux va même poursuivre les entretiens pour d’autres consommations que le cannabis) ;
  • Le prétexte de l’enquête a peut-être permis à quelques uns de trouver une raison « légitime » de franchir la porte d’un centre de soins. Éventuellement pour effectuer un sevrage de leur consommation (hypothèse peu probable, mais à ne pas exclure totalement) ;
  • Tous les volontaires ont trouvé cette expérience passionnante (pas de rencontres pénibles).

À une exception près, tous les volontaires ont perçu :

  • Une ignorance des accueillants sur les techniques de consommation et la pharmacologie des produits (une psychologue a fini par demander au bout d’1/4 d’heure ce qu’était « le bang ») ;
  • Un profond désintérêt des accueillants pour ces questions.
  • La question de la « diminution » n’est pas un objectif sanitaire, et l’arrêt est avant tout envisagé sous l’angle de souffrance psychique. L’intervention médicale n’est pas mobilisée au service de la réduction des risques et, à la différence des opiacés, il n’existe pas d’outil pharmacologique ou médicamenteux à mettre à la disposition des usagers. Les quelques pistes pour « fumer propre » ne sont pas explorées, et le seul traitement médical proposé l’a été dans la perspective d’une consultation psychiatrique à venir.

Un système égal à lui-même

Le bilan global de ce testing est donc loin d’être négatif du point de vue de l’utilisation faite par le secteur spécialisé des fonds alloués pour impulser une réponse sanitaire en matière de cannabis. Le système reste cohérent avec lui-même : disposant de bons professionnels, formés essentiellement au traitement psychologique et social de la question, il a mis en place une grille d’analyse basée sur cette approche assez traditionnelle.
Là où le bât blesse, c’est évidemment sur le plan de la RdR. Les professionnels, des psychologues à 2 exceptions près, ne sont pas formés aux différents types de consommations, ils ne connaissent pratiquement rien, ni à la qualité des substances ni aux techniques de réduction des risques existant.
Pire, ils semblent se désintéresser de ces questions qui leur paraissent secondaires car procédant du symptôme, donc peu significatives pour la résolution des vrais problèmes, encore une fois essentiellement d’ordre psychologique et social.
Une lacune qui a pour conséquence de laisser les usagers de cannabis souhaitant simplement réguler les excès de leur consommation dans une relative insécurité. Si on peut objecter que la prise en charge psychologique étant de bonne qualité, on a globalement intéressé les volontaires, il n’est pas certain que cet intérêt débouche à moyen terme sur une modification concrète des comportements. À l’inverse, un panel de techniques de régulation (à l’instar de certains travaux innovants en tabacologie) et une meilleure culture générale en matière de cannabis auraient toutes les chances de déboucher sur une fidélisation des contacts, au moins à court terme. À titre d’exemple, la rencontre avec un tabacologue n’a été proposée qu’une fois en 10 entretiens.

Enfin, ce testing a comme principal mérite de nous inscrire visiblement dans notre rôle de défenseur des intérêts des « patients » du système de soins en matière de traitement des addictions. Une enquête du même type effectuée sur une plus grande échelle ne pourrait que profiter au système dans son ensemble.

L’autosupport dans la réduction des risques

En 1993 la réduction des risques à la française est en pleine ascension. Le collectif Limiter La Casse et sa présidente Anne Coppel incarnent la volonté de certains acteurs du soin de s’adjoindre d’autres volontés pour jeter un pont entre la société et les usagers de drogues. Les États-généraux Drogues et Sida de 1994, clôturés par Simone Weil en personne, célèbrent une nouvelle alliance: professionnels du soin, militants de la lutte contre le sida et .groupes d’auto-support. Cette inclusion des usagers dans le champ thérapeutique de la toxicomanie est une marque de fabrique, celle de la réduction des risques réagissant à la « psychologisation » des questions de drogues. Symboliquement, la présence à parité d’Asud aux côtés de Aides et Médecin du Monde est une provocation vis à vis de l’orthodoxe « soin aux toxicomanes ».
L’année d’après, une nouvelle alliance est proclamée. Il s’agit du partenariat entre Aides, Médecin du Monde et la Mutualité française. Cherchez l’erreur. Qui donc s’est trouvé évincé de ce nouveau protocole, dénoncé à l’époque par le président d’Asud, Jean-René DARD? Cette évolution illustre bien le problème posé à la réduction des risques par le retard français en matière de drogues. Les solutions strictement médicales comme la dispensation de subutex ont rapidement progressé, les ambitions sociales et politiques sont restées lettres mortes. A cet égard, la courte histoire de l’auto-support français est révélatrice.

L’alliance

En 1992, lors de la création d’Asud, l’idée de constituer une association d’usagers de drogues est appuyée par les acteurs de la réduction des risques.

Abdallah TOUFIK, membre fondateur, est un sociologue du CRIPS, Anne COPPEL et Bertrand LEBEAU, animateurs de LIMITER LA CASSE, sont très proches des militants d’Asud. Parallèlement, d’autres groupes plus éphèmères voient le jour, comme ASB, le SAS ou Méthavih. En 1995, apogée du développement de l’auto-support, une vingtaine de groupes Asud existent en France, souvent en liaison étroite avec les pôles de Aides ou Médecins du Monde. La lutte contre le sida reste le le cadre de la collaboration entre usagers et acteurs de santé. L’épidémie a mis en évidence les carences sanitaires de la prise ne charge traditionnelle. Médecins pionniers de la substitution ou militants de Aides et d’Act-up, tous sont partisans d’une redéfinition de la place accordée aux usagers dans la perspective d’une meilleure prise en charge. Hélas, qu’il s’agisse de substitution ou d’accès aux seringues, la réduction des risques se heurte au carcan répressif de la loi de 70. L’accès aux soins des usagers de drogues s’effectue grâce à une succession de dérogations légales au principe de répression. Ce coin enfoncé dans la loi permet également le déblocage de la question du cannabis. En 1993, le CIRC, emmené par Jean-Pierre GALLAND, relance l’Appel du Dix-huit Joints, tombé dans l’oubli depuis 1976.Les droits de l’usager à consommer librement d’une part, et la catastrophe sanitaire du sida d’autre part servent d’argumentation au Mouvement de Légalisation Contrôlée de l’avocat Francis CABALLERO. Même la vieille garde des intervenants en toxicomanie, réunie au sein de l’A.N.I.T., se prononce publiquement pour la dépénalisation en 1994.Malheureusement, cette euphorie est de courte durée.

Médecins contre psy

Initiée par quelques médecins d’avant-garde comme Jean CARPENTIER, la substitution est l’arme des généralistes contre les « psy ». traditionnellement les praticiens de ville se méfiaient des toxs. Souvent fébriles, parfois menaçants, les usagers en manque d’héro ont constitué le cauchemar moyen du cabinet de consultation. A l’exception des amateurs de palfium, dolosal et autres ampoules injectables, champions pour se procurer une ordonnance (souvent contre une forte somme), la plupart des ud étaient automatiquement dirigés vers le « psy », psychiatres, psychanalystes, et autres psychologues. Cette chasse gardée, on ne le dira jamais assez, s’est pratiquée aux dépens de usagers. Expulsés du droit commun par la loi de 70, « le toxicomane », était aussi indésirable à l’hôpital que dans le reste de la société. Le succès immédiat des programmes méthadone et surtout celui du subutex, a mis en évidence la supériorité tangible d’une prescription de stupéfiants sur une hypothétique « guérison » psychanalytique après sevrage. Cette rationalisation de la prise en charge devint l’argument majeur de la médicalisation de la question des drogues.

Le complot des blouses blanches

Et les usagers dans tout ça? Telle est bien la question. La mise en service d’une molécule pouvant être prescrite par le généraliste du quartier, dans un cadre réglementaire normal, avec carte de sécu et secret médical, était une aubaine pour les médecins comme pour les usagers.

blouse_blancheFini l’anonymat et son caractère d’exception. En permettant aux usagers de quitter leur défroque de délinquants, la substitution leur offre une porte d’entrée dans la société. Hélas le pyjama du malade chronique allait se révéler autrement handicapant pour prétendre à la qualité de citoyen. Avec son « médicament-qui-soigne-le-manque », la substitution a médicalisé tout le secteur de la réduction des risques. Le deal du pouvoir était clair: O.K. pour les centres métha et le subutex (molécule favorite des prescripteurs), mais finis les enfantillages, la dépénalisation, la parole aux usagers et autres divertissements. Les pionniers de la rdr, devenus directeurs de centres étaient peu enclins à continuer le combat de l’anti-prohibition aux côtés de leurs nouveaux patients. Malgré l’évidente impuissance de la médecine à résoudre des problèmes sociaux de plus en plus omniprésents, la réduction des risques est devenue une affaire de blouses blanches.

Le résultat ne s’est pas fait attendre. Le CIRC, rendu vulnérable par son désintérêt des questions sanitaires, subit dés 1995 une répression sans équivalent. Jean-Pierre Galland est depuis régulièrement condamné pour délit d’opinion. Parallèlement, l’image des usagers s’est encore dégradée aux yeux du public. Le toxico reste décidément un objet de mépris pour toutes les catégories sociales. Dans les cités, la « chasse aux toxs » s’est répandue au même rythme que les pit-bulls. Dans les médias, si… la presse semble pencher pour une relative indulgence envers le chichon, s’est pour mieux crier haro sur les autres drogues. A cet égard, le traitement réservé à Asud est exemplaire. Au temps de l’union sacrée, l’existence d’une association d’usagers n’avait pas laissé les médias insensibles. Invité à Savoir Plus Santé, à la Marche du Siècle, au Cercle de Minuit et chez Dechavanne, le président d’Asud s’est exprimé fréquemment au nom de l’auto-support en 94-95. Mais sa présence était clairement liée à sa qualité de méthadonien. Invité à témoigner sur les bienfaits du médicament qui soigne le manque sans donner de plaisir, Jean-René avait fort à faire pour sortir de sa position de représentant des malades. Pris dans les filets de la médicalisation, notre présence dans les médias n’a cessée depuis d’être cantonnée à la représentation du malade au détriment de celle du citoyen.

Cette situation n’est pas sans provoquer quelques débats internes. En effet, l’essoufflement des grandes associations de lutte contre le sida déséquilibre un peu plus le rapport des forces entre secteur militant et secteur médical au sein de la rdr. La tentation est grande pour Asud de jouer carrément la carte du soin en profitant des dispositions réglementaires qui garantissent une représentation obligatoire des associations de malades au sein des institutions. Cette option est en débat, elle se heurte au souci d’authenticité de certains militants qui veulent continuer « à représenter les toxs » sans compromis. Ce voeu pieu risque hélas de n’être qu’une déclaration d’intention dés lors qu’il s’agit de faire bouillir la marmite. Avons-nous intérêt à pratiquer la politique de la chaise vide quand bien même nous désapprouvons l’orientation générale du débat? La solution n’est-elle pas de trouver de nouveaux alliés du côté de l’anti-prohibition tout en maintenant des positions chèrement acquises au sein des institutions de soin. L’alliance des usagers et du secteur médical fut une étape nécessaire pour convaincre la société de l’echec sanitaire de la guerre à la drogue. Il nous faut maintenant d’autres compagnons pour mettre en évidence l’ échec moral de la guerre contre les drogués.

L’autosupport dans la réduction des risques en 2001

Aujourd’hui, l’autosupport est principalement incarné dans la réduction des risques par 3 structures : ASUD, Techno+ et les groupes rdr de Aides.
Le CIRC, toujours présent dans les médias, n’a pour l’instant pas pu ou pas voulu jouer la carte de la réduction des risques, il est vrai très aléatoire dés lors que l’on ne s’intéresse qu’au seul cannabis.

Asud décline ses activités au travers de 3 Programmes d’Echanges de Seringues (PES), 2 « boutiques », et une coordination nationale, également dépositaire du journal d’Asud. Ces actions sont financées à peu près à parité entre les fonds publics (DDASS/DGS) et Ensemble Contre le Sida. De plus quatre autres groupes Asud fonctionnent grâce au bénévolat et ne bénificient pas ou très peu de financement pour le fonctionnement de leur structure. Asud-national a initié une action de réduction des risques dans les milieux festifs (raves, concerts…) financée depuis 1999 par la MILDT. Le journal est édité à 20 000 exemplaires et paraît trois fois l’an. Toutes ses actions sont insérées dans le tissus associatif de la réduction des risques et occasionnent de nombreux partenariat avec Aides, MdM ou l’Association française de Réduction des risques (AFR). Cette dernière structure partage des locaux avec Asud-national depuis août 2000.

Historique de l’auto-support

Aux Origines d’Asud, le « self help » hollandais.

En 1992, l’un des concepteurs du projet ASUD est un sociologue d’origine égyptienne, Abdallah Toufik, soucieux de prolonger au pays des Droits de l’Homme une organisation européenne d’auto-support, le European Interest Group of Drugs Users (E.I.G.D.U.).

Cette filiation a fixé précocement les bases théoriques d’Asud. Le modèle « sociétal » , dont le Junky bond hollandais fut l’incarnation principale durant les année 80, est une version européenne, humaniste et sociale du self support. Ce modèle accorde une part prépondérante aux questions sociales et politiques dans la dynamique d’un groupe d’auto-support d’usagers de drogues. L’analyse de la consommation de substances illicites est entièrement organisée autour de la prohibition des drogues et de ses effets socio-économiques.

Ce modèle européen, basé sur la reconnaissance de la citoyenneté des consommateurs de stupéfiants est adopté par les usagers de drogues(u.d.) français, dans un pays où la question des droits de l’homme est un médiat fréquent des groupes opprimés (immigrés, taulards etc…). Logiquement la première mesure d’urgence réclamée par ASUD est la dépénalisation de l’usage de toutes les drogues .

ASUD se structure comme n’importe quel groupe antiprohibitionniste qui veut exercer une pression sur l’opinion pour changer la loi. Les non-usagers désirant se joindre au combat sont prévus par les statuts (40% des instances associatives). La création d’Asud en 1992 se fait autour d’un projet de journal de prévention, à la fois outil de propagande et organe de réduction des risques liés à l’usage de drogues, susceptible d’être toléré malgré le contexte répressif français. Les préoccupations sanitaires apparaissent naturelles, puisque visant à l’amélioration des conditions de vie des u.d., mais elles sont également articulées à une nécessaire modification du cadre légal régissant les stupéfiants.

