Méthadone gélules : attention aux surdoses
Bientôt les petites gélules ! Fini ces horribles
flacons disgracieux, impossibles à dissimuler,
et remplis d’un liquide au goût disons…
inqualifiable. Une bonne nouvelle qui pourrait
ne plus en être une si ce changement devait
préfigurer la seconde vague de détournement
à grande échelle d’un médicament de
substitution vers le marché noir. La
méthadone n’ayant pas les mêmes propriétés
chimiques que la buprénorphine – le principe
actif du Subutex® –, une invasion de gélules
sur le marché parallèle aura inéluctablement
comme conséquence la montée en flèche des overdoses. Et de là à voir l’ensemble du dispositif vaciller
sous les coups d’une campagne de presse adroitement
pilotée par les adversaires de la substitution, il n’y a qu’un
pas que nous n’avons pas intérêt à franchir. Car si trop de
dérives sont constatées, ce sont les usagers eux-mêmes
qui en pâtiront en premier et seront renvoyés dare-dare
dans les centres en attendant la prochaine éclaircie. Loin
de nous l’idée de promouvoir une morale gnangnan
destinée à rassurer les autorités, car si nous déconseillons
de faire du biz avec ce nouveau cachet, ce n’est pas
parce que dealer c’est mal mais parce que, dans le
cas présent, ça tue. Et contrairement au Sub, ça tue
presque à tous les coups.
Un traitement sûr et efficace
Globalement, la méthadone est un
traitement sûr et efficace. Et comme
le rappelle Le Flyer (1), l’excellente
publication des laboratoires Bouchara-Recordati
(propriétaires du brevet de la méthadone)
dans sa livraison de janvier 2008,
« … l’accroissement très sensible du nombre
de patients traités par la méthadone, qui a
presque triplé en 8 ans… ne s’est pas accompagné
d’une augmentation du nombre de décès
recensés dans le dispositif Drames (2)… »
Si le nombre d’usagers en traitement
méthadone a progressé, c’est principalement
grâce à la possibilité de quitter les contraintes
d’un centre, ses contrôles, ses heures
d’attente et, disons-le, son dispositif parfois
infantilisant. 26 000 patients sont désormais
en traitement (ils étaient 4 000 il y
a moins de 10 ans), dont une large majorité
bénéficient d’une prescription « de ville »,
avec des avantages évidents : discrétion, responsabilisation,
anonymat, et accueil comme
n’importe quel autre patient.
Selon Le Flyer, certaines sources policières
s’inquiéteraient cependant de l’augmentation
du marché noir de méthadone. Sans être
inexistant, ce phénomène est loin d’atteindre
l’ampleur du trafic de Sub, les informations
dont nous disposons à l’association indiquant
plutôt un trafic de « connaisseurs » : des usagers
ayant besoin de compléter une prescription
trop faiblement dosée (ça arrive), ou des
usagers amateurs de longue date des propriétés
« stupéfiantes » de la métha, qui l’utilisent
en connaissance de cause. La métha est de
plus en plus consommée pour « descendre »
après un épisode de speed ou de coke « basée »,
ou tout simplement pour faire une « teuf ».
Il s’agit donc essentiellement d’usagers qui
connaissent les effets du produit et surtout,
la manière dont leur organisme y réagit.
Premier danger : l’overdose
Reste que comme le souligne encore
Le Flyer, « ces bénéfices ne doivent
pas faire oublier le risque que courent
certains usagers, voire non usagers de drogues,
de décès par overdose...»(3). La première
chose à savoir est que la méthadone est
A.M.M. limitée
Le 18 septembre 2007, l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps) a accordé une autorisation de mise sur le marché (AMM)
à la méthadone sous forme de gélule. Le débat, déjà ancien autour de cette question sensible, a maintenu
les autorités sanitaires dans les limites de la prudence la plus extrême. Comme dit de
manière pudique dans le cadre de prescription et de délivrance
: « La formule gélule n’est pas destinée à la mise en place d’un traitement… » Seuls sont donc concernés
les patients sous métha depuis au moins un an. Selon les termes du décret,
les patients pris en charge par un médecin généraliste de ville devront, en outre, obligatoirement repasser
tous les six mois dans un centre ou un service hospitalier
spécialisé dans l’accueild es usagers de drogues. « Volontaires » et devant « accepter les contraintes
du traitement », ils devront également « se soumettre à
une analyse urinaire à l’instauration du traitement et à l’occasion de chaque renouvellement
semestriel de la prescription. » Enfin, les dosages restent faibles à modérés : 40 mg pour le dosage maximal,
puis 20, 10, 5, et 1 mg. La bonne nouvelle, c’est
l’arrivée de ce dosage à 1 mg, réclamé depuis des années
pour faciliter les diminutions progressives sur le long ou le très long terme.
