Courrier des lecteurs (automne 1995)

écrit par ASUD, le 21-11-1995 Thème : Témoignage, Humeur.

Éventuel plaidoyer d’un toxicomane.

Si j’avais une requête à formuler, de l’ordre du détail, ce serait celle-ci :

Quitte à vendre des stéribox (ce qui en soit est déjà bien) il faudrait que ceux-ci soient complets ; à savoir en sus des seringues fournies y ajouter du coton hydrophile, de l’acide citrique (remplaçant ainsi le « vieux » citron pas toujours très frais…), une capsule stérile en guise de cuillère, sachant que la « toujours vieille cuillère n’est-elle pas toujours très fraîche » par souci de récupération on laisse volontiers y sécher le dépôt pour un jour, éventuellement s’en servir en cas de pénurie. C’est ici un raclage de fonds de cuillères truffés de bactéries et autres microbes (veuillez excuser ici mon manque de connaissance scientifique et par la même excuser de rentrer dans une sorte de détail technique cru et sordide). Mais je crois le sujet suffisamment grave pour faire fi des usages et bonne manières.

Des esprits réfractaires ou même d’autres, ceux là bien pensants, pourraient alors me rétorquer :

Et puis quoi encore ? « Monsieur » ne voudrait-il pas d’une infirmière pour lui faire son shoot ?

Et bien si justement, cela éviterait bien des accidents et autres infections tous les deux plus dangereux l’un que l’autre.

Et surtout, en guise de conclusion, s’il fallait pour se shooter se rendre dans un quelconque établissement hospitalier, l’adolescent que j’étais alors aurait, certainement, trouvé ça bien amer, moins grisant (car dans ce contexte ça l’est) que d’aller chiner en képa à 20 keus rue Ramponneau ou dans n’importe quels bas fonds qui restent encore à Paris, à 5h du mat, à la sortie d’une boîte, déjà un peu éméché, avec tout le « parfum d’aventure » que cela implique (à savoir dealers, flics, bref… dangers). Pour moi, en tous cas ce n’eut pas été, mais alors pour le coup, nullement excitant, que de me rendre tel un malade dans un endroit aseptisé en toute sécurité me faire administrer de l’héroïne…

Qu’adviendrait-il alors, de ma révolte de « jeune con révolutionnaire » que je traduisais de façon flagrante par ce geste : le shoot, le suprême interdit, dangereux de surcroît, quelle « émotion », quelle « bravoure » au sens premier du terme, c’est à dire brave, se mesurer à un si grand danger. Je suis absolument convaincu que j’eusse alors préféré exprimer ma révolte (quasi viscérale quand on a 17 ans !) en détruisant je ne sais quelle cabine téléphonique publique, arrêt de bus ou autre symbole de cette société tant haïe, encore une fois, quand on est un grand adolescent et que l’on s’ennuie à en mourir (c’est malheureusement le cas de le dire).

Mais la vie d’une cabine téléphonique est peut-être jugée (par ceux qui jugent) plus importante que la mienne.

D’où l’humilité de ma requête du début… (juste un stéribox complet).

Que demander d’autre, la Révolution n’existant plus que dans les rêves d’un monde qui aurait un visage humain et, après mûre réflexion, c’est bien là malheureusement qu’est sa place…

Hervé

Salut les potaux,

Il y a une semaine, j’ai reçu d’un pote 3 revues ASUD Metz, ma zone. Je les ai lu et j’ai horreur des quinboux mais celui-ci même en piquant du zen, j’y arrivais. La preuve, j’ai oublié mon arrivée à la gare de l’est et suis sorti du train avec ma gueule enfarinée. Boum ! je suis tombé sur les douanes, ça m’a fait tout drôle.

Je vous avais fait une lettre de quelques pages mais je l’envoie pas, je causais de ma vie et de ce système qui ne pense qu’à casser l’homme. Ils n’ont jamais réussi. Je suis un verni, mon prix est assez élevé tout de même 10 ou 11 ans de tôle fait… Là, j’ai cassé un dealer et il m’ont sauté avec le fruit de mon casse, 75g.

Je m’appelle Marco, je suis séro depuis 84 environ. Ma meut s’est envolée début 93, j’étais en tôle. Elle s’est envolé à Dam. Merde, en dope, parfois tu décroches, tu morfles. J’ai eu un bon coup de blues en mai et j’ai fini à l’hosto. Là, bilan, T4 : 60, hépatite Cet patati et patata. Je me suis tiré à Dam in the street : dope, coke ; puis, je suis remonté sur Poitiers où j’ai élu domicile chez mon frère pour les lattes et pour dossier programme de substitution, attendre septembre.

