Berlin quand tu nous tiens !

écrit par Speedy Gonzalez, le 30-03-2015 Thème : Hépatites / VHC, TSO, Salle de conso, Droits des usagers, VIH / SIDA.

Aussi incroyable que cela puisse paraître, l’usage de drogues et l’hépatite C (VHC) n’ont jamais été l’objet exclusif d’une conférence internationale en Europe, jusqu’à celle de Berlin en octobre 2014. Pourtant, 67% des 15 millions de personnes infectées par le VHC en Europe sont ou ont été des usagers de drogues ! La Déclaration de Berlin marquera-t-elle la fin de l’omerta sur le VHC et les UD ?

La veille de la conférence, j’atterris à Berlin avec d’autres assos européennes d’UD. Asud a en effet été invitée par les organisateurs, l’ONG Correlation pour montrer des exemples d’actions réalisées par des asso d’UD1 contre cette « véritable bombe virale à retardement », selon l’OMS.

Des UD bien présents

Le lendemain, la conférence ouvre ses portes pour deux jours de travail. Sachant que les assos d’UD sont le fer de lance de la RdR, Correlation a eu le souci de respecter un certain équilibre entre leurs interventions et celles des professionnels, des chercheurs et des décideurs en matière de santé publique. Combien de fois a-t-on parlé de nous sans nous ? Ici, ce ne fut pas le cas. Cette conférence a d’ailleurs commencé par la projection de la vidéo Liver or Die2 réalisée par Berne, un vieux complice et ami d’Asud, de l’asso suédoise SDUU. Cette présentation efficace et didactique donne enfin la parole aux UD sur le VHC, sa prise en charge, la stigmatisation des UD, l’attitude du corps médical, etc. Des sujets repris au cours de ces journées, notamment par Marco Jess, président de JES Bundesverband (l’asso d’UD allemande) et d’autres, sur le VHC, ses spécificités virales (long développement, modes de transmission, forte résistance en dehors du corps humain qui le rend 10 fois plus contagieux que le VIH…), mais aussi la faiblesse de sa prise en charge par les pays, même les plus concernés. Pourtant, cette maladie touche désormais plus de 185 millions de personnes dans le monde, entraînant chaque année la mort de 350 000 d’entre elles, soit environ 1 000 morts par jour selon l’OMS !

L’espoir côté traitements

L’une des idées phares de ce congrès a sans nul doute été la situation totalement nouvelle que représente l’arrivée des derniers traitements, qui devrait signifier l’éradication de l’hépatite C. En effet, les « antiviraux d’action directe » (DAAs en anglais) n’ont plus rien à voir avec le traitement interféron/ribavarine, aux nombreux et souvent terribles effets secondaires, responsables de fréquents abandons ! Désormais, grâce aux DAAs, nous avons, suivant les molécules, un traitement de 3 à 6 mois maximum, des effets secondaires très limités en nombre et en intensité, et le plus important, un taux de guérison supérieur à 95%. Contrairement au VIH, le VHC peut donc être totalement vaincu, mais deux grands obstacles subsistent à cette happy end : d’abord, l’insuffisance du dépistage de cette maladie silencieuse qui ne fait souvent parler d’elle que lorsque son stade est trop avancé, dépistage qui doit aller de paire avec une prise de conscience générale des patients, mais aussi du corps médical et des États. Car il ne suffit pas de guérir de son hépatite C, il faut le faire avant que le virus n’ait eu le temps d’entraîner un cancer du foie ou une autre pathologie mortelle, comme on en voit trop ! Désormais plus fiables, rapides et bon marché qu’avant, les nouveaux tests de dépistage (TROD) doivent être proposés systématiquement aux principaux groupes cibles (UD, détenus…), qui sont justement les moins dépistés. Sans oublier le reste de la population ! Les personnes non UD constituent l’immense majorité en Égypte où le VHC (surtout le génotype 4) touche 14% de la population, la plus haute prévalence dans le monde. Elles furent contaminées lors d’actes médicaux (en partie dû à des campagnes de vaccinations !) ou dentaires, non respectueux de la stérilisation des instruments.

Un prix abusif

Deuxième obstacle : le prix scandaleusement exorbitant et non justifié de ces nouvelles molécules, comme celle du labo Gilead qui remporte la palme avec le sofosbuvir dont le coût s’élève en France, selon Médecins du monde, à 41 000 € pour trois mois de traitement. Soit, pour les 55% des 232 396 patients ayant besoin d’être traités en urgence, un peu plus du montant total du budget 2014 de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris ou 4 fois ce que notre pays donne au Fonds mondial contre le sida, la tuberculose et le paludisme ! Selon les pays, ce coût énorme va donc au mieux mettre en péril l’équilibre financier de leur Sécurité sociale, au pire, les en exclure et les réserver aux seuls pouvant se les payer ! Ce prix abusif oblige actuellement à traiter en priorité avec les DAAs les patients qui ont une fibrose au stade F3, les coïnfectés VIH/VHC, ceux qui ont préalablement échoué au traitement interféron, etc. Ce n’est pas tolérable ! Il est tout à fait possible d’offrir enfin à tous des traitements courts, bien moins toxiques et doublement efficaces, si leur prix est en rapport avec l’effort de recherche réalisé. Or on est loin du compte ! Selon MdM, si l’on inclut cet effort dans le prix de chaque comprimé de sofosbuvir, il reviendrait à 200 $. Pourquoi est-il donc vendu 600 $ ? Si l’on peut compter sur l’arrivée d’autres molécules et l’effet concurrence pour faire baisser les prix, la société civile et les assos ne doivent néanmoins pas hésiter à redoubler les pressions par des campagnes de boycott des produits ou des actions spectaculaires pour faire accepter aux récalcitrants qu’il vaut mieux gagner moins mais conserver une bonne image. Si la situation sanitaire l’exige, il faut que les gouvernements décident enfin de placer la santé publique au-dessus des intérêts privés, et de ne plus invoquer les règles du commerce mondial pour les préserver. Comme naguère pour le VIH, c’est aujourd’hui le cas pour le VHC, dont le développement exponentiel ne fera que renforcer l’urgence. Il est temps de prendre les grands moyens car l’éradication totale du VHC est à portée de main !


Notes :

1/ Nos lecteurs connaissent notre travail qui remonte à plus de dix ans pour le VHC, que l’on peut consulter sur http://asud.org/themes/vhc (rubriques anciens N° et Hépatite C).

2/ « Le Foie ou Mourir », jeu de mot en anglais entre liver et live (vivre) et parodie du titre du fameux James Bond Live and let die.

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