Salle de consommation : un Ovni dans la réduction des risques

écrit par Pierre Chappard, le 25-03-2010 Thème : Politique, Salle de conso.

Qui aurait pu se douter, lors de l’installation de la vraie-fausse salle de consommation du 19 mai, que les salles de consommation prendraient autant d’importance dans le champ de la réduction des risques ? Un Ovni médiatico-politico-addictologique qui fait poindre l’espoir qu’une vraie salle voit le jour à Paris fin 2010.

Pour marquer la Journée mondiale des hépatites, un collectif d’associations dit « Collectif du 19 mai » (Asud, Anitea, Act Up-Paris, Gaïa-Paris, Safe, Sos Hépatites-Paris, salledeconsommation.fr) installe une salle de consommation à moindres risques (SCMR) dans les locaux d’Asud. Une vraie salle, équipée en matériel stérile et tenue par des professionnels de santé… mais sans consommation de drogues, pour ne pas mettre les usagers en danger avec la loi. Un symbole destiné à faire parler de ce que le plan national de lutte contre les hépatites a sciemment évité : l’acte de consommation. L’effet médiatique est au rendez-vous, inespéré : de très nombreuses visites et près d’une trentaine d’articles et reportages, dans les journaux, les gratuits, à la radio, la télé, et sur la toile.

VRP des SCMR

Grâce à ce premier résultat et armés de dizaines d’études compilées par « The specialist » Bernard Bertrand , nous nous changeons en VRP des SCMR et allons taper aux portes des politiques : Jean-Marie Le Guen (député PS, adjoint au maire de Paris chargé de la santé), Michel Heinrich (député-maire UMP d’Épinal), Francine Bavay (vice-présidente du Conseil régional d’IdF chargée de la santé), Annick Lepetit (députée PS), Véronique Dubarry (adjointe au maire de Paris), Dominique Demangel (élue du XVIIIe arrondissement de Paris), Anne Souyris (conseillère régionale IdF), Jean-Luc Romero et la ministre de la Santé, Roselyne Bachelot, répondent présents et vont jouer un rôle dans la suite des évènements.

Interrogée le 4 novembre par Michel Heinrich qui lui demande, lors de la commission des Affaires sociales de l’Assemblée nationale sur le projet de loi de finances 2010, « si elle est prête à tenter une expérimentation » de SCMR, la ministre de la Santé répond que « les associations Asud et Anitea ont déjà été reçues à cette fin » et que « la décision d’ouvrir ou non, à titre expérimental, une salle de consommation sera prise au vu des conclusions de l’expertise collective sur la réduction des risques menée par l’Inserm » (voir encadré). Les résultats de cette expertise, dont une partie est consacrée aux SCMR, sont attendus pour le mois de juin. Passée relativement inaperçue, cette déclaration de Roselyne Bachelot est pourtant intéressante à double titre. D’abord, parce qu’il ne s’agit pas d’une fin de non-recevoir et que sa réponse est suspendue à des études scientifiques, ce qui l’affranchit des barrières idéologiques. Ensuite, parce que la ministre cite Asud à l’Assemblée nationale, ce qui n’est pas rien quand on se souvient de l’attaque frontale lancée en 2005 contre l’association par 78 députés UMP…

Emballement médiatique

Le 14 décembre, Jean-Marie Le Guen fait voter au Conseil de Paris une subvention de 26 000 € pour permettre à l’association Élus, santé publique et territoire (ESPT) d’organiser un séminaire d’élus locaux sur la question de l’ouverture des SCMR. Outre le vote, qui n’est qu’une formalité, Mr Le Guen a tout minutieusement préparé pour que le débat soit mis sur la place publique.
Le premier coup est lancé dans Le Parisien avec une interview du maire-adjoint chargé de la santé intitulée « Bientôt des salles de shoot en France ? ». Reprenant habilement l’argumentaire sur les SCMR, que ce soit au niveau de la réduction des risques – « il faut que les toxicomanes apprennent à gérer leur shoot car ces populations sont toujours victimes du sida et de l’hépatite C » – ou de la politique de la ville – « Ces lieux permettront d’éviter les effets portés à l’environnement. Les habitants confrontés aux drogués en ont assez de cette promiscuité » –, le discours de Le Guen est ciselé. Durant la semaine qui suit, c’est un nouveau déluge de reportages et d’interviews, non seulement du député PS mais aussi de membres du Collectif dans toute sa pluralité et sa complémentarité : un débat sur Public Sénat pour Jean-Pierre Couteron (Anitea), une interview de Jean-Louis Bara (Safe) sur BFM TV, de Safia Soltani (Act Up-Paris) dans Le Figaro, un passage dans l’émission « Revu et corrigé » de Paul Amar sur France 5 pour Pierre Chappard (Asud) et Élisabeth Avril (Gaïa)… (voir la revue de presse sur le site d’Asud).