Cette primauté du politique sur les objectifs de santé publique se double d’un certain ressentiment à l’égard d’un système de soins dont on conteste les postulats. L’équation drogué=malade, si elle satisfait la profession médicale qui y voit une possibilité d’arracher les u.d. au statut de délinquant, n’est en rien partagée par des militants d’Asud, pour lesquels l’argument majeur de la dépénalisation est à rechercher dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen du 26 août 1789.

Asud: quels militants ?

culpabiliteDans toute tentative d’analyse de la question de l’usage de drogues, il est essentiel d’intégrer l’importante question de la culpabilité morale générée par le caractère illicite de la consommation.
Ce problème structurel, dont les potentialités dévastatrices ne sont plus à démontrer depuis Freud, brouille toutes les données concernant les u.d. Il perturbe leur propre discours, il modifie le regard qu’ils portent sur eux-mêmes, il accentue tous les aspects négatifs consécutifs de la répression.

A l’intérieur d’un groupe de pairs comme N. A. (Narcotic anonymous), le self-help est principalement basé sur cette grande culpabilité inhérente à l’usage de drogues. Le projet individualiste et volontariste de N.A. est semblable à la machine « bull worker « des années 50. Il y a « avant », des loques mentales sous l’emprise de la drogue, incapables de différencier le bien du mal. Il y a « après », le « dépendant » sevré et abstinent puise sa force de conviction dans le dégout que lui inspire son double démoniaque d’avant: le toxico. Grâce aux puissants véhicules moraux qui s’appellent déculpabilisation et volonté d’expiation, les ex-drogués sont capables de nombreux sacrifices. Certains d’entre eux utilisent cette énergie pour enfin aimer, travailler s’insérer dans la société de leur semblables au prix de la négation d’une partie d’eux-mêmes.

Ce cheminement psychologique est parfaitement compréhensible. L’usage de drogues, particulièrement l’usage intraveineux, est un acte lourd, à la fois provocateur et initiatique. Très souvent il est l’aboutissement d’un processus antérieur de défi aux normes sociales. D’autre part, les consommateurs d’héroïne ou de cocaïne sont rapidement soumis à une dure pression financière. Cette impérialisme de la question monétaire dans l’organisation sociale des u.d. rapproche logiquement ce groupe humain de l’univers de la délinquance. Face à la nécessité de drainer chaque jour de fortes sommes, la plupart revendent, quelques-uns travaillent (parfois très dur), d’autres volent, bref beaucoup se retrouvent un jour ou l’autre à devoir gérer d’un point de vue éthique, la transgression de la loi.
Cette accumulation de transgressions ajoutée à la réprobation morale que l’ensemble de la société jette sur l’usage de drogues, peut devenir absolument intolérable. Plutôt que de continuer à préserver quelques principes, à l’intérieur de choix éthiques personnels, certains u.d. préfèrent abdiquer tout sens moral. Devant la difficulté de se concevoir à l’intérieur de la transgression, mieux vaut briser le miroir, et céder à une spirale de l’abandon et à son cortège de déchéances.

A l’inverse de ce schémas très proche des stéréotypes dominants, d’autres u.d. essayent vaille que vaille de maintenir un cap fragile entre le bien et le mal à l’intérieur de l’usage de drogue. Un certain nombre de questions têtues viennent relancer le libre arbitre des usagers, par delà le confortable refus des valeurs bourgeoises. Le problème du partage dans un contexte de pénurie de produit, l’attitude commerciale des revendeur(ses), l’attitude face à la police, le comportement adopté par rapport à la prostitution, autant de facteurs qui replacent l’individu face à ses propres choix.
Cette persistance du libre-arbitre en contradiction avec la prétendue aliénation provoquée par la drogue doit également se concevoir en fonction de degré de culpabilité engendré par l’acte lui-même. Certains u.d. n’ont pas vécu l’usage de drogues comme péché mortel. Leur expérience les conduit à mettre en doute la pertinence d’une condamnation morale sans appel de produits parfois consommé dans la joie et la convivialité. L’opposition artificielle établie par la société bourgeoise entre La drogue et La vie ne correspond pas à leur propres critères, où la vitalité est parfois synonyme de consommation et l’abstinence trop proche de la stérilité et du néant. Par ailleurs, ces réfractaires au« fléau de la drogue », ont su préserver des repères moraux, sans pour autant renoncer à la transgression, mais en conservant suffisamment d’espace narcissique pour pouvoir utiliser le succès professionnel ou mondain comme signe de reconnaissance sociale.

Le succès rapide du journal d’Asud est certainement lié à cet espace laissé en jachère par l’ensemble des « intervenants en toxicomanie ». Toute une catégorie d’usagers est restée longtemps désemparée, déroutée par des réponses thérapeutiques inadaptées et des stéréotypes moraux dans lesquels elle ne se reconnait pas. Souffrant d’un lourd déficit identitaire à l’extérieur de l’usage de drogues, ils se jugent néanmoins incapables de gérer à long terme les contraintes économiques et sociales qui pèsent sur le « toxicomane ». Souvent partiellement socialisés, ou tout au moins candidat à un mode de consommation ne mettant en péril ni leur santé ni leur vie sociale, ils sont les clients potentiels idéal de la substitution.. L’émergence d’Asud permet à ce type d’usager de ré-occuper un espace plus conforme aux catégories mentales qui sont les leurs, sans devoir pour autant rompre avec l’usage de drogues.

Il s’agit d’une démarche humaniste qui réintroduit l’individu au coeur de son destin. L’être humain est censé pouvoir gérer l’usage de nimporte quelle molécule chimique, créée par lui-même pour son confort et son plaisir, à condition que ne viennent pas s’intercaler la volonté de puissance d’autres hommes. Mieux, pour déterminer ce qui transforme le plaisir en aliénation, Asud propose d’utiliser l’héritage philosophique du XVIIIe siècle. La Raison, la science, le courage individuel, autant de ressources déniées jusqu’alors aux « toxicomanes », mises au service de la gestion des produits stupéfiants. Cet appareillage intellectuel et moral permet de dénoncer ce qui socialement et politiquement maintient les usagers dans une position délinquante. Contrairement aux propos de certains sur le « contrôle social » , le souci d’intégration des usagers est une victoire de la liberté. Cette revendication normative est avant tout citoyenne, mais pour comprendre cela il faut rompre avec l’exhibitionnisme et une forme de masochisme très judéo-chrétien qui caractérisent l’image des drogués dans la culture occidentale . Le milieu des intervenants en toxicomanie s’est fait une spécialité depuis vingt ans de parler au nom des pauvres « toxicos », lesquels sont de fait privés de toute parole intelligible, en dehors du rituel consacré (moi, toxico, prostitué etc…). Le Journal d’Asud, en se réapropriant cet outil symbolique qu’est le Verbe a commis un sacrilège. La question du sacrilège est bien le coeur des problématiques soulevées par l’auto-support. L’ensemble de nos propositions de travail sur la réduction des risques procède d’un postulat effrayant: l’usage d’héroïne ou de crack est un choix positif, opéré délibérément par un cerveau comptable des avantages et des inconvénients imputables à cette consommation. Ce qui devient aliénation, ce qui l’a toujours été et le sera toujours, ce sont les conditions infamantes et dégradantes dans lesquels la société maintient cet usage. L’aliénation, c’est la volonté de soumission et d’asservissement que font peser des hommes sur d’autres hommes, que le prétexte en soit la race les habitudes sexuelles ou la consommation de drogues.

Ce discours révolutionnaire scandalise non seulement les professionnels du secteur spécialisé, mais également, la plus grande partie des usagers eux-mêmes. En rupture avec plusieurs décennies d’auto-apitoiement et de misérabilisme, l’image de l’usager-de-drogues-responsable-de-ses-actes élimine toutes possibilités de recours au parachute social, sanitaire et juridique élaboré parallèlement au concept de « toxicomane ». Semblables aux « oncles Tom », libérés brutalement par la cavalerie nordiste et refusant de quitter leur bon « masta », les u.d. découvrent l’intérêt paradoxal du statut d’irresponsable. Le « toxicomane », catégorie singulière de sous-citoyen reconnu par la loi du 31 décembre 1970, n’est censé ni tenir une promesse, ni endurer les contraintes d’un emploi salarié, ni fonder une famille. Tout ce qui lui est demandé est de se soigner, ou au minimum d’en faire la demande formelle. Que ce soin dure ensuite 20 ans ou toute une vie, peu importe…

Les usagers d’Asud vont donc en peu d’années mesurer les ravages psychologiques que la culture du déni a entraîné, y compris au travers de leur propre mode de fonctionnement.

L’impossible communautarisme

identiteLa redéfinition de l’image des usagers de drogues recèle pour les militants d’Asud de fortes problématiques identitaires. Il s’agit certes de changer la loi, mais pour construire un nouveau modèle d’usager qui supplante le « tox » dans l’imaginaire des consommateurs. Enfin il s’agit surtout de préserver sa propre santé tout en utilisant des drogues, ce qui diffère d’une démarche purement abolitionniste se référant exclusivement aux Droits de l’Homme.

Les militants d’Asud se sont reconnus. Lors de l’essor du réseau entre 1993 et 1996, on a pu noter une certaine homogénéité des premiers militants.

Si leur origine sociale est extrêmement disparate, la majorité d’entre eux est constitué par des hommes, âgés de 30 à 40 ans, ex-injecteurs d’héroïne et sensibilisés à la rdr par le biais de la substitution. Pour ces victimes de la répression de l’usage , se retrouver et parler de drogues comme les vicomtes de la chanson (quand un vicomte etc…) possède une dimension réellement ludique. Un enthousiasme mêlé d’euphorie a présidé aux premières réunions nationales d’Asud . Les u.d. n’en revenaient pas de découvrir tant de semblables, animés par les mêmes idéaux de responsabilités et de citoyenneté. Très vite, le noyeau des militants historiques a pris conscience de sa spécificité, et l’optimisme de rigueur à l’époque a masqué les potentialités de dérives communautaires. Mais surtout, l’intérêt intellectuel que nous portons aux produits et leurs effets a permis d’ouvrir une question vierge en France, où le secteur spécialisé, nourri du bréviaire psychanalytique, considère les produits comme des symptômes, donc négligeables en termes de soins.

Sur cette base, le Journal d’Asud acquiert de l’audience. Les militants se sont découverts détenteurs de ce savoir jusqu’à présent dédaigné: « les drogues modes d’emploi » . Toute la cuisine interne du tox (techniques de shoot etc…) est mise à contribution pour nourrir l’information des professionnels de la rdr . Le succès d’un document comme « le manuel du shoot à risques réduits » renforce le sentiment de supériorité des drogués d’Asud sur une partie du secteur spécialisé, plutôt ignorants de l’appareillage technique des drogues.

Avec l’apparition de la substitution, les nouveaux militants sont moins préoccupés par les droits de l’Homme en général que par les mérites comparés de la méthadone et des sulfates de morphine. Or le postulat de départ était l’identité des u.d. avec les autres membres du corps social et la volonté de s’exprimer en citoyens libres, nantis de droits et de devoirs. Pour beaucoup de militants, ce postulat s’est transformé en conscience de besoins et de comportements spécifiques. Le Journal d’Asud devient un emblème pour des u.d., souvent très précarisés, humiliés, qui enfin se sentent valorisés par un média élaboré par leurs semblables. Ce nouveau contexte, que l’on peut qualifier de « tribal », hérite d’une partie des coutumes du monde de l’usage de drogues, par exemple, une forte consommation d’alcool (produit licite) pendant les réunions. Les non-usagers se sentent perdus dans une ambiance où l’on communique par codes. L’usage de drogues devient la seule légitimité au sein d’Asud, avec une préférence pour ses marques extérieures visibles. Le seul savoir reconnu est celui du consommateur, donc un savoir-être et non un savoir-faire. ASUD aspire à être un « syndicat de junkees. ». La question sociale est posée d’emblée du fait de l’appartenance au monde de la rue des nouveaux u.d. attirés par ASUD. Le groupe d’auto-support tente de servir d’institution-relais pour la réinsertion de marginaux ou d’anciens taulards. Une personne sdf est même embauchée à comme accueillant en 1996. Les contacts avec le monde associatif en lutte contre la précarité se sont multipliés entre 1994 et 1996.

Ce positionnement a permis de faire émerger au sein de l’association un certains nombre de débats essentiels. Tout d’abord la constatation évidente que contrairement aux discours « citoyens-comme-les-autres », l’usage de drogues est considéré par certains u.d., comme un mode de vie à part entière, les problèmes posés par la consommation de stupéfiants sont alors imbriqués avec la question sociale, y compris la contestation de valeurs bourgeoises liées au travail salarié. Dans le même ordre d’idée, le l’exercice de la vie associative, fait rapidement apparaître la nécessité pour un grand nombre d’usagers de faire l’apprentissage de la démocratie.

Paradoxalement, c’est leur volonté d’apparaître collectivement qui permet aux usagers d’évaluer tout le caractère réducteur de la fiction communautaire. C’est parce qu’ils sont enfin visibles qu’ils se découvrent tellement différents les uns des autres. La pseudo-culture des drogués est négative, directement issue de la répression. Les valeurs identitaires, traditionnellement prisées par les communautés, s’avèrent extrêmement complexes à manier dans le cadre des associations d’usagers.

Le communautarisme junk est une notion ambiguë et contestable souvent associée à des comportements délinquants (deal, violence, etc…). L’usage de drogues lui-même est relégué en-deçà de la démocratie par la police et la justice. Les rapports entre usagers sont réglés par l’intérêt financier ou affectif et la force brutale. Le fonctionnement tribal est difficile à conjuguer avec démocratie associative, car la tribu obéit à un chef auquel tous les membres s’identifient, l’unanimisme y est de rigueur. Le fonctionnement tribal suppose une confusion absolue entre vie privée et vie associative, d’où extrême acuité des conflits d’intérêt ou de pouvoirs qui prennent l’apparence de querelles familiales.

