La Brimade des Stups

écrit par Speedy Gonzalez, le 23-10-2016 Thème : Livre.

Disons-le tout net, ce bouquin répond de manière claire, honnête et sans omettre les sujets qui fâchent, tout en démontrant une empathie touchante pour toutes les victimes de ce conflit planétaire, à une question qui devient primordiale pour nos sociétés d’aujourd’hui : la prohibition favorise-t-elle la consommation de stupéfiants ? La réponse est : oui. Malgré une féroce répression, pratiquement toutes les sociétés ont en effet vu exploser non seulement leur consommation (1) mais aussi les effets collatéraux de violences et de corruption des institutions.

Même si le titre français (2) est rigolo, il reste faible, car il s’agit malheureusement de bien plus qu’une « brimade » que les stups, bras armé de la prohibition, infligent généralement aux usagers de drogues, surtout s’ils sont noirs, latinos ou arabes, et à tous ceux qui ont voulu les aider dans le passé. Tout au long de ce livre, Johann Hari, journaliste anglais aux multiples collaborations (3), réalise un véritable plaidoyer assorti d’exemples aux quatre coins du monde, pour la fin des hostilités de cette guerre à la drogue et pour que les droits de l’homme reviennent avec la santé publique dans le débat. L’auteur veut enterrer à jamais cette idéologie antidrogue qui n’a pas hésité à se nourrir des pires relents sexistes avec sa parano pour la protection des femmes blanches, racistes (« c’est difficile de buter un nègre cocaïné ! » (4) et antipauvres (« des classes sociales instables, émotives, hystériques, dégénérées mentalement, arriérées et vicieuses » (5), mais qui n’a fait que broyer des milliers de vies de par le monde. Johann nous met tout de suite dans le bain avec la présentation d’un cas emblématique : Billie Holiday. Cette sublime chanteuse noire mais écorchée vive qui, malgré son immense succès, fut pourchassée pour son addiction à l’héroïne jusqu’à sa mort (à l’hosto), provoquée par un système vindicatif qui la privera même de méthadone. Car l’un des grands mérites de ce livre est de faire remonter cette guerre aux drogues aux années 1930 et de nous faire (re)découvrir son général en chef : Harry Anslinger ! Un drôle de zèbre qui incarne toute l’horreur et les contradictions de ce conflit, pourchassant sans relâche ceux qui veulent aider les UD, mais très tolérant avec certains Blancs qu’il admire bien qu’ils soient… héroïnomanes ! Comme l’actrice Judy Garland, qu’il conseille paternellement pour prendre moins de came et surtout, le sénateur Joseph McCarthy ! Oui, le grand pourfendeur de communistes était junkie et n’avait aucune envie d’arrêter ! Quand Anslinger le découvre, il tombe des nues mais va continuer à le protéger, lui qui avait fermé les lieux où l’on pouvait avoir de l’héroïne sous contrôle médical, jetant les UD dans les bras des dealers, va procurer cette drogue à son héros jusqu’à la fin de sa vie. Car comme le dit fort bien Johann, « personne n’est d’accord pour mener la guerre contre la drogue à quelqu’un que l’on aime ».

Si tous les partisans de la répression devraient changer d’avis à la lecture de ce livre, les antiprohibitionnistes pourront aussi mieux expliquer la sortie de ce système, retrouvant au passage pour la France une trilogie asudienne : Fabrice Olivet, Olivier Maguet (notre trésorier préféré) et surtout, Anne Coppel, notre présidente d’honneur, présentée ici en addict du thé de chine. Pour les drogues et leurs effets, une mention spéciale à notre ami Carl Hart, de l’université Columbia (N.Y.) également cité… Espérons, avec Johann, que nous assistons bien aux « derniers jours » de cette guerre même si les résultats de l’Ungass 2016 sont bien décevants !

 

La Brimade des Stups
Johann Hari
Éd. Slatkine & Cie
(414 pages, 23 €, préface du Pr Bertrand Dautzenberg)

 

Références

1) Même la France, championne de la répression, a le taux de conso de cannabis le plus élevé chez les ados de l’UE, contrairement à nos voisins portugais où la conso a été dépénalisée et où un jeune de 15 ans a 50% moins de risque d’en consommer qu’un jeune français.
2) Je lui préfère son titre anglais bien plus profond, Chasing the Scream, un nom qui joue sur la proximité avec « chasing the dragon », c’est-à-dire fumer de l’héroïne.
3) The Independent, New York Times, Los Angeles Times, The Guardian et Le Monde diplomatique.
Il a aussi été nommé « Journaliste de l’année » à deux reprises par Amnesty International.
4) Dixit un médecin légiste US dans les années 1930 !
5) Harry Anslinger, créateur des stups US à propos des consommateurs de drogues.

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