Promise à la vente pour 2007, la méthadone gélules
devrait apparaître sur le marché du médicament
à partir du 15 avril 2008 (dans le meilleur des
cas). Pour tous renseignements complémentaires, n’hésitez pas à contacter directement les laboratoires Bouchara-Recordati, promoteurs industriels du traitement.
mortelle pour les organismes naïfs d’opiacés.
Comme l’héroïne, me direz-vous ? Et bien
non ! Beaucoup plus. La longue durée d’action
de la méthadone dans le corps prolonge,
en effet, ce risque de mort tandis qu’une
consommation d’alcool, de benzodiazépines
ou même la simple fatigue peuvent entraîner
une dépression respiratoire longtemps après
l’absorption du cachet.
Le constat est donc, hélas, sans ambiguïté :
seuls les patients déjà sous traitement sont
peu ou pas vulnérables à la surdose, dans la
mesure où leur accoutumance les préserve.
Tous les autres, y compris les héroïno-dépendants,
courent, par contre, des risques
jusque-là inconnus des usagers de drogues.
Le Fyer identifie ainsi plusieurs situations où
les risques d’overdose sont majeurs :
--> Les usagers naïfs ou peu dépendants aux
opiacés. La dose létale (c’est-à-dire mortelle)
étant de 1mg par kilo, une jeune femme de 55 kg
qui vous demande de la dépanner en vous assurant
être accro aux opiacés pourra très facilement
faire une OD avec seulement 2 gélules
de 30 mg que vous lui aurez cédées. Des risques
d’autant plus grands que les usagers ignorent la
sévérité et le caractère soudain de la surdose
de méthadone. D’où l’importance de mettre en
garde les victimes potentielles, par exemple,
en sortant de cure ou de postcure, après avoir
décroché aux sports d’hiver ou, moins rigolo,
après avoir été incarcéré. Dans tous les cas, on
est sevré des opiacés. C’est en général dans ces
moments-là que l’on se dit qu’une petite entorse
à la règle ne tire pas à conséquence, a fortiori
si l’on se contente d’une gélule de méthadone,
une rupture de jeûne considérée comme moins
grave que l’héro. Mais attention, vous êtes en
danger ! Divisez par deux la dose que vous aviez
l’intention de prendre, et n’oubliez pas le seuil
du 1 mg par kg de poids.
--> Les overdoses délibérées chez des consommateurs
habituels. Autre exemple cité par Le
Flyer, les suicides déguisés en overdoses,
autrement dit des « overdoses délibérées »
de méthadone surreprésentées dans une
étude américaine réalisée à l’hôpital parmi
les rescapés d’OD (4). Selon les auteurs, de
nombreux patients des programmes de substitution
seraient ainsi de « faux suicidés », ce
qui laisse supposer la détresse psychologique
dont ils souffrent fréquemment. Encore un
facteur de risque qui dépend, pour partie, de
la qualité de la prise en charge et de la plus
ou moins grande proximité entre patients et
prescripteurs.
--> Les accidents domestiques. En l’occurrence,
toute prise de toxique par un consommateur
qui ignore ou se méprend sur la nature
de ce qu’il ingère. Pour la méthadone, cela
concerne surtout les enfants (voir Asud-Journal
n° 25). Le conditionnement en gélule est
à la fois rassurant et inquiétant. Rassurant,
car l’apparence sirupeuse et le goût sucré
du sirop en flacon pouvaient être un facteur
d’attractivité, surtout pour les gosses. Inquiétant,
car une gélule peut contenir beaucoup
plus de produit actif qu’une gorgée de sirop.
