Pas de pitié pour le Captagon®

écrit par Bertrand Lebeau, le 26-03-2016 Thème : Speed / Amphétamine, Histoire, Quoi de neuf doc ?.

* Simone de Beauvoir raconte dans le second tome de ses mémoires, La force de l’âge, comment elle s’était inquiétée quand Sartre, bourré de Corydrane®, lui avait confié qu’il était poursuivi par des crabes et des homards…

Selon le célèbre dicton militaire, on peut tout faire avec des baïonnettes sauf s’asseoir dessus. Avec des amphétamines, on peut faire la guerre, préparer des examens, écrire la Critique de la raison dialectique si l’on s’appelle Jean-Paul Sartre* ou… se faire sauter. Mais avant d’aller plus loin, petit détour par l’histoire.

Le mot composé est un peu technique : pharmaco-psychose. Une substance psychoactive, une drogue, peut provoquer transitoirement un état psychotique, c’est-à-dire de perturbation globale du rapport à la réalité. Aucune drogue n’est mieux placée que l’amphétamine pour illustrer ce phénomène. Nous sommes des machines à deux temps (veille/sommeil) et la perturbation de ce rythme est notre plus grande vulnérabilité, bien avant la soif ou la faim. Après deux ou trois nuits sans sommeil, un être humain présente des hallucinations, se livre à des interprétations délirantes et peine à effectuer des tâches simples. Les Soviétiques, qui le savaient, utilisaient la privation de sommeil comme arme de torture (comme le montre bien le film de Costa-Gavras, L’aveu (1970), tiré du livre éponyme d’Artur London). Au bout de quelques dizaines d’heures, les plus solides signaient des aveux délirants pour qu’on les laisse un peu dormir. Autre manière de dire que les amphétamines, dès qu’on en abuse, rendent fou. J’ai relu, pour écrire cet article, Speed. La déglingue, de William S. Burroughs Jr., que j’avais beaucoup aimé au moment de sa publication en français en 1971. Je n’aurais pas dû, j’ai été très déçu. C’est le risque, bien connu, des relectures…

« La benzédrine a gagné la bataille d’Angleterre ! »

L'aveu affiche

Avec les psychiatres, les militaires se sont toujours beaucoup intéressés aux substances psychoactives. Soit pour renforcer les capacités de leur propre armée, soit pour désorganiser celle des autres (on a songé à utiliser le LSD dans ce but). Les amphétamines sont nées quelques décennies avant qu’elles ne soient utilisées durant la Seconde Guerre mondiale. À la fin du XIXe siècle, des chimistes japonais isolèrent le principe actif d’une plante, l’éphédra, connue de longue date pour dilater les bronches, augmenter la pression artérielle et stimuler le cerveau (Dr G. Varenne, L’abus des drogues, Charles Dessart éditeur, 1971, chapitre V : « La dépendance du type amphétaminique ».). Il suffira d’une simple modification de ce principe actif, baptisé éphédrine, pour obtenir, dans les années 20, un produit beaucoup plus puissant, la première amphétamine. Les essais cliniques eurent lieu aux États-Unis dans les années 30. Quelques années avant le début de la deuxième guerre mondiale apparut la dexamphétamine (benzédrine ou Maxiton®), puis la méthylamphétamine commercialisée en Allemagne sous le nom de Pervitin®. C’est la « meth » d’aujourd’hui.

Approches Drogues et Ivresse Junger couvertureSi les stimulants sont absents de la Première Guerre mondiale ou presque (Dans Approches, drogues et ivresse, Ernst Jünger raconte comment, à la fin de la Grande Guerre, les premiers aviateurs allemands consommaient de la cocaïne pour diminuer la fatigue et la peur et comment ils lancèrent la mode de cette substance), les amphétamines vont donc dominer la Seconde, surtout au début. Elles semblaient avoir toutes les propriétés pour décupler l’énergie, la résistance à la fatigue, à la faim et à la peur. Durant la bataille d’Angleterre où l’aviation britannique luttait dans le ciel contre les Stukas allemands dans un état de grande infériorité numérique, mécaniciens comme pilotes consommaient de la benzédrine. Certains pilotes anglais se posèrent même sur des aéroports français tant ils étaient « défoncés » ! À la fin de cet épisode crucial, les journaux britanniques titrèrent : « La benzédrine a gagné la bataille d’Angleterre ! » On abandonna les speeds, du côté allié comme de celui des forces de l’Axe, quand on comprit que, sous l’effet de cette substance, l’efficacité s’effondre rapidement tandis que le sentiment d’efficacité continue à croître. Cette disjonction était fatale ! Seuls les Japonais continuèrent à utiliser largement les amphétamines. Lorsque l’Empire nippon s’effondra, après Hiroshima et Nagasaki, d’énormes stocks militaires se retrouvèrent sur le marché noir, donnant lieu à la première grande épidémie « civile » de consommation de cette substance. Les actes de violence et les décompensations psychiatriques se multiplièrent au point que le Japon disposa durant les vingt années suivantes d’un quasi-ministère de la lutte contre les amphétamines. Actuellement, certains pays d’Asie du Sud-Est sont confrontés à une épidémie de consommation de méthamphétamine. C’est en particulier le cas de la Thaïlande, qui tente de lutter contre des laboratoires clandestins installés du côté birman de la frontière. Les étudiants, les prostituées, les camionneurs furent les premiers consommateurs de Yaba (le médicament qui rend fou), mais l’usage s’étend.

