Salle de consommation : revue de littérature internationale

écrit par Bernard Bertrand, le 09-05-2010 Thème : Politique, Salle de conso.

Apparues au Royaume-Uni et aux Pays-Bas dans les années 1960, les Salles de consommation de drogues à moindres risques (SCMR) telles que nous les connaissons aujourd’hui ont pris forme dans le milieu des années 1980. D’abord en Suisse (1986), en Allemagne (1994) et aux Pays-Bas (1996), puis dans d’autres pays comme l’Espagne, le Luxembourg, la Norvège, l’Australie et le Canada dans les années 20001. Différentes publications permettent désormais d’en démontrer l’efficacité.

De nombreux documents examinés par des pairs ou issus de la littérature grise2 – notamment Suisse et Canadienne –présentent ou évaluent des études sur le fonctionnement et l’incidence des SCMR. Nous nous sommes principalement intéressés à 3 évaluations internationales basées sur les revues de la littérature et des statistiques internes de ces SCMR : celles de l’European Monitoring Centres for Drugs and Drug Addiction3, du National Drug and Alcohol Research Centre d’Australie4 et de l’Institut national de santé publique du Québec5. Nous avons également étudié les évaluations nationales existant sur les SCMR de Genève, Bâle et Bienne (Suisse), Berne (Allemagne), Vancouver (Canada), Sydney (Australie) et Oslo (Norvège).

Réduire les risques…

D’après K. Dolan et al. (2000), D. Hedrich (2004) et L. Noel et al. (2009), la population visée par les SCMR a été atteinte dans tous les pays où elles ont été implantées. Il s’agit surtout de consommateurs de drogues de longue date, de ceux qui consomment leur substance dans les espaces publics ou semi-publics, de consommateurs « sans chez eux » ou ayant recours à la prostitution. Les SCMR permettent également de toucher une partie de la population vieillissante des consommateurs de drogues. Certaines salles suisses possèdent des prestations spécialement destinées aux femmes avec plages horaires spécifiques et possibilité de consulter un gynécologue, par exemple. Enfin, les SCMR reçoivent de nombreuses personnes n’ayant jamais eu de contact antérieur avec des structures de soins et permettent de créer un contact avec une population qui n’aurait pas forcément recherché d’aide. Elles permettent d’avoir accès à une médecine de premier recours et aux systèmes de soins. De nombreuses études démontrent en outre un effet positif en matière de « ré-insertion » sociale : de nombreux consommateurs restaurent en effet leur identité et leurs liens sociaux grâce au sentiment d’appartenance à un groupe ou au contact et aux échanges constructifs avec les intervenants (F. Benninghoff et al., 2003).
En favorisant l’accès à l’information, à l’éducation et à du matériel stérile, les SCMR aident par ailleurs à réduire les conduites à risque et la mortalité liée aux overdoses. La grande majorité des consommateurs estime ainsi avoir amélioré ses conditions de consommation et selon l’évaluation réalisée au Quai 9 (Genève), seule une fine minorité de consommateurs persiste dans des pratiques à risque. Si la prévalence du VIH a considérablement diminuée, il n’existe à ce jour très peu d’études épidémiologiques sur le lien SCMR/diminution de la prévalence VHC6. Le MSIC Evaluation Committee (2003) montre toutefois que les nouveaux cas d’hépatite C (diagnostiqués entre 1998 et 2002) ont continué à augmenter dans tout Sydney, sauf dans le quartier d’implantation de la SCMR !

