Jean-Pierre Lhomme (1948-2017) La médecine au risque des drogues

écrit par Florian, le 28-12-2017

Jean-Pierre Lhomme est mort le 15 août 2017. Le premier programme d’échange de seringues,en 1989, le premier bus méthadone, en 1998, la première salle de consommation, en 2016,c’était lui ! Le médecin humanitaire engagé dans Limiter la casse, puis à l’Association française de réduction des risques (AFR) ; l’animateur des comités de pilotage et groupes de réflexion sur la RdR à Médecins du monde (MdM) et, bien sûr, la présidence du Csapa-Caarud Gaïa-Paris, l’ancien programme réduction des risques (RdR)de MdM, c’était encore lui !

Médecin généraliste

Pour être complet, il faut ajouter à ce « palmarès » un exercice médical inattendu à l’hôpital Marmottan. Que venait donc faire cet adversaire du « tout sevrage » dans le temple de la psychologisation dirigée par le célèbre Pr Olievenstein ? Toute l’intelligence de Jean-Pierre était d’avoir compris que c’est justement là, en terre de mission, qu’il fallait porter la bonne parole, au prix de l’intégration de la psychanalyse au service d’une RdR parfois un peu dogmatique. Et ça aussi, c’était Jean-Pierre. Et pourtant, l’essentiel n’est pas là. Tout au moins, cette présentation en forme de « palmarès » serait très éloignée de la nature profonde du personnage.

Alors qui était vraiment Jean-Pierre Lhomme ?

Jean-Pierre était d’abord médecin généraliste. Médecin ET généraliste, c’était sa marque de fabrique. Lui-même le formulait ainsi : « La médecine Générale [qu’il écrivait avec un G majuscule] est un secteur avec sa spécificité : une spécialité du général qui, à sa mesure, prend en compte la personne dans sa globalité : corps et âme. » Et il complétait : « La pratique de la médecine générale m’a très vite appris l’importance de la place donnée à la personne pour faire soin. » Et c’est bien dans la lignée du médecin généraliste, dans sa « boutique » ou son « arrière-boutique », comme il qualifiait parfois son cabinet médical de la rue Olivier Noyer à Paris, que s’est inscrite la figure du médecin humanitaire à MdM, puis à Gaïa, à l’épreuve de la toxicomanie sur fond de sida. La pratique de médecin généraliste lui a pleinement permis de concevoir ce qui ne s’appelait pas encore la réduction des risques. C’est avec ces bases, qu’il a inventé, avec d’autres, la RdR.

Inventer la RDR en France

« Pour la majorité des médecins généralistes, c’était le refus de prendre en soin ces gens qui se rendaient malades eux-mêmes. Pour les hospitaliers, c’était des débuts de réponses thérapeutiques au regard de la pathologie sida et… un compte rendu d’hospitalisation dont la conclusion était bien souvent : « sortie par évasion » (eh oui, le manque, ça fait « sortir » pour « aller pécho ») », écrivait-il 1. Il revenait alors sur l’événement déclencheur de son engagement dans ce qui allait devenir une « politique des drogues fondée sur la santé publique et les droits humains », comme dit aujourd’hui l’ONU. « Il fallait réduire les risques, « Limiter la casse ». Il a donc agit pleinement, sincèrement, avec conviction. « Il fallait faire partager ces pratiques initiées dans le colloque singulier du cabinet médical. Il a fallu le faire d’abord entre confrères qui partageaient ces pratiques. Ce fut le début des réseaux de généralistes. Mais cela ne suffisait pas. Il fallait faire passer ces pratiques professionnelles jusque dans les structures spécialisées en toxicomanie, bien souvent corsetées dans leur modèle… et s’affranchir radicalement du savoir médical, pouvoir qui pousse à savoir pour les autres ce qui est bien pour eux sans chercher à les entendre. ». À l’époque, lui, ses collègues, tous les premiers militants de la RdR, mais aussi les premiers acteurs de l’autosupport apprenaient en marchant, il fallait « surtout faire la démonstration de ces pratiques à une autre échelle que celle de sa petite boutique pour les faire accepter, qu’elles soient reconnues et figurent un jour dans les orientations de politique de santé publique. Il fallait faire là, maintenant, redémontrer ce que bon nombre de pays avaient déjà fait ; il fallait le démontrer à la française ! ».