Le sucés d’une action »syndicale » d’Asud aurait supposé deux choses: un consensus sur le caractère « communautaire » et les signes d’appartenance à cette communauté, et une amélioration de la condition sociale des u.d. via l’auto-support. Or l’intégration sociale des u.d. accueillis se heurte aux réalités d’une société en crise depuis 25 ans, impitoyable pour tous les pauvres. Cette question renvoie le positionnement communautaire à ses vraies limites, c’est à dire bien au-delà de la question de l’usage de drogues. ASUD est incapable de combler les lacunes et les névroses engendrées par 10, 15 ou 20 ans d’exclusion sociale.

La réduction des risques : un succès pour l’auto-support.

Le principal volet de la rdr repose sur la possibilité pour les u.d. de prendre en charge une partie de leur traitement, démarche qui suppose le recours à la peers education . La gestion des produits de substitution par les patients eux-mêmes met en évidence le concept de responsabilité positive des usagers. Dans le même axe que les modifications de comportement induites par le décret Barzach, la diffusion des sulfates de morphine, de la méthadone, puis du Subutex, confirme le volontarisme des usagers pour préserver leur santé et s’insérer socialement. C’est bien parce qu’il sont au départ responsables de leur usage de substances illicites, que les patients substitués peuvent ensuite exercer un empire rationnel sur la consommation de ce qui, en l’état, demeure des stupéfiants. L’intérêt nouveau des laboratoires pour l’évaluation de l’effet des opiacés (euphorique ou non etc…) rejoint les préoccupations d’Asud. Un nouveau chapitre de la réduction des risques est ouvert par la nécessité non plus systématiquement « d’arrêter la drogue » mais plutôt de gérer sa consommation de stupéfiants. Tous ces nouveaux espaces de réflexion sont investis par des militants de l’auto-support de plus en plus professionnalisés.

Le contact permanent avec les institutions, la gestion des budgets, l’hostilité d’une partie du secteur spécialisé, autant de nouvelles données qui nécessitent un minimum de rationalité en interne. Le fonctionnement tribal d’Asud a donc été sérieusement mis en question. Conséquences, quatre ans après la création, on assiste dans tous les groupes au même recentrage: recul du bénévolat et des objectifs militants, démocratisation et rationalisation des rapports en interne.

L’auto-support français a trouvé un cadre légal, celui du soin. Usager des services sanitaires, plutôt qu’usager de drogues, voilà le nouvel espace qui nous est consenti . Nous l’utilisons en apprenant petit à petit à jouer le jeu consensuel qui fonde tous les groupes humains, le respect des règles.

Conclusion

La rigidité du cadre légal conditionne l’existence du volet militant de l’auto-support. Ce volet devrait plutôt être renforcé par un mouvement d’opinion non-ud, indigné par les atteintes aux droits de l’homme perpétrées au nom de la guerre à la drogue.

4 ans d’expérience au sein d’Asud montrent que
le travail des militants recouvre une réalité multiforme: problèmes légaux, problèmes sociaux, problèmes économiques. Sous couvert de Guerre à la drogue c’est souvent une guerre au pauvre ou au réfractaire social qui est menée.Cette confusion ne doit servir d’écran ni au citoyen, ni au législateur.

De nombreuses avancées dans la connaissance de l’effet des produits peuvent être réalisées grâce au travail d’usagers ou d’ex-ud lancés dans la rdr. Maintenue dans le champ sanitaire du fait de la loi, la substitution montre que nous sommes passé à une phase d’intégration des drogues dans la société. Notre travail porte également sur la construction d’une identité d’usager de drogues intégré socialement, question neuve et pratiquement vierge. Dans cette optique il est nécessaire de former de nouveaux professionnels, mi-oenologues mi-travailleurs sociaux, et surtout ne pas perdre de vue que si demain toutes les drogues étaient légalisées, le volet militant d’Asud disparaîtrait sans que cela résolve pour autant la crise sociale, économique, et encore moins le caractère impitoyable de la société de consommation.

Auto-Support des Usagers de Drogues, Késako ?

Depuis 1992, l’Auto Support des Usagers de Drogues (ASUD) a développé une pratique quotidienne en direction des consommateurs de substances illicites. Les différentes associations qui composent le réseau ont accumulé un savoir pratique et théorique dans un champs d’application totalement nouveau : la gestion rationalisée de la consommation de stupéfiants.

Selon les régions,cette pratique se décline en simple groupe de parole, en programmes d’échange de seringues (p.e.s.), en interventions en milieux festifs, sans oublier la réalisation et la distribution du journal d’Asud. Ces expériences ont le mérite d’être diverses. Elles sont liées de façon formelle par une convention signée avec ASUD-national, dépositaire du nom. Le point commun des ces actions est donc leur identification par le sigle ASUD., dont le cadre éthique est définie par la Charte de l’Asudien et les Dix mesures d’urgence.

Sur le plan conceptuel toutes ces actions ont un point commun, elles procèdent de l’intérêt donné à la parole des usagers de drogues perçus comme acteurs essentiels d’une véritable réduction des risques. Or cette réduction des risques s’est trop souvent organisée sans intégrer l’apport décisif de l’auto support. Dans les colloques ou les communications scientifiques, la participation des usagers reste un objet confus car il mêle inextricablement deux niveaux de perception fondamentalement différents, le droit des malades d’un côté et la reconnaissance professionnelle de l’autre. Le droit à l’information et la nécessaire organisation des actions de réductions des risques autour des questions posées par les usagers eux mêmes, est une nécessité qu’il ne faut pas confondre avec la refonte des objectifs professionnels du  » soin aux toxicomanes « . Grâce à l’expertise de l’auto-support l’usage des drogues à risques réduits est intégré aux actions de prévention dites  » secondaires « . Ces deux niveaux, même s’il sont complémentaires, doivent être clarifiés, y compris dans notre réseau.

Les usagers de drogues : vecteurs essentiels de la RdR

Une véritable réduction des risques implique de placer les usagers au centre des actions. C’est le sens qu’il faut donner aux objectifs d’autodétermination, de revendication de l’usage, et d’identité d’usager. Autodétermination c’est le droit pour les usagers de consommer les substances de leur choix en réduisant les risques Ce droit inclut bien évidemment la possibilité de bénéficier de n’importe quel type de soin sans restriction de dosage qu’il s’agisse de réduire sa consommation à l’aide d’un produit de substitution, ou bien de bénéficier d’une cure de désintoxication dans des conditions décentes de prise en charge. Ce principe implique nécessairement de bénéficier d’une information fiable sur les différentes techniques d’usage et donc de garantir le droit à l’information sur les drogues mais aussi sur les traitements. Sur le terrain juridique et politique, la revendication de l’usage des drogues comme droit légitime et imprescriptible protégé par la déclaration des droits d l’homme et du citoyen de 1789 doit être envisagée pour des raisons morales mais aussi pour des impératifs de santé publique.
La visibilité de l’usage de stupéfiants dans la question du soin, comme par exemple lors des prises en charge hospitalière doit être une donnée habituelle comme peut l’être la consommation de drogues légales. Néanmoins, la définition d’une identité des usagers de drogues suppose d’être maniée avec précaution car cette revendication doit se concilier avec l’exigence de confidentialité de la vie privée des individus. Cette identité n’est concevable que comme objet de revendication dans un contexte politique de prohibition des drogues. En dehors de sa signification du point de vue légal le fait d’être consommateur de substances illicites n’a pas de lisibilité culturelle ou sociale. Bien loin de constituer une communauté, les usagers de drogues n’ont généralement pas d’autres points communs entre eux que ceux liés à l’échange de marchandises ou à la persécution policière.

L’usage à risques réduits : un nouvel espace professionnel

Depuis une décennie, l’irruption du sida parmi les usagers de drogues par voie intraveineuse a changé les perspectives du soin. L’abstinence de toutes consommations a cessé d’être la seule réponse admissible du point de vue éthique. L’une des conséquences de ce changement a été la constitution de groupes comme ASUD, explicitement constitués d’usagers et non plus d’ex-usagers comme il en existait au Patriarche ou à Narcotique Anonymes. Organisés dès l’origine comme un espace de réflexion sur les sur les effets et sur les méfaits de la consommation de psychotropes. Asud s’est assigné comme objectif de pouvoir fournir une information fiable en matière de drogues du point de vue des utilisateurs. Ce recours à l’éducation par les pairs doit être interrogée à l’aune de l’absence des professionnels du soins sur ce créneau. Un document comme le manuel du shoot à risques réduits a été conçu et réalisé par Asud, association d’usagers, en raison de l’absence de communication sanitaire émanant des autorités en direction des usagers de drogue.
Le caractère professionnel de l’action d’Asud a été renforcé par l’embauche systématique par l’association des militants les plus performants. Les champs de compétences se sont élargis passant progressivement de la rédaction d’articles ou de brochures à la communication orale lors des colloques scientifiques, sans oublier le travail de terrain et la gestions des équipes dans les groupes locaux. La technique de l’usage des drogues reste un objet professionnel neuf, encore nimbé de suspicion morale et politique. Il n’empêche que toutes les avancées de ces dernières années en matière de drogues ont été obtenues sur ce terrain. La reconnaissance et la proximité avec les pratiques d’usage sont donc autant des objectifs de l’auto support que des outils nécessaires à l’élaboration des politiques de santé publique en matière de drogues.

Conclusion

L’auto organisation signifie pour nous d’être en mesure de désigner clairement ce qui dans notre réseau se rapporte à l’un ou à l’autre des domaines d’intervention englobés sous le terme commode d’auto support. S’il s’agit de la place nécessaire accordée aux usagers de drogues en tant qu’usagers du système de soins notre légitimité s’appuie sur notre capacité à évaluer la qualité de la prise en charge dont bénéficient les  » toxicomanes « ,  » La notion de militantisme est au cœur de ce type d’action qu’il convient toutefois de différencier de la revendication de l’usage qui ressort plutôt de la politique de lutte contre la prohibition. La difficulté de ce travail de clarification réside dans les multiples correspondances entre ces deux dossiers militants lesquels matérialisent des aspects complémentaires de la défense de la citoyenneté des usagers de drogues.
Pour ne rien simplifier la professionnalisation croissante au sein d’Asud est également complémentaire des aspects militants de ce que l’on a coutume de nommer la santé communautaire. Un exemple, notre participation à la commission consultative des traitements de substitution appartient à quel registre ? Sommes nous les représentants des usagers ou des experts de l’usage de ces traitements ?
L’enchevêtrement de significations des termes auto-support, usagers de drogues, santé communautaire, actions de première ligne et réduction des risques nécessite un important travail de clarification. Ce travail possède une dimension citoyenne corellée à la question des droits de la personne et un volet professionnel lié à l’émergence de nouveaux champs conceptuels en réduction des risques. Il est de notre intérêt de prendre l’initiative de ce débat sous peine de voir d’autres que nous s’en emparer puis nous imposer ensuite leurs conclusions.

Valeurs Actuelles shoot again !

Réponse d’ASUD à l’article intitulé : Drogues l’apologie subventionnée, paru 16 janvier 2012 dans l’hebdo Valeurs Actuelles.

On pourrait l’appeler le syndrome “drogués heureux” en référence au slogan qui a provoqué pour la première fois en 2005 l’ire de l’hebdomadaire à l’encontre d’ASUD. “Le journal des drogués heureux”, notre slogan de l’époque, résumait parfaitement, aux yeux de nos détracteurs, les trois péchés capitaux motivant notre mise au pilori: prosélytisme, gauchisme libertarien, et surtout… financement public. Tout au long d’un dossier de quinze pages, les obsessions anti-drogue d’un duo de journalistes de choc, toujours aux manettes, étaient égrainées dans un inventaire à la Prévert – un Prévert qui aurait migré à Sigmaringen.

Dans sa livraison du Jeudi 16 janvier 2012, l’hebdomadaire a remis le couvert sous le titre “Drogues l’apologie subventionnée”. Apparemment cette nouvelle poussée d’urticaire est consécutive à la parution de notre cinquantième numéro : 50 produits, ASUD a testé pour vous. Passons sur les montants fantasmagoriques des subventions publiques soi-disant attribuées à l’association. Passons sur la haine et l’envie qui suintent sous les dehors d’une indignation sur-jouée. Passons même sur l’emballage plus que suspect qui noie cette charge anti-droguée dans un océan de vociférations homophobes. La Une de VA consacrée à la mobilisation contre le mariage gay semble avoir enclenché un réflexe conditionné.

Aujourd’hui comme hier, le coeur du débat, la seule polémique qui mérite d’être retenue est bien la contradiction initiale que nous avons toujours soulignée entre le principe même de la de réduction des risques et les dispositions légales qui condament la présentation des drogues “sous un jour favorable” ! C’est d’ailleurs tout l’objet de notre dossier1. Les procès en cascade de Jean-Pierre Galland, défenseur du cannabis dans les années 90, le tract “j’aime l’ecstasy” de Philippe Mangeot (alors président d’Act-up) condamné en 1999, le procès de Techno + et JM Priez en septembre 2003 pour «provocation» et «facilitation» de l’usage de stupéfiants, le rapport sénatorial « Drogue l’autre cancer » (2003), le manifeste de 78 députés contre ASUD et Techno+ adressé à Dominique de Villepin le 25 janvier 2006, jusqu’aux derniers remous provoqués par la récente déclaration de Vincent Peillon sur le cannabis. Tout démontre une vérité que nous ne cessons de clamer : l’absence d’un véritable débat sur la politique des drogues crée des zones d’ombres propices aux ratés de la réduction des risques, pourtant officialisée en 2005.

Il existe toujours un clivage majeur dans ce pays entre ceux qui savent que le plaisir des drogues est une composante majeure du dossier et les moralistes, souvent parfaitement hypocrites, qui laissent croire que la répression et la prévention par l’abstinence constitueraient le seul langage efficace ou même audible par les usagers. Les positions clairement antagonistes, et disons-le caricaturales, d’ASUD et de Valeurs Actuelles sur le sujet ont le mérite de poser le problème avec brutalité. La question est : jusqu’à quand l’absence de débat de fond permettra aux uns de se draper dans les plis de la légalité républicaine et aux autres de devoir se justifier d’un langage qui reflète une réalité connue de tous les véritables acteurs de la scène des drogues, professionnels comme usagers ?