J’étais pas accro comme une bête, je suis pas un intello, ma vie est la mienne, merde. J’ai toujours vécu au feeling, je suis un battant. Je connais pas encore mon juge. Je vais écrire à Asud Metz aussi. Là, vous recevez ma lettre rapidos, pouvez-vous me refiler l’adresse d’un bon petit avocat. Je suis comme vous, et en tôle, il faut que je me batte. Être séro ici, c’est pas évident. Je suis un être humain ! Un toubib m’a mis incompatible à la garde à vue et un autre m’a renvoyé en garde à vue.

Bon j’attends des news pour plus ample causette. Et les gars, Asud est la revue qui me donne envie de me battre avec le cœur. Ciao !

Marco

Monsieur,

Dans ma première lettre, je n’ai pas pu développer la sensation de bonheur que j’ai eue en prenant connaissance de votre existence.

Aujourd’hui, je trouve un grand réconfort à savoir que les toxicomanes et les anciens toxicomanes comme moi sont capables de s’exprimer de façon correcte. Durant au moins 14 ans, le gouvernement a fait croire que nous étions les coupables de tous les maux de la société. La grande répression dont nous avons souffert durant le gouvernement socialiste nous a pratiquement réduit au silence. Chacun de nous avait peur pour sa liberté et nous pouvons mesurer aujourd’hui les dégâts occasionnés par cette répression.

Comme Maurice SACHA a écrit : « il faut en passer par là pour pouvoir en juger ». Chose dont je ne veux pas me priver étant moi-même passé par là. J’ai tout connu prison, mépris, abandon, misère, etc l’enfer !

Aujourd’hui j’essaie de me mettre debout étant donné que j’ai vécu presque à genoux. Les séquelles physiques, mais tant bien que mal nous sommes en train de marcher debout.

Je le répète à nouveau, je suis heureux de vous avoir trouvé. C’est comme si j’avais trouvé un frère dont je ne connaissais pas l’existence. J’espère que dans l’avenir nous resterons en relation.

Si quelqu’un peut protéger nos frères, nos enfants, c’est bien nous par notre expérience qui pouvons atténuer l’attirance de la jeunesse pour les interdits et notamment la drogue. Nos conseils seront, j’en suis sûr, écoutés dans l’avenir.

Nous sommes des idéalistes sans idéal, mais peut-être que nous avons trouvé là, l’idéal qui nous a manqué. Au moins avons-nous trouvé là une motivation pour continuer à vivre et pour vivre, il faut se battre. Sommes-nous assez mûrs pour combattre ? Je le crois.

Je crois même que c’est à l’approche du deuxième millénaire que nous pouvons être de dignes combattants, mais c’est avec la morale et avec le cœur que nous devons combattre. Victimes de nous-mêmes, victimes de la tentation et de notre jeunesse, victimes tout court ! La société ne nous pas protégés, mais a su nous faire payer nos fautes avec les siennes. C’est la société qui a été la plus coupable à mon sens. Il est facile d’accuser les autres de tous les maux de la société.

Nous les toxicomanes avons souffert d’une discrimination absolue. La société nous a mis dans l’oubli et nous a séparé d’elle comme une mère indigne. Sommes-nous aujourd’hui des orphelins ou des enfants abandonnés ? Cela tient certainement au deux.

Pour beaucoup de gens nous sommes encore des trouble-fête et personnellement, j’espère que nous le serons de plus en plus. Parce que c’est une quête de justice et de vérité que nous poursuivons aujourd’hui. C’est aussi parce que nous refusons d’avoir perdu nos amis, nos enfants, nos compagnes, dans un silence et un oubli total que maintenant nous posons des questions et demandons des réponses.

Espérons que les hommes qui nous gouvernent aujourd’hui n’aurons pas notre lâcheté d’hier.

Antonio Viera Branco

Monsieur,

Toxicomane depuis 5 ans et bientôt âgé de 26 ans, je suis en phase de décrochage, enfin je suis en train de diminuer mes doses. En effet de 4 à 5 grammes par jour, je n’en prends plus que une à deux fois, voire trois fois par semaine. Mais ceci n’est pas le propos de cette lettre. Je vous écris pour envoyer un poème de ma composition que j’ai écris un jour d’insomnie à cause du manque.

J’espère sincèrement que vous allez le publier, sinon tant pis. Dans l’affirmative, je ne le saurai pas car je ne suis pas abonné à votre journal mais ce n’est pas grave car si je vous l’envoie c’est pour en faire profiter tout le monde. Je vous remercie d’avance et vous prie d’agréer, Monsieur, l’assurance de mes sentiments les meilleurs.