Un marché qui explose au Moyen-Orient

Captagon Pascal 1Venons-en au terrorisme. Certains témoins racontent que, le 13 novembre dernier, les tueurs du Bataclan tiraient de manière mécanique à hauteur d’épaule en tournant sur eux-mêmes. Debout au milieu des gens qu’ils abattaient, ils ne déviaient pas leurs tirs sauf pour réarmer. Ce qui expliquerait qu’il n’y ait pas eu plus de victimes, en particulier parmi ceux qui, terrorisés, se sont allongés les uns sur les autres, à leurs pieds. Voici, par ailleurs, comment le gérant d’un cybercafé décrit Salah Abdeslam le soir des attentats : « Ce qui m’a interpellé, c’est que cet homme avait l’air d’avoir bu ou consommé de la drogue. Son visage et ses yeux étaient gonflés – se souvient le vendeur. Il ressemblait à un des nombreux toxicomanes que l’on rencontre à Château-Rouge » ( Le Monde du 01/01/16). Les tueurs étaient-ils sous Captagon® (fénétylline), une amphétamine classée comme stupéfiant depuis 1986 et qui inonde littéralement les marchés clandestins moyen-orientaux depuis quelques années ? À Beyrouth, un prince saoudien s’est fait prendre en octobre 2015 avec, excusez du peu, deux tonnes de Captagon® ! Il s’apprêtait à prendre l’avion pour son beau pays. Et l’Arabie saoudite vient d’annoncer une prise de cinq millions de pilules d’amphétamines (lepoint.fr, 27/12/15), avec peine de mort à la clé pour les trafiquants. D’après les chiffres de l’Organisation mondiale des douanes, la quantité de pilules saisies dans les pays de la péninsule arabique a fortement augmenté ces dernières années : plus de 11 tonnes de Captagon® en 2013, contre 4 seulement en 2012 (Sciences et Avenir du 17/11/15).

Comme toutes les amphétamines, le Captagon® fait disparaître le besoin de dormir et de manger, du moins dans certaines limites, et diminue la peur. D’après certaines sources, il ferait aussi disparaître tout sentiment de pitié (Je me permets de renvoyer à mon article « Des drogues et des violences », revue Chimères, n°85). Dans un contexte moins tragique, une telle remarque ferait rire. Si quelqu’un a préalablement extirpé de son esprit tout sentiment de pitié, le passage à l’acte violent ou cruel lui sera probablement facilité par la prise d’amphétamines. Mais ce préalable est nécessaire. Comme pas mal d’étudiants de mon époque, j’ai consommé du Captagon® pour réviser mes examens et je ne me souviens pas avoir utilisé des armes de guerre contre des civils désarmés, installés à la terrasse de cafés ou assistant à un concert de musique… De même, il est probablement plus facile de se faire sauter sous Captagon® quand on a, au préalable, décidé de le faire.

Bref, il faudra trouver autre chose que le Captagon® comme circonstance atténuante aux tueurs de Daesh. Mais la présence massive d’amphétamines dans l’une des régions les plus chaotiques et violentes de la planète n’a rien de rassurant. Bonne année 2016 !