Oui, les drogues provoquent d’abord et avant tout du plaisir. Oui, ce phénomène est la principale raison qui pousse les usagers et notamment les plus jeunes à s’en procurer. On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre. L’assimilation avec les violeurs ou les pédophiles renvoyant systématiquement les usagers à leur statut de délinquants est une escroquerie morale qui n’enrichit que les dealers et les cimetières. Il est temps que notre société ouvre les yeux sur le mouvement international. Depuis les Etats-Unis et l’Amérique de Sud, de nombreux spécialistes, des décideurs et des électeurs prônent un renversement d’alliance, une nouvelle politique, efficace tant pour la santé publique que pour la sécurité, qui verrait dans le même camp les consommateurs de drogues, les citoyens responsables, les policiers et les économistes contre les mafias, l’argent sale et la corruption.

C’est le sens du rapport de la Global commission on drug policy que nous avons adressé au Président Hollande, aux ministres et aux députes, document qualifié abruptement par Valeurs Actuelles de brûlot siglé “fin de la prohibition ». Aux antipodes de l’indignation petite bourgeoise, systématiquement privilégiée par l’hebdomadaire, pourquoi ne pas créer les conditions d’un véritable échange, à la hauteur de nos ambitions communes s’il s’agit véritablement de dominer les principaux fléaux qui découlent de l’abus de drogues, la dépendance et le marché noir.
Le ton de proximité que nous affichons avec les personnes concernées, a fait le succès de notre journal auprès de ce public qui échappe généralement au discours classique de prévention. De notre expérience d’usagers, nous tirons cette certitude qu’il est inutile de vouloir convaincre un consommateur des éventuels dangers d’une substance, sans avoir su au préalable captiver sa confiance, par exemple en partageant l’idée manifeste que ces drogues sont également des sources de plaisir.

Ce paradoxe apparent, est connu de tous les acteurs du champ, il conditionne toutes les approches dites “communautaires” de la réduction des risques. Continuer à se boucher les yeux et les oreilles sur le sujet explique largement les ratés de notre politique des drogues, le trafic de produits de substitution, l’inflation de produits frelatés achetés par le biais d’Internet et la progression constante d’une consommation de cannabis de plus en plus problématique chez les jeunes.

Malgré la loi de 2005 qui officialise la réduction des risques en France, ASUD et d’autres, continuent d’être la cible privilégiée de certaines officines dont les motivations sont à la fois partisanes et strictement hexagonales. L’actualité récente nous montre à quel point les sujets de société instrumentalisés à des fins politiciennes peuvent conduire notre pays à des errements indignes de l’ampleur du débat. Les conclusions de la Global commission on drug policy que nous avons adressées aux membres du gouvernement et aux députés n’ont pas d’autre objet que de dépasser la dimension picrocholine de ces affrontements. Comptez donc sur ASUD pour persévérer dans la voie du dialogue et de la pédagogie avec tous les acteurs de la scène qu’ils soient ministres ou usagers de drogues.

Lettre à Manuel Valls

Monsieur le Ministre de l’Intérieur,
Vos services ont été interpellés par l’hebdomadaire Valeurs Actuelles et par Monsieur Lebigot (Président de l’association « Parents contre la drogue ») au sujet du travail de notre association. Nous souhaiterions vivement clarifier la situation.

Nonobstant les exagérations, les approximations et les citations sorties du contexte, l’article reflète assez bien notre travail. Nous parlons de drogues à des usagers de drogues afin de réduire les risques et les dommages. C’est un principe fondamental de cette politique de santé publique inscrite dans notre législation depuis le Décret n° 2005-347 du 14 avril 2005.

Grâce à cette stratégie pragmatique, nous avons modifié des pratiques de consommation comme l’échange de seringues, le partage des pailles et des pipes, la prise de produit sans en connaître le dosage et les effets dangereux/indésirables. Nous avons ainsi contribué à stopper l’épidémie de Sida chez les injecteurs, à contenir l’épidémie de VHC, à réduire les overdoses et les mauvaises pratiques, à lancer des alertes sanitaires sur les produits altérés.

Notre crédibilité auprès des usagers provient de ce discours objectif, dénué de jugement de valeur, connecté aux pratiques et au vocabulaire des usagers. Nous ne pourrions pas espérer une telle efficacité en nous limitant à la prévention dans le vocabulaire officiel. Cette stratégie ne serait absolument pas adaptée à notre public. Néanmoins, nous traitons régulièrement de l’abstinence et de l’arrêt des consommations illicites ou des médicaments de substitution.

Depuis quarante ans, l’information officielle a principalement martelé un message sanitaire fondé sur l’abstinence. Cela n’a malheureusement pas permis de résorber durablement l’usage de substances illicites, ni de freiner la tendance à la poly-consommation de masse de drogues licites et illicites. Avec des articles comme celui attaqué par Valeurs Actuelles, nous souhaitons créer assez de proximité avec les poly-usagers pour qu’ils s’approprient les bonnes pratiques de réduction des risques et nos conseils de modération.

Nous sommes conscients que ces concepts peuvent vous sembler nouveaux et déroutants. Nous souhaiterions donc vous rencontrer afin de vous les exposer. Nous sommes à votre disposition pour un rendez-vous à votre convenance.

Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l’expression de nos sentiments respectueux.

Dopage à tous les étages

« La coke ? Maintenant, c’est seulement pour travailler », s’exclamait notre Johnny national interrogé en 1998 sur ses consommations de substances illicites. Avec la fraicheur qui le caractérise, le papy rocker explique à un journaliste faussement naïf que les mêmes drogues servent indifféremment de booster, d’antidépresseur ou de complément festif, selon l’humeur du consommateurs ou le contexte des consommations. La barrière censée marquer la limite entre la question des drogues et celle du dopage est riche d’enseignements. Pourquoi les deux sujets devraient-ils être traités différemment ?

Notre longue tradition de champions cyclistes dopés aux amphétamines ou au vin Mariani a très certainement poussé les autorités à faire preuve d’indulgence à l’égard du monde du sport. Énervé par des allusions récurrentes au régime un peu trop vitaminé de Jacques Anquetil, le général De Gaulle aurait lui-même fini par répliquer : « Dopage ? Quel dopage, a-t-il oui ou non fait jouer la Marseillaise à l’étranger ? » Cette mansuétude explique sans doute l’échelle aléatoire des peines pour les consommateurs :
pénalité professionnelle lorsque l’on est sportif, correctionnelle, voire prison, quand on est simple « civil ».

Dans le même ordre d’idée, si la prise de psychotropes fait l’objet d’une réprobation quasi unanime, l’addiction aux drogues serait une pathologie alors que le dopage relèverait, lui, du bricolage neurobiologique ou au pire, de la vulgaire tricherie. Le paradoxe de cette dichotomie est que les soi-disant tricheurs sont généralement victimes de sérieux problèmes sanitaires alors que la grande majorité des soi-disant malades sont souvent des consommateurs récréatifs.

En fait, tout fonctionne comme si le dopage était un énième révélateur de la prépondérance de la morale sur la réalité sanitaire dans la politique des drogues. Le toxicomane est traditionnellement affublé de nombreux stéréotypes négatifs : la veulerie, la dissimulation, le manque de volonté, autant de qualificatifs aux antipodes de l’univers viril des « forçats de la route », durs au mal, endurants, accrocheurs.

Une confusion totale entre les deux univers risquerait d’écorner le topos du « tox », rebut de la société. À l’autre bout du spectre, dans un monde où tout le monde utilise des substances pour « fonctionner », les sportifs (et les animateurs télé) souffrent d’une évidente discrimination : ils seraient les seuls à ne pourvoir bénéficier de ces coups de pouce pharmaceutiques si communs dans le reste du corps social. Or comme le souligne Johnny, cette différence de traitement est absurde du point de vue d’un consommateur. Non que nous souhaitions que le dopage soit criminalisé à hauteur des stupéfiants, mais il est difficile d’y voir une différence de nature avec l’usage des drogues.

Tout est question de contexte. Pour certaines personnes, l’épreuve qui consiste à sortir acheter une baguette au coin de la rue , c’est l’ascension du Tourmalet. Un exploit qui nécessite une dose variable de produit dopant… Inversement, la jouissance née d’un effort boosté aux amphétamines ou aux stéroïdes est un paysage bien connu de tous les consommateurs de psychostimulants. Du reste, les addictologues le savent aujourd’hui, sport intensif et usages de drogues sont liés par de multiples connexions cérébrales.

Mais attention, les mêmes causes produisant les mêmes effets, la répression est dans tous les cas toujours à la fois inopérante et facteur de risques aggravés. Cela vaut pour les drug parties comme pour les sessions de slam ou les critériums cyclistes.

Pour le pouvoir d’usage

Le sénateur Jean-Vincent Placé a récemment plaidé pour la sortie d’une économie basée sur l’acquisition de biens matériels pour passer à une notion d’usage1. On comprend l’idée, c’est le principe du Vélib généralisé à tous les services. On ne possède plus, on troque, on use, on donne, on partage. Plutôt que l’appropriation des moyens de production, un slogan légèrement teinté rouge sang, on fait une révolution douce dont l’objectif est de désacraliser la propriété et les objets de consommation.

Le sénateur Jean-Vincent Placé a récemment plaidé pour la sortie d’une économie basée sur l’acquisition de biens matériels pour passer à une notion d’usage(1). On comprend l’idée, c’est le principe du Vélib généralisé à tous les services. On ne possède plus, on troque, on use, on donne, on partage. Plutôt que l’appropriation des moyens de production, un slogan légèrement teinté rouge sang, on fait une révolution douce dont l’objectif est de désacraliser la propriété et les objets de consommation.

Quel rapport avec les drogues ? Cette utopie écolo est au cœur de la réflexion sur les « impasses » désignées par Anne Coppel et Olivier Doubre. Que l’on soit un dealer de shit marseillais ou un douanier chti, l’obsession, l’horizon indépassable du débat reste l’objet « drogue » dans son acception la plus matérielle. Et chacun de brandir des records, en tonnes saisies d’un côté, en argent blanchi de l’autre. Le bouchon conceptuel qui n’a jamais sauté, c’est celui du « fléau de la drogue », une expression qui en dit long. Nous l’avons souvent écrit, la prohibition est le boulevard des partisans d’un « laisser-faire » poussé jusqu’à la sauvagerie. Pour paraphraser Clauzewitz, le grand banditisme, c’est faire du commerce par d’autres moyens, la finalité restant la conquête de marchés qui saturent nos medias de faits divers… en rafales.

Le dossier du dopage est un autre exemple de l’imprégnation ultracapitaliste du discours ambiant dès que le mot drogues est prononcé. Sportifs, commentateurs, médecins plus ou moins véreux, tout le monde salive autour du cocktail miracle, celui qui fera gagner n’importe qui, n’importe quand, l’hystérie antidopage n’étant pas en reste dans ce culte rendu aux substances monnayables.

« Le service, l’usage, l’humain sont les mots clés de l’économie de demain », nous dit Jean-Vincent Placé. On croirait un slogan conçu spécialement pour promouvoir les Cannabis social clubs (2) ou les salles de consommation à moindres risques. Car tout est là. Les Cannabis clubs esquissent une solution qui rejoint le concept fondateur d’Asud : rendre toute sa place à l’usage, au service et à l’humain, plutôt que communier sur les ravages (ou les mérites) d’un marqueur chimique baptisé THC. Au fond, le consommateur de drogues est le seul à pouvoir évaluer le véritable prix des substances. Il sait la place de la magie d’un instant volé, la puissance incontrôlable des affects, les pièges douloureux de la mémoire qui restitue ses angoisses sans carton d’invitation. Voilà un indicateur autrement pertinent que celui du marché. Après tout, qui voudrait payer pour un bad trip ou une overdose ? Mais, prisonniers du dogme de la substance tyrannique, tous les acteurs acquiescent au « pour » ou « contre » la drogue. Pour ou contre le cannabis, pour ou contre les salles de consommation. Attention à la sémantique ! Le pouvoir de l’usage est un exercice de citoyenneté qui suppose de remettre les substances à leur place de choses inertes et sans valeur, en dehors du circuit de la cupidité et de la convoitise. Substance Mort, écrivait Philip K. Dick, un connaisseur.

1. Jean-Vincent Placé, « Pour le pouvoir d’usage », Libération du 22 novembre 2012

2. Pour en savoir plus sur la régulation, voir également l’article de Laurent Appel et Jean-Pierre Galland sur Rue89 http://tinyurl.com/bjqxrrf

Drogues : sortir de l’impasse

Vous cherchez un cadeau de Noël intelligent ? Anne Coppel et Olivier Doubre, deux fidèles compagnons d’Asud-Journal, vous donnent l’opportunité de briller en société. Non que la prohibition des drogues soit nécessairement facile à caser entre la dinde et le caviar, mais offrir Drogues, sortir de l’impasse est une contribution discrète et élégante à la lutte contre l’obscurantisme qui sature l’atmosphère médiatique.

Asud : Comment expliquer le retour de « la drogue » dans les médias après « les sept années d’hiver » évoquées dans le livre ?

Anne Coppel & Olivier Doubre : En France, le débat sur la drogue ressemble à un serpent de mer qui resurgit mystérieusement alors que les années précédentes, on n’entendait qu’un seul son de cloche : « le cannabis rend dépendant, il rend fou, il tue sur la route. » Les journalistes français ont relayé l’information en partie parce que le large consensus sur la politique sécuritaire de Sarkozy commençait à s’éroder, mais personne n’avait prêté attention au débat international qui, depuis 2008, a pris un tournant majeur.