De droite comme de gauche

Pour nos soutiens comme pour nos opposants, c’est aussi l’occasion de sortir du bois. Côté soutiens : Cécile Duflot, secrétaire des Verts, et William Lowenstein (clinique Montevideo) sur RTL, Patrizia Carrieri (Inserm) dans Libération, ou Anne Hidalgo (première adjointe au maire de Paris) sur Direct8. Côté opposants, c’est malheureusement sans surprise qu’Étienne Apaire, le président de la Mildt, s’oppose à la création de SCMR, « une forme de désespérance » qui revient, selon lui, « à baisser les bras » (LeMonde.fr), un discours qui rappelle celui des opposants à la réduction des risques. Prétendant qu’il n’existe « aucune étude permettant d’avancer que ce genre d’infrastructures aient un effet positif », il n’hésite pas à employer des arguments fallacieux. Opposants qu’on retrouve également du côté de l’UMP parisienne et de leurs chefs de file, Philippe Goujon (député-maire du XVe arrondissement) et Jean-François Lamour (président du groupe UMP de Paris) qui, suite au vote du Conseil de Paris, publient sur LeMonde.fr une tribune intitulée « Salle de shoot de la mairie de Paris, le raisonnement par l’absurde », dans laquelle ils déploient avec des mots chocs le même argumentaire réactionnaire que Mr Apaire, n’hésitant pas à comparer les SCMR à des « antichambres de la mort ».
La semaine s’achève en beauté le 18 décembre avec le vote du budget 2010 du Conseil régional au cours duquel les Radicaux de gauche (Rageap de Jean-Luc Romero) et les Verts (emmenés par Anne Souyris) demandent 500 000 € pour construire une SCMR en Ile-de-France. Sous pression, l’exécutif fait voter une subvention de 20 000 € supplémentaires pour le séminaire organisé par ESPT. Si le débat sur la subvention à la mairie de Paris était clivé politiquement entre la gauche et la droite, au Conseil régional d’Ile-de-France, tous les groupes politiques (PS, Rageap, Verts, Modem, UMP, Nouveau centre) votent en faveur de la subvention à l’exception, bien sûr, des partis d’extrême droite (Front national et Nationaux indépendants).

L’effet « boule de neige »

La trêve des confiseurs n’arrête ni le débat ni le travail du Collectif du 19 mai qui dépose, début janvier, un projet de SCMR à Paris au ministère de la Santé, projet qui devrait être étudié dans les prochains mois, en particulier sur ses aspects juridiques. Du côté de la presse, l’Agence de presse médicale (APM) révèle le 12 janvier que la « Commission nationale Addiction a pris position en faveur des salles d’injection » dans des recommandations visant à compléter le plan national de lutte contre les hépatites pour lequel elle avait rendu un avis négatif en mai 2009. Le même jour, le site d’Asud publie une « Lettre ouverte à M. Jean-François Lamour » de Christophe Mani, directeur de la SCMR Quai 9 à Genève, répondant à la tribune du député UMP sur Lemonde.fr. Enfin, le 21 janvier, LeMonde.fr publie un « Appel pour l’expérimentation d’espace d’accueil et de consommation de drogue à Paris », fruit de plus de trois mois de travail et de contacts du Collectif du 19 mai, signé par des responsables associatifs, dont Nicole Maestracci (présidente de la Fnars et ancienne présidente de la Mildt), et par des responsables politiques de droite comme de gauche : Jean-Marie Le Guen (PS), Noël Mamère (député Verts), Michel Heinrich (UMP) et Christian Saint-Étienne (conseiller régional IdF et conseiller Nouveau centre de Paris).
Ayant permis de continuer à convaincre un certain nombre de personnes supplémentaires en dehors du milieu habituel de la réduction des risques, cet appel est un des éléments de l’étonnant effet « boule de neige » qui fait la force de cette action : il est n’est pas rare de rencontrer quelqu’un qui a repris à son compte l’action du Collectif et qui raconte comment il en a parlé à tel médecin, responsable politique ou administratif. Pour preuve, les signatures qui continuent à arriver sur la pétition de soutien mise en place sur le site d’Asud : Alain Rigaud (président de l’Anpaa), Michel Kokoreff (sociologue), Xavier Aknine (président de l’Angrehc) ou encore le Pr Jean-Luc Vénisse qui s’ajoutent aux 900 signataires.

Même si tout reste suspendu à la décision du ministère de la Santé, le débat sur les SCMR est donc, au-delà de nos espérances, toujours sur la place publique six mois après le 19 mai. Mais face aux arguments déployés par leurs partisans et leurs détracteurs, on voit bien que quinze ans après l’avènement de la réduction des risques, sa philosophie est toujours mise en cause. Preuve s’il en est qu’il nous faut encore convaincre, tant le grand public que le politique avec le relais des médias… Et si par manque de volonté politique des salles de consommation ne voient pas le jour dans les prochains mois, le grand mérite de cette action aura été de relancer le débat sur cette pratique, philosophie et politique publique encore trop peu connue qu’est la réduction des risques.

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