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3 Commentaires

  1. Clodb84

    Je ne suis pas trop d’accord avec votre article sur le captagon et le speed.
    J’en ai pris bcp et jusque dans les années 90.Speed acheté a Dam sous forme de cristaux et injecté, captagon, ordinator….. J’en ai surtout pris pendant les années 70.. et non le speed ne m’a jamais rendu violent et il a plutot augmenté mon niveau de peur (crises de paranos).
    Mais Il y eu aussi de bons cotés: rien de mieux que le speed pour ecouter du rock pour faire des courses de solex pour draguer une fille etc. On était une bande de copains et l’on se payait des crises des rires – OK les descentes etaient dures après une semaine de speed – On dormait un peu on se forcait a bouffer et on se lavait les dents – personne est mort. Ce fut la période la plus « up » de mon parcours d’ud. Après vint l’heroine et j’ai adoré mais cette drogue alors chère posait d’autres problèmes.
    Au fait je ne peux plus me connecter car suite a un crash d’ordi je n’ai plus acces a l’adresse email que je vous ai donnée lors de mon inscription et ai paumé mon pw( hotmail) – comment faire?
    Merci ne pas publier mon email sur wanadoo!!!
    A bientot j’espere sur le forum…

    Répondre
    1. olivet

      LA REPONSE DE BERTRAND LEBEAU

      Je réponds à la personne qui n’est « pas trop d’accord » avec ce que
      j’ai écrit sur le Captagon et plus généralement sur les speed. J’ai
      peut-être un peu noirci le tableau. C’est une déformation
      professionnelle. Les jeunes gens qui s’amusent comme des petits fous
      avec les stimulants ne viennent pas me consulter. Je vois plutôt ceux
      qui sont en vrac. Mais je maintiens que les speed qui font disparaitre
      la sensation de fatigue et de faim, qui donnent un sentiment de toute
      puissance euphorique sont des substances assez dangereuses pour la
      santé mentale et physique. A preuve l’épidémie de consommation au
      Japon après la seconde guerre mondiale et la situation actuelle en
      Thaïlande et dans d’autres pays d’Asie. Je n’ignore pas non plus
      qu’après la seconde guerre mondiale, les pays européens ont été
      reconstruits à coups de dexamphétamine (Maxiton et Corhydrane) qu’on
      prescrivait alors comme des cachoux.Toutes sortes de gens distingués,
      à commencer par des écrivains ou des chercheurs, adoraient la
      tachypsychie que provoquent les amphèts mais restaient discets. La
      consommation lourde, cependant, aboutit presque toujours à un syndrôme
      d’épuisement et les descentes laissent un souvenir amer. Comme disait
      Nietzsche, qui veut aller vers les somments doit être prêt à affronter
      les gouffres.Enfin,je ne pense pas que les speeds rendent
      nécessairement violent et sanguinaire même si les actes auto-agressifs
      et hétéro-agressifs (pardon pour le jargon) sont loin d’être
      exceptionnels. Notre époque est dominée par les stimulants : coke,
      MDMA, Meth (la pervitine allemande synthétisée en…1938),
      Cathinones…On les utilise pour faire l’amour (chem-sex) mais aussi
      la guerre. C’est d’ailleurs comme cela que l’histoire a commencé. De
      là à faire du Captagon la « drogue du jihadiste », il y a un pas que
      j’ai tenté de ne pas franchir. Bref, je crois que nos désaccords
      existent mais portent sur des nuances. C’est l’histoire du verre à
      moitié plein et à moitié vide. Je vous rends donc des points : oui on
      peut beaucoup s’amuser sous speed. Mais…

      Bien à vous. BL

      Répondre
  2. Clodb84

    Je ne suis pas trop d’accord avec votre article sur le captagon et le speed.
    J’en ai pris bcp et jusque dans les années 90.Speed acheté a Dam sous forme de cristaux et injecté, captagon, ordinator….. J’en ai surtout pris pendant les années 70.. et non le speed ne m’a jamais rendu violent et il a plutot augmenté mon niveau de peur (crises de paranos).
    Mais Il y eu aussi de bons cotés: rien de mieux que le speed pour ecouter du rock pour faire des courses de solex pour draguer une fille – etc. On était une bande de copains et l’on se payait des crises des rires – OK les descentes etaient dures après une semaine de speed – On dormait un peu on se forcait a bouffer et on se lavait les dents – personne est mort. Ce fut la période la plus « up » de mon parcours d’ud. Après vint l’heroine et j’ai adoré mais cette drogue alors chère posait d’autres problèmes.
    Au fait je ne peux plus me connecter au forum car suite a un crash d’ordi je n’ai plus acces a l’adresse email que je vous ai donnée lors de mon inscription et ai paumé mon pw( hotmail) – comment faire?
    Merci ne pas publier mon email sur wanadoo!!!

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