Or ce n’est pas un hasard si le débat public en France s’est ouvert en 2009 avec les salles de conso. Dans la santé au moins, ce n’est plus une question d’opinion
« pour » ou « contre » les drogues, on sait avec certitude ce qu’il faut faire. L’OMS comme l’Inserm sont en mesure de proposer des programmes précis pour protéger la santé – ce qui est en principe l’objectif premier de la prohibition ! Il n’y a pas les mêmes certitudes pour la légalisation du cannabis puisque, jusqu’à présent, aucun pays n’a pu le faire. La seule certitude est que la guerre à la drogue mène à une escalade meurtrière. En Amérique latine, les gouvernements sont désormais à la recherche d’alternatives, en commençant par mettre en œuvre les actions qui ont fait leurs preuves. Et en tout premier lieu, la dépénalisation de l’usage de drogues.

Pourquoi et comment le concept de « tolérance zéro » s’est-il peu à peu immiscé chez nous dans les politiques de drogues ? Existe-t-il en la matière une différence entre la droite et la gauche ?

Le concept de « tolérance zéro » a été importé des États-Unis où il est étroitement lié à la guerre à la drogue. Ce n’est pas le cas en France où ce concept a été introduit à la fin des années 1990 dans le débat sur l’insécurité – à droite comme à gauche. Aussi lorsqu’en 2003, Sarkozy a entrepris d’introduire cette politique en France, il a le soutien de la grande majorité des politiques. En 2007, il fait voter une nouvelle loi de lutte contre la délinquance, avec les peines planchers qui, sur le modèle américain, imposent une application automatique des condamnations en cas de récidive.

Étienne Apaire, le très sarkozyste président de la Mildt de l’époque, se donne pour mission d’appliquer cette doctrine à l’usage de drogue. Sa thèse est simple : les usagers consomment des drogues parce qu’ils n’ont pas peur du gendarme puisque la loi n’est pas appliquée. Ce n’est pas tout à fait vrai : même s’il s’agit seulement d’une petite minorité, il y a toujours eu des incarcérations pour usage. Et c’est particulièrement grave pour la détention ou l’acquisition qui sont assimilées au trafic : en principe 4 ans de prison en cas de récidive, même pour 1g ! Ce tournant sécuritaire a été quasi invisible. Le PS ne s’y est pas opposé, d’abord parce qu’il craint d’être accusé de laxisme, mais aussi parce qu’une grande partie est désormais convaincue que « la loi protège ». En fait, ces peines planchers n’ont pas été appliquées de façon systématique… faute de places de prison. Mais l’UMP et le Front national surenchérissent et se proposent d’y remédier… Hollande a bien promis de les supprimer, espérons donc vivement qu’il tienne sa promesse !

Lorsque l’on est un lecteur habituel d’Anne Coppel1, on est surpris de l’importance accordée dans cet ouvrage aux questions purement sécuritaires – au-delà du dossier sanitaire catastrophique de la « guerre aux drogues ». Quel est le sens de cette évolution ?

Le Dragon domestique portait sur l’histoire de la prohibition avec une question : comment sortir du piège de l’escalade de la répression ? Mais, même si la prohibition est sans aucun doute une erreur historique, il faut reconnaître qu’on ne sortira pas de ce système international en claquant des doigts. Il n’y a pas de solution toute faite, pas de « yaka ». La réduction des risques liés à l’usage de drogues a été un premier tournant : sous la menace du sida, la protection de la santé a été prise au sérieux. L’escalade de la guerre à la drogue impose aujourd’hui de prendre au sérieux la question de la sécurité. Personne n’a envie de vivre sous l’emprise des mafias.

Or on voit bien que la lutte actuelle contre les mafias ne fait que renforcer leur emprise et leur violence. Il faut donc faire autrement – dès aujourd’hui –, avec de nouvelles pratiques policières afin de réduire les dommages liés au trafic : la violence, la clandestinité, la corruption.

Il faut aussi développer les expérimentations qui limitent l’emprise du marché noir : prescriptions médicales d’une part, autoproduction ou cannabis clubs d’autre part. On peut espérer qu’à terme, ces différentes expérimentations finissent par aboutir à un changement des conventions internationales. La question que nous posons n’est pas « Quel est le modèle idéal ? »
mais plutôt « Comment enclencher une stratégie de changement ? ».

« La guerre à la drogue est une guerre livrée par l’État aux Noirs et aux Arabes pauvres des banlieues » : peut-on soutenir terme à terme cette transposition dans le contexte français d’un célèbre aphorisme de Michelle Alexander2 ?

Malheureusement oui : la très grande majorité des usagers ou petits trafiquants sanctionnés sont noirs ou d’origine maghrébine. Les Français n’ont pas conscience de ces discriminations raciales ou bien ils pensent que si les Noirs et les Arabes sont plus sanctionnés que les Blancs, c’est que « les trafiquants sont noirs ou arabes », pour citer les sorties nauséabondes d’Éric Zemmour. C’est vrai que les petits dealers de rue se reconnaissent souvent à leur couleur de peau. Parce qu’ils sont en bas de l’échelle sociale, donc souvent issus des minorités « visibles », davantage discriminées dans notre société. Dès qu’ils en ont les moyens, consommateurs et revendeurs utilisent leurs appartements. Tout le monde sait cela !
Or l’expérience américaine montre que les sanctions systématiques des dealers de rue ne limitent pas le trafic, elles en exacerbent la violence en enfermant les minorités dans l’exclusion et la délinquance. Après 31 millions d’incarcérations – dont 90% de « Blacks » et d’Hispaniques –, le mouvement des droits civiques aux États-Unis a fini par prendre conscience que ces lois étaient la forme nouvelle de la ségrégation raciale.

Faudra-t-il des millions de vies brisées par la prison, la misère et la précarité, pour que les Français prennent à leur tour conscience que cette répression produit une société de plus en plus violente, toujours plus raciste et divisée ? Les règlements de compte à Marseille et ailleurs sont le produit de cette escalade guerrière. Il est possible de faire autrement, c’est une question de choix de société.

La réélection de Barack Obama s’est faite dans une atmosphère un peu désenchantée, notamment dans les milieux antiprohibitionnistes qui avaient placé beaucoup d’espoirs dans son premier mandat. Peut-on espérer une inflexion de l’administration américaine notamment après les référendums pro-cannabis du Colorado et de l’État de Washington ?

Obama a déçu l’espoir des militants, mais sa réélection modifie encore un peu plus le rapport de forces tant national qu’international : le changement ne viendra pas nécessairement de l’administration fédérale, mais les États américains au Nord et, plus encore, les pays d’Amérique Latine ont désormais les mains plus libres. Les états-Unis sont de moins en moins en mesure d’imposer la guerre internationale à la drogue dont ils ont été le maître d’œuvre au cours des dernières décennies.

Donc, lorsque l’Uruguay décide de produire le cannabis qu’il veut vendre, ou que les États andins tolèrent – ou même réglementent – la production de la feuille de coca, aucune instance internationale n’est plus en mesure de les sanctionner. C’est peut-être le début de la fin de la politique internationale de guerre à la drogue… C’est en tout cas un tournant majeur ! Les expérimentations vont se multiplier selon les produits, les régions du monde, les usages, les risques… On peut espérer qu’elles aboutiront à de nouvelles régulations des différents psychotropes – peut-être même dans la prochaine décennie ?

1. Anne Coppel & Christian Bachmann, Le Dragon domestique. Deux siècles de relations étranges entre l’Occident et la drogue, Albin Michel, 1989 (rééd. La Drogue dans le monde, Points/Seuil, 1991) ; Anne Coppel, Peut-on civiliser les drogues ? De la guerre à la drogue à la réduction des risques, La Découverte, 2002.

2. Michelle Alexander, The New Jim Crow. Mass incarceration in the age of colorblindness, N.Y., The New Press, 2012.

Drogues, sortir de l’impasse. Expérimenter des alternatives à la prohibition. Anne Coppel et Olivier Doubre, éd. La Découverte

ASUD interpelle les dirigeants français sur les conséquences de la Prohibition des drogues

Monsieur le Président de la République, Monsieur le Premier ministre, Mesdames et Messieurs les Ministres, les Député(e)s, les responsables de partis politiques,

Nous, représentants des usagers de drogues, soutenus par des associations de Réduction des risques (RdR), des médecins, élus ou citoyens concernés, sommes choqués par la poursuite de «la guerre aux drogues» et le maintien de la pénalisation de l’usage privé malgré l’échec planétaire de cette politique, démontré dans le 2ème rapport de la Commission Mondiale pour la politique des Drogues.

Cette prohibition est désastreuse : catastrophe en matière de santé publique, trillions de dollars dilapidés sans influence ni sur l’offre ni sur la demande, millions de vies brisées, milliers de quartiers déstructurés, explosion de la violence liée au trafic, gangrène de l’économie par l’argent sale et des forces répressives par la corruption. La France n’est désormais plus épargnée par aucune de ces conséquences néfastes.

Malgré ce constat accablant, les tenants d’une politique plus pragmatique, fondée sur des données scientifiques, sont systématiquement assimilés à des soixante-huitards attardés voire à des « Munichois ». Comment peut-on assumer un tel bilan? Comment peut-on refuser de réformer notre ancestrale loi de 1970 ? Nous en sommes arrivés à la conclusion que vous manquiez d’informations sur les propositions alternatives d’un débat mondial en pleine évolution.

Le Colorado et l’État du Washington viennent d’adopter par référendum la régulation publique du marché du cannabis, le Parlement d’Uruguay débat actuellement d’une proposition similaire. Les arguments des réformateurs portent sur la lutte contre les gangs, le blanchiment, la perception de taxes, la création d’emplois et de programmes sociaux, le contrôle sanitaire du cannabis, la séparation avec le marché des autres drogues.

Nous voulons surtout vous interpeller sur le lien établi entre la pénalisation de l’usage des drogues et l’augmentation des dommages sanitaires, principalement l’accélération de la contamination par le VIH (Sida) et le VHC (hépatite C). Voilà pourquoi nous vous faisons parvenir le second rapport de la Commission mondiale pour la politique des drogues : « La guerre aux drogues face au VIH/sida »

Nous espérons que ce document fera évoluer votre analyse, hélas encore influencée par la « War on drugs » du Président Nixon lancée en 1971. Nous souhaitons que cette lecture vous incite enfin à ouvrir un débat, sans anathème inutile ni dramatisation excessive.

Veuillez agréer l’expression de nos sentiments respectueux.

Miguel Velazquez (président d’ASUD), Fabrice Olivet (directeur d’ASUD) et Laurent Appel (journaliste/ASUD)

Avec le soutien de :

Marie Debrus (présidente de l’AFR), Bruno Spire (président d’Aides), Dr Béatrice Stambul (présidente d’ASUD Mars Say Yeah), Jean-Luc Bennhamias (député européen), Laurence Cohen (sénatrice du Val de Marne), Anne Coppel (sociologue), Jean-Luc Romero (président d’Élus locaux contre le Sida), Matthieu Bonduelle (président du Syndicat de la Magistrature), Dr Élisabeth Avril (directrice de Gaïa Paris), Stéphane Gatignon (maire de Sevran), Fabienne Lopez (présidente de Principes Actifs), Pierre Tartakovski (président de la Ligue des Droits de l’Homme), Anne Souyris (journaliste), Olivier Maguet (administrateur de Médecins du Monde), Lucie-Thérèse Faure (coordinatrice de l’ACSCF), Pascal Melin (président de SOS Hépatites), Dr Jean-Pierre Lhomme (président de Gaïa Paris), Fabrice Rizzoli (membre du Conseil National du Parti Socialiste), Dr Bertrand Lebeau (médecin addictologue), Dr Laurent Gourarier (psychiatre), Jean-Pierre Galland (fondateur du CIRC), Alain Lipietz (économiste), Patrick Favrel (porte-parole de SOS Hépatites), Adrien Héliot (président de Techno +), Charles-Henry de Choiseul Praslin (juriste), Wandrille Jumeaux (secrétaire fédéral des Jeunes Écologistes), Farid Ghehiouèche (coordinateur de Cannabis Sans Frontières), Renaud Colson (maître de conférence en droit), Dominique Broc (porte-parole des Cannabis Social Clubs), Olivier Poulain (membre de l’Observatoire Géopolitique des Criminalités), Elliot Imbert (médecin addictologue), France Lert (Chercheuse INSERM), Rogissart Valère (président d’honneur de l’AFR), Michel LEJEUNE (vice-président RdR Montpellier), Jean-René DARD (co-fondateur d’ASUD), MichelHautefeuille (Addictologue Centre Marmottan), Caroline Gasiglia (présidente du TIPI), Pr Christophe Lançon (Hôpitaux de Marseille).

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Asud, le journal qui s’amuse à réfléchir

Amies lectrices, amis lecteurs, Asudiennes, Asudiens, ivrognes invétérés, communistes, jet-setteuses, intermittents du spectacle, femmes de mauvaise vie, pigistes de Valeurs Actuelles, bref vousqui savez qu’en France, les drogués ont un journal, nous vous saluons. Ceci est notre cinquantième numéro.

La petite bande de tox réunie un soir d’hiver 19922n’était pas censée durer et encore moins perdurer. Décimés par le sida, surveillés par la police, dégagés en touche par les gens sérieux – « c’est quoi ce Journal des drogués heureux ? » –, notre survie économique, sociale et politique tient du miracle, une formule magique en trois lettres dont le sens reste obscur au plus grand nombre : RdR, la politique de réduction des risques liés à l’usage de drogue. Aujourd’hui, tous les acteurs du soin la revendiquent. Appelée « réduction des dommages » par certains, camouflée en prévention secondaire par le lexique médicosocial (cf) cette politique – car il s’agit d’une politique – n’est plus contestée par personne. Et pourtant, la distorsion qui continue d’exister entre son principe fondamental et la législation pénale constitue probablement la meilleure des raisons pour continuer à nous battre.

Prenons un exemple concret : pour ce cinquantième numéro, nous avons choisi de tester et de vous présenter cinquante produits licites ou illicites. Ce choix éditorial pose avec limpidité tous les termes d’un débat qui sépare notre définition de la réduction des risques de sa dénomination officielle, définie par la loi de 2004. Notre réduction des risques flirte dangereusement avec les limites posées par l’article L 3421-4 du code de la santé publique, qui punit la provocation à l’usage, et pour cette raison, nous avons besoin de l’aide de nos plus proches alliés : les professionnels de l’addictologie.

