Le fun, c’est interdit

écrit par Fabrice Olivet, le 23-10-2016

Analyser les drogues du marché noir ? Pour quoi faire ? Pour être informé d’un point de vue sanitaire ou pour pécho le meilleur plan ? La vérité oblige à dire que le premier souci du drogué ou de l’apprenti drogué quand il achète un prod est de savoir si « yen a ». Tout le paradoxe – d’aucuns disent l’hypocrisie – de la politique de la réduction des risques (RdR) réside dans cet écart entre la rationalité sanitaire affichée et les stratégies de contournement de la loi. Un écart qui existe à tous les étages. Les traitements de substitution aux opiacés, les salles de consommation à moindres risques, tous les fondamentaux de la RdR peuvent être décryptés à l’aune d’un détricotage patient de la prohibition. Mais ça, il ne faut pas le dire et encore moins l’écrire. Ne dites jamais qu’aux États-Unis, la multiplication des officines de cannabis pour se soigner a ouvert la porte aux boutiques de cannabis pour rigoler. La consigne est simple : toujours parler des malheurs et ne jamais parler du fun. Le fun c’est… comment dire… interdit. Les psychoses, la douleur, le VIH, les hépatites, les abcès, la misère, la rue, sont les sujets autorisés. Les fous rires, la stimulation sexuelle, l’euphorie intellectuelle, l’inénarrable plaisir du « high » sont les sujets interdits…

Le problème, c’est qu’en agissant ainsi, on oppose deux domaines qui, en matière de drogues, se complètent merveilleusement : la santé et le plaisir. Qui n’a pas rêvé de dénoncer son dealer à 60 Millions de consommateurs pour infraction à la législation sur les coupes toxiques qui gâchent la montée ?

Second problème, cette omniprésence du sanitaire dans les revendications des partisans du changement est désastreuse politiquement. L’ « addictocratie », la branche stupéfiante du pouvoir médical, continue de surfer sur le caractère anxiogène du « fléau de la drogue » avec l’argument suivant : pour protéger vos enfants des ravages de la drogue, nous allons la mettre en vente libre. Pas forcément probant. Force est de constater que les États-Unis ont changé de paradigme grâce à deux arguments absolument étrangers aux questions de santé, l’incarcération de masse des minorités et l’intrusion de l’État dans la vie privée des citoyens. Pour une majorité d’électeurs d’outre-Atlantique, soutenir la guerre à la drogue est à la fois raciste et tyrannique, c’est-à-dire anti-américain. Résultat : 56 % d’entre eux déclarent que la marijuana devrait être légale au niveau fédéral et 54 % disent en avoir fumé1.

Tout est là. Changer l’opinion publique à propos des drogues suppose de basculer dans le camp des gentils car il est impossible de sortir du schéma moral binaire, en matière de drogues… comme en matière de religion. Car enfin, curieusement, toutes les sociétés humaines sont caractérisées par la consommation de drogues et l’existence de religions, souvent partiellement confondues. Curieusement aussi depuis toujours, les drogues, comme les religions, ont servi de drapeau aux « méchants » pour réprimer des minorités, interdire le plaisir et faire la guerre.

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