L’autosupport dans la réduction des risques

écrit par Fabrice Olivet, le 23-01-2013 Thème : Auto-support.

En 1993 la réduction des risques à la française est en pleine ascension. Le collectif Limiter La Casse et sa présidente Anne Coppel incarnent la volonté de certains acteurs du soin de s’adjoindre d’autres volontés pour jeter un pont entre la société et les usagers de drogues. Les États-généraux Drogues et Sida de 1994, clôturés par Simone Weil en personne, célèbrent une nouvelle alliance: professionnels du soin, militants de la lutte contre le sida et .groupes d’auto-support. Cette inclusion des usagers dans le champ thérapeutique de la toxicomanie est une marque de fabrique, celle de la réduction des risques réagissant à la « psychologisation » des questions de drogues. Symboliquement, la présence à parité d’Asud aux côtés de Aides et Médecin du Monde est une provocation vis à vis de l’orthodoxe « soin aux toxicomanes ».
L’année d’après, une nouvelle alliance est proclamée. Il s’agit du partenariat entre Aides, Médecin du Monde et la Mutualité française. Cherchez l’erreur. Qui donc s’est trouvé évincé de ce nouveau protocole, dénoncé à l’époque par le président d’Asud, Jean-René DARD? Cette évolution illustre bien le problème posé à la réduction des risques par le retard français en matière de drogues. Les solutions strictement médicales comme la dispensation de subutex ont rapidement progressé, les ambitions sociales et politiques sont restées lettres mortes. A cet égard, la courte histoire de l’auto-support français est révélatrice.

L’alliance

En 1992, lors de la création d’Asud, l’idée de constituer une association d’usagers de drogues est appuyée par les acteurs de la réduction des risques.

Abdallah TOUFIK, membre fondateur, est un sociologue du CRIPS, Anne COPPEL et Bertrand LEBEAU, animateurs de LIMITER LA CASSE, sont très proches des militants d’Asud. Parallèlement, d’autres groupes plus éphèmères voient le jour, comme ASB, le SAS ou Méthavih. En 1995, apogée du développement de l’auto-support, une vingtaine de groupes Asud existent en France, souvent en liaison étroite avec les pôles de Aides ou Médecins du Monde. La lutte contre le sida reste le le cadre de la collaboration entre usagers et acteurs de santé. L’épidémie a mis en évidence les carences sanitaires de la prise ne charge traditionnelle. Médecins pionniers de la substitution ou militants de Aides et d’Act-up, tous sont partisans d’une redéfinition de la place accordée aux usagers dans la perspective d’une meilleure prise en charge. Hélas, qu’il s’agisse de substitution ou d’accès aux seringues, la réduction des risques se heurte au carcan répressif de la loi de 70. L’accès aux soins des usagers de drogues s’effectue grâce à une succession de dérogations légales au principe de répression. Ce coin enfoncé dans la loi permet également le déblocage de la question du cannabis. En 1993, le CIRC, emmené par Jean-Pierre GALLAND, relance l’Appel du Dix-huit Joints, tombé dans l’oubli depuis 1976.Les droits de l’usager à consommer librement d’une part, et la catastrophe sanitaire du sida d’autre part servent d’argumentation au Mouvement de Légalisation Contrôlée de l’avocat Francis CABALLERO. Même la vieille garde des intervenants en toxicomanie, réunie au sein de l’A.N.I.T., se prononce publiquement pour la dépénalisation en 1994.Malheureusement, cette euphorie est de courte durée.

Médecins contre psy

Initiée par quelques médecins d’avant-garde comme Jean CARPENTIER, la substitution est l’arme des généralistes contre les « psy ». traditionnellement les praticiens de ville se méfiaient des toxs. Souvent fébriles, parfois menaçants, les usagers en manque d’héro ont constitué le cauchemar moyen du cabinet de consultation. A l’exception des amateurs de palfium, dolosal et autres ampoules injectables, champions pour se procurer une ordonnance (souvent contre une forte somme), la plupart des ud étaient automatiquement dirigés vers le « psy », psychiatres, psychanalystes, et autres psychologues. Cette chasse gardée, on ne le dira jamais assez, s’est pratiquée aux dépens de usagers. Expulsés du droit commun par la loi de 70, « le toxicomane », était aussi indésirable à l’hôpital que dans le reste de la société. Le succès immédiat des programmes méthadone et surtout celui du subutex, a mis en évidence la supériorité tangible d’une prescription de stupéfiants sur une hypothétique « guérison » psychanalytique après sevrage. Cette rationalisation de la prise en charge devint l’argument majeur de la médicalisation de la question des drogues.