Usages, abus et dépendances. Le célèbre triptyque du professeur Parquet, rendu public dans un rapport cosigné par Michel Reynaud3, résume à la fois les enjeux et les limites de ce « pacte addictologique » passé entre l’État et le système de soin. Cela ne va pas faire plaisir à tout le monde, mais Michel Reynaud n’est pas loin de représenter l’équivalent contemporain de ce que fut le Dr Olievenstein dans les années 70 (tiens, le temps se gâte du côté de Toulouse4). Olive était le pape de la toxicomanie, Michel Reynaud est un peu le pape de l’addictologie. Mais à l’heure des coupes sombres, il lui faut partager cette papitude avec une constellation de papounets et d’antipapes qui n’existaient pas, ou moins, aux temps bénis de l’invention du toxicomane. À ce détail près : le positionnement des deux figures est incroyablement symétrique.

asudjournal50p3Leur doctrine est fondée sur un triptyque simple, intelligent, dont la fonction est essentiellement diplomatique. Pour Olive, c’était la rencontre « d’un produit, d’un individu, et d’une histoire », pour Michel Reynaud, c’est le déjà cité « usages, abus et dépendances ». Tous deux contournent habilement le cœur du problème posé par « la drogue », laissant ainsi toute latitude à la police et aux douanes, les vrais spécialistes, de continuer à exercer leur art sans souci éthique superflu. Aujourd’hui comme hier, le pôle répressif se moque comme d’une guigne des spéculations intellectuelles des mandarins de l’addictologie. Ils se contentent d’un syllogisme mis en vogue par notre dernier Drug Czar : la drogue c’est dangereux, d’ailleurs c’est interdit. Enfin, et ce n’est pas le moindre des paradoxes à quarante années de distance, nos deux figures pontificales finissent par souffler une petite brise discordante vis-à-vis du pouvoir. Rappelons que le Dr Olievenstien a tenté tardivement de revenir sur l’interdiction de vente des seringues, sans grand succès il est vrai. De son côté, le Pr Reynaud prêche de plus en plus ouvertement pour une réforme de cette bonne vielle loi de 70 mise en musique avec l’aval de son prédécesseur5.

Cette petite brise est-elle destinée à devenir tempête ? Les cinquante produits testés et présentés par Asud dans ce journal franchissent délibérément les limites instituées par le « pacte addictologique ». Comme hier le « soin aux toxicomanes », le pacte addictologique, c’est un peu la trahison des clercs. Aujourd’hui comme hier, nous autres consommateurs de drogues avons besoin du soutien de ces personnalités qui nous soignent, nous accueillent et la plupart du temps, veulent notre bien (coup de tonnerre du côté de Marseille cette fois6).
Mais à la toute fin, ils nous trahissent. En 1970, le slogan olievensteinien de rencontre entre « un individu, un produit et une histoire » avait subrepticement évacué le produit pour ne retenir que l’individu et son histoire (généralement racontés sur un divan), au point de bannir de la clinique des toxicomanes toute référence aux effets des drogues ou à la question posée par leur interdiction. Aujourd’hui, « usages, abus et dépendances » connaît approximativement le même travers. Seuls les deux derniers termes sont l’objet d’une véritable clinique.

L’usage, notion cruciale partagée par des millions de consommateurs, est laissé au bon soin de la maréchaussée ou… d’Asud.

La dépendance est en train d’étouffer ce droit à l’usage qui est pourtant implicite dans l’énoncé du triptyque Parquetto-Reynaldiste. Contrairement à ce que croient les autorités, rassurées par le caractère scientifique de l’addictologie, c’est l’usage qui est au cœur du « problème de la drogue ». C’est l’usage qui génère les millions d’euros de profit, pas la dépendance, ni même l’abus7.

C’est l’usage qui intéresse les jeunes consommateurs et rend le discours classique de prévention totalement inopérant, justement parce qu’il ne parle que de dépendance comme le démontre le mouvement Youth Rise. Enfin, c’est l’usage qui pose le problème dans sa dimension sociologique et sécuritaire, comme le souligne Anne Coppel avec sa sagacité habituelle.

Asud est donc condamnée à défendre cet usage, courant, classique, BANALISÉ – le mot interdit qui vous vaut un contrôle urinaire instantané. Avec les amoureux et les poètes, nous savons que l’ivresse est un trésor caché qui mérite d’être défendu, analysé, socialisé. Si la dépendance et l’abus sont à juste titre dénoncés comme des nuisances, l’équilibre voudrait que l’usage, convivial ou solitaire, soit innocenté.

Interview de Youth Rise : pour en finir avec le « Just Say No »

Le seul message adressé aux jeunes qui consomment des drogues est le «  Just Say No  », articulé avec un discours de prévention inopérant au regard des millions de jeunes dans le monde qui consomment des drogues.  » : Anita pose crûment les termes du sujet. Partout, la question des «  jeunes  » et celle de «  la drogue  » relèvent du registre émotionnel et moralisateur, une barrière psychologique qui place les adolescents et les jeunes adultes en dehors de l’approche pragmatique défendue par la réduction des risques. Sur le terrain sensible des addictions, certains mots déclenchent un réflexe conditionné : les jeunes doivent être protégés par tous les moyens, y compris la désinformation et les postures ridicules, autant de pierres jetées dans le jardin des «  jeunes  » qui dénient toute crédibilité aux adultes. C’est sur ce constat qu’a été fondée Youth Rise, en 2006 à Vancouver, lors de la 17ème Conférence internationale de réduction des risques. « L’absence de voix jeunes chez les acteurs des politiques de drogues  » est le leitmotiv de cette organisation aujourd’hui devenue incontournable sur la scène internationale de la réduction des risques.

Asud : Anita, pourquoi et comment as-tu intégré Youth Rise ?

Anita Krug : K Mon implication dans le projet est liée à mon histoire personnelle. J’ai consommé des drogues dures dès l’adolescence en Australie, ensuite j’ai voyagé et constaté que les jeunes usagers étaient plus fréquemment confrontés à de graves dénis de justice, et cela partout dans le monde. Je suis fermement convaincue que YR peut être l’outil qui permettra un jour aux jeunes consommateurs d’être enfin reconnus comme des acteurs légitimes de la politique de drogues.

Pourquoi établir une différence basée sur l’âge en matière de discrimination ? Tous les usagers ne sont-ils pas victimes de la guerre à la drogue ?

A K : Les jeunes usagers sont exclus des programmes de réduction des risques pour de multiples raisons. Pour prendre un exemple tragique, 45% des nouvelles infections VIH parmi les 15-24 ans sont dues au partage de seringues. Entre 72 et 96% des injecteurs de drogues déclarent avoir commencé avant l’âge de 25 ans. Or dans la plupart des pays (et notamment en France), il existe des normes légales qui interdisent de fournir du matériel stérile aux plus jeunes. Tout cela est sous-tendu par l’idée qu’il faut protéger «  l’innocence  » d’une jeunesse prétendument menacée par les actions de réduction des risques. Il est donc déplorable que ces programmes soient exclusivement destinés aux adultes et pas aux usagers potentiellement les plus en danger

Youth Rise se définit-elle comme un groupe d’autosupport d’usagers de drogues ?

A K : Nous ne posons pas le problème en ces termes. Nous nous définissons comme acteurs de la RdR (Harm Reductionist) tout en encourageant les jeunes consommateurs à rejoindre notre communauté. Notre but est de permettre aux jeunes consommateurs de s’exprimer en tant que personnes concernées, tout en nous refusant à les enfermer dans une identité d’«  usagers de drogues  » qui convient généralement à une population plus âgée. L’usage des drogues à l’adolescence est souvent plus expérimental, récréatif, fluide, il est important que nous reconnaissions cette pluralité d’approches chez nos adhérents.

Putes et drogués : même combat pour l’accès aux droits ! (1/2)
Sex, drugs and prohibition

Usagers du sexe et travailleurs de drogues, unissons-nous ! Les putes et les drogués doivent se donner la main pour une raison simple : nos ennemis sont les mêmes, des bien-pensants qui veulent nous sauver de la déchéance… en nous refusant l’essentiel : le droit de vivre en citoyen.

Dodo la saumure, traite des (Russes) blanches, reportages glauques au bois de Boulogne, putes et macs, trans… On se croirait revenu au temps de Gabin dans un film de Lautner dialogué par Audiard : « un p’tit bordel au nord de Saigon », « Lulu la Nantaise », etc. Sauf qu’on rit moins. On ne se marre même plus du tout. Danielle Bousquet (PS) et Guy Geoffroy (UMP) ne font pas dans le genre rigolo. Ces deux députés ont proposé aux parlementaires une initiative visant à la pénalisation des clients des prostitué(e)s, la première étape d’une marche assurée vers la prohibition du sexe tarifé. Planqué derrière les habituels arguments pleurnichards de lutte contre le trafic des êtres humains, leur fonds de commerce est le terrain de chasse des réactionnaires de toujours : la défense de la morale publique.

Vache à lait ou bouc émissaire

Morphine Du Saussay (1904)Morphine Du Saussay 1904 Opiomania
Morphine Du Saussay (1904) / source : Opiomania

Lorsque l’on est usager de drogues et que l’on a toute sa vie enduré les oukases des « amis-qui-veulent-faire-notre-bienmalgré-nous », on reconnaît une petite musique familière. Pénaliser le client des prostitués, c’est brandir l’étendard du féminisme combattant pour protéger les pauvres travailleur(euse)s du sexe. Les toxicos bénéficient du même type d’empathie depuis de longues années. Sous prétexte de les protéger de l’emprise des méchants dealers, une cascade de dispositions draconiennes est par exemple venue aggraver tous les délits de partage ou de revente. La figure de l’usager-revendeur est aujourd’hui un classique de nos prisons et la vie des tox est encore plus compliquée.

Appliqué au domaine de drogues, le principe de pénalisation des clients dégage un signifiant très fort. En langage policier, ça se dit « faire du crâne ou du shiteux ». En termes pratiques, ça signifie contrôle au faciès, garde à vue, insécurité massive au moment des transactions, donc violences, arnaques, clandestinité. La pénalisation du client amateur de substances illicites est une histoire dont Asud-Journal a fêté les quarante ans (voir n°46). Un incontestable succès dont on peut quotidiennement mesurer les avancées dans les lieux de deal improbables que sont les caves, les souterrains, les terrains vagues. Autant de conditions qui, certes, « pénalisent le client » mais n’ont jamais nuit au commerce florissant des stupéfiants. C’est une vérité universelle qui se vérifie partout dans le monde.

En matière de prostitution, la pénalisation des clients ne saurait avoir d’autre conséquence que de pourrir un peu plus la vie des principales concernées. Caves, souterrains, terrains vagues sont également les lieux de prédilection de ce commerce devenu illicite sous la pression des ligues de moralité. Le parallèle entre la scène des drogues et celle des relations sexuelles tarifées est frappant. Dans les deux cas, l’offre et la demande existent et ne datent pas d’hier (qui a dit que dealer était le plus vieux métier du monde ?). Dans les deux cas, la morale, l’histoire et la géographie se sont donné la main pour pénaliser ici ce qui est toléré ailleurs, voire sacralisé un peu plus loin. Dans les deux cas, le pouvoir dominant trouve toujours l’occasion de taxer ou de stigmatiser, c’est-à-dire de tirer profit d’une manne qu’il sait ne jamais devoir se tarir.

Face à l’histoire, drogués et putains ont le choix entre incarner la vache à lait ou le bouc émissaire, voire les deux à la fois.

Victimes obligatoires

Ce qui est fondamentalement contesté par nos censeurs, c’est l’évocation du caractère délibéré, libre et consenti de l’usage de drogues et de la prostitution. Les putes comme les tox comptent des occasionnel(le)s, des récréatif(ve)s et des… dépendant(e)s. Comme le dit Morgane Merteuil, la présidente du Strass (voir p.12), pourquoi nier l’existence de professionnel(le)s qui décident tout à fait librement d’échanger du sexe contre une tarification adaptée au service ? En matière de drogues, Asud est depuis toujours confronté au même préjugé. Si les drogués sont tolérés dans une posture de victimes repentantes ou de malades chroniques, toute autre attitude semble au mieux provocatrice, au pire incitative, donc quasi criminelle. Rappelons pour mémoire la vindicte de certains médias, classés très à droite, à l’encontre de notre slogan en forme de clin d’œil : « Le journal des drogués heureux ! »

the imp sexe drogueNous savons que les consommations, y compris celles des jeunes, partent d’une demande volontaire, consciente et la plupart du temps, raisonnable, c’est-à-dire susceptible d’être raisonnée. La logique voudrait qu’une telle demande soit systématiquement corrélée à une offre saine, rationnelle, garantie par la loi. Mais en créant des zones d’insécurité, l’interdiction des drogues et du sexe tarifé jette le trouble sur le caractère libre et délibéré de l’offre et de la demande, et prend argument des effets qu’elle produit pour les présenter comme la cause du problème. L’insécurité, c’est la voie royale des prédateurs, macs ou dealers. C’est le paradoxe de cette police des mœurs. Putes et drogués sont arnaqués, battus, volés, violés, brutalisés dans le no man’s land d’une loi qui prétend vouloir leur bien. Pour faire bonne mesure, ils connaissent aussi la matraque des pandores, histoire d’oublier toute velléité d’aller pleurer au commissariat. Qui a jamais vu un drogué porter plainte après avoir acheté trois grammes de farine ou une pute dénoncer un mauvais payeur pour viol ?

La peur du plaisir

La prohibition est la niche d’un démon familier : la peur du plaisir, surtout s’il s’agit du plaisir des autres. Ce Belzébuth draine toujours un cortège d’âmes vertueuses en mal d’édification souvent inspirées par le clocher, la synagogue ou le minaret. Avec successivement la religion, les bonnes mœurs et aujourd’hui, les normes sanitaires comme paravent pour justifier leurs anathèmes. Toujours dégoulinantes de bons sentiments à l’égard des plus paumés d’entre nous, mais dont la sollicitude s’évanouit brusquement face aux misérables qui refusent d’être sauvés.

the needle sexeEn matière de sexe, le graal, le nirvana, c’est l’abolition légale de l’échange consenti de rapports sexuels tarifés entre deux adultes consentants. En matière de drogues, la première étape du programme d’interdiction totale de vendre et de consommer a déjà été franchie. Reste le fantasme ultime, la castration stupéfiante : l’interdiction du désir de drogues, l’assèchement définitif de la demande par des moyens chimiques ou chirurgicaux. Ce n’est pas du Philip K. Dick : des spécialistes russes ont déjà pratiqué des trépanations et les Américains sont toujours sur la piste d’un vaccin universel antidrogues.

