En prison, en banlieue ou autre part

écrit par Courrier des lecteurs, le 04-06-1992 Thème : Témoignage, VIH / SIDA.

J’écris dans ce journal pour vous dire que j’aime ça ! J’aime vous écrire ! J’avais commencé mon histoire dans le journal de quartier de Vitry-sur-Seine, et j’ai envie de vous donner de mes nouvelles…

Je suis toujours sous AZT. Je continue les aérosols. Bien sur, apparemment, je me porte bien ! Mais je fais attention à mon bilan sanguin, les fameux T4, globules blancs qui ne doivent pas être moins nombreux. Par précaution. Toujours par précaution.

Comme cet ami rencontré dernièrement à l’hôpital. Il venait d’attraper une pneumo­cystose.. Il m’a appris que son frère était mort l’année dernière. Je ne le savais même pas! Lui ne se faisait pas suivre médicalement. Par précaution. Enfin ! Faut pas flipper!

C’est dur à dire, mais maintenant, je veux vivre, pour ne pas mourir comme un con ! je veux apporter des tas de choses à tous ceux qui sont, comme on dit, “des drogués” mais qui à part çà sont des gens comme tout le monde. Mal vus! Pourtant, qui est vraiment indépendant, “libre” ? Nous sommes toujours considérés comme des “toxicos’, des mal-aimés pour certains, des vrais amis pour d’autres ? Des personnes qui comprennent, qui essayent au moins de comprendre, tout en ayant peur du sida.

Où est la logique des choses ? Quelle vie mène-t-on ? Il n’y a pas longtemps, j’étais à une réunion, et on a pu en parler. J’ai trouvé çà super ! Il faut venir en parler. Tout cela m’a fait du bien, car j’ai besoin d’amis, d’amour et de compréhension. Ce n’est pas forcément facile, mais cela peut se faire.

Je comprends ceux qui sont en prison, en banlieue, ou autre part. Il faudrait pouvoir partir loin de tout ! Bien vivre, faire l’amour, avoir des enfants, des tas d’enfants qui seraient heureux, bien dans leur peau.

J’ai eu des moments difficiles : voir mon grand-frère mourir, les amis, les copains, tous déjà partis. Pourquoi ? Être dans le néant, avoir vu la mort de près, de trop près. Être bien, ou entre les deux, avoir des désirs impossibles à réaliser; je volais ma propre mère, je galérais dans le désastre. Comment être heureux et trouver sa place dans cette société ? telle que je la vois, sous un aspect à en crever. Vouloir s’en sortir, mais comment ?

Nous ne demandons rien d’autre que de nous donner notre drogue et qu’on nous laisse tranquilles. Au lieu de faire les hypocrites et de donner la mort au lieu de donner la vie. La mort, ce n’est qu’un mot. Pourquoi n’est -on pas sincères les uns avec les autres ? On a pas le temps de jouer avec les sentiments ? Si j’aime la défonce, qui osera me l’interdire maintenant ?

XAVIER

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