Le complot des blouses blanches

Et les usagers dans tout ça? Telle est bien la question. La mise en service d’une molécule pouvant être prescrite par le généraliste du quartier, dans un cadre réglementaire normal, avec carte de sécu et secret médical, était une aubaine pour les médecins comme pour les usagers.

blouse_blancheFini l’anonymat et son caractère d’exception. En permettant aux usagers de quitter leur défroque de délinquants, la substitution leur offre une porte d’entrée dans la société. Hélas le pyjama du malade chronique allait se révéler autrement handicapant pour prétendre à la qualité de citoyen. Avec son « médicament-qui-soigne-le-manque », la substitution a médicalisé tout le secteur de la réduction des risques. Le deal du pouvoir était clair: O.K. pour les centres métha et le subutex (molécule favorite des prescripteurs), mais finis les enfantillages, la dépénalisation, la parole aux usagers et autres divertissements. Les pionniers de la rdr, devenus directeurs de centres étaient peu enclins à continuer le combat de l’anti-prohibition aux côtés de leurs nouveaux patients. Malgré l’évidente impuissance de la médecine à résoudre des problèmes sociaux de plus en plus omniprésents, la réduction des risques est devenue une affaire de blouses blanches.

Le résultat ne s’est pas fait attendre. Le CIRC, rendu vulnérable par son désintérêt des questions sanitaires, subit dés 1995 une répression sans équivalent. Jean-Pierre Galland est depuis régulièrement condamné pour délit d’opinion. Parallèlement, l’image des usagers s’est encore dégradée aux yeux du public. Le toxico reste décidément un objet de mépris pour toutes les catégories sociales. Dans les cités, la « chasse aux toxs » s’est répandue au même rythme que les pit-bulls. Dans les médias, si… la presse semble pencher pour une relative indulgence envers le chichon, s’est pour mieux crier haro sur les autres drogues. A cet égard, le traitement réservé à Asud est exemplaire. Au temps de l’union sacrée, l’existence d’une association d’usagers n’avait pas laissé les médias insensibles. Invité à Savoir Plus Santé, à la Marche du Siècle, au Cercle de Minuit et chez Dechavanne, le président d’Asud s’est exprimé fréquemment au nom de l’auto-support en 94-95. Mais sa présence était clairement liée à sa qualité de méthadonien. Invité à témoigner sur les bienfaits du médicament qui soigne le manque sans donner de plaisir, Jean-René avait fort à faire pour sortir de sa position de représentant des malades. Pris dans les filets de la médicalisation, notre présence dans les médias n’a cessée depuis d’être cantonnée à la représentation du malade au détriment de celle du citoyen.

Cette situation n’est pas sans provoquer quelques débats internes. En effet, l’essoufflement des grandes associations de lutte contre le sida déséquilibre un peu plus le rapport des forces entre secteur militant et secteur médical au sein de la rdr. La tentation est grande pour Asud de jouer carrément la carte du soin en profitant des dispositions réglementaires qui garantissent une représentation obligatoire des associations de malades au sein des institutions. Cette option est en débat, elle se heurte au souci d’authenticité de certains militants qui veulent continuer « à représenter les toxs » sans compromis. Ce voeu pieu risque hélas de n’être qu’une déclaration d’intention dés lors qu’il s’agit de faire bouillir la marmite. Avons-nous intérêt à pratiquer la politique de la chaise vide quand bien même nous désapprouvons l’orientation générale du débat? La solution n’est-elle pas de trouver de nouveaux alliés du côté de l’anti-prohibition tout en maintenant des positions chèrement acquises au sein des institutions de soin. L’alliance des usagers et du secteur médical fut une étape nécessaire pour convaincre la société de l’echec sanitaire de la guerre à la drogue. Il nous faut maintenant d’autres compagnons pour mettre en évidence l’ échec moral de la guerre contre les drogués.

L’autosupport dans la réduction des risques en 2001

Aujourd’hui, l’autosupport est principalement incarné dans la réduction des risques par 3 structures : ASUD, Techno+ et les groupes rdr de Aides.
Le CIRC, toujours présent dans les médias, n’a pour l’instant pas pu ou pas voulu jouer la carte de la réduction des risques, il est vrai très aléatoire dés lors que l’on ne s’intéresse qu’au seul cannabis.

Asud décline ses activités au travers de 3 Programmes d’Echanges de Seringues (PES), 2 « boutiques », et une coordination nationale, également dépositaire du journal d’Asud. Ces actions sont financées à peu près à parité entre les fonds publics (DDASS/DGS) et Ensemble Contre le Sida. De plus quatre autres groupes Asud fonctionnent grâce au bénévolat et ne bénificient pas ou très peu de financement pour le fonctionnement de leur structure. Asud-national a initié une action de réduction des risques dans les milieux festifs (raves, concerts…) financée depuis 1999 par la MILDT. Le journal est édité à 20 000 exemplaires et paraît trois fois l’an. Toutes ses actions sont insérées dans le tissus associatif de la réduction des risques et occasionnent de nombreux partenariat avec Aides, MdM ou l’Association française de Réduction des risques (AFR). Cette dernière structure partage des locaux avec Asud-national depuis août 2000.

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