La phobie des plaisirs inconnus, tel est le secret de cet acharnement. Sexe et drogues forment un tandem irrévérencieux, propice aux excès divers et aux transgressions, face auquel le couperet législatif sert de caution aux puritains, au mépris de la plus élémentaire exigence de liberté. Quelle loi intemporelle et sacrée justifie l’interdiction de consommer un soupçon de cannabis ou une grosse ligne de coke lorsqu’on est seul, adulte et conscient dans son appartement ? À quelle autorité métaphysique faut-il s’adresser pour connaître la date du divin décret ayant décidé que les rapports sexuels entre adultes consentants devaient obligatoirement être soustraits de tout enjeu financier ?

Toutes nos valeurs, toute notre culture basée sur la glorification de la liberté individuelle qui ne nuit pas à autrui, plaident, bien au contraire, pour une légalisation des drogues dans un contexte de réglementation sévère. Et dans le même ordre d’idées, pour une organisation des rapports sexuels tarifés entre adultes consentants basée sur les principes élémentaires de la citoyenneté.

Mangez-le…

Il y a deux ans, Jean Teulé publiait un opuscule1 relatant l’histoire de la démence collective d’un petit village normand. Au début de la guerre de 1870, un voyageur est brusquement assailli par une horde éthylique qui s’empare de lui aux cris de « À mort le Prussien ». Frappé, cloué sur un établi, puis ferré comme un cheval, le malheureux subit en crescendo une série de tortures raffinées avant d’être dépecé, débité et… mangé. Une histoire de cannibales gaulois, tirée d’un fait divers, métaphore édifiante de la folie répressive endurée par les usagers de drogues.

Mangez-le ! En 1970, la représentation parlementaire française s’est brusquement aperçue qu’elle avait aussi un Prussien à disposition. Depuis, les « drogués » sont passés par toutes les stations d’un supplice codifié remontant en fait à 1916, date de la première proscription légale. À trop souvent parler de notre chère loi de 1970, on finit par oublier que la répression de l’usage de psychotropes a été revisitée en un siècle par une cascade de dispositions toujours orientées dans le sens de l’aggravation des peines. Condamnés au sida par la loi sur l’interdiction des seringues, emprisonnés comme usagers-revendeurs, voire ensuite expulsés au fil du zèle législatif des années 1980-19902, les consommateurs de drogues peuvent aujourd’hui faire le bilan d’un quinquennat qui n’a pas manqué de respecter cette tradition de matraquage. En 2007, la loi dite de « prévention de la délinquance » et ses nombreux artifices juridiques ont fourni leur quota de toxicos à recycler derrière les barreaux. On frémit désormais à l’idée de ce que nous prépare le prochain vainqueur de la course présidentielle, quel qu’il soit (voir ASUD Journal N°49 p8).

Mangez-le ! Un peu partout dans le monde, la figure du toxicomane est brandie pour masquer des enjeux sociaux, économiques ou politiques. L’écran de fumée est moraliste, noyé de bons sentiments, la « bien?pensance » le disputant généralement au misérabilisme. Ce procédé est également utilisé pour stigmatiser une autre catégorie de « déviants » : les putes, qui partagent avec les drogués le souci d’être protégé(e)s de ceux qui leur veulent du… bien. Une hypocrisie remise au goût du jour par la polémique sur la pénalisation des clients des prostitué(e)s.

Mangez-le ! La guerre à la drogue (War on Drugs) menée aux États-Unis depuis 1969 est aussi une guerre raciale séculaire née sur les décombres de l’esclavage. Telle est la thèse de Michelle Alexander, une sociologue américaine, auteure d’un best-seller3 curieusement ignoré par la presse française : « Parler des vertus du traitement de la toxicomanie plutôt que de l’incarcération pourrait avoir plus de sens si l’objectif de la guerre contre la drogue était d’en finir avec les abus de drogue. Mais cela n’a jamais été l’objectif principal de cette guerre. Cette guerre n’a pas été déclarée pour faire face à la criminalité, elle a été déclarée afin de gérer les personnes noires. »4 D’initialement tiré à 3 000 exemplaires, l’ouvrage s’est diffusé à 175 000 et la polémique qui a suivi renvoie nos vaticinations hallal au rayon jouets versus amateurs d’Haribo. S’appuyant sur le chiffre des incarcérations de Noirs depuis quarante ans (une donnée impossible à reproduire en France, rappelons-le), Michelle Alexander affirme que le gouvernement américain a délibérément utilisé la lutte contre la toxicomanie pour canaliser le racisme latent de la population et réprimer l’ennemi héréditaire, le Noir pauvre du ghetto. On a le Prussien qu’on peut. Mangez-en tant qu’il en reste, il faudra ensuite penser au plat suivant.

    1. *Mangez-le si vous voulez, Jean Teulé (Julliard, 2009).
    2. *1972 :Interdiction de vente des seringues dans les pharmacies ;
      1986 : Loi sur les usagers-revendeurs ;
      1994 : Nouveau code de procédure pénale et doublement des peines pour trafic de drogues ;
      2003 : Création du délit de conduite sous l’emprise de stupéfiants ; 2007 : Loi sur la prévention de la délinquance.
    3. *The New Jim Crow : Mass Incarceration in the Age of Colorblindness, Michelle Alexander (The New Press, New York, N.Y., 2010, réédition poche en 2012).
    4. * Interview de Michelle Alexander par le site web Talking Drugs.

 

Suboxone® subi ou Subutex® choisi ?

Troisième médicament de substitution autorisé en France après la méthadone et le Subutex®, le Suboxone® est dans les bacs depuis le 17 janvier 2012. L’indication de ce nouveau traitement, voire son principe neurobiologique, soulève depuis longtemps des interrogations légitimes. Retour sur une molécule controversée.

En 1999, la présentation du Suboxone® avait déjà mis la patience des militants d’Act Up à rude épreuve et provoqué le « zap » de la Commission nationale des traitements de substitution. Chaises renversées, noms d’oiseaux, montée d’adrénaline : le Suboxone® est le premier médicament de substitution – et à ma connaissance le seul – à avoir déclenché l’ire des militants antisida. Principal reproche fait à cette nouvelle molécule : être un instrument machiavélique conçu pour punir les méchants toxicomanes qui injectent le Subutex®. Et si le dossier d’accusation a un peu évolué sur la forme, il n’a pas varié sur le fond. Lors d’un vote sur l’opportunité de mettre sur le marché ce nouveau médicament, le même vice de conception est en effet rappelé quelques années plus tard par la Commission addictions. Douze années de polémiques qui contraignent aujourd’hui le laboratoire RB Pharmaceuticals (qui a repris à Schering-Plough la production du médicament) à de déchirantes révisions en matière de communication.

Un sulfureux cocktail

Comprendre le fondement de ce dossier à charge nécessite un peu de cuisine neurobiologique. Le Suboxone® est un mélange de Subutex® (Subo) et de naloxone (xone). La naloxone est un antagoniste des opiacés, c’est-à-dire un agent nettoyeur spécialement conçu pour évincer toute substance dérivée de l’opium des récepteurs cérébraux. Le reproche majeur fait à ce cocktail chimique inusité est sa finalité essentiellement coercitive. Si le médicament est consommé « normalement », par voie sublinguale, la naloxone, directement éliminée par l’appareil digestif, n’a aucun effet sur l’organisme. Mais si un chevalier de la pompe ou un adepte du sniff s’avise de marcher en dehors des clous, la sanction tombe : la naloxone se libère, occupe les récepteurs et prive instantanément le transgresseur de toute sensation opiacée.
Dans son principe même, l’ami Suboxone® révèle donc une certaine duplicité. Un processus chimique paradoxal et antinomique avec les principes habituellement appliqués par la réduction des risques. Qu’elle soit physique, psychique ou neurobiologique, la contrainte est en effet dommageable au travail de responsabilisation des usagers de drogues. La RdR a de plus pour objet d’atténuer, dans la mesure du possible, les nuisances qui cernent les usagers au quotidien. Seringues stériles, substitution, petit matériel d’injection, tout est pensé pour éliminer les risques infectieux, les « poussières », les surdoses, tout facteur de dommage dans l’environnement immédiat des consommateurs d’opiacés. Or sur ce terrain, le Suboxone® est à contre-courant. Il introduit une menace diffuse en frappant au portefeuille de leurs sensations opiacées les usagers non-conformes, les rebelles, les mal-pensants.

La foi du charpentier

Pour ne rien arranger, la communication entamée par Schering Plough dans les années 2000 ne fut pas des plus subtiles. Le Suboxone® était censé remédier à tout : plus de marché noir, plus de détournement. Cette foi du charpentier dans les pouvoirs rédempteurs de la chimie sur le cerveau n’a fait qu’inquiéter la majorité des acteurs de santé publique. Malgré une certaine méfiance liminaire, Asud, qui prétend défendre tous les patients (les bons comme les mauvais), reconnaît aujourd’hui les mérites de la buprénorphine. Cette molécule représente un outil efficace pour instaurer un lien durable entre les usagers et le système de soins. Va-t-on courir le risque de saper les fondements d’un système qui a fait en quinze ans la preuve de son succès ? Que sait-on exactement des conséquences à long terme du remplacement du Subutex® par le Suboxone® ?
Apparemment conscient de l’image sulfureuse du slogan « médicament antishoot », RB Pharmaceuticals se défend de vouloir l’imposer à tous les patients mais recommande en même temps aux prescripteurs de le proposer systématiquement lors des nouvelles inclusions. Dans une dépêche du 17 janvier, l’Agence de Presse Médicale rapporte les propos du directeur médical du laboratoire : « Dans les pays qui disposent des deux spécialités, Subutex® et Suboxone® sont utilisés à parité après trois à quatre ans. » Compte-tenu du succès de la buprénorphine dans notre pays, la proportion de patients français qui devraient sur cette base progressivement intégrer le Suboxone® risque d’être significative1.

Le syndrome de la chauve-souris

S’il n’est pas question de nier le douloureux problème de l’injection de buprénorphine, avec son lot d’abcès, phlébites et autres nécroses des veines, qui constitue une préoccupation majeure de santé publique, nos doutes portent sur l’efficacité de la solution proposée. Des études australiennes et finlandaises confirment que, comme son frère aîné Subutex®, le Suboxone® finit par intégrer le panel des drogues proposées au marché parallèle.
L’introduction de naloxone dans un cachet susceptible d’être un jour consommé pour se défoncer représente donc un danger objectif supplémentaire pour les injecteurs d’opiacés. D’autres groupes d’autosupport évoquent ainsi de nombreux cas d’usagers injectant le Suboxone® dans des conditions tout aussi déplorables, voire encore plus dommageables en raison de la nécessité de multiplier les injections pour que la buprénorphine finisse par déloger la naloxone. Et de nombreux sites Internet ou forums d’usagers s’intéressent déjà au Suboxone® en tant que drogue de rue : comment l’injecter proprement, comment éviter l’effet naloxone ? Un forum américain2 s’étonne même du succès rencontré par l’injection de Suboxone® chez les « rehab », les anciens junkies sortis de cure.
Avec ses ailes de dragon et son corps de rat, la chauve-souris a longtemps laissé perplexes les zoologistes : s’agit-il d’un rongeur ou d’un volatile ? En véritable ornithorynque de la substitution, le Suboxone® s’avance vers un destin indéchiffrable, la gageure étant de vouloir bâtir une alliance thérapeutique grâce à la naloxone, une substance qui est le cauchemar du consommateur d’opiacés3.

Pour les ultra-motivés

Certes, la grande majorité des utilisateurs de Subutex® n’injectent ni ne sniffent leur prescription. Mais, lors d’une nouvelle inclusion, est-on certain qu’ils ne le feront jamais et s’ils le font, quelles seront les conséquences à long terme de les avoir dirigés vers le Suboxone® ? L’utilisation d’un antagoniste pur des opiacés pour renforcer les motivations des candidats au sevrage existe déjà avec la prescription de Revia®, un médicament contenant de la naltrexone, une molécule cousine de la naloxone. Selon les informations collectées sur ce traitement, seuls les candidats à l’abstinence ultra-motivés profitent du soutien anti-opiacé procuré par le gendarme chimique contenu dans le Revia®. Un traitement qui n’a en fait jamais réellement convaincu la masse des candidats à l’abstinence car la contrainte chimique ne peut tenir lieu de déterminant pour transformer tout ce qui a constitué l’univers mental et la sensibilité d’un usager durant de longues années.
Certes, quelques individus, résolus à ne plus injecter leur prescription de buprénorphine pourront peut-être trouver dans le changement de molécule un support psychologique supplémentaire, propre à renforcer leur motivation. Mais au nom de ces quelques bénéficiaires putatifs, on risque de toucher à l’équilibre, toujours délicat, d’un mécanisme qui fait tous les jours la preuve de son succès auprès de la grande majorité des patients.
Subutex® choisi ou Suboxone® subi ? Telle est la question. La balle est dans le camp des prescripteurs et dans celui des responsables de la communication qui sera faite sur ce sujet toujours perméable à la rumeur, au fantasme et à la maladie de la persécution, que l’on soit drogué, patient ou professionnel du soin.

    1. ^ -Soit la moitié des 130 000 patients traités à la buprénorphine !
    2. ^http://forum.opiophile.org/showthread.php?8161-Just-Doo-Ittt.
    3. ^ -En général les usagers de drogues découvrent les effets « particuliers » de cette molécule en salle de réveil après une overdose.

