Vamos a la sala !

Notre journaliste Speedy Gonzalez s’est intéressé à la salle de shoot, euh pardon, la salle de consommation à moindres risques (SCMR) de Paris. Une ancienne revendication d’Asud enfin réalisée. Que se passe-t-il quand le rêve devient réalité ?

Après les visites officielles lors de l’ouverture en octobre 2016 de cette salle parisienne pour laquelle nous avions consacré tant d’efforts à Asud et qui a depuis reçu le nom de Jean-Pierre Lhomme, en hommage à ce vieux compagnon de la RdR décédé subitement en août 2017 et président de Gaïa, je voulais la connaître enfin en fonctionnement normal, et confronter mon expérience d’usager de drogues (UD) de la salle de Madrid au début des années 20001 avec celle-ci.

12 postes d’injection et 4 d’inhalation

Mais tout d’abord, une brève présentation de cette structure : installée dans le Xe arrondissement, dans des locaux de 400 m2 de l’hôpital Lariboisière, elle est gérée à titre expérimental pour six ans par l’association Gaïa sous la direction d’Élisabeth Avril. Ouverte 7 jours/7 de 9 h 30 à 20 h 30, elle offre 12 postes d’injection et 4 d’inhalation, avec pour seules conditions d’accès d’être majeur et injecteur de drogues. En août 2017, à peine un an après son ouverture, elle avait déjà une file active de 799 personnes, de 37,8 ans d’âge médian (13 % de femmes et 87 % d’hommes), avec 200 passages par jour en moyenne pour 140 UD. En neuf mois d’existence, elle avait déjà enregistré 53 582 consommations, dont 38 058 injections2 (53 % des UD de la salle injectaient dans l’espace public avant son ouverture).

N’étant plus injecteur depuis longtemps, je n’y ai théoriquement pas accès. Le « simple » UD non injecteur ne peut y entrer. Bien sûr, il pourra néanmoins prendre du matériel de RdR à l’accueil. Pourquoi ? La réponse est simple : si tous les crackeurs de Paris y avaient accès, les 4 places réservées à cet effet seraient prises d’assaut, et les UD injecteurs qui voudraient prolonger avec du crack se heurteraient à une liste d’attente interminable. Instaurer cette condition était donc nécessaire pour cette salle dont l’un des objectifs, ne l’oublions pas, était de canaliser la forte consommation par voie intraveineuse dans ce quartier(3) ! Gaïa, Asud et d’autres assos demandent ainsi l’ouverture d’au moins d’une autre salle dans la région, mais pour qu’elle soit davantage tournée vers l’inhalation,
il faudrait d’abord modifier l’actuel cahier des charges qui ne le permet pas.

Skenan®, crack et métha

L’équipe m’ayant exceptionnellement ouvert ses portes ce jour-là, j’y rentre donc, par un accès distinct de celui de l’hôpital, en passant par une grande porte sur la rue qui donne ensuite sur une cour et un préau où les UD propriétaires d’un chien peuvent l’y accrocher à l’abri. En poussant la porte vitrée, je vois qu’une des fenêtres sur le côté sert aussi de guichet pour passer du matériel de RdR pour les usagers pressés ou ne pouvant pas entrer dans la salle. Au comptoir d’accueil, une sympathique jeune fille me demande d’abord mon n° de carte (avec photo) que l’on obtient après un entretien obligatoire où vous répondrez sous couvert de l’anonymat à un questionnaire sur votre âge, votre santé, vos traitements (TSO ou autre), vos consommations de drogues licites ou illicites, votre situation sociale, etc., des infos qui pourront surtout servir en cas d’OD. On vous présentera aussi le règlement intérieur de la salle qui a été fait avec les UD (pas de violence verbale ou physique, de deal, d’échange de produits…) et vous signerez un contrat dans lequel vous vous engagez à respecter ces règles. On vous informera aussi sur les prestations que vous pourrez trouver concernant la santé (TROD VIH/VHC, Fibroscan®, visite médicale, traitements VHC…), l’aide sociale (logement, RSA…) et juridique, et les diverses activités. Après avoir reçu un numéro de passage, je montre la drogue que je vais consommer et toujours dans le même espace, je m’installe dans la partie salle d’attente sur un des bancs pour attendre mon tour. Ce jour-là, l’attente est brève, un vigile au look décontracté, mais dont le physique ne permet pas de contester le slogan « Respect » qu’il arbore, demande poliment mais fermement à une usagère qui veut s’étendre pour dormir de rester assise sur son banc (elle pourra le faire ensuite dans la salle de repos).