… et les nuisances

Les SCMR permettent une diminution des consommations dans les lieux publics ou semi-publics. Dans un sondage effectué auprès de consommateurs de salles allemandes, 31% des répondants estimaient que cet aspect était l’un des principaux points positifs des SCMR et qu’ils aimeraient ne plus avoir à consommer dans des scènes ouvertes. Ce type de structures était le lieu de consommation principal de 64% d’entre eux (D. Hedrich, 2004). Un questionnaire passé auprès de consommateurs de structures bas seuil sans SCMR dans la ville de Lausanne a démontré, à l’inverse, que 60% des répondants consommaient à domicile (T. Huissoud, S. Arnaud et F. Dubois-Arber, 2005). Une étude française sur la perception de l’utilité des SCMR (B. Bertrand, 2001) révèle pour sa part que 56,6 % de la population interrogée est favorable à ce type de structure.
Des enquêtes réalisées auprès du voisinage, de différents acteurs politiques et de policiers montrent une diminution des nuisances publiques, et notamment du nombre de seringues souillées laissées sur la voie publique. N. Boyd (2008) a démontré que la délinquance (trafic, incivilité, prostitution, crimes violents, etc.) avait diminué après l’installation d’Insite (Vancouver). À noter, que les auteurs insistent sur le fait que les SCMR ne peuvent pas à elles seules enrayer les différents processus menant les consommateurs de substances à la commission d’actes délictueux.
Dr. A. M. Bayoumi (2008) a établi l’existence d’un lien de cause à effet entre Insite (Vancouver) et la question économique pour la cité. Les économies s’élèveraient ainsi à 10,3 millions d’euros et 920 années de vie gagnées en dix ans, en supposant que le seul effet d’une SCMR soit de réduire le partage de seringues, 14,7 millions d’euros et 1 175 années de vie gagnées si on estime que les SCMR ont également un rôle dans l’éducation à l’injection, donc sur la santé globale des personnes.

Meilleure gestion des consommations

Parmi les arguments s’opposant à l’idée même de l’ouverture d’une SCMR, D. Hedrich (2004) évoque la banalisation hypothétique de la consommation de drogues qui pourrait, selon certains, aboutir à un maintien ou à une augmentation de la consommation, voire à une augmentation du taux de mortalité. En réalité, aucune étude ne démontre ce risque (F. Zobel et F. Dubois-Arber, 2004). Dans l’évaluation de Quai 9 (Genève), F. Benninghoff et al. (2004) montrent un lien de cause à effet entre d’une part, une meilleure gestion ou une diminution de la consommation et d’autre part, l’espace créé par les échanges avec les intervenants, le temps d’attente pour entrer en salle de consommation et une plus grande tranquillité dans l’acte de consommer.
Autre hypothèse soulevée par ces auteurs : rendre la consommation aussi confortable pourrait créer une habitude à fréquenter ces locaux et entraver ainsi la volonté des usagers d’accéder à l’étendue des offres médicales existantes ou de débuter un traitement. La majorité des utilisateurs des SCMR sont pourtant en traitement, et il n’y a pas d’impact négatif sur le maintien de celui-ci (F. Zobel et F. Dubois-Arber, 2004).Le MSIC Evaluation Committee (2003) montre au contraire que les demandes de sevrage et de traitement de substitution ont augmenté de 30% depuis l’ouverture d’Insite (Vancouver).

Alors que les oppositions françaises à l’implantation expérimentale de SCMR reposent plus sur un discours moralisateur que sur les résultats de recherches scientifiques, l’analyse de la bibliographie sur les SCMR démontre qu’il n’y a aucun effet néfaste sur les personnes et sur l’environnement. Comme le soulignent L. Noel et al. (2009), les SCMR sauvent des vies à court terme et permettent à long terme une réinsertion dans un mode de vie plus « classique ».


1) On compte aujourd’hui 78 SCMR officielles réparties dans 44 villes dans le monde, la majorité sur le sol européen (31 aux Pays-Bas, 17 en Suisse, 20 en Allemagne, 6 en Espagne, 1 au Luxembourg, 1 en Australie, 1 au Canada et 1 en Norvège).
2) La littérature examinée par des pairs fait référence à des documents soumis à des experts du domaine qui les évaluent avant leur publication. La littérature grise fait référence à des documents qui ne transitent pas par le circuit habituel de la recherche universitaire (documents gouvernementaux, thèses, rapports scientifiques…). Bibliographie disponible sur www.salledeconsommation.fr / rubrique Littérature.
3) Dagmar Hedrich, European report on drug consumption rooms, OEDT, 2004.
4) Kate Dolan et al., Drug consumption facilities in Europe and the establishment of supervised injecting centers in Australia, Drug and Alcohol Review n°19, 2000, p.337-346.
5) Lina Noel et al., Avis sur la pertinence des services d’injection supervisée. Analyse critique de la littérature, INSP Québec, juin 2009.
6) Les SCMR ont été mises en place pour lutter contre le VIH à une époque où les hépatites étaient encore mal connues. L’attention était portée sur le non-partage de seringues, pas sur celui du petit matériel (cuillère, filtre, eau…), ce qui est chose faite aujourd’hui. Il faudra attendre de nouvelles études scientifiques pour valider l’hypothèse que les SCMR ont une incidence réelle sur la prévalence des hépatites.

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