La méfiance

En juin 2011, le président de la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et les toxicomanies (Mildt) a sollicité ASUD pour, je cite, « recueillir vos propositions » quant aux modalités d’application « de la dernière année du plan gouverne­mental 2008-2012 ». Quelle bonne surprise ! Sympa de demander aux gens leur avis sur un plan qui se termine. Dommage qu’il ait fallu attendre quatre ans pour que le président de la Mildt se souvienne de l’existence d’Asud, l’association des « guédro ».

De 1997 à 2007, nous avions établi des relations de confiance avec cet organisme d’État. Nicole Maestracci et Didier Jayle, les deux anciens détenteurs du poste, avaient l’habitude de nous consulter sur des sujets aussi divers que la réduction des risques en milieu festif, le statut légal de la buprénorphine ou la création de communautés thérapeutiques. Depuis la nomination d’Étienne Apaire, c’est fini. La seule et unique fois où nous l’avons rencontré, ce fut pour nous entendre dire que la Mildt « n’avait pas vocation â financer les associations ».
Ce silence caractérisé possède un sens éminemment politique. Certes, la Mildt est un organe interministériel dont la mission est de coordonner toutes les actions de l’État en matière de « lutte contre la drogue ». Mais doit-elle pour autant favoriser systématiquement tout ce qui exacerbe la « guerre aux drogués », selon l’expression aujourd’hui consacrée ? L‘usage de stupéfiants est interdit en Fran­ce, la loi est appliquée, les usagers le savent mieux que n’importe qui, mais depuis de nombreuses années, la politique de réduction des risques a permis d’infléchir la logique qui consiste à pénaliser les consommateurs au détriment de leur prise en charge. La loi de 2004 qui légalise la politique de réduction des risques est arrivée à temps. Quelques années plus tard, elle aurait buté sur l’intransigeance dog­matique du président la Mildt.

De fait, la politique de réduction des risques, telle qu’elle est défi­nie par la plupart des instances internationales est moins la déclinai­son d’un dispositif que l’affirmation des principes éthiques propres à éviter les principaux vecteurs des dommages liés à l’usage des drogues : la discrimination et la marginalité. Le premier de ces principes est le Non-Judgement anglo-saxon. Le fait de ne pas considérer l’usage de drogues comme un crime mais comme un acte ponctuel qui ne définit pas l’ensemble d’une vie mais une action dont il convient d’évaluer la dangerosité. Or c’est bien contre ce Non-Judgement que la Mildt s’est dressée depuis bientôt cinq longues années. Les campagnes de diabo­lisation du cannabis, la sanctification de l’interdit comme fondement de toute politique de prise en charge, l’hostilité acharnée à toutes les innovations européennes comme les salles de consommation ou les programmes d’héroïne médicalisée. Tout nous prouve que la Mildt est devenue sous le mandat de son actuel président un organisme pro­fondément hostile au principe même de réduction des risques.
Alors, que répondre à l’invitation de Monsieur Apaire ? Com­ment ne pas admettre que la méfiance est réciproque. Que ce silence de quatre ans n’est pas un hasard mais une nécessité. Une association de « patients » comme Asud qui ne cesse de remettre en cause le ca­ractère pathologique de la consommation et qui se bat depuis vingt ans contre la pénalisation de l’usage des drogues ne peut être que suspecte et politiquement incorrecte. Nous avons donc choisi de nous abstenir, au risque de ne pas pouvoir faire entendre la voix des premiers concer­nés, les usagers. Mais quelque chose me dit que cette voix n’est légitime que dans une posture de plainte ou de repentir, une partition que nous avons toujours eu du mal à déchiffrer

Pharmaciens / usagers de drogues : briser la glace sans casser la vitrine !

« Pharmaciens/toxicos : comment briser la glace ? » C’était déjà le titre d’un dossier d’Asud journal en 2007. Depuis 2006, nous œuvrons avec le soutien financier de la Drassif (désormais ARS d’Île-de-France) pour que la RdR cesse d’être considérée comme une option, un truc de militant qui ne concernerait que des braves gens un peu poires. Déjà, le communiqué commun que nous avions publié à l’époque avec l’Ordre des pharmaciens rappelait que la délivrance de TSO est une obligation professionnelle et la non-délivrance une infraction. Or depuis 2007, rien n’a changé. Il semble même que la situation se soit encore dégradée, comme le montre l’enquête PharmAsud menée avec l’association Safe dans les officines parisiennes. Des deux côtés du comptoir, les récriminations débouchent sur l’incompréhension, parfois la violence et globalement, sur une raréfaction de l’offre de substitution.

Pour autant, ne cédons pas au pessimisme. Toutes ces insuffisances sont à replacer dans le contexte historique des relations entre usagers de drogues et pharmaciens. Il n’est pas inutile de rappeler que le braquage ou le « casse de pharmas » était un sport très prisé par les toxicos des années 1980. C’était avant la réduction des risques et depuis, ce type de délit est devenu exceptionnel ou relève de la délinquance générale. On peut donc affirmer sans être démenti par les chiffres que sur le long terme, le climat se réchauffe doucement… Reste maintenant à faire faire fondre la glace.

Stéphane Robinet, président de Pharmaddict

Stéphane Robinet est pharmacien. Il est aussi le président de Pharmaddict, une association fondée en 2006, dont l’objectif est de promouvoir la réduction des risques au sein de sa profession. La reconnaissance de Pharmaddict comme un acteur dynamique de l’intégration de la RdR en pharmacie est symbolisée par la présence de Stéphane au sein de la prestigieuse Commission des stupéfiants et à la non moins prestigieuse Commission addictions.

Comme des milliers de ses confrères, il équilibre ses stocks, s’inquiète des marges, reçoit des visiteurs médicaux et s’arrange pour que sa vitrine ne soit pas un handicap esthétique. Mais Stéphane est aussi un professionnel de santé, docteur en pharmacie (mais oui, on dit docteur) qui a effectué un long cursus de six ans destiné à le sensibiliser à tout ce qui différencie un pharmacien du chef de rayon d’un super marché de province (nous n’avons rien contre la province, c’est juré). Cette sensibilisation l’a conduit à s’intéresser particulièrement aux actions de réduction des risques, peut-être parce que le traitement des addictions subit, plus que d’autres activités, une forme d’ostracisme au sein de certaines officines (voir Pharmaciens/Toxicos, comment briser la glace ?, interview de P. Demeester, docteur en pharmacie, Asud-Journal n°33 et Pharmaciens et usagers, le dialogue nécessaire, Marie Debrus, Asud-Journal n°34). Le dialogue entre usagers et pharmaciens est une nécessité depuis le décret Barzach (1987) qui autorise les usagers de drogues à acquérir du matériel d’injection. La mise à disposition des trousses Stéribox et l’autorisation des traitements de substitution aux opiacés (TSO) ont propulsé le pharmacien au rang d’interlocuteur privilégié des héroïnomanes, traitement ou pas. Stéphane Robinet milite activement pour que la RdR cesse d’être considérée comme une activité optionnelle, militante, qui ne concernerait que des braves gens un peu poires ou au contraire, un truc louche que la CPAM ferait bien de surveiller de près. L’échange de seringues en pharmacie est une expérience intéressante, mais la délivrance de TSO est d’abord une obligation professionnelle. En pèlerin de la RdR, Stéphane Robinet chemine sur un sentier plein de préjugés et de rancœurs. La route est longue et la pente raide. Des deux côtés du comptoir, les récriminations débouchent sur l’incompréhension, parfois la violence.

Opium du peuple et paradis artificiels

Les riverains ont du souci à se faire. Alors qu’ils veulent se débarrasser des toxicos qui fument du crack dans les cages d’escalier, voilà que des barbus en mal de religion viennent « occuper » leur trottoir. L’Islam déborde dans la rue faute de mosquées, des toxicos y vivent faute de domicile. Du coup, la salle de consommation à moindre risques, péniblement hissée au rang de polémique nationale est brusquement chassée par la salle de prière. On planque les seringues, on déroule quelques tapis et on entonne un refrain connu : gestion de l’espace public, peur de l’insécurité et tranquillité du voisinage.

Qui aurait dit que les victimes de l’« enfer de la drogue » et les candidats au paradis d’Allah allaient se retrouver enfermés dans une improbable cohabitation ? Nul doute que certains fidèles vont être choqués que l’on puisse faire un tel rapprochement, mais la faute à qui ? Drogués et musulmans font face à une hostilité commune venue pour partie du même secteur de l’opinion. Certes, la pratique de l’Islam n’est pas (encore) un délit mais visiblement, la limite entre sphère privée et vie publique reste un point de doctrine non éclairci par la lumière républicaine. À l’inverse, la loi de 1970 condamne la « pratique » de l’usage des drogues, y compris dans un espace privé. C’est justement ce que contestent avec vigueur les partisans d’une réforme de la loi qui constatent la progression continue des consommations en dehors de tout espace juridique avec, comme conséquence, le débordement des comportements privés qui s’affichent à la une des journaux (voir page 11 Jean-Luc à la Strass) ou sur la voie publique. Non seulement l’esprit de croisade n’a jamais entravé la multiplication des adorateurs du chanvre, du pavot ou de la coca, mais il leur refuse le droit à la discrétion et l’anonymat (voir page 8).

À bien y réfléchir, l’opium du peuple et les paradis artificiels sont deux compères qui font semblant de ne pas se connaître, le plus souvent pour de mauvaises raisons. Thomas Szasz l’a déjà évoqué : l’usage de drogue peut apparaître comme une profanation. Il fut un temps où la pratique du protestantisme ou du judaïsme étaient considérées comme des pathologies spirituelles, dont la contagion risquait d’affecter la collectivité tout entière. Combien de Saint- Barthélemy furent la conséquence de ce désir, souvent fanatique, de vouloir « guérir » les hérétiques contre leur gré ? Bien sûr, on peut objecter que ce type de comparaison est obscène. Que l’abus de drogues est objectivement un enfer. Est-on certain que l’abus de religion mène forcément au paradis ? Prendre des substances pour améliorer sa communication ou conjurer ses angoisses, est-ce tellement loin de certaines pratiques religieuses ?

La secte étrange des fumeurs de tabac qui colonisent tranquillement nos devantures de cafés malgré le froid et la neige semble indiquer que la République peut s’accommoder de certaines pratiques «déviantes » ou minoritaires, même si leur caractère nocif est avéré. Sans doute bénéficient-ils d’un facteur de tolérance crucial : ce fumeur transi, c’est moi, ce fut moi ou ce sera peut-être moi. Voilà probablement le préalable psychologique qui manque pour appréhender judicieusement usagers de drogues et musulmans pratiquants.

Un pas en avant, vingt ans en arrière

Rares sont les moments de débats nationaux sur la réduction des risques et la politique des drogues. Le mois d’août a été de ceux-là. Et comme d’habitude quand il s’agit de réduction des risques, on est vite sorti du cadre de la santé publique pour virer à la polémique et à l’idéologie. Pourtant, ça avait bien commencé…

Suite au rapport de l’Inserm confirmant l’intérêt des Centres d’injection supervisée et à la Déclaration de Vienne demandant aux gouvernements d’adopter une approche de santé publique basée sur des données scientifiques, Roselyne Bachelot annonce en juillet à la Conférence mondiale sur le sida « une concertation, notamment avec les collectivités locales, pour aboutir à des projets concrets de centres de consommation supervisée, pour répondre à des enjeux sanitaires cruciaux ». Mais début août, 14 députés de la droite « réactionnaire » s’opposent violement au projet et le président de la Mildt, Étienne Apaire, se prend pour Platon en affirmant que ces « centres sont discutables sur le plan philosophique ».
Des déclarations contradictoires qui font monter la polémique. Contrairement à l’UMP, le PS, le PC, les Verts, le Modem et le Nouveau centre se déclarent favorables à l’expérimentation. Soutenue par Nadine Morano, la secrétaire d’État à la Famille, Roselyne Bachelot en remet une couche dans un discours à Bayonne, et Jean-Claude Gaudin, le maire UMP de Marseille, affirme vouloir expérimenter ces centres dans sa ville. Une division inhabituelle au sein du gouvernement qui amène les services du Premier ministre à déclarer lapidairement que ces « centres ne sont ni utiles ni souhaitables » et que « la priorité, c’est de réduire la consommation, non de l’accompagner ».

Cette reprise « stupéfiante » du dossier par Matignon témoigne de sa politisation au détriment de la santé publique. Mais le plus grave, c’est que cette phrase, qui résume la position des opposants, est non seulement une négation de l’expertise scientifique de l’Inserm, mais aussi du travail accompli ces vingt dernières années par les intervenants de terrain. Avec ce type d’arguments, il n’y aurait jamais eu de vente libre des seringues ou de programmes de substitution. Une remise en cause de la notion même d’accompagnement des usagers de drogues, pourtant au cœur de la loi de santé publique 2004. Si toutes les associations de terrain sont montées au créneau, c’est parce qu’à travers le débat sur cet outil que sont les centres de consommation, c’est bien la politique d’accès au soin et de réduction des risques qui est en jeu. Vouloir réduire la consommation comme seule priorité est un dangereux contre-sens pour les usagers, qui fait le lit des épidémies et qui ne prend pas en compte d’autres critères tout aussi importants comme la mortalité, la morbidité, l’accès au soin, la lutte contre l’exclusion… Mais c’est surtout remettre en cause à moyen terme la politique de réduction des risques, qui est un maillon indispensable du continuum des soins ( sevrage, soins residentiels…) et qui, pour être efficace et répondre aux nouveaux besoins, doit être dynamique et expérimenter de nouveaux dispositifs. Ne pas lui donner cette possibilité, c’est l’étouffer, la condamner à être une pièce de musée qu’on expose en récitant les bons vieux résultats de la lutte contre le sida.

Le sale coup de Matignon n’aura pas arrêté le débat, et la majorité de la classe politique a finalement pris position en faveur des centres de consommation. Il faudra certainement du temps pour que l’idée fasse complètement son chemin. Encouragés par un sondage IFOP/La lettre de l’opinion, qui montre que 53% des Français seraient favorables à l’ouverture de ces dispositifs, leurs partisans aiguisent leurs armes, en attendant le compte rendu du séminaire organisé pour les élus locaux, le 24 septembre à Paris.

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