C’est enfin mon tour, je passe la porte séparant ces deux espaces. Devant moi, sur la droite, les 12 postes d’injection s’alignent les uns à côté des autres, la plupart occupés. Au centre, un comptoir où deux personnes veillent au bon déroulement des opérations et distribuent du matériel d’injection ou d’inhalation, tout est très clean. Cela manque de chaleur mais la décoration vient peu à peu changer ce constat. Sur la gauche, la petite salle d’inhalation entièrement vitrée, un vrai aquarium vers lequel je me dirige avec, au centre, une table et 4 chaises et des extracteurs de fumée au plafond. Je sors mon alu et une dose d’héroïne qui éveille la curiosité de mon voisin, un UD chevronné : « Waouh, de l’héro ! » On comprend mieux sa réaction quand on sait que le produit le plus consommé ici est le Skenan® (42,6 %), suivi par le crack (43 % dont 20 % en injection), puis la métha et la buprénorphine qui tournent autour des 6 % chacune, et enfin
l’héro (1,2 %) et la coke (0,8 %)(4).

Ne pas donner d’arguments aux opposants

Lorsque je commence à chasser le dragon, l’intérêt grandit et les langues se délient. Un jeune crackeur s’intéresse à cette technique mais doit se rendre à l’évidence : pour l’héro, c’est bien, mais il faut aller en banlieue pour en trouver car à la gare du Nord, c’est impossible. J’en profite pour leur demander :

« Alors, vous êtes contents de la salle ?
– Oui c’est cool, l’endroit est sûr, propre, rien à voir avec la rue ! », dit le plus jeune.
« Et le personnel ?
– Tranquille.
– Peut-être trop parfois », dit le plus vieux, « ils laissent passer des
réactions que je trouve pas normales, et puis les chiens, c’est relou car
certains, comme ils aboient trop dehors, on les laisse entrer aussi… »

On discute encore un moment, mais l’alu est fini, il faut partir, le temps normal pour une conso étant de 20 à 30 minutes selon l’attente. Je dépose le matos pris sur le comptoir dans une poubelle sécurisée et me dirige obligatoirement vers la salle de repos qui va conclure le parcours dans lequel tout retour en arrière est impossible. Si l’on veut reconsommer mais pas dans la foulée, il faut repasser par toutes les étapes afin de faire une bonne pause… L’espace est grand avec de grands poufs colorés pour s’écrouler sans limite de temps, mais les UD ne s’y attardent pas trop souvent quand même. C’est aussi l’endroit où deux professionnels essayent de parler avec les usagers afin de cerner leurs besoins (logement, TSO…). Des dessins d’UD y sont affichés au mur, un ordi est aussi à disposition, et on peut contacter l’intervenant de Labofabrik, un espace de redynamisation/réinsertion…

Je ressors par un grand couloir qui mène directement dehors. C’est sûr, ce n’est pas super cosy mais pour de nombreux UD, souvent SDF, c’est un endroit qu’ils doivent apprendre à préserver, pour ne pas donner d’arguments aux opposants. Car n’oublions pas que cette expérimentation peut tourner court dans quatre ans si les résultats attendus ne sont pas au rendez-vous !

Speedy Gonzalez

  1. Voir à ce sujet l’article « L’injection dans le boudoir », paru en 2010 dans
    Asud-Journal n° 43, ainsi que « Salles de consommation à l’espagnole »,
    paru en 2008 dans le n° 37.
  2. Ces données ainsi que toutes celles présentées dans cet article
    proviennent du Rapport d’activité intermédiaire à 9 mois (octobre 2016-
    août 2017) de la S.C.M.R. de Paris, réalisé par Gaïa.
  3. Le fait d’inclure des postes d’inhalation n’avait d’ailleurs pas été pris en
    compte au départ par les autorités de santé et ce fut Gaïa qui insista pour en avoir au moins quelques-uns….
  4. Voir note n° 2.

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