Morphée Mon Amour !

Des champs de pensées
Se dressent devant mes insomnies ;
Les ai-je vraiment méritées ?
Si oui et bien tant pis.
Toujours la même obsession
Et Morphée ne veut pas de mon intrusion
Dans ses bras ou alentours.
Et je vois défiler les heures tout à tour.
Des images plein la tête.
Et mes nerfs s’enveniment,
Mon sommeil n’est pas à la fête
Et demain j’aurai bonne mine.
Tiens un fantôme vient d’entrer
Avec lui je vais pouvoir discuter.

Cyril

Mes semblables, bonjour,

Mon dernier courrier à ASUD ; voilà plus d’un an ! Vous avez publié ma bafouille sur la façon de mourir à l’hôpital P B.

Depuis, je n’avais vraiment plus le choix. Maryelle est morte et moi seul avec notre fils. 17 ans. Je suis très seul et cette fatigue… bon passons. Je décide de prendre de la Métha. Après tout, j’avais tout essayé pour obtenir ce « privilège ». Direction un Centre parisien de méthadone. 6 mois difficiles. Impossible d’arrêter la dope. Petit à petit, 1 OO mg de métha et petit à petit, impossible de sentir la dope. Donc voilà, 100mg de moscontin + 90mg de métha. Voici mon menu journalier. Et cela, depuis plus d’un an. Enfin quelques embrouilles pour refuser les analyses d’urine qui sont une honte. Enfin, plus d’analyses. Mais cela ne plaît pas à tout le monde. Mme W., Directrice, décide sans même me prévenir d’arrêter le don de méthadone et voilà, rien du jour au lendemain !

Je pense qu’elle est vraiment irresponsable. On n’a pas le droit de jouer avec ce genre de produits. Je pensais bêtement que la médecine ne jouerait pas à ce jeu là. Cette histoire est très grave. Et je vous pose une question : Y-a-t-il, a+ on enfin des droits ? Je ne suis pas trèls bon pour écrire mais je suis K.O. Jamais un dealer ne m’a fait ce genre de plaisanterie.

Voilà, Maryelle est morte en 93. Moi, c’est peut-être pour… enfin. Mais il y a Julien,· notre fils, lui, n’a rien demandé et pourtant il vit, il aimait sa maman et il m’aime. et compte sur moi.

La métha, oui mais attention au dérapage. Si cette dame joue avec ce produit, elle joue avec des être humains. Et nous sommes bien loin de la médecine. Je suis très malheureux. Ces gens là me font peur. Et ils ont le pouvoir total. Oui, au fait, pourquoi cette décision ? Tout simplement pour une sombre histoire de café. Tout simplement, Madame ne voulait pas qu’on fréquente le même café qu’elle. Pas mal, non !! À quoi ça tient tout ça. Elle oublie que c’est ma vie, mes souffrances. Attention à ce genre d’affaires car il n’y a pas de limites. Si elle en vit, nous on en meurt.

X , le 1/11/95

Cher ASUD,

J’aimerais bien te lire, pas après 3 mois ta tissor (style Laënnec « Monté Cristo » ou Corbillon « St Denis »), comment faire pour le recevoir chez moi, tranquille-pépère ?

J’ai vu un mec de « Potes à Potes » qui veut m’interviewer, mais moi je suis pas un monstre de foire (et toutes les manières, les vices, etc.).

Je suis tombé par hasard sur Dans Cités d’Oliventstein, je l’ai pas commencé. Je finis ASUD, que je viens d’avoir, le n°9 alors que j’en ai que 3 à la maison. Pourrais-tu arranger mon problème ? (à AIDES Paris, carrément il n’ont que 2 n°).

J’ai arrêté la came depuis décembre mais pas la coke. Ils me donnent du Moscontin®, 400mg/j, mais ça me suffit pas, en septembre, ils vont me filer la métha.

Ça fait douze piges que je suis séro+, hép B et C. Mon connard de généraliste m’a dit que j’avais une cirrhose mais pour dans 5 ou 10 piges, alors je continue un peu de tiser la rebié. J’ai 800 T4 (encore), 400 et 350 transaminases et 600 gamma GT. C’est grave docteur ASUD ?

Répond moi, s’il te plaît, vite !

Je n’ai plus d’amis (ils sont morts), je n’ai plus de famille (elle flippe de moi). Que faire (une bastos dans la tête) ?

Continuez, je vous aime.

Patrick

PS. Quand j’aurais un bifton de 50 balles, je le glisserai dans l’enveloppe.

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