Le cannabis passé à tabac

écrit par ASUD, le 19-05-2020

« Les buralistes sont prêts à vendre du cannabis » : dans l’optique d’une évolution de la législation sur le cannabis, le lobby des buralistes se positionne déjà sur le marché à venir et le gouvernement ne le verrait pas forcément d’un mauvais œil. Une vraie-fausse bonne idée.

En juillet 2018, le président de la Confédération nationale des buralistes, Philippe Coy, annonçait dans le Parisien que son organisation était « pour le cannabis récréatif s’il est réglementé. Et nous sommes prêts à en commercialiser dans nos bureaux de tabac. […] Le 18 juin, j’ai même proposé à la ministre de la Santé […] de devenir le premier réseau de
référence du cannabis s’il est, un jour, légalisé dans l’Hexagone ». Le canal historique des militants cannabiques savourera avec ironie la date de cette annonce… Le passage de l’illicite vers la vente en bureau de tabac est la solution évidente, pour tous ceux qui n’y connaissent rien(1). Asud partage en revanche le positionnement de nos vieux camarades du CIRC, historiquement antiburalistes, prônant plutôt la création de lieux
dédiés, les bien-nommés « cannabistrots ». Une position quasi unanime au sein des organisations antiprohibitionnistes.

Amateurisme

S’appuyer sur un réseau préexistant, déjà assujetti aux normes sur la vente de tabac semble la solution évidente et rapide. Mais c’est aussi, pour le gouvernement en place, l’occasion d’apaiser un puissant lobby qui se prend une belle cartouche depuis la loi Évin. Il est pourtant inconcevable qu’une offre légale de cannabis vienne pallier le manque à gagner des bureaux de tabac. Le cannabis est une affaire d’amateurs au sens épicurien du terme, trop éclairés pour laisser ce business aux mains d’amateurs tout court. Soyons clairs, ces commerçants n’y connaissent déjà rien en matière
de tabac !

Ça marche aussi en le questionnant sur les effets du tabac sur
la santé. Il n’en a aucune idée parce qu’il s’en tape et que c’est
pas son job. Il vend des clopes. Les risques sanitaires avec le
cannabis différant considérablement de ceux liés à la consommation
de tabac, il est important qu’un réseau de vente soit
formé en conséquence, ne serait-ce que pour orienter vers des
services spécialisés. Ces risques sont surtout incomparables,

Posez la question à votre buraliste : « Je souhaite changer, trouver un goût plus rond, un arôme moins âcre, plus doux. Quelle marque me conseilleriez-vous ? » Vendre des feuilles à rouler, aussi longues soient-elles, ne fait pas de toi un expert en cannabis, comme vendre des tire-bouchons ne fait pas de toi un sommelier. et il est hors de question d’associer un produit responsable de près de 80 000 décès par an à un produit dont le risque létal est quasi nul. C’est encore plus aberrant lorsque l’on sait que les risques liés à la consommation de cannabis sont aggravés par la co-consommation de tabac (dépendance à la nicotine) et par la combustion (goudron, monoxyde de carbone). À l’heure où des dispositifs de vaporisation performants permettent de dissocier le cannabis de la nicotine
et de réguler ainsi plus facilement la consommation de cannabis en minorant les risques pulmonaires, associer la vente de ces deux produits serait une hérésie. Qui dit vente, dit juste prix, une des variables
majeures dans l’équation de la légalisation. Trop cher, le trafic perdure. Pas
assez, il n’est pas en adéquation avec les impératifs de santé publique. Les buralistes viendraient polluer ces discussions de leurs jérémiades mercantiles.

Une réponse simpliste à une question complexe

Car c’est bien de ça qu’il s’agit. On peut déjà présupposer que cette annonce ne fait pas l’unanimité dans la profession. Ce qui implique que, sauf prédispositions, un pourcentage non négligeable de buralistes réfractaires
à cette démarche s’y verrait contraint. Ambiance ! Et la majorité
des partisans n’est motivée que par des raisons bassement économiques. « Même s’il y avait un problème de conscience, je le ferais », dixit le président de la chambre syndicale des buralistes du Vaucluse. Nous voilà rassurés. Une partie de la clientèle ne serait par ailleurs pas plus enjouée de côtoyer des fumeurs de joints de drogues dans le tabac à Lulu. Autant que ces derniers n’auraient envie de croiser la moitié du village quand ils achètent de la weed.

Pourquoi attribuer un marché à des acteurs motivés par de mauvaises raisons, voire carrément hostiles, alors qu’un vivier de personnes compétentes n’attend que ça ? Exclure (encore) les acteurs du trafic, c’est exposer ce nouveau marché à une forte insécurité et la garantie d’une explosion sociale. L’État est dans l’obligation de se confronter à sa politique d’intégration en ouvrant ce marché du travail à une jeunesse qu’elle qualifie de « racaille » depuis des décennies parce qu’elle survit au chômage
et à la discrimination de l’emploi en vendant du shit. Les personnes souhaitant intégrer ce business fraîchement légal devront bénéficier d’une aide à la reconversion, même avec un casier pour infraction à la législation sur les stupéfiants (ILS). Attribuer la vente de cannabis aux buralistes est
une réponse simpliste à une question complexe. Rappelons qu’aucun des modèles de régulation existant n’a opté pour ce choix. Ces petits commerçants vendent du prêt-à-porter, alors que la vente de cannabis nécessite du sur‑mesure. Le cannabis est une affaire de spécialistes et de connaisseurs. À titre de comparaison, les vrais amateurs de cigares (donc de tabac) ne se fournissent pas chez le buraliste du coin, mais dans des caves ou des clubs.

L’exemple de la vape

Le modèle dont la distribution de cannabis devrait s’inspirer reste celui de la cigarette électronique : une gamme de produits diversifiée,
une approche basée sur un principe actif (la nicotine), un discours et des conseils adaptés au niveau de connaissance et aux habitudes de consommation de la clientèle, prenant en compte les goûts et le plaisir. Les vape shops ont adopté une démarche de RdR. Philippe Coy en a d’ailleurs parfaitement conscience, sachant que son réseau est déjà passé à côte de la
vape. L’actualité récente aux États-Unis illustre en outre la porosité déjà existante entre la vape et le cannabis dans un contexte illicite. Au lieu de devenir dangereux et subis, ces liens devraient être régulés et potentialisés à bon escient. Un autre aspect important de l’industrie de la vape dont il faut pouvoir s’inspirer est le commerce en ligne. Un domaine 2.0 dont les buralistes sont absents.

Comme pour le tabac, la question de la plante et de ses principes actifs est aussi soulevée. Les buralistes ont une exclusivité sur la vente de tabac, pas sur la nicotine. Qu’en serait-il du cannabis ?

Des licences doivent-elles être accordées pour la vente de la plante, de ses principes actifs ?

Le réseau de buralistes est le fruit d’une époque moins soucieuse de la santé publique, qu’il a été difficile d’adapter aux aspirations actuelles tant le pouvoir de nuisance des cigarettiers a pris de l’ampleur. Cela ne doit pas se reproduire avec le cannabis et une profonde réflexion impliquant TOUTES les parties prenantes est un préalable inévitable.

L’unique intérêt de prendre exemple sur le réseau de distribution du tabac pour la vente de cannabis serait de s’inspirer de ce qu’il ne faut pas faire.

Georges Lachaze

  1. Nous traitons dans cet article uniquement de la distribution. La question complexe de la production avec ou sans monopole comme la Seita soulève encore d’autres problèmes.

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