La condition particulière de la démonstration à la française, c’est une approche politique qui se situe bien au-delà du soin. Et ca aussi, c’est Jean-Pierre Lhomme. Contrairement à nombre de ses pairs en addictologie, souvent incapables de sortir d’une perspective étroitement sanitaire, JPL avait la tête politique au sens noble du terme. Son bagage militant d’ex-soixante-huitard lui faisait concevoir la santé comme un horizon traversé par les aléas des luttes sociales et barré par le fossé profond de la discrimination, qu’elle soit économique, ethnique ou culturelle. La révolution créée dans le soin par la prise en charge des toxicos séropositifs n’est pas une fin en soi mais un moyen de penser et de porter une parole politique. Un combat qui venait succéder à d’autres engagements du même ordre. Avant la loi Veil de 1975 sur l’interruption volontaire de grossesse (IVG), il avait aussi fallu produire des évidences, faire oeuvre de pédagogie et rédiger des argumentaires pour pouvoir lutter efficacement contre un ordre légal, social et moral qui pouvait entraîner la mort de femmes désirant mettre fin à leur grossesse. Les mêmes raisons qui l’ont vu se dresser contre les dogmes qui conduisaient à la mort des injecteurs de drogues dans les années quatre-vingts l’ont vu pratiquer des IVG illégales dans les années 70. L’IVG, la RdR : il existe un lien finalement clair entre deux combats qui reposent sur des pratiques médicales considérées comme déviantes au regard de la norme légale et sociale, mais aussi en opposition avec le milieu professionnel bien pensant – les « Académies », comme aurait dit Molière, ceux qui qualifiaient des médecins comme Jean-Pierre de « dealers en blouse blanche » quand ils inventaient la « substitution ». Cette même substitution que certains (parfois les mêmes) voudraient aujourd’hui gommer du dictionnaire pour la remplacer par « maintenance », toujours au nom de la science… C’est en ce sens que le médecin généraliste qu’était Jean-Pierre était aussi un médecin politique. Un médecin qui avait ,à cœur, in fine, de prendre soin de « la santé de la cité », selon ses propres mots pour souligner aussi les carences sociales qui rendent malade, tout autant sinon plus que les germes ou les virus.

« Séronégativer la RdR »

Cette conception de la médecine est marxiste, ou plutôt gramscienne, et pas seulement à cause de son amour proclamé de l’Italie. Dans le droit fil des théories du penseur transalpin (un peu trop souvent cité aujourd’hui), l’engagement politique de Jean-Pierre est celui de la réhabilitation des actes politiques qui pèsent comme une démonstration des choix faits par les hommes au détriment de l’infrastructure économique chère aux marxistes orthodoxes. Il avait commencé par l’établi à l’usine, sans oublier un combat personnel pour devenir médecin vécu comme l’appropriation d’un pouvoir à mettre au service du plus grand nombre et cela aussi est gramscien.

Le corollaire de ce goût des autres était la « fraîcheur » de son regard et l’acuité de son appréhension quasi instinctive des rapports de force qui corsettent souvent de manière invisible les grands problèmes sanitaires. Jean-Pierre Lhomme en avait encore fait la démonstration en Côte-d’Ivoire, lors d’un voyage accompli en 2015, notamment dans le but d’évaluer les potentialités de ce pays d’Afrique francophone en matière de santé communautaire. En tant qu’humanitaire et pionnier de la substitution en France, il était légitime pour démontrer à quel point le modèle néocolonial magico-institutionnel seringue+méthadone était absurde. Combien les besoins allaient au-delà du strict périmètre sanitaire, à commencer par un besoin vital de citoyenneté… Cela saute au yeux à Abidjan, mais c’est aussi vrai à Paris, veiller à ce que nous ne soyons ni témoins ni complices d’une « aseptisation de la RdR », coincée par le référentiel « addicto ». C’était ce que nous appelions « séronégativer la RdR », en référence à la dernière saison de l’Association française de réduction des risques dont il fut l’un des acteurs principal. Le fil conducteur des deux dernières années mémorables de l’association étant de « rompre avec une politique de soin aux toxicomanes taillée par la morale et le prohibitionnisme », mais aussi de faire la part belle aux aspects purement sociopolitiques de la guerre à la drogue.

Lhomme du contact humain

Jean-Pierre… L’homme (ah, ah) du contact humain, l’homme aussi du bien manger, du bien boire. L’homme des tirades obscures mais formatées pour étancher sa soif inextinguible de communication devant une (ou plusieurs) bière, entre l’antipasti et le dulce.

Enfin, à l’intérieur de cette boule d’humanité, veillait un professionnel carré, d’une rectitude impressionnante, qui considérait la maitrise de compétences techniques fiables comme une marque de respect envers les patients, tous les patients. Loin, très loin, de la démagogie qui confond bienveillance et nonjugement avec facilité et manque d’exigence. Loin du fameux effet miroir – « Comme je ne suis pas toxico, je vais tout faire comme un toxico pour être sûr d’avoir une vraie relation avec lui ». Les sourcils broussailleux de JP encadraient toujours un jugement clinique sûr, qui rassure ou désillusionne, mais qui toujours responsabilise.

Jean-Pierre l’épicurien, Jean-Pierre le rebelle, Jean-Pierre le râleur des commissions « théodules », tu nous manqueras sur le trottoir au moment de s’en griller une à la sortie du ministère de la Santé. Mais peut être es-tu quelque part, sirotant un chianti vieux de deux ou trois éternités, en train de nous observer avec ton sourire narquois…

Arrivederci camarade !!

OLIVIER ET FABRICE

1. Histoire et principes de la réduction des risques. Entre santé publique et changement social, Médecins du monde, juin 2013.

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