Encore une fois, nous ne saurions trop
conseiller aux utilisateurs de ne pas consommer
leur substitution devant des jeunes enfants
susceptibles de vouloir imiter les gestes
des grands et surtout, de bien reboucher les
flacons hermétiques avant de les ranger hors
de portée des enfants, même grands. Grâce
au nouveau système d’ouverture des flacons
– « child proof » – et à la prise de conscience
des usagers (mieux informés par les professionnels
du soin), le nombre d’accidents
domestiques dont sont victimes des jeunes
enfants a considérablement diminué. D’où
l’importance de rester vigilant.
Quelles solutions ?
Pour Le Flyer, seule la délivrance fractionnée
lors de la période probatoire
de mise à disposition des gélules de
méthadone permettra de prévenir le risque
d’inflation des OD : « La délivrance de 14
jours de traitement ne peut être une règle
pour tous, sauf à considérer que tous les
usagers de drogues pharmacodépendants
aux opiacés sont systématiquement aptes à
l’autogestion de substances opiacées. »
Journal d’autosupport, Asud ne peut contester
une part de justesse à cette remarque,
même si elle réduit l’ensemble du problème
à ce qui est le moins susceptible d’évoluer.
Car il existera toujours des usagers tricheurs,
fragiles financièrement et psychologiquement,
et donc tentés de revendre ou de céder
tout ou partie de leur traitement. Mais
tout ce qui relève du contrôle et de la coercition
ne sera toujours qu’un pis-aller. Tout
système bâti sur la contrainte, les contrôles
urinaires, le ramassage de flacons vides, la
délivrance journalière, court, en effet, le risque
d’être détourné, truandé, vidé de sons
sens. La meilleure garantie de voir une règle
respectée, c’est de la voir réinterprétée
par les patients eux-mêmes, dès lors qu’ils
la comprennent comme une composante du
succès de leur propre traitement. De nombreux
usagers de buprénorphine se battent,
par exemple, contre eux-mêmes durant de
longues années, multipliant les dispositifs
draconiens pour abandonner l’injection,
jusqu’au jour où, utilisant une autre molécule
comme la méthadone, ils ressentent un
bien-être intérieur supérieur à celui procuré
par un shoot de Sub. D’autres, salariés, craignant
à la fois la perte de temps et d’anonymat,
continuent à se fournir au marché noir
jusqu’au jour où, grâce à un centre compréhensif,
ils réalisent que la prescription par
un médecin relais peut être rapide, discrète
et surtout, beaucoup moins onéreuse.
Satisfaire la demande
Évidemment, la méthadone en gélule
ne sera jamais un remède contre la pauvreté,
la folie, ou la violence des rues,
autant de facteurs qui poussent une partie
des plus vulnérables vers le trafic. Mais le
marché noir est aussi une soupape de sécurité
face aux ratés du système. S’il existe,
c’est bien parce que l’offre réglementaire
ne couvre pas l’ensemble de la demande
des usagers. Afin de permettre à cette règle
d’être respectée par le plus grand nombre,
il conviendrait donc parfois de faire preuve
de psychologie en étant moins répressifs,
moins tatillons sur les règlements. Entre
la prudence nécessaire pour protéger
d’eux-mêmes les usagers vulnérables et la
tolérance indispensable pour ne pas rebuter
certains besoins légitimes, la marge de
manoeuvre est ténue. Ouverts à toute heure
et peu regardants sur les dépassements de
la dose prescrite, ce sont pourtant les dealers
qui gagneront dans le cas contraire.
C’est d’ailleurs tout l’enjeu d’une véritable
collaboration entre répression des trafics
et réduction des risques liés à l’usage, deux
politiques non pas alternatives mais au
contraire, complémentaires.
Fabrice Olivet
Note
1. « Méthadone et mortalité, de la réduction
des risques aux accidents », Le Flyer n° 31, janvier 2008.
2. Décès en relation avec l’abus de médicaments
et de substances (Drames) est une enquête annuelle de l’Agence française
de sécurité sanitaire (Afssaps) ayant pour objectif de comptabiliser les décès liés aux
drogues signalés par la police, les pompiers et les organismes sanitaires.
3. Le Flyer, op cit.
4. « Cause and motivation in cases of nonfatal
drug overdoses in opiate addicts »
(Pfab R., Eyer F., Jetzinger E., Zilker T.), Clinical
Toxicology n° 44, 2006.