Prévention côté sœurs

écrit par Les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence, le 05-08-2015 Thème : Auto-support, Associations.

Photo : Les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence – Le Couvent de Paris © Soeur Ranya // Graphisme : WATH

Quand Asud nous a proposé d’écrire un petit article « du point de vue des Sœurs », ce fût à la fois un honneur et une crainte. Qu’allions nous bien pouvoir dire de plus ? Et puis, on s’est dit qu’on allait faire avec ce qu’on voyait en sortant dans la rue, dans les bars, en parlant avec les gens, en allant à la rencontre de tous.

D’abord, un peu de contexte : depuis 1979, les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence s’évertuent à être les bonnes sœurs de toutes les personnes qui se reconnaissent dans leurs valeurs. Avec notre folie, nos couleurs, nous allons à la rencontre des gens dans les bars, les boîtes, dans les soirées, sur le trottoir. Nous écoutons ce qu’ils ont à nous dire, leurs coups de gueule, de cœur ou de cul. Nous partageons avec joie, paillettes et doutes, sans jugement et surtout, sans culpabilité.

Aussi, est-ce de là que nous parlons. Du trottoir. Certains s’arment de chiffres, de statistiques, d’études et de sondages. Nous, les Sœurs, ne sommes que les passeuses de ce que nous disent les gens. Un peu comme un thermomètre de la rue, un joli thermomètre, tout en cristal et qui vibre légèrement quand tu te le mets dans le… Mais je m’égare.

Un manque criant d’information

Aujourd’hui, nous ne croisons que très rarement des « usagers de drogues ». Non pas que les gens ne se droguent plus, mais ils ne s’identifient pas comme tels. Ni consommateurs, ni usagers, juste des gens qui tapent de temps en temps, certains week-ends ou la plupart. C’est chez les plus jeunes que cette absence de sentiment d’appartenance à une communauté qui tournerait autour de la drogue est la plus frappante. Chez certains trentenaires et au-delà, on trouve encore quelques spécimens, mais en dessous, c’est Waterloo, morne plaine.

Les paras de MD se gobent comme des Smarties [Tu m’diras, j’ai pas fait les raves des 90’s où l’ecsta devait pas être pris autrement], le peu d’infos qu’on a s’échange entre copains, et les rares associations parlant de produits dans les boîtes passent, au mieux, pour des extraterrestres un peu allumés. Et pourtant, dès qu’une Sœur pointe le bout de son nez et lance la conversation sur la prise de produits, le besoin d’information se fait criant. Tenez, pas plus tard qu’il y a un mois, j’apprenais à des vingtenaires, pourtant bien fêtards, l’importance de l’hydratation quand on tapait. Les yeux ébahis, ils étaient fascinés et demandaient encore plus d’informations, s’étonnant eux-mêmes de leurs lacunes. Vous verriez aussi le succès que l’on a quand on débarque dans un bar avec des « Roule-ta-paille ». Tout d’un coup, t’as la classe à Dallas et tu te retrouves à expliquer qu’il faut bien écraser la coke avant de sniffer. Oui, on en est là. Dans des bars « branchés », à Paris, en 2014.

Évidemment, mieux vaut faire sa discrète. Tous les patrons de bars et de boîtes (en tout cas, les bars du centre parisien où l’on traîne nos guêtres le plus souvent) sont catégoriques : « On ne se drogue pas chez moi, jamais, même dans les chiottes, de toute façon, y a un videur. » Alors pourquoi faire de la prévention si personne ne tape ?

Ni drogué, ni tox, ni simple usager

Coke, MD, champi, ecsta, speed sont les noms de drogues qui reviennent le plus souvent à nos oreilles. Et à chaque fois, le même vide intersidéral quand on attaque le B-A BA de la Réduction des risques (RdR). Et à chaque fois, la même pudeur en refusant de s’identifier comme consommateur. Comme si le consommateur était une personne forcément polytoxicomane, en grande précarité, dans des addictions infernales. Comme si le consommateur n’était pas un voisin de palier, une cousine, un collègue, une amie, un neveu. Comme si le consommateur n’était personne et surtout pas soi-même.

Cela rend notre travail compliqué, on se retrouve souvent à faire du billard à trois bandes. Mais ce n’est pas le plus problématique. Depuis quelques années, parmi les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes, nous avons pu constater l’émergence d’une nouvelle pratique, le slam. J’insiste sur « pratique » car c’est ce dont il s’agit. Et si de nombreux médias ont souvent parlé de « nouvelle drogue du sexe », c’est un amalgame. La nouvelle drogue en question, c’est la méphédrone et ses dérivés. Le slam, c’est l’acte de s’injecter des produits psychoactifs par voie intraveineuse, quels que soient les produits – les personnes ne sont parfois même pas certaines des produits qu’elles s’injectent. Le but de tout ça, c’est de baiser.

Seulement, le slam se passe principalement derrière des portes closes. Lors de soirées « sexe » à deux ou à plusieurs. La seule prévention est souvent le fait de la personne qui « initie » et au bout de quelques heures de baise, l’hygiène, le non-partage des seringues et la stérilisation ne sont plus que de vagues notions rarement mises en place. Que cette pratique soit occasionnelle ou régulière, il ressort une fois de plus un refus d’identification : on n’est ni « drogué », ni « tox », ni même simple « usager de drogues ». Juste un flou artistique qui permet de se sentir bien loin des différentes campagnes de prévention. Ce n’est qu’une fois la tuile prise en pleine tronche (séroconversion, abcès aux veines…) et arrivés dans un circuit médical que les « slammeurs » commencent à demander des informations et à se tourner vers des structures adaptées.

H2O is goodComment faire de la prévention et de la RdR ?

Tout cela nous pose de nombreuses questions. Comment faire de la prévention et de la réduction des risques quand les personnes qui consomment ne se considèrent même pas comme « des gens prenant des drogues » ? Comment atteindre des personnes on ne peut plus éloignées des différents espaces de prévention ? D’où vient cette forme de déni vis-à-vis des drogues ? Comment peut-on prendre régulièrement un produit sans s’identifier comme consommateur ? Et surtout, à quel moment, nous, associations, avons nous perdu contact avec ces personnes, jeunes et moins jeunes ?

Tout cela nous préoccupe, nous interroge. Faire de la RdR sans en avoir l’air a ses limites et une prise de conscience devient de plus en plus urgente. Non, boire du vin à table ne fait pas de vous un alcoolique, tout comme taper un trait en soirée ne fait pas de vous un toxicomane. Mais il n’empêche que le buveur est au courant des effets de l’alcool quand le sniffeur de coke en a vaguement entendu parler et attendra un début d’addiction ou un bad trip un peu violent pour s’informer.

Ce n’est pas un tableau très reluisant, c’est même plutôt triste et un peu glauque. Mais c’est pourtant celui d’une génération qui arrive à l’âge adulte alors qu’on lui rabat que la crise est partout, que les temps sont durs et graves et que l’insouciance, c’était pour les trente glorieuses et la retraite, pour les baby-boomers. Une génération sous pression qui s’échappe comme elle peut, avec la ferme intention de ne pas se laisser emmerder, pendant qu’elle plane, par des associations perçues comme barbantes et ennuyantes.

Plutôt que d’attendre un éventuel « sursaut » de conscience de la part des jeunes, il serait temps de réfléchir à pourquoi les associations ont disparu des lieux festifs à quelques exceptions près (et à l’exclusion des teufs, raves et autres free parties). Pourquoi n’y a-t-il personne dans les bars ? Les boîtes de nuit ? Pourquoi les pouvoirs publics se contentent-ils de spots de prévention absurdes diffusés avant les 20h de France 2, qui servent surtout à faire peur aux parents – je me souviens d’un spot où basiquement, la nounou tapait de la coke pendant que le petit dormait en attendant le retour des parents… – plutôt que de s’adresser directement aux consommateurs ?

Rares sont les associations présentes activement sur le terrain des drogues auprès de ces populations urbaines et les militants sont soit épuisés de se battre contre des moulins à vent, soit sous-formés. Les besoins sont criants, les gens sont en demande, mais le sursaut se fait encore et toujours attendre. En écrivant ceci, on espère (r)ouvrir des discussions et on a hâte d’échanger pour faire avancer les choses. On vous attend sur le trottoir et d’ici là, tachez d’être heureux.

Sœur